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Médias

Fait partie de Mémoire sur notre établissement dans la Province d' Oran

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NOTRE ÉTABLISSEMENT
DANS

LA PROVINCE D’ORAN,
PAR SUITE DE LA PAIX

Par M. le Lieutenant-général BUGEAUD.
(Saillit 1837.)

GAELTIER-LAGEIONIE , IMPRIMEUR,
Libraire du Prince Royal pour l’Art militaire,
RIDE ET PASSAGE DAUPHINE, 36-

1838.

SUR

NOTRE ÉTABLISSEMENT
DANS

LA PROVINCE D’ORAN,
PAR SUITE DE LA PAIX s

Par AI. le Lieutenant-général BUGEAUD.

( Juillet 1837. )

PARIS,

GAULTIER-LAGUIONIE , IMPRIMEUR,
Libraire du Prince Royal pour l’Art militaire,
RUE ET PASSACE DAUPHINE, 36.

1838.

* «H

Le mémoire, ou plutôt les notes qu’on va
lire, n’étaient point destinées à l’impression.Rédigées à Oran, pour éviter quelques recherches
et laisser quelques traditions aux chefs militai­
res qui seraient par la suite chargés du gouver­
nement de cette province, elles n’avaient d’autre
bu t que d’utiliser au profit de tous le peu d’expé­
rience -et les faibles travaux d’un seul. Depuis,
et à la veille d’une discussion générale sur nos
affaires d’Afrique, plusieurs députés ayant témoi­
gné le désir de parcourir ces notes, on s’est
décidé à les faire imprimer, sans prendre le
temps de les compléter et de les coordonner. On

— VI

y trouvera du reste beaucoup de choses qui ne
pourraient se dire à la tribune, et elles facilite­
ront peut-être à de plus habiles les vues géné­
rales qu’on n’a pas eu le loisir d’exposer. Nous
dirons seulement, pour excuser le nombre et la
minutie des détails qui remplissent cet écrit, que
le moindre d’entre eux ne saurait être indifférent
aux hommes spéciaux, que tous doivent être
considérés dans l’ensemble, que tous concou­
rent à prouver l’extrême importance et les extrê­
mes difficultés de la question.
Faut-il s’excuser, si ces renseignements, écrits
sous la tente , en toute hâte, au milieu du tracas
d’un établissement fondé sur un état de choses
nouveau, produit de la paix, n’ont pas la forme
littéraire qu’on aura peut-être le tort de leur de­
mander? Mais on s’adresse seulement aux hom­
mes pratiques. Ceux-là permettraient aux gens
de lettres de ne pas savoir très bien conduire une
armée, ils n’exigeront pas d’un soldat qu’il sache
ordonner une phrase, et lui pardonneront l’ab­
sence d’un mérite aussi étranger à ses études
qu’à ses prétentions.

*

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

En faisant la paix, je ne me suis point flatté qu’elle
serait éternelle, ni même d’une très longue durée. Je
n’ai pas espéré non plus que la question d’Afrique se­
rait par cela seul complètement résolue. J’ai fait la paix
parce que le gouvernement, et, en grande partie,
l’opinion, le voulaient; si j’y ai mis une ardeur peu
en rapport avec mes habitudes de guerre, c’est que
j’étais bien convaincu qu’une paix, même moins
bonne, ou plus mauvaise comme on voudra, valait
mieux pour la France qu’une guerre mal faite, pour
rappeler la pensée si juste exprimée par M. Thiers
dans son admirable improvisation du 21 avril dernier.
Je dis plus: la paix vaut mieux selon moi que la guerre
bien faite; car pour bien faire la guerre en Afrique, il
faudrait y déployer des forces dont l’absence en Eu­
rope serait un immense danger pour le pays.
L’honorable M. Thiers fait pressentir ce danger
dans le discours précité, et cependant il suppose que

— 6 -

40,000 hommes seulement, ou environ, seraient en­
gagés dans la Régence. Eh bien ! aujourd’hui que j’ai
mieux étudié la question , je pense que ce n’est pas
40,000 hommes qu’il faudrait pour faire la guerre,
soumettre le pays et le conserver, mais bien 80 à
90,000 hommes. Il me serait aisé de le prouver et j’en
suis tenté; mais je m’écarterais trop de mon objet,
à examiner celle question avec détail. Dans le cours
de ces observations, j’aurai d’ailleurs occasion d’en
dire quelque chose. Mon but principal est de trader
de l’utilité de la paix long-temps prolongée , des
moyens de la maintenir, et des mesures à prendre
pour garder utilement la zone réservée dans la pro­
vince d’Oran.
Plus la paix se prolongera , moins la guerre future
sera difficile, si nous avons de la prévision, si nous
savons nous établir solidement sur le territoire défi­
nitivement conquis, si nous sommes assez sages
pour nous tenir toujours prêts à faire la guerre, si
nous savons ouvrir des relations avec les Arabes, qui
puissent leur infiltrer nos mœurs, nos goûts, nos
usages ; surtout si nous savons donner du bien-être
aux populations musulmanes qui vivront sous notre
domination.
Sans doute Abdel-Kader de son côté ne restera pas
inactif: il créera une petite armée permanente, il
s’établira à Tlemcen, il soumettra quelques tribus
dissidentes, il se fera une petite artillerie; cela le ren­
dra plus puissant vis-à-vis des tribus, mais ne le fera
pas plus fort contre nous qu’il ne l’est aujourd’hui.
Je dis même qu’il sera moins fort quand il aura 6,000
hommes réguliers et du canon.
Jusqu’ici sa force a consisté dans sa légèreté, dans
la liberté de ses mouvements, dans l’impossibilité de

- 7 —
le saisir. Il n’avait à protéger ni dépôts, ni villes de
guerre, ni grands centres de populations et de com­
merce , ni lignes, ni bases d’opérations.
Avec une paix de quelques années et 6 ou 8,000
hommes de troupes (c’est tout ce qu’il pourra solder
et entretenir), il aura un peu de tous les embarras
que je viens d’énumérer; il ne sera plus insaisissable,
parce qu’il aura des villes et des dépôts à garder.
Ayant de l’infanterie, les combats ne seront plus
comme aujourd’hui presque sans résultat. La première
action sera plus rude, il est vrai ; mais on pourra lui
faire éprouver une de ces grandes catastrophes qui
jettent la terreur et le découragement dans toute la
contrée; tandis que jusqu’ici il a été impossible de
faire de grandes choses sur celte nuée de cavaliers,
excellents individuellement, mais qui n’ayant aucune
force d’ensemble, aucune harmonie, ne s’engageaient
jamais assez pour que l’action fût décisive. L’irrégu­
larité de leurs mouvements avait quelque chose d’em­
barrassant pour les généraux et de saisissant pour nos
jeunes soldats. Devenus tacticiens par les troupes, les
chefs arabes seront long-temps encore dans l’enfance
de l’art. Il leur faut un siècle avant de savoir harmo­
niser les trois armes sur un champ de bataille. Ils
auront les inconvénients de la tactique sans en avoir
les profils. On le sait : un homme qui n’a jamais
tiré les armes, mais qui a du courage, est plus dan­
gereux dans un duel que celui qui se pose en acadé­
micien. L’épée du premier est insaisissable par l’irré­
gularité des coups qu’il porte, tandis qu’on prévoit
aisément les coups novices du second; on saisit son
épée, on le désarme, on le lue.
Mais ce qui affaiblira surtout l’émir, c’est que les
tribus ne guerroyant plus entre elles , parce qu’elles

— 8 seront soumises à un même prince ; devenues plus
riches par le commerce et l’agriculture; comptant
sur l’armée permanente; prenant peu à peu par
le contact nos goûts et nos besoins, seront bientôt
moins guerrières. Le commerce, les rapports journa­
liers , feront disparaître la haine et la répugnance que
nous leur inspirons. Elles verront qu’après tout on
peut vivre avec des chrétiens, et que nous portons
avec nous l’aisance et le bien-être. Déjà ces idées se
répandent; elles deviendront générales, et quand la
guerre éclatera elles militeront en notre faveur; on se
soumettra avec bien moins de difficulté.
Mais on ne saurait trop le répéter, pour que des mo­
difications dans les mœurs s’opèrent, pour que les
répugnances et les préjugés s’effacent, pour que les
idées de civilisation pénètrent, pour que nous puis­
sions fonder quelque chose et nous établir militaire­
ment et agricolement, il faut que la paix ail quelque
durée. Lors même que nous aurions des projets de
conquête absolue pour l’avenir, il nous faudrait ce
temps d’arrêt pour faciliter nos opérations futures.
Ce serait une halte pour reprendre de nouvelles forces.
Aujourd’hui la conquête est trop difficile: elle deman­
derait au pays des sacrifices exorbitants et presque
permanents ; car il ne faudrait pas seulement con­
quérir, il faudrait garder les conquêtes, ce qui ne
demanderait pas beaucoup moins de troupes. Or,
quand je compare les efforts et les sacrifices d’hommes
et d’argent aux avantages qui peuvent résulter de la
possession de tout le pays entre le désert, Tunis,
Maroc et la mer, quoique guerrier par goût et par
profession , je ne me sens pas le courage de conseiller
à mon pays celte conquête. Je ne sais point flatter
l’amour-propre de la nation aux dépens de ses plus

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— 9 —
chers intérêts; et je suis convaincu que la conquête
absolue de l’Afrique pourrait compromettre son indé­
pendance en Europe.
Si le gouvernement reconnaît avec moi ces vérités,
et il les a reconnues puisqu’il a sanctionné la paix , il
donnera à ses agents les instructions les plus positi­
ves, afin qu’ils fassent, pour maintenir les relations
amicales avec les Arabes, tout ce qui est compatible
avec la dignité nationale ; il ne s’agit point de faire
des concessions de faiblesse ; elles produiraient un
effet tout contraire à celui que je veux obtenir, et
seraient une cause de rupture; car une concession
déplacée amènerait des exigences que nous ne sau­
rions supporter; il s’agit seulement d’apporter un es­
prit conciliateur dans les petits différends qui doivent
nécessairement s’élever, quand on est en contact avec
des peuplades peu civilisées et accoutumées aux dé­
prédations. Je crois, par exemple, que nous devons
rarement nous faire justice nous-mêmes pour les pe­
tits méfaits commis par les individus; il faut les ren­
voyer ou les dénoncer aux chefs arabes, qui en feront
autant de leur côté, et ne jamais considérer des
actes isolés comme des atteintes portées aux traités.
Je pense aussi qu’il est fort important que les divers
commandants de nos provinces et de nos postes cher­
chent à se lier avec les arabes principaux ; qu’ils les
attirent chez eux ; qu’ils s’en fassent des amis, et qu’en
même temps ils traitent avec égard et justice les sim­
ples arabes qui fréquenteront nos marchés. Je n’en
dirai pas davantage : ma pensée doit être suffisamment
saisie.
Cependant, quoi qu’on fasse, la guerre est probable
tôt ou lard ; c’est, encore M. Thiers qui l’a dit, et je le
pense comme lui. Les princes avec qui nous aurons

— 10 —
traité ont de l’ambition; ils se lasseront de faire passer
le commerce par nos mains; ils nous feront des diffi­
cultés, des avanies, qui amèneront la guerre; peut-être
même chercheront-ils à nous expulser du littoral. Il
faut dès à présent fixer nos idées sur celle guerre pré­
sumable, sur ce qu’elle doit être , et envisager ses né­
cessités selon le but qu’on se proposera d’atteindre.
Les grandes causes de la guerre mal faite pendant
sept ans, sont à mon avis qu’on ne la comprenait pas,
et qu’on agissait sans but déterminé et sans plan. Si
l’on avait, dès le principe, dit au gouvernement d’une
manière nette et précise à quelles conditions il ob­
tiendrait la soumission du pays, à quelles conditions
il obtiendrait la paix et la sécurité dans un certain ter­
ritoire autour de nos places, le gouvernement aurait
pu faire un choix entre deux propositions clairement
et nettement posées; l’effectif des troupes et le matériel
de guerre eussent été réglés en conséquence. Au lieu
de cela, on agissait vaguement et au jour le jour, quel­
quefois comme si on avait voulu se borner à un cercle
rétréci, d’autres fois comme si on avait voulu la con­
quête absolue; et dans ce dernier cas on ne demandait
au gouvernement que le quart des moyens nécessaires.
De là les mécomptes et le désordre général des idées
sur la question d’Afrique.
Ce qu’on n’a pas fait pour le présent et le passé, je
vais essayer de le faire en peu de mots pour l’avenir.
Nos guerres futures ne peuvent avoir que deux ob­
jets : faire la guerre pour revenir à la paix, telle que
nous l’avons, ou à peu près; ou faire la guerre pour
conquérir et soumettre le pays.
Chaque objet a son système particulier ; il y a donc
deux systèmes de guerre : mais entre eux il n’y a
pas de milieu.

