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Fait partie de Dialogue familier sur les cours d'adultes entre un instituteur et les jeunes gens de sa commune
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DIALOGUE FAMILIER
SUR LES
COURS D’ADULTES
ENTRE UN INSTITUTEUR
ET LES JEUNES GENS DE SA COMMUNE
Par Fr. DELAGE,
Instituteur public à Antonnc (Dordogne).
Prix : 80 c.
PÉRIGUEUX
CHEZ J. BOUNET, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
Cours Michel-Montaigney 24.
DIALOGUE FAMILIER
SUR LES
COURS D’ADULTES
ENTRE UN INSTITUTEUR
ET LES JEUNES GENS DE SA COMMUNE
Par Fr. PELAGE,
Instituteur public à Antonne (Dordogne).
PÉRIGUEUX
CHEZ J. BOUNET, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
Cours Michel-Montaigne, 24.
1860.
L’auteur de ce dialogue a reçu de Son Excellence
M. le ministre de l’instruction publique la lettre
suivante :
« Paris, le 21 janvier 1869.
» Monsieur l’Instituteur,
» J’ai reçu le Mémoire que vous avez bien voulu
m’adresser et qui a pour titre : Dialogue familier
sur les cours d’adultes entre un instituteur et les
jeunes gens de sa commune.
» J’ai examiné avec intérêt les idées qui y sont con
tenues, et je vous remercie de m’avoir communiqué
ce travail.
» Recevez, Monsieur l’Instituteur, l’assurance de
ma considération distinguée.
» Le Ministre de l’instruction publique,
» Signé : V. DURUY. »
A MESSIEURS LES INSTITUTEURS.
Messieurs et chers coopérateurs,
Frappé des difficultés qui s’opposent au complet
succès des cours d’adultes, j’ai cru devoir résumer
dans ce petit opuscule, les objections que nous font,
à propos de ces cours, les jeunes gens ou leurs pa
rents, et je les ai fait suivre des arguments qui
m’ont paru de nature à les dissiper.
Je n’ai eu ni l’intention de faire une spéculation,
ni la pensée de publier un ouvrage de science : toute
mon ambition s’est bornée au désir d’être utile
aux jeunes gens qui sont encore privés d’instruction.
Encouragé par la haute approbation de Son
Excellence M. le Ministre de l’instruction publique
et par les conseils bienveillants de M. l’Inspecteur
d’Académie et de M. l’Inspecteur primaire, j’ai fait
imprimer mon dialogue. Je ne demande qu’à couvrir
mes frais d’impression. La modicité du prix vous
fera comprendre le but que je désire atteindre.
Je vous offre donc, Messieurs et chers coopéra
teurs, mon modeste travail, et le recommande à toute
votre bienveillance.
DIALOGUE FAMILIER
SUR LES
COURS D’ADULTES
ENTRE UN INSTITUTEUR
ET LES JEUNES GENS DE SA COMMUNE.
C’était un dimanche, à l’issue de la messe : il y avait
un grand mouvement sur la place publique de A.... On
eût dit, à. voir tout ce monde réuni, qu’il se passait quel
que chose d’extraordinaire dans la localité. L’attention
de chacun était à la nouvelle du jour ; on entendait
même dans différents groupes de vives discussions, ce
qui pouvait faire supposer naturellement que tout le
monde n’était pas d’accord.
Voici ce qui se passait :
M. le Curé avait bien voulu annoncer du haut de la
chaire que M. l’Instituteur allait ouvrir un cours d’adul
tes gratuit, et que tous les jeunes gens qui désiraient
profiter du bienfait de l’instruction, devaient aller se faire
inscrire immédiatement à l’école.
La nouvelle était importante, en effet, et d’une gravité
exceptionnelle. Désormais, chacun pouvait apprendre à,
lire, à écrire, à compter, et gratuitement. L’éclairage et
le chauffage n’étaient pas même à la charge des élèves.
