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Fait partie de Du Druidisme ou de l'état religieux du Périgord avant l'établissement du christianisme dans la Gaule aquitanique
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-
DU DRUIDISME,
OU DE
L’ÉTAT RELIGIEUX
avant l’établissement du christianisme
DANS LA GAULE AQUITAN IQUE ;
PAR L’ABBÉ AUDIERNE,
Membre correspondant de la Société d’Agriculture, Sciences et Arts
du département de la Dordogne.
A PÉRIGUEUX,
CHEZ F. DUPONT, PÈRE, IMPRIMEUR
DE LA PRÉFECTURE.
1834.
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A MESSIEURS LES MEMBRES
de la
SOCIETE D’AGRICULTURE,
Messieurs,
Votre société, plus spécialement dévouée à
tout ce qui peut intéresser l’Agriculture et con
tribuer à son développement, ne saurait ce
pendant être étrangère à aucun genre d’étu
des. D’ailleurs, toutes les connaissances se
donnent la main, et c’est cette pensée qui a
dicté votre titre. Les arts et les sciences sont
de votre domaine; vous les revendiquez pour
votre département, et vous associez à vos tra
vaux tous ceux qui veulent leur payer quel
que tribut. Procurer à vos compatriotes le
bien-être physique et intellectuel, est la no
ble tâche que vous vous êtes imposée. J’ai
voulu la partager avec vous, Messieurs ; je
n’ai, je le sais, que des efforts à vous offrir;
mais votre indulgence, qui m’a été déjà plus
d’une fois nécessaire, me rassure. Je viens
donc aujourd’hui, par l’organe de votre pré
sident si avantageusement connu dans la ré
publique des lettres (1), vous faire l’hommage
d’une brochure qui jette quelques lumières
sur l’état religieux de notre pays avant l’éta
blissement du christianisme dans le Périgord.
Vous y verrez, Messieurs, que notre ori
gine se perd dans la nuit des temps, et que
les Pétrocoriens n’ont jamais été en arrière
des connaissances que le reste du monde pou
vait posséder.
Plus tard, j’aurai à m’occuper des grands
hommes dans tous les genres qui ont illustré
notre province. Vous ne serez point étonnes
des bienfaits qu’ils répandirent sur le Péri
gord. Le même amour de la patrie vous anime,
vous saurez applaudir à leur mérite.
Daignez agréer, Messieurs, la nouvelle as
surance de mon 'profond respect.
(1) M. Romieu, préfet de la Dordogne, auteur de plusieurs ou
vrages distingués.
ou
DE L’ÉTAT RELIGIEUX
DU PÉRIGORD
avant l’établissement nu christianisme
dans la Gaule aquilanique.
On n’a jamais trouvé une nation tout entière; un
peuple, une ville même, sans la connaissance d’un
dieu , sans une religion quelconque. En parcourant
l’histoire de tous les âges, partout on remarque un culte
religieux, des fêtes établies et des autels dressés en l’hon
neur de quelque divinité. Depuis le premier homme,
tous ont éprouvé le besoin de témoigner leur reconnais
sance à un premier principe, à un maître du monde. Les
patriarches offraient des sacrifices au Dieu véritable, et
en nous enfonçant dans la profondeur des siècles, nous
sommes forcés de reconnaître que les anciens étaient
peut-être plus religieux que nous ne le sommes.
Lorsque dans son origine le monde, faible encore, ne
8
DU DRUIDISME
s’était point bâti Je villes ni donné de lois, comptant
autant de rois que de chefs de familles, la religion, née
avec lui, présidait à toutes les actions de la vie.
De là ces sacrifices du soir et du matin que le père
offrait pour lui et pour ses enfans, cet empressement à
apaiser la Divinité dans les maux qu’il avait à souffrir,
et ce penchant religieux à tout rapporter à un être au-
dessus des hommes. Néde Dien, il trouvait en lui toute
sa force. Mais lorsque l’ignorance et la corruption, gros
sissant avec les siècles et les générations, eurent abruti
l’homme, bientôt il perdit ces idées pures d’un seul
Dieu créateur: sa faiblesse exigeant des secours, il crut
en trouver dans l’invention de plusieurs divinités, et
dès-lors parut insensiblement ce polythéisme effrayant
qui s’empara de presque toute la terre pour y régner en
maître. Qui pourrait, en effet, compter les divinités du
paganisme? Chaque jour en voyait éclore une nouvelle;
aussi ne fallut-il rien moins qu’une autorité toute puis
sante pour mettre un frein à la fureur de créer des dieux.
Le sénat romain se réserva exclusivement le droit de
décerner les honneurs de l’apothéose; et quoique cette
assemblée se montrât très modérée pour accorder de tel
les faveurs, Rome néanmoins comptait au temps de Va-
ron près de cinq mille divinités.
Le Périgord fut, comme le reste du monde, en proie
à l'idolâtrie. Nous ne pouvons en douter; les preuves
en sont trop sensibles. Presque à chaque pas nous ven-
ou de l’état religieux.
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controns des monumens que l’œil le moins exercé ne
peut méconnaître. Ils semblent attester avec orgueil la
grandeur et la magnificence du culte que rendaient les
Périgourdins aux divinités qu’ils adoraient. Le temps
ne les a respectés, sans doute, que pour confondre no
tre indifférence et nous faire rougir de ce qu’en ce point
nous le cédons à des hommes dont l’erreur était l’ef
frayant partage.
Dans les temps reculés, le Périgord ne connaissait
d’autre culte que le druidisme; mais les communications
des Gaulois avec les Egyptiens et les Grecs ne tardè
rent pas à introduire chez nous diverses pratiques de
ces peuples : c’est ainsi que, mélangée avec des cultes
qui lui étaient, entièrement étrangers, la religion drui
dique perdit sa pureté primitive. Le peuple, toujours
avide de ce qui est nouveau , y mêla des superstitions
qui bientôt, la défigurant de plus en plus, en firent un
assemblage monstrueux de bizarres erreurs.
Plus tard, le polythéisme romain pénétra dans notre
province ; à l’époque de la conquête des Gaules par Ju
les César, il y devint dominant: ce fut même la religion
des hommes éclairés, tandis que le peuple restait atta
ché à ses anciennes croyances.
Tel était [l’état religieux du Périgord lorsque le flam
beau du christianisme vint éclairer le monde.