— 11 —
Veut-on la conquête simultanée de toute la régence ?
je l’ai déjà dit, il faut au moins 90,000 hommes, judi­
cieusement employés. Ne veut-on que la conquête de
l’une des provinces, d’abord? il faut au moins 30,000
hommes. Et ici je ferai remarquer qu’en agissant suc­
cessivement sur des fractions du pays, on aura bien
plus de facilité d’exécution pour arriver à la conquête
totale. Mais quand celte conquête entière sera enfin
obtenue,on aura engagé pour long-temps danslepays
de 60 à 80,000 hommes; oui pour long-tems et très
long-tems, c’est-à-dire jusqu’à ce que vous vous soyez
assimilé les habitants,jusqu’à ce que vous ayez changé
leurs mœurs et leurs usages, jusqu’à ce que vous leur
ayez fait aimer vos lois.
Pour assurer la conquête de la province d’Oran qui
est ici l’objet de mes observations particulières, il faut
au moins 30,000 hommes, et ce que je vais dire pour
Oran peut s’appliquer aux autres provinces.
Je n’ai jamais conçu que , pour soumettre tout ou
partie de la régence, on dût rester habituellement sur
le littoral, et se borner à faire des expéditions passa­
gères dans l’intérieur : il faut être en avant et non pas
en arrière du pays que l’on veut dominer et soumettre;
il faut être aussi dedans, quand il s’agit de soumettre
et de protéger, après les avoir soumises, les tribus iso­
lées. On ne garde pas en arrière, on garde en avant.
Les tribus se seraient soumises tout d’abord (elles
y étaient plus disposées qu’on ne le croit géné­
ralement), si elles avaient vu des forces respectables à
Tlemcenet à Mascara, parcourant le pays dans un rayon
de 15 à 20 lieues, car c’est par l’occupation agissante
qu’on peut atteindre le but, et non par quelques petites
garnisons qui ne peuvent sortir de leurs murailles et
qui n’ont d’action sur le pays qu’à la portée du fusil?

— 12 —
Mais pour que les tribus se fussent soumises, il eut
fallu leur assurer une protection efficace ; c’est ce qu’on
n’a pas fait, c’est ce qu’on ne pouvait faire avec le sys­
tème de guerre qu’on suivait.
Comme les troupes de Mascara et de Tlemcen ne
pourraient vivre dans le pays, du moins la première
année, il faut des colonnes disponibles en arrière pour
leur porter incessamment des vivres et dominer en
même tems l’espace entre la mer et la zone d’action
des colonnes qui se trouvent en avant.
Il faut aussi, entre la mer et ces colonnes, au moins
un bon poste, bien approvisionné et pourvu des moyens
derecevoirdeux ou trois cents malades. Enfin il faut des
garnisons à Mers-el-Kebir, Oran, Arzew et Mostaganem. Tout cela donnerait lieu à la décomposition sui­
vante de mon effectif de 30,000 hommes.
Colonnes de Tlemcen et de Mascara, sept mille
hommes chacune, pour en avoir cinq à six mille
disponibles, après avoir prélevé la garnison et
les non-valeurs...................................................... 11,000 hommes.
Deux postes fortifiés l’un entre Tlemcen et Oran,
l’autre entre Mascara et Mostaganem, de quatre
cents hommes chacun. .........................................
800
Deux colonnes disponibles, une sur chaque li­
gne d’opération pour approvisionner les postes
de communication et les divisions actives ; cinq
mille hommes chacune........................................... 10,000
Garnison du littoral, et non valeurs , adminis­
tration ; cinq mille deux cents...............................
5,200
Total.

30,000

Je n’exagère rien, je suis plutôt en deçà qu’au delà
du nécessaire; car, pour que 30,000 hommes suffisent,
il faut qu’il ne leur arrive pas de ces maladies extra­

— 13 —
ordinaires, qui en mettent à l’hopital au delà de 12 à
1,300, ce qui sera le chiffre habituel.
On va voir combien il est important d'examiner à
l’avance ces questions de la guerre future.
Si l’on veut se tenir prêt pour une guerre de con­
quête absolue, il faut, dès à présent, préparer sur le lit­
toral,des établissements et un matériel en rapport avec
l’emploi de 30,000 hommes. Si au contraire on ne se
propose que de faire la guerre pour reconquérir la
paix actuelle avec de légères modifications, il suffitde
se préparer à faire agir avec légèreté et promptitude
une colonne assez forte pour parcourir le pays, battre
l'ennemi, détruire les moissons en les brûlant ou au­
trement, et prendre au besoin une petite place de
guerre pour en détruire les fortifications, ou pour
servir de gage dans le traité à intervenir. 15,000 hom­
mes seront assez pour appliquer ce système à la pro­
vince d’Oran. Ainsi, dans cette seconde hypothèse, les
approvisionnements de tout genre doivent être moitié
moins forts que dans la première.
Comme ce système consiste presque entièrement
dans la mobilité, la rapidité et la vigueur d’exécution,
il exige des troupes organisées et équipées d’une ma­
nière toute spéciale. 11 faut des soldats, des officiers,
des généraux choisis; il faut tenir au complet la cava­
lerie, l’artillerie de montagne et le train des équipages.
II faut avoir toujours en magasins des approvision­
nements suffisants en tout genre pour entrer en cam­
pagne aussitôt que la guerre est déclarée et la tenir
pendant quelquesmois il faut encore avoir des tentesmagasin et des lentes hôpital, s’il se peut en poil de
chameau, afin de pouvoir improviser en avant des
postes de communication et de ravitaillement; enfin
il faut, en cas de rupture, n’avoir besoin que de faire

— 14 —
arriver de France 6 à 8,000 hommes d’infanterie for­
més d’un bataillon par régiment: ce bataillon serait
composé uniquement de soldats vigoureux et d’offi­
ciers d’avenir. Outre que les jeunes officiers sont les
seuls propres à cette guerre, l’état n’est intéressé à
former que ceux-là, parce qu’ils peuvent le servir
longtemps et bien.
Après la bonne et constant ' organisation des armes
spéciales et du matériel de la guerre, on peut encore
puiser de la force dans la bonne organisation colo­
niale du pays et dans une administration civile et mi­
litaire intelligente.
L’administration de la guerre doit viser sans cesse à
diminuer les dépenses de l’occupation, et l’adminis­
tration civile à les couvrir par les produits de tous
genres.
La paix va réduire le prix des denrées de plus de
moitié, et je prouverai plus lard par des chiffres, que
l’armée d’occupation en temps de paix tirant ses vi­
vres de l’Afrique, coûtera moins qu’en France, tout en
lui maintenant les prestations qu’elle a toujours reçues.
Je prouverai aussi que la différence du pied de paix au
pied de guerre donnera pour 30,000 hommes une
économie de près de 12,000,000. Les fourrages seuls
peuvent entraîner une réduction de dépenses considé­
rable. Ils existent dans notre zone d’Oran, en quantité
et en qualité suffisantes pour nourrir 3 à 4,000 che­
vaux. Il ne s’agit que de s’industrier pour les récolter
à propos. Celte opération est simple, bien qu’un peu
pénible. Il faut, dans la première quinzaine de mai,
diviser les troupes sur les divers pâturages, les y barraquer et leur faire faire les foins à la lâche. J’ai cal­
culé que les soldats peuvent gagner fort bonne journée
en leur donnant 30 sous par quintal métrique. Nos

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Douairs se sont engagés à nous aider gratuitement
dans ce travail, pour lequel il conviendra de se pro­
curer de meilleures faulx que celles du campement
Avec de bons outils, un homme peut faucher et sécher
deux quintaux métriques de loin, l’un portant l’autre,
quoique le fauchage soit plus difficile qu’en France.
U n homme pourra donc gagner 3 fr. par jour, et mal­
gré cela, le foin rendu et mis en meule autour des
quartiers de la cavalerie ne coûtera pas plus de 3 fr.
le quintal métrique. 11 a coûté jusqu’ici, en le tirant
de France ou d’Italie, 16 fr.; il y aura donc une éco­
nomie de plusieurs centaines de mille francs. Nos
Douairs et nos Smélas transporteront le foin avec
leurs chameaux pour en former de grosses meules au­
près de nos établissements de cavalerie. Ils en ont pris
l’engagement. C’est par des services de cette nature
qu’ils acquitteront de la manière la moins onéreuse
l’impôt qu’il est juste de leur faire payer, puisqu’ils
vivent sous la protection de nos lois et de notre force;
que notre présence et le voisinage d’Oran ont doublé le
prix de leurs denrées et donnent chaque jour du travail
à ceux qui en veulent lis se sont encore obligés à nous
fournir dela paille pour notre cavalerie. Nous avons
aussi fixé, pour le temps de guerre, le prix de location
de leurs chameaux et mulets à moitié de ce qu’on
leur a payé jusqu’ici, et c’est justice, car ces locations
s’étaient faites à des prix exhorbitants, c’est-à-dire
6 fr. par chameau, 5 fr. par mulet. Comme nous em­
ployons habituellement 600 transports des Douairs, ce
sera une économie de 1,500 francs par jour démarché.
On pourra encore obtenir des économiespar des mar­
chés de subsistances faits à l’intérieur et de préférence
avec l’émir lui-même, qui, selon sa promesse, donnera
toujours au-dessous du cours. Mais quand nos Douairs

ou nos Smélas auront un excédent de produit, il est
juste et politique de leur donner la préférence.
Enfin, il n’est pas impossible d’organiser quelques
colonies militaires qui, après deux ou trois ans, pour­
ront se suffire à elles-mêmes avec une légère rétribu­
tion qui donnera le droit de les discipliner.
On sent que ces colonies n’auraient aucune base so­
lide, si elles n’étaient composées d’hommes libérés qui
voudront consentir à s’établir en Afrique. Ces soldats
laboureurs et .bergers concourront à la défense du
pays et permettront de diminuer les troupes soldées
et entretenues ; ils formeront le meilleur noyau de po­
pulation que nous puissions établir dans la province,
le seul qui pendant long-temps soit capable de nous of­
frir quelque appui.
Il ne faut pas se le dissimuler, il n’y a rien de si dif­
ficile que de coloniser en Afrique : le climat, la nature
du sol, la rareté des eaux, l’absence totale de bois de
construction, le caractère guerrier et pillard des indi­
gènes sont des obstacles immenses. Des colons de la
nature de ceux qui au commencement sont venus à
Alger, n’ont aucune des qualités et conditions néces­
saires pour s’établir solidement et vivre dans ce pays ;
aussi n’ont-ils su y faire que des cabarets ; mais lors
même que cette espèce de colons parviendrait à se
fixer au milieu des terres, loin d’ajouter à notre force,
ils seraient, au commencement du moins, une cause
d’affaiblissement, car il y aurait nécessité de les pro­
téger sans cesse.
Il faut, pour coloniser, une population guerrière,
habituée aux travaux des champs, organisée à peu
près comme le sont les tribus arabes, cultivant et dé­
fendant le sol. Elles devront commencer leurs établis­
sements avec la tente en poil de chameau. Il faudrait

17 —
attendre trop long-temps si l’on voulait commencer
par batir; le village agricole et défensif viendra plus
tard.“On ne saurait espérer cela de cette partie des po­
pulations d’Europe qui fuient en Afrique la misère qui
les accablent dans leur pays Si ces hommes sont pau.
vres, c’est ordinairement parce qu’ils sont paresseux
ou vicieux. Ce n’est donc pas là qu’on peut trouver le
colon brave et vigoureux qu’il faut, dans un pays où
l’on doit toujours être prêt à combattre pour défendre
sa récolte et son troupeau. Vos soldats libérés peu­
vent seuls vous offrir la base dépopulation européenne
sans laquelle vous ne sauriez vous consolider à Oran
et dans les autres parties de la Régence. Aussi long­
temps que vous n’y aurez que des Juifs, des Turcs et
des Arabes, vous serez obligés d’entretenir une armée
considérable, si vous ne voulez perdre la colonie à
votre première guerre en Europe.
Mais pour attirer les soldats libérés (et je voudrais les
prendre dans toute l’armée), il faut leur offrir l’appât
de la propriété, leur donner la solde et les vivres pen­
dant 2 ou 3 ans; et tout d’abord, des tentes en atten­
dant le village, deux ou trois vaches par homme,
quelques moutons, des outils, quelques charrues du
pays, quelques attelages pour les faire marcher, et en­
fin leur faciliter les moyens de se marier.
Voilà comment je voudrais coloniser sur les points
les plus éloignés des villes; ce serait en quelque sorte
les avant-postes de la colonisation.
J’entrerai dans les détails d’application au chapitre
des Colonies militaires. Entre elles et les villes pour­
ront se placer, s’il en vient, les colons civils. Ceux-là,
il suffira de les protéger et de les astreindre à bâtir leurs
villages sur un plan propre à la défense autant qu’à la
culture.
2

— 18 —
Colonisation et agriculture sont absolument syno­
nymes ; mais on ne cultive qu’avec la sécurité, et la sé­
curité ne s’obtient que par la paix.C’est une chimère de
croire qu’en temps de guerre, on peut, contre les Ara­
bes, si légers, si entreprenants, protéger les cultures
avec des camps et des blockaus. C’est à peine si l’on
peut préserver ainsi quelques jardins. L’agriculture
n’a un peu d’importance nationale que sur de grands
espaces, et l’on ne saurait les garder par les baïon­
nettes; le pût-on, ils ne produiraient pas assez pour
nourrir et solder les gardiens. Il faut donc renon­
cer à enceindre les cultures dans des lignes forti­
fiées, caron ne doit entreprendre que le possible.
Ainsi, quelques camps très rares, mais bien placés,
des patrouilles de cavalerie sortant souvent de ces
camps pour parcourir le pays, et quelquefois s’y em­
busquer; des villages défensifs et offensifs autant
qu’on pourra. Voilà toute la défense possible pour la
grande agriculture. Cependant, je n’exclurai pas quel­
ques blokhaus sur un court rayon autour des villes
pour assurer aux citadins , en temps de guerre, la
jouissance de leurs vergers et de quelques cultures
soignées.
On dira que l’agriculture dela colonie d’Afrique ne doit
pas produire les mêmes choses que l’agriculture fran­
çaise , afin de ne pas faire une fâcheuse concurrence à
nos produits, qui doivent au contraire être échangés
en Afrique contre des denrées que nous n’avons pas.
C’est une vérité incontestable ; mais quand peut-elle
être appliquée? Quand les colons produiront assez
pour se nourrir : c’est la première nécessité. Le coton,
le mûrier, l’indigo viendront après et probablement
un peu tard.
Que peut faire le gouvernement pour l’agriculture?

— 19 —

Quelques colonies militaires, et protéger les autres co­
lons : voilà presque toute sa puissance. Toutefois, il
peut encourager l’amélioration du bétail et la plan­
tation des arbres utiles.
Les races de chevaux et de moulons sont assez bien;
il suffit de les soigner; les bêtes bovines et les ânes
nécessitent des améliorations. Il faudrait faire venir
d’Espagne quelques taureaux, quelques vaches, quel­
ques ânes et quelques bourriques. Il ne faut pas choi­
sir les grandes espèces, elles dépériraient dans les
broussailles de l’Afrique, jusqu’à ce qu’une agriculture
améliorée permette de rassembler des provisions d’hi­
ver. Il faut prendre des espèces moyennes et bien
constituées ; en même temps, on obligerait les habi­
tants à faire castrer les mauvais taureaux et les mau­
vais ânes. L’âne est un animal à propager en Afrique :
sa taille étant un peu élevée, il peut être d’une grande
utilité dans nos guerres futures ; c’est une monture
fort douce pour les malades et les blessés ; enfin, il se
nourrit partout, et n’exige pas à beaucoup près, au­
tant de soins que le mulet.
Le gouvernement doit surtout s’empresser de créer
à Oran des pépinières de mûriers et d’oliviers pour dis­
tribuer des arbres gratuitement aux colons pauvres ,
à prix d’argent aux colons aisés; mais il faut surveil­
ler la plantation de ces arbres et n’en donner qu’aux
cultivateurs qui auront préalablement et convenable­
ment disposé des trous pour les recevoir.
Mais ce qu’il y a de plus urgent, c’est de constater
les titres de propriété, la légalité des ventes et les
biens du beylick, afin que le gouvernement sache de
quoi il peut disposer en faveur des colonies militaires,
ce qu’il peut vendre ou concéder à des colons.
Des individus, à Oran, ont acheté des surfaces im2*

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menses pour les sommes les plus minimes. La forêt,
d’Emsila est comprise dans ces achats, et il est de no­
toriété publique qu’elle appartient au beylick. Les au­
tres terres sont exploitées depuis très long-temps par
les Douairs et les Smélas qui seraient ainsi dépossédés:
résultat déplorable, et qu’il faut empêcher par tous les
moyens possibles.
Le gouvernement n’aurait-il donc dépensé les tré­
sors et les soldats de la France qu’afin de favoriser des
spéculateurs avides qui suivent les traces du sang de
nos guerriers pour s’emparer à vil prix de toutes les
terres, et dépouiller même les Arabes qui ont bravement combattu sous nos drapeaux? Non, cela ne se
peut; cela révolterait par trop toute équité, toute rai­
son. Le gouvernement, comme conquérant, aurait pu
se faire propriétaire de tout, mais il l’est du moins
des domaines du beylick, des biens des absents, des
biens donnés en apanage féodal aux fils des beys ou à
des fonctionnaires de l’état ; enfin, il peut briser toutes
les transactions faites sous l’empire de la mauvaise foi,
de la déloyauté,et moyennant des sommes telles que le
ridiculedu paiement égale l’infamie des moyens d’achatOn sent combien des mesures promptes à cet égard
importent à l’agriculture, à la colonisation. On ne
saurait trop s’empresser d’envoyer à Oran des hommes
spéciaux pour débrouiller le chaos des ventes et des
propriétés. Mais, pour éviter les lenteurs, je voudrais
lessoustraire à la centralisation d’Alger. Touteslesfois
qu’elle ne pourrait elle-même prononcer, la commis­
sion d’Oran proposerait directement au gouverne­
ment qui statuerait.
Quand le gouvernement saura ce dont il peut dis­
poser, il pourra donner des terres en récompense aux
officiers, sous-officiers et soldats qui ont long-temps

— 21 —
et bien servi en Afrique. Le reste serait vendu et con­
cédé à des colons utiles, au lieu de devenir la proie de
quelques brocanteurs qui ne verseraient jamais une
goutte de sueur pour fertiliser ce qu’ils ont envahi.
La province d’Oran est dans quelques-unes de ses
parties, fertile en grains, et dans toutes, abondante en
chevaux, en moutons et en bêtes bovines, se rappro­
chant beaucoup par les formes, la couleur et le poil
des petites races de la Bretagne, mais fort inférieures
à celles-ci, quant à la qualilédu lait.
Les parties du pays propres à la culture des céréales
le sont peu pour les autres productions, à cause du
climat. Pendant les chaleurs, c’est-à-dire depuis le 15
mai jusqu’à la fin d’octobre, les terres, fortes en géné­
ral, se durcissent, se crevassent à tel point, que toute
végétation cesse et que les instruments les plus per­
fectionnés ne pourraient y tracer un sillon; dès lors,
les cultures sarclées et successives, les assolements
raisonnés qui ne laissent jamais la terre découverte et
qui seuls peuvent payer les frais et donner un grande
valeur au sol, y sont impossibles, excepté sur les très
petites surfaces que l’on pourrait arroser. Il semble
aux hommes qui ne connaissent pas les nécessités de
l’irrigation, ou qui n’ont pu apprécier l’Afrique que
par l’inspection de la carte, qu’en détournant ce grand
nombre de prétendues rivières qui descendent de
l’Atlas, on pourrait établir une riche culture sur une
grande étendue; malheureusement, aux époques où
l’irrigation serait nécessaire, ces rivières ont si peu
d’eau qu’à peine elles peuvent arroser quelques ar­
pents ; on est donc contraint de se borner en général
à semer du grain quand les terres détrempées permet­
tent à la charrue de les pénétrer, c’est-à-dire, en dé­
cembre, janvier, février, pendant les intervalles sans

- 22—
pluie. On se repose après, on fait pâturer ses trou­
peaux jusqu’à ce que le blé soit mûr; alors on le récolte
et on se repose encore jusqu’en décembre.
Les circonstances que je viens d’indiquer, expliquent
l’étal nomade des Arabes; ils n’ont pu se fixer, car la
culture sédentaire n’aurait pu les nourrir, puisqu’ils
ne peuvent cultiver que pendant un ou deux mois.
Les troupeaux sont nécessairement la principale res­
source; et pour les nourrir, il fautse déplacer souvent.
C’était d’ailleurs l’unique moyen de tirer parti de ces
vastes surfaces incultivables pour la plupart, tant elles
sont couvertes de roches calcaires, ou qu’on ne peut
fertiliser pour les causes déduites plus haut.
Je ne prétends pas dire, cependant, qu’on ne saurait
mieux faire qu’on ne fait. Puisqu’il n’est pas un
département de France qui ne puisse doubler ses pro­
duits, il est permis de croire que l’agriculture de l’A­
frique peut être améliorée jusqu’à un certain point,
malgré les grands obstacles que j’ai signalés, à savoir :
la sécheresse excessive pendant sept mois, les pluies
à torrents pendant trois mois ; enfin l’état des
sources et des rivières, qui ne permet l’irrigation que
sur des surfaces très petites. On peut y obtenir du blé
en abondance, cela est certain.Les Romains s’en con­
tentaient ; voilà pourquoi ils vantaient la fertilité de
l’Afrique. Nous avons d’autres goûts , d’autres néces­
sités commerciales, et le blé n’est pas cequ’il nous faut.
Toutefois, il est des localités où des villages et mê­
me des villes pourraient s’établir avantageusement;
mais alors les familles seront contraintes de se diviser
en nomades pour les bestiaux, et en sédentaires pour
la culture.
Fixer les Arabes par la propriété bâtie, serait, à mon
avis, le meilleur moyen de notre politique. Malheu-

— 25 —
reusement cela est très difficile et très coûteux. Paria
on les attacherait au sol; ils deviendraient moins farou­
ches, moins guerriers , plus faciles à gouverner. Ac­
tuellement ils sont insaisissables pour la guerre com­
me pour l’administration, et il est réellement risible,
et pénible à la fois, d’entendre ou de lire les tirades
de nos orateurs et de nos écrivains, recommandant
comme moyens de conquête et de soumission, d’ap­
pliquer des lois justes, d’avoir une bonne justice dis­
tributive, de faire sentir aux Arabes la douceur de nos
mœurs , les avantages de notre civilisation. Ces cho­
ses-là sont excellentes et belles, sans doute, et je les
apprécie autant que qui que ce soit; mais comment
les offrir à des peuplades qui fuient à notre approche,
qui ne laissent derrière elles que leurs guerriers, les­
quels répondent aux phrases sentimentales par des
coups de fusil? Sauf le petit nombre de villes en notre
possession, nous ne pouvons appliquer ces douces
théories qu’à des broussailles qui recèlent des lions,
des tigres, des panthères et des sangliers.
Si vous parvenez à faire que les Arabes aient des
villes, des villages, des fermes, de l’industrie, ils seront
saisissables par l’intérêt de la propriété, ils ne fuiront
plus aussi aisément, ils ne seront pas aussi belli
queux.
Par ces considérations d’avenir, et aussi pour récom­
penser nos Douairs et nos Smélas de leur fidélité et de
leur dévouement, je proposerai au gouvernement de
consacrer chaque année une centaine de mille francs
à l’édification de deux ou trois villages dans les lieux
les plus propices. Avec cent mille francs on pourrait
faire pour deux cent mille francs d’ouvrage, parce
que les Douairs qui devront s’établir là, fourniront la
chaux, transporteront la pierre et serviront les ouvrier^

0

— 24 —
d’art que nous leur donnerons. La dépense pour nous
consistera dans le bois, la tuile, le fer et le salaire des
maçons et des charpentiers.
Les Arabes souffrent beaucoup l’hiver sous la tente,
l’exemple du bien être des familles logées, pourra en­
traîner d’abord les autres familles de nos tribus, et
peu à peu les tribus qui nous avoisinent.
Les villages que je propose doivent remplir un tri­
ple objet: servir à la défense du pays par leur situation
et leur forme, être commodes pour l’agriculture, re­
cevoir et abriter, en cas d’alerte, les femmes, les en­
fants elle bétail. Au premier aperçu, ils me paraissent
devoir se composer de plusieurs fermes espacées de
deux cents pas environ,crénelées, croisant leurs feux
et formant entre elles une grande enceinte ronde ou
carrée pour recevoir les meules à grain, les silos et les
troupeaux. Les fermes seraient unies par un fossé
surmonté d’un mur crénelé.
La plaine d’Oran et celle qui s’étend tout le long du
lac Segba ne sont pas considérées comme aussi fertiles
que plusieurs autres plaines de la province; et cepen­
dant je les crois susceptibles, avec le temps, d’une très
bonne culture sédentaire, par celte circonstance, que
les eaux s’y rencontrent à une petite profondeur.
Il est probable, d’après la situation et la composition
géologique du sol, que les puits artésiens réussiraient;
maisil est certain qu’on peut faire partout d’excellentes
norias (1). Or, avec cette terre, qui est d’assez bonne
composition , de l’eau et du fumier, on peut produire.
(1) Puits dont on élève l’eau au-dessus de la surface du sol au
moyen d’une roue verticale armée d’un chapelet de petits seaux,
qui se vident quand ils arrivent à la partie supérieure de la roue.
One roue horizontale mise en mouvement par un ou plusieurs
chevaux, engrène et fait tournerla roue verticale.

— 25 —
Si le gouvernement doit avoir au début peu d’ac­
tion sur l’agriculture, il peut tout d’abord influer
beaucoup sur le commerce, par un régime propre à
attirer dans nos ports, de nombreux navires; dans nos
villes maritimes, des établissements multipliés et une
population correspondant au mouvement commercial.
Cet accroissement des villes de la côte portera son
influence bienfaisante à une certaine distance dans la
campagne.
Les habitants d’Oran croient trouver de grands avan­
tages dans la franchise de leur port qu’ils demandent
avec instance: ils disent qu’avec celte immunité, Oran
deviendrait un entrepôt pour plusieurs branches de
commerce; et que le trafic interlope que Gibraltar fait
avec l’Espagne, passerait en grande partie dans leurs
mains, parce qu’ils sont infiniment mieux placés pour
aborder les côtes d’Espagne,par presque tous les vents,
sans qu’on en ait aucun avis préalable. Une surveil­
lance active sur la côte pour assurer la stricte exécu­
tion de l’article 14 du traité, qui dit que le commerce
de la Régence ne pourra se faire que dans nos ports,
aurait aussi une grande influence sur notre prospé­
rité commerciale dans la Régence.
Le port d’Arzew, le meilleur de la Régence pour les
bâtiments de commerce, appelle des établissementsde
diverses natures, mais particulièrement pour l’exploi­
tation de son immense et admirable saline. On pense
généralement que les Hollandais, les Suédois, les Amé­
ricains, les Russes y apporteraient leur fer, leur bois
et autres denrées pour charger du sel en retour. Là
ils peuvent entrer et charger en tout temps, tandis
qu’à Iviça, Valence, Torre Vieja, ils sont souvent un
mois ou deux avant de pouvoir aborder et. charger;
ce qui, indépendamment des droits très élevés, aug-

— 26 —

menle beaucoup leurs frais. On dit aussi qu’un laza­
ret donnerait de grands avantages à Arzew, et qu’il
se trouverait des spéculateurs qui le construiraient à
leurs frais, moyennant une concession pendant un
certain temps, après lequel le lazaret deviendrait la
propriété du gouvernement. Le port d’Arzew mérite
l’intérêt et l’attention; tout annonce qu’il peut s’y éléver une ville qui serait une des plus commerçantes de
la Régence. Le terrain autour est favorable : il est vrai
qu’il n’y a en ce moment que des eaux de puits; mais
on y voit les traces d’un aqueduc qui vient du vieil
Arzew et traverse un terrain étendu, couvert de rui­
nes, attestant qu’il y eut autrefois une nombreuse po­
pulation.On pourrait rétablir ce conduit d’eau. Peutêtre vaudrait-il mieux encore recueillir les eaux plu­
viales dans de vastes citernes, parce que les eaux de
source, dans celte contrée, sont toutes un peu sau­
mâtres.
Mostaganem et Mazagran présentent moins d’espé­
rances , bien que le sol qui les entoure soit plus riant
et plus fertile ; il n’y a point de port ; pour peu que la
mer soit agitée, on ne peut y aborder ni mouiller.
Cependant ces deux villes peuvent faire un commerce
assez considérable avec l’est de la province, qui en est
la partie la plus productive.
Moslaganem est surtout intéressante comme base
d’opérations quand on voudra agir dans l’est et sur
Mascara. C’est celte condition qui m’a fait tenir à la
conserver par le traité ; elle possède une population
turque ou arabe qui va s’augmenter de deux ou trois
cents koulouglis deTlemcen, qui ont fui la domina­
tion de l’émir. Les uns et les autres sont en général
des artisans qui fabriquent des tapis, des étoffes, de
la bijouterie à l’usage des Arabes. Ces industries et un

=• 27 _■=

peu d’agriculture les feront vivre et même prospérer.
Nous soldons là une milice d’infanterie qui nous est
fort onéreuse, parce qu’elle ne nous a jamais rendu
aucun service. La guerre étant finie, il serait abusif
de continuer à la solder. On peut tout d’abord faire
là une économie de 152,298 francs, somme suffisante
et au-delà pour réparer en trois ans la citadelle de
Matamore, pour caserner la garnison et faire à Maza­
gran une petite Casauba pour commander et protéger
la ville.
L’organisation politique qu’il paraît généralement
convenable de donner à Moslaganem et à Mazagran
est celle-ci.
Ces villes s’administreraient elles-mêmes par un
hakem (l),un kaïd (2), un mufti (3) et un kadi (4),sous la
surveillance d’un commissaire civil français La garni­
son habiterait la citadelle, le commandant n’aurait sur
la ville que l’autorité militaire; il commanderait la mi­
lice, afin dela maintenir dans un bon esprit guerrier.
Ces populations composées en majeure partie d’arti­
sans de Tlemcen, de Mascara , Mezouna, Calaa, qui
se sont réfugiés là, pourront très bien vivre sur ce
point, parce qu’elles seront à portée de commercer
avec l’est, partie la plus riche de la province. Le sol,
dans les environs des deux villes, est des plus riants et
des plus fertiles. Ainsi, tout présage la prospérité deces
deux villes, sans que le gouvernement fasse d’autres
frais que ceux de son établissement militaire, et en se
bornant à les laisser jouir de la totalité de leurs reve­
nus pendant un certain nombre d’années.
Quand elles seront en prospérité, on pourra leur de­
mander des impôts justes et modérés.
(1) Gouverneur-civil. (2) Maire. (3) Prêtre. (1) Juge.

■ i

— 28 —
11 me resterait ici à parler de notre établissement mi­
litaire. Je serai bref sur ce point, parce que j’aurai à
le traiter en détail dans un chapitre spécial. Je me bor­
nerai à répéter qu’il faut toujours être fort, toujours
être prêt à faire la guerre, toujours organisé pour le
matériel, la cavalerie et les transports. Je prouverai
que l’armée d’Afrique en temps de paix, et tout en lui
continuant les vivres de campagne, coûtera moins
qu’en France, et sept à huit millions de moins qu’en
temps de guerre, sur un effectif de trente mille
hommes.
11 faut s’empresser aussi de fortifier les points indis­
pensables pour faciliter les guerres futures Ces points
doivent être peu nombreux, surtout dans la zone
d’Oran. Évitons de tomber, comme par le passé, dans
la multiplication des postes qui absorbent une grande
parlie de l’effectif et ne laissent rien à faire mouvoir,
le cas échéant. Il faut renoncer au système suivi pour
les lignes de communication en Europe, lequel a ses
postes de marche en marche. En Afrique, on ne pour­
rait pas, malgré cettemultiplicité de points retranchés,
faire marcher de très petits détachements d’un gîte à
l’autre : ils seraient enlevés dans l’intervalle. On ne
peut donc faire que des détachements capables de se
défendre contre l’attaque du nombre d’ennemis qu’il
est possible de réunir dans la contrée; dès lors, ils
n’ont pas besoin de trouver un gîte fortifié à chaque
journée ; il suffit que, de trois marches en trois mar­
ches, il y ait un bon poste pour les ravitailler ainsi que
les colonnes mobiles.
Nous devons encore faire des routes sur nos lignes
militaires , bien qu’elles s’arrêtent à notre frontière, et
qu’en raison de cela, on ne puisse pas traîner avec soi,
en campagne, du canon roulant et des chariots; ces

- 29 —
bouts de routes n’eu seront pas moins très utiles pour
les mouvements dans l’inlérieur de la zone, et pour
les réunions préparatoires. Ils donneront la facilitéde
porter dans des chariots jusqu’à la frontière assez
de vivres pour qu’on n’ait pas besoin d’entamer le
convoi des bêtes de somme, pendant le temps que les
troupes se réuniront et s’organiseront sur notre limite
qui sera le point de départ. Ainsi, par exemple, si l’on
veut marcher sur Tlemcen, notre frontière, dans celte
direction, étant le Rio-Salado, c’est là que pourra s’or­
ganiser définitivement lacolonne expéditionnaire. Ce
sera la base d’opération du petit siège de Tlemcen etdes
mouvements dans l’ouest. Parcette raison,nous devons
y faire un bon poste de ravitaillement, qui sera lié à
Oran par une roule facile. Ce poste, afin qu’il exige
peu de monde pour le garder, ne sera d’abord que le ré­
duit d’un poste plus considérable que l’on improvise­
rait autour, selon les besoins du moment. Il se com­
posera d’un blockhaus en maçonnerie, d’un logement
pour cinquante hommes, d’une manutention avec
quatre grands fours pouvant cuire 8,000 rations par
jour. Ces petits bâtiments seront crénelés, le blockhaus
sera armé d’une ou deux petites pièces sur la plate­
forme, et le tout sera entouré d’un petit retranche­
ment fraisé dont les parapets seront solidement revê­
tus, afin qu’ils aient de la durée. Il doit contenir aussi
des puits assez abondants pour alimenter la garnison
et les manutentions. On en pratiquera d’autres dans
les environs pour abreuver une colonne quand elle s’y
réunira.
De là, nous ne serons qu’à trois journées de Tlemcen,
ou 18 lieues de poste environ. Avec dix jours de vivres
dans le sac, 20 sur les mulets ou des fourgons, 6 pièces
de 12 et deux obusiers de huit pouces, on prendra

— 30 —
Tlemcen quand on voudra. Ainsi, on se ménage un
succès au début de la campagne, et il est probable
qu’on aura devant celte ville une bataille qu’on cher­
cherait peut-être vainement par d’autres moyens.
Je terminerai ces réflexions générales par l’opinion
suivante:
Si dans l’avenir, la conduite d’Abdel-Kader et le ca­
ractère des Arabes nous prouvent qu’il n’y a point de
sécurité ou de repos à espérer dans les zones que nous
nous sommes réservées; si le commerce est entravé
de manière à ce que ses produits ne puissent pas nous
dédommager des sacrifices de l’occupation ; si l’am­
bition de l’émir le pousse à nous chasser du littoral;
si, enfin, nous voulons étendre nos conquêtes, il n’y a
point à balancer : il faut tout d’abord entreprendre la
guerre dans un système propre à amener la prompte
soumission du pays et ne pas recommencer la sotte
guerre que nous avons faite pendant sept ans. Ce sys­
tème, je l’ai indiqué dans le commencement de ce
discours préliminaire. Il exige pour la province
d’Oran 30,000 hommes bien pourvus, bien approvi­
sionnés, et poussant en avant deux colonnes qui
prendront pour base d’opération Mascara et Tlemcen.
A ces conditions, je garantis la soumission des tribus
et la destruction de la puissance d’Abdel-Kader.
Alors, comme aujourd’hui nous aurons besoin de
trancher vile la question, et en la tranchant vite, on
la tranche plus honorablement et plus économique­
ment.
Je terminerai là ces considérations générales pour
traiter successivement, avec détail, les parties les plus
importantes, me bornant pour le reste à ce que j’ai
déjà dit.

