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Médias

Fait partie de Un mot au peuple, par un citoyen

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UN MOT

AU PEUPLE

Périgueux — Impr, Faube et Rasiouib.

UN MOT

Liberté, égalité, fraternité.
L’union fait la force.

PÉRIGUEUX,
LIBRAIRIE BAYLÉ, RUE TAILLEFER.

1848.

c.f.
P Z 3^<Z-00o2.%l0^

Tandis que vous serez désunis
et que chacun ne songera qu’à
soi, vous n’aurez rien à espérer
que souffrance et malheur et op­
pression.
Donc, si l’on vous demande :
Combien êtes-vous? Répondez :
Nous sommes un, car nos frères,
c’est nous, et nous, c’est nos
frères.
(Lamennais.)

1.

Quand l’intrigue et l’esprit de parti
s’ébattent au sein d’une République
naissante, quand des exagérations dan­
gereuses et systématiques agitent l’es­
prit du peuple et cherchent à l’égarer,
quand des insinuations perfides s’atta­
quent à la force du pays et proposent
la division pour arriver à la réalisa­
tion d’un but odieux et liberticide, il
est du devoir de tout bon citoyen de
prendre en main la cause de sa patrie
et de lui prêter le concours de son in­
telligence, quelque faible qu’elle soit.
L’auteur de ce petit ouvrage désire
rester inconnu. Qu’importerait son

— 8 —

son nom? Les individus s’effacent de­
vant la grande famille humaine. Qu’on
sache que ce qu’il écrit, il le puise dans
son cœur essentiellement ardent, phi­
lanthrope et républicain. Il s’applaudira
d’avoir fait quelque bien si on lit son
livre, et si on se met en garde contre
des vengeances mal éteintes, contre
des erreurs et des préjugés barbares,
fruits d’une éducation vicieuse. Mais
s’il est sans succès, si des idées étroi­
tes et ruineuses germent et croissent
dans le cœur des fils de la France, il
versera des larmes avec des prières sur
les malheurs de sa patrie.
Un Citoyen.

UN MOT

AU PEUPLE.
Frères,

L’ère de la libération vient de luire
pour tous les peuples. A travers les
brumes d’un horizon, hier encore in­
certain, un grand jour s’est fait, et la
foule humaine s’est élancée vers cette
lumière insolite, éclatante, lumière
féconde et pure, symbole de la confra­
ternité. La France a donné le signal
de l’affranchissement universel, et de
toutes parts les rois tombent sous le
courroux populaire, hochets malheu­
reux des fils de l’Homme. Le Despo­
tisme a vécu. Entraîné par la marche
envahissante de l’époque, il ne sait où

— 10 —

porter ses pas; l’opinion publique le
repousse de tous les coins du inonde,
la liberté lui ferme le passage et lui
demande un compte sévère des exac­
tions dont il a accablé les peuples, des
crimes qu’il a commis, du sang qu’il a
versé; et sa vengeance est terrible, car
le Despotisme règne depuis des siècles,
et il a assumé sur sa tète les haines des
nations.
Un bruit grave et solennel s’est fait
entendre, et ce bruit a réveillé les peu­
ples esclaves et soumis du long et lé­
thargique sommeil qui pesait sur leurs
yeux. Paris, cette ville sublime où
bouillonnent les grandes idées, Paris
a proscrit la Royauté, elle a proclamé
la République; et de leur grande voix
les canons ont annoncé au monde la
victoire de la Liberté, et les peuples
ont répondu par le bruit du canon , et
les rois ont senti sur leurs fronts as-

