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Fait partie de Lettre de M. N.-J. Faure, médecin-oculiste de S. A. R. Mme la duchesse de Berry, à Madame de R***, attachée au service du Louis XVII
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LETTRE
DEM. N.-J. FAURE,
MÉDECIN-OCULISTE DE S. A. R. Mme. LA DUCHESSE
DE BERRY,
A MADAME DE R***,
ATTACHÉE AU SERVICE DE LOUIS XVII.
LETTRE
DE M. N.-J. FAURE,
Médecin-Oculiste de S. A. R. Mme. la Duchesse
de
Berry,
A MADAME DE R***,
ATTACHÉE AU SERVICE DE LOUIS XVII.
Paris, le Ier. Juin 1816.
Madame,
En mettant sous vos yeux un tableau fidèle de
la conduite de ma famille, dans cette époque fu
neste où tant de vertus célébrées s’avilirent, où
tant de vertus ignorées se montrèrent, je satisfais
à la fois le désir de vous être agréable en quelque
chose, et le sentiment d’amour filial qui charme
les souvenirs de mon cœur. Vous avez accueilli
avec quelque intérêt l’histoire d’une partie bien
orageuse de ma vie ; je vous prie de me conserver
un peu de ce même intérêt pour ce qui me reste
à vous faire entendre. J’aurai à peindre une ame
tendre et forte, courageuse dans le bien, inac-
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cessible à la peur comme à la corruption, pleine
d’humanité et de fermeté, ardente dans ses affec
tions, mais inflexible dans ses principes ; une ame
en un mot éminemment française, où la mienne a
puisé le peu qu’elle a de bon. Faite pour apprécier
la vertu, vous ne reléguerez point au rang des
fables l’image que j’en ai tracée. S’il arrivait jamais
que ces récits, entrepris pour vous obéir, tombassent
en d’autres mains, en réfléchissant à la pénétration
qui vous distingue, on ne croira jamais que j'aie
eu la sotte présomption d’altérer à vos yeux la
vérité. Vous connaissez d’ailleurs plusieurs per
sonnes de mon pays, et il ne vous serait pas dif
ficile d’opposer à des exagérations intéressées des
témoignages irrécusables.
Ma famille n’est pas noble par les titres ; mais
dans une longue suite de générations, on ne lui
a jamais disputé la noblesse des sentimens. Mon
père eut plus d’une occasion de faire ses preuves.
Vous n’ignorez pas lespetites vexations qui pesaient
autrefois sur la classe bourgeoise : avec la fierté
que donne l’amour de ce qui est juste, il dut avoir
beaucoup à souffrir. La révolution le trouva dans
un état d’aigreur et de colère sourde, comme tous
les plébéiens qui se sentaient avilis. Il prit cepen
dant plaisir à se venger de ses persécuteurs, mais
ce fut en les protégeant. S’il mettait quelque dis
tinction entre le petit nombre des nobles qui
l’avaient humainement traité, et ceux dont il avait
à se plaindre, ce n’était point une distinction dans
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les bienfaits, mais dans les sentimens : il servait
les uns par reconnaissance, et les autres par un
légitime orgueil. Les révolutionnaires lui faisaient
horreur et pitié; il voyait en frémissant la stupi
dité souiller l’ouvrage du génie , et les hommes
qui avaient creusé un abîme sous les pas de leurs
ennemis, se perdre eux-mêmes dans cet abîme.
La mort du Roi surtout le remplissait d’indigna
tion; jamais il n’y reportait sa pensée sans verser
des larmes amères : il avait su lire dans ce cœur
royal, tout rempli d’amour pour ses peuples,
d’où auraient découlé sur eux tant de prospérités,
si des mains impies n’en avaient tari la source.
J’étais bien jeune alors : il me parlait de cette mort,
comme si j’eusse pu la venger. Et peut-être faut-il
dater de cette époque l’invincible haine que je
porte aux tyrans. J’avoue qu’il embrassait dans
une commune réprobation et les monstres qu’un
déplorable fanatisme avait portés à souiller leurs
mains de ce sang précieux , et les cœurs arides
qui n’avaient pas trouvé en eux une étincelle d’au
dace pour le défendre.
Mon père s’était acquis une grande réputation
dans l’art de guérir ; et comme les brigands les
plus forcenés tiennent à la vie, il savait profiter de
son ascendant sur eux en faveur de leurs victimes.
Dans les temps de la terreur ( vous n’aurez pas
oublié celle époque), il ne se rendait jamais chez
ses malades que bien armé. Cet accoutrement
militaire dans un docteur prêtait à la plaisanterie;
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mais mon père n’était pas de ceux qu’un bon mot
peut détourner d’une bonne action. Les puissans
du jour avaient à la fois pour lui du respect et de
la crainte, et ce dernier sentiment lui valut quel
quefois des succès que la persuasion toute seule
n’aurait pu lui faire obtenir.
Ce fut l’époque où il commença à me confier
des armes. Nourri au sein des troubles et des
guerres civiles, je devais m’accoutumer de bonne
heure à repousser le danger. Mon père m’exhor
tait sans cesse à ne faire jamais d’offense, mais à
n’en supporter jamais. Les occasions de mettre ses
leçons en pratique ne manquèrent point à ma jeu
nesse; mais cette humeur belliqueuse tomba avec
les circonstances qui l’avaient fait naître, et depuis
que les lois ont repris quelqu’empire, je ne sais
plus qu’obéir. J’abuserais de votre indulgence ,
Madame , en insistant sur des détails qui n’ont
guère de prix qu’aux yeux du narrateur.
Il vint un moment de crise.Les deux partis étaient
en présence. Mon père s’était mis en route pour
se joindre aux royalistes; il s’égara. Un de ses amis
voulut lui faire comprendre le danger ; mais il
parlait à un homme qui savait qu’on ne donne
jamais plus de hardiesse aux lâches qu’en pa
raissant les craindre. Puisque j’ai choisi cette route,
dit-il, je ne reculerai pas. Il arme ses pistolets,
prend son fusil à deux coups, prêt à faire feu, passe
à six pas des terroristes avec un regard fier et
une contenance assurée, et va tranquillement se
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réunir aux siens. Ce même jour , j’allai rejoindre
mon père. C’est le seul de ma vie où j’aie connu
la peur : plus de trente pistolets étaient ajustés
sur moi, et je n’avais pour armes qu’un méchant
couteau de chasse. En me voyant arriver, mon
père me demanda pourquoi je venais sans mon
fusil. Je lui répondis que j’allais le chercher... Les
chefs ne voulaient point consentir à ce départ, de
peur qu’on me désarmât. Au moins, leur dis-je,
j’en tuerai deux. On voulait que mon père sortît
des rangs pour soigner les blessés; mais il répondit
au commandant qu’il visait juste, qu’il abattrait
les chefs, et que d’ailleurs, à l’heure du danger, les
hommes de coeur ne se cachaient pas dans un hô
pital. Le lendemain, il eut ordre de ne point quitter
la maison de M. de la Ptigaudie, aujourd’huiMembre
de la Chambre des Députés. Nous y restâmes jusqu’à
ce que tout fut apaisé, et sans avoir besoin de
couper ni bras ni jambes.
