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Fait partie de Petite étude sur le chant : lue au banquet de la Lyre périgourdine. suivie de deux poésies dites par le même auteur
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DE
LA
PÉRIGOURDINE
LYRE
Honoré de la présence de MM. de Saint-Pulgent, préfet de la
Dordogne Bardy-Delisle, maire de Périgueux ; Lalande ,
.adjoint, et de plusieurs autres notabilités de la ville,
SUIVIE
DE
DEUX
POÉSIES
Dites par le même auteur,
LOUIS
RÉ JO U
Au concert vocal et instrumental donné par la susdite société chorale,
à ses membres honoraires, le
décembre 1867.
PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE DUPONT ET Ce, RUE TAILLEFER.
1868.
QU’EST-CE QUE LE CHANT?
An point de vue musical, le chant n’est autre qu’une
inflexion modulée de la voix, un air plus ou moins gai,
plus ou moins triste, plus ou moins harmonique, mis
sur des paroles, et voilà tout.
Mais au point de vue philosophique, le chant est la
voix du cœur, le langage de l’âme. Le chant est
l’expression des sentiments qui nous émeuvent. Si nous
avons une âme tendre, sensible, un cœur doux,
compatissant, si nous aimons ce qui est honnête, grand
et beau, notre chant sera doux, sensible, compatissant
et honnête. Si nous sommes dominés par les fortes
passions, notre chant deviendra grave, emporté,
terrible, suivant les sentiments qui nous subjuguent,
et s’échappera de nos poitrines avec toute la force,
toute l’énergie des passions qui nous maîtrisent.
Voulez-vous bien connaître quelqu’un? Ecoutez-le
chanter quelquefois seulement; sachez quel est son
répertoire, et vous saurez alors quel est son cœur.
L’homme léger aime les chants folâtres; l’homme gai,
ce qui est empreint du sourire; l’homme doux, ce qui
fait battre le cœur; l’homme triste, ce qui fait pleurer;
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le guerrier, ce qui exalte et anime, et l’âme sainte, les
chants du Seigneur.
Voyez la jeune ouvrière, que chante-t-elle en sa
mansarde? Ses fleurs, ses oiseaux et le bon Dieu;
voyez l’artisan, que chante-t-il? L’honneur et le travail,
de même que le soldat chante sa patrie et son drapeau ;
de même que le berger chante sa houlette et son
troupeau; de même que le poète chante le silence et
l'amour!
Le chant est. l’ami intime et toujours fidèle de celui
qui l’aime; il est la Foi, l’Espérance et la Charité : les
trois grands mots théologaux réunis en un seul !
Il est la Foi, parce qu’il rend doux, humble et bon,
et lorsque l’on est doux, humble et bon, l’on croit
facilement; il est l’Espérance, parce qu’il dissipe tout
souci, toute crainte; et lorsque l’on ne craint plus,
c’est que l’on espère; il est la Charité, parce que de
même qu’un baume salutaire, il endort les douleurs et
rend calmes les âmes qui pleurent.
Le chant est grand comme Dieu; il se trouve
partout, dans le palais comme dans la chaumière, dans
les villes comme aux champs. C’est en frappant sur
l’enclume que l’ouvrier chante, c’est en traçant son
sillon que le laboureur entonne son rustique refrain.
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Il est du goût de tous et de tout; tout ce qui est sur
terre semble vouloir chanter : l’homme dans sa maison,
l’oiseau dans son nid, le ruisseau dans son lit; il n’est
pas jusqu’à la brise qui ne vienne agiter les feuilles des
arbres pour leur faire prendre part aux suaves concerts
de la nature !