— II -

sombris passer et repasser le souffle
des révolutions. Partout la Liberté a
fait glisser ses rayons fécondans. Les
rois se sont empressés de déchirer leur
autorité pour en distribuer les lam­
beaux à leurs sujets : vains efforts d’un
despotisme qui tombe et qui veut re­
tarder sa chute. Mais sachez-le bien ,
tyrans, vous avez creusé un abîme en­
tre les peuples et vous; les peuples ont
franchi cet abîme. Vous avez voulu la
lutte; vous avez vu le ciel se noircir,
vous avez entendu le lointain gronde­
ment des orages, et vous vous êtes crus
à l’abri sous la terreur qu’imprimaient
vos sabres nus, vos baïonnettes étin­
celantes ! A quoi ont donc servi les le­
çons terribles que Dieu donne aux rois
à la face des nations? Vous avez vu des
tètes couronnées sur des échafauds, et
vous n’avez pas senti vos tètes trem­
bler sur vos épaules! Égarés par une

- 12

funeste sécurité, vous avez marché
dans votre voie d’absolutisme, et les
larmes des peuples n’ont pas fécondé
en vous le peu d’amour que chaque
homme porte en naissant! Allez, le
jour de l’Homme est venu, jour de
colère et de vengeance. C’est en vain
que vous voudrez faire des conces­
sions, donner des chartes, des cons­
titutions aux peuples; les peuples vous
ôteront ce droit, car ce droit, c’est le
leur et non le vôtre; car ils sauront se
rendre libres eux-mêmes sans avoir re­
cours à leurs oppresseurs, et vous sau­
rez que le monde ne veut pas une li­
berté nominale, illusoire, mais bien
une liberté pleine, large, entière, ou
la mort.
Réveillez-vous donc, peuples, de
votre sommeil moral. Secouez cette
froide tombe du despotisme qui a pesé
si long-temps sur vos corps engour-

— 13 -=•

dis. Suivez l’exemple de vos frères de
France, et que nous puissions saluer
ensemble l’ère de la libération. O ma
patrie, c’est dans ton sein que germent
les sublimes et nobles idées ! C’est à la
glorieuse initiative que le monde devra
ses jours de paix et de bonheur ! Vois
cet avenir que tu prépares à la grande
société humaine par ton amour pour
la liberté, par ton abnégation et ta
vertu, par ton dévouement sans bor­
nes à la cause de tous. Vois tous les
peuples communiant au banquet trois
fois saint de la liberté, de l’égalité, de
la fraternité. Regarde cette main mys­
térieuse qui, sur toutes les institutions
humaines, écrit ces trois mots évan­
géliques émanés d’une source divine,
et qui sont infinis dans leur essence
comme Dieu. Marche toujours dans
cette noble voie; que tes enfans, ma­
çons de la société libre, appelés à éle2

- 14 -

ver l’édifice de leur affranchissement
que les enfans travaillent avec ardeur,
avec courage. Ils ont senti que leurs
ailes étaient assez fortes pour voler
vers la liberté; ils ont senti que leurs
yeux étaient assez exercés pour sup­
porter les rayons de cet astre brillant.
Qu’ils ne s’arrêtent pas dans leur mar­
che ! les peuples répondront à leur ap­
pel ; ils obéiront à leur noble impul­
sion , à leur grandiose élan, et espé­
rons que, plus tard, notre patrie sera
le monde, notre famille le monde,
nos droits ceux du monde.

Lorsque le vieux régime constitu­
tionnel, image dérisoire d’un gouver­
nement libre, né de la volonté de la
classe bourgeoise, s’évanouit sous le
souffle régénérateur du Peuple dont on
méconnaissait les droits, lorsque Paris-

— 15 -

outragé eut élevé les barricades et en­
voyé une famille de traîtres dans l’exil,
la jeune République s’éleva sur les rui­
nes de la monarchie éteinte, pure
comme la poésie qui l’a créée, forte
comme la science qui préside à son
organisation, exaltée comme le patrio­
tisme qui l’anime, calme et modérée ,
car elle a la conscience de sa force.
Alors ce ne fut qu’un cri dans la
France; tous les cœurs furent électri­
sés par la grandeur de l’œuvre pari­
sienne, et le cri de : Vive la républi­
que! partit en élan sublime de toutes
les âmes françaises. Le prolétaire se
sentait élevé jusqu’au riche, car il de­
venait comme lui citoyen, électeur,
éligible, et l’organisation du travail
lui promettait vie, aisance et prospé­
rité. Le riche, dans le nouveau gou­
vernement, vit la garantie de sa for­
tune; partout la confiance, un moment