Sans nous arrêter à cette tradition ridicule qui vent
que Vésone ou la Cité de Périgueux tire son origine d’un
1*
20
DU DRUIDISME
des enfans de Noé(1), nous sommes néanmoins auto
risé à penser que le culte des druides était infiniment
rapproché de celui des patriarches par son ancienneté
et par la ressemblance des croyances. Tous les savans
conviennent que les druides sont aussi anciens que les
inages, les Chaldéens et les autres philosophes de l’an
tiquité, et qu’ils n’avaient rien changé à leurs dogmes
jusqu’à la domination romaine. Rapprochés des premiers
âges du monde, les druides durent conserver des vérités
que le temps n’avait pu encore altérer. Pour atteindre
ce but, ils avaient adopté un moyen qu’ils croyaient le
plus sur : ils ne confiaient rien au papier; ils donnaient
tout à la mémoire. Leurs dogmes, leur morale et leur
discipline étaient renfermés dans des vers qu’ils faisaient
apprendre par cœur à leurs adeptes. Ce code non écrit
devait être fort étendu, et leur religion, par conséquent,
fort longue à apprendre; aussi quelques-uns d’entre eux
restaient des vingt années sous la conduite de leurs maî
tres (2). Ils ne permettaient point qu’on écrivit sur la re
ligion; ils n écrivaient point eux-mêmes; ils évitaient
toute espèce de controverses religieuses, et ils jouis
saient du précieux avantage de conserver leur croyance
(1) Ce qui a donné lieu à cette fable, c’est un pont qu’on nommait
Pont de Japhet. Il en reste encore quelques vestiges dans la rivière
de l’Isle, près le couvent de Sainte-Claire. Il y avait aussi à la Cité
une famille de ce nom.
(2) Commentaires de César, livre 6.
ou de l’état religieux.
ii
pare et intacte. On sait qu'il était aussi défendu aux
juifs de communiquer leurs livres saints aux autres na
tions, dans la crainte que ce dépôt sacré, qu’un dieu
leur avait confié, ne s’altérât, et qu’eux-mêmes ne de
vinssent semblables aux idolâtres.
Leurs dogmes fondamentaux étaient l’existence d’un
seul dieu, la spiritualité de l'âme, son immortalité, et la
certitude d’un avenir heureux ou malheureux. Généra
lement on a cru qu’ils partageaient le polythéisme uni
versel qui couvrait la terre. Peu d’écrivains leur ont
rendu la justice qu’ils méritaient; et ceux qui, après
une profonde étude, les ont traités plus favorablement,
u’ont pu détruire entièrement les préjugés de certains
auteurs qui, voulant que le monde entier fut idolâtre ,
se sont obstinés à les confondre avec le reste des nations.
Mais y avait-il une nécessité absolue que tous les hom
mes fussent païens, et le peuple juif devait-il être le seul
croyant en l’unité de Dieu? Rejettons des préjugés si
désolans, et convenons qu’au milieu des nations infi
dèles il s’y trouvait encore des cœurs pour le Dieu vé
ritable. Qui ne sait qu’à Athènes on lisait sur le frontis
pice d’un temple ces étonnantes paroles : Deo ignoto?
et enlisant le traité De natura deorum, qui oserait dire
que Cicéron, parmi les Romains, fut idolâtre? La con
naissance d’un seul dieu ne fut donc pas particulière et
personnelle au peuple juif; d’autres nations la possédè
rent : pourquoi les druides ne l’auraient-ils pas partagée ?
I2
DU DRUIDISME
Origène, qui vivait à une époque où les druides devaient
être encore connus, assure que la Grande-Bretagne était
préparée à l'Evangile par le druidisme; et nous savons,
en effet, avec quel zèle et quelle ardeur l’Angleterre
accueillit la foi chrétienne : sa piété lui valut le surnom
d’île des saints. L’assertion d’Origène se trouve donc
confirmée par l’événement. Eh! quel intérêt eut eu ce
docteur de mettre au jour une opinion dénuée de fon
dement? Il combattait les erreurs de Celse: cet hérésiar
que adroit et rusé n’eut-il pas réclamé contre une telle
assertion, si elle eût été fausse? Eh! quel triomphe pour
la mauvaise cause qu’il défendait, s’il eut pu prouver
qu’Origène, pour soutenir les intérêts de la religion
chrétienne, était obligé de s’appuyer sur des supposi
tions bizarres et ridicules : cependant il garde le silence,
il se tait, sans doute par l’impossibilité où il était de
répondre. Serions-nous autorisés à combattre aujour
d’hui le sentiment d’Origène, et aurions-nous jamais le
courage ou la témérité d’assurer que ce célèbre écrivain,
l’un des plus grands génies et des plus savans hommes
qui aient fleuri dans l’Eglise primitive,se soit trompé, ou
bien que celui qu’on se plaisait à regarder comme le
sanctuaire de l’Esprit saint ait voulu nous tromper? Di-
sons-le donc, l’assertion de ce Père de l’Eglise prouve
ce quenons avons avancé, que les druides croyaient en
un seul dieu. Bien de moins propre, en effet, à disposer
les nations à la réception de l’Evangile, que la pluralité
ou dE l’état religieux.
i3
des dieux et le culte abominable qui leur était rendu.
César, dans ses Commentaires,prétend que les druides
adoraient plusieurs divinités. Il est vrai qu’à l’époque de
son entrée dans les Gaules, le peuple, devenu très su
perstitieux , rendait des honneurs à de faux dieux; mais
ce serait une erreur d’en conclure que les druides étaient
idolâtres. Le peuple, comme nous l’avons déjà dit, et
comme nous le verrons plus bas, avait altéré sa croyance
par le commerce qu’il avait avec les autres nations. Les
Egyptiens, les Grecs, ayant des rapports habituels avec
notre province, y avaient introduit quelques-unes de
leurs divinités; insensiblement le peuple gaulois s’accou
tuma à leur offrir de l’encens. Mais les druides ne chan
gèrent rien à leurs dogmes; et si l’on en voulait un té
moignage bien convaincant, c’est qu’ils préférèrent mou
rir plutôt que de renoncer à leur croyance. An temps
d’Auguste, leur religion passa même en Italie; l'exercice
en fut continué dans les Gaules jusqu’à Tibère qui les fit
massacrer, et qui fit raser leurs bois dans la crainte qu’ils
ne devinssent une occasion de révolte. Auraient-ils été
ainsi massacrés s’ils eussent pratiqué la religion des Ro
mains, c’est-à-dire s’ils eussent été idolâtres? Lorsque
César nous apprend qu’ils dissertaient avec la jeunesse
sur la puissance et la grandeur des dieux, loin de nous
étonner de son expression, songeons que, polythéiste
lui-même, il lui était naturel de s’exprimer de cette ma
nière.