La maison de mon père était l’asile de tous les
proscrits; ma bonne mère veillait souvent seule
aux soins du ménage et à leur sûreté. J’étais du
secret, et fier d’en être; et je me sentais capable
de tout souffrir plutôt que de le révéler. Entre
plusieurs personnages qui n’eurent pas à se re
pentir de s’être confiés à sa loyauté, j’en citerai un
dont le nom n’est pas resté dans mon souvenir ,
mais qui doit être maintenant à la Cour, s’il vit
encore. Il s’était sauvé au 10 août. Nous le ren
contrâmes en venant de Bordeaux, au temps de la
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disette. La maîtresse de l’hôtel où nous descen
dîmes, entre Libourne et Périgueux, nous dit qu’un
Citoyen demandait la permission de souper à la
même table que nous. Nous n’étions pas seuls; un
des plus hideux partisans de la terreur s’y trouvait
aussi. Pendant le repas, l’étranger adressa parti
culièrement la parole à cet homme : il se disait
chargé comme lui d’affaires du Gouvernement.
Mon père était silencieux; mais après le souper, il
suivit l’étranger jusquesdans sa chambre, toujours
sans dire mot. A la fin, il rompit le silence. Je me
suis aperçu, Monsieur, que vous êtes un émigré.
Prenez confiance en moi, je vous serai utile. Voici
mon adresse, nous émigrerons peut-être en semble.
Et moi, répondit l’étranger, je vous dénoncerai
comme ayant le projet d’émigrer. Inquiet de l’ab
sence de mon père, j’arrivai dans la chambre au
moment où il mettait sa main sous son habit,
comme pour prendre une arme. Monsieur, dit-il
à l’inconnu, si je vous croyais cette intention,
vous ne sortiriez pas d’ici : je ne vous demande
pas votre secret; mais songez que je vous attends.
Sept ou huit jours après, l’inconnu vint chez nous,
où il passa quelques mois. Mon père, par une
adresse dont peu de gens s’aviseraient, lui fit ob
tenir un passeport en règle. Quelque temps après,
nous reçûmes deux lettres, dont une nous annon
çait que les pilules avaient opéré une guérison
complète. Ces deux lettres, que nous avons tou
jours conservées, sont signées Michelain.
(9)
Un M. Lafaye de la Martignie, à peu près vers
la même époque, pour prix des services que mon
père lui avait rendus , lui offrit son argenterie.
Le refus de mon père étonnera bien des gens, qui
ne l’avoueront pas ; mais il ne m’étonna point : je
savais qu’à ses yeux la plus grande richesse était
une conscience pure, et il sait aussi que l’héritage
le plus précieux pour moi, c’est l’exemple de sa
vie. Vers ce même temps, il ne craignit point de
se rendre caution du marquis de Gontaut, pour
le préserver de la réclusion , ni de s’exposer aux
plus grands dangers pour sauver des papiers qui
compromettaient la vie et la fortune de MM. de la
Roche-Aimont.
Je me souviens qu’il me disait un jour : On m’en
gage fort à acheter des domaines d’émigrés; mais,
mon ami, la dépouillé du malheureux ne profite
point, et j’aime mieux te laisser un nom irrépro
chable. Quels sentimens héroïques ! s’écria un gen
tilhomme témoin de cet entretien. Quelque temps
après, cet admirateur de l’héroïsme acheta un ci
metière, dont il a fait un très-beau jardin.
M. de Mandavy, dont la belle-fille habite aujour
d’hui la capitale, fut blessé dans une émeute po
pulaire. Mon père fut le seul médecin qui osa lui
donner du secours; il accourut, se mit à côté de la
chaise à porteurs : mille pierres furent lancées, sang
qu’il abandonnât son poste. Comme l’on passait
sur un pont, la populace voulut jeter le blessé
dans la rivière; mon père le retint à deux fois
(
)
10
de toutes ses forces : on lui portait un coup de
sabre, qui fut adroitement paré par un de ces
mêmes séditieux. Mon père alla le remercier le
lendemain, pour la vie qu’il lui avait conservée, et
plus tard il nè négligea point l’occasion de lui ren
dre service. Enfin, l’espérance des brigands se vit
déçue; et, grâces aux soins de mon père et au dé
vouement sans bornes d’une belle-fille, qui ne crai
gnit pas de donner à cette époque comme tou
jours l’exemple de tous les nobles sentimens, le
blessé fut guéri, et s’échappa malgré les faction
naires qui étaient à sa porte. Cependant mon père
continua ses visites, comme si le malade eût tou
jours été dans son lit. Plus lard, un faux ami livra
la victime à ses bourreaux. Mon père était absent
alors; nous lui expédiâmes un messager, pour l’en
gager à venir encore une fois au secours de ce Mon
sieur; il n’était plus temps.
Je pourrais citer une foule de traits dont le
moindre ferait honneur à l’âme la plus héroïque.
On l’a vu, par exemple, provoqué sur la voie pu
blique par un brigand de ces temps, dont les tri
bunaux firent quelque temps après justice, accepter
le défi, tirer de sang froid à la courte-paille à qui
brûlerait la cervelle à l’autre, et faire grâce de la
vie à l’assassin; on l’a vu disposer sa maison comme
un fort, résolu à se faire sauter plutôt que de se
laisser conduire à l’échafaud. Il ne sollicita jamais
aucun emploi; il refusa ceux qui lui étaient offerts :
seulement, lorsque l’hopitalfut sans ressources, il
( 11 )
donna ses soins aux malades, mais sans rétribution.
Appelé dans la maison de réclusion, il ne se borna
point aux secours de l’art, et les dominateurs du
temps le menacèrent de payer cet accroissement
de zèle comme ils avaient coutume de payer tout
ce qui était juste et bon : son sang froid et sa bonne
fortune le garantirent. J’ai lu Plutarque, et mon
ame s’est agrandie à ses récits; mais toutes les
grandes actions ne sont pas dans Plutarque ; et il
n’a manqué à tel homme que le sort condamne à
vivre et mourir dans l’oubli, qu’un théâtre plus
vaste et un historien fidèle.
De ces douze années célèbres dans les fastes de
l’Europe autant que dans nos fastes, où la gloire
ne se montra qu’avec des chaînes, j’en passai six
dans l’exil : je le méritais; j’avais tenté de renver
ser l’odieux colosse que d’indignes Français élevè
rent au-dessus de nos têtes; je l’avais tenté en vain;
et, dans la guerre civile surtout, le vaincu a tort.
Des hommes comme il y en a tant taxèrent mon
dévouement de folie; mon père seul, qui le paya
pourtant si cher, l’appela de son vrai nom : il me
remercia du courage qu’il m’avait inspiré. Tendre,
mais surtout vertueux père ! nos âmes étaient à
l’unisson : sa pensée était la mienne; comme moi,
il méprisait ces talens mercenaires qui ne deman
dent qu’un acheteur généreux; comme moi, ses
regards lisaient dans la postérité le châtiment des
hommes qui ont donné le change à nos vœux par
une monarchie adultère, comme si l’oppression du
peuple expiait l’assassinat du Roi ! Puissent nos.
( 12 )
pressentimens être prophétiques, et la justice n’être
plus un vain nom !
L’exercice de la médecine conduit naturellement
à la connaissance des hommes. Est-ce un dédom
magement, est-ce un surcroît de peine? Démêler
parmi leur faux dévouement et leurs protestations
hypocrites, et leur chaleur dans un parti, et toutes
leurs amitiés et toutes leurs aversions, ce sentiment
hideux, ce sentiment unique, l’amour de l’or, estce un prix bien désirable de nos travaux? Oh ! com
bien l’on porte envie à ces débonnaires spectateurs
qui voient passer devant eux l’interminable cortège
des faux visages, sans soupçonner le naturel, et qui,
dans leur crédulité profonde, prennent des satur
nales pour des solennités! Mais où trouver la cause
de cette longue erreur? Les hommes sont dans la
main des gouvernemens, et pour les rendre bons,
il n’y a qu’une marche à suivre : je laisse à d’autres
le soin de la tracer.
Je ne passerai point à vos yeux pour un exemple
de la corruption dont je me plains, en vous expri
mant ici de nouveau la surprise, je dirai presque
le mécontentement que vous m’avez entendu vous
témoigner plus d’une fois sur le peu de succès de
la seule demande que j’aie adressée jamais à l’au
torité. Après avoir sauvé en 1809 les prisonniers
espagnols et mes concitoyens des ravages d’une
fièvre contagieuse, peut-être avais-je quelque droit
à une distinction; je la désirais pour moi, comme je
l’aurais désirée pour un autre, s’il eût rendu les
mêmes services que moi. Vous savez qu’il est des
(13 )
récompenses qu’on peut solliciter hautement, et
l’honneur avoue toutes les démarches qu’on a faites
pour l’honneur. Quoi! me suis-je dit plus d’une
fois, Bonaparte lui-même, pour prix de mon zèle,
a levé ma surveillance, Bonaparte m’a fait offrir
des récompenses pécuniaires que j’ai refusées, et
lorsque, cédant à l’intérêt que me témoignent les
députations de plusieurs départemens, je me laisse
persuader d’aller au-devant d’un prix qui peut-être
aurait dû venir au-devant de moi, ce sont des pro
messes vagues, de vains subterfuges que j’obtiens
pour toute réponse ! Mes services, dit-on, sont trop
anciens! C’est-à-dire que la reconnaissance pu
blique a la mémoire courte. J’espère que plus tard
la nation espagnole se souviendra qu’un Français,
du milieu de son exil, et sortant à peine des fers
de l’oppresseur commun, osa voler au secours des
enfans qu’elle croyait perdus pour elle, et brava
mille fois la mort pour les lui conserver. Oh ! que
ne s’offre-t-il à moi ce jeune espagnol qui, pour se
procurer quelques secours, avait vendu son man
teau à vil prix ! il se souviendrait qu’un Français
monté sur un cheval fougueux, précipita sa course
pour atteindre l’infâme acheteur, lui arracha sa
dépouille, en lui rendant la somme qu’il avait payée,
et courut vers le prisonnier malheureux, qu’il revê
tit de son manteau.
Si j’entreprenais mon panégyrique, je ne man
querais pas de rappeler ici mon aventure de Magdebourg. Vous savez, Madame, quel noble courti-
( 14)
san de Bonaparte voulut m’y faire fusiller; il
trouvait le moyen bon pour plaire à son maître,
que plus tard il a outragé, que plus tard il a flatté,
que plus lard........ Mais il est honteux d’abaisser
ses regards sur ces âmes serviles.
Je passe à l’époque du débarquement de Bona
parte .
Aussitôt que la nouvelle de ce débarquement
fut certaine, mon père courut s’engager comme
volontaire royal; et craignant qu’on ne lui opposât
son âge, il se rajeunit d’une douzaine d’années :
c’est la coquetterie du patriotisme. A celte époque,
un officier à la demi-solde lui présenta une violette,
en lui demandant avec malignité si on ne la verrait
pas bientôt à sa boutonnière. Je ne me permettrai
point,lui répondit mon père, d’observations offen
santes sur ceux qui porteront cette fleur ; mais mal
heur à qui voudra me contraindre à la porter!
Cependant, bien convaincu des ravages que les
débordemens populaires sèment autour d’eux, il
ne perdait pas une occasion de s’opposer aux fédé
rés ; et pendant qu’à Périgueux il leur faisait bonne
guerre, son frère, curé à trois lieues de là, chantait
le Domine salvum fac Regem, comme si Bonaparte
n’était point à Paris. Mon oncle est un ecclésias
tique d’un caractère doux et pacifique : ses mal
heurs, son long exil semblaient devoir ajouter à sa
timidité naturelle; mais la religion prête à ces âmes
timides une force inconnue, et la mort ne fait ja
mais horreur à qui sait faire un bon emploi de la vie.
( 15 )
À cette époque comme à l’époque de la terreur,
dont elle était la trop fidèle image , mon père saisit
avidement l’occasion d’arracher à la tyrannie quel
ques victimes. M. Sansillon de Mainsignac, gardedu-corps, marié à Versailles ( je tiens ce fait de
M. de Sansillon lui-même), poursuivi par des sup
pôts de Bonaparte, trouva un asile chez mon
père. M. Doulerich, alors lieutenant de la gendar
merie de Périgueux, ancien émigré et serviteur
zélé du Roi, trois ou quatre jours après le retour
du tyran, fut insulté par plusieurs officiers à la
demi-solde -, il les culbuta, et foula aux pieds leur
croix d’honneur à l’effigie de Bonaparte. Sa perte
était jurée; mon père l’avertit, prit des armes pour
l’accompagner dans sa fuite, le confia à des amis
sûrs qui, d’asile en asile, le conduisirent jusqu’à
Bordeaux, où il trouva la récompense de son dé
vouement. De retour à Paris, il donna plusieurs
notes sur la conduite exemplaire de mon père dans
ces temps de funeste mémoire. Mon père en appel
lerait à son témoignage; et je sais qu’il lui serait
favorable, si le témoignage d’une conscience pure
n’était pas d’un autre prix que celui des hommes.
Quand on a pour soi un tel auxiliaire, on se console
d’être oublié.
Les sentimens de mon père étaient les miens; s’il
y eut quelque différence dans leur manifestation,
c’est que, placé plus près du foyer, je voyais mieux
les choses; car mon état me donne la facilité de
voir des hommes de tous les partis; et mon carac-
( 16 )
tere connu, incapable de trahir en rien la confiance,
me met à même de pouvoir peser mieux que
tout autre les chances des événemens. Je visitais
souvent Mme. de Lasalle, belle-soeur du gouverneur
de la Martinique. Depuis long-temps elle m’enten
dait dire que l’on trahissait le Roi, et riait de mes
présages. Le 5 mars, je la vis d’une gaîté folle : nous
avions cause gagnée ; Bonaparte se livrait luimême. J’étais loin de partager sa confiance. Qu’on
fasse partir la maison militaire du Roi en poste, lui
disais-je, ou la France est perdue. Les mêmes per
sonnes qui se réjouissaient d’avance de l’arrestation
ou du supplice de Bonaparte, me demandaient si
l’on ne me verrait pas dans le rang des volontaires
royaux. A quoi bon, leur répondais-je, s’il est ar
rêté ou mort? Ne doutant plus de la guerre civile,
je préparai mes armes en silence, pour vendre au
moins ma vie, si l’on osait m’attaquer.
Vous avez lu mon Mémoire, Madame; j’aurais
pu le charger de bien des faits qu’une délicatesse
que vous apprécierez mieux que personne, m’a
fait supprimer. J’aurais pu dire, par exemple,
qu’en agissant pour Moreau, j’agissais pour les Polignac, les Pichegru, et tant d’autres enveloppés
dans la même infortune; qu’à cette époque, il pas
sait pour certain que le comte d’Artois était caché
à Paris chez l’ambassadeur d’Autriche ; j’aurais pu
ajouter que, plus tard, auprès des hommes de ce
temps, au milieu des éclats de leur popularité afri
caine, la simplicité, d’un langage plus pur n’aurait
(17 )
fait que hâter ma perte par le contraste. Aussi,
lorsque, dans mon premier interrogatoire, il m’é
chappa ces mots que les commissaires voulurent
bien ne pas écrire : L'assassin du duc d’Enghien
il est pas fait pour commander aux Français, le vé
ritable sentiment qui m’avait inspiré une si grande
entreprise m’échappait malgré moi. Il est aisé de
juger que le même sentiment m’inspirait encore,
lorsque, dans mon second interrogatoire, je dis ces
mots remarquables: Au surplus, faites-moi fusiller,
et qu’il rien soit plus parlé. Si f en ai le pouvoir, j’é
crirai moi-même à Bonaparte de venir me voir mou
rir; je mourrai sans reproche, comme il ne mourra
jamais(1). Mais ayant toujours méprisé les flatteurs,
j’ai voulu éviter de le paraître.
J’oserai le dire, Madame, si j’avais pensé qu’il
fût possible à mes compatriotes de supporter ce
régime vigoureux d’une liberté pleine et entière,
et sans licence , je n’aurais pas hésité un moment,
et la patrie aurait eu plus que mes vœux , elie
aurait eu mon sang. Mais il n’y a qu’un insensé
qui ne s’aperçoive point qu’à des estomacs faibles
il faut des alimens légers. Il s’ensuit que l’arbi
traire ne nous convient pas plus que la république.
Nous sommes corrompus, mais éclairés; les grandes
vertus sont loin de nous , mais on aurait peine à
nous faire adopter de grandes erreurs. Un ancien
(1) Voyez mes Mémoires Encore du Bonaparte, second in
terrogatoire , page 21.
2
( 18 )
a dit que l’opinion est la reine du monde : c’est une
vérité qui trouve ici plus que jamais son application.
Quant à moi, voici bien ma profession de foi
politique, et l’on n’a pas à craindre que je la dé
mente jamais. La loi d’abord : elle est la souveraine
du Roi comme du sujet; un Roi qui ne gouverne
que par elle ; une représentation sage et vraiment
française ; plus de paresseux gorgés d’or aux dépens
des hommes laborieux; et dût-on me taxer de phi
losophisme, un peu de philosophie dans les actes du
Gouvernement, puisqu’enfin il y a quelques lu
mières dans les esprits. Par ces moyens, les peuples
seront heureux, et les Rois seront adorés. C’est un
langage dont telles personnes que je connais, trèsestimables d’ailleurs, se trouveraient offensées : elles
me demanderaient si les vertus du Roi ne sont pas à
mes yeux la meilleure garantie ; et je ne manque
rais pas de leur répondre que la garantie doit être
permanente , et que malheureusement les Rois
sont mortels , et les bons Rois plus que les autres.