— 16 —

disparue, se releva clans la vie nou­
velle qui venait de s’ouvrir. Tous, dans
la naissance de la République, virent
le triomphe des droits de tous.
Cependant, quelques hommes éga­
rés dans le sentiment général se sont
laissé aller aux craintes puériles, aux
vagues exagérations. De toutes parts
on a répandu des bruits injurieux au
peuple de Paris, à cette sublime popu­
lation dont le courage et le patriotisme
nous ont arrachés tant de fois aux empiètemens envahisseurs du despotisme.
Un vertige étrange s’est emparé de
quelques âmes faibles et criminelles;
les mots de fédération même ont été
prononcés. Hé quoi ! insensés ! vous
avez pu énoncer une idée qui aurait dû
rester à jamais ensevelie sous le re­
gard de votre conscience !!! Vous avez
osé dire que le peuple de Paris ne
trouve la vie que dans le désordre et

17 —

Je renversement, et qu’il faut mettre
un terme au pouvoir de cent mille in­
dividus sur trente-trois millions de
leurs frères! Malheureux! que repro­
chez-vous au peuple de Paris! Ingrats !
il vous a délivrés des fers, il a déchiré
les langes séculaires dans lesquels on
brisait vos intelligences. Et vous vous
élevez contre vos bienfaiteurs! Mais
attendez au moins que le souvenir de
ses victoires soit éteint dans nos âmes
avant de l’accuser. Et sans ce peuple,
que seriez-vous? N’est-ce pas lui qui
vous a conduits par degrés à cette li­
berté. dont vous jouissez maintenant?
Qui a fait la première révolution? Pa­
ris. Qui a élevé Napoléon au trône
pour cacher le sang sous les trophées
de la victoire? Paris. Qui l’a rejeté
lorsque sa volonté de fer a voulu domp­
ter tous les corps de l’état et soumet­
tre le génie de la liberté au génie de la
2.

- 18 -

guerre? Paris. Qui a renversé les Bour­
bons prévaricateurs lorsque, se fiant à
leur légitimité, ils ont voulu pratiquer
l’odieux principe de Philippe de Macé­
doine? Paris. Enfin, qui a renversé ce
pouvoir bourgeois et spéculateur qui
tuait chaque jour la liberté sa mère?
Paris. À la tête des grands et beaux
mouvcmcns, nous retrouvons Paris.
A la tête des nobles, grandes, larges
inspirations, se place Paris, l'antique
cité des Gaules, trempée à la civilisa­
tion romaine comme aussi à l’énergie
indomptable des Germains. Et vous
vous élevez contre cette ville si riche
de passé, de présent, d’avenir! Et vous
osez proposer le morcellement comme
la seule mesure qui puisse nous sau­
ver! Allez, pauvres frères, vous êtes
des gens légers ou de mauvais citoyens;
car une pensée de République fédéra­
tive, dans les circonstances difficiles

— 19 —

que nous traversons, serait un crime
si elle était réfléchie ; car, ne vous y
trompez pas, citoyens, la fédération
ce serait le crime, la fédération ce se­
rait l’anarchie, la fédération ce serait
la Terreur.
Voyons l’histoire dont les grandes
leçons instruisent les peuples. Elle
nous présente la confédération des Hel­
lènes. Là ce sont des guerres terri­
bles : Athènes, Sparte, Thèbes, s’ar­
rogent tour à tour la puissance ; des
flots de sang coulent dans ces combats
de peuple à peuple, de ville à ville,
et la Grèce décimée ruine ses forces,
qui lui sont si nécessaires contre l’in­
vasion étrangère. Au moyen-âge, c’est
la féodalité que nul lien ne resserre.
Dans ce chaos de châteaux-forts, de
manoirs, de gigantesques tours, les
seigneurs hautains et orgueilleux com­
battent à outrance et font peser sur

— 20 —

leurs serfs un joug odieux. Dans les
temps modernes, c’est la sombre Alle­
magne, ce dernier reflet du servage
Carolingien , hérissée de nombreux
châteaux, où l’homme s’isole de ses
semblables et substitue la vie de fa­
mille à la vie de société. Ici encore,
luttes sanglantes, haines terribles d’in­
dividu à individu. Les hommes usent
leur énergie à des vengeances, tandis
qu’ils devraient l’employer au bien gé­
néral; puis enfin c’est l’Helvélie, la
noble patrie des Guilhem-Tell et des
Vinkelried ; ses enfans comprennent,
après de nombreuses et dures épreuves,
qu’une révolution est nécessaire pour
arriver à l’unité, ce nœud gordien,
gage de la puissance. Et la France
chercherait à briser ce nœud mysté­
rieux qui fait sa force !
Ce qui constitue la puissance d’une
nation, citoyens, c’est l’unité. Ce qui

— 21

fit Rome si forte, ce fut la concentra­
tion des pouvoirs dans une seule ville.
La division et le morcellement des
états, c’est leur ruine. Et malheur à
ceux-là qui osent émettre des vœux ré­
trogrades et si peu en harmonie avec la
tendance des idées! Et c’est maintenant,
alors qu’on marche à grands pas vers
l’union de la grande famille humaine,
alors qu’on veut unir les hommes entre
eux par la chaîne de l’amour et de la
charité, c’est maintenant qu’on essaie
de briser les liens qui déjà nous unis­
sent ! Et dans quelles circonstances,
frères ! C’est au milieu de la fièvre gé­
nérale de la société en travail, de la
crise terrible qui fait palpiter les na­
tions; c’est au milieu des douloureux
enfantemens de la révolution , lorsque
d’un moment à l’autre l’Europe peut
être ensanglantée; c’est dans ces mo­
mens terribles, où les peuples sont pla-

22

cés entre la vie et la mort; c’est alors
qu’on vous propose la division et le
morcellement! Gardez vos forces, ô
mes compatriotes! gardez-les toutes,
car toutes elles vous sont nécessaires :
votre force, c’est l’union; votre force,
c’est la concentration des pouvoirs.
Lorsque le peuple de Rome, retiré
sur le Mont-Sacré, refusait de rentrer
dans les murs et se plaignait du gou­
vernement monopoliseur du sénat, le
député des patriciens leur conta cet
apologue : « Les membres, fatigués un
« jour d’obéir à l’estomac, se séparè« rent de lui. Qu’arriva-t-il? C’est que
« le sang ne circulant plus vers eux, ils
« s’affaiblirent et périrent. » Le peuple
comprit le sens caché sous ces paroles;
il rentra dans Rome et se laissa diri­
ger. Et nous, qui ne sommes pas sous
un gouvernement despotique, seronsnous moins sages que les Romains! Ne

— 23 —

voyez-vous pas que Paris, c’est l’esto­
mac, le cœur de la France ! Nous lui de­
vons le concours de notre travail et de
notre volonté; car, séparez le cœur du
corps, que vous reste-t-il? Un cadavre.
Oui, un cadavre, frères, un cada­
vre pale, sanglant, défiguré. La Ré­
publique fédérative serait un couteau
tranchant qui briserait toutes nos ins­
titutions. Oh ! je vous en conjure, au
nom de votre salut, réfléchissez avant
d’agir. Ne vous laissez pas égarer par
l’égoïsme intéressé de quelques faux
frères qui aiment le désordre et l’anar­
chie. Ils vous diront tout ce que leur
dictera leur orgueil et leur haine con­
tre un pouvoir qu’ils n’ont pas fait, le
pouvoir du peuple. Ne les croyez pas;
le peuple qu’ils calomnient, c’est un
grand peuple, c’est un peuple de Diogènes : comme le philosophe grec, ils
ont des guenilles et de la vertu.

- ïk —
Quel beau spectacle, citoyens, quê
celui d’un peuple vainqueur et triom­
phant, couvrant de sa sauvegarde les
propriétés et les fortunes! Un peuple
courroucé, en douze heures, brise un
trône, et après la victoire, il est maî­
tre de lui. Cherchez dans les histoires
des anciens : elles mentionneront la
générosité d’un Alexandre, la sagesse
d’un Socrate, la fidélité au serment
d’un Régulus; mais elles ne mention­
neront pas les vertus d’une nation en­
tière. C’est qu’ils n’étaient mus par au­
cun mobile sublime, ces peuples de l’an­
tiquité, qui écoulaient leur temps dans
les fêtes, se couvraient de feuillage et
passaient leurs nuits dans les orgies,
pendant qu’à côté d’eux pleuraient les
fils de l’infortune ! C’est que l’ardente
charité du Christ n’avait pas jeté dans
leurs cœurs la semence de l’amour fra*
ternel ! Aujourd’hui, les peuples pren-

25

lient place au banquet de la liberté. Ils
luttent, ils combattent, ils bravent la
mort pour leurs frères; car ce n’est
pas pour eux, que va emporter peut-être
une balle meurtrière; ils triomphent,
et maîtres d’un empire, ils sont aussi
les maîtres d’eux mêmes. Et c’est ce
peuple que l’on ose calomnier!!!
Ne vous laissez pas entraîner par les
odieuses menées de quelques hommes
intéressés à publier le morcellement
et le désordre qui en est la source cer­
taine. La France est une arène où ont
combattu soixante ans de nombreux
partis. Laissez faire les choses, laissez
les événemens suivre leur cours; les
divers foyers de l’opinion, dans peu,
se réuniront en un seul, et ces mille
lumières, autrefois perdues pour la
France, parce qu’elles étaient disper­
sées, lorsqu’elles seront réunies, jette­
ront sur l’Europe entière leurs brillans
3

— 26 —

rayonnemens. La République est appe­
lée à les unir. C’est son but à elle,
e’est le grand œuvre auquel elle tra­
vaille. Et pourquoi, citoyens, pour­
quoi voudriez-vous séparer ce qu’elle
veut unir, briser ce qu’elle veut con­
solider? Laissez donc aux partis le
temps de se reconnaître; laissez-les
étudier les nuances de leurs couleurs.
Laissez aux foyers le temps de se réu­
nir pour converger au même point, et
nous serons arrivés à la grande unité
politique, comme nous sommes arri­
vés depuis long-temps à la grande unité
statistique. Alors, si quelques étincel­
les s’échappent du grand foyer, elles
seront étouffées par l’ardent et sublime
patriotisme de la France une et indi­
vise : elles se perdront avant d’avoir
allumé la haine, la vengeance et le
morcellement.
Concitoyens intelligens et dévoués,

— 21 —

la République vous conjure d’éclairer
l’esprit de vos frères égarés ou perver­
tis. Au nom du Christ, ce symbole di­
vin de charité, de confraternité, notre
maître à tous, ramenez le peuple au
profond sentiment de ses droits, à l’ac­
complissement des devoirs que lui im­
pose la patrie. Faites voir à ceux qui
s’effraient que la Terreur n’est pas de
notre époque; que la pensée lui a suc­
cédé, la pensée sage et réfléchie qui dis­
cute et ne brise pas. Que personne ne
s’effraie donc du mot de République.
Les souvenirs de sang qui pèsent sur
nous depuis cinquante années sont déjà
bien loin. Ne lisez pas dans le passé :
il était ce qu’il devait être; mais, pro­
phètes du siècle de lumières, civilisa­
teurs sincères, jetons nos regards dans
l’avenir; là nous trouverons gloire et
bonheur.
Honte à vous, hommes sans foi et