Il
possède une
puissance divine, un attrait
indéfinissable; peu résistent à son charme; quelle que
soit son expression, nous comprenons ce qu’il dit, nous
le ressentons, et il n’est pas un de nous qui ne se soit
profondément ému à telles ou telles notes mélodiques
de
tel ou tel morceau.
s
Le chant a de plus le don de réunir intimement les
cœurs. Et la preuve, messieurs de notre chère société
chorale, c’est que voilà quelques mois j’ignorais le
bonheur de connaître la plupart de vous; nous chantons
quelquefois ensemble seulement, et nous voilà devenus
de bons et sincères amis. C’est que, comme l’a si bien
dit quelqu’un, « les cœurs ne sont pas loin de
sympathiser lorsque les voix sont d’accord ! »
Il est aussi l’unique interprète de nos émotions les
plus chères : souffrons-nous? c’est par un chant que
nous exhalons notre douleur; nous chantons nos maux,
nos misères, nous pleurons en les chantant; mais
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*
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lorsque nous avons chanté, nous sommes soulagés,
nous sommes presque heureux; aimons-nous? c’est
par un chant que nous exprimons ce sentiment sublime
de notre cœur; sommes-nous dans la joie? c’est
toujours par un chant que nous la témoignons.
Donc, le chant est comme une chose indispensable
à notre nature, c’est un besoin urgent que nous devons
satisfaire. Nous devons aimer le chant, ne serait-ce que
pour les services qu’il nous rend.
Où trouverions-nous, dans nos grandes afflictions,
une consolation plus douce, plus efficace que dans le
chant?
Une mère me disait un jour :
« J’avais perdu mon unique enfant, ma douleur fut,
» à cette perte, si grande, qu’elle troubla ma raison.
» Soudain, je fis un rêve : je crus le voir apparaître un
» luth à la main, et j’entendis ces paroles qui me
» frappèrent tellement, qu’aussitôt mon réveil je pus
» les transcrire :
« Je dormais heureux dans mon berceau rose
» Lorsque mon bon ange au tendre souris
» Me dit : « Enfant blond, fleur à peine éclose,
» Viens t’épanouir dans le paradis !
» Ici-bas, vois-tu, l’on se flétrit vite ,
» Tant par les plaisirs que par les douleurs ;
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» Viens, envolons-nous, le ciel nous invite....»
El je m’envolais.... mais voyant tes pleurs,
Le Seigneur m’a dit : « Va-t’en sur la terre,
» Quitte le séjour pur de la vertu,
» El sur ton luth d’or dis bas à ta mère :
» Si lu m’aimes bien, pourquoi pleures-tu? »
« Tu ne connaîtras, me disait mon ange,
» D’un monde pervers le désir impur ;
» Ton bonheur, enfant, sera sans mélange,
» Ton ris toujours frais, ton cœur toujours pur ;
» Tu connaîtras l’ouragan qui brise
» Les âmes sur terre ainsi que des fleurs.
» Viens, envolons-nous, Lieu nous favorise.... »
Et je m’envolais.... mais voyant tes pleurs,
Le Seigneur m’a dit : « Va-t’en sur la terre.
» Quitte le séjour pur de la vertu,
» Et sur ton luth d’or dis bas à ta mère :
« Si tu m’aimes bien , pourquoi pleures-tu? »
Et prenant mes mains de ses doigts superbes,
Mon ange gardien me disait encor :
« Sur tes blonds cheveux, blonds comme des gerbes
» Le Seigneur mettra l’auréole d’or !
» Tu rayonneras auprès de son trône,
» Unissant ta voix aux célestes chœurs.
» Viens, enlevons-nous, le Très-Haut l’ordonne.... »
Et je m’envolais.... mais voyant tes pleurs ,
Le Seigneur m’a dit : « Va-t’en sur la terre,
» Quitte le séjour heureux des élus,
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» Et sur ton luth d’or, dis bas à ta mère :
« Si tu m’aimes bien, ne me pleures plus? »
» Et. depuis , quand j’éprouve le besoin de pleurer,
» je chante ces strophes, et mes larmes s’en vont,
» tandis que mon sourire revient. »
Vous le voyez, messieurs, le chant soutient, rassure
et console ; aimons-le donc bien, et quand nous serons
chagrins , il séchera nos larmes et ramènera le sourire
sur nos lèvres.
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NE M’OUBLIEZ PAS!
(Élégie.)
