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Médias

Fait partie de La Vérité vraie sur la publication des mémoires de Madame Roland

extracted text
LA

SUR LA PUBLICATION
DES MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

PARIS. — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Kleurus, 9

SUR LA PUBLICATION

DES MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

PAR M

P. FAUGÈRE

ï BIBLIOI HEOUE
! DE LA VILLE
t DE PERIGUEUX

PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET
BOULEVARD SAINT-GERMAIN,

1864

N° 77

C,e

pz ïiz

ERRATA.

LA

VERITE VRAIE
OU

LETTRE A M. T...
AVOCAT

A

PROPOS

A

LA

D'UN

COUR

IMPÉRIALE

ÉCRIT

DE

PARIS.

RÉCEMMENT

PUBLIÉ

A LA LIBRAIRIE DE M. PLON *.

20 octobre 1864.

Mon cher ami, j’ai reçu votre lettre d’hier.
Vous supposez, puisque je ne vous eu ai rien dit,
que je n’ai pas eu connaissance du factum anonyme
dirigé contre moi, à l’occasion des Mémoires de
Mme Roland, et vous prenez la peine de me l’en­
voyer.
Vous ne vous êtes pas trompé tout à fait: j’ai
reçu depuis plusieurs jours cette brochure tapaI. La Vérité sur Mme Roland et sur les deux éditions de ses Mé­
moires, publiées simultanément, br. in-8.
Ce factum, imprimé chez M. Plon, ne porte aucun nom d’auteur
sur le titre, ni aucune signature à la fin. On ne voit pas, d’ailleurs,
pourquoi l’auteur annonce la Vérité sur Mme Roland, ce sujet n’étant
pas traité dans sa brochure, à moins que ce ne soit pour piquer la
curiosité du lecteur.

1

2

LA VÉRITÉ VRAIE

geuse; mais je vous avoue que voyant, dès la pre­
mière phrase de quoi il s’agissait, je l’avais tout
d’abord délaissée, je ne sais plus où, sans la lire.
M. Royer-Collard me disait un jour à propos de l’o­
bligation où il était, comme député, d’assister aux
longues discussions de la Chambre, qu’il avait à
volonté la faculté de ne pas entendre certains ora­
teurs. « Ils ont beau, ajoutait-il, multiplier leurs
gestes et grossir leur voix ; j’élève à mon gré, entre
eux et moi une telle barrière, que leurs discours
n’existent véritablement pas pour moi. » Sans avoir
la vanité de me comparer à ce grave philosophe,
j’avais pourtant agi comme lui; et bien que touché de
votre empressement, je vous en veux presque, mon
cher ami, d’avoir emprunté ce pamphlet pour le re­
placer sous mes yeux, quand je m’étais abstenu même
de le parcourir. Vous m’écrivez que « ce méchant
petit factum a excité en vous un sentiment d’indi­
gnation. » Plus d’un lecteur impartial aura partagé
cette impression ; mais il est naturel que vous l’ayez
éprouvée plus que personne, vous qui avez connu
jour par jour tout ce qui concerne ma publication
des Mémoires, et qui savez pertinemment ce qui s’est
passé à propos de la vente des Lettres a Buzot.
Pour moi, mon cher ami, en lisant, aujourd’hui
seulement, ces pages dont la rédaction est partout
calculée en vue de produire un certain effet, je n’ai
ressenti d’autre sentiment que celui d’une répu­
gnance extrême à les prendre au sérieux : tant il
me paraît plaisant, quand je suis tranquillement mon

OU LETTRE A M. T

chemin, d’être apostrophé par un passant à qui je
n’ai rien fait !
Au fond, cette brochure, qui n’est pas même
signée par celui qui en est l’auteur, ne contient que
des griefs imaginaires, qui reposent sur des asser­
tions que j’aurai suffisamment caractérisées en di­
sant qu’elles n’ont guère plus de réalité.
A la lin de l’année dernière, M. Dauban me fit
l’honneur de venir me demander au Ministère des
affaires étrangères. Il me dit qu’il avait appris que
je possédais des lettres et des documents provenant
de Mme Roland, et que je l’obligerais si je voulais
bien lui en donner communication ; il ajouta qu’il
préparait la publication des Mémoires de cette femme
célèbre, d’après le manuscrit déposé à la Biblio­
thèque impériale. — Je répondis à M. Dauban que
je regrettais de ne pouvoir satisfaire à son désir,
parce que je m’occupais moi-même depuis bien des
années, d’un travail complet, non-seulement sur
Mme Roland, mais encore sur son mari; que j’en
avais fait la promesse à leur fille, Mme Eudora
Champagneux, qui avait pour son père un culte par­
ticulier; que je tenais d’elle en effet de nombreux
documents et que même elle avait mis le manuscrit
des Mémoires à ma disposition1. «C’est sur ce ma1. Je dois ici rectifier une erreur, peu importante d’ailleurs, que
j’ai commise dans une note de mon introduction. Ayant ajouté cette
note de souvenir et un peu à la hâte, j’ai dit que j’avais rendu le ma­
nuscrit des Mémoires à Mme Champagneux, en 1847. — En consul­
tant depuis mes notes et la correspondance de Mme Champagneux,
j’ai vu que je lui avais reporté le manuscrit en octobre 1846. Peu

4

IA VÉRITÉ VRAIE

nuscrit, ajoutais-je, que Bosc fit son édition, et ce
qui s’y trouve écrit d’une autre main que celle de
Mme Roland, l’a été pour lui; il ne l’a pas tout pu­
blié, et c’est une chose délicate, en effet, que de le
reproduire intégralement. Par exemple, il y a certain
passage.... dans les Mémoires particuliers.... est-ce
que vous êtes décidé à le publier? » — « Oh ! certai­
nement, me répondit M. Dauban, d’un ton qui me
sembla indiquer qu’il ne s’était pas même posé la
question et qu’il n’était pas fâché de pouvoir offrir
une telle anecdote aux goûts réalistes du public.
Il me demanda alors si je voudrais lui faire part
des détails que j’avais dû apprendre de Mme Champagneux sur Mme Roland et son mari, sur Rose, etc.
Nous parlâmes un peu de tout cela; mais c’était à
la fin de la journée, M. Dauban était pressé, je l’étais
aussi : il me demanda la permission de revenir bien­
tôt me voir; je lui dis que j’en serais charmé et que
j’aurais certainement beaucoup de plaisir à m’entre­
tenir avec lui d’un sujet qui avait pour moi tant
d’intérêt. — Je n’ai plus revu M. Dauban.
Voilà l’exact résumé et comme le procès-verbal
de cette entrevue qui ne dura pas plus d’un quart
importe au surplus; le fait essentiel, c’est le conseil donné par moi
de faire don des Mémoires à un établissement public, conseil qui a pu
tout au moins la raffermir dans sa résolution, si elle l’avait déjà
prise. Il s’agit d’une époque déjà éloignée, et on comprend aisément
que tel ou tel détail soit sorti de mon souvenir ; mais ce que je me
rappelle parfaitement, c’est la réponse qu’elle me fit quand je lui dis
combien il serait fâcheux que ce volume passât un .jour chez nos
voisins les Anglais ; elle avait pour eux une aversion singulière.

1-

* OU LETTRE A M. T
d’heure. Dans le récit qu’en a fait M. Dauban ", il
raconte ce qui suit :
« Le manuscrit des Mémoires avait été copié, com­
posé, imprimé depuis longtemps : nous nous étions
muni des bonnes feuilles que nous allions mettre
sous les yeux de M. Faugère. « Et plus loin (p. 12),
M. Dauban ajoute qu’il m’avait montré l’imprimé
de son édition des Mémoires.
Cette assertion m’a causé plus que de la surprise.
La mémoire de M. Dauban lui a été ici complète­
ment infidèle. Je ne sais s’il avait dans sa poche des
feuilles imprimées de son édition, quand il est venu
me voir, mais ce que j’affirme sur l’honneur, c’est
que les choses se sont passées comme je viens de le
dire, et qu’il ne m’a pas montré la moindre parcelle
de son imprimé. Pourquoi, d’ailleurs, m’aurait-il
fait cette exhibition?
J’éprouve une répugnance que vous comprendrez
à insister sur plus d’un détail inexact du même récit,
mais il est une autre assertion que je suis obligé de
relever, la voici :
« M. Faugère déclara que cette reproduction (du ma­
nuscrit des Mémoires) ne lui aurait pas été possible à lui,
l’ami de Mme Champagneux, chargé par elle du soin
pieux de défendre la mémoire de son père et de sa mère,
muni à cet effet de pièces, de lettres, de billets de toute
nature, que Mme Champagneux n’a pas cessé de lui
adresser jusqu’à la veille de sa mort. »
1. La brochure n’est pas signée, mais on reconnaît en la lisant
qu’elle est l’œuvre de M. Dauban.

6

LA VÉRITÉ VRAIE

Cette déclaration que m’attribue M. Dauban, par
défaut de mémoire ou par excès d’imagination, n’est
point sortie de ma bouche; je n’ai rien, absolument
rien dit de semblable.
A entendre M. Dauban, il aurait été amené chez
moi par le désir de s’éclairer à l’égard des scrupules
qu’il éprouvait à publier certaines confidences des
Mémoires, celles relatives à Buzot, par exemple. Ces
scrupules honorent sans doute sa délicatesse, mais
je n’en trouvai aucune trace dans le court entretien
qu’il eut avec moi. C’eût été un peu tard m’en entre­
tenir en effet, si, comme il le prétend, tout son tra­
vail était déjà imprimé et les bonnes feuilles tirées.
Je lui aurais dit, s’il m’en avait fourni l’occasion,
que les passages des Mémoires que Mme Champagneux eût tenu le plus à ne pas voir publier de son
vivant, ce n’était point celui où sa mère la juge avec
une certaine sévérité; ce jugement se retrouve dans
plus d’une lettre de Mme Roland, notamment dans
une lettre à Jany, qui sera prochainement publiée
par M. Barrière L Les tendres sympathies de
Mme Champagueux étaient pour son père, qui avait
toujours été pour elle plus indulgent que sa mère,
et elle ne s’en cachait pas; ce n’était pas non plus tel
1 Bosc avait effacé avec soin ces lignes désobligeantes pour une
pupille qu’il aimait tendrement, et ce n’est pas sans peine que je
pus les retrouver sous les ratures. Il eût été puéril de les suppri­
mer, d’autant mieux que l’opinion de Mme Roland sur sa fille se
retrouve dans un autre passage des Mémoires, plus adouci, il est
vrai, mais qui n’en est pas moins caractéristique et que Bosc a
reproduit avec un léger changement (Voir ci-dessous, page 20).