Elles attribueraient peut-être à un chagrin secret
des opinions qui me paraissent à moi si simples et
si naturelles. C’est ainsi qu’en i8i5, lorsque je
prédisais que le ministère d’alors était la ruine du
trône, on me répondait que je parlerais autre
ment si ce ministère m’eut accordé la croix de la
Légion d’honneur. Voilà, Madame, ce que vous
ne direz point, j’en suis certain : je sais distinguer
le Souverain du courtisan, et mes principes se
raient bien méprisables , s’ils tenaient à un dégoût
passager. Que les sollicitations pressantes et réi-
il
( 19 )
térées des députés de trois départemens soient
restées sans effet, que l’honorable témoignage de
MM. de Saint-Astier, de Boisseulh, de Rastignac,
Maine de Biran , etc., qui connaissent ma famille
et moi comme ils se connaissent eux-mêmes, ne
m’aient valu des dispensateurs de la fortune qu’un
dédaigneux silence, que l’on ait compté pour
rien et le dévouement de mes jeunes années , et
les longues persécutions que j’ai éprouvées, et le
désintéressement dont j’ai fourni si souvent des
preuves, je suis bien loin d’en accuser le Souverain.
Les infortunes de son auguste famille furent ma pre
mière et ma plus constante douleur. J’obéirai fidèle
ment aux lois de mon pays. S’il arrivait jamais qu’on
en dénaturât l’esprit, et que l’on substituât le langage
des passions à leur langage auguste, je m’éloignerais,
mais je ne trahirais point mes sermens; j’aimerais
mieux perdre une patrie, que l’estime de moi-même.
On pourra trouver étrange ces confessions po
litiques d'un médecin. Il faut, dira tel railleur,
que ses malades ne soient pas exigeans. D’autres
me reprocheront d’entretenir le public d’une vieille
aventure, comme si Paris n’en fournissait pas tous
les jours de plus piquantes. Quelques-uns m’ont déjà
taxé d’ingratitude envers celui qui épargna ma vie.
Voilà bien le mot du bon La Fontaine vérifié :
Est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père, (1)
(1) Tout n’est pourtant pas amertume dans mes relations.
Voici une lettre bien simple , bien amicale, bien faite poyr
(20 )
Chacun aura pourtant la solution qu’il demande.
Je répondrai au premier par le détail de ma jour
née. Si jamais un malheureux implora mon secours
en vain , si je sacrifiai jamais ses droits au soin de
me bâtir une fastueuse renommée, si je n’ai pas
moi-même volé au devant de lui avec plus d’ar
deur que lui au devant de moi, j’ai tort. Je réme dédommager d’une censure injuste ; elle est d’un des
plus respectables hommes de lettres de l’Allemagne. On ap
préciera les motifs qui m’empêchent de le nommer.
« Le 16 Avril 1816.
« Monsieur,
» Je ne saurais vous exprimer l’extrême plaisir avec
« lequel j’ai reçu et dévoré l’ouvrage charmant dans lequel
» vous donnez au public une esquisse de votre vie , plus re» marquable dans l’espace de peu d’années, que celle de mille
» vieillards , remarquable par le zèle ardent pour- la vertu
» qui, sous le règne de la tyrannie la plus atroce , ne pouvait
» pas manquer de vous attirer des désastres. Que la vie serait
» pleine de charmes , si ces mêmes sentimens régnaient dans
» tous les cœurs! Que votre patrie serait heureuse et l’aurait
» été toujours, siavecces maximeselle s’était munie contre les
m séductions et les menaces de la tyrannie !
» Mais quelque grand plaisir que vous m’ayez causé, néan» moins il aurait été plus grand, si notre ouvrage avait été
» accompagné d’une seule ligne de votre main qui m’eût
« communiqué votre adresse. J’avoue que pour un si long
» silence , je puis avoir mérité quelque châtiment. Cepen» dant,lorsque je reçus votre dernière, j’étais extrêmement
» occupé à l’arrangement d’un acte solennel dans notre col» lége. Le jour même de l’acte étant le jour de la rentrée de
(21 )
pondrai au second qu’il est des choses qui ne
vieillissent pas, et il n’entendra peut être point
ma réponse. Je répondrai au dernier que je me
suis acquitté envers Bonaparte , en étouffant dans
mon coeur le désir de venger mon pays, depuis
le bienfait, sans doute nécessaire à ses vues , que
j’avais reçu de 1 ni. Un reproche plus affligeant
» Bonaparte à Paris , je n’osai plus vous écrire , de peur de
» vous compromettre , sachant que dès lors tout commerce
» épistolaire devait rentrer sous contrôle des satellites du
» despote. Je doutais même que vous resteriez à Paris.
» Après que les choses avaient changé de nouveau , je ne
» savais plus où vous trouver ; c’est précisément où j’en suis
» encore. J’ai pensé d’adresser celte lettre à votre libraire ,
» qui peut-être saurait vous démêler dans cette foule innom» brable où j’aurais peur de me perdre moi même. Mais
» comme il n’est pas vraisemblable qu’il sache où vous
» trouver , il faudra pourtant que je risque d’envoyer la
» lettre sous votre ancienne adresse. Voilà mes excuses. Au
» reste , je vous promets de vous répondre très-promp» tement , si vous voulez bien m’honorer encore de vos
» lettres , pourvu que vous ajoutiez seulement votre adresse.
» Je suis très-sensible à l’honorable mention que dans
» votre ouvrage vous faites de ma personne ; et ni moi , ni
» ma femme et mes enfans , nous n’oublierons jamais les
» douceurs et les consolations de votre compagnie dans un
» temps plein de désagrémens et même d’horreurs. Enfin ,
» brave ami, je souhaite plutôt que je ne crois que désor» mais votre nation restera tranquille, ou bien qu’elle s’avisera
» de l’être ; et comme dans votre dernière vous aviez si bien
« prédit les bouleversemens de l’année passée , je voudrais.
» bien apprendre ce que vous attendez de l’avenir, etc, «
( 23 )
pour moi serait celui de charlatanisme, puisqu’il
n’est pas de vice qui contraste davantage avec
mon caractère connu. Si l’on est charlatan pour
étendre son art, pour offrir au public les fruits
de ses veilles; si l’on est charlatan quand on
n’avance pas un fait qu’on ne prouve, qu’on n’ex
pose pas une théorie sans l’appuyer par de nom
breuses expériences; si l’on est charlatan quand,
au lieu de ces malades opulens trop souvent effa
rouchés par la douleur, et toujours disposés à
grossir le mal le plus léger, on ne cite que des
malades pauvres, obscurs, qui ont fait de la pa
tience un long apprentissage ; quand ce n’est point
dans les palais, mais dans le fond des hôpitaux,
que l’on place le théâtre de ses succès, on n’est
pas charlatan alors ; on se rend témoignage à soimême pour le bien de l’humanité.
Voilà, Madame, une lettre bien longue; et
peut-être est-ce une chose ridicule à moi de
trancher du Romain avec une aimable Française ;
mais je l’ai accoutumée à ma sauvage humeur et
à mes patriotiques boutades, puisqu’elle a eu la
bonté de lire mes mémoires avec quelque intérêt.
Les senti mens que ma lettre exprime, et dont je
la fais juge, ne sont pas ceux de tout le monde.
Il est possible qu’ils trouvent plus de contradic
teurs que d’approbateurs , car les partis ne vous
tiennent aucun compte de ce que vous avez de
commun avec eux; mais ils censurent avec aigreur
ce que vous avez de contraire. Du moins ne pour-
( 23 )
ront-ils s’empêcher de rendre justice à ma franchise,
même ceux qui, ayant été successivement exagérés
dans tous les partis , seront sans doute moins indulgens que d’autres. Il est dans les événemens de
ma vie , surtout dans celui qui est l’objet de ces
mémoires, telle circonstance qui, adroitement
interprétée , aurait pu me servir beaucoup : mais
demander ma récompense, c’est en quelque sorte
conclure un marché; et bon ou mauvais, avan
tageux ou onéreux , tout marché dégrade un acte
de vertu, en lui ôtant le désintéressement.
Pour exercer votre patience, je prends la liberté
de joindre à ceci la copie des apostilles qui accom
pagnaient la demande que MM. les Députés de la
Haute-Vienne et de la Dordogne m’engagèrent à
adresser à M. l’abbé de Montesquiou; j’y joins
d’autres pièces pour mieux vous prouver mes droits.
APOSTILLES.
« Les membres de la Chambre des Députés pour le dépar» tement de la Dordogne, soussignés, verraient avec plaisir
» que M. Faure, leur compatriote, obtînt la grâce qu’il sol» licite de Son Excellence, comme une récompense de ses
» travaux, de ses succès et de son désintéressement dans
l’exercice de la médecine et de la chirurgie.
» Paris, le 23 août 1814.
» Signes, Chillaud-Larigaudie, le baron de Malet,
» Maine de Biran, MeYnard. »
« La députation dela Haute-Vienne réunit ses sollicitations
» à celles de ses collègues de la Dordogne, pour engager Son
( 24 )
» Excellence le Ministre de l'Intérieur à faire accorder par
» S. M. la décoration demandée à juste titre par le pétition—
» naire.
»> Nous avons l’honneur d’assurer Son Excellence que notre
» entier département verra avec la plus grande satisfaction
» qu’il soit accordé une récompense aussi honorable , parce
» que chacun se plaît à rappeler les services importans du
» pétitionnaire, son dévouement et son noble désintéresse» ment dans un moment aussi pénible pourla Haute-Vienne,
» que le passage des prisonniers espagnols.
» Signés, Guinaud, Dumas, Soubrebeau. »
A. B. Je ne vis point l’apostille des Députés de la Corrèze.
Lettre du Ministre de l'Intérieur a M. de M.......,
officier supérieur attaché à la première division du
gouvernement de Paris.
Paris, le 4 septembre 1816.
Monsieur, vous avez marqué de l’intérêt pour M. N.-J.
Faure, médecin-oculiste de Paris, qui sollicite l’admission
dans la Légion d’honneur.
La durée de ses services n’est pas nettement établie. La
première demande , faite en 1814., et qui portait en original
des apostilles mises par trois députations, ne s'est pas retrou
vée. M. M aine de Biran pourrait, au défaut des autres, re
nouveler sa recommandation. Le dévouement d’un médecin
qui se consacre à arrêter une épidémie, tout louable qu’il est,
n’est pas de ces services extraordinaires qui peuvent motiver
une exception. Un des traits de sa vie qui l’honore le plus , et
dont je crois que vous avez connaissance, a été passé par lui
sous silence. Enfin , il serait bon de joindre à son dossier un
exemplaire du Mémoire qu’il a publié, et qui se rattache à
quelque événemens politiques.
Ne connaissant pas l’adresse de M. Faure , je vous prie de
(25)
l’inviter à fortifier sa cause par un état de services circons
tancié et justifié par pièces ; en quelle année était-il médecin
en chef de l’hôpital de Klosterberg à Magdebourg? depuis
quand rendait-il des services publics aux hôpitaux et aux ar
mées, etc.? Je vous engage aussi, Monsieur, à détailler tous les
traits qui honorent la vie politique de votre protégé. Un té
moignage tel que le vôtre ne peut qu’ajouter infiniment de
poids à sa demande.
Agréez, Monsieur, etc.
Pour Son Excellence, et par ordre :
Le secrélaire-géhéral du ministère,
Signé, Paulinier de Fontenille.
Réponse.
A Son Excellence le Ministre de l'Intérieur.
Monseigneur ,
Lorsque j’eus l’honneur de présenter à V. Exe. un Mé
moire pour obtenir la croix d’honneur, que deux députations
avaient demandée avec instance pour moi, vous daignâtes me
répondre que vous examineriez mes titres. J’avouerai qu’ils
pourront paraître incomplets, si on les compte par les années.
Mais pour être renfermées dans un moindre espace, les ac
tions d’éclat ne perdent point de leur prix; j’ose donc récla
mer de V. Exc. ce prix long-temps attendu , et qui fut promis
à d’honorables sollicitations. Je me sens enhardi à cette de
mande, aujourd’hui qu’elle a pour garant auprès de vous un
si respectable témoignage.
Dans ma première demande, je n’ai voulu faire mention que
de mon dévouement pour les prisonniers espagnols; c’est que
le succès l’avait couronné. Lorsqu’en 1804 j’osai, seul, à peine
sorti de l’enfance, sans force et sans appui, attaquer au mi
lieu de ses pompes impies le bourreau d’un grand Prince, que
fis-je autre chose que lui révéler notre avilissement, et lui ap-
(26)
prendre qu’il n’y avait plus en France que des enfans qui
sussent le braver? Ainsi,moins fier d’avoir tenté que honteux
d’avoir tenté en vain , j’aurais voulu me cacher à moi-même
que j’avais fourni au tyran une occasion de paraître généreux.
Le zèle que je prodiguai depuis à des prisonniers d’une nation
étrangère avait au moins autant pour objet de relever ma
nation à leurs yeux, que de rendre hommage à leur résistance :
je ne voulais pas seulement honorer leur vertu, je voulais
qu’ils pussent croire à la nôtre.
