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Médias
Fait partie de Description pittoresque, historique et géologique du chemin de fer de Limoges à Périgueux
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(Extrait de l'Écho de Vésone du 27 août 1861.)
Tirage : 200 Exemplaires.
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PITTORESQUE, HISTORIQUE ET GÉOLOGIQUE
DU CHEMIN DE FER
DE LIMOGES A PÉRIGUEUX
M. EUGÈNE MASSOUBRE,
Rédacteur en Chef de l'Echo de Vésone.
PÉRIGUEUX,
IMPRIMERIE DUPONT ET Ce, RUE TAILLEFER.
1861.
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DESCRIPTION
PITTORESQUE, HISTORIQUE ET GÉOLOGIQUE
DU CHEMIN DH FER
DÉ LIMOGES à PÉRIGUEUX.
L’ouverture du chemin de fer de Limoges
à Périgueux a eu lieu le lundi 26 août 1861.
Cette nouvelle et importante section de la
grande ligne nationale de Paris à la frontière
d’Espagne offre un parcours de 99 kilomètres.
Elle comprend neuf stations intermédiaires.
Ce sont, en partant de Périgueux :
1° La station de Château-l’Evêque, à 9
kilomètres de Périgueux ;
2° Celle d’Agonac, à 16 kilomètres;
3° Celle de Négrondes, à 27 kilomètres ;
4° Celle de Thiviers, à 37 kilomètres ;
5° Celle de La Coquille, à 52 kilomètres;
6° Celle de Bussière-Galand, à 62 kilom, ;
7° Celle de Lafarge, à 71 kilomètres ;
8° Celle de Nexon, à 79 kilomètres ;
9° Celle de Beynac, à 89 kilomètres.
De Beynac, on arrive directement à Limo
ges , à la rencontre de la ligne de Paris, qui
— 6 —
s’allonge ainsi de 99 kilomètres vers sa desti
nation des Pyrénées.
Le train d’inauguration est parti de Péri
gueux, à sept heures quarante minutes du
matin. Nous en profitons pour visiter la ligne,
qui offre un grand intérêt, non-seulement à
raison des difficultés que l’art a dû surmonter
pour l’établir dans de bonnes conditions de
tracé, mais encore au point de vue pittores
que, historique et géologique.
Àu sortir de la gare, la voie prend la direc
tion de la vallée de la Beauronne, qu’elle suit
jusqu’à sa naissance, pour gagner ensuite les
plateaux du Limousin, sur lesquels elle se
maintient constamment.
À peine le train est-il en marche que les
souvenirs historiques se présentent en foule à
notre pensée. Recueillons-les à la hâte, au
tant que le permettra la vitesse d’un convoi
qui nous emporte à toute vapeur.
Ce premier chemin que coupe la voie,
avant d’arriver au ruisseau du Toulon, est
le Chemin-de-l’Eglise-Charles, ainsi nommé
parce qu’il conduisait à une église du vIIIe
siècle dont on remarque encore les vestiges
et dont la fondation est attribuée à Charle
magne. Un jour, dit la légende populaire, le
grand empereur campait avec son armée dans
la plaine du Toulon. Il s’y trouva tout à coup
aux prises avec une douloureuse anxiété :
l’ennemi avait empoisonné la rivière. Ses
soldats succombaient à la soif, lorsque, dans
un mouvement involontaire, Charlemagne
frappa le sol de la pointe de son épée. O mira
cle ! quelques gouttes d’eau jaillirent, la source
du Toulon apparut, et l’armée fut sauvée. En
témoignage de reconnaissance, Charlemagne
fonda l’église qui a conservé son nom.
L’église n’est plus ; mais la source reste.
On l’aperçoit du chemin de fer, s’échappant
avec fracas du pied d’un rocher calcaire et
formant à sa sortie un abîme dont on n’a pu
mesurer la profondeur. Elle débite, en cet
endroit apparent, 1,200 mètres cubes d’eau
par vingt-quatre heures ; mais, dans l’intérieur
de l’abîme, sont des fissures bien plus impor
tantes encore, puisque leur débit journalier
est évalué à 26,000 mètres cubes. Le cou
rant de toutes ces eaux réunies est assez
rapide pour mettre aussitôt en mouvement
une vaste usine, la manufacture de draps de
M. Léon Barret. Assurément, le Danube, le
Rhin, la Seine n’ont pas, à leur origine, un
début aussi éclatant que le ruisseau du Toulon,
qui a le malheur de se jeter immédiatement
dans la rivière de l’Isle. Ses eaux servent
depuis vingt-cinq ans à l’alimentation de la
ville de Périgueux, qui les reçoit au moyen
d’aqueducs.