14
Dü druidisme
Certains auteurs ont prétendu que les druides avaient
en une idée confuse de la trinité. Cette assertion peut
n’étre pas tout-à-fait dénuée de preuves ; elle est du moins
trop flatteuse pour les Gaulois, pour oser la rejeter sans
fondement. On a bien dit que Platon semblait n’avoir
pas été étranger à cette connaissance; pourquoi en exclnerait-on les druides?
Si les druides, comme nous ne pouvons en douter,
possédaient la connaissance d’un seul dieu, il n’est pas
étonnant qu’ils possédassent celle de l’immortalité de
l’âme, de sa spiritualité, et de la certitude d’une autre
Vie. Ces vérités sont si essentiellement liées entre elles,
que les séparer, ce serait les détruire : c’est le cri du
sens commun fortifié par le témoignage de la raison uni
verselle. L’ignorance et les passions purent corrompre
leurs idées sur la nature de Dieu, car l’esprit et le cœur
peuvent s’égarer quelquefois; mais le sens intime ne
trompe jamais.
Quant à l’immortalité de l’âme, les druides l’admet
taient, comme le reste du monde : les auteurs anciens et
modernes sont d’accord sur ce point. Pour fortifier cette
croyance dans les esprits, ils prêtaient et empruntaient
de l’argent à condition de le rendre dans l’autre vie ; ils
déposaient sur les tombeaux des lettres qu’ils écrivaient
aux morts : le peuple les imitait. Ces pratiques étaient
sans doute ridicules; cependant elles étaient propres à
faire impression sur la multitude ; et la crainte où étaient
ou de l’état religieux.
15
les druides qne le peuple n’oubliât ces vérités impor
tantes semble devoir les justifier. Ainsi, un avenir, la
spiritualité de l’aine et son immortalité, tels furent les
dogmes druidiques. Nous devons y ajouter encore celui
de la fin du monde : les druides enseignaient que ce
vaste univers périrait ou par le feu ou par l’eau.
Mais où avaient-ils puisé ces idées? On sait qu’ils
sortaient peu de leurs pays : leurs voyages ne pou
vaient donc les instruire. Cependant leur réputation
était si grande, que quelques philosophes de l’antiquité
vinrent les visiter. Alexandre l’historien rapporte, ainsi
que Strabon, que Pythagore fut le disciple des druides,
qu’il apprit d’eux sa philosophie, et qu’il ne fut pas le
seul des philosophes de l'antiquité qui s’instruisit à
leur école. S’il est vrai que Pythagore fut leur disciple,
jugeons de la beauté de leur doctrine par les sentimens
qu’exprimait ce philosophe : « Nés de Dieu, disait Py« thagore, nous avons, pour ainsi dire, en lui nos ra«« cines: c’est pourquoi nous périssons en nous séparant
«« de lui, comme le ruisseau séparé de sa source tarit,
« comme la plante séparée de la terre sèche et tombe en
« pourriture.» Que la Grèce vante donc son génie,
qu’elle s’énorgueillisse d’avoir été le berceau de l’élo
quence et de la poésie , les Gaules lui disputeront la
supériorité dans la connaissance de quelques vérités bien
plus importantes. Au centre d’une vive lumière, d’epaisses ténèbres couvraient sa religion, tandis que la
26
DU DRUIDISME
Gaule, moins polie sans doute et moins savante, était
plus éclairée sur les devoirs qu’elle avait à remplir en
vers le maître du monde. Faut-il s’étonner maintenant
si le peuple gaulois eut tant de respect et de vénération
pour les druides; s’il leur confia l’instruction et l’édu
cation de la jeunesse, et si rien ne se faisait dans les
Gaules sans leur participation? Quelle confiance, en
effet, ne devait-on pas avoir dans des hommes dont les
croyances étaient si pures, la conduite si régulière et le
savoir si étendu? Les druides menaient une vie retirée
et solitaire : leur demeure habituelle était dans les hois
Ils observaient le vœu de chasteté : le célibat était leur
partage. Ils eurent un grand ascendant sur le peuple :
ils le durent à cet isolement dans lequel ils vivaient.
Qu’un homme revêtu d’une dignité quelconque paraisse
rarement au milieu du monde; lorsqu’il sera contraint
d’y paraître, sa présence fera plus d’impression, frappera
davantage les esprits; et s’il a à leur parler, il en sera
écouté avec une plus vive attention. C’est dans le com
merce habituel de la vie que nous laissons percer nos
défauts: les druides, retirés dans nne profonde solitude,
cachaient ainsi an milieu de leurs hois les imperfections
attachées à l’humanité. Aussi ne paraissaient-ils pas être
des hommes; ils imprimaient un respect presque divin.
L’étude de la poésie, de la géographie, de l’astrono
mie et de la géologie même, dit-on, faisait leur princi
pale occupation. Ces diverses connaissances augmen-
où de l’état religieux.
17
taient encore le respect qu’on avait ponr eux. DiogèneLaërce dit qu’ils étaient chez les anciens Bretons au me
me rang que les philosophes étaient chez les Grecs, les
inages chez les Persans,les gymnosophistes chez les In
diens , et les sages chez les Chaldéens. Mais ils étaient
plus que tout cela : dans les affaiits civiles, nulle as
semblée ne se tenait sans leur consentement. Les vergo-
brètes on souverains magistrats dont parle César dans
scs Commentaires étaient choisis et nommés par eux,
et souvent on a vu des généraux n’oser livrer bataille
qu’après les avoir consultés. Strabon nous assure qu’ils
eurent aussi le crédit d’arrêter des armées qui cou
raient au combat, de les faire convenir d’un armistice
ou de leur faire conclure la paix. Enfin, le peuple était
persuadé que la puissance et le bonheur de l’état dé
pendaient du bonheur des druides et des honneurs
qu’on leur rendait.