— 28 —

sans principes! honte à vous, cœurs
faibles et sans énergie qui tremblez au
souftlc des révolutions comme la feuille
au vent, et qui tournez de môme, hom­
mes du lendemain qui ne savez ce que
vous ôtes, qui ne savez pas môme ce que
vous étiez hier! Gardez pour vous vos
craintes puériles, vos discussions igno­
rantes, vos paroles timorées, vos dis­
cours captieux et subversifs de l’ordre
social. La République a besoin de pa­
triotisme pour ôtre forte, non de ce pa­
triotisme exalté, irréfléchi qui s’élance
à tout vent, s’entoure de ruines et ne
rebâtit rien, mais de ce patriotisme
calme, digne, modéré, qui marche à
son but avec persévérance, accepte sans
hésiter les sacrifices et sait consacrer
son existence, son sang, sa fortune à son
pays. Que tous les bonscitoyensalimentent donc la République de leur ardeur
en môme temps que de leur sagesse,

— 39 —

Les institutions périssent sous la froide
tiédeur et sous la timide indifférence.
C’est ainsi qu’ont péri Athènes, Sparte
et Rome; c’est ainsi qu’est tombé
le vieux régime constitutionnel. La
France l’a vu fuir avec indifférence,
sans y songer, comme on voit fuir
tous les jours le nuage qui obstruait les
rayons du soleil. Et maintenant que le
soleil de la liberté a lui pour tous les
hommes, qu’à son foyer se sont atta­
chés les grands principes de charité,
cle liberté, montrons que nous savons
sacrifier nos haines personnelles à l’a­
mour sacré de la patrie : faisons voir
que la France entière a communié pour
un principe et saura verser, pour le dé­
fendre, le plus pur de son sang. Que
le patriotisme le plus saint protège la
République.
Oh ! que Rome était égoïste et froide :
elle n’a eu qu’un Décius !!!
3.

30 —

Citoyens, vous trouverez sur votre
route bien des obstacles, bien des hai­
nes suscitées par les factions dont les
colères ne sont pas encore éteintes.
Sachez les renverser au nom de la pa­
trie. Montrez que les patriotes expirés
ne sont pas descendus tout entiers dans
la tombe, et que de leurs cendres en­
core chaudes de philanthropie sont nés
des millions de vrais amis du peuple.
Suivez les vertus de vos pères, sans
imiter leurs funestes égaremens. La Ré­
publique de quatre-vingt-treize, comme
l’immortelle, a été tachée de rouge;
que celle-ci soit pure de tout désordre ;
vous le devez à votre gloire. Si les coto­
ries vous arrêtent et vous barrent le pas­
sage, écartez-les comme on écarte une
pierre placée là par le hasard. Si elles
sont trop fortes, si les partis, ces
monstres à mille têtes, se relèvent et
cherchent à renverser l’ordre établi,



— 31 —

unissez-vous et marchez. L’union fait
la force.
Vous allez bientôt être appelés, frè­
res, à vous choisir des représentans.
Que leur âme soit le reflet de vos âmes ;
qu’ils soient fermes et convaincus de
la grandeur de leur mission. Soyez cal­
mes et dignes dans cet acte de haute po­
litique; montrez que cette réforme élec­
torale qui a fait de vous des SOUVE­
RAINS, vous la méritez par votre pru­
dence et votre incorruptibilité. C’est du
discernement que vous mettrez dans les
élections prochaines que dépendent le
bonheur et la prospérité de la France,
N’oubliez pas que la patrie vous a
confié la sainte mission de gouverner,
et que ceux auxquels vous confierez un
mandat soient assez fermes pour le dé­
fendre , assez consciencieux pour pren­
dre en main les intérêts du peuple, as­
sez énergiques pour dominer les partis.

— 32 —

Défiez-vous donc de ces langues dorées
et de bon ton qui vous flattent et cher­
chent à capter vos suffrages. Ceux-ci
sont souvent des ambitieux qui cou­
vrent d’odieux projets sous le masque
de la philanthropie. Ne vous trompez
pas à ces faux-semblans de vertu : ce
sont des tartufes de patriotisme. Vous
avez, sans doute, auprès de vous des
hommes que vous avez pu juger dans
leur vie de famille et de citoyens : lié
bien, à ces hommes dont la franchise,
la loyauté vous sont connues, confiez
la mission de défendre les droits du
pays, d’organiser la République. Il im­
porte peu qu’ils aient,le talent de la
parole, il importe avant tout qu’ils
aient du cœur et qu’ils ne se laissent
pas effrayer par les orages populaires.
Les mandataires chargés de nous don­
ner une constitution doivent être de
vrais républicains, des hommes qui ne

— 33—

représentent pas un parti, niais un prin­
cipe : il faut qu’ils soient démocrates
et qu’ils respectent les droits qu’a con­
quis le peuple aux journées de février.
En 1850, c’était ce peuple qui avait
vaincu, et quel bien lui arriva-t-il de
sa victoire? Aucun. La bourgeoisie,
égoïste, froide, spéculatrice, monta sur
le trône avec la branche cadette des
Bourbons et régna dix-sept ans avec
elle. Aujourd’hui, le peuple a fait une
révolution ; qu’il sache la faire tourner
à l’avantage de tous; et pour que la
révolution marche à son but, citoyens
électeurs, il vous faut choisir de vrais
républicains, des révolutionnaires. Ne
vous laissez pas effrayer par ce mot :
il a un sens sublime; car par révolu­
tionnaire on entend progressiste. Le
vrai républicain ne regarde jamais les
hommes comme satisfaits, et cherche
toujours un plus grand bonheur : il

— 34 —

I

I

lu

améliore le sort des classes pauvres,
il organise le travail, il instruit le peu­
ple , il lui fait voir sa force et ses
droits,
—Républicains
et révolutionnaires, tels doivent donc
être les mandataires de la France. Que
le peuple sache résister aux séductions,
qu’il élise par le cœur, et la France
sera heureuse et forte.
À vous, publicistes moralisateurs,
organes de la presse française, à vous
le devoir de guider le peuple au bon­
heur; à vous la mission d’éclairer les
masses, de rallier la France entière
au gouvernement provisoire. — At­
tendez à faire de l’opposition que les
temps d’épreuve soient passés et que
l’assemblée constituante soit à l’œuvre.
Avant cette époque, l’opposition est
dangereuse; elle peut exciter les pas­
sions et pousser les peuples aux guer­
res civiles. Régénérez les campagnes :

— 35 —

démasquez les perturbateurs du repos
public, démagogues obscurs soulevés
par les orages populaires, et qui res­
semblent à ces flots de poussière arra­
chés au sol par la fureur des vents. A
toi, presse française, à toi sont con­
fiés nos principes ; conserve-les sans les
altérer. Passe-les quelquefois au creu­
set de la discussion , afin que du choc
des opinions jaillisse la lumière vivi­
fiante. A toi la mission de dénoncer
les abus, de réprimer les haines, les
vengeances des factions qui veillent en­
core, par la puissance de la parole,
par les chaînes d’or du discours. La
République est entourée d’ennemis :
sache les tenir éloignés. Montre à tous
que notre révolution a été belle, su­
blime; que si l’enfantement est dou­
loureux , les fruits en seront doux. Fais
voir à tous combien la République est
sage, modérée, religieuse ; combien

— 36 —■

elle sera puissante, si elle est une et
indivise! Sois, enfin, la sentinelle vi­
gilante placée entre le gouvernement
du peuple et l’égoïsme spéculateur.
Tels sont tes devoirs, presse fran­
çaise : sache être fidèle à ta mission
d’en haut, et rien n’arrêtera la France
dans sa marche de progrès.
Concitoyens, celui qui vous parle
ne cherche ni à se faire un nom ni à
capter vos suffrages. Il est si jeune, qu’il
y aurait de la témérité de sa part à
chercher l’un et l’autre. Il s’acquitte
d’un devoir, celui d’éclairer ses frères
et de les mettre en garde contre de
fausses mesures qui nous conduiraient
tout droit à notre ruine. Il s’estimera
heureux, si, dans la mesure de ses for­
ces, il a été de quelque utilité à sa pa­
trie.
FIN.

[ B!BL10THEQUE~1
SE LA VILLE |
; Dt PÉR1GUEU ’
!