Ce souvenir accordé aux anciens âges, nous
franchissons un viaduc sur la route impériale
de Périgueux à La Rochelle, et nous nous
engageons dans une tranchée ouverte en plein
rocher calcaire, avec une rampe de 9 milli
mètres, qui nous conduit dans la vallée dela
Beauronne, après avoir laissé à notre droite
la briqueterie de M. Mie.
— 8 —
Voici Chancelade, célèbre dans l’histoire
du Périgord. Siège d’une riche abbaye, fon
dée vers l’an 1120 et détruite à la révolution,
cette petite localité, aujourd’hui chef-lieu de
cotr mune, a eu des temps de splendeur. On
peut en juger par l’importance des restes de
l’abbaye échappés aux ravages des hommes
et par son église presque majestueuse. Le clo
cher est pourvu de meurtrières et conserve
les dispositions intérieures d’un corps de
garde. A ce propos, nous nous rappelons une
anecdote, ou plutôt un fait de guerre qui se
rapporte à l’époque de l’occupation anglaise
et dont le connétable Du Guesclin est le hé
ros. Chacun sait que le célèbre guerrier vint
en Guienne, vers l’an 1377, pour en chasser
les Anglais, et que, par sa vaillance et la ter
reur qu’il inspirait, il parvint à faire rentrer
sous la domination française trois cents vil
les, bourgs et châteaux. Il était depuis quel
ques jours à Périgueux, lorsque d’un point
culminant de cette ville il aperçut le drapeau
anglais flotter sur le clocher de Chancelade.
— Par Notre-Dame Guesclin! s’écria-t-il, cet
étendard maudit roulera dans la poussière
avant la fin dela journée, avec tous ceux qui
le défendent! Et voilà l’illustre Breton en
marche sur Chancelade, avec une petite
troupe. Il se présente devant l’abbaye, trans
formée en citadelle. — Rendez-vous ! dit-il au
capitaine anglais. — Et, comme celui-ci résis
tait devant ce qu’il croyait être une forfanterie :
— Rendez-vous, répéta le guerrier, rendezvous à Bertrand Du Guesclin ! — Saisi d’épou-
vante à ce nom redoutable, le capitaine an
glais capitula, et Chancelade fut restitué à la
domination du roi de France. — Bertrand
Du Guesclin mourut le 13 juillet 1380, âgé
de soixante-six ans. Le héros breton était fort
laid; il avait la taille épaisse, les épaules lar
ges, la tête monstrueuse, les yeux petits,
mais pleins de feu.
Aux abords de Chancelade se trouvent les
belles carrières de calcaire crétacé, dont la
compagnie du chemin de fer a fait un si large
usage pour ses gares et stations de la ligne.
L’ouverture de la section de Limoges va leur
donner de nouveaux et lointains débouchés.
Aussi, la compagnie a-t-elle jugé à propos
d’établir en cet endroit une voie d’évitement,
ou port sec, pour leur exploitation.
A partir de Chancelade, nous ne remar
quons, en fait de travaux d’art, que plusieurs
aqueducs sur des chemins ruraux ou des pon
ceaux sur la Beauronne, et nous arrivons à la
première station de la ligne, celle de Châteaul’Evêque.
Cette localité, — son nom l’indique, —
était la résidence de campagne des évêques
de Périgueux. Le château qu’ils habitaient
existe encore, avec ses tours crénelées, ses
mâchicoulis et tout son système de défense;
il est situé dans une position des plus agréa
bles et domine de toute sa majesté les sites
voisins. Ce château fut bâti vers le milieu du
xive siècle par l’évêque Adémar de Neuville.
Il rappelle, hélas ! une funeste catastrophe.
C’est dans ses murs que, deux cents ans plus
1i
' '
I
— 10 —
tard, un autre évêque de Périgueux, Pierre
Fournier, périt étranglé par la main de ses
domestiques, qui m’étaient, dit-on, que les
instruments de puissants personnages. On
montre encore les marches de l’étroit escalier
sur lequel s’accomplit ce crime abominable.
Le P. Dupuy, auteur de l'Estât de l’Eglise du
Périgord, raconte ainsi le meurtre, qu’il croit
avoir été inspiré par une pensée de vol : « Les
» domestiques auvergnats de Lévesque Four» nier, ayant jeté l’œil de concupiscence, à
» ce qu’on dict, sur des sommes notables
» d’argent que leur maistre avait naguère
» reçues pour quelque bénéfice, conspirent
» sa mort, et, estant au Chasteau l’Evesque,
» la nuit du quatrième juillet 1575, l’estran» glèrent dans la descente d’un degré, le re» mirent mort dans son lit, et, emportant ses
» escus, se sauvent à la fuite. »
Le château est maintenant la propriété de
la famille Débets de Lacrousille.
De la station de Château-l’Evêque à celle
d’Agonac, il n’y a ni travaux d’art ni terras
sements considérables; on suit toujours le
ruisseau de la Beauronne.
Agonac est dans une situation très pitto
resque, et nous ne doutons pas qu’il ne
devienne avant peu, comme Saint-Astier sur
la ligne de Bordeaux, le rendez-vous des
habitants de Périgueux qui désirent se li
vrer aux douceurs de la villégiature. Cette
bourgade remonte à la plus haute antiquité,
ainsi que l’attestent les médailles gauloises
recueillies dans ses fouilles et plusieurs ves-
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tiges de constructions romaines. Elle possède
les restes d’un château-fort, bâti vers la fin du
xc siècle : c’est l’une des cinq forteresses que
l’évêque de Périgueux, Frotaire de Gourdon,
fit construire pour résister aux incursions
des Normands, savoir : Agonac, Crogniac, Auheroche, St-Christophe, Bassillac. O destinées
humaines ! tant de soins devaient-ils aboutir à
une fin tragique ! L’évêque Frotaire mourut
assassiné à Mourcinq, commune de Coursac,
le 8 décembre 991. « Il estoit nécessoire, dit
» encore le P. Dupuy (Estât de l’Eglise du
» Périgord}, que ce bon pasteur gouvernât
» long-temps cette église; mais le démon
» suscita son prévost, qui, attentant sur sa
» vie, le massacra cruellement au lieu appelé
» Mourcinq, paroisse de Coursac. »
Notre train se croise ici avec un autre con
voi d’inauguration parti de Limoges ce matin,
à cinq heures trente minutes, et amenant dans
un magnique wagon-salon MM. Dufeu, admi
nistrateur, délégué par la compagnie; Solacroup, chef del’exploilation ; Martin, ingénieur
de la construction, nommé récemment dans le
service de la voie et bâtiments ; de La Taille,
inspecteur principal à Orléans; Guinard, agent
commercial de la première inspection ; Gallard,
médecin en chef de la compagnie.
Pendant que ces messieurs se rendent à
Périgueux, où ils doivent être reçus par
M. Paulon, sous-ingénieur de la construction,
remplaçant M. Krantz, ingénieur en chef, ab
sent en congé, et par M. Turpin, chef des gares,
nous reprenons notre marche vers Limoges.
•
— 12 —
Nous quittons Agonac pour nous diriger
sur la station de Négrondes,. Nous laissons à
droite Ligueux, où sont les restes d’un cou
vent de bénédictins, fondé dans le xn° siècle ;
c’est là que la Beauronne prend sa source.
Nous apercevons à gauche les ruines d’un
vieux castel, et nous arrivons à Négrondes
sans avoir à signaler d’autres travaux que des
aqueducs donnant accès à des chemins d’ex
ploitation ou facilitant l’écoulement des eaux.
La station de Négrondes ramène la voie
près de la route impériale n° 21, de Paris à
Barèges. Nous venons de sortir de la vallée
de la Beauronne, et nous gravissons les pla
teaux sur lesquels est assise cette route, que
nous longerons jusqu’à Limoges. — Négron
des (nigra unda) doit, dit-on, son nom à une
fontaine remarquable d’où s’échappe une eau
de couleur foncée. Cette station sera impor
tante, à raison du voisinage de la riche com
mune de Sorges, qui lui enverra, pour l’ex
portation, ses vins si estimés.
A trois kilomètres de Négrondes , nous
apercevons sur la gauche le bourg de Vaunac, où surgit une magnifique fontaine inta
rissable, chose fort rare dans toute cette par
tie du Périgord.
Plus loin, à droite, apparaissent les tours
du château de Laxion, érigé en marquisat
par Louis XIV sur la tête d’un Chapt de Rastignac. Les enfants de celui-ci ne laissèrent
pas de postérité, et la terre de Laxion sortit
de la famille des Chapt de Rastignac, dont les
quatre branches éteintes sont aujourd’hui re-
— 13 —
présentées du côté des femmes par la famille
de Larochefoucault-Liancourt. Cette vaste
construction domine le bourg de Corgnac, bâti
sur la rivière de l’Isle.
Nous approchons de Thiviers, la seule
agglomération considérable du parcours. On
y arrive immédiatement après avoir passé
sous un tunnel de 390 mètres 50 centimètres
de longueur, offrant une courbe de 800 mè
tres de rayon et une rampe de 0,01 centimètre.
Ce souterrain est percé dans les calcaires
jurassiques : nous avons descendu l’échelle
géologique. À Périgueux, nous étions en plein
dans les calcaires du groupe crétacé, qui four
nissent alternativement, à divers étages, d’ex
cellente pierre de taille et de la chaux hydrau
lique. Un peu avant la première station, nous
avons signalé les carrières de Chancelade, qui
semblent appelées au plus bel avenir. Les
bancs de calcaire crétacé, à part diverses in
flexions causées par des accidents de détail,
ont un relèvement général vers le nord-ouest,
relèvement plus prononcé que la rampe du
chemin de fer. L’aspect crayeux et blanchâtre
de leurs collines se trahit au loin sous les cul
tures dont elles sont encore en partie couver
tes, et, dans les points où elles sont entamées
par les tranchées du chemin de fer, on re
marque souvent des cordons de silex noirs
régulièrement alignés, si caractéristiques de
ce terrain. En quittant le groupe crétacé, on
descend, comme nous l’avons dit plus haut,
l’échelle géologique et on entre dans le ter
rain jurassique. Déjà, à la station de Négronî*
— 14 —
des, on est entouré de calcaires de la grande
oolithe, qui donneront une chaux grasse de la
meilleure qualité, appelée à fertiliser bientôt
les plateaux granitiques du Limousin. Enfin,
à Thiviers, nous nous trouvons dans les cal
caires de l’oolithe inférieure et les calcaires
et les marnes du lias. Dans les profondes
tranchées qui précèdent immédiatement le
tunnel, le chemin de fer a coupé l’un des
principaux gîtes de manganèse du départeirfent, celui qui a été le siège des explorations
et des découvertes de M. Delanoue, géologue
d’un haut mérite, dont la science éminemment
pratique a été depuis siutile à l’industrie
houillère de nos départements du nord.
Thiviers (urbs Tiberii des Romains, selon
quelques étymologistes) occupe un des points
culminants du Périgord ; il est assis sur un
coteau riant, au pied des montagnes du
Limousin. Des débris d’antiquités romai
nes, recueillis dans les environs, militent en
faveur de l’ancienneté de cette ville. Ce qu’il
y a de certain, toutefois, c’est qu’elle existait
comme ville fortifiée au XIIIe siècle ; elle fut
prise en 1221 par Guy, vicomte de Limoges,
qui en fit. une de ses marches sur cette fron
tière. En 1575, Thiviers fut emporté d’assaut
par le vicomte de Turenne, père du célèbre
général. Les habitants se défendirent avec un
courage et une opiniâtreté qui leur firent re
pousser toute capitulation. Prise de vive
force, la ville fut livrée au pillage et les habi
tants passés au-fil de l’épée.
|
Aujourd'hui, Thiviers offre l'aspect d’une
— 15 -
jolie petite ville; elle est bâtie sur les deux
bords de la route impériale n° 21 , au centre
d’un pays industriel et commerçant; on y
compte trois fabriques de poterie et de
faïence émaillée, plusieurs magasins de nou
veautés, des hôtels en renom. Il se fait no
tamment un commerce de bestiaux très actif
dans cette localité, dont le beau champ de
foire planté d’ormeaux s’aperçoit de la gare.
Les gourmets estiment les fromages de Thi
viers , composés de lait de chèvre et de bre
bis. On voit à Thiviers un château très an
cien , dominant la vallée, et appartenant à
M. de Vaucocourt ; on y remarque aussi l’élé
gante et somptueuse demeure de M. Lorenzo
Theulier, juge de paix du canton et membre
du conseil général de la Dordogne.
C’est à Thiviers que naquit le médecin Desvergnes, auquel on doit d’avoir introduit
l’inoculation de la vaccine dans le Périgord ;
la maison qu’il y habitait existe encore.
Desvergnes avait le titre de médecin des prin
cesses de France.
C’est encore à Thiviers que reçut le jour
l’évêque de Périgueux Rainaud, dont l’histoire
des croisades fait mention. Cet intrépide pré
lat, étant parti pour la Palestine avec l’armée
des croisés, trouva la mort au siège d’Antio
che ; il fut massacré sur l’autel pendant qu’il
disait la messe, et sa tête fut coupée et pro
menée dans les rues de la ville. Cet événe
ment tragique s’accomplitle 8 septembre 1099.
Voici, le récit qu’en donne le P. Dupuy (Estât
de l'Église du Périgord) : « Nostre évesque,
— 16 —
» sachant que la victoire sur les ennemis vient
» d’en haut, commence à célébrer le divin sa» crifice de la saincte messe, et, tandis qu’il
» estoit à l’autel, dans cette action sacro» saincte, les ennemis donnent l’assaut si
» brusquement qu’ils forcèrent nos chrétiens
» à ce rencontre, et, parmi les boucheries
» sanguinaires, trouvent nostre sainct pontife
» avec ses habits sacerdotaux, le massacrent
» cruellement, luy tranchant la tête sur le
» mesme autel où il disoit la messe. »
La station de Thiviers, située à peu près au
milieu de la forte rampe qui monte de Péri
gueux vers le Limousin, est l’emplacement
naturel d’une petite remise de deux locomoti
ves. On y a établi également une remise de qua
tre wagons, que rendra nécessaire, à certaines
époques de l’année, le concours des habitants
du voisinage, et notamment de ceux de Non
tron et d’Excideuil.
Nous quittons Thiviers après quelques mi
nutes d’arrêt, pendant lesquelles la foule n’a
cessé d’assiéger les abords de la gare, sa
luant de ses acclamations l’ouverture du che
min de fer qui vient fournir à leur contrée de
puissants éléments de prospérité.
A peu de distance, nous apercevons de jeu
nes filles, vêtues du costume nontronnais,
qui agitent leur mouchoir en signe d’allé
gresse. Elles sont descendues, dit-on, de la
commune de Saint-Jean-de-Côle, célèbre dans
le pays par un usage qu’il nous faut raconter,
en empruntant la description de M. Wlgrin
de Taillefer : « Près du bourg de Saint-Jean-
— 17 —
de-Côle et du village des Jouvens, c’est-à-dire
des jeunes gens (ce qui a des rapports avec la
fontaine de Jouvence), est une jolie source
que l’on nomme la Fontaine-de-1’Amour. Elle
est au bas d’un rocher dont le plateau est
fort uni et couvert de mousse. Le jour de Pâ
ques , toute la jeunesse des deux sexes se
rend en cérémonie à cette fontaine, suivant
un antique usage. Ensuite, elle monte sur le
plateau, y folâtre et y prend ses repas jus
qu’au soir. Si les jeunes filles hésitent d’y
aller, leurs mères les encouragent, avec d’au
tant plus de sécurité que du village on les
voit parfaitement. Les bonnes femmes sont
persuadées que si leurs filles sont sages ce
jour-là, elles le seront tout le reste de leur
vie. »
À deux kilomètres de la station de Thiviers,
la voie de fer entre de nouveau en souterrain,
près du lieu dit le Tuquet ou les Doueyras ;
cette traversée se fait en ligne droite et sui
vant une rampe de 0,01 centimètre par mè
tre. La longueur totale du tunnel est de 328
mètres. Sur toute sa hauteur, il se trouve
percé dans le banc de schiste mélangé de
quartz que l’on rencontre à une profondeur
de 10 à 15 mètres du sol. La largeur du sou
terrain, mesurée entre les piédroits, est de
8 mètres. L’écoulement des eaux est assurée,
nous dit-on, au moyen d’un aqueduc longitu
dinal en pierres sèches établi sur Taxe de la
voie. Ces eaux, amenées de deux kilomètres
dans la gare de Thiviers, y sont utilisées pour
l’alimentation des machines. Six niches sont
— 18 —
pratiquées, à droite et à gauche, pour le ser
vice des cantonniers.
En cet endroit, le chemin de fer quitte les
terrains sédimentaires qui forment la ceinture
du plateau granitique central; et il entre dans
les terrains primitifs. Tout change brusque
ment d’aspect : d’un pays riche et populeux,
doté de toutes les cultures, on passe dans un
pays couvert de pâturages et de bois, où les
villages sont clair-semés et où l'agriculture
ne se manifeste plus que par quelques mai
gres champs de seigle et de sarrasin. La carte
dit que nous sommes toujours dans la Dor
dogne, et ce mensonge géographique se con
tinue pendant vingt kilomètres jusqu’à la
limite des deux départements. Reconnaissonsle cependant, le pays est taillé plus en grand,
et c’est avec satisfaction que l’œil se repose
de temps en temps sur des échappées offrant,
à gauche et à droite de la voie, de beaux et
lointains paysages.
Dans une riante vallée, se trouvent la forge
et le château de Mavaleix, ancienne seigneu
rie de la maison de Garebœuf, aujourd’hui
propriété de M. Grenouillet, membre du con
seil général de la Dordogne.
Nous arrivons à La Coquille, qui est la
cinquième station en partant de Périgueux.
Elle est assise sur un vaste plateau, remar
quable par sa surface unie , à peine creusée
par les eaux de quelques étangs. À cinq mi
nutes de La Coquille, la voie quitte le terrain
schisteux pour aborder résolument le sol
granitique et couper une région montueuse
— 19 —
dans laquelle il a fallu déployer des efforts
inouïs.
C’est ainsi, et toujours dans des tranchées
cyclopéennes, que nous atteignons la station
de Bussière-Galand, établie sur la limite des
deux départements de la Dordogne et de la
Haute-Vienne.
Ici, nous sommes en pleins souvenirs du
moyen-âge. À gauche de la voie se dresse l’anti
que château de Châlus, qui vit mourir RichardCœur-de-Lion, frappé par un simple archer, le
26 mars 1199. Je regarde, saisi d’émotion, la
tour d’où partit le trait fatal; j’éprouve le
besoin d’aller visiter la prairie où le Lion,
blessé à mort, donna en rugissant l’ordre de
tenter un dernier assaut ; je désire voir la po
terne près de laquelle l’infortuné Bertrand de
Gourdon fut écorché vif, sur les ordres de
Mercaclier, malgré les recommandations ex
presses du monarque anglais qui lui avait gé
néreusement pardonné sa mort.
Ces souvenirs de sept siècles assiègent
mon âme, et je ne puis me défendre d’une
vive impression en traversant ces lieux foulés
par le héros qui avait rempli de son nom les
plaines de la Palestine et qui, devenu prison
nier du duc d’Autriche, ne recouvra la liberté
que pour venir périr misérablement ici
de la main obscure d’un soldat. C’est
l’amour des richesses qui le perdit. Le récit
de ce drame mérite d’être raconté : Ademar,
vicomte de Limoges, vassal du roi d’Angle
terre, avait découvert un trésor dans les sou
terrains du château de Châlus. En sa qualité
~ 20 —
de suzerain, Richard le réclama comme lui
revenant de droit, et ne se contenta pas
de la part qu’Àdemar lui offrait. Irrité du
refus de son vassal, il vint mettre le siège
devant Châlus, où le trésor était déposé.
Parmi les assiégés se trouvait Bertrand de
Gourdon , qui nourrissait contre Richard
une haine héréditaire. Ce soldat remarqua
le roi, assis sur un bloc de rocher, don
nant des ordres pour l’attaque. Il lui déco
cha du haut de la tour une flèche d’arbalète
qui l’atteignit à l’épaule gauche et pénétra
très avant dans la côte. L’armée royale donna
une dernière fois l’assaut. Bertrand de Gour
don, fait prisonnier, fut conduit devant le
monarque expirant. — C’est donc toi, misé
rable, lui dit-il, qui as osé frapper l’oinct
du Seigneur ! quel mal t’ai-je fait pour que lu
aies voulu attenter à mes jours? — Ce que tu
m’as fait, répondit froidement l’archer ; tu as
tué de tes propres mains mon père et mes
deux frères, et tu voulais me faire pendre.
Venge-toi maintenant; je subirai le supplice
avec joie, puisque j’ai mis à mort le fléau de
mon pays. — Par saint Georges! lu es un
brave, s’écria Richard; je te laisse la vie et
je le rends à la liberté. — On sait que les
dernières volontés du roi ne furent pas respec
tées. Bertrand de Gourdon, livré aux bour
reaux par Mercadier, général en chef, fut
tenaillé et écorché vif avant d’être pendu.
À gauche encore, sur un mamelon élevé,
nous avons aperçu les ruines de l’antique Courbefy, patrie de saint Waast, l’apôtre du nord
— 21
des Gaules et le catéchiste de Clovis, Courbefy
qui a joué un rôle considérable au moyenâge et qui rappelle glorieusement le nom de
Bertrand Du Guesclin, son libérateur.
Non loin de Courbefy est le château de
Vieillecour, que l’on aperçoit un moment du
chemin de fer, avant d’arriver à BussièreGaland. Sans avoir l’importance de son voisin,
Vieillecour n’en était pas moins fortifié et ap
partenait aux d’Àlbret. La tradition populaire
raconte que, pendant que le roi d’Àlbret (en
patois lou rei Dèlébret) se tenait à Courbefy,
ses vieux parents résidaient à Vieillecour.
Henri IV le dépouilla de son domaine, qu’il
vendit aux Mosnier de Planeaux. Un demisiècle avant la révolution, il passa dans la
famille de Bourdineau, dont un descendant
le possède encore de nos jours (M. Fonreau,
conseiller à la cour impériale de Bordeaux).
Àu-delà de Bussière-Galand, le pays se
découvre de nouveau, et on aperçoit une série
de mamelons capricieux, toujours verdoyants,
souvent baignés par des étangs dont le calme
contraste agréablement avec le mouvement
bruyant du convoi.
Nous arrivons à la station deLafarge, point
le plus culminant du tracé. Lafarge est un
simple village, auquel le chemin de fer va don
ner une grande importance, surtout si, comme
tout l’indique, cette station doit être le lieu
de bifurcation de l’embranchement de Limo
ges à Brive. Un dépôt de machines y sera
établi dans cette prévision.
A partir de Lafarge, la voie est en pente :
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on descend ù travers les méandres d’un tracé
toujours dirigé au milieu des mamelons dont
nous avons déjà signalé la présence. Le pays
est ici très pittoresque. D’un côté, se trouvent
les ruines du château de Lastours , d’où par
tit le sire de Gouffier pour aller à la croisade ;
de l’autre, la nature nous offre des panora
mas ravissants dont la perspective s’étend au
loin.
Le convoi s’arrête pour la huitième fois
depuis notre départ, et le conducteur crie :
Nexon! Cette station est admirablement située
pour desservir une grande étendue de pays :
aussi est-elle portée à la même classe que
celles de Lafarge et de Thiviers. Nexon est un
gros bourg, chef-lieu de canton, possédant
dans ses environs un château du moyen-âge,
qui vient d’être restauré avec intelligence par
son propriétaire. On y remarque également
une belle église en granit du pays.
Nous gagnons à toute vitesse la station de
Beynac, la dernière en partant de Périgueux,
n’ayant à signaler, en fait de travaux, que des
tranchées considérables dans le granit.
De Beynac à Limoges, point extrême de la
ligne et but de notre voyage, la distance est
de 10 kilomètres; mais c’est dans ce court
trajet que sont accumulés les travaux d’art
les plus remarquables du tracé.
Lavoie, tantôt engagée en de fortes tran
chées dans le granit, tantôt établie sur des
remblais énormes, traverse la Briance sur
un viaduc qui est, croyons-nous, l’œuvre ca
pitale de la ligne.
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La Briance est une petite rivière qui se
jette dans la Vienne. Le viaduc est placé dans
une courbe de 500 mètres de rayon et suivant
une pente de 0,01 centimètre par mètre. Sa
hauteur, à partir de l’étiage, est de 26 mètres
50 centimètres ; sa longueur, d’environ 160
mètres. Il est composé de huit arches de
15 mètres d’ouverture, assises sur des piles
à parements droits, qui reposent elles-mê
mes sur des socles munis d’avant-becs et
d’arrière-becs. Les voûtes et les tympans ont
un revêtement en briques ; les maçonneries
intérieures sont en moellon granitique. Cet
ouvrage satisfait l’œil par son élégance et son
apparence de robuste solidité.
Un peu après avoir dépassé le viaduc de
la Briance, la voie est établie en palier sur
une longueur de trois kilomètres; mais elle
offre une série de courbes de 500 mètres de
rayon, au moyen desquelles on a évité des
tranchées trop profondes dans un granit d’une
grande dureté, ou des entailles d’une solidité
douteuse dans un terrain détritique ébouleux
que les siècles ont accumulé sur toutes les
pentes des montagnes primordiales et qui
constitue en partie les berges des vallées gra
nitiques.
Ces divers contours nous amènent en pré
sence de la rivière la Vienne, que la voie
franchit sur un pont biais, à cinq arches,
non loin de l’usine de M. Ardant. Ce pont est
établi suivant un alignement droit et dans un
palier. Il est couronné par une corniche
composée de moellons piqués, taillés en
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forme de modillons. Sous l’arche de la rive
droite et sous celle de la rive gauche, il est
réservé un passage pour les chemins ruraux
qui longent la vallée de la Vienne.
Après avoir vaincu l’obstacle que présen
tait la rivière, on est obligé de traverser deux
fois, sur des viaducs, la route impériale
n° 21. Ces deux viaducs sont l’un et l’autre
placés dans une courbe de 500 mètres de
rayon et suivant une pente de 0,01 centimètre.
Ils sont formés d’une voûte en plein cintre, de
15 mètres de diamètre, et dont les culées sont
perdues dans le massif des remblais. C’est ici
le lieu de remarquer que le service de la
construction a adopté, pour les viaducs, le
type des culées perdues, de préférence au
type avec piédroit; nous avons déjà fait cette
observation sur la ligne de Périgueux à Brive.
Le système choisi est plus économique ; mais
il ne manque pas d’élégance, et il offre en
outre cet avantage spécial de démasquer com
plètement la voie et de permettre aux trains
de s’apercevoir à longue distance.
Le sifflet strident et saccadé de la locomo
tive nous annonce que le train va s’engager
dans les ténèbres du souterrain à l’extrémité
duquel est la gare de Limoges.
Ce tunnel, d’une longueur de 1,024 mètres,
traverse le contrefort granitique sur lequel
la ville est assise; il est en ligne droite et dans
une rampe de 0,007 millimètres. Du côté de
Périgueux, le profil de la douelle intérieure
du souterrain présente la forme ordinaire,
c’est-à-dire une voûte en plein cintre suppor-
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tée par des piédroits verticaux. Du côté de Li
moges, la voûte est surbaissée en anse de
panier, disposition demandée par la ville de
Limoges, afin que son boulevard ne fût pas
exhaussé d’une manière trop considérable.
Les niches de garage pour les cantonniers
sont au nombre de vingt, dix à droite, dix à
gauche. La tête du souterrain regardant Pé
rigueux est simple ; comme elle n’est pas en
vue, tout luxe d’ornementation y serait inu
tile. La tête du côté de Limoges est visible
de la gare et des chemins d’accès; aussi estelle ornée et mise en harmonie de style avec
les constructions voisines.
Au sortir du tunnel, nous sommes dans la
gare de Limoges, et nous saluons l’antique
capitale des Lémovices, la cité des émailleurs
du moyen-âge, la patrie du pape Clément VI,
du chancelier d’Aguesseau, de l’illustre et in
fortuné Vergniaud, du maréchal Jourdan.
Le trajet que nous venons de parcourir
s’est effectué en deux heures trois quarts ;
mais il sera possible d’accroître cette vitesse,
de manière à ce que, par des trains express,
la ville de Périgueux ne soit plus qu’à deux
heures de Limoges, à onze heures de Paris.
Le chemin n’a provisoirement qu’une seule
voie; mais il est construit pour deux voies, et
il y a lieu d’espérer que ce Complément ne
tardera pas à lui être accordé. Déjà le ballas
tage pour la double voie est fait sur une cer
taine longueur du tracé.
Est-il besoin d’insister sur les avantages
que présente cette ligne au point de vue coin-
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mercial et industriel de nos localités? Elle va
multiplier les échanges entre le Périgord et le
Limousin, pays dont les produits sont si dif
férents; Limoges expédiera à Périgueux ses
bois et son bétail d’élève; Périgueux lui en
verra en échange ses vins et ses fertilisants
calcaires. L’industrie viendra utiliser nos
belles chutes d’eau et initier le Périgord à la
vie industrielle qui lui a fait défaut jusqu’ici,
parce que les capitaux seuls lui ont manqué.
La compagnie a compris l’importance de
cette section. Toutes les stations sont pour
vues de bâtiments destinés aux marchandises
et de quais d’embarquement pour les bes
tiaux. Les départements de la Haute-Vienne
et de la Dordogne font un très grand com
merce d’animaux qu’ils expédient, spéciale
ment les moutons, porcs et bœufs gras, en
destination de Bordeaux et de Paris : ce sera
un élément notable du trafic de la ligne.
La voie est dans un complet état d’achève
ment, et les convois y circulent en toute sé
curité. Chaque station est pourvue d’une voie
d’évitement pour le croisement des trains.
Quatre réservoirs d'eau pour l’alimentation
des machines sont établis à Agonac, Thiviers,
La Coquille et Lafarge.
Les projets de la ligne ont été étudiés et
exécutés sous la direction de M. Krantz, ingé
nieur en chef du réseau central de la compa
gnie d’Orléans, en résidence à Périgueux.
Nous remplissons un devoir en mentionnant
ceux qui ont concouru à celle œuvre gran
diose. Ce sont : MM. Moinot, ingénieur des
études ; Martin et Liébeaux, ingénieurs de la
construction ; Michel, ingénieur , architecte
des gares et stations ; Royer, sous-ingénieur ;
Legendre, chef de section de la voie; Tantin
et Hallade, chefs de section à Limoges; Gény
et Paulon jeune, id. à Nexon; Bringues, id.
à Thiviers; Le Dû, id. à La Coquille; Barthé
lemy , id. à Périgueux. — Le ballastage et la
pose de la voie ont été faits par MM. Bernard
trères, entrepreneurs.
Dans deux années, le chemin de Limoges
se prolongera sur Agen, et nous mettra en
communication avec Toulouse, c’est-à-dire
avec tout le Midi. Peu d’années après, il s’é
tendra jusqu’à la frontière d’Espagne, à la
rencontre du chemin de fer de Madrid. Alors
la voie sera achevée. Paris et la capitale de
l’Espagne se donneront la main, malgré les
Pyrénées. L’art aura vaincu la nature, au
grand profil de la civilisation et de la frater
nité des peuples.