Les druides n'avaient point de temples; ils faisaient
toutes leurs cérémonies religieuses en plein air. Ils ne
croyaient pas qu’on pût enfermer dans des murs celui
que l’immensité des cieux ne peut contenir; ou peutêtre craignaient-ils qu’en bâtissant des temples le peu
ple, dont les idées sont toujours assez grossières, ne se
persuadât que la divinité, une fois enfermée dans des
murailles, ne se trouvait point ailleurs Leurs idées sur
ce point, comme sur beaucoup d’autres, étaient en har
monie avec l’usage des premiers siècles du monde. Les
l8
DU DRUIDISME
anciens n’avaient point de temples; pénétrés de la gran
deur du dieu qu’ils servaient, ils auraient cru la mécon
naître ou la rabaisser. «« A quoi bon bâtir des temples?
« disait un philosophe dans saint Clément d’Alexandrie;
« car enfin on ne peut rien faire de sacré ni de digne de
« Dieu qui ne soit en même temps d’une sainteté et d’un
« prix proportionné à sa grandeur : or, il n’y a rien de
« pareil dans tout ce qui n’est que l’ouvrage des maçons
«« et des ouvriers les plus vils. » — * Insensés que vous
« êtes! disait Héraclite, dites-moi qui est ce dieu que
« vous renfermez dans des murailles? Ne savez-vous pas
« que Dieu n’est pas matière, ni l’ouvrage de la main de
« l’homme, mais que tout ce monde est son temple? »»
On sait même que les païens reprochaient aux pre
miers chrétiens de n’avoir point d’édifices consacrés à
la prière, et que ceux-ci leur répondaient qu'ils n’a
vaient d’antre temple que leur cœur, le plus digne du
Dieu qu’ils servaient. Avant et long-temps après le dé
luge, il n’existait point de temples. Noé, Abraham,
Isaac et Jacob n’en firent point bâtir. Moïse marcha
sur leurs traces. Plus tard, Salomon en fit construire
un; mais ce prince,pour justifier cette innovation, fit
intervenir la divinité, et, après l’érection dn temple, il
s’écriait : <« Si le ciel même et les cieux des cieux ne sont
pas capables de vous contenir, combien moins encore,
ô Seigneur! la maison que j’ai bâtie!.... »
C’est l’idolâtrie qui donna naissance aux temples. Les
ou de l’état religieux.
19
hommes voulant se rapprocher davantage de leurs ido
les, les enfermèrent dans des murailles. Ils crurent qu’ils
seraient plus à portée de les consulter, et que la ré
ponse leur arriverait plus promptement. Eclairés par
le flambeau de la révélation, nous savons aujourd’hui
que si la divinité ne peut être circonscrite dans des
murs, elle habite cependant nos temples; qu’elle y fait
éclater ses volontés, et que sans rien perdre de sa gran
deur et de sa puissance, elle s’y manifeste aux hommes
d’une manière particulière: mais il ne fallait rien moins
que la volonté d’un Dieu pour établir ces vérités. Est-il
surprenant, après cela, que les druides, privés de ce se
cours, s’en tinssent à la tradition du culte patriarcal,
et qu’ils s’imposassent le devoir rigoureux et sacré de
n’y déroger en rien?
Leur temple, comme ceux des patriarches, était un
bois sacré. C’était là qne le silence et l’obscurité de la
forêt nourrissaient le recueillement des adorateurs.
Eloignés de tout ce qui pouvait leur rappeler qu’ils te
naient à la terre, les hommes n’avaient sous les yeux
que les œuvres du Créateur et le culte qu’ils devaient
lni rendre. Placés sur le sommet de la plus hante mon
tagne, à la vue des vastes tableaux que leur présentait
la nature, leurs idées s’agrandissaient, l’immensité de
Dieu leur devenait plus sensible ; et en descendant de la
montagne, ils étaient forcés de convenir qu’il n’est rien
f
20
DU DRUIDISME
de comparable à l’auteur dn inonde et à ses merveilles.
Nous retrouvons dans notre province plusieurs de
ces bois sacrés : ils sont presque tous placés sur une
hauteur. Une tradition constante nous en a conservé le
souvenir appuyé par la quantité de ces bois religieux
qu’on rencontre encore. Le Puy-de-Beaumont, la forêt
en face de Lalinde et celle de Drouilhe (dans le Sarladais), attesteront à jamais l’existence du culte drui
dique dans le Périgord.
Si les druides ne bâtissaient point de temples, ils
ignoraient aussi la construction des autels. Une pierre
brute portée sur deux autres, tel était leur autel. Ad
mirons encore ici la ressemblance de leur culte avec ceIni des patriarches. Jacob, allant en Mésopotamie, dresse
nn autel : c’est la pierre qui lui avait servi de lit de re
pos; et Moïse ordonne que les autels qu’on érigera à
l’Eternel ne soient faits que de pierres brutes.
Dans l’enfance du monde, les hommes durent se ser
vir des moyens que la nature leur offrait. Leurs premiè
res armes furent des pierres, des morceaux de bois dur
cis au feu: l’usage s’en conserva long-temps.Les Romains
se servaient de frondes. Moïse ordonna aux Hébreux de
se servir d’une pierre pour la circoncision. Il paraît que
les druides employaient dans leurs sacrifices des pierres
faites en forme de haches. On en trouve presque toujours
dans les lieux où l’on remarque des vestiges de leurs an-
OU DE L'ÉTAT RELIGIEUX.
21
tels, ou sur les hauteurs que nous avons appelées leurs
bois sacrés (r).
Instruits des dogmes druidiques et de certains usages
relatifs au culte sacré que leurs prêtres rendaient à la
divinité, abordons avec franchise le point le plus con
troversé, et sans passions ni préjugés, discutons les faits.
La pureté des croyances des druides, la simplicité de
leurs pratiques extérieures et leur attention religieuse à
conserver intactes les traditions primordiales, font pré
sumer d’avance le triomphe de leur cause.
Nous voulons parler des sacrifices en usage dans les
Gaules.
On sait que les druides offraient en sacrifice les pré
mices des fruits de la terre, surtout une plante qu’on
nomme le gui. Comme le reste des nations, ils immolaient
aussi des taureaux, des boucs, des génisses et certains
oiseaux. Les ossemens de toute espèce confondus avec
une grande quantité de débris de silex , et trouvés dans
les grottes de Pey-de-l’Aze, de Badde-Goule,de Castclnaudet de Combe-Grenal, près de Domine, semblent se
rattacher aux sacrifices particuliers offerts dansla famille»
Pleins de gratitude pour la divinité, les Gaulois recon
naissaient son souverain domaine sur tous les êtres, et
(1) Nous en découvrîmes nous-même deux sur le Puy-de-Beaumont, cl MM. Jouanel et de Mourcin en possèdent une collection
entière.
22
DU DRUIDISME
voulaient faire contribuer ainsi la nature entière à son
service.
Le sacrifice du gui s’offrait régulièrement tons les ans,
et à pareilles époques, dans une réunion générale et so
lennelle tenue près de Chartres, à l’endroit qne les drui
des croyaient être le centre des Gaules. Les prêtres cou
paient le gui en morceaux et se le distribuaient. C'était
pour eux et pour le peuple la plus belle de leurs fêtes.
Le jour où elle se célébrait était un jour heureux, puis
que les Gaulois, à l’exemple des druides, mêlaient aux
souhaits de bonne année les souvenirs de la cérémonie
du gui.
Le gui de chêne était préféré, sans doute à cause de la
vénération qu’ils avaient pour cet arbre, dont les fruits,
disaient-ils, avaient nourri les premiers hommes. Tous
les peuples eurent primitivement le même respect pour
le chêne; mais, altérant la tradition , ils attribuèrent sa
fécondité à des divinités du paganisme, à Jupiter, Rhéa
et Cybèle. Le chêne était chez les anciens le symbole de
la puissance et de la force. On déposait sur la tête des
grands citoyens une couronne de feuilles de chêne. On
regardait comme d’un mauvais augure que cet arbre fût
frappé de la foudre. C’est au pied d’un chêne que Jacob
fit ensevelir Débora ; que Josué dressa une énorme pierre
pour servir de témoignage contre les Israélites s’ils se
montraient ingrats en abandonnant le culte de leurs pè
res. C’est au pied d’un chêne que s’assied un ange venu
ou de l’état religieux.
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du ciel pour fortifier Gédéon contre les Madianites;
c’est là qu’il lui ordonne de déposer sur une pierre les
pains azimes et les viandes pour le sacrifice. C’est encore
au pied d’un chêne que furent ensevelis les sept enfans
de Saül. Tant d’exemples, que nous pourrions multi
plier, montrent assez la vénération des anciens pour cet
arbre, le dominateur de nos forêts.
Les druides offraient des sacrifices publics et particu
liers : eux seuls étaient chargés de ce soin. Les païens se
crurent en droit de sacrifier chacun selon ses goûts aux
divinités qu’ils se créaient; le sacerdoce ne fut qu’un
nom parmi eux : mais les Gaulois pensaient qu’il fallait
être revêtu d’un caractère sacré pour être plus favora
blement écouté du dieu qu’ils invoquaient, et ils au
raient regardé comme criminel quiconque aurait usurpé
les fonctions religieuses. Ces sentimensleur furent peut-
être suggérés par les druides; peut-être aussi les pui
saient-ils en eux-mêmes. Quelle qu’en fut la source, ils
font leur éloge, en attestant la pureté des premières tra
ditions fidèlement conservées.
Les sacrifices étaient fréquens; les druides sentaient
la nécessité des expiations, et le peuple le besoin de sa
tisfaire à une justice éternelle : aussi, point de jours où
une victime ne fût immolée sur la pierre brute. César
semble confirmer cette vérité en parlant des sacrifices
publics et particuliers , et les fragmens de couteaux sa
crés découverts dans divers endroits ne permettent point
24
DU DRUIDISME
de la révoquer en doute. Pourquoi, en effet, tant de
débris de haches celtiques de toutes les dimensions?
Pourquoi les trouverait-on sur les hauteurs, dans les
lieux où étaient les autels, si les sacrifices n’eussent été
très multipliés, et si des victimes d’animaux de toute
espèce n’eussent été offertes? On remarque des couteaux
sacrés si petits, qu’on est naturellement porté à croire
qu’ils n’ont pu servir qu’à l’immolation des oiseaux. Qui
ne sait que les Hébreux offraient aussi en sacrifice des
passereaux et des tourterelles ?
Les auteurs anciens et modernes sont d’accord sur les
deux genres de sacrifices dont nous venons de parler :
tous conviennent que les druides offraient le gui, des
taureaux, des boucs, des génisses et des oiseaux. Mais
il est un point sur lequel on n’est pas d’accord : c’est le
sacrifice humain. Les poètes de l’antiquité et ceux de
nos jours ne balancent point à affirmer que les druides
sacrifiaient des victimes humaines ; mais leurs assertions
et leurs beaux vers ne prouvent rien. Dans tous les temps
ils ont eu le droit de tout dire. Un poète n’est pas un
historien; il court après les fictions; il lui faut de frap
pantes images; il veut faire effet, exciter la sensibilité;
il crée, il invente, et rien de plus propre à le satisfaire
que l’idée des sacrifices humains. Lucain n’est donc pas
une autorité pour nous ; nous ne devons pas plus nous
en rapporter à lui sur ce point, que nous ne regardons
ou
a5
de l’état religieux.
comme réelles ses belles peintures, on comme vrais les
jeux d’une imagination tonte poétique.
Mais quelques historiens, et d’après eux quelques
philosophes, ont aussi reproché aux druides les sacrifi
ces humains. Pareil reproche de leur part semble d’a
bord plus grave que les accusations hasardées par Lu
cain et par d’autres poètes ; cependant, si nous soumet
tons à un examen critique la valeur de ces témoignages
prétendus historiques, nous n’y trouverons point un
motif certain de juger. En effet, des étrangers qui igno
raient la langue et les usages gaulois, des écrivains qui
n’en ont parlé que sur la foi des voyageurs, ont pu,
comme eux, être dupes des apparences, et confondre
des actes purement judiciaires avec des actes religieux,
N’oublions pas que les druides étaient à la fois prêtres,
administrateurs et juges. Quand ils frappaient un crimi
nel, ce n’était point une victime qu’ils offraient àl’Eternel, mais un coupable qu’ils immolaient à la sécurité
publique. S’ils mêlaient à ces exécutions quelques céré
monies religieuses, cela ne changeait rien à la nature
même de l’acte ; pas plus qu’un semblable mélange, chez
plusieurs peuples modernes, ne change le caractère des
exécutions judiciaires. Il est donc pins raisonnable, plus
naturel et plus juste de croire les druides calomniés,
que d’admettre comme prouvée la barbarie qu’on leur
a si gratuitement prêtée. Eh! comment admettre tant
d’inhumanité chez des prêtres qu’estima Pythagore, le
plus humain des hommes?
2
26
DU DRUIDISME
Mais admettons que les auteurs anciens n’ont pu se
méprendre sur un fait si important. Il nous répugne sans
doute de supposer que, mus par un sentiment d’envie,
ils aient faussement accusé les druides; cependant, ja
loux de la puissance de ces prêtres et de leur crédit,
n'auraient-ils pas cherché à diminuer leur influence. Les
savans de l’antiquité, comme on le remarque assez sou
vent, flattaient leurs concitoyens pour en obtenir des
éloges et des récompenses; n’en obtenaient-ils que de
l’indifférence, on sait qu’ils s’en vengeaient quelquefois
par des calomnies : Tacite ne fait un pompeux éloge des
Germains que pour humilier ses concitoyens. Les croyan
ces druidiques étaient supérieures à la théogonie païen
ne; mais les Romains, maîtres du monde et jaloux de
conserver leur domination, n’avaient que du mépris
pour tout ce qui était étranger à leur nation. C’est ainsi
qu’ils imputèrent au christianisme naissant les crimes les
plus affreux. Si leur témoignage seul était resté, que
penserions-nous de ces premiers chrétiens qui sont au
jourd’hui le juste objet de notre vénération? Il en a été
des druides comme il en a été des juifs, auxquels on a
reproché aussi d’avoir offert des sacrifices humains. Mais,
avouons-le, le druidisme, considéré comme système re
ligieux, n’était que les traditions primordiales bien con
servées.
Le peuple altéra ces traditions par le mélange des fa
bles ridicules qu’il avait empruntées des étrangers :
les Egyptiens furent ses premiers corrupteurs. Voi-
OU DE L'ÉTaT RELIGIEUX.
27
sine du berceau du genre humain, l’Egypte dut être
des premiers pays peuplés. Le nombre de ses habitons
venant à augmenter , ils furent forcés de s’étendre
plus loin. De là ces transmigrations fréquentes dont
parle l’histoire, et qui peuplèrent les contrées voisines.
Plus tard, et à une époque qu’il est difficile d’assigner
avec précision, une colonie vint fonder Narbonne. Elle
apporta avec elle ses dieux, et chercha à en propager le
culte : elle offrit à la vénération publique Isis et Osiris.
Ces deux divinités furent accueillies avec d’autant plus
de reconnaissance et d’empressement, que les Egyptiens
soutenaient qu’elles avaient appris aux hommes l’art de
cultiver la terre, et qu’elles les avaient initiés dans la con
naissance du droit des gens et de l’hospitalité. Les Egyp
tiens ajoutaient d’autres contes absurdes que de graves
auteurs n’ont pas dédaigné de nous transmettre. On ra
conte qu’au moment de la naissance d’Osiris, on enten
dit une voix qui prononça très distinctement ces paroles:
« Le seigneur de tontes choses est venu au monde. » De
venu grand, Osiris épousa Isis sa sœur. Cette union fut
des plus heureuses : les époux s’aimaient dès le sein de
leur mère. Placé sur le trône, il civilisa les Egyptiens en
core barbares. Après leur avoir appris les arts utiles à la
vie,les avoir formés à la piété envers les dieux et aux ver
tus sociales , son amour pour les hommes le porta à par
courir toute la terre. Il se rendit d’abord en Ethiopie.
C’est là, disaient les Egyptiens, qu’il fît hausser les bords
du Nil, qu’il fît creuser plusieurs canaux pour prévenir
28
Dü DRUIDISME
les inondations de ce fleuve , qu’il apprit aux Ethiopiens
l’art de cultiver la terre, et qu’il lit bâtir plusieurs villes.
Il quitta l’Ethiopie pour visiter l’Arabie, l’Inde; il par
courut enfin toute l’Asie. De retour dans ses états, il
mourut victime de la jalousie de son frère Typhon. Mais
Isis, inconsolable de sa perte , lui érigea des autels, et
son culte fut généralement admis. Il fut adoré sous di
vers noms et représenté sous différentes ligures: tantôt
on le nommait Apis, tantôt Sérapis. C’est sous ce der
nier nom que les consuls Pison et Gahinius défendirent
de l’introduire dans le Capitole avec Isis et Harpocrate ;
ils firent même abattre ses autels : mais bientôt il fut
rétabli dans la dignité qu’il avait perdue, et les honneurs
divins lui furent rendus. Il était représenté avec nu globe
sur la tète et un sceptre à la main. M. Pluche prétend
qu’Osiris n’était qu’une figure symbolique désignant le
soleil. Selon les anciens les pins judicieux et les plus savans, ce mot, dit-il, signifiait l’inspecteur, le cocher
ou le conducteur, le roi, le guide, le modérateur des
astres, l’âme du monde, le gouverneur de la nature.
Dans la suite le peuple, superstitieux, oublia le sens de
cet emblème; il prit le symbole pour la réalité. Bientôt
Osiris fut un roi, le fondateur, le père de toutes les co
lonies , et le seigneur du monde. L’assertion de cet écri
vain distingué nous parait d’autant plus fondée, que
personne n’ignore que les peuples, venant à oublier l’au
teur de la nature , adressèrent leurs adorations et leurs
hommages au soleil et à la lune. Hérodote ne nous laisse
ou de l’etat religieux.
29
aucun doute à cet égard ; Moïse et Jôsué nous parlent
aussi des enclos consacrés au soleil, dans lesquels brû
lait un feu continuel.
Quels qu’aient été Isis et Osiris, il est constant qu’ils
furent en vénération dans le Périgord , puisque nous
retrouvons plusieurs lieux qui ont conservé leurs noms,
?» la vérité un peu dénaturés, mais cependant faciles à
reconnaître encore. Des pierres gravées représentant ces
deux divinités, et trouvées dans le pays, attestent, con
firment cette vérité; mais ce qui est plus incontestable
encore, et qui, selon l’opinion de M. de Taillefer, ré
soudrait toute difficulté, c’est l’existence d’un temple
qui lui aurait été dédié, et dont une partie est encore
debout. Suivant le même auteur, la tour de Vésone fut
le temple d'Isis. Sa construction est romaine; mais sa
forme et ses décorations tenaient aux usages égyptiens.
Ce temple, grand et magnifique, portait le cachet du
génie des Romains, annonçait leur grandeur et leur
politique. Ayant subjugué les Gaulois, la gloire de
leur conquête n’eût pas été entière si leurs divinités
n’eussent aussi reçu les hommages du peuple vaincu. Ha
biles dans l’art de gouverner les hommes, les Romains
n’ignoraient pas qu’il fallait toujours respecter leurs
croyances, et qu’y porter atteinte c’était aigrir les es
prits et les exciter à la révolte. Loin donc de renverser
les autels des divinités adorées dans les Gaules, ils leur
en érigèrent de nouveaux; et affectant la plus grande
vénération pour ces divinités, ils firent insensiblement
□ *
3o
DU DRUIDISME
adorer les leur. Le temple qu’ils élevèrent en l’honneur
d’Isis était de forme circulaire, entouré d’une vaste ga
lerie soutenue par de riches colonnes, et découvert,
comme l’étaient ordinairement tous les temples dédiés
au ciel, nu soleil, à la lune et à la foudre , à cause sans
doute de la lumière qui accompagne ces astres. C’est
peut-être aussi pour la même raison que les Israélites
adorèrent quelquefois sur les toits de leurs maisons le
soleil et la lune. Les ornemens de ce temple étaient ma
gnifiques. A l’intérieur et à l’extérieur, il était revêtu
de marbre. Comme le Sérapium d’Alexandrie, il était
élevé sur une aire sur laquelle on arrivait par plusieurs
degrés en pierre. Cette aire on plate-forme reposait sui
des voûtes souterraines destinées aux mystères les plus
secrets. Ce temple, par sa belle situation, par la délica
tesse des sculptures, par scs richesses et sa grandeur,
était comparable, a dit un auteur, aux plus beaux tem
ples de la capitale du monde. Il existe encore au musée
de l’antique Vésone une tête d’Isis en style égyptien. Il
serait difficile de ne pas convenir que l’Egypte intro
duisit ses divinités dans notre province, lorsque tout
nous rappelle leur culte. Qu’était, en effet, ce Teutatès
que vénéraient les Vésoniens? N’était-il pas le Thot ou
le Mercure égyptien, célèbre par son savoir, par sa sa
gesse, et surtout par son habileté en augures, en magie
et en philosophie? Son culte dut être admis sans peine
dans les Gaules; et rien d’étonnant à cela , puisque ces
sciences étaient particulièrement cultivées par les drui-
OU DE l’ÈTAT RELIGIEUX.
3l
des. Ce dieu fut meme si cher an peuple gaulois, que
César nous apprend que de son temps il était préféré
aux autres divinités, et qu’il n’y avait dans les Gaules
ni ville ni bourg où l’on n’eût dressé des autels et érigé
des statues en son honneur. Quelques auteurs ont cru
qu’il avait régné sur les Gaules ; mais alors comment son
culte eût-il été emprunte des étrangers, puisque jusqu’à
présent l’opinion la plus accréditée ne nous permet pas
débouter que Thot ou Teutatès ne fût Egyption d’ori
gine ?
Une autre divinité, non moins célèbre par les faits
que l’antiquité s’est plue à lui attribuer, nous fut encore
donnée par les Egyptiens. On pense que c’est Hercule ;
mais la chose est douteuse. On sait seulement que Diodore de Sicile fait notre Hercule proche parent d’Osiris ;
que Vossins le confond avec Josué, vainqueur du pays
de Canaan, et qne les Gaulois le regardaient comme
le dieu de l’éloquence. Les attributs symboliques que
lui donnaient les Grecs et les Romains n’étaient point
les mêmes que ceux qui le caractérisaient dans les Gau
les. Les nations étrangères le représentaient sous la forme
d’un homme robuste, avec une peau de lion et une mas
sue à la main. Les Gaulois, au contraire, en lui laissant
ces attributs, le représentaient sous la forme d’un vieil
lard de la bouche duquel pendaient des chaînes d’or et
d’ambre, pour montrer son éloquence douce et entraî
nante.
Lorsqu’un peuple a altéré des croyances, rien ne sau-
32
DU DRUIDISME
rait l'arrêter} son imagination et ses sens, égarés par les
passions, ne reconnaissent plus de bornes. L'Egypte
avait commencé d'altérer nos antiques croyances, Athè
nes et Rome achevèrent l’ouvrage.
La Grèce ambitiense, s’élevant sur les raines de plu
sieurs nations renversées, se fît nn trésor de leurs riches
dépouilles. Fière de posséder d’habiles capitaines, elle
porta ses prétentions plus liant, et voulut devenir le
premier peuple de l’univers sons le double rapport de
la bravoure et du savoir. Poètes, philosophes, littéra
teurs, tout abondait dans son sein. Pendant plus de six
cents ans elle fît l’admiration du monde étonné. Sa pros
périté triomphait de tous les obstacles. Cherchant par
tout à dominer, parce qu’elle sentait sa supériorité, elle
fonda plusieurs colonies dans lesquelles elle importait
ses mœurs, ses usages, ses lois et ses dieux. Les Gaulois
se ressentirent bientôt de l’influence de cette nation. Les
rapports qu’ils eurent avec elle bâtèrent peut-être leur ci
vilisation en introduisant dans notre pays plus d’urba
nité et plus de lumières; mais les lois n’en devinrent ni
plus justes ni plus sages, et les intérêts de la religion se
trouvèrent de plus en plus compromis. Les traditions
primordiales, soigneusement conservées parles druides,
comme nous l’avons dit, avaient été altérées par le com
merce des Egyptiens ; les Grecs en provoquèrent l’oubli
par l’introduction de leur séduisante mythologie. Les
Gaulois, que la légèreté de leur esprit et leur brillante
imagination portaient naturellement vers la nouveauté,
ou de l’état religieux.
33
sourirent aux fables ingénieuses de ce peuple. C’est ainsi
qu’ils se plongèrent davantage dans le chaos de l’idolâ
trie. On vit s’établir successivement le culte de Jupiter,
de Neptune, de Pluton, d’Apollon, de Mars , de Diane,
de Minerve et de Mithra. A la vérité, ces dieux ne re
çurent point d’abord les honneurs d’un temple; les drui
des y mirent obstacle. Mais l’autorité est souvent im
pulsante contre l’erreur. Les Grecs de Marseille, qui
avaient déjà bâti deux temples en l’honneur d’Apollon
et de Diane, trouvèrent bientôt des imitateurs : les Gau
lois voulurent aussi avoir leurs oracles, des divinités
pour leur prédire l’avenir, pour annoncer à chacun ses
destinées ; aussi le culte d’Apollon ou de Bélénus devint-
il universel. Dans le 4.e siècle, il existait encore plusieurs
temples qui lui étaient dédiés. Euménius d’Antun parle
avec éloge de ces édifices, et l’on croit que le rhéteur
Patcrc fut le gardien et le trésorier de l’un de ces temples.
Les Pétrocoriens furent-ils moins superstitieux? Su
rent-ils sc préserver d’une contagion qui pénétrait par
tout? Nous ne pouvons l’affirmer; nous avons même les
preuves du contraire. Les noms de Bélénie ou Bleynie,
communs dans le Périgord; d’autres dénominations se
rattachant à quelques divinités; des débris de colonnes
avec des attributs divins; des fragmens de statues trou
vés dans notre province, sont des témoins irrécusables
en faveur de l’idolâtrie.
Mars, honoré sous le nom d'Esus, était le dieu de la
guerre. César nous dit dans ses Commentaires qu’avant
34
DU DRUIDISME
le combat, les Gaulois lui venaient les dépouilles de
l'ennemi, et qu’après la victoire, ils lui sacrifiaient le
bétail et lui consacraient tout le butin. Esus était repré
senté sans barbe, couronné de laurier, vêtu d’une tuni
que sans manches; il tenait une hache élevée comme
pour frapper. Vésone connut son culte. On croit que
l’église de la Cité remplaça son temple. L’amour de la
guerre détermina sans doute les Gaulois à adorer le dieu
Mars. Ils étaient si braves, si courageux, que Cicéron
et Saluste ne craignent pas d’avouer que les Romains les
appréhendaient plus que toutes les antres nations, parce
qu’avec eux il ne fallait pas tant disputer de la gloire
que de la vie.
Minerve on Bélisama reçut chez les Gaulois les hon
neurs de l'apothéose. On lui attribuait la connaissance
des premiers élémens des arts et des sciences.
Platon eut aussi des adorateurs dans les Gaules. Dieu
des enfers, il était naturel qu’on se le rendit favorable.
César nous assure que les Gaulois comptaient même le
temps par nuits en l’honneur de cette divinité. Il nous
parait plus probable que les Gaulois comptaient de la
sorte par tradition, à l’exemple des juifs qui comptaient
aussi par nuits.
Les Grecs avaient emprunté Mithra des Perses, les
Gaulois le reçurent des Grecs. Cette divinité représen
tait le soleil. Pour célébrer ses fêtes, on se revêtait de
peaux d’animaux suivant les signes du zodiaque, et on
parcourait les rues sous un tel déguisement. Le peuple,
ou
de l’état religieux.
35
toujours léger et frivole, ne trouvait rien de plus beau
que les fêtes de ce dieu; aussi on voyait un concours
immense y prendre part : il paraîtrait même que les
druides n’y étaient pas étrangers. Certains auteurs pré
tendent qu’ils n’y attachaient pas les idées grossières
d’un peuple qui se laisse conduire par les sens : ils rap
portaient, assurent ces auteurs, les réjouissances de la
fête à Panique principe qu’ils adoraient, et devaient gé
mir en secret des désordres dont ils étaient les témoins
sans pouvoir les arrêter.
Une licence plus grande encore allait bientôt régner
dans les Gaules. L’esprit humain ne devait plus recon
naître de maître; les passions ne devaient plus avoir de
frein. Rome semblait destinée à altérer partout la sim
plicité des mœurs antiques et patriarcales. Profitant de
ses conquêtes, elle imposait ses lois : c’était aux vaincus
à se soumettre. L’amour des plaisirs, des sciences et des
arts pénétra dans tous les états, dans toutes les condi
tions ; il devint le partage de tous les âges. Une première
invasion, qui avait réuni à la république romaine le
Languedoc, la Provence et le Dauphiné, avait déjà cor
rompu les croyances en propageant le paganisme; mais
la Gaule entière ne se ressentait pas de cette contagion.
Les provinces éloignées conservaient presque intact leur
culte, lorsque tout à coup elles se trouvèrent inondées
de légions romaines disposées à vaincre ou à périr. Après
de sanglans combats, la victoire resta au peuple souve
rain, et les Gaules furent soumises à son empire. Dès-
36
DU DRUIDISME
lors le gouvernement, la politique, le culte religieux,
tout fut changé. La mythologie païenne prit la place du
druidisme; Rome, conquérante et maîtresse, eut des
temples partout, et les vaincus s’empressèrent d’imiter
leurs vainqueurs.
Le Périgord ne put se soustraire à la domination ro
maine : la douceur du climat, la fertilité du sol, ses pro
ductions variées, rendaient cette province trop intéres
sante pour être délaissée. L’antique Vésone, cité gauloise,
y devint le centre des plaisirs. Les Romains y établirent
des théâtres et y fondèrent des jeux; un amphithéâtre
y fat construit à grands frais; des temples furent érigés
en l’honneur de Vénus; et depuis Jupiter, maître du
monde, jusqu’aux dieux pénates, il n’y eut pas une di
vinité dans le paganisme qui ne comptât quelques ado
rateurs parmi les Pétrocoriens.
Tel était l’état du Périgord, des Gaules, dn monde
meme, après les siècles brillans des Périclès et des Au
guste. Mais, il faut en convenir, ce n’était pins assez de
la sagesse de Socrate, du désintéressement d’Aristide,
du courage d’Epictète, delà générosité d’Epaminondas,
de la probité de Caton, de l’éloquence de Cicéron; il
fallait quelque chose de mieux: le christianisme parut.
AudierNE