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En présence de tous ces avantages, qui aurait pu dou
ter qu’un seul adulte eût hésité à, se faire inscrire ?—
Personne. — Eh bien ! cela se passait néanmoins autre
ment chez les jeunes gens présents sur la place publique
de A..., et c’était là le motif de la discussion dont nous
parlons.
A ce moment, l’Instituteur sortait de l’église et se
disposait à se rendre dans la salle d’école pour recevoir
ceux qui désireraient fréquenter le cours d’adultes. Il fut
aussi surpris que peiné en entendant certains propos qui
dénotaient de la part de leurs auteurs une ignorance
complète. Il ne se découragea pas, et il jugea qu’il fallait,
à tout prix, gagner ces indifférents à la cause du progrès
et travailler à leur bien, même contre leur gré.
Il accepta donc la discussion sans hésitation et avec
l’espoir de les convaincre.
— Allons, mes amis, dit-il, en se plaçant au milieu de
la foule, suivez-moi tous, venez vous faire inscrire; nous
discuterons ensuite vos intérêts et les avantages des
cours d’adultes.
Un jeune homme. —Mais, monsieur l’Instituteur, je ne
suis jamais allé à l’école. Que voulez-vous que je puisse
apprendre pendant trois mois? Et puis, quand bien même
j’apprendrais un peu à lire, à quoi cela me servirait-il?
Je l’aurais bientôt oublié.
L’instituteur. — Ah ! mon ami, que j’éprouve de la
peine à vous entendre parler ainsi ! je ne vois dans vos
paroles qu’erreur, indifférence ou insouciance, et tou
jours à votre préjudice.
Vous vous trompez grandement si vous croyez ne pou
voir apprendre. D’abord, je ferai la classe, non pas pen
dant trois mois, mais bien pendant cinq mois, novembre,
décembre-, janvier, février et mars. Avec de la bonne vo
lonté, vous pouvez venir pendant tout ce temps-là, et je
—
puis vous affirmer que si vous fréquentez l’école réguliè
rement, vous saurez lire, écrire et même calculer à la fin
de l’hiver. Vous craignez, dites-vous, d’oublier ce que
vous aurez appris ; celte crainte est un manque d’énergie.
Comment! vous oublieriez? mais vous n’avez pas réfléchi,
mon ami, sur ce que vous venez de dire. C’est une fai
blesse de votre part qui vous fait douter de vos propres
forces.
Vous pouvez être certain qu’à mesure que vous vous
instruirez, vous éprouverez le besoin de vous instruire
davantage, et il viendra même un moment où vous ne
pourrez plus vous priver de faire chaque jour une bonne
lecture, qui fortifiera votre esprit et développerais bons
sentiments que vous avez dans le cœur.
Ce désir de parvenir toujours à quelque chose de
meilleur, c’est ce qu’on appelle la persévérance, et ce
n’est que par elle que vous atteindrez le but vers lequel
vos efforts devront se diriger. La persévérance dans l’é
tude peut vaincre la nature elle-même.
Avec de la volonté, mon ami, vous pouvez donc
apprendre et ne pas oublier. Pour cela, il vous suffira,
à la fin de l’hiver, d’employer quelques heures de vos
dimanches à. vous rappeler ce que vous aurez appris; à
faire une lecture, une page d’écriture que vous me
communiquerez ensuite ; je vous en ferai voir les points
défectueux, et, de cette manière, vous pourrez, sans
oublier, arriver au nouveau cours que nous ferons
l’hiver suivant. Vous y viendrez, et vous apprendrez
assez pour ne plus oublier.
Armez-vous donc de courage et de persévérance, mon
ami, et vous verrez qu’au lieu d’oublier, vous vous per
fectionnerez de plus en plus.
Un conscrit. — Vous m’avez dit, monsieur l’Institu
teur, qu’étant de la conscription cette année, et bientôt
soldat, peut-être, je ne pouvais pas me dispenser d’aller
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à l’école ; il me semble qu’on peut être soldat sans savoir
ni lire ni écrire.
L’institUteUr. — C’est une grande erreur, mon ami.
Je ne veux point dire qu’on ne puisse pas faire un soldat,
et un bon soldat, sans savoir lire. Je suis persuadé que
tous, tant que nous sommes, nous aimons ardemment
la France, notre chère patrie, et je suis convaincu aussi
que si l’ennemi menaçait nos frontières, nous nous lève
rions tous, savants et ignorants, pour les défendre.
Alors nous deviendrions des lions : nous saurions com
battre, vaincre ou mourir ! Mais il y a un intérêt tout
particulier pour le soldat de savoir lire et écrire. Je
suppose que vous le soyez, ce qui peut fort bien vous
arriver, car vous n’avez aucun des cas d’exemption
prévus par la loi. Lorsque vous aurez quitté le foyer
paternel et que vous serez en garnison dans des pays
lointains, vous éprouverez le besoin naturel d’écrire à.
vos parents, à vos amis, pour leur donner de vos nou
velles. Si vous ne savez pas écrire vos lettres vousmême, vous serez obligé d’avoir recours à vos cama
rades, ce qui est toujours pénible, sans compter que
d’autres ne diront jamais ce que vous sentez aussi bien
que vous l’exprimeriez vous-même. Et puis, mon ami,
il en coûte toujours de s’adresser aux autres, et vous
savez bien que le soldat n’est pas riche.
Il y a aussi un autre intérêt qui doit vous engager à
vous instruire. Si vous êtes illettré, vous resterez toujours
simple soldat, tandis que si vous travaillez à, votre ins
truction , vous pouvez obtenir des grades. Qui sait,
d’ailleurs, ce que l’avenir vous réserve? Avec de l’intel
ligence, du travail et une bonne conduite, on peut arri
ver à tout sous un gouvernement aussi paternel et aussi
libéral que celui de Napoléon III. On a vu, et on voit
encore de simples soldats parvenir aux grades les plus
élevés.
— 9 —
Un autre jeune homme. — Mon père n’a jamais été à
l’école, et cependant il a su diriger ses affaires et gou
verner sa famille. On n’a pas besoin de savoir lire pour
gagner sa vie et travailler la terre.
L’instituteur. — Si votre père vous conseille de ne pas
aller à, l’école, mon ami, je le regrette infiniment pour
vous et pour lui ; mais je ne puis le croire. Vous devez
certainement respecter les auteurs de vos jours, ils sont
sacrés pour vous, et cependant vous ne devez pas moins
secouer en eux, autant qu’en vous-même, le joug de
l’ignorance qui vous laisse dans une vieille routine.
D’autres personnes , malheureusement , raisonnent
comme votre père et vivent dans les mêmes erreurs ;
mais combien seraient-elles plus heureuses, si elles sui
vaient les progrès de notre époque et les principes qu’on
enseigne aujourd’hui ! Je suis persuadé que si votre père
était ici, il nous dirait qu’il y a de cela cinquante ans et
même vingt ans, la plupart des propriétés ne produi
saient pas la moitié de ce qu’elles donnent aujourd’hui,
et qu’il y avait beaucoup plus de misères.
Eh bien ! à, quoi doit-on cette double richesse? C’est à
l’instruction, mon ami. Des savants en agriculture,
qu’on nomme agronomes, ont écrit des livres qui ensei
gnent les différentes manières de cultiver la terre ; les
propriétaires intelligents et instruits ont puisé dans ces
livres d’utiles enseignements, et voilà pourquoi ils ont
doublé leurs revenus ; tandis que d’autres, qui ont vécu
dans l’ignorance et la routine (votre père en est un
exemple), n’ont rien changé à leur position de fortune.
El je suis sûr encore que votre père reconnaît tous ces
avantages; je pense même qu’il a souvent regretté de
ne pas savoir lire et écrire lorsqu’il a eu des affaires à
traiter ou des comptes à régler.
Venez donc à l’école, mon ami, vous apprendrez à
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lire. Il y a dans la bibliothèque communale des livres
qui traitent de l’agriculture et que je vous prêterai. Le
soir, vous en ferez la lecture à. votre père, au foyer de la
famille, il y prendra goût, il mettra les leçons à profit, et
tous, vous verrez que vous vous en trouverez bien.
Un autre jeune homme. — Monsieur, je voudrais bien
aller à. l’école, mais je n’ai pas le temps.
L’instituteur. — Vous n’avez pas le temps ! mon ami.
Vous me donnez là une mauvaise raison, et je vais vous
le prouver.
Gomment ! vous dites que vous n’avez pas le temps ?
Et que faites-vous de vos soirées, de ces longues soirées
d’hiver ?
Mais, si je ne vous connaissais pas, je dirais que vous
êtes un paresseux ; et cependant je sais que vous êtes
laborieux, sage et économe ; vous êtes même intelligent.
Il ne vous manque qu’une chose pour faire de vous un
garçon parfait : c’est un peu d’instruction.
Vous ne savez pas, bien entendu, parler français,
puisque vous n’avez pas appris à lire, et vous m’avez
dit vous-même combien vous le regrettiez, lorsque vous
receviez chez vous des personnes bien élevées. Vous
vous êtes plaint aussi de ce que votre père ne vous avait
pas envoyé à l’école dans votre jeune âge. Et c’est vous
qui venez me dire que vous n’avez pas le temps ! Vous
voulez dire, peut-être, que c’est votre père qui regrette
le temps que vous emploieriez à venir en classe; mais
il peut fort bien parer lui-même aux exigences de la
grange et de l’étable. Je lui parlerai, et vous viendrez
à l’école.
Un autre jeune homme. — Mais, monsieur, croyez-vous
que lorsqu’on a travaillé tout le jour et que l’on rentre
à la maison le soir bien fatigué, harassé des peines de la
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journée, on ait le goût de venir à l’école ? On a beaucoup
plus envie de se reposer.
L’instituteur. —Je comprends, mon ami, qu’après le
travail, il faut le repos ; mais, pas plus que vous ne
voulez d’excès dans le travail, pas plus il ne faut en
mettre dans le repos. Trop de repos altère la santé ; et
puis, rappelez-vous ce proverbe: «L'oisiveté conduit à
la paresse, et la paresse, un des premiers vices de l'homme,
conduit à tous les autres. »
Oui, le jour a été fait pour le travail, et la nuit pour le
repos ; mais le dimanche est là pour nous délasser des
fatigues de la semaine. D’un autre côté, l’hiver n’est pas
la saison où l’ouvrier se fatigue le plus ; c’est, au con
traire, l’époque où il a le plus de repos. Je ne puis donc
qu’attribuer la raison que vous me donnez, sinon à la
paresse, du moins à un manque de courage. Mais
prenez-y garde, mon ami, celui qui n’a pas la force de
sa volonté, celui qui ne sait pas commander à ses mau
vais penchants, et qui n’est pas le maître de ses passions,
tombe bientôt dans la mauvaise voie, il est sur le bord
de l’abîme, à un pas de sa perte. Le meilleur moyen
d’éviter cette chute dangereuse, c’est le travail ; sans
lui, pas de plaisir, pas de satisfaction intérieure. Sans le
travail, tout est tristesse et ennui autour de soi. Le
travail, au contraire, relève le moral parfois abattu par
les peines de la vie, et il fait oublier bien des injustices,
bien des soucis et des disgrâces.
Venez donc à l’école, mon ami, et quand vous aurez
appris à lire, vous trouverez dans les livres des choses
bien consolantes que vous aimerez à lire dans vos soirées
d’hiver. Essayez toujours, et vous verrez que vous n’au
rez pas à vous en repentir. Le soir, quand vous rentrerez
chez vous, vous aurez la satisfaction d’avoir bien em
ployé votre temps, et votre sommeil sera plus doux, votre
repos sera plus calme.
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Un homme marié. — Monsieur, je voudrais bien aller à.
l’école, mais je suis trop vieux maintenant pour pouvoir
apprendre à lire. A quoi cela me servirait-il, à mon âge ?
L’instituteur. — Non, mon ami, vous n’êtes pas trop
âgé ; on n’est jamais trop vieux pour apprendre ce qui
est nécessaire, j’ajoute même ce qui est indispensable à
l’homme.
On a vu des hommes commencer leurs études â un
Age déjà avancé et parvenir ensuite aux emplois les plus
( levés. Je puis vous dire que j’ai connu moi-même un
de ces hommes éminents, qui à vingt ans ne savait pas
lire, et qui arriva plus tard à la tête d’un des collèges de
notre département, qu’il dirigea longtemps avec succès.
Je sais bien que vous ne pouvez pas espérer une telle
réussite; mais quel plaisir ce sera pour vous de lire avec
vos enfants une de ces belles histoires de Napoléon Ier,
que vous aimez tant à entendre raconter !
Et puis, savez-vous que vous vous estimerez très-heu
reux de pouvoir noter vos recettes et vos dépenses et vous
rendre compte ainsi de l’état de votre budget? Et d’un au
tre côté, ne serez-vous pas content de lire vous-même les
lettres que vous recevrez relatives à vos affaires, sans
être obligé de les communiquer à des yeux parfois in
discrets? Il y a aussi des livres qui traitent de votre état;
vous qui avez le goût dela mécanique, vous pourrez vous
perfectionner et améliorer ainsi votre position. Voilà,
mon ami, les avantages de l’instruction, et je suis sûr
que si vous aviez su lire et écrire plus tôt, votre position,
quoiqu’elle ne soit pas mauvaise, serait néanmoins
meilleure.
Un autre jeune homme. — Je comprends, monsieur,
que c’est bien de fréquenter le cours d’adultes, mais je
suis trop éloigné de l’école, et ce serait trop pénible de
faire tous les soirs un si long trajet.
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L’instituteur. — Le motif que vous me donnez, mon
ami, me prouve que vous ne comprenez pas votre propre
intérêt. J’y vois encore un manque d’énergie, une cer
taine mollesse dont il faut vous défier, et, permettez-moi
de vous le dire, j’y vois aussi un manque de bonne
volonté.
L’instruction est aujourd’hui tout ce qu’il y a de plus
important. Chacun a besoin de savoir lire et écrire ;
l’homme complètement ignorant n’est pas au niveau du
progrès social ; ses facultés sommeillent, et l’étude seule
les développe et les agrandit en élevant son intelligence.
Comment ! mon ami, pour sortir de l’état d’ignorance
dans lequel vous vivez, vous n’auriez pas le courage de
franchir quelques kilomètres? Mais ce serait un manque
d’énergie de votre part, vous seriez d’une apathie im
pardonnable, et vos camarades ne manqueraient pas de
vous tourner en dérision, de vous donner un ridicule
dont vous seriez certainement contrarié.
Allons, mon ami, vous aurez un peu plus de fermeté,
un peu plus de courage, et vous ne vous endormirez pas
dans la mollesse. Sachez-le bien, la mollesse est sœur
de la paresse, et rappelez-vous ce que je viens de dire
de ce dernier vice.
Je vous ai dit aussi que vous n’aviez pas assez de
volonté ; ce n’est que trop vrai, et la preuve c’est que
vous ne trouvez pas être trop éloigné et prendre trop
de peine pour venir le dimanche passer votre soirée au
cabaret, ou aller beaucoup plus loin dans des réunions
qui ne sont pas moins dangereuses. Ah ! si vous aimiez
le repos comme vous le dites, vous le trouveriez au sein
de la famille, dans ce sanctuaire d’amour, de paix et
d’ineffable bonheur ! Mais vous renoncez à ces doux
plaisirs, pour courir après d’autres plaisirs insensés,
dans des maisons de dissipation et de débauche. Vous y
perdez votre réputation, votre santé s’y ruine, votre
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cœur s’y gâte, et vous y dépensez le fruit de votre travail
et de vos sueurs. En fin de compte, il ne vous reste que
le dégoût et le désespoir.
Ayez donc la volonté de vous instruire, mon ami.
L’homme qui aurait simplement l'intention de faire une
chose, sans avoir la ferme volonté de l'exécuter, et qui
se laisserait arrêter par tel ou tel obstacle, est un être
pusillanime.
Oui, ce n’est que par une volonté persévérante que vous
arriverez à votre but ; lorsque ce but sera difficile à
atteindre et que la rouie sera semée d’obstacles, armezvous d’une volonté ardente et infatigable, vous êtes sûr
du succès.
Venez donc à l’école, mon ami, et rappelez-vous que
vouloir c’est pouvoir.
Un autre jeune homme. — Oh ! monsieur, je voudrais
bien aller à l’école, mais je suis domestique, et je crain
drais de contrarier mon maître.
L’instituteur. — Je comprends votre réserve, mon
ami, mais vous n’avez pas parlé à votre maître de votre
intention. Je le connais, c’est un honnête homme, par
conséquent un bon maître, et je suis sûr qu’il ne vous
aurait pas refusé. Je lui parlerai pour vous, je me charge
d’obtenir son consentement, et vous viendrez à l’école.
De votre côté, vous redoublerez de zèle et d’efforts, vous
ferez tout ce qu’il dépendra de vous pour répondre à ses
bontés, et pour le dédommager, autant qu’il vous sera
possible, du temps que vous perdrez. Un domestique, qui
a un bon maître comme vous en avez un, doit lui savoir
gré des égards qu’il en reçoit, et il peut facilement lui
prouver sa reconnaissance par son attachement, son
travail et sa bonne conduite. J’espère, mon ami, que
vous vous rendrez ainsi digne de la bienveillance de
votre maître.
Un autre jeune homme. — C’est moi, monsieur, qui,
tout à l’heure, étais le plus terrible ennemi des cours
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d’adultes. Je ne croyais pas que ceux qui ont appris les
premiers éléments à l’école primaire pussent s’y per
fectionner, et je doutais encore davantage du succès de
ceux qui sont complètement illettrés. Voilà pourquoi je
combattais votre cours d’adultes ; mais, maintenant que
je comprends tout l’intérêt que chacun de nous a de
s’instruire, maintenant que je connais votre dévoûment,
je me sens tout honteux, monsieur, de ma première op
position, et je vous en fais mes excuses. Je puis vous
assurer, au nom de mes camarades, que nous irons tous
à l’école, et que nous vous garderons une reconnais
sance éternelle pour le bien que vous avez commencé à
nous faire aujourd’hui, et pour le bienfait de l’instruc
tion que nous trouverons à votre cours d’adultes.
Tous les jeunes gens. — Oui, monsieur l’Instituteur,
nous irons tous à l’école, et vous pouvez compter sur
notre reconnaissance.
L’instituteur. — Oh ! mes amis, que vous me faites
plaisir en parlant ainsi ! je vous félicite de votre bonne
volonté et de vos bons sentiments.
Oui, mes amis, vous tous qui m’entendez, vous vien
drez au cours d’adultes. Vous répondrez ainsi aux inten
tions de l’Empereur, qui ne veut que votre bien, et,
laissez-moi vous le dire, jamais aucun gouvernement
n’a tant fait que le sien pour le peuple des campagnes.
L’instruction se répand à grands flots dans toute la
France. Encore quelques années, et il n’y aura plus un
seul ignorant. Aussi, mes amis, devons-nous remercier
l’Empereur de sa haute sollicitude. Nous lui en conser
verons donc une éternelle reconnaissance et un dévoue
ment sans bornes, nous rappelant que ce n’est qu’à lui
que nous devons ce grand bienfait.
Le département de la Dordogne est un des plus arriérés
relativement à l’instruction ; mais M. le Ministre de
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l’instruction publique veille sur nous avec une sollicitude
toute particulière. Les premiers soins de M. le Préfet, en
arrivant dans notre département, ont été pour le déve
loppement de l'instruction primaire, et vous savez qu’il
a eu la généreuse pensée de former une société dans ce
but ; sachons lui en être reconnaissants.
M. l’Inspecteur d’Académie seconde M. le Préfet dans
cette mission laborieuse avec un grand dévoûment. Il
est votre premier ami, et il lui serait bien pénible de
voir ses efforts rester sans résultat.
Vous vous rappelez aussi les conseils éclairés et bien
veillants que M. l’Inspecteur primaire voulut bien vous
donner lorsqu’il nous fit l’honneur de venir présider
notre distribution de prix.
Vous seriez donc ingrats, mes amis, si vous ne répon
diez pas aux généreux efforts que l’administration supé
rieure emploie à vous faire instruire.
L’instruction est un si grand bienfait ! C’est par elle
que les peuples arrivent à la civilisation, à la prospérité
nationale, et, enfin, au bonheur !
L’histoire de tous les peuples nous donne toujours les
mêmes exemples, toujours les mêmes leçons.
Voyez la Grèce : au temps de son antique splendeur,
dont le souvenir se perpétuera dans tous les siècles, elle
était riche et respectée, elle faisait l’admiration de
l’univers entier, et, aujourd’hui que l’instruction ne la
soutient plus de son puissant pouvoir, elle n’est plus
qu’une nation dégénérée. L’instruction est convoitée de
toutes les nations ; elle est le point de mire de tous les
peuples. L’Amérique, l’Allemagne, la Suisse, la Belgique,
marchent hardiment vers ce noble but et rivalisent
d’efforts pour en élever le niveau.
Croyez-vous, mes amis, que notre Empereur, qui est
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le digne héritier de Napoléon Ier, veuille que la France
reste en arrière dans ce progrès universel ?
— Non, la France qui a fait 89, la France qui a jeté
les premières basesde la civilisation, ne dégénérera pas
sous le règne d’un Napoléon !.......
« Le peuple qui a les meilleures écoles, a dit un émi
nent publiciste, est le premier peuple. S’il ne l’est pas
aujourd’hui, il le sera demain. »
L’étude et l’instruction ! Ce sont de douces amies qui
paient généreusement les soins qu’on leur rend, soit
qu’elles nous créent des ressources pour les besoins de
la vie, soit qu’elles nous procurent des jouissances intel
lectuelles, et les biens qu’elles nous donnent ont cela de
supérieur à, tous les autres, qu’ils bravent les chances de
la fortune.
Vous ne pouvez donc, mes amis, employer trop de
temps à vous instruire. Il me serait facile de vous faire
comprendre, par des détails plus étendus, les avantages
matériels qui sont attachés au savoir ; mais ce serait
faire injure aux bonnes intentions que vous venez de me
témoigner, que de vous répéter que l’instruction vous
est nécessaire en toute prévision, en toute éventualité.
Je me bornerai à vous dire que vous devez persévérer
dans le travail. Travaillez donc, jeunes gens, et travaillez
sans relâche, car le travail produit en nous ces douces
habitudes d’ordre et de sagesse qui font le bonheur de
l’homme.
Travaillez toujours, quelle que soit votre position dans
la vie. Il y a des jeunes gens qui s’imaginent que lors
qu’ils ont appris à lire et à écrire, ils n’ont plus besoin
d’étudier. C’est une grave erreur : s’ils veulent réussir
dans la profession qu’ils ont embrassée, il leur est indis
pensable de consacrer chaque jour quelques instants à
se perfectionner dans les connaissances qu’ils ont puisées
à l’école primaire.
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Et quand même ils ne se procureraient par là qu’un
utile délassement, ce serait déjà une chose heureuse,
car varier ses travaux en utilisant ses loisirs, c’est un
moyen de se préserver de l’ennui et de la fatigue.
Le célèbre Rollin, cet ami si dévoué de l’enfance, qui
consacra sa vie à l’éducation de la jeunesse, disait, en
parlant des fruits de l’étude : « L’étude supplée à la
» stérilité de l’esprit et lui fait tirer d’ailleurs ce qui lui
» manque. Elle étend ses connaissances et ses lumières
» par des secours étrangers, porte plus loin ses vues,
» multiplie ses idées, les rend plus variées, plus dis—
» tinctes et plus vives. Nous naissons dans les ténèbres
» de l’ignorance, et la mauvaise éducation y ajoute
» beaucoup de faux préjugés. L’étude dissipe les pre» mières et corrige les autres. Elle donne à nos pensées
» et à nos raisonnements de la justesse et de l’exactitude.
» Elle nous accoutume à mettre de l’ordre et de l’arran» gement dans toutes les matières dont nous avons ou
» à parler, ou à écrire. Elles présente pour guides et
» pour modèles les hommes les plus éclairés et les plus
» sages de l’antiquité, qu’on peut bien appeler en ce
» sens, avec Sénèque, les maîtres et les précepteurs du
» genre humain. En nous prêtant leur discernement et
» leurs yeux, elle nous fait marcher avec sûreté à la
» lumière que ces guides choisis portent devant nous.
« Aimer à lire, disait aussi Montesquieu, c’est faire un
» échange des heures d’ennui que l’on doit avoir en sa
» vie, contre des heures délicieuses. »
Voilà, mes amis, les nobles enseignements de ces
grands hommes. Vous en ferez votre profit, et vous vous
souviendrez que ce n’est que par l’étude que vous pour
rez vous perfectionner dans les connaissances que vous
aurez puisées aux cours d’adultes.
Ensuite, mes amis, tournez vos regards vers la famille.
Ne sentez-vous pas battre votre cœur à ce mot ? C’est là
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qu’on ressent les plus douces jouissances. Eh bien !
lorsque vous saurez lire, au lieu de courir les lieux de
dissipation, où vous trouvez des plaisirs qui ne laissent
après eux que des déboires et des déceptions, vous ferez
une lecture intéressante au foyer de la famille, où tout
est plaisirs vrais, douceur, paix, amour et bonheur !....
Vous viendrez donc tous à l’école, mes amis. Nous
passerons l’hiver ensemble ; nous nous réunirons aussi
le dimanche au soir. Vous savez qu’il y a d’excellents
livres dans la bibliothèque communale ; chacun de nous
fera la lecture à tour de rôle, et, dans nos soirées, nous
joindrons ainsi l’utile à l’agréable.
L’instruction sera bientôt répandue dans toute la
France. Il n’y aura plus un seul ignorant, même dans les
plus humbles chaumières. La France marchera toujours
à la tête des nations civilisées, et tous les peuples, se con
fondant dans les doux sentiments de la fraternité, pour
ront enfin jouir en paix d’un bonheur qu’ils devront
surtout à l’instruction.
Alors, nous aurons le plaisir de voir notre chère patrie
digne de l’Auguste souverain qui la gouverne, et c’est
ainsi que seront réalisées ces mémorables paroles de
l’Empereur : « Dans le pays du suffrage universel, tout
CITOYEN DOIT SAVOIR LIRE ET ÉCRIRE. »
Périgueux. Imprimerie J. Bounet, cours Michel-Montaigne, 24.