!

31 —

DE L’ETABLISSEMENT MILITAIRE.

L’établissement militaire devant servir d’appui à
tout le reste, je m’en occupe d’abord, comme il faudra
d’abord s’en occuper dans l’application.
Avant tout il faut être fort, sans cela point d’égards
de la part de voisins qui ne respectent que la force.
Un effectif considérable n’est pas moins indispensa­
ble pour faire les travaux d’établissement que pour se
faire respecter. Nous avons à construire des routes,
des casernes, des magasins, des fortifications, etc.
Outre qu’on ne trouverait pas assez d’ouvriers dans le
pays, ils coûteraient trop cher : on ne peut arriver au
but avec économie et rapidité qu’avec des travailleurs
de l’armée.
Le chiffre des non-combattants de toute nature étant
presque aussi fort pour un effectif de 8 à 10,000 hommes
que pour 15,000, puisque dans le premier cas les em­
ployés, les ouvriers d’administration restentet doivent
rester à peu près les mêmes, il en résulte qu’en rédui­
sant l’effectif total à 7 ou 8,000 hommes touchant la
solde et les rations, il y aurait très-peu d’hommes à
faire mouvoir au besoin et pas assez d’ouvriers pour

-- 32 —
les grands travaux qu’on devra exécuter au moins
pendant trois ans.
D’après ces considérations, je pense qu’il faut un
effectif de 12,000 hommes dans la province d’Oran. Si
l’on peut se passer de ces troupes en France, il y a
avantage de les tenir en Afrique ; elles coûteront moins
que chez nous, ainsi qu’on peut le voir par le tableau
que je donne à la fin de ce mémoire (1).
Elles se formeront et s’acclimateront. Si la guerre
venait à éclater, il y aurait danger à n’avoir que des
troupes arrivant de France.
La zone d’Oran étant fort étroite exige peu de forti­
fications après celles de sa côte, et je voudrais n’établir
qu’un seul poste qui serait au Rio-Salado ; encore le
voudrais-je très-petit. Ce serait lenoyau, leréduit d’un
ouvrage de campagne plus considérable qu’on déve­
lopperait si, la guerre éclatant, on voulait s’emparer
de Tlemcen, ce qui sera toujours aisé.
Ce réduit me paraît devoir se composer d’un bloc­
khaus en maçonnerie contenant un logement pour
cinquante à soixante hommes ; on y joindrait un ma­
gasin de vivres et une manutention avec quatre fours
pouvant faire 8,000 rations par jour; le tout serait entouré d’une bonne redoute armée de deux pièces de
campagne.
Au sud la ligne est trop courte; on est trop rappro­
ché de la base, de la mer, pour que des postes y soient
utiles à la guerre future; et ces postes absorberaient
sans profil une partie de l’effectif. C’est à deux marches
en avant de cette frontière qu’il faudrait établir rapide­
ment, en cas de guerre, des postes de dépôt et de ravi(1) Tableau de ce que coûte en temps de paix 15,000 hommes en
France et en Afrique, tirant leurs vivres du pays ; différence du
pied de paix au pied de guerre.

- 33 —
ment afin de rapprocher la base d’opération des
troupes qui agiront en avant.
Le reste de rétablissement militaire consiste, selon
moi, en casernements , magasins , approvisionne­
ments de vivres et d’effets de campement, et non
en fortifications nouvelles y il suffit de réparer et en­
tretenir celles qui existent à Moslaganem, Oran et
Mers-el-Kebir. Cependant il y a quelque chose à faire à
Arzew pour mettre ce point intéressant à l’abri d’un
coup de main et aussi pour protéger la rade qui est la
meilleure de la Régence. Je crois qu’on doit y appliquer
60,000 francs chaque année, tant pour la fortification
que pour un casernement de 7 à 800 hommes,pouvant
servir à la défense. Ce poste est assez important pour
qu’on fasse un sacrifice qui sera d’ailleurs couvert par
le revenu de la saline.
Moslaganem devant, dans les guerres futures, servir
de première base d’opération pour agir sur Mascara et
dans l’est, doit être préparée et approvisionnée en con­
séquence. Il faut réparer la citadelle de Matamore et
augmenter le casernement de manière à y loger com­
modément 800 hommes. Il faut y faire des magasins de
vivres, de fourrages et de campement ; enfin il faut y
élever un hôpital pour six à sept cents lits; car il est
indispensable que ces choses-là soient disposées à l’a­
vance, puisqu’elles ne peuvent s’improviser au mo­
ment de la guerre.
Peut-être sera-t-on contraint d’élever une petite ca­
sauba à Mazagran, si cette ville se repeuple; mais il
faut attendre cette circonstance, car nous devons évi­
ter les travaux qui n’ont pas d’urgence, et surtout
ceux qui nous obligent à disséminer nos forces. On
aura bien assez de faire l’indispensable.
A Oran et Mers-el-Kebir, les fortifications n’ont be3

soin que de réparations; mais le casernement et les
magasins doivent être réparés et augmentés ; à part
le quartier de cavalerie, qui s’achève et qui ne sera pas
suffisant, celuide l’artillerie qui est trop exigu, on n’a
presque rien fait. On peut loger à Oran environ 3,500
hommes d’infanterie, mais en grande parlie dans des
masures détestables ou sous des hangars. On serait
donc fort embarrassé s’il fallait y rassembler des trou­
pes pour faire une guerre de conquête.
La ville présente fort peu de ressources à cet égard,
parce que les maisons sont très petites et suffisent à
peine pour contenir leurs habitants. Mais comme il
ne serait pas possible ni même bien entendu de faire
un casernement suffisant pour les grandes réunions de
troupes, il faut faire un camp de barraques en pierres,
qui sera entretenu et gardé quand il ne sera pas
occupé. Dans tous les cas, il est toujours nécessaire
d’avoir en bon état à Oran et à Moslaganem, un cam­
pement de toile, ou de poil de chameau, pour 6 à 8,000
hommes. Les tentes en poil de chameau sont préféra­
bles aux nôtres contre les intempéries; elles n’ont
que l’inconvénient, d’être plus lourdes ; mais comme
ce campement ne serait destiné que pour les réunions
à Oran ou à Moslaganem, et que partout ailleurs il
faut bivouaquer ou barraquer, la pesanteur de ces
lentes n’est pas un obstacle, et je voudrais remplacer
graduellement notre campement actuel par des lentes
en étoffe bédouine.
C’est aussi en toile de poil de chameau que je vou­
drais faire les tentes-magasin et hôpital qui sont in­
dispensables pour établir rapidement, en avant de
Moslaganem et d’Oran, des postes de dépôt et de ra­
vitaillement , qui formeront une nouvelle base d’opé­
ration. Il faut donc avoir, sur chaque point, de ces

— 35 —

lentes en nombre suffisant pour créer au moins un
de ces postes.
Chaque poste doit avoir des lentes pour abriter 2 à
300 malades et 300,000 rations de riz et de biscuit. Il
faut aussi avoir une lente doublée pour abriter les
munitions,quand on n'aura ni le temps ni les moyens
de faire un magasin.
Outre les travaux de fortification, il faut faire, indé­
pendamment de la roule d’Oran à Mers-el-Kebir, qui
s’achèvera l’année prochaine, celle d’Oran à Rio-Sa­
lado et d’Oran à Arzew.
Sur la première, entre Brediaet le Rio-Salado, il faut
créer deux stations de puits, car il n’y a aucun cours
d’eau. Il faudra aussi faire des puits près du poste de
Rio-Salado, et en assez grande quantité pour abreu­
ver un rassemblement de 10,000 hommes.
Il faut aussi établir des puits sur la route d’Arzew,
ety conduire la fontaine de Gudiel qui est à moitié
chemin. C’est là qu’il faudra au printemps camper les
troupes qui devront faire la partie centrale de la roule.
Tous ces travaux indiquent assez qu’il faut aug­
menter les chariots du train des équipages et le per­
sonnel du génie, du moins en officiers.
On peut se dispenser d’augmenter beaucoup les at­
telages du train ; il suffira de lui donner des colliers,
et il attèlera des mulets de bàt, qui seront tour à tour
bêtes de trait et bêles de somme.
On va voir combien un gros effectif est indispensa­
ble pour créer un peu rapidement nos établissements.
En supposant qu’il soit de 12,000 hommes, après
avoir fourni les garnisons de Mostaganem et d’Ar­
zew , c’est-à-dire environ........................................

A reporter.

.

.

1,000 hommes

1,000

— 36 —
Report. . .
1,000
Les postes du Figuier et de Rio-Salado. . . .
120
Les garnisons de Mers-el-Krbir, Oran, les non
valeurs de toute nature, l’artillerie garde-côtes,
les compagnies d’administration, le train des équi­
pages et la cavalerie qui ne peuvent pas travail­
ler, environ............................................................. 5,500
Il restera pour le travail environ...................... 5,380

Totai.

.

12,000

Pour agir au dehors on aura environ six mille
hommes.
On voit par là clairement que si avec un effectif de
12,000 hommes, on voulait multiplier les postes sur
la zone d’Oran, selon le malheureux usage trop répan­
du, il ne resterait, en cas de rupture, presque rien
pour marcher et combattre.
Cet aperçu prouve évidemment que jusqu’à l’achè­
vement des travaux indispensables, on ne doit pas
réduire l’effectif de 12,000 hommes; et je pense qu’il
faut trois ans pour tout achever. Passé ce terme, on
pourra diminuer l’infanterie d’environ 2,000 hommes.
Quant à la cavalerie, l’artillerie et le train des équi­
pages, il faudrait plutôt augmenter que réduire.
Il est indispensable que les chevaux et les mulets
soient d’excellente qualité. N'ayant pas une nombreuse
cavalerie, il faut l’avoir bonne, en choisissant bien les
chevaux et en exerçant les hommes à les manier com­
me les Arabes. La chasse à courre, c’est-à-dire, faire
poursuivre et prendre par les cavaliers les sangliers,
les lièvres, les chacals comme font les Bédouins, est
la meilleure de toutes les instructions. On formerait
successivement à cet exercice tous les pelotons.
Je crois qu’il sera facile de faire avec Abdel-Kader

- 37 —
lui-même, un arrangement pour qu’il nous fournisse
annuellement 1,500 chevaux. On ne peut les obtenir
que de lui, parce qu’il défend d’en vendre ; mais il
paraît certain qu’il fera avec nous ce petit mono­
pole. On prendrait sur les 1,500 chevaux, ce qu’il
faudrait pour tenir au complet la cavalerie d’Afrique,
et le reste serait envoyé en France pour remonter un
certain nombre de nos régiments légers Ceux-là se­
raient certainement les mieux montés de l’armée.

COLONIE MILITAIRE.

Ce qui compléterait rétablissement guerrier, et se­
rait en même temps une excellente mesure de coloni­
sation, ce sont les colonies militaires composées de
soldats libérés, pris dans toute l’armée, et se consa­
crant volontairement à l’Afrique. C’est, selon moi, par
là seulement, qu’on peut prendre racine dans le pays;
qu’on peut obtenir une population guerrière et dé­
vouée.
Il est aisé de concevoir qu’on ne pourra attirer en
Afrique les soldats libérés que par l’appât de la pro­
priété et d’une existence meilleure que celle qu’ils
pourraient avoir en France.

