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Médias
Fait partie de Une Page glorieuse du livre d'or de Mostaganem : année 1845
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-
SON CONCOURS GÉNÉRAL
LIVRE D’OR
DE
MOSTAGANEM
ANNÉE 1845
AVEC PRÉFACE ET ÉPILOGUE
PA R
L.-E. COURSERANT
MO STAG Ai EM
IMPRIMERIE DE L'ASSOCIATION OUVRIÈRE
Eugène PRIM,
AV RI L
Successeur
-1 892
TOLLS DROITS RÉSERVÉS
( lift J
HOMMAGE
DE RESPECT ET DE RECONNAISSANCE
A
LA
VILLE
DE
PÉRIGUEUX
PAR U Ni DE SES; ENFANTS
Xj.-LEJ.
COURSERAKT
AUTEUR
DE LA PRÉSENTE BROCHURE
ET
PROMOTEUR
Du Monument de SIDI-BraHIM, inauguré a Oran
LE 18 DÉCEMBRE 1898
ET DE CELUI
D’ADÉLlA,
INAUGURÉ A MOSTAGANEM
LE 24 DÉCEMBRE 1898
DEDIE A LA VILLE DE MOSTAGANEM
A L’OCCASION DE
SON CONCOURS GÉNÉRAL
UNE PAGE GLORIEUSE
’OR
MOSTAGANEM
ANNÉE 1845
------ -----------AVEC PRÉFACE ET ÉPILOGUE
PAR
L.-E. COUHSERANT
DE ‘J'lOSTAGANEM
OTotaLe 3Corwt<xltc
■
Premier Suppléant du Juge de Paix. — Membre de l’Assistance Judiciaire
Membre du Bureau de Bienfaisance. — Administrateur de la Caisse D’Épargne
Membre de la Société D'Astronomie
AUTEUR DE LA BROCHURE INTITULÉE I
LE COMBAT DE SIDI-BRAHIM
-oO^Oo-
MOSTAGANEM
IMPRIMERIE DE L’ASSOCIATION OUVRIÈRE
Eugène PRIM,
TOUS DROITS
AVRIL
Successeur
RÉSERVÉS
-1892
fz^tt
I
AVANT-PROPOS
A Monsieur L.-E. COURSERANT, notaire
honoraire à Mostaganem,
Auteur de la brochure sur le combat de
Sidi-Brahim.
Cher Monsieur Courserant,
Permettez-moi de vous dire que je ne m’expli
que pas vos hésitations.
« Faut-il, me demandez-vous, livrer à la
« publicité ma nouvelle brochure ayant pour
« titre : une page glorieuse du Livre d’Or de
« Mostaganem? »
Je m’empresse de vous répondre ceci :
Quand on écrit comme vous le faites, on ne
prend conseil que de son cœur et l’on va de l’avant.
Clio, la Muse qui préside à l’histoire, vous a
pris sous son aile protectrice, et elle vous inspire
de son souffle le plus ardent, le plus patriotique.
Profitez-donc de ses faveurs et lancez au plus
tôt votre nouvelle brochure, car c’est l’œuvre d’un
— 4 —
écrivain consciencieux, d’un bon citoyen et d’un
homme qui fait passer avant tout l’amour de son
pays.
Tous ceux qui la liront voudront la relire, etles
pères de famille tiendront à la conserver pré
cieusement pour leurs enfants.
Croyez-en ma franchise et soyez convaincu
que mon opinion sera celle de tout le monde.
Bien sincèrement à vous.
E. J.
PRÉFACE
A NOS CONCITOYENS
Lorsque nous portons nos regards en arrière, ce n’est pas
sans éprouver une certaine émotion que nous considérons le
chemin parcouru, depuis la publication de notre petite bro
chure sur le combat de SIDI-BRAHIM.
Un fait d’armes inouï.. . l’un des plus admirables et
des plus émouvants de nos annales militaires, était à peu
près ignoré en France...
Et voilà qu aujourd’hui, — grâce à une propagande
active et persistante, — non seulement plusieurs regions de
la Métropole connaissent ce merveilleux combat, mais elles
nous envoient leurs offrandes pour concourir à- l’érection du
Monument qui doit en perpétuer l’immortel souvenir.
Oran, la capitale de la province, recevra- ainsi la
récompense de son patriotisme.
Ce n’est pas tout.
Dans la préface de cet opuscule, nous préconisions la
défense des côtes Algériennes, en vue d’une attaque inopinée
de la part de nos ennemis...
Et voilà que le Ministre de la marine, le digne fils d’un
général Africain, et l’un des plus célèbres, vient d’ordonner
qu’une flotille de torpilleurs sera chargