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Médias
Fait partie de Un Lâche
- extracted text
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Jacques Le lorrain
Eglantine de Valrose
UN LACHE
PÉRIGUEUX
TYPOGRAPHIE et lithographie ronteix
7, rue Gambetta, 7
1926
Jacques Le Lorrain
(1856-i1904)
Je veux sauver du Néant ces pages que m'a con
fiées un frère de Jacques Le Lorrain, le délicat poète
bergeracois, qui s'éteigmt en 19üi au moment où la
gloire lançait un sourire sur la détresse de sa vie.
Déjà le temps a posé sa patine sur l'encre, crevé
de jours destructeurs les feuilles jaunies que j'ose à
peine frôler de crainte cle les voir s'émietter.
Selon les indications de la marge, j’ai élagué parci, ajouté par-là.
Des pointillés indiquent les coupures, des guille
mets les adjonctions.
J'ai passé des heures de joie fine, mais aussi de
souffrance attendrie, à redonner la vie à la pensée et
à l'âme qui agonisaient lentement sur le papier
vétuste.
Amie platonique du poète à l'âge où la vie n'est
encore qu'un nrintemps fleuri d’illusions et d'espoirs
et confidente de ses rêves littéraires, il m'a semblé
qu'il ne me désapprouverait pas de faire ce geste.
Et c'est pourquoi je l'ai osé !
ÉGLANTINE de VALROSE.
fl
— 5 —
Dimanche soir, 3 août.
Je me suis levé ce malin avec de la joie plein le
cœur et voici qu’à l’heure où je me couche la douleur
et le désespoir m’écrasent.
Quel changement en une journée !
Mais je ne veux pas développer ce thème qui m’en
traînerait à des considérations d’un ordre un peu
banal. Le temps est passé pour moi de l’amplification
littéraire...
Le malheur qui vient de me frapper a-t-il déjà atteint
beaucoup de personnes ? Je ne le pense pas, car il est
un produit du hasard. Aussi bien aurait-il pu tarder
d’apparaître indéfiniment. Mais le cas doublement
psychologique et physiologique où il a trouvé son
terrain favorable et la possibilité de germer étant un
cas fréquent, j’ai résolu de le décrire. C'est au reste
notre éternelle consolation à nous, écrivains, que
d’exposer les maux dont nous pâtissons : par la phra
séologie élégante et pomponnée dont nous les enguir
landons, nous les dépouillons d’une partie de leur
amertume et ce remède, pour singulier qu’il soit, n’en
est pas moins un remède.
*
* *
Mous sommes deux à l’aimer. Mon rival, capitaine
au 3° chasseurs, offre le prestige de son dolman bleu
de ciel et de ses moustaches virgulées. Pour cesser
cette ironie facile, je dois lui reconnaître d’autres
avantages : trente ans, vifs et solides, une peau très
-6 blanche, rosée d'un sang alerte et pur. une allure
bellement agressive, un joli nom et des hectares de
prairies en Vendée.
Même il ne manque point d'esprit, d’un esprit un
peu gros à la vérité, qui sent le mess et le cercle, mais
qui est tout de même de l'esprit. Sa verve, au service
de laquelle se sont mises une gaieté bien trempée et
une santé déconcertante, irradie une intarissable
bonne humeur. Partout où il passe, le capitaine SaintYves ramasse des tas de sympathies.
C'est un adversaire redoutable.
Moi, j’ai un moins joli nom; je m'appelle tout sim
plement Lucien Bréal. Maître de conférences à la
Sorbonne et quelque peu journaliste, je touche au bout
de l’an des sommes assez rondelettes. On répète que je
suis appelé à un brillant avenir. Naturellement, je le
dis aussi.....
Physiquement, je suis brun, mince et pâle, les nerfs
trop riches et le sang trop pauvre, et je ne manque
pas, dit-on, d’une certaine distinction.
Ma pensée — c’est encore ce qu’on assure — est
souple, variée, sagace et profonde. Je n’amuse pas,
j’intéresse.
Moi aussi, donc, je suis un champion avec lequel on
doit compter.
Et elle, mademoiselle Claire de Valfontaine ?
J'affirme qu’elle est nantie de charme précieux et
rare et d'une fine beauté. Une faille divinement sou
ple, des mains de patricienne.
Et pour la petitesse de ses pieds, elle est parisienne
-7et comtesse. A la voir marcher, on devine la sveltesse
élégante et robuste de sa membrure.
Elle est faite comme le sont certaines femmes dont
la nature a particulièrement surveillé l'exécution ; elle
est jolie comme l’est toute jeune fille avant la flétris
sure de l’âge, avant la meurtrissure de l’homme. C’est
une splendeur totale et d’autant plus émouvante qu’on
la sait éphémère : la peau a une délicatesse florale,
l'œil un éclat stellaire, le sourire l'allégresse du soleil
qui sort d’un nuage. Oui, vraiment toutes les séduc
tions de la nature semblent résumées dans la jeune
fille, et ces séductions vivent, parlent, revêtent en
elle un sens exquis et délicieux. Et ce joli élan vers
l’amour qu’elles ont toutes, vers l’amour, c’est-à-dire
vers ce qui doit les froisser et les meurtrir ! Ah ! plus
elles sont belles, les jeunes filles, plus de tristesse et
de pitié elles m’inspirent, — et c’est de la férocité des
jours qui viennent que je m’épouvante pour elles.
*# *
Aux yeux d'un observateur un peu superficiel, SaintYves et moi, nous semblions, ce matin encore, avoir
des chances à peu près égales. Il n’en était pas tout à
fait ainsi cependant.
Dans le secret de son cœur, elle penchait vers le
plus intellectuel, c’est-à-dire vers moi. Je l'avais deviné
à des riens intraduisibles, à de subtiles interprétations
« de regard et de sourire. Son rire et ses regards
» restaient clairs, assurés avec Saint-Yves. Ils se
» troublaient légèrement devant moi et s’éclairaient
» d'une fugitive lueur de tendresse vite voilée sous le
» rideau tremblant des cils,
- 8 -
Toutefois, sa préférence n'était pas assez marquée
pour qu’aucune équivoque ne fut possible ; j’avoue
que, sans trop d’aveuglement, le capitaine pouvait se
croire aussi heureux que moi.
Mais pourquoi la jeune fille ne détruisait-elle pas
elle-même cette équivoque? D’abord je crois qu’elle
s'ignorait encore ; elle devait, attendre le coup de
lumière soudaine qui l'éclairerait. Et puis, femme, et
nécessairement un peu coquette, — oh ! si gentiment,
si innocemment ! — il ne lui déplaisait pas d’étre
l'objet de deux désirs aiguisés et pressants. Elle y
gagnait de voir les deux envies se polir et s’affûter
l’une l’autre à ce continu frottement.
En ses beaux yeux purs, grands d'une candeur où
voletaient, mille vivacités charmantes d’idée et de
sentiment, se lisait le lin ] laisir qu’elle goûtait à ce
jeu. Et puis, pour nous autres, ne nous était-elle pas
plus précieuse, étant disputée ?
Tout, à mon sens, était donc au mieux, en attendant
l’issue que je supposais devoir m’être favorable.
*
* *•
Je suis donc arrivé ce malin à la villa, sise en gai
pays de Seine-et-Oise. J’y ai trouvé le capitaine déjà
installé depuis hier au soir. Il est en congé, moi en
vacances : notre rencontre n’avait donc rien de
surprenant.
Nous avons aussitôt, commencé le siège et chacun a
disposé de ses moyens propres. C'est de bonne guerre.
Lui. avec son bel entrain de caserne, sa vitalité fou
gueuse d'homme au sang aduste, Les saillies, nourries
— 9 —
de gaieté saine et contagieuse, jaillissaient de sa bou
che, et quand l'occasion d’un bref tête-à-tête s’offrait,
il soufflait des paroles d’ardeur dans la nuque de la
jeune fille dont je la voyais frissonner toute. A ce mo
ment-là, elle l’aimait pour l'influx vital qu'il versait
en elle. C'est qu'avec lui s’exultait l’entrain de sa
jeunesse. Toute secouée de jaillissants rires, elle agi
tait les bouclettes de sa chevelure en des gestes de
grâce exquise. Ses prunelles se striaient de paillons
de lumière, les petits cailloux blancs de sa denture
étincelaient, sa gorge boulait.... C’était plaisir vraiment
de la voir si heureuse.
En cette matinée, et jusques et y compris le déjeu
ner, l’officier eut tout l’avantage. Je commençai de
m’inquiéter et de gémir in petto. Mais après le café,
soit que la jeune fille fût lasse d’avoir tant ri, soit
qu’elle eût vu ma tristesse et s’en fût émue, elle voulut
être tout à moi. Et voici ce qu’elle imagina.....
Elle proposa tout bonnement une partie de pêche,
qui fut souscrite à l'unanimité, moi excepté. Je boudais.
« Son regard scrutateur m’enveloppa. Je détournai
» le mien.
» — Pourquoi ne voulez-vous pas venir ?
» — J’ai un article à terminer pour une Revue.
» De nouveau son regard essaya de plonger dans le
» mien pour y découvrir le fond de ma pensée.
» Je demeurai impénétrable.
Quand tout fut prêt pour le départ, Claire, soudain,
prétexta une forte migraine et le besoin de se reposer.
Le nez du capitaine s’allongea d’une aune; mais il ne
put s’éviter de suivre ses compagnons.
10 —
Tout d’abord, pour sauver l’apparence de son coquet
mensonge, Mademoiselle de Valfontaine « s’isola une
» petite heure dans sa chambre.
» Elle reparut vêtue d’une gracieuse robe rose, dont
» les manches courtes laissaient apparaître, sous un
» plissé de souple dentelle crème, le bras rond et
» ferme.
» Sa coiffure était particulièrement soignée.
» En compagnie de sa tante, elle vint au jardin,
» s'approcha d'un rosier et para ses cheveux de quel» ques boutons mi-éclos. On lui avait si souvent dit
» que le rose semblait avoir été créé pour elle !
» Je m’approchai d'elle et lui demandai :
» — Votre migraine ?
» Elle eut un sourire narquois '.
» — Elle est partie. Et votre article ?
» Je me mis à rire.
» Nos regards se colletèrent : nous nous étions
compris.
Tandis que la vieille dame se reléguait discrètement
derrière un acacia, nous nous installâmes dans la
chevelure d’un saule pleureur, et là nous eûmes l’en
tretien le plus confidentiel, le plus béatifique du
monde, pour moi du moins.
Je fus, ce jour-là, cavalier accompli, causeur spiri
tuel, amoureux fin, vibrant, passionné. Bref, je me
surpassai et j’avançai terriblement dans l’emprise de
cette âme si chère. Si Claire ne répondit pas expressé
ment à mon «je vous aime» par un « je vous aime
— 11 —
•aussi », elle me le dit par son sourire mouillé, par ses
■yeux humides d’émotion. Oui, des pleurs diamanté■rent le luisant de sa prunelle ! et elle connut, je pense,
•qu’il est plus délicat, plus rare et meilleur de pleurer
• que de rire, en dépit de ce qu'assure le bon curé de
Meudon.
« Des bruits confus nous avertirent du retour des
o) pêcheurs. Claire, d’un geste prompt, enleva de ses
j) cheveux les boutons de rose, cependant que ses
» doigts, glissés sous la chevelure, en détruisaient
» l’harmonie.
» J'eus de la joie plein le cœur : la chère aimée avait
>» voulu être belle pour moi seul !
Lorsque Saint-Yves reparut, il surprit sur le visage
de Mademoiselle de Valfontaine cette sorte d’extase et
comme de lassitude voluptueuse par quoi uniquement
:se traduisent les sentiments d’une femme douée d’une
nature un peu fine. Tant peu clairvoyant qu’il fût à
l’accoutumée et encore qu’il n’eût pas l’habitude de ces
sortes d’interprétations, il flaira le nouveau danger, il
compritsur quel terrain de supérioritéj’évoluais main
tenant. Je vis cela sur son visage et qu'il avait de la
peine à contenir sa fureur. La jeune fille, à qui ma
remarque n’avait pas dû échapper, désireuse, en une
de ces charités féminines dont ne s'excluent point
quelque vague satisfaction et quelque furtive coquette
rie, de panser la blessure quelle venait de faire elle.même, me quitla pour se rapprocher de Saint-Yves.
Elle l’aborda le sourire aux lèvres, les yeux mutins;
.mais cette jolie attitude n’eut point l’air de le désar
mer. La colère restait inscrite sur son visage, des
— 12 —
paroles amères durent même sortir de sa bouche :
Claire cependant ne se départit point de son calmesouriant et gai ; bravement elle affronta cette fureur
d'homme sanguin.
Sachant tout ce qu’il y a de flatteur pour elles dans
l’explosion de tels courroux, les femmes, à l’ordinaire,,
se montrent assez indulgentes pour les mots cinglants
dont on les cravache.
Le couple avait tourné dans une allée qui s'appuyait
à une charmille et je le vis s'asseoir sur un banc.
« J'allai à l'autre bout de la charmille et je m’étendis» à demi sous un arbre.
» Claire et Saint-Yves se dirigèrent alors de mon.
» côté. Ils marchaient lentement, sans me voir, et
» j’entendis tout le colloque.
Saint-Yves ayant changé de tactique, jouait mainte
nant de l’ironie à mon égard ; il raillait ma charpentemaigre, mes muscles faibles, mon sang pauvre ; ilalla jusqu'à oser dire que je n’étais pas un homme.
Cette sortie, par son ridicule même, me divertitplutôt qu’elle m’indigna. Est-ce le physique ou le
moral qui fait l'homme ? Pouvait-on proférer de telles
àneries ! J’eus le plaisir d’entendre Claire prendre ma
défense avec quelque vivacité.
— Est-il nécessaire d’être un athlète pour être un;
homme ? ripostait-elle.
Mais l'officier maladroitement s'entêta :
— Sans être un athlète, il faut être un mâle. L'homme
a un rôle de protection vis-à-vis de la femme ; il doit
pouvoir la défendre à l’occasion.
13 Claire l’interrompait :
— Pourquoi supposez-vous que M. Bréal 11e sache
faire respecter sa femme ? On ne se défend pas seule
ment dans la vie avec ses muscles, mais aussi et
surtout avec son caractère, son courage.
— Voilà, fit mystérieusement le capitaine.
— Quoi, expliquez-vous ! Iriez-vous insinuer que
M. Bréal manque de courage ‘l
— Je n’insinue rien, j’avance une hypothèse basée
sur une apparence. Les hommes de pensée, vous
savez.....
— Ne sont pas des hommes d'action, évidemment;
mais, je le répète, rien ne les empêche d'être des
hommes de courage.
Un bref silence tomba. Soudain, l'officier reprit :
— Vous aimez le courage, n'est-ce pas ?
— Sans doute ! Je dois même vous avouer que c’est
une des qualités que j’apprécie le plus.
— Vous avez raison, lit-il, c’est la qualité française
par excellence.
Il ajouta plus profond :
— Rien n’est plus beau que de savoir s'affranchir
du vieil et tyrannique instinct de la conservation. On
se distingue de l'animal plus encore par ceci que par
la pensée.
Sur cette phrase philosophique qui me surprit en lui,
il rompit l’entretien et s'éloigna.
Je demeurai perplexe et rêveur. Pourquoi cette dis
sertation, pourquoi Saint-Yves insinuait-il que je
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manquais de courage ? S’imaginait-il que cette qualité
était seulement à départir à ceux dont c’est le métier
de la posséder, tels les militaires? Il était absurde, en
vérité, ce pourfendeur ! Je ne poussai pas plus loin
mes réflexions; j’allai rejoindre par un savant détour
Mademoiselle de Valfontaine, qui ne dit pas un mot
du colloque qu’elle avait eu avec mon rival. Moi-même
je me gardai bien de l'interroger.
Après dîner, sollicités par un merveilleux clair de
lune, nous promenâmes tous les trois au long de
la principale avenue. On causait, ou plutôt je causais
avec Claire, car Saint-Yves, soit qu’il boudât encore,
soit qu’il, perçût son inaptitude à jouter avec moi sur
le terrain où je m’étais placé, se claustrait dans un
silence farouche. Au bout d’un temps, son mutisme
nous gêna. Mue sans doute par un sentiment de pitié
et de grâce, Claire l'interrogea. Il répondit par une
impertinence, toute à mon adresse d'ailleurs. Je le
relevai assez vivement. Et voici que de parole en
parole, nous en vînmes à prononcer ces mots définitifs
dont la conclusion est un acte, l'acte traditionnel,
ridicule et nécessaire.
Saint-Yves prenant l’avenue, et nullement retenu
parla présence de Claire, me jeta sa carte au visage.
Il arriva alors ceci, qui me stupéfia, qui navra Claire
et ne l'étonna pas moins, c’est qu'au lieu de répondre
à ce geste par un geste semblable, je me mis tout à
coup à balbutier des : « Qu’est-ce que vous avez ?....
Que vous ai-je fait?.... En vérité, monsieur !.... Mais...
mais .. je ne vous comprends pas... ! » En même
temps je blêmis, mon cœur battit à se rompre, je fus
obligé de m’appuyer à un arbre pour ne pas tomber.
15 —
Bref, c’était la peur, la peur intense, absolue, irrépres
sible ! la peur véritable, la peur physiologique et,
disons le mot, animale !
Le reste, on le devine. Claire eut une moue de dédain
suprême et Saint-Yves un haussement d'épaules où se
marquait un mépris supérieur. Puis tous deux re
broussant chemin me laissèrent seul.
Je m'attardais sur place dans une attitude d'écrase
ment stupide. J’étais littéralement hébété et en même
temps affolé de honte et de douleur. Puis, ainsi qu'il
arrive dans les grandes crises, j’éprouvai le besoin de
monologuer :
— Qu’est ce qui m’a pris ?... C'est raide tout de
même !...
— Est-ce que ce traîneur de sabre aurait raison,
serais-je un lâche ? Non, ce n’est pas IJieu possible !
Il y a du sortilège là-dessous.... on m'a envoûté, on
m’ajettaturé !
Je me mis à marcher très vite, brandissant de grands
gestes, les poings raidis.
— Il n’y a pas à dire, j'ai eu la venetle, j’ai eu la
frousse du chien qui détale, la queue entre les
jambes!... Il n'ÿ a pas à dire, je suis un lâche, un
triple lâche !
Un lâche ! Eh bien, corbleu, je n’aurais jamais cru
çà ! Est-ce drôle, tout de même, qu’à 34 ans on décou
vre tout à coup qu’on est un lâche, comme on se dé
couvrirait une maladie de cœur ou de poumon !
Un lâche 1
— 16 -
Je me rappelai tout à coup des cas analogues au
mien. J’avais vu au café, dans la rue, n'importe où,
des querelles s’ébaucher, de vraies querelles accom
pagnées d’injures réelles et décisives : et, bien peu
d’entre elles, s’étaient terminées par un acte. Elles
avaient fini dans de l’hésitation, de la pâleur délayée
sur la face, du tremblement de la voix et du geste ou
dans des protestations verbales et des menaces plato
niques de poings fermés, qui dénonçaient autant que
le reste la peur, la peur inéluctable qui tout à coup
s’était emparée des belligérants.
« Sans doute, repris-je à la fin. mais il n’en est pas
» moins vrai que j'ai donné à Claire l’occasion de
» penser que je manque de courage. Et cela me
» terrifie !
» L’analyse de mon cas serait longue, subtile.
» L’écouterait-elle seulement ?
Et enfin toujours sa conclusion devrait être celle-ci :
« m'expliquer comment et pourquoi vous manquez de
la qualité du courage ne fait pas que vous l'ayez ; or,
j’ai besoin de celte qualité, moi, étant femme. De plus,
je l'aime. Elle est la plus admirable et la plus décora
tive des qualités viriles. Je ne puis vouloir d’un homme
qui en est privé au point où vous l’êtes. » Telle serait
sa réponse. Eh bien ?
Ici, je réfléchis à nouveau.
Eli bien ! si je me mettais à l’œuvre, si je faisais
un appel à mes énergies et à mes fiertés restantes ?
- 17 -
Ce n’est point par des raisonnements que,je dois prouver à Claire que je n’ai pas démérité d’elle, c’est par
un fait, un fait précis, lumineux, significatif.
Je rentrai sur cette conclusion et m’occupai à écrire
ce qu’on vient de lire.
Lundi soir.
J'ai eu tout ce jour le courage — comment osè-je
employer ce mot — de fuir le visage adoré de Claire, et
j’ai obstinément cherché le moyen de me réhabiliter à
ses yeux......
Au fond, plus je réfléchis et plus je me convainc que
mon salut est dans l'emploi d'un seul moyen, et ce
moyen le voici : Demain je chercherai mon insulteur,
je profiterai pour l’aborder d’un moment où il sera
seul avec Claire, car puisqu’elle était présente à l’in
jure, il faut qu’elle assiste à la riposte; je lui dirai:
« Monsieur, quand vous m’avez insulté, vous m’avez
surpris dans une minute d'inexplicable défaillance
physique et vous en avez conclu, un peu hâtivement,
que je suis un lâche. Or, je vous prouve aujourd'hui
que vos conclusions sont fausses en vous demandant
une réparation. Ne m'objectez pas qu’il est un peu
tard ! 11 n'est jamais trop tard pour commettre un acte
honorable et je crois en commettre un en ce moment.
Etc..., etc... »
Mardi soir.
C'est fait. Oh ! il a regimbé, il a ergoté, non par
frayeur, lui, le gredin ! mais parce qu'il a vu dans les
yeux de Claire, oh ! si adorablement émue ! qu'elle
— 18 —
m’approuvait et qu’il ne devait pas me refuser cette
réparation, qu'elle voulait qu'il me l’accordât !
Moi, diable, j’ai eu de la peine à contenir l’affole
ment de mes nerfs. Je me suis senti au secret des
fibres la même chatouille d’instinctive terreur que
l’autre soir ; la même, mais atténuée. J’ai réussi à faire
bonne contenance. Allons, il y a progrès. Et comme
j'ai été récompensé de mes efforts parle furtif et com
bien significatif serrement de main de Claire !
Nous nous battons demain matin.
Mercredi.
Partie gagnée, mais pas sans peine, par exemple.
C'est miracle que je n’ai pas été embroché, car mon
adversaire est dix fois plus fort que moi. C’est moi
qui ai voulu l’épée, parce qu’elle est plus terrible.
Au commencement de la lutte, j’ai eu un tel tremble
ment automatique dans tous les membres que les
témoins voulaient arrêter le combat. Je m’y suis
refusé; je me suis raidi dans ma volonté, je me suis
rendu furieux et, soudain, j’ai foncé sur mon adver
saire avec une frénésie telle que je l’ai impressionné,
déconcerté. Alors, je ne sais comment cela s’est fait,
la pointe de mon épée a rencontré son bras et elle a
fait son devoir d'épée, elle l'a entamé. Trois jours
d’écharpe, blessure insignifiante et tant mieux, car je
ne suis pas un baron des Adrets, moi !
Rentré chez moi, j’ai eu une crise de larmes et
quasiment comme une attaque d'hystérie. 11 a fallu
que je me couche une heure.....
-
19
Claire m'a récompensé du plus radieux, du plus
divin sourire. Je ne suis plus un homme à plaindre.
« Saint-Yves part ce soir.
Jeudi matin.
» J’allais ouvrir les persiennes de ma chambre.
» Mais j’arrête mon geste. Dans l’allée sablée, j’apêr» cois Claire en clair peignoir, un gracieux bonnet de
» dentelle sur sa tête rieuse. Elle joue avec son chat
» favori, un gros angora noir, Mépbisto.
» Ce sont des courses folles, de mutines agaceries,
» et je ne sais vraiment qui a le plus de grâce féline,
» de charmante agilité, de la jeune bile ou de l’animal.
» Comme elle est rose dans l’air frais de l’auiore !
» Comme ses yeux brillent d'un vif éclat sous les
» blonds rayons ! Quel sourire heureux éclaire toute
» sa jeune physionomie !
» Son regard inquiet s’arrête parfois sur les per» siennes closes. Devinerait-elle le larron qui la prend
» toute dans son regard charmé ?
» J'ouvre les volets. Comme un blanc éclair, elle
» disparait derrière des arbustes touffus.
» Elle ne veut pas que je la voie en bonnet du
» matin !
» Et je ris, car je l’ai vue, bien vue, et elle ne le sait
» pas !
» Je suis heureux : si Claire a tant de joie à l'âme
» après le départ de Saint-Yves, c'est donc que ce
« départ ne lui laisse aucun regret?
— 20 —
» J'ai besoin d’espace et d’air pur. Je vais aller, moi
» aussi, prendre un bain dans la fraîche lumière du
» jour qui vient de s’éveiller.
Jeudi soir.
» J'ai enfin obtenu l’aveu tant désiré : Claire
» m’aime !
<