— 38 Quoi qu’on fasse ; cel le existence sera dureaudébut ;
miais au bout de quatre ou cinq ans, elle peut être
fort tolérable, et elle s’améliorera graduellement.
L’espacene nous manque pas; nous avons d’Oran
à la Macla de vastes terrains abandonnés par des tri­
bus qui veulent rester sous la domination de l’émir.
Les terrains ne sont pas en général propres à la cul­
ture, mais ils sont très bons pour les troupeaux.
On établirait le village ou réfuge de la colonie mili­
taire sur un bon terrain, lequel, dans un certain rayon,
serait divisé par portions égales entre les colons. Ce
rayon serait consacré aux cultures sédentaires et soi­
gnées, à la plantation des arbres fruitiers, des oliviers
et des mûriers. Un autre espace de deux ou trois lieues
tout autour serait communal.
Chaque colonie serait composée d’on bataillon de
600 à 1,000 hommes; l’organisation serait la même
que celle de nos bataillons, avec cette différence qu’il
n’y aurait que 4 compagnies, afin de ne pas multiplier
tes chefs, et avec eux les prétentions.
Le chef de bataillon aurait quatre parts de bon ter­
rain, les capitaines trois parts, les lieutenants et souslieutenants deux parts, les sergents-majors et sergents
une part etdemie Les caporaux n’auraient d’autres pri­
vilèges que dene pas fournir d’hommes de leur famille
pour garder les troupeaux communs, et de recevoir
une jument en propriété dès le début de la colonie.
On comprendra que le village agricole et défensif
ne pouvant s’improviser, il faut débuter par la tente
bédouine perfectionnée. Il faudra d’ailleurs toujours
un certain nombre de lentes pour aller pâturer au loin
les troupeaux.
On comprendra aussi que le village ne peut être
édifié sans le secours du gouvernement et pour peu

— 39 —
que l’on connaisse la lenteur des résultats agricoles,
on jugera que la colonie ne peut se suffire entièrement
à elle-même avant cinq ans.
Voici selon moi, les avantages qu’il faut faire aux
soldats-colons.
1° Leur donner un terrain suffisant pour les cultures
et pour nourrir 2 à 3,000 bêtes bovines, 6 ou 800 ju­
ments.
2° 100,000 francs payables en bois de construction,
fer, tuiles ou ardoises, etc., pour servir à l’édification
du village, qui sera dirigée par un officier du génie
aidé de quelques ouvriers d’art.
3° La solde et les vivres de campagne pendant 3 ans,
la solde simple pendant deux ans de plus.
4° En cinq ans, trois pantalons de drap garance,
deux blouses de forte toile, un bournous brun, un
chapeau gris ou casquette, un fusil, une cartouchière,
200 cartouches, plus, une tente bédouine pour dix
hommes, quatre charrues et quatre paires de bœufs
par escouade, vingt vaches, quarante brebis, deux ju­
ments, non compris celle du caporal qui sera sa pro­
priété particulière.
La dépense totale pour les cinq années d’une colonie
ou bataillon de 600 hommes peut être évaluée appro­
ximativement comme il suit :
1° Pour aider à la construction du village ou re­
fuge..........................................................................
2° Armement, Munitions, habillement, solde, vivres
de campagne tirés d’Afrique..................................
3° 1,200 vaches à 40 fr...............................................
4° 128 bœufs de labour........................................ .
5° 64 charrues bédouines perfectionnées à 10 f. cha­
cune........................................................................

A REPORTER. . .

100,000 fr.
1,000,000
48,000
8,960
640

1,157,600

— 40 —
Report. . . 1/157,600 fr.
6° 240 brebis à 4 fr.....................................................
9,600
7° 64 juments à 200 fr.............................................
12,800
8° 128 tentes bédouines à 100 fr. l’une......................
12,800
9° Dépenses imprévues................................., .
50,000

Total.

.

. 1,242,800

Ou 2,010 francs par homme et par famille (1)

On s’étonnera peut-être de ce que je donne une
aussi grande quantité de bétails dès le début, c’est
qu’en Afrique on nourrit aisément le bétail dans les
broussailles dont l’étendue est immense.
Celle somme pourra, au premier coup d’œil paraî­
tra considérable; mais puisque la France est condam­
née à conserver l’Afrique et à la coloniser, il faut bien
essayer de quelque moyen, et assurément celle dé
pense serait minime si elle avait pour résultat d’im­
planter sur le sol africain 600 familles françaises.
Elle paraîtra plus minime encore si l’on veut consi­
dérer :
1° Qu’en cas de guerre, on aura dans une colonie mi­
litaire de 600 hommes, 400 hommes disponibles pour
ta guerre, 200 restant pour garder le village et les
troupeaux.
2° Que chaque homme, en se mariant, formera une
famille qui, pouvant être au bout de 15 ans de six pér­
(1) Il est possible que, dans la suite, quand les premiers essais
auront réussi, on puisse obtenir des colonies militaires, en rédui­
sant un peu les avantages que je leur fais ici, mais je crois que
pour les déterminer à débuter dans cette carrière, il est indispen­
sable de leur offrir des conditions larges. Plus tard on jugera, si
elles doivent être modifiées.

- 41 —
sonnes, donnera une population de 3,600 âmes. Ce
nombre, 15 ans plus lard sera doublé, et alors la colo­
nie pourra fournir 1,000 guerriers fantassins ou cava­
liers ; car sous un climat favorable au développement
de l’homme, la colonie, soumise à la manière de vivre
des Arabes, aura comme eux, le cinquième de sa po­
pulation propre au métier des armes.
Je le répète, puisque l’on veut coloniser, je crois que
ce moyen est le meilleur. Je propose donc de l’essayer
pour une seule colonie que je placerais au vieil Arzew,
ou à Gudiel, à moitié chemin d’Oran au port d’ArzewJe ne prêche point la colonisation, j’indique seule­
ment ce qui me paraît le plus propre à y parvenir.
On pourrait donner aux soldais colons qui le de­
manderaient, quelques enfants-trouvés des plus robus­
tes, sans que leur nombre pût dépasser le quart de
l’effectif du bataillon ; ainsi, la colonie de 600 hommes
aurait 150 enfants-trouvés qui seraient très utiles poul­
ies soins de la culture. On les prendrait à l’âge de 12
à 16 ans; quand ils auraient servi jusqu’à 21 ans, s’ils
avaient une bonne conduite, ils deviendraient colons
à leur lour, et leur maître serait tenu de leur fournir
une tente, un fusil, deux vaches, six brebis, une char­
rue et quelques outils pour la culture.
On pourrait en même temps prendre pour do­
mestiques quelques jeunes gens arabes qui appren­
draient le français et enseigneraient l’arabe aux en­
fants-trouvés, ce serait un moyen de fusion entre les
deux nations
La chose difficile, c’est de donner des femmes à nos
soldats-colons. Il me semble que les maisons de re­
pentir pourraient en fournir à ceux qui n’en trouve­
raient pas dans leur pays, ou l’on pourrait les envoyer
en congé pour en chercher. Dans les maisons de re-

— 42 —

pentir, il y a clés femmes qui ne sont pas dégradées.
Souvent une seule erreur les y a conduites; celles-là
pourraient encore être de très bonnes mères de fa­
mille Les enfants-trouvés pourraient aussi leur eu
fournir. Ainsi, les colonies militaires réussissant, on
trouverait là l’écoulement d’une partie des femmes et
des enfants qui sont à charge à la société.
Ne pourrait-on pas dès à présent et sans avoir éta­
bli de colonies militaires, envoyer des enfants-trouvés
dans nos villes pour les personnes qui en demande­
raient? Ils accroîtraient la population française, que
nous avons tant intérêt à augmenter pour donner
quelque solidité à notre occupation. Puisse-t-on rem­
placer par ce moyen , ou par d’autres , la population
juive !
La forme du village de la colonie militaire peut être
celle que je proposerai plus bas comme modèle des
villages à créér pour nos Douairs et Smélas (voir le
plan), avec celle différence qu’il faudrait peut-être y
construire quelques magasins, des fours de plus, et au
lieu d’une mosquée une église.
Il ne faut pas oublier le prêtre pour la colonie mili­
taire, car la morale religieuse et la bonne morale
usuelle font partie des principales conditions de
succès.
Je ne ferai pas ici un réglement d’administration et
de police pour la colonie. Si l’on veut tenter cet essai,
on aura le temps de jeter à cet égard quelques bases
auxquelles on ajoutera ou retranchera à mesure que
l’expérience en démontrera la nécessité.

- 43 -

DOUAIRS ET SMELAS.

Ces deux tribus pourraient, si on leur donnait des
chevaux, envoyer à la guerre 1,200 cavaliers : dans
l’étal actuel, elles peuvent en fournir environ 600,mon­
tés tant bien que mal. Cette cavalerie n’est point à
dédaigner; elle nous a été fort utile, elle peut l’être
encore; il importe de la tenir en haleine et qu’elle
conserve, et même qu’elle accroisse le nombre de ses
bons chevaux. Dans cet objet je propose de lui main­
tenir la solde de 50 centimes par jour, qui donnera le
droit de la réunir pour voir ses armes et ses chevaux.
On pourra même lui faire faire un service de patrouille
et de courriers. On ne les paierait qu’aux réunions;
mais j’ai reconnu, après en avoir fait faire un con­
trôle aussi exact que possible, qu’il faut donner
l’argent aux chefs afin de ne pas diminuer leur au­
torité. Faire la solde chez les Arabes est un grand moyen
d’influence ; c’est aussi un moyen de retenir une par­
tie de l’argent qui revient au simple cavalier, et le
chef féodal est loin de le dédaigner. L’avidité arabe
n’est-elle pas proverbiale? Mais il vaut mieux encore
supporter cet abus que de mécontenter des chefs dont

— 44 le commandement nous est nécessaire, puisque nous
ne saurions nous-mêmes diriger ces tribus (1).
Un autre moyen de nous attacher les arabes alliés,
et de nous faire un appui constant, c’est de les fixer
au sol, en leur bâtissant un ou deux villages qui puis­
sent leur donner le goût d’en bâtir d’autres.
J’ai dit que ces villages devaient être agricoles et
défensifs. Il faut les tracer de manière à servir de re­
fuge contre les Grashia (2), abriter les femmes, les
enfants et 3 à 4,000 têtes de bétail. (Voir à la fin de-ce
Mémoire le plan d’un village qui me paraît devoir
remplir l’objet.) Je propose d’en essayer un à Meserguin, sur le terrain des Smélas. S’il réussit, si les
Arabes prennent goût à ces habitations, et tout an­
nonce qu’ils y habiteront volontiers, on aura fait un
grand pas dans la voie la plus propre à modifier cette
nation barbare. Je pense même que tous les autres
moyens sont bien faibles comparés à celui-ci; c’est le
seul qui puisse rendre ce peuple moins indisciplinable. Quand il aura des villages, des établissements, il
ne sera plus aussi vagabond ; on pourra le saisir dans
ses intérêts , et c’est alors seulement qu’on pourra
l’administrer avec toute les vertus que la philantropie
de tribune et de journal nous propose de substituer
aux baïonnettes pour faire la conquête du pays.
(1) Depuis que ce passage est écrit, l’auteur a changé d’avis, et
il a fait payer les Arabes par un officier français , afin qu’aucune
partie de la solde des cavaliers ne fût détournée, et dans le but
politique d’accoutumer peu à peu les Arabes à se voir administrer
et commander par nous. Cette mesure a excité d'abord quelque
mécontentement chez les chefs, mais un peu de fermeté a suffi pour
tout faire rentrer dans l’ordre.
(1) Irruption soudaine ayant pour objet de surprendre les tribus
pour tuer les hommes, enlever les femmes, les enfants, le bétail-

— 45 —
,1e le répète pour ceux qui font les théories dans leur
cabinet, à 500 lieues du terrain que nous explorons
si péniblement : pour administrer avec douceur, mo­
dération, probité; pour prêcher la-civilisation et l'hu­
manité, ne faut-il pas d’abord avoir des administrés?
Eh bien, c’est ce qui a manqué jusqu’ici à ce que l’on
appelle notre conquête , notre colonie. Nous n’avons
pu administrer, à l’heure qu’il est, que la triste popu­
lation de quelques villes; les arabes proprement dits,
ont toujours échappé à notre administration ; les fem­
mes , les enfants, le bétail fuient à notre approche
avec une extrême légèreté. Les guerriers montent à
cheval et combattent, s’ils croient l’occasion favora­
ble. Comment donc leur faire connaître et apprécier
toutes les belles choses qu’on veut leur proposer? Et
cependant il se trouve tous les jours des hommes assez
illusionnés pour nous dire : Administrez le pays avec
douceur et bonté ; faites lui aimer nos mœurs, nos
lois, notre civilisation; domptez les arabes par vos
bienfaits, cela opérera bien plus vile la conquête que
vos expéditions ruineuses. De là on conclut que pour
gouverner l’Afrique, il faut un administrateur et non
pas un guerrier. Moi je dis que tous les talents admi­
nistratifs d’un gouverneur civil n’étendront pas leur
influence au-delà des villes, parce que les hommes
qui vivent sous la tente ne verront jamais votre ad­
ministrateur et qu’ils méprisent vos lois autant qu’ils
vous détestent. Si, en temps de guerre, le bon gou­
verneur s’avance pour prêcher la civilisation, on lui
coupera le col ; en temps de paix, on pourra bien ne
pas l’assassiner, mais à coup sûr on méprisera sa pa­
role et. sa personne. Vous êtes inhabiles avec vos
mœurs et vos idées à conduire , à modifier ce peuple
autrement que par le frottemenl commercial, et pour