OU LETTRE A M. T

récit d’un naturel trop hardi, ou telle image trop co­
lorée; les seuls passages dont elle eût, je crois, dé­
siré la suppression étaient ceux où Mme Roland parle
de ses sentiments pour Buzot. J’eus occasion de m’en
assurer une première fois à propos de je ne sais
quelle pièce de vers où Barbaroux était représenté
comme ayant été de la part de sa mère l’objet d’une
passion vulgaire, et plus tard, quand elle me remit
le manuscrit des Mémoires, qu’elle avait lu avec at­
tention, j’en ai eu la preuve plus d’une fois, sans lui
avoir adressé à ce sujet une question formelle.
Dire comme M. Dauban qu’elle n’en avait jamais
pris connaissance, c’est une allégation aussi dénuée
de vérité que contraire à toute vraisemblance, quand
il s’agit d’un esprit aussi curieux qu’était celui de
Mme Champagneux qui lisait sans cesse et avec
une ardeur qui s’est maintenue jusqu’à la fin de sa
vie. Si elle n’eût pas su qu’il y avait dans le manu­
scrit des choses qui n’étaient pas dans l’édition de
Bosc, je ne vois pas pourquoi, en vérité, elle m’eût
offert de le lire et de l’emporter chez moi ; s’il ne se
fût agi que de satisfaire seulement ma curiosité, il
ne fallait que me montrer le manuscrit; quelques
minutes y eussent suffi. Je n’insiste pas.
M. Dauban, qui me reproche avec emphase d’avoir manqué de
respect à la mémoire de Mme Champagneux dans cette circon­
stance, omet de dire que j’ai, dans une note, expliqué ce jugement
de Mme Roland de façon à lui ôter ce qu’il avait de défavorable à
sa fille. — Je reviens, au surplus, ailleurs sur ce sujet délicat qui
occupe dans la biographie de Mme Roland plus de place que
M. Dauban n’est obligé de le savoir.

8

LA VÉRITÉ VRAIE

En résumé, Mme Champagneux aurait vu avec
peine que le manuscrit fût intégralement publié
pendant sa vie, et c’est pour cela qu’elle a voulu
qu’il ne fût déposé dans un établissement public
qu’après sa mort ; mais son âme était trop fortement
trempée et son esprit trop libéral pour qu’elle reculât
devant la pensée qu’on livrerait, après elle, à la
biographie et à l’histoire les Mémoires tout entiers.
Pour moi, en me confiant le précieux manuscrit, elle
avait formellement entendu me mettre en possession
de l’un des éléments d’appréciation les plus impor­
tants, sans poser aucune limite à l’usage que je
voudrais en faire. Au surplus, vers le même temps
où elle me prêtait le manuscrit des Mémoires,
Mme Champagneux m’envoyait des lettres de sa
. mère, contenant des révélations tout aussi con­
fidentielles que celles des Mémoires. On le verra
lors de la publication que je prépare en ce mo­
ment.
J’arrive à ce qui concerne la vente des Lettres a
Buzot. Dès que parut le catalogue où elles étaient
annoncées, elles furent signalées à mon attention par
plusieurs personnes qui savaient tout le prix que je
devais y attacher1, et je me proposais de donner,
comme on dit, commission à mon libraire, lorsque
1. M. Barbaroux, sénateur, et M. Miller, membre de l’Institut,
bibliothécaire de la Chambre des députés, m’écrivirent notamment
à ce sujet avec un affectueux empressement.

OU LETTRE A M. T

je reçus de Mme Chaley, petite-fille de Mme Roland,
la lettre suivante :
« Cher monsieur,
« Je viens d’être vivement et péniblement impres­
sionnée par la lecture d’une annonce insérée dans le
Courrier de Paris du Monde illustré. Il s’agit de la
vente d’une bibliothèque qui renferme, entre autres
choses, six lettres de Mme Roland adressées à Ruzot.
Je sais que ma grand’mère est un personnage histo­
rique, que sa vie politique appartient au public;
mais il m’est douloureux de penser que ces six lettres
livrées à la publicité initieront ce même public à un
acte de sa vie intime qui devrait rester dans l’ombre
à tout jamais, et ne pas faire tache à l’auréole de
gloire qui entoure cette belle figure.
« Connaissant, cher monsieur, l’affection que ma
mère vous portait, j’ose vous prier défaire votre pos­
sible pour empêcher la publicité des six lettres en
question. Toute ma famille vous en gardera une pro­
fonde reconnaissance....
« Vous excuserez mon importunité eu égard au
sentiment qui m’inspire dans cette circonstance.
« Rosière (Isère), 3 février 1864. »

Mon premier mouvement, en recevant cette lettre
fut, vous le savez, mon cher ami, de rechercher les
moyens d’y répondre de mon mieux. Je voulus d’a­
bord savoir quel serait le droit de la famille qui me
confiait le mandat d’agir en son nom. Je vous priai

10

LA VÉRITÉ VRAIE

donc de conférer au plus vite avec les jurisconsultes
les plus capables de nous éclairer, j’allai moi-même
prendre l’avis de M. Barbaroux, sénateur, qui a été
autrefois lié avec Bosc et Mme Champagneux. Après
avoir consulté votre ami, l’honorable M. NogentSaint-Laurens et un autre membre du barreau versé
dans ces sortes de matières, vous arriviez à cette
conclusion qu’une instance judiciaire aurait peu de
chances de succès, mais que l’on pourrait peut-être
réussir en demandant que les lettres en question
fussent brûlées dans la chambre du conseil. Vous
vous souvenez avec quelle vivacité je repoussai
l’idée de cette destruction.
Bésolu de n’employer que des voies amiables, je
me présentai chez M. France, le libraire chargé de la
vente1. Je ne songeai pas à lui dire qui j’étais, et il
ne me le demanda pas; je ne venais à lui qu’au nom
de la famille héritière de Mme Boland, et je n’eus pas
la pensée qu’un meilleur titre pût être invoqué. Je
communiquai donc à M. France la lettre de Mme Chaley, et je lui dis que c’était au nom de la petite-fdle
de Mme Boland que je le priais de me procurer l’ac­
quisition amiable, et en dehors de l’enchère, des
lettres à Buzot. J’ajoutai que j’avais cru de mon de­
voir de prendre l’avis de savants jurisconsultes;
qu’un procès pourrait être tenté en demandant la
destruction des lettres, mais que je ne consentirais
jamais à recourir à ce moyen; que je le priais donc
I. Le 10 février 1864. La vente avait lieu le 12 et le 13.

OU LETTRE A M. T

de me procurer l’acquisition des lettres auprès du
propriétaire. M. France ne s’y montra pas disposé, et
il faut bien croire que la crainte d’une réclamation
judiciaire, dont je ne l’avais d’ailleurs nullement
menacé, ne l’avait guère atteint, car il résuma sa
réponse en me disant que les enchères étaient libres
et que je pourrais y aller comme tout le monde.
Ceci se passait deux jours avant celui de la vente,
Le lendemain, un autre visiteur arrive chez M. France.
Celui-là ne venait pas de la part de la famille héri­
tière de Mme Roland; il venait au nom d’un libraireéditeur fort connu; mais pour lui comme pour moi
il s’agissait d’acheter les lettres à l’amiable. M. France
répondit d’abord comme à moi par un refus, et il
dit naturellement qu’il ne pouvait accorder à M. Plon
ce qu’il avait refusé à une personne qui, la veille,
s’était présentée au nom de la petite-fille de Mme Ro­
land. M. Dauban, car c’était lui, comprit aussitôt
que c’était de moi qu’il s’agissait; il me nomma à
M. France, et me faisant un honneur qui ne m’ap­
partenait assurément pas, il me dépeignit comme
un homme puissant, ayant le bras long et capable,
dans son audace, de faire bien du chagrin à ce pauvre
libraire ; la figure de l’huissier fut évoquée apparais­
sant au milieu de la salle de vente ; bref, le libraire
se laissa persuader qu’il valait mieux céder les lettres
pour un bon prix que d’encourir les dangers d’un
procès.
La première partie de mon récit est écrite sous la
dictée sincère de mes souvenirs personnels; l’autre,

12

LA VÉRITÉ VRAIE

qui puise d’ailleurs sa vraisemblance dans la pre­
mière , est empruntée au témoignage oral et écrit
d’un homme des plus honorables à qui M. France
lui-même raconta le jour de la vente ce qui s’était
passé entre lui et M. Dauban : sa lettre est dans
mes mains.
Écoutons maintenant M. Dauban : son récit, em­
preint d’une sorte de terreur, rappelle les fictions
de la tragédie antique.
« La veille nous nous rendons auprès du libraire pour
savoir à quel moment, avant la vente, les lettres pour­
raient être communiquées1. Nous trouvons un homme
terriblement troublé. Une personne se déclarant l’amie
de la famille de Mme Roland était venue le trouver, avait
demandé ces lettres, et ne pouvant les obtenir avait pré­
venu qu’elle allait avertir immédiatement la fille de
Mme Champagneux, et qu’il pourrait y avoir lieu d’opé­
rer une saisie par le ministère d’un huissier. L’imagina­
tion du libraire avait travaillé depuis cette visite. Elle
voyait la vente commencée, les amateurs accourus de
toutes parts, l’huissier apparaître solennel et faire main
basse sur la perle, le joyau de la vente. Quel coup fu­
neste! Les amateurs déconcertés prenaient la fuite; les
autographes frappés de suspicion étaient vendus à vil
prix. Et puis la police s’inquiétant de l’origine de ces pa­
piers, très-légitimement acquis, un procès surgissait
peut-être, un monde d’embarras, de contestations, de re­
1. M. Dauban n’avait pas besoin d’aller chez le libraire pour
savoir cela : il lui suffisait de consulter le catalogue où se trouve
l’avis habituel en pareil cas : il y aurait vu l’heure à laquelle les
lettres pouvaient être communiquées aux amateurs.

OU LETTRE A M. T

prises, de réclamations. Le libraire, esprit judicieux, ne
se serait pas troublé ainsi à la menace du premier venu ;
mais la pensée que l’ami de la famille Roland qui lui
avait fait cette visite comminatoire était M. Faugère, un
fonctionnaire public1, remplissait son esprit de terreur...
Bref, il était homme à vendre à l’amiable les précieuses
lettres, plutôt que de rester exposé à les voir retirer de
ses mains par une main qui n’indemnise jamais, celle de
l’huissier. Mon éditeur, M. Plon, avec une hardiesse ma­
gnifique, profita de dispositions soudaines si favorables à
nos désirs et moyennant une somme fort ronde, les let­
tres passèrent dans notre possession d’où elles sont allées
récemment enrichir le glorieux dépôt de la Bibliothèque
Impériale2. »

Quelques ligues plus loin, M. Dauban, de plus en
plus éloquent, m’adresse directement la parole avec
tentative d’ironie, et s’écrie en parlant des Lettres :
....«Vous avez eu la gloire de les mettre en notre pos­
session; car sans l’apparition mystérieuse et terrible que
vous avez faite si à propos, le libraire aurait effectué la
vente comme il la projetait, les lettres étaient emportées
peut-être en Angleterre ou en Russie par cette fatale puis­
1. Est-ce que par hasard, M. Dauban, ancien professeur d’his­
toire, puis employé à la conservation des médailles, à la Biblio­
thèque Impériale, ne se considérerait pas comme fonctionnaire pu­
blic, depuis qu’il est préposé à la garde des Estampes?
2. M. Dauban, dans l’effusion de son lyrisme, oublie d’ajouter
que le magnifique acquéreur des lettres, les revendit immédiate­
ment à la Bibliothèque, en se réservant d’en prendre copie. C’est
là qu’il me fut permis de les lire quelques jours après. Il est, d’ail­
leurs, heureux que le directeur de cet établissement national se
soit empressé de faire cette acquisition.

14

LA VÉRITÉ VRAIE

sance de l’or, à moins que la puissance de 1 huissier, plus
fatale encore, ne les eût soustraites pour les détruire,
comme l’annonce en avait été faite. »

Je n’ajoute aucun commentaire à ce récit; je me
borne à le rapprocher du mien; le lecteur impartial
jugera aisément de quel côté est la vérité.
M. Dauban le termine par cette observation :
« J’espère que M. Faugère aura trouvé la récom­
pense des peines qu’il a prises, lorsqu’il aura vu
dans notre édition le fac-similé des précieux auto­
graphes qu’il n’avait pu lire! »
M. Dauban, qui veut bien attacher tant d’impor­
tance à tout ce qui me concerne, a pu voir dans
mon introduction (page 12) que j’avais lu les Lettres
à Buzot à la Bibliothèque Impériale avant qu’elles
ne fussent publiées : ce qui ne m’a pas empêché de
les relire avec un nouvel intérêt dans son édition,
et même avec assez d’attention pour constater que
la publication de M. Dauban était, là aussi, infidèle
en plus d’un endroit. Je n’en citerai qu’un seul
exemple, afin de ménager l’éditeur à qui il faut
savoir gré, après tout, d’avoir donné le fac-similé.
A la quatrième page de la lettre 3me, celle du
6 juillet, Mme Roland écrit : « J’apprends que des
officiers municipaux ont couru hier les sections pour
lever et faire marcher contre ce qu’ils appellent des
brigands; ce matin on a battu la caisse dès 5 h (cinq
heures) pour le même objet. »
M. Dauban qui n’a pu lire la dernière ligne de
ce paragraphe, la rapporte ainsi : « .... Ce matin on

OU LETTRE A M. T......

15

a battu la caisse des grands jours pour le même
objet. » (Lettres inédites, page 35.)
Du chiffre 5 et de la lettre h, il fait un g et un j ;
puis sans s’inquiéter du sens, il invente une caisse
des grands jours, comme s’il y avait eu, en l’an
de grâce 1793, le tambour des jours ordinaires et
celui des fêtes et dimanches ! Il n’est pas besoin ici
de recourir au manuscrit déposé à la Bibliothèque
Impériale pour constater cette merveilleuse bévue ;
il suffît de consulter le fac-similé qui accompagne
le texte publié par M. Dauban, et qui est à la portée
de tous ses lecteurs. Je n'insiste pas, ne voulant pas
user de tous les droits que M. Dauban m’a donnés sur
lui, en s’en prenant à moi sans y avoir été provoqué.
Il a relevé dans le second tome de mon édition
quelques inexactitudes1 ; je puis montrer dans son
édition plus que des inexactitudes : des non-sens,
des altérations de texte fréquentes, et des omissions
importantes, car il en est qui comprennent des demipages et même des pages entières2.
1. Ces inexactitudes, insignifiantes d’ailleurs, ne sont point dans
la copie, donnée à l’impression et se trouvent dans les épreuves; d’où
il suit qu’elles sont du fait des compositeurs, ou plutôt du correc­
teur qui, parfois, prend sur lui soit d’ajouter ou de retrancher un
mot, soit de changer une expression qui lui paraît défectueuse.
J’aurais dû, j’en conviens, en faire l’objet d’un errata.
2. Par exemple les détails relatifs à Grandpré (pages 26 à 28,
tome Ier de mon édition) manquent dans l’édition de M. Dauban.
Il en est de même d’un passage relatif à la démission de Roland
(pages 146 et 147); d’un autre passage relatif à Servan (page 156);
d’un autre relatif à Mme Robert (page 170) ; d’un autre concernant
Pons de Verdun, etc.

16

LA VÉRITÉ VRAIE

La cause de toutes ces défectuosités tient à ce
que M. Dauban s’est contenté presque toujours de
reprendre l’édition de Bosc, sans la collationner
avec l’original ; or, au risque d’encourir encore le
reproche assez ingénieux que m’adresse M. Dauban
de manquer de piété envers la mémoire de Bosc, je
répéterai que l’édition donnée par cet homme de bien
qui était plus instruit dans les sciences naturelles
que dans les lettres, non-seulement est incomplète à
cause des retranchements qui, à cette date, étaient
opportuns ou indispensables, mais que dans beau­
coup de détails le texte de l’auteur s’y trouve modi­
fié soit par inadvertance soit à dessein. Là, par
exemple, où Mme Roland parle « de la vertu proscrite
par l’aveugle prévention. », Bosc imprime... « l’aveu­
gle prétention. »
Là où il y avait dans le manuscrit : « aux mains de
Sa Majesté », Bosc dira : « aux mains du Roi. »
Là où il y avait : « ... Placer Danton, c’était ino­
culer dans le gouvernement....», Bosc dira : «... c’é­
tait introduire dans le gouvernement....1 »
Là où il y avait : « ....Danton avait acquis tant de
puissance que ces hommes timides craignaient de
l’offenser. Jusque-là que le brave Servan quittant le
Ministère, dont le poids l’excédait, m’avoua qu’il
avait empoisonné l’armée de Cordeliers, agents de
Danton ; qu’à la vérité ils n’étaient que surnumé1. En vérifiant de nouveau ce passage, je vois que le mot intro­
duire est du fait de M. Dauban et non de Bosc dont l’édition porte
inonder, ce qui est évidemment une faute d’impression.

OU LETTRE A M. T

paires et qu’il serait facile à un successeur courageux
de l’en purger. Je lui fis des reproches de cette
faiblesse. — « J’étais malade : et que voulez-vous
qu’on refuse à ceux qui ont derrière eux une troupe
prête à vous assassiner? — On se retire avant de
leur rien accorder et on les dénonce à toute la Répu­
blique. » — Véritablement, cette circonstance me
montra Servan moins ferme que je ne l’avais jugé.
Sa maladie, qui était une tumeur portée à la tête, me
parut seule l’excuser1 » ;
Bosc, supprimant ce passage par égard pour Ser­
van, y substituera les lignes suivantes : « ....Aussitôt
après la retraite du brave Servan, Danton ne trou­
vant plus d’opposition dans les bureaux de la guerre,
empoisonna l’armée de Cordeliers, aussi lâches
qu’avides, qui favorisèrent les pillages et les dilapi­
dations, qui rendirent les soldats aussi féroces aux
Français qu’aux ennemis, qui firent détester la
révolution aux peuples vaincus, par les excès de tout
genre auxquels ils se livrèrent au nom de la Répu­
blique, et qui, prêchant partout l’insubordination,
préparèrent les revers éprouvés depuis2. »
1. Tome Ier, page 94, de mon édition.
2. Bosc, page 62, et édition de M. Dauban, page 258.
Servan vivait encore lors de la première publication des Mé­
moires, et c’est le motif qui avait engagé Bosc à modifier ici le
texte de Mme Roland. Pour ce qui concerne M. Dauban, s’il a
reproduit la version de Bosc, et non celle du manuscrit, il est
permis de croire que c’est par inattention; .... à moins toutefois,
qu’ayant lu ce passage un peu franc de Mme Roland comme il
avait lu celui où Mme Roland parle de sa fdle, M. Dauban,
2

18

LA VERITE VRAIE

Là où il y avait, en parlant de Monge : « c’est une
espèce d’owr^... » Bosc dira: « C’est une espèce d’original. »
Là où il y avait : ... ainsi lorsque la lie d’une na­
tion corrompue amenée à la surface dans le boule­
versement d'une révolution, portait au timon des
affaires des hommes qui faisaient consister le pa­
triotisme à flatter le peuple....», Bosc adoucissant
les traits de cette image énergique, dira : « ainsi lors­
que la lie de la nation portait au timon des affai­
res, etc.... »
Là où il y avait, en parlant de quelques personna­
ges de la société de Mme Bobert :... «Te vis Mer­
cier, espèce d'extravagant fort trivial. Je vis d’autres
députés patriotes à la toise, décents comme Chabot et
graves comme Camille; quelques femmes ardentes
en civisme... », Bosc dira : « Je vis d’autres députés
patriotes à la toise, décents comme Chabot ; quel­
ques femmes ardentes en civisme..., »
Là où il y avait, en parlant de Condorcet : « C’est
une liqueur fine imbibée dans du coton. Je n'ai ja­
mais rien connu d'aussi lâche... », Bosc supprime
les mots qui sont ici soulignés 1.
dominé par ses scrupules, n’ait encore une fois « résolument passé
outre, >> tenant à ménager la mémoire de Servan, de la même
manière que celle de Mme Champagneux l
1. A propos de Condorcet, M. Dauban me reproche de n’avoir
pas reproduit ces mots : « C’est dans leur cabinet qu’ils (de tels
hommes) valent quelque chose. »
Si je ne les ai pas donnés, c’est qu’ils sont raturés dans le ma­
nuscrit de la main de Mme Roland, et que je ne reproduis les lignes

OU LETTRE A M. T

Là où il y avait en parlant du logement de Marat :
« C’est madame Montané qui va le décrire ; son mari
président du tribunal révolutionnaire « est détenu à
la Force pour n’avoir pas prononcé la confiscation
des biens des 'victimes d'Orléans, », Bosc dira :
« C’est une dame qui va le décrire ; son mari mem­
bre du tribunal révolutionnaire est détenu à la Force,
pour n’avoir pas été de l’avis des dominateurs. »
Là où il y avait, en parlant de la Constitution :
« Toute cette foule qui ne l’a acceptée, sans y re­
garder, que par faiblesse et lassitude, dans l’idée
d’avoir la paix qu’elle ne voulait pas prendre la peine
de mériter, est bien payée de sa lâcheté», Bosc,
trouvant l’observation de Mme Roland trop vivement
exprimée, la modifie ainsi : « Ceux qui dans la foule
ne l’ont acceptée, sans y regarder, que par faiblesse
et lassitude, dans l’idée de voir la paix qu’ils ne vou­
laient pas prendre la peine de mériter, sont bien
payés de leur apathie. »
Là où i l y avait, à propos de l’arrestation de Cliampagneux : « Carat sollicité par Grandpré, inté­
ressé pour lui-même à la liberté de Champagneux,
dont il ne peut se passer, se rend au Comité pour
l’obtenir ..., » Bosc dira: « Garat sollicité, intéres­
sé..., etc.,» en omettant l’intervention de Grandpré.
Là où il y avait : « Insolents comédiens ! votre
rôle s’avance ; l’ennemi est là ; ce sont vos déporte­
ments qui assurent ses triomphes et préparent votre
raturées que lorsqu’elles l’ont été de la main de Bosc, distinction
assez facile à faire pour peu que l’on y apporte .d’attention.

20

LA VERITE VRAIE

ruine 1 », Bosc dira : « Insolents comédiens ! votre
rôle s’avance ; l’ennemi est là ; ce sont les départe­
ments qui assurent le triomphe de la raison et de
la vraie liberté et préparent votre ruine. »
Là où il y avait : « ce mélange d’études graves
d’exercices agréables et de soins domestiques.... m’a
rendue propre à tout ; il semblait prédire les vicissi­
tudes de ma fortune...», Bosc dira: « ce mélange
d’études graves, d’exercices agréables et de soins do­
mestiques.... m’a rendue propre à tout; il semblait
prévenir les vicissitudes de ma fortune.... »
Là où il y avait : «ma mère prenait chaque jour
un caractère de piété qui me permettait moins de
m’éloigner des pratiques ordinaires, et je ne crai­
gnais rien tant que de l’affliger. Cependant elle
me laissait lire tout ce que je voulais, » Bosc
supprime le membre de phrase qui est ici souligné.
Là où il y avait : « Que signifie ce désir ex­
trême de plaire dont je me sens dévorée.... »,
Bosc dira : « Que signifie ce désir extrême de plai­
sir.... »
Là où il y avait : « ....à la place de ma mère, j’au­
rais voulu devenir entièrement l’amie de ma fille;
or, si j’ai des regrets aujourd’hui, c’est que la mienne
ne me ressemble pas davantage. », Bosc, au lieu des
1. On pouvait regretter que Mme Roland eût écrit ces lignes ;
mais elles peignent l’état violent de son âme, et je suis bien obligé
de dire que Bosc n’avait pas le droit d’y substituer une phrase qui
a un tout autre sens. — M. Dauban, ici comme ailleurs, a repro­
duit aveuglément la phrase de Bosc, ce qui était plus commode
que de recourir au manuscrit.

OU LETTRE A M. T

mots ici soulignés, dira: « ....ne soit pas comme
j'étais alors. »
Là où il y avait : « La petite bibliothèque de mes
parents m’y fournissait encore quelques ressources ;
j’y trouvai Puffendorf, passablement ennuyeux dans
son histoire universelle.... » Bosc dira : « ....proba­
blement ennuyeux.... »
Là où il y avait : « ....Nous avions peu d’idées
communes, et probablement il (son père) inclinait
alors pour un genre dans lequel il n’aurait pas voulu
que je fusse versée,» Bosc dira : «....un genre dans
lequel il n’aurait pas voulu que j’eusse versée. »
Là où il y avait : « Il me développa aussitôt l’idée
d’un ouvrage de critique et de morale par lettres,
dans le genre du Spectateur.... », Bosc dira : «....dans
le genre du spéculateur1. »
Là où il y avait : « Des hommes probes, fermes
dans les principes, pénétrés d’une sainte indignation
contre le crime.... », Bosc, qui était assurément au
nombre des hommes probes, mais qui n’était guère
partisan de tout ce qui ressemblait à l’enthousiasme
religieux, Bosc dira : « ....pénétrés d’une justeindi­
gnation.... »
Si j’avais le loisir et le goût de pousser plus loin
les représailles, je pourrais ajouter encore près de
deux cents citations analogues; celles-ci suffiront,
1. Il était à la rigueur permis à un savant naturaliste comme
Bosc de ne pas connaître le Spectateur d’Addison ; mais comment
M. Dauban, ancien professeur d’histoire, a-t-il pu s’associer à cette
erreur?
) DE ; A 'ILLE
DE
.GUEUX

22

LA VÉRITÉ VRAIE

je suppose, pour montrer si j’ai rien exagéré, en
disant dans mon introduction (page vu) au sujet de
l’édition de Bosc : « Les modifications de détail ap­
portées par le premier éditeur au texte des Mémoires
sont nombreuses ; il était inutile de les indiquer1;
c’est un travail que le lecteur pourra faire aisément
s’il en a la patience et le goût. Quelques-unes tou­
chent au fond des choses, d’autres sont des correc­
tions de style seulement; en ce cas, il faut le dire, il
est rare que l’éditeur soit plus heureux que l’au­
teur. »
« Bosc, dit M. Dauban, était le meilleur ami de
Mme Boland, un très-honnête homme et un homme
instruit, membre de l’Institut. Il a respecté scrupu­
leusement le texte de son amie, sauf pour en faire
disparaître quelques légères incorrections, des répé­
titions évidentes qui se multipliaient par la rapidité
de la composition. Ces changements sont fort peu
nombreux.... Pourquoi ne les aurions-nous pas
adoptés? »
Toutes les inexactitudes ou altérations de texte
que je viens de citer, se trouvent en effet, sans
1. On a vu par les exemples que j’ai cités que Bosc a souvent
modifié et altéré le texte des Mémoires. En adoptant sans con­
trôle dans tous ces passages et dans une foule d’autres, le texte
publié par le premier éditeur, M. Dauban s’est mis en flagrante
contradiction avec l’assurance qu’il avait donnée au public : a Nous
rétablissons scrupuleusement le texte, dit-il dans une note de son
édition (au bas de la page 181), persuadé qu’il n'y a point un mot
dans ces Mémoires qui ne soit utile à peindre soit le caractère de
Mme Roland, soit l’époque où elle vivait. »

OU LETTRE A M. T.

23

compter beaucoup d’autres, reproduites dans l’édi­
tion publiée chez M. Plon. Les lecteurs auront peine
à comprendre que M. Dauban invoque ici la parfaite
probité de M. Bosc, dont la mémoire honorée n’est
point, en cause ; il faut, on en conviendra, se placer
à un point de vue très-particulier pour prétendre
que ce soit lui manquer de respect que de préférer à
son édition le manuscrit même de Mme Roland. Mais
en vérité, ce n’est point la mémoire de Bosc que
M. Dauban veut ici défendre; c’est uniquement sa
propre édition, presque toujours calquée sur celle de
Bosc, dont il me coûte d’autant moins de signaler les
imperfections, que son principal et véritable mérite
doit être cherché ailleurs. Ce ne fut pas plus en
effet pour Bosc une spéculation qu’une œuvre litté­
raire : ce fut la bonne action d’un homme qui, étant
à 1a, fois l’ami de la mère et le tuteur de la fille, se
donnait la double mission de venger la mémoire de
son illustre amie, et de venir en aide à sa pupille'
dont le patrimoine était encore confisqué. Que l’on
se contente d’être, si on le peut, aussi honnête, aussi
droit et généreux que l’était Bosc, mais que l’on soit
meilleur éditeur que lui.
J’ai toujours pensé, pour mon compte, qu’une pa­
reille tâche, quelque modeste qu’elle soit, ne sau­
rait être remplie avec trop de soins, puisque la vé­
rité historique et biographique, le goût littéraire et
1. L’édition des Mémoires par Bosc se vendait au profit d’Eudora : on assure que la vente s’éleva à 12 000 exemplaires..

24

>

LA VÉRITÉ VRAIE

le respect que l’on doit au public, s’y trouvent à la
fois intéressés. C’est dans cet esprit que je préparai,
en 1846, mon édition des Mémoires, en comparant
le texte primitivement donné par Bosc avec le ma­
nuscrit. Je relevais avec un intérêt particulier dans
le manuscrit les passages relatifs à Buzot, et que je
lisais pour la première fois, quand j’arrivai à la lettre
que Mme Roland avait adressée à Jany, le 25 octo­
bre1. Trois alinéas de cette lettre avaient été suppri­
més par Bosc; l’un était ainsi conçu :
« Le malheureux B. ne supportera pas longtemps
un tel coup ; il est perdu, dès qu’il me saura sacri­
fiée. Il méritait un meilleur sort ! » Le B n’était pas
nettement tracé par la main de plus en plus rapide
qui avait écrit ces pages suprêmes ; mais après un
examen attentif et auquel je ne fus pas seul à pren­
dre part, je n’hésitai pas à reconnaître l’initiale du
nom de Buzot. Je savais déjà, d’ailleurs, d’une ma­
nière presque certaine que c’était lui et non Barba­
roux qui avait occupé une si grande place dans les
affections de l’auteur des Mémoires.
M. Dauban a lu autrement : il a cru voir un B, et
il a supposé qu’il s’agissait de Roland. Dans une let­
tre par lui adressée à un journal2 qui avait cru de­
voir adopter ma version de préférence à la sienne,
il soutient d’une part que la lecture du manuscrit
n’offre sur ce point aucun doute, et de l’autre qu’il
1. Tome II de mon édition, page 270.
2. Le Courrier du Dimanche. La lettre de M. Dauban se trouve
dans son factum, page 21.

OU LETTRE A M. T......

25

est contraire à toute vraisemblance de dire que c’est
de Buzot et non de son mari que Mme Roland a voulu
parler. Il est juste de citer les raisons qu’il allègue,
avant de les réfuter; les voici :
« La faute serait grossière, dit-il, si je l’avais commise.
Mais 1'R est parfaitement lisible dans le manuscrit. M. Ollivier1 peut s’en assurer. Me permettra-t-il d’ajouter que
le nom de Buzot à la place de celui de Roland, à ce mo­
ment suprême, constituerait la plus étrange anomalie
avec tout ce que nous savons du caractère de Mme Roland
et du sentiment que lui inspirait Buzot? Elle l’a aimé à
cause de son courage; et au moment de mourir, elle
n’aurait vu en lui qu’un malheureux prêt à fléchir sous
le coup qui va atteindre son amie ! Passe pour Roland,
qui ne lui inspire aucune illusion, qu’elle qualifie dans
ses lettres à Buzot (notamment dans la première, page 20
des Lettres à la suite de mon élude) de ce mot, le malheu­
reux R., empreint d’une pitié dédaigneuse. Elle connais­
sait bien son mari, elle savait que lierre attaché au chêne,
il tomberait avec lui, et qu’aussitôt morte il se tuerait.
Mais une femme connaît-elle jamais à fond son amant?
Ne l’élève-t-elle pas toujours? Elle ne le traitera pas de
malheureux; elle l’appellera brave, courageux, intrépide.
Voilà les épithètes que Mme Roland donne à Buzot. Elle
l’aime, parce qu’elle le sait capable de vivre, s’il vit en­
core au moment de sa mort, pour la venger....
« Permettez-moi de le dire, monsieur, avoir supposé
que de l’homme qu'elle aimait, cette nature héroïque a
pu écrire : « Le malheureux est perdu dès qu’il me saura
« sacrifiée ; il méritait un meilleur sort, « et quel sort? sans
1. L’auteur de l’article du Courrier du Dimanche.

26

LA VÉRITÉ VRAIE

doute la douceur de vivre bien doucement, bien choyé ? —
une telle supposition est plus qu’une erreur, c’est un nonsens.
« Je me bornerai, pour ne pas abuser de l’hospitalité
de vos colonnes, à cette rectification d’une fausse lecture,
qui tient, comme d’autres erreurs, au système1 adopté par
l’auteur de l’édition où M. Ollivier a trouvé le nom de
Buzot substitué à celui de Roland. »

M. Dauban considérerait comme une faute grossière
d’avoir pris un B pour un R; on a vu plus haut qu’il
en avait commis de plus fortes. Je n’ai malheureuse­
ment pas en ce moment le loisir d’aller consulter le
Manuscrit, mais il ne doit pas être aujourd’hui plus
lisible qu’il ne l’était en 1846, et l’impression qui
m’est restée est qu’il était loin d’être parfaitement
lisible, sur le point dont il s’agit, puisqu’il provoqua
de ma part quelque hésitation et un examen attentif.
Il était, d’ailleurs, tout naturel que ce passage s’ap­
pliquât à Buzot, et je maintiens que les considérations
invoquées par M. Dauban pour prétendre le contraire
sont à peine spécieuses. En effet, il oublie que cette
lettre à Jany a été écrite à la fin d’octobre (1793),
c’est-à-dire à une époque où Mme Roland avait perdu
les espérances de salut pour elle et pour ses amis,
qu’elle avait encore dans les premiers jours de sa
captivité. Elle se considérait comme perdue et eux
avec elle ; pour eux comme pour elle, elle ne voyait
1. Quel est le système dont veut ici parler M. Dauban ? Je n’en
connais qu’un seul en pareille matière, celui de l’exactitude intelli­
gente et consciencieuse. Y en aurait-il par hasard un autre?

OU LETTRE A M. T.....

27

què la mort. Mourir avec un ferme et stoïque cou­
rage, voilà tout ce qu’elle souhaitait désormais; et
quand, résolue de devancer son supplice par une fin
volontaire, elle trace ses dernières pensées, songeant
au plus aimé de ses amis, lui recommande-t-elle de
vivre même pour la venger P Non : Supposant qu’il
n’échappera pas plus qu’elle aux coups de leurs per­
sécuteurs, elle le convie à prendre après elle la
coupe empoisonnée qu’elle s’apprête à porter à ses
lèvres
« Mais si l’infortune ennemie et opiniâtre
« attache à tes pas. quelque ennemi, ne souffre point
« qu’une main mercenaire se lève sur toi; meurs
« libre comme tu sus vivre, et que ce généreux cou« rage qui fait ma justification l’achève par ton der« nier acte1. »
Et maintenant, dire que Mme Roland eût regardé
comme indigne d’elle et de son ami qu’il ressentît la
douleur de sa mort jusqu’à en mourir lui-même,
n’est-ce pas méconnaître les sentiments les plus vrais
du cœur humain et surtout ceux de cette âme ar­
dente? Être errant devant la proscription, fugitif de­
vant la mort, sans entrevoir le jour de la délivrance,
enfin apprendre le supplice de celle que l’on aime le
plus au monde, n’est-ce donc pas le comble du mal­
heur? Il faut en vérité se faire une singulière idée
du caractère de Mme Roland, lui prêter une insen­
sibilité plus que stoïque, pour croire qu’elle n’ait pu
dire en songeant à la situation de Ruzot : « Le mal­
1. Tome II, page 257.

28

LA VÉRITÉ VRAIE

heureux ne supportera pas un tel coup : il est perdu
dès qu’il me saura sacrifiée. Il méritait un meilleur
sort. »
En s’exprimant de la sorte, elle s’inspirait des sen­
timents qui étaient les siens et qu’elle savait être
aussi ceux de Buzot; elle l’a dépeint aussi sensible
que courageux1 ; et la pensée qu’il ne pourrait lui
survivre est sans doute le plus grand témoignage
qu’elle aimait à se donner à elle-même d’une affec­
tion réciproque, et pour elle, comme pour lui, sans
limites. Je ne parle pas en moraliste, ce n’est pas ici
le moment; je 11e fais que constater l’état de deux
âmes. Or, quoi de plus naturel que Mme Roland,
persuadée comme elle devait l’être que sa passion
était partagée, crût que sa mort rendrait la vie dé­
sormais insupportable à celui qui était objet de
cette passion?
Oui; Mme Roland, loin de posséder cette sorte de
stoïcisme hors de nature qu’on lui attribue, et qui
ferait d’elle une espèce de monstre dans l’ordre mo­
ral, s’apitoyait sur le sort de Buzot autant et peutêtre plus que sur celui de Roland. C’est elle-même,
au surplus, qui va nous le dire; écoutons-la. C’est en­
core à Jany qu’elle s’adresse, et elle lui écrit en par­
1. Voir tome Ier, page 135, le portrait que Mme Roland a tracé
de Buzot; la sensibilité et la mélancolie caractérisent cette physio­
nomie autant au moins que le courage. — Comment M. Dauban re­
fuse-t-il la même sensibilité à Mme Roland, après avoir indiqué
au lecteur les traces de larmes (sic), qu’il a constatées sur le manu­
scrit des Mémoires! (Voir la note de la page 180 de son édition.)

OU LETTRE A M. T

lant de Buzot à qui elle avait, comme ou sait, remis
le manuscrit de son Voyage en Suisse :
« Hélas! n’enviez pas le sort de celui à qui j’ai
donné mon Voyage de Suisse : c’est un infortuné qui
n’a que des malheurs pour prix de ses vertus ; persé­
cuté, proscrit, je ne sais s’il dérobera longtemps sa
tête à la vengeance des fripons dont il était le rude
adversaire 1. »
Que devient, en présence de ce langage, le raison­
nement, cité plus haut, de M. Dauban? Persistera-t-il
à penser que Mme Roland qui, vers la fin de sep­
tembre (1793), disait à Buzot : « C’est un infortuné
qui n’a que des malheurs pour prix de ses ver­
tus.... » n’a pu dire un mois plus tard, et à plus forte
raison : « Le malheureux Buzot?... »
La thèse de M. Dauban est donc tout à fait invrai­
semblable. J’ajouterai surabondamment une obser­
vation bien simple, mais péremptoire : c’est que
Bosc a supprimé ce passage comme il a supprimé
tous ceux où il est question de Buzot. Il n’aurait
certainement pas pris ce soin s’il avait lu dans cette
phrase du Manuscrit l’initiale du nom de Roland.
M. Dauban, qui invoque ailleurs avec tant de ferveur
l’autorité de Bosc, ne saurait ici la méconnaître.
Il rappelle, à l’appui de sa thèse malencontreuse,
que dans une de ses lettres à Buzot Mme Roland a
1. Tome II de mon édition, page 266. Cette lettre à Jany, que
M. Dauban n’a pas reproduite dans son édition, a été publiée pour
la première fois par M. Barrière à qui Bosc en avait donné com­
munication.

30

LA VÉRITÉ VRAIE

« qualifié son mari de ce mot, le malheureux R...,
empreint d’une pitié dédaigneuse. » Il y a dans cette
observation un singulier oubli des sentiments tou­
jours élevés et délicats de Mme Roland, surtout de
la part de quelqu’un qui l’a particulièrement étu­
diée1. Jamais, dans sa correspondance inédite ou
déjà publiée, elle 11e parle de son mari que dans les
ternies du respect et du dévouement. Il est vraiment
permis de dire, sans injustice aucune, que M. Dau­
ban n’a pas su mieux lire dans l’âme de cette femme
illustre que dans le manuscrit de ses Mémoires.
Quel était ce confident à qui Mme Roland écri­
vait avec tant d’abandon, en le désignant sous le
nom de Jany? Quelques-uns des éditeurs postérieurs
à Rose, et d’après eux M. Dauban, prétendent qu’il
n’est autre que Champagneux. J’ai prouvé jusqu’à
l’évidence que ce ne pouvait être lui, et j’ai pensé
que c’était peut-être Grandpré. M. Dauban évitant, et
pour cause, de reparler de Champagneux, m’attribue
d’avoir dit que Jany était le petit nom de Grandpré.
J’ai dit seulement que ce nom (qui était évidemment
un pseudonyme) « cachait probablement celui de
1. Indépendamment des Mémoires, M. Dauban a publié un
autre volume contenant une Élude sur Mme Roland et son temps. Le
principal mérite de cet ouvrage est de réunir des extraits de corres­
pondance et des documents publiés depuis longtemps, et qui, bien
que connus de ceux qui se sont occupés de cette époque, n’en offrent
pas moins des matériaux intéressants pour l’Histoire de Mme Ro­
land. — C’est à la lin de ce volume que se trouvent les Lettres à
Buzot.

OU LETTRE A M. T

Grandpré. » M. Dauban n’est pas de cet avis; et il
veut bien pourtant m’indiquer un argument dont je
me suis privé par ma faute.
« .... Par une omission malheureuse, dit-il, on s’est
privé d’un argument nécessaire à la thèse qu’on soutient.
Mme Roland a dit que Grandpré avait été mis en arres­
tation, puis en surveillance. Plus loin, page 297 de mon
édition, elle écrivit : « Grandpré, devenu libre, ne vient
« me voir qu’avec précaution, et beaucoup plus rarement,
« car il est perdu, si l’on soupçonne que le soin de se
« rendre près de moi peut diriger ses démarches dans les
« prisons. » M. Faugère n’a pas reproduit ce passage trèsimportant pour lui, car comment soutenir que Mme Ro­
land a remis à Grandpré ou à Jany, pseudonyme de
Grandpré, ses derniers écrits, si on n’a commencé par
bien établir que Grandpré, devenu libre, pouvait les
recevoir?...
« Encore une fois (ajoute M. Dauban avec une magna­
nimité encouragée à la fois par l’appui qu’il vient de me
donner, et par l’omission qu’il croit avoir constatée),
nous ne voulons pas répondre aux attaques si vives dont
votre édition a été l’objet1 par des attaques contre l’édition
rivale.... »
1. M. Dauban, obligé de justifier la publication de son factum,
suppose ou feint de croire que c’est de moi que procèdent les cri­
tiques dont son édition des Mémoires a été l’objet de la part de
quelques journaux, tandis que je n’ai pris connaissance de leurs
articles qu’en même temps que le public; il en est même qui
ne me sont connus que depuis peu de jours seulement. Plusieurs
journaux, qui n’avaient pas pris la peine évidemment d’y regarder
de bien près ou qui n’ont eu mon édition que trop tard, ont accordé
à celle de M. Dauban des éloges dont il aurait dû prudemment se
contenter.

32

LA VÉRITÉ VRAIE

La prévention a pour effet de nuire à la clarté du
jugement, et Pascal l’a mise parmi les causes d’er­
reur les plus ordinaires. Mais, qui croirait qu’elle
peut aller jusqu’à empêcher de voir un fait maté­
riel? Or, c’est ce qui est arrivé à M. Dauban. Le
passage qu’il dit n’être pas dans mon édition s’y
trouve mot pour mot page 226 du tome Ier.
Je vous laisse, mon cher ami, et à ceux qui me
liront, le soin de qualifier un fait d’inattention aussi
peu excusable que celui-là.
M. Dauban, interprète si fidèle, comme vous
l’avez vu plus haut, des sentiments de Mme Roland
à l’égard de Buzot et de son mari, n’admet pas,
qu’arrivée au pied de l’échafaud, elle ait pu de­
mander à tracer en quelques lignes des impressions
qu’elle avait à cœur d’exprimer. Je me suis entre­
tenu de cet incident, il y a quelques semaines, avec
le gendre même de Mme Roland, M. Champagneux1:
il me disait que son père2 tenait le fait pour cer­
tain, et qu’il n’y avait rien d’étonnant, pour ceux qui
avaient connu Mme Roland, à ce que, prête à mou­
rir, elle ait voulu écrire une dernière pensée, comme
d’autres ont demandé à parler. «Cela, ajoutait-il,
était tout à fait conforme à son caractère. »
1. C’est le dernier entretien que j’ai eu avec cet homme de bien.
Il s’est éteint le 23 octobre, à l’âge de 88 ans, en pleine possession
de ses facultés intellectuelles.
2. C’est Champagneux, second éditeur des Mémoires, qui a le
premier raconté celte anecdote. Voir page 68 de son Discours pré­
liminaire.

OU LETTRE A M. T

Je demande la permission de préférer ce témoi­
gnage, fondé sur une tradition de famille, à l’opi­
nion de M. Dauban. Il trouve étrange que j’aie pu
prêter créance, sur ce point, au récit du second
éditeur des Mémoires, après avoir dit de Mme Ro­
land que jamais femme ne fut a moins pédante et
moins auteur, » comme si c’eût été faire acte d’auteur que de tracer quelques lignes dans un pareil
moment !... Si j’en avais ici le loisir, il me serait aisé
de montrer qu’on peut être écrivain sans être auteur;
de même qu’il y a des auteurs qui ne seront jamais
écrivains. Mme de Sévigné, par exemple, qui a écrit
tant de volumes, n’était point auteur, tandis que
Mme de Staël le fut, en même temps qu’écrivain, dès
les premières pages qui sortirent de sa plume. Enfin,
il y a des gens qui ne sont ni auteurs, ni écrivains.
Lorsque Hébert, par exemple, dans l’ignoble pam­
phlet du Père Duchesne, élevait contre Mme Ro­
land et les Girondins des accusations réprouvées par
la conscience et par le bon sens, il n’était pas plus
auteur qu’écrivain : c’était un folliculaire.
Voilà une bien longue lettre, mon cher ami; mais
une fois décidé à rompre le silence, j’ai voulu ne
laisser subsister aucun des griefs contenus dans le
factum que vous m’avez fait lire. Encore un mot,
cependant. Il y a dans les Mémoires un passage où
l’auteur, songeant aux désordres trop fréquents,
hélas ! à cette époque parmi les membres du clergé,
attribue au prêtre en général les vices qui appar3

34

LA VERITE VRAIE

tiennent à quelques-uns. Bosc, qui assurément
n’était pas suspect d’indulgence pour le clergé, a
trouvé ce jugement injuste et il l’a supprimé, jugeant
avec raison que Mme Roland avait dépassé la me­
sure de ses propres sentiments. Je crois donc, sans
vouloir en faire une catholique orthodoxe ou un
membre de la Société de Saint—Vincent de Paul,
comme le prétend M. Dauban, être demeuré fidèle
à sa véritable pensée, en introduisant dans le texte
un mot oublié par elle1. Cette conjecture est d’au­
tant plus vraisemblable que, dans mainte occa­
sion , Mme Roland a manifesté son respect et sa
sympathie pour les prêtres dignes de ce nom. On
voit, par exemple, dans sa correspondance inédite,
qu’elle tenait en grande estime l’évêque d’Amiens,
avec lequel elle s’était liée pendant son séjour dans
cette ville.
Je veux, avant de finir, donner une petite satis­
faction à M. Dauban, en reconnaissant qu’il y a une
observation fondée parmi celles qu’il m’a adressées.
11 me reproche d’avoir dit que Lamarche, celui
qui fut conduit à l’échafaud en même temps que
Mme Roland et dont elle releva le courage défail­
1. Tome I, p. 285. Voici le passage : « Fausseté, faiblesse, hypo­
crisie, tels sont les caractères du [mauvais] prêtre, quand il n’est
point abandonné, crapuleux et hardi comme Chabot. » On sait,
d’ailleurs, qu’il suffit de mettre un mot entre crochets, comme je
l’ai fait ici, pour que le lecteur soit prévenu qu’il manquait dans le
texte.

OU LETTRE A M. T

lant, était un vieillard, tandis que c’était un homme
jeune encore. Cette fois, M. Dauban n’a pas tort.
J’aurais dû lire avec plus d’attention le Moniteur
qui donne l’âge de Lamarche, tandis que je me
suis trop souvenu de ce passage de M. de Lamar­
tine : « On fît monter Mme Roland sur la dernière
charrette, à coté d’un vieillard infirme et faible
nommé Lamarche, ancien directeur de la fabrication
des assignats1 » Le tableau dessiné par le poète, de­
meuré devant mes yeux, a été la cause de mon
erreur.
Adieu, mon cher ami ; ne manquez pas, je vous
prie, de faire lire autant que vous le pourrez le
factum que je vous renvoie. Ce sera la meilleure
préface à la lettre que je vous adresse et que je vais
faire imprimer.
P. F.
1. Histoire des Girondins, t. VII, p. 243.