Dès ce moment je consacrai ma vie aux infortunés. En
1811 , comme je passais par Magdebourg pour me rendre en
Russie, on m’offrit la place de médecin en chef de l’hôpital
militaire de Klosterberg ; je l’acceptai dans l’espérance de
faire quelque bien. J’ose dire que tout changea bientôt de
face : les brigandages disparurent, les guérisons furent plus
fréquentes, les convalescences moins équivoques et moins
longues; ce n’est pas que j’eusse plus de talent qu’un autre,
mais j’étais peut-être plus homme de bien. Je recueillais déjà
le prix le plus doux de mon zèle, lorsqu’il plut à l’un des plus
zélés serviteurs de Bonaparte de trouver mauvais que je répa
rasse de mon côté une partie des maux que l’ambition faisait
de l’autre. Cet homme n’avait pas oublié l’affaire du Champde-Mars; il parla de me faire fusiller. L’estime et la bienveil
lance des premières autorités me vengèrent de son injustice.
Je prie V. Exc. de vouloir bien jeter un coup d’œil sur les
certificats qu’elles m’accordèrent dans celte occasion ; ils sont
joints à mon Mémoire ( IIe. note, page 66 ).
Il est d’autres certificats qui ne sont point imprimés dans
ce Mémoire. J’eus l’honneur de vous en remettre une copie,
dont je garantis l’exactitude; et j’offre de déposer les pièces
originales dans vos bureaux , si vous me faites l’honneur de
me les demander. V. Exc. remarquera parmi ces nouveaux
certificats celui qui m’a été délivré en dernier lieu par le maire
de Périgueux, ma ville natale. Ce magistrat donne à ma con-
( 27 )
duite cet éloge, que, quoique très-jeune à l'époque de la révolu
tion , je ne laissais pas de seconder mon père autant qu’il était en
mon pouvoir. Ce peu de mots dit tout. S’il faut absolument,
pour obtenir une distinction , présenter de longs services, je
n’en connais pas d’une date plus reculée que ceux qui ont pour
ainsi dire commencé avec ma vie.
M. Maine de Biran attestera à V. Exc. que la décoration
que je sollicite m’avait été promise. Je m’estimerai heureux
de ce retard , si c’est de vous que je dois l’obtenir.
Je suis avec un profond respect,
Monseigneur ,
De Votre Excellence,
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
N.-J. Faure, docteur-médecin oculiste,
rue Rameau , n°. 13.
Paris, le 27 octobre 1816.
Je soussigné membre de la Chambre des Députés et Maire
de la ville de Périgueux, certifie que la famille de M. N.-J.
Faure jouit dans cette ville de la considération qu’attirent la
bonne conduite et les services rendus; que M. Faure père en
a rendu un grand nombre dans les circonstances fâcheuses de
notre révolution ; que M. N.-J. Faure fils, quoique bien
jeune à cette époque, secondait son père autant qu’il était en
lui, et qu’enfin ces deux messieurs ne cessent, dans la pro
fession qu’ils exercent, de rendre tous ceux qui dépendent,
d’eux avec un zèle et un désintéressement qui doit les rendre
recommandables aux yeux de S. Exc. le Ministre de l’in
térieur^
Périgueux, le 4 septembre 1816.
Le marquis d’Abzac.
( 28 )
Le soussigné , ancien Procureur-général et Chevalier de
l’ordre royal de la Légion d’honneur, atteste, ainsi que M. le
Maire de Périgueux, les faits rappelés par ce magistrat con
cernant MM. Faure père et fils, et ajoute que pendant le
cours de la maladie espagnole qui affligea ce département en
180g, M. Faure fils manifesta, au péril même de sa vie, un
zèle et un dévouement qui sauvèrent un grand nombre de
personnes atteintes de cette contagion , et qu’il rendit dans
celte occasion particulière les plus signalés services à son pays
et à l’humanité.
Périgueux, le 14 septembre 1816.
Le chevalier LaNxade.
Vu pour légalisation des signatures apposées au présent
certificat, et pour attester la vérité de tous les faits qui y sont
énoncés , et qui sont à notre connaissance.
A l'hôtel de la mairie de Pe’rigueux , le 15 septembre 1816.
De Laubresset, Adjoint du Maire.
Nous , Maire de la ville de Limoges , Chevalier de l’ordre
royal et militaire de Saint-Louis, certifions à qui il appar
tiendra qu’il est à notre connaissance particulière qu’au com
mencement de l’année 180g une maladie contagieuse régnait
à Limoges. Elle y avait été portée par de nombreuses colonnes
de prisonniers de guerre espagnols qui, renfermés dans des
espaces trop resserrés, produisaient un air infect. M. Faure,
docteur en médecine,fut nommé par l’autorité locale médecin
de ces dépôts de prisonniers, où la mort exerçait ses ravages.
Il accepta cette commission périlleuse avec courage , s’en ac
quitta avec zèle et désintéressement, et obtint tout le succès
que ses talens avaient fait espérer. En foi de quoi le présent
certificat a été délivré pour servir et valoir ce que de raison,
A Limoges, en l’hôtel-de-ville , le 18 septembre 1816.
Athanase de la Bastide.
(29)
CERTIFICAT.
Le Préfet du département de la Haute-Vienne , membre
de la Légion d’honneur , certifie que M. Faure fils, docteur
en médecine, venu à Limoges par autorisation du Préfet de la
Dordogne , à la première nouvelle de la maladie contagieuse
qui y régnait, n’a cessé de développer , dans le cours de cette
maladie , le plus grand zèle comme le plus grand courage
pour la combattre ; que son activité , ses soins , ses succès
m’ont engagé à le placer à la tête de l’hôpital que j’ai créé
pour les prisonniers espagnols atteints de celte maladie , et
qu’il a pleinement justifié la confiance que j’ai placée en lui.
Limoges , le 15 avril 1809.
Signé, Texier-Olivier.
Le Préfet de la Haute - Vienne , à M. le Conseiller d’Etati
Comte de l’empire , chargé du premier arrondissement de la
police générale.
Limoges, le 16 septembre 1809.
Monsieur le Conseiller d’Etat,
Le sieur N.-J. Faure, docteur en médecine, qui fait
le principal objet de votre lettre du 31 août dernier, demeure
à Limoges , et y est en surveillance depuis le i5 février der
nier , d’après l’autorisation de M. le Préfet de la Dordogne.
Les motifs qui l’y ont conduit , attestent le désir le plus
louable et le plus ardent d’étendre ses connaissances médi
cales.
La maladie espagnole, qui a fait tant de ravages sur toute
la ligne parcourue par les prisonniers de celte nation , avait
cessé à Périgueux, où il avait eu le talent et le bonheur de
sauver presque tous ses malades : aussitôt, n’écoutant que son
zèle, il sollicite de son Préfet l’autorisation de se rendre à
Limoges , où cette maladie était dans toute sa force , et vole
où l’appellent son dévouement philantropique et l’amour de
son art.
( 3o )
Les témoignages flatteurs dont il était muni me détermi
nèrent à l’accueillir avec bienveillance. J’ai eu tout lieu de
m’en applaudir : les succès qui avaient récompensé son acti
vité et son talent à Périgueux , l’attendaient également ici ,
et bientôt il s’est acquis une réputation distinguée ; répu
tation justifiée par les éloges qu’il vient de recevoir de la Fa
culté de Montpellier , sur un mémoire rédigé pour indiquer
la nature , les causes et le traitement de l'espagnolette.
Depuis cette époque , il n’a pas quitté Limoges , où une
conduite sans reproches , un zèle infatigable à visiter et sou
lager les malades de toutes les classes , et des cures innom
brables et difficiles , lui concilient de plus en plus l’estime et
la confiance.
Je crois que son intention est de se fixer en cette ville.
Je vous avoue que je désire le conserver ici. La plupart de
nos médecins sont très âgés ; et le jeune Faure , à l’activité
de son âge , joint l’instruction et la sagesse de l’âge mûr.
Je ne désire pas moins que les liens de sa surveillance soient
brisés ; je puis attester qu’il en est digne. Sa faute , trèsgrave , il est vrai, a été l’effet de l’inflammation d’une tête,
jeune et ardente , que quelques conseils perfides avaient
échauffée , mais que la sagesse et la raison n’ont cessé de
diriger depuis cette malheureuse époque. Les services qu’il a
rendus et ne cesse de rendre à l’humanité souffrante , sa con
duite régulière , et une expiation de six ans , semblent récla
mer cette faveur. Je pense même que ses progrès dans l’art
médical y sont intéressés. Affranchi d’une chaîne qui pèse sur
son ame noble et sensible , son talent prendrait un nouvel
élan, lorsqu’il aurait recouvré toute la plénitude des droits
politiques. Je soumets ces réflexions à votre bienveillance et
à votre sagacité. L’intérêt et la justice me les ont dictées. J’ai
l’honneur de vous renouveler l’assurance de ma respectueuse
considération.
Signé, Texier-Olivier.
( 31 )
Extrait du supplément à la Statistique de lit
Haute-Vienne.
M. le Préfet, après avoir parlé de la fièvre contagieuse,
continue :
« Nous n’abandonnerons pas cette matière sans faire men
tion du zèle courageux et éclairé de M. Faure, etc.
» On n’a su dans le temps ce qu’on devait le plus admirer,
ou de la pénétration d’esprit, ou de l’active prudence, ou
du courage extraordinaire de ce jeune médecin. Les dépar
temens de la Dordogne et de la Haute-Vienne lui doivent
un double tribut d’éloges et de reconnaissance ; et nous nous
faisons personnellement un plaisir de lui donner ici un écla
tant témoignage de notre estime pour sa personne et pour son
talent. »
( Voyez le rapport fait à la Société de l’Ecole de médecine de
Paris, sur M. Faure, par les médecins envoyés par le Gouvernement
dans les départemens, Bulletin de la Faculté de médecine, an 1810,
n°. 3, page 4-3.)
Certificats des premières autorités de Magdebourg.
Je soussigné, Commissaire des guerres de la place de
Magdebourg , certifie que M. Faure ( N.-Jean ) , docteur
en médecine de la faculté de Montpellier , a exercé les
fonctions de premier médecin à l’hôpital de Klosterberg, en
cette place, depuis le 1cr. novembre i8n jusqu’à la présente
époque ; qu’il a donné dans cet établissement des preuves
multipliées d’un zèle peu commun ; que les succès constans
qu il a obtenus m’ont souvent mis à même de faire aux au
torités supérieures les rapports les plus satisfaisans sur lui;
qu’il s’est acquis , durant son activité, l’attachement de ses
malades, ainsi que l’estime de tous ceux qui ont su apprécier
sa conduite franche , loyale et désintéressée ; qu’enfin , par la
détermination qu’il vient de prendre , de quitter le service
(32)
des hôpitaux militaires , il fait regretter un officier de santé
difficile à remplacer.
Magdebourg, le 18 avril 1812.
Signé, Touchard.
Je partage sincèrement les sentimens de M. le Commissaire
Touchard à l’égard de M. Faure , et je regrette infiniment
son éloignement de l’hôpital militaire , où , sous tous les rap
ports , il s’est montré de la manière la plus avantageuse.
Le Commissaire des guerres du département de l’Elbe ,
Signé, KLEVITZ.
Vu par nous, Comte de Schulenhurg Emden , Préfet du
département de l’Elbe , Chevalier de l’ordre de la Couronne
de Westphalie. pour légalisation de la signature de M. le
Commissaire des guerres Klevitz , en y ajoutant qu’il ne m’a
été porté aucune plainte contre M. le médecin Faure , et que
jeregretteinfiniment qu’il n’ait pu continuer son service,qu’il
a toujours fait avec exactitude et loyauté.
Signé, Comte DE SCHULENBURG.
Je ne puis rien ajouter aux témoignages donnés ci-dessus
à M. le médecin Faure ; ils sont justement mérités , et ils
ont fait l’objet de plusieurs de mes lettres écrites à S. Exc. le
Ministre-directeur en faveur de ce médecin; et je regrette
particulièrement qu’il n’ait pu continuer ses fonctions à l’hô
pital qui lui était confié.
Le Commissaire-ordonnateur ,
Signé, Leborgne de Boigne.
Le Général de division, Gouverneur de Magdebourg,sous
signé , atteste qu’il ne lui a été fait que di s rapports avan
tageux sur les soins que M. le médecin Faure a pris de ses
malades à l’hôpital militaire de cette place , et qu’il est par
venu à sa connaissance que les malades qui lui étaient confié»
ont témoigné du regret de lui voir cesser ses fonctions.
Signé , MICHAUD.
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