— 46 —
cela il faut des siècles. Laissez-le douc encore sous le
yatagan d’Abdel-Kader. Mais qu’Abdel-Kader soit fidèle
au Irailé, qu’il vous donne sécurité el commerce dans
les zones que vous vous êtes conservées. S’il est per­
fide et fourbe, s’il vous rend la paix onéreuse, vous
ne pourrez plus de nouveau traiter avec lui; il fau­
dra le détruire ; destruction plus facile et plus prompte
qu’on ne le pense, pourvu qu’on y emploie les moyens
el le système convenables , ce qui n’a pas été fait jus­
qu’ici. Si au contraire ce chef est fidèle à ses engage­
ments , s’il a des vues de progrès pour sa nation, il en
fera plus en dix ans que vous en cent. Bornez vous
donc pour le présent, puisqu’il faut que vous restiez
en Afrique, à vous faire respecter sur le terrain que
vous avez conquis, el soyez toujours prêts à la guerre,
car il est probable que vous l’aurez tôt ou lard.
Si vous ne voulez pas la conquête, la guerre doit se
borner à des incursions conduites avec intelligence et
fermeté pour détruire les récoltes el disperser au loin
les populations; mais si vous voulez dire avec vérité,
comme vous dites souvent : notre conquête, notre co­
lonie d’Afrique, décidez-vous à y envoyer et à y main­
tenir un gros effectif. A ce prix la conquête est, je ne
dirai pas facile, mais certaine ; car on doit connaître
aujourd’hui la véritable manière de faire la guerre
pour atteindre ce but. Le cas échéant, je fournirai un
plan que je crois sûr. On le discutera. Il embrassera
les provinces d’Alger, de Titterie, d’Oran; car il faut
embrasser ces trois provinces à la fois pour avoir des
résultats plus certains; alors les tribus arabes quitte­
ront le pays ou se soumettront. On s’occupera plus
tard des Kabaïls.
La conquête absolue coûterait moins, el serait plus
honorable, puisqu’elle donnerait des résultats que la

— 41 —
sotte guerre que vous avez faite pendant sept ans ne
pourait vous donner. Je ne connais aucun fait historiquequi nous montre qu’on puisse, avec une poignée
d’hommes faire la conquête d’un vaste territoire dé­
fendu par une population éminemment guerrière.Les
Turcs ont mis 200 ans pour établir sur une partie de
la Régence une autorité toujours contestée, et qui ne
leur donnait la faculté de lever de rares et chétifs tri­
buts, que le sabre à la main,et en forçant par une poli­
tique affreuse les peuplades à s’entre-déchirer. Il leur a
fallu 18 ans avant de nommer un kaïd à Bouffarick ; et
vous voudriez, avec 23,000 hommes, qui vous donnent
tout au plus 16,000 combattants soumettre une na­
tion qui s’appuie sur l’âpreté de ses mœurs, de son
sol et de son soleil ! C’est de la démence.
Il n’est pas certain que la conquête absolue donne
des résultats pécuniairement avantageux à la France,
et cependant je crois qu’en agissant largement d’abord
pour la conquête, el après, en ne modifiant que len­
tement le système du gouvernement arabe, en ne vou­
lant pas employer à tort et à travers le sentimentalisme
de nos publicistes et de nos orateurs, on parviendrait
en peu de temps à retirer assez de la Régence pour en­
tretenir l’armée d’occupation; mais il faut que l’effec­
tif général de votre armée dépasse votre effectif actuel
de tout l’effectif que vous êtes obligés de maintenir en
Afrique, car les 300,000 hommes votés par les cham­
bres sont tout au plus suffisants pour les éventualités
de l’Europe.
Songez que l’armée qui aura fait la conquête de
l’Afrique sera en grande partie nécessaire pour la con­
server, et que vous ne pourrez pas en disposer pour
vos guerres des Alpes et du Rhin.

ADMINISTRATION MILITAIRE.

Je donne à la fin de ce Mémoire un tableau qui
prouve qu’en tirant des subsistances d’Afrique, un
corps de 15,000 hommes de toutes armes coûterait en
temps de paix 219,105 fr. 45 c. de moins qu’en France,
et que la différence du pied de paix au pied de guerre,
en y joignant les dépenses accessoires, comme perle
de tout genre, indemnités, etc., donne une économie
de 3,076,361 francs.
Ne vaut-il pas mieux que l’armée lire des vivres de
France quand les récoltes sont abondantes, que de
faire l’économie de 219,000 fr., augmentée des frais de
transport? Dans l’intérêt de notre agriculture et de
notre navigation, je penche pour l’affirmative ; mais
enfin si l’on ne vise qu’à l’économie on tirera les vi­
vres d’Afrique.
Quant aux fourrages, il me paraît indispensable de
les prendre en Afrique, sur notre sol même. L’admi­
nistration doit se préparer dès à présent à les récolter
le plus commodément et le plus économiquement
possible; elle doit aussi viser à la qualité.

— 49 —
A cet effet, on brûlera au mois d’août toutes les
grandes herbes des pâturages, depuis Meserguin jus­
qu’aux environs du Figuier. Il y a des herbages très
abondants sur les bords du lac Segba, mais ils appar­
tiennent à nos douairs, et il est probable que quand ils
auront appris de nous à faucher et à faner, ils nous
vendront du foin et feront des provisions d’hiver pour
leurbétail.Verslafin de septembre on répandra sur les
terrains brûlés toutes les graines qu’on aura dû ramas­
ser dans les magasins à fourrages. En même temps les
troupes y seront conduites en promenades militaires
pour ramasser les pierres en petit tas. Dans le courant
de l’hiver, des voitures iront les enlever.
On demandera le plus tôt possible en France quatre
cents bonnes faux de grandeur moyenne, et bien em­
manchées, cinq à six cents sabots pour contenir l’eau
servant à tremper les pierres, huit à neuf cents pierres
à aiguiser les faux, cent cinquante marteaux et autant
d’enclumes, mille fourches et autant de râteaux.
Il faut bien se garder des faux du campement qui
sont détestables, ainsi que tout ce qui s’y rattache ; il
faut du bon si l’on veut faire de l’ouvrage.
Nos douairs et nos smélas se sont engagés à nous ai­
der à faire nos foins et à les transporter avec leurs
chameaux.Chaque douair fournira un certain nombre
d’hommes, afin de former le chiffre de 300.
L’époque des fauches étant près d’arriver, on ramas­
sera des faucheurs de tous les corps, et on les campera
près des herbages, sous la direction d’un certain nom­
bre d’officiers et de sous-officiers; on les protégera
plus ou moins selon les circonstances, mais il est tou­
jours prudent de les protéger.
Pour que le travail ne soit pas aussi dur, on ne fau­
chera que le matin jusqu’à 11 heures, et quand les
4

~ 50 —
faucheurs seront reposés, ils aideront à l'aménagement
du foin. Indépendamment des faucheurs, il faut un
certain nombre de faneurs pour diriger les Arabes.
Peut-être vaudra-t-il mieux donner le foin à la tâche
à nos soldats, en chargeant les officiers et sous-offi­
ciers de veiller à ce que le foin soit bien fait. C’est le
moyen d’avoir un prix de revient positif et un résultat
certain.
Les soldats à la tâche, ou autrement, seraient res­
ponsables des outils qu’on leur fournirait; s’ils les
perdaient, la valeur en serait retenue sur le prix du
travail. Sans cette mesure, on aurait bientôt perdu
tous les outils.
Au fur et à mesure que le foin sera fait et mis en pe­
tites meules, on demandera les chameaux des douairs,
qui avec leurs filets le porteront près du quartier de
cavalerie, où il sera mis en grosses meules perfection­
nées et gardées avec soin pour éviter l’incendie.
Toutes ces opérations ne sont pas sans difficultés:
pour les diriger, il faut quelques officiers entendus,
quelques agents de l’administration, le tout commandé
par un officier supérieur ayant des connaissances dans
celte partie des travaux agricoles.
Si l’administration doit approvisionner l’armée avec
les ressources du pays, elle saisira les occasions favo­
rables pour faire des achats; quand nos douairs auront
de l’excédant, il sera juste et politique de leur donner
la préférence, mais ils ne pourront fournir qu’à une
petite partie de la consommation.
Abdel-Kader a dit plusieurs fois qu’il nous approvi­
sionnerait à meilleur marché que le cours, et en effet
il le peut ; il serait politique de lui donner la préfé­
rence pour les grains, les bœufs et les chevaux.
Nous devons toujours entretenir dans nos magasins

- 61 un approvisionnement en tous genres, de six mois
d’avance, et au parc de la viande pour trois mois,
afin de ne jamais être pris au dépourvu par la guerre.
Le campement et tout ce qui s’y rattache, les four­
nitures d’hôpital , des ambulances , les voitures , les
litières, et surtout les bâts, doivent fixer continuelle­
ment l’attention de l’administration, qui, pour ces di­
vers objets, doit toujours être prête à entrer en cam­
pagne.
L’économie doit être sans doute la règle invariable,
car il faut que la France trouve du soulagement par
le passage du pied de guerre au pied de paix. Mais
que jamais une économie mal entendue ne vienne
entraver les sages prévisions d’une guerre future !

ADMINISTRATION CIVILE ET POLITIQUE.
y:

Je serai bref sur ces deux points, n’ayant ni le
temps, ni les connaissances nécessaires pour les trai­
ter à fond ; je hasarderai seulement quelques idées.
Je crois que nous avons manqué de jugement, en
appliquant tout de suite aux habitants des villes d’Afri4*

— 52 —

que qui étaient en notre pouvoir, les principes fran­
çais en matière de gouvernement; nous avons brisé
spontanément le régime turc, lorsqu’il ne fallait que
le modifier légèrement et graduellement. Cette faute
nous a fait tomber dans le mépris des indigènes: car,
ces peuples grossiers, courbés depuis tant de siècles
sous un joug de fer, ont pris pour faiblesse la douceur
de nos lois, et le peu de soin que nous avons mis à
faire respecter nos personnes.
Ce qui a le plus contribué à nous faire déchoir dans
l’opinion des arabes, c’est de traiter d’égal à égal avec
les juifs, peuple méprisé et fort digne de l’être en Afri­
que, car il est impossible d’imaginer, sans l’avoir vu,
jusqu’à quel point d’abjection , de fourberie et de ra­
pacité est descendue dans la Régence cette fraction de
la nation israélite.
Il eût été bien sage de l’expulser de nos villes dès
notre entrée en Afrique. Ce serait encore sage aujour­
d’hui selon moi, car cette race est le plus grand obsta­
cle au rapprochement des arabes et des français. Les
juifs s’interposent entre les deux partis, pour tromper
l’un et l’autre. Comme ils parlent la langue et qu’ils
connaissent les habitudes du pays, ils s’imposent
comme arbitres du commerce, et ils ne laissent que
bien rarement un arabe traiter directement avec un
français.
Il me paraît dangereux encore sous le rapport de la
défense du pays de garder ces misérables dans nos
villes, où ils tiennent la plus grande place, bien qu’ils
n’aient jamais eu la volonté de les défendre. Il serait
bien rassurant pour notre avenir de les remplacer par
une population française, qui défendrait nos places
quand l’armée serait forcée de s’en éloigner; nous
pourrions alors faire la guerre avec un effectif moins