POST-SCRIPTUM.

36

LA VERITE VRAIE

P. S. 26 octobre.

M. Dauban, reprenant sa grosse caisse, cette caisse
des grands jours qu’il a inventée, s’est adressé une
seconde fois au public. J’ai failli ne pas lire ce nou­
veau petit factum1, ayant pendant plusieurs jours
négligé d’ouvrir l’enveloppe qui le renfermait. C’eût
été vraiment dommage. Les trois pages dont il se
compose sont dignes de leurs aînées, et même si je
ne me trompe, elles suffisent pour donner une assez
juste idée de l’honnêteté, de la bonne foi, et de
l’atticisme de leur auteur. C’est pourquoi, mon cher
ami, vous ne serez pas surpris que je veuille leur
procurer la plus grande publicité possible et que je
vous demande la permission de les réimprimer à la
fin de cette lettre. Je regrette bien de ne pouvoir
offrir la même hospitalité au précédent factum de
M. Dauban ; mais il a trente-deux pages grand in-8,
et vraiment je craindrais d’abuser de la complaisance
de mes lecteurs.
L’appendice, ajouté par l’auteur à sa production
première, ne s’expliquera guère d’ailleurs pour la
plupart d’entre eux. Un mot de commentaire est
donc nécessaire.
Il y a, tout le monde le sait aujourd’hui, dans les
Mémoires de Mme Roland, des passages ou des
1. Il est intitulé : « Appendice à la Vérité sur Mme Roland, et
sur les deux éditions de ses Mémoires publiées simultanément. » —
On le trouvera textuellement reproduit ci-après, page 44.

OU LETTRE A M. T

expressions que l’on ne s’attendrait pas à trouvei
sous la plume d’une femme d’un esprit aussi élevé
que délicat, et que vraisemblablement elle-même
aurait fait disparaître, s’il lui avait été donné de
reviser ses Mémoires
Dans cette confession, improvisée au courant de
la plume, avec l’exaltation d’une âme qui, déjà tout à
fait détachée du monde qu’elle va quitter, s’affranchit
de toutes les considérations secondaires, et s’exprime
en toute liberté, il y a quelques pages devant la
divulgation desquelles j’avais beaucoup hésité12. Je ne
me souciais guère de les comprendre dans mon édi­
tion, et je ne m’y décidais qu’après avoir pris l’avis
d’un homme d’esprit et de goût, M. F. B........, grand
admirateur de l’auteur des Mémoires, et consulté
M. Hachette : « Si nous ne donnons pas ce passage,
disait-il, il n’en sera pas moins publié par d’autres,
et ils ne manqueront pas de prétendre que notre
édition est incomplète ; voyez les Lettres de Mme de
Sévigné : il y a des choses singulièrement risquées,
et cependant nous n’avons pas hésité à les rétablir. »
Il fut donc convenu que nous donnerions le texte
entier ; mais comme parmi les personnes auxquelles
1. Voir mon Introduction, page 3.
2. Un très-éminent critique, qui embrasse, dans son vaste do­
maine, toutes les diversités de l’intelligence humaine, m’exprimait
un jour la crainte que les adversaires de Mme Roland ne s’em­
parassent de ces pages pour attaquer son caractère, et il regrettait
que je n’eusse pas demandé à Mme Champagneux l’autorisation de
les retrancher du manuscrit. J’avoue que j’aurais préféré un autre
moyen d’en empêcher la publication.

38

LA VÉRITÉ VRAIE

je me proposais d’offrir nos volumes, il en était dont
un sentiment de convenance me faisait un devoir de
respecter la délicatesse ou les scrupules, je deman­
dais qu’un tirage à part fût fait de quelques exem­
plaires avec retranchement du passage dont il s’agit.
La librairie Hachette, de son côté, en fit tirer un
certain nombre pour son propre usage. C’est l’idée si
simple, si naturelle, de ce double tirage, qui indigne
M. Dauban, et lui a servi de prétexte pour ajouter
sous le nom d'Appendice, une queue venimeuse1 à
son précédent factum. Mais que voulez-vous, mon
cher ami, il n’est rien tel que d’avoir tort pour être
mécontent de tout, et M. Dauban qui s’étourdit peutêtre au bruit de sa propre éloquence, ne doit guère au
fond, j’imagine, être content de lui-même et de son
édition dont il a pu maintenant, mieux que personne,
apprécier les mérites en se référant au Manuscrit.
Mais en voilà assez et trop peut-être sur cette mi­
sère ; je viens à un objet plus sérieux, en apparence
du moins, et j’achève de mettre en tout son jour,
puisque j’y suis forcé, la détresse d’un homme qui
fait flèche de tout bois, avec ce zèle intempérant
qu’inspire une mauvaise cause.
A la fin de son Appendice, M. Dauban a publié
une lettre signée Hachette et Cie !, dans laquelle il
était dit qu’ils « n’avaient eu connaissance de l’édi­
tion de M. Plon qu’à l’époque où elle avait été mise
en vente. » Immédiatement après avoir lu cette let—
1. In cauda venenum.
2. Voir cette lettre page 47 ci-après.

OU LETTRE A M. T

39

tre, qui ne pouvait être que le résultat d’une erreur,
j’écrivis à M. Hachette le billet suivant :
Ce 19 octobre 1864.

« Monsieur,

« Je viens de prendre connaissance de la lettre
que vous avez adressée à M. Dauban, je regrette que
vous ne m’en ayez point parlé : je vous aurais dit que
j’avais mis M. Hachette, votre père, au courant de ce
que je savais'. Cela résulte même de l’une des let­
tres qu’il m’a adressées au sujet des Mémoires et que
je devrais peut-être publier... Votre assertion exacte,
je n’en puis douter, pour ce qui vous concerne per­
sonnellement, ne l’est pas à l’égard de feu votre père
qui avait été instruit par moi de l’état des choses. Je
n’avais, en effet, nul motif d’en agir autrement, et
votre lettre commentée avec malveillance semble
élever sur ce point un doute que je ne saurais ac­
cepter. Agréez, etc. »
Un des associés de M. Hachette vint aussitôt m’en­
tretenir de cet incident. M. Dauban, par une omis­
sion au moins fâcheuse, ne lui ayant point envoyé
son Appendice, la maison Hachette ignorait encore
1. C’est le 14 février qu’il fut pour la première fois question des
Mémoires de Mme Roland entre M. Hachette et moi, à l’occasion
du bruit que faisait la vente des lettres à Buzot. — Peu de jours
après, ma publication fut décidée, et l’impression commencée ; il est
évident que c’était le moment, ou jamais, de donner suite au projet
que j’avais depuis longtemps de publier les Mémoires, et que des
occupations plus urgentes m’avaient fait ajourner.

40

LA VERITE VRAIE

(le 19 octobre) l’usage qui avait été fait de la lettre
écrite en son nom. Des explications que s’empressa
de me donner celui qui l’avait écrite en l’absence de
ses deux associés et l’avait signée pour tous, il ré­
sulta que sur le désir qu’il avait exprimé à une tierce
personne de prendre connaissance du premier fac­
tum de M. Dauban, un exemplaire lui en avait été
envoyé avec prière de le rendre après l’avoir lu;
qu’il avait écrit à l’auteur la lettre en question pour
le remercier de sa communication, et qu’il s’était
laissé aller à mêler à cette démarche de simple cour­
toisie, rénonciation d’un fait qui n’était exact que
pour lui personnellement. Il le regrettait d’autant
plus, en voyant l’usage qui en avait été fait sans
son a/veu et à son insu, et dans des intentions qu’il
réprouvait aussi complètement que possible. Enfin
cet honorable membre de la Maison Hachette me
déclara spontanément qu’il avait à cœur, ainsi que
ses associés, de rétablir la vérité en écrivant de
nouveau à M. Dauban.
Peu de jours après, je reçus en effet copie de la
lettre que voici :
« Paris, le 24 octobre 1864.

« Monsieur Dauban, chez M. Plon, à Paris.
« Monsieur, nous nous sommes trompés en vous
disant dans notre lettre du 7 octobre que nous n’a­
vions eu connaissance de l’édition de M. Plon qu’à
l’époque où elle a été mise en vente.

OU LETTRE A M. T.....

41

« Cette déclaration n’est exacte qu’en ce qui con­
cerne personnellement celui de nous auquel vous
aviez envoyé votre brochure et qui vous a écrit pour
vous en remercier sous la signature de notre raison
sociale L. Hachette et Cie.
« Des explications qui nous ont été données par
M. Faugère, dont le témoignage nous aurait suffi à
défaut des preuves qu’il y a jointes *, il résulte que
M. Hachette n’a point ignoré que M. Plon préparait
en même temps que lui une édition des Mémoires
de Mme Roland ; mais il n’a pas jugé que cette pu­
blication dût faire obstacle à la sienne, et il ne lui
est même pas venu à l’esprit que l’on pût lui con­
tester son droit.
« Nous partageons entièrement la manière de voir
qui a guidé en cette circonstance celui qui fut le chef
respecté de notre maison et dont nous sommes au­
jourd’hui les continuateurs. Nous aurions dû sans
doute nous mieux renseigner avant de vous écrire;
mais il nous est néanmoins permis de regretter la
publicité très-inattendue que vous avez donnée à
notre lettre à la suite d’une brochure dont la vivacité
nous a paru dépasser toute mesure ; et nous désa­
vouons formellement les conséquences désobligean­
tes qu’il vous a plu d’en tirer contre M. Faugère.
« Recevez, monsieur, l’assurance de notre par­
faite considération.

« Signé : L. Hachette et Cie. »
1. Les lettres écrites par feu M. Hachette à M. Faugère.

LA VÉRITÉ VRAIE

Je n’ajouterai rien à cette lettre; elle est telle
que je devais l’attendre de la loyauté des honorables
successeurs du si regrettable M. Hachette. M. Dau­
ban, qui l’a reçue, jugera sans doute indispensable
de la publier comme il a publié la première, et il
comprendra que s’il ne le faisait pas, l’opinion pu­
blique à laquelle il en appelle qualifierait son silence
de la manière la plus sévère.

Un de mes collègues, déplorant les attaques aux­
quelles je viens de répondre, et cherchant à les
expliquer, me disait l’autre jour qu’il avait appris
de bonne source qu’un grand grief de M. Dauban
était de croire que mon édition aurait eu pour effet,
en venant en concurrence avec la sienne, de nuire
à la réalisation de l’une de ses espérances. Cette
plainte inattendue ne me paraîtrait pas mieux fon­
dée que les autres, et cependant, quoique M. Dau­
ban m’ait «proclamé le Brutus des éditeurs1, » je
ne vous cacherai pas, mon cher ami, qu’elle n’a
pas laissé que de me toucher un peu. Je serais le
premier à regretter que les titres que M. Dauban
aurait acquis à une récompense honorifique fussent
méconnus ou amoindris autrement que par sa faute,
et il serait dans tous les cas injuste de mesurer son
mérite personnel à la valeur de son édition des
Mémoires de Mme Roland, encore moins à celle de
ses factums.
1. Page 12 du premier factum.

OU LETTRE A M. T

Je ne sais en effet et je cherche en vain ce que
M. Dauban a pu espérer recueillir de cette polémi­
que ; pour moi qui n’ai consenti à y entrer qu’à
mon corps défendant et avec la répugnance que l’on
éprouve à repousser certaines attaques, surtout
quand on a trop raison, j’y ai perdu un temps pré­
cieux, pris sur mes veilles. Je le regrette plus que je
ne puis vous le dire, et c’est au fond la seule chose
que je ne sois pas d’humeur à pardonner à un
homme qui n’était pas plus fondé à en appeler à
l’opinion qu’aux tribunaux, car il n’avait aucun
droit, légal ou moral, à invoquer.
P. F.

APPENDICE1
A

LA VÉRITÉ SUR MADAME

ROLAND

ET

SUR LES DEUX ÉDITIONS DE SES MÉMOIRES

PUBLIÉES

SIMULTANÉMENT.

La première édition de cette brochure, bien que tirée à
très-petit nombre, a déjà porté des fruits2.
Il paraît qu’en la lisant M. Faugère s’est souvenu tout
à coup3 qu’il y avait dans son édition des Mémoires deux
sortes d’exemplaires, les uns avec, les autres sans l’anec­
dote de l’atelier. Un journaliste se montre-t-il minutieu­
sement exigeant sous le rapport de l’exactitude? vite on
lui expédie un exemplaire pourvu de la scène de l’atelier;
laisse-t-il entrevoir des répugnances, des scrupules, au
nom de la décence publique? aussitôt il reçoit un exem­
plaire expurgé. Voilà certes une invention nouvelle, celle
d’une édition Janus, à deux visages, l’un purifié, l’autre
empoisonné, devant s’adapter à tous les goûts, sans qu’il
soit possible au premier abord, à l’œil le plus exercé, de
1. Voir page 36, ci-dessus.
2. Une brochure qui porte des fruits ! J’en fais mon compliment
à l’auteur.
3. Pourquoi l'aurais-je oublié, et qu’en sait l’ingénieux produc­
teur de la brochure fructifère ?

APPENDICE.

45

les distinguer : ils ont même taille, même teint, même
couverture, même nom.
Combien y a-t-il d’exemplaires avec l’anecdote? com­
bien sans l’anecdote? Mystère impénétrable1. On dit que
ces derniers se vendent sous le manteau ou sont distri­
bués aux gens délicats. Autrefois, quand on imprimait
un manuscrit, on commençait par donner à la masse des
lecteurs ce qu’elle pouvait lire sans inconvénients et sans
dangers, et on réservait une reproduction intégrale des
passages scabreux a un petit nombre de bibliophiles et
d’amateurs. Nous avons changé tout cela : maintenant,
c’est le public qui aura l’édition complète, intégrale, dont
avec fracas on a fait à M. Faugère un si grand mérite
dans certains journaux; ce sont les raffinés, les lecteurs
d’élite, qui recevront l’édition expurgée.
Mais peut-être l’édition — sans poison—se vend-elle....
Si M. Faugère voulait bien nous indiquer un signe exté­
rieur qui nous permît de la distinguer de l’autre sans
couper l’exemplaire, bien volontiers nous l’achèterions,
ne fût-ce qu’à titre de curiosité et peut-être de rareté
bibliographique. Quoi qu’il en coûte à notre modestie
de l’avouer, il est évident que notre brochure a été pour
quelque chose dans cette heureuse trouvaille, et qu’elle a
dû aider M. Faugère lui-même à la faire2. Il n’avait point
encore été question de ces exemplaires expurgés, tirés évi­
demment par l’imprimeur en même temps que les autres.
Notre brochure les a fait sortir du néant. Salut donc,
derniers-nés de scrupules tardifs3! Nous vous souhaitons
1........Et question puérile !...
2. Il est évident que tout ceci est inintelligible pour le lecteur, et
fort douteux que l’auteur se comprenne bien lui-même.
3. M. Dauban se flatte en effet : sa brochure publiée au com­
mencement d’octobre n’a pu être pour rien dans le tirage des exem-

46

APPENDICE.

la même chance qu’à vos aînés. Ils ont charmé les fanati­
ques d’exactitude, ils ont conquis les suffrages de la
presse, ils ont gagné les mondains et les païens. J’aime à
croire que leur fortune est faite, grâce à leur bon marché
modeste, grâce surtout à cette réputation d’exactitude
incomparable dont on a les dotés, non sans peine. Vous,
enfants du repentir et de l’édification, tournez-vous d’un
autre côté. Là, vous aurez de nouvelles entreprises à
tenter auprès des lecteurs timorés ; vous prendrez un air
contrit, vous parlerez avec horreur des scandales de vos
rivaux, vous vous recommanderez d’un ton patelin aux
dévotes, aux mères de famille, aux jeunes filles et aux
jeunes gens; vous leur apprendrez tout ce que vous avez
fait dans l’intérêt de la morale, ici en coupant, là en
ajoutant.... Et puis, quand vous vous rencontrerez avec
vos frères, eux partis de l’Orient et vous venus de l’Oc­
cident ; quand vous récapitulerez ensemble vos conquêtes,
il se trouvera qu’à vous tous vous avez conquis le monde,
oui le monde, ni plus ni moins, c’est-à-dire les païens
et les dévots, les curieux et les timorés, ceux que le scan­
dale attire et ceux qu’il repousse, et tous au même prix,
avec la même couverture! O industrie humaine! ô diplo­
matie 1 !... O Janus ! si ton temple n’était fermé, je croirais
que ces bons petits volumes en sont sortis; mais ils paci­
fieront le monde, ils parleront à chacun la langue qui doit
plaires qui a eu lieu en juillet, ni même dans l’envoi unique de
l’un de ces exemplaires qui ait été fait à un journaliste : ce journa­
liste, n’est autre qu’un publiciste et professeur célèbre qui écrit dans
le journal des Débats. L’exemplaire lui a été envoyé le 4 ou 5 octo­
bre, et je n’ai lu le factum de M. Dauban que le 19. Mais que
signifie cette confuse amplification? Et qu’en pense l’honorable
M. Saint-Marc Girardin, lui qui a tant d’esprit?
I. O pathos !...

APPENDICE.

47

lui plaire, ils rallieront à l’illustre héroïne les opinions,
les idées, les oppositions de goûts et de doctrines. Partez
donc vite, — et que le Dieu du Jour et de la Nuit, que le
dieu Bifrons vous soit propice !
C. A. Dauban.

P. S. — Nous avons vu Janus pudique, et constaté, sur
un exemplaire avec l’indication même fournie par M. Fau­
gère, la mutilation; mais, jusqu’à présent, il nous a été
impossible de nous en procurer chez le libraire où Yimpu­
dique seul se vend.

Au moment de mettre sous presse, nous recevons la
lettre suivante :
Paris, le 7 octobre 1864.

« Monsieur,
« Nous avons l’honneur de vous renvoyer, sous ce pli, l’exem­
plaire de votre brochure que vous avez bien voulu nous confier.
« Nous vous remercions de cette obligeante communication. Il ne
nous appartient point d’ailleurs de nous prononcer sur le fond du
débat, car notre maison est entièrement étrangère à la difficulté que
vous avez soulevée, et nous ne pouvons mieux définir notre situation
dans cette affaire qu’en vous disant que nous n’avons eu connais­
sance de l’édition de M. Plon qu’à l’époque où elle a été mise en
vente.
« Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de nos sentiments les
plus distingués.
« L. Hachette et G'. »

Nous remercions MM. Hachette de cette déclaration1, et
nous ne mettons pas en doute sa loyale véracité. Nous
1. On a vu plus haut (page 40) que cette déclaration n’est point
émanée de MM. Hachette et Gie, mais de celui des membres de la

48

APPENDICE.

comprenons leur empressement à dégager leur responsa­
bilité.
Mais, si nous ne nous trompons pas, cet empressement
même à protester de leur ignorance des faits que nous
avons rapportés, si honorable de la part de MM. Hachette,
équivaut àun désaveu des procédés dont nous nous sommes
cru en droit de nous plaindre publiquement. Il nous
semble donc que la cause est bien définitivement enten­
due — et jugée, par tout le monde’.
maison, qui, étant demeuré absolument étranger à ce qui s’était
passé, s’était, dans sa bonne foi, laissé un instant surprendre par
les assertions du factum qu’il venait de lire.
1. C’est-à-dire par l’auteur lui-même, excellent juge, comme on
a pu le voir, dans sa propre cause.
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