Elle avait pour couronne un rameau de verdure,
Et pour sceptre sa lyre aux sublimes accents ,
Pour palais somptueux la splendide nature,
Pour États les chants.
Pour zélés courtisans, les chantres des bocages,
Les insectes dorés pour humbles serviteurs,
Et pour vaillants soldats les papillons volages,
Pour armes des fleurs.
C’était la Poésie. Elle régnait heureuse,
Admirée, adulée. — Il est bien loin ce temps ! —
Savourant les parfums de la brise amoureuse,
Souffle du printemps.
Mais un jour des méchants, jaloux de sa puissance,
Comme des furieux entrant dans son séjour,
Voyant qu’elle n’avait pour unique défense
Que ses chants d’amour,
Foulèrent à leurs pieds sa lyre et sa couronne,
Sans pitié pour ses pleurs, sans respect pour les dieux ,
L’exilèrent disant : « Tu n’es plus la Madone,
» Reine de ces lieux ! »
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La Poésie alors , bien loin de sa pairie,
Levant les yeux au ciel, sans luth , chantait tout bas :
« Oiseaux de mon pays, pâquerette chérie,
» Ne m’oubliez pas !
» Ruisseaux, petits ruisseaux, dont le joyeux murmure
» Berçait mon cœur heureux sous les épais lilas,
» Entourant la prairie ainsi qu’une ceinture,
» Ne m’oubliez pas !
» Et vous jolis bluets, et vous charmantes roses,
» Dont mes yeux de vous voir, oh! jamais n’étaient las
» Et vous beaux papillons aux corsets bleus et roses,
» Ne m’oubliez pas !
» Et vous bosquets fleuris , et vous amants fidèles ,
» Dont je chantais l’amour guidant toujours vos pas
» Sous les arbres ombreux, sous les vertes tonnelles,
» Ne m’oubliez pas !
» Et toi zéphir léger qui sans cesse évapore
» Le parfum des jardins , ignorant les hélas
» Et toi... » Son cœur mourait, qu’elle disait encore :
« Ne m’oubliez pas ! »
Un ange descendit alors sur un nuage
Et l’emporta soudain jusques au paradis...
Le lendemain l’on vit, sur la stérile plage,
Un myosotis !
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LÀ PAQUERETTE ET LE PAPILLON.
(Fabliau.)
Un joli papillon, un jour,
Rôdait près d’une fleur d’amour ;
Au soleil ses ailes,
De toutes les couleurs,
Resplendissaient bien belles,
Plus belles cpie les fleurs
Qui scintillaient dans la prairie ,
Invitant à la rêverie.
Il voltigeait léger,
Léger comme Zéphire,
Et vint se reposer
Sur la fleur semblant dire :
« Va, mon beau papillon ,
» Ma tige est trop petite ,
» Va, ton amour n’est pas pour une Marguerite,
» Va sous le pavillon
» Où resplendit la rose ;
» Papillon laisse-moi, je suis trop peu de chose !
» Tu le vois, je n’ai rien,
» Ni parfum, ni calice :
» Beau papillon, cherche un autre soutien ;
» Reprends, reprends ton vol tout rempli de caprice
» Beau papillon , je ne suis rien ! »
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Le papillon disait : « Pâquerette, je t’aime ,
» J’aime ton bouton d’or ,
» J’aime tes blanches fleurs, superbe diadème,
» Plus que la rose encor ! »
La fleur, sans écouter le papillon volage,
Semblait tenir toujours ce modeste langage :
« Tu le vois, je n’ai rien ,
» Ni parfum, ni calice ;
» Beau papillon, cherche un autre soutien ;
» Reprends, reprends ton vol tout rempli de caprice.
» Beau papillon, je ne suis rien ! »
Le papillon disait : « Pâquerette, je t’aime ,
» J’aime tes blanches fleurs, superbe diadème,
» Car, vois-tu bien,
» L’humilité, la modestie
» Inspirent, belle fleur, toujours la.sympathie ! »
Périgueux, Dupont et Ce. — Jr 68.