— 53 —
considérable. Nous n’aurions plus besoin de laisser
une partie de nos forces pour garder des parasites,
qui servent d’espions à nos ennemis , qui nous exploi­
tent scandaleusement jusque dans nos bivouacs, qui
corrompent nos soldats et leur achètent leurs effets
d’habillement, et qui au moment d’un grand danger
nous trahiraient sans le moindre doute.
Mais comment les expulser? — La difficulté n’est
pas en Afrique, elle est en France. C’est-là que nous
entendrons crier à l’injustice à la barbarie. Je crois en
vérité que si jamais nous faisions la conquête du
pays des antropophages, il se trouverait encore des
hommes en France pour dire que nous devons leur
appliquer immédiatement le régime constitutionnel.
Pour moi, je ne puis me laisser aller aux transcen­
dantes susceptibilités de cet excès de libéralisme, je
soutiens que le conquérant a le droit et le devoir de
se constituerdemanière à assurer sa conquête, et qu’il
serait bien inconséquent, après avoir sacrifié l’or et le
sang de son pays pour acquérir un coin de terre, de
créer de ses propres mains les dangers qui doivent
l’en expulser : je ne comprends pas la générosité de
ces sentiments qui, par le fait, sont absurdes jusqu’à
la trahison.
J’ignore si les juifs peuvent invoquer la capitulation
d’Alger, je ne le crois pas; dans tous les cas ce
traité ne concernerait que ceux de celle ville, et non
pas ceux d’Oran, de Bône, de Bougie, etc.; mais je
présume que sans violer ce traité on pourrait très
bien donner aux juifs de toutes nos villes deux ans
pour vendre eux-mêmes leurs propriétés : au bout de
ce temps ils seraient tenus de quitter le pays , et au­
raient encore cinq ans pour faire vendre par procura
tion; si après ce délai il restait des propriétés inven­

— 54 —
dues, elle le seraient par autorité de justice, et le
montant leur en serait remis. Si cela est inapplicable,
ce que je suis loin de croire , il faut au moins se garder
d’émanciper tout-à-fait les juifs; puisqu’ils jouissent
en grande partie du bénéfice de nos lois, ils doivent
aussi participer aux charges de l’état
On ne saurait trop s’empresser de modifier le ré­
gime de liberté, ou plutôt de privilège, dont ils abu­
sent. Ils doivent payer l’impôt et faire partie de la
milice.
J’arrive ici à une question fort essentielle, celle de
l’organisation et du régime des milices africaines.
Il me paraît contraire aux intérêts de la défense, de
laisser la milice , même en temps de paix , sous la
direction de l’autorité civile, qui, du moins à Oran ,
s’en occupe moins qu’on ne le fait des gardes natio­
nales en France. Il leur faut l’autorité militaire, afin
qu’elles soient souvent exercées et qu’elles puissent
être une ressource en temps de guerre pour la défense
de nos places.
On sait que M. le duc de Rovigo, en 1832, ayant
5,000 malades, confia la garde d’Alger à la milice qu’il
venait d’organiser pour la circonstance même, et qu’il
sortit avec tous les hommes disponibles de son armée
pour combattre les rassemblements des tribus de l’est.
Les mêmes circonstances se représenteront souvent;
mais pour agir de la même manière que M. le duc de
Rovigo avec sécurité, il faut que la milice ait des ha­
bitudes militaires que le commandant des troupes
peut seul lui donner.
La mesure d'assujettir les juifs à l’impôt et au ser­
vice de la milice en fera émigrer un grand nombre.
Je ne m’étendrai pas davantage sur l’administration

— 55 —
civile et politique, et je terminerai en disant que
long-temps encore il serait contraire au bon sens et à
l’état des choses d’établir en Afrique le régime de
liberté constitutionnelle qui règne en France.

DE L’IMPORTANCE DE LA PROVINCE D’ORAN.

Une opinion qui paraît trop généralement reçue,
c’est que la province d’Oran est loin d’avoir la même
importance agricole, commerciale et industrielle, que
celles d’Alger et de Bône, et c’est pour cela sans doute
qu’un militaire écrivait dernièrement dans le Jour­
nal de l’Armée, qu’il fallait la soumettre la dernière.
Je suis loin de partager cette manière de voir: l’in­
térieur de la province d’Oran ne doit pas beaucoup
le céder en fertilité aux autres provinces. 11 y a une
grande abondance de grains , de bétail et de chevaux.
Le cours du Chélif, de l’Abra, du Sig, de la Mina, de
l’Hill-hill,“offrent des vallées très productives en orge
et en froment. Il y a un grand commerce de laine à
faire avec le désert, par Mascara et Tlemcen. La cire,

— 56 Je kermès et le bétail de tout genre, offrent aussi
d’assez bonnes branches à l’industrie de nos négo­
ciants ; enfin, les ports d’Arzew et de Mers-el-Kebir
sont les meilleurs de la Régence.
C’est aussi dans cette province que se rencontrent
les guerriers les plus nombreux et les plus intrépides;
c’est donc par elle qu’il faudrait commencer, si jamais
l’on se déterminait à la conquête absolue: car préci­
sément parce qu’elle est le centre de la puissance
d’Âbdel-Kader, elle devient le point capital; et si nous
étions les maîtres sur ce point, nous le serions bien­
tôt dans les provinces de Tilleri et d’Alger.
En occupant Mascara assez fortement pour agir tout
autour, nous faciliterions beaucoup les opérations
sur Milliana et Medeah, puisque nous serions derrière
les chaînes de montagnes que les troupes d’Alger au­
raient à traverser pour atteindre ces deux villes; aucun
secours ne leur arrivant de la province d’Oran, ces
contrées n’opposeraient pas une longue résistance.
Mais je pense que lorsqu’on voudra la conquête, ce
à quoi nous pourrons être forcés par les circonstan­
ces, nous devrons agir simultanément sur Medeah,
Milliana, Mascara et Tlemcen, afin de ne laisser au­
cune ressource , aucune retraite à Abdel-Kader, et
porter aux tribus un grand coup moral, qui les fasse
dès le début désespérer de la résistance. Placées ainsi
entre nos quatre colonnes de première ligne, et les
colonnes qui, parlant de la mer, seront presque tou­
jours en mouvement pour porter des vivres aux pre­
mières, les tribus, dis je, seront forcées de se sou­
mettre.
On juge mal selon moi, quand on dit que les arabes
qui habitent la zone qu’on appelle la Régence, fuiront
dans le désert où il n’y a rien à cultiver, et où il n’y a

- 57 -

de pâturages que pour les moutons. Les tribus du
Zahara viennent dans la Régence échanger leurs laines
contre des grains, parce qu’elles ne peuvent pas en
cultiver. Si la zone entre elles et la mer était abandon­
née, les tribus qui l’habitent et celles du désert mour­
raient de faim. D’ailleurs les habitants du désert ne
souffriraient pas long-temps les émigrants, car ils ont
presque toujours été ennemis , et la jalousie des pâtu­
rages leur mettrait bien vile les armes à la main. Les
émigrants reviendraient donc promptement sur la
terre des cultures pour se soumettre à la loi du vain­
queur. Abdel-Kader, fugitif, abandonné de tout le
monde, serait bientôt livré ou assassiné, car les ara­
bes n’ont aucun respect pour la grandeur déchue.
Mais on ne peut atteindre ces résultats , avec des
expéditions passagères quelque bien dirigées qu’elles
soient. Ce sont des coups d’épingles qui ne peuvent
donner la mort; bien au contraire, ils ont été la vie
d’Abdel-Kader, c’est par cela qu’il a grandi.Les tribus,
malgré leur caractère indépendant, ont senti bien
vite la nécessité de se donner un chef pour concentrer
leurs efforts contre des incursions dont elles ont bien
vite apprécié la portée. L’émir avait si peu l’assenti­
ment général, que dans le principe, plusieurs tribus
ont préféré venir à nous que d’aller à lui; mais pour
les conserver, il fallait les couvrir, les protéger; c’est
ce que nous ne pouvions pas faire, parce que notre
effectif était insuffisant, et qu’en aucun point nous
n’étions constitués pour l’occupation générale du
pays. Les tribus qui ont fait une soumission, passa­
gère comme nos expéditions, ne sont pas tentées d’y
revenir, parce qu’elles en ont été cruellement punies.
Pour les déterminer de nouveau à se ranger sous notre
domination, il faut un déploiement de forces plus

— 58 —
considérable, et surtout leur montrer la ferme vo­
lonté de rester en avant d’elles. Mais pour s’établir
ainsi, il ne faut pas seulement être fort, il faut être
bien préparé, bien pourvu de tout, afin d’assurer les
subsistances des colonnes agissantes de Tlemçen,
Mascara, Milliana et. Medeah.
Cela n’est pas sans difficulté, mais le succès est à ce
prix , et quand à tort ou à raison on veut la fin, il faut
savoir vouloir les moyens. C’est une absurdité double­
ment désastreuse pour le pays , que de vouloir une
sotte conquête et de faire la guerre assez sottement
pour ne jamais conquérir.
Nota. Dans ce mémoire que je considère plutôt comme une
ébauche que comme une œuvre complète, je n’ai rien dit des au­
tres provinces de la Régence, parce que mon objet spécial était la
province d’Oran; mais il paraîtra évident à tout lemonde que si,sur
le plus grand nombre des points, j’ai dit vrai pour Oran, c’est égale­
ment vrai pour les autres provinces; ainsi, par exemple, il faut par­
tout profiter de la paix pour se préparer a la guerre future et pour
donner,le cas échéant, de la sécurité à notre population indigène et
aux colons.11 est difficile et même presque impossible d’atteindre le
but dans la zone de la province d’Oran autrement que par des vil­
lages fortifiés, tels que celui dont je donne le plan : mais on assure
que la plaine de la Métidja est facile à préserver des incursions qui
ont rendu, jusqu’ici, la culture impossible. Le cours encaissé de
la Chiffa, de l’Huidjir et du Masafran, peuvent être rendus pres­
que infranchissables, et former à l’ouest une bonne barrière; à l’est
et au sud c’est plus difficilede se garantir, mais on le peut jusqu’à
un certain point par des postes agissants , judicieusement placés ,
et par des fermes et des villages défensifs. On ne saurait trop s’emresser de perfectionner le système de protection de la plaine , et
e construire les ouvrages qui doivent assurer lesuccès. Quelques
soins qu’on prenne, on n’empêchera pas que quelques cavaliers
ne pénètrent dans l’intérieur pour commettre des assassinats, in­
cendier quelques moissons, ruiner un certain nombre d’individus.
L’un des meilleurs moyens de se mettre à l’abri de ces désastres,
c’est de ne pas cultiver de céréales, et on le peut d’autant mieux ,
que celles-ci, au prix où se vendent les grains, et avec la cherté de
la main-d’œuvre, ne payent pas les travaux, même en rendant 12
pour un.
Enfin, dès à présent, et sans perdre une minute, nous devons
agir en tout comme si nous étions à la veille de la guerre; c’est
qu’en effet avec les arabes on ne peut pas compter sur le len
main.
'A

S

—f

DECOMPOSITION
D’une Armée de 15,000 hommes , moins l’Etat-major général et les Administrations.
AFRIQUE

FRANCE.

SOLDE

y compris
Indemnité
la masse
de
individuelle. logement.

SOLDE

Total.

y compris
indemnité
la masse
d’ameuble­
individuelle.
ment.

Total.

Infanterie..

f
480 Officiers........................ 829,800 00
1 11,700 S.-officiers el soldais. 1,867,310 90

90,000 00

919 800 00
1,867,310 90

829,800 00
2,294,360 90

91,944 00

921,744 00
2,294,360 90

Cavalerie..

f
80 Officiers......................
(. 1,500 S.-officiers et soldais.

172,950 00
278,511 35

15,840 00

188,720 00
278,511 35

172,950 00
333,042 35

17,592 00

190,542 00
333,042 35

Artillerie.

f
(

16 Officiers........................
700 S.-officiers et soldats.

36,800 00
195,355 30

2,880 00

39,680 00
195 355 30

36,800 00
220,905 30

2,880 00

39,680 00
220,905 30

Génie........

(
(.

12 Officiers........................
400 S.-officiers et soldats.

25,200 00
93,199 10

2,160 00

27,360 00
93,199 10

25,200 00
107,799 10

2,160 00

27,360 90
107,799 10

f

16 Officiers...........................
700 S. -officiers et soldats.

30,300 00
193,815 65

3,000 00

33,300 00
193,815 65

30,300 00
219,365 65

2,856 00

3 ,156 00
219,365 65

113,880 00 3,837,122 30

4,270,523 30

Train des Eouip. (

Officiers...
115,604
Troupe.... 15000 j 1

Totaux.... 3,723,242 30

117,432 00 4,387,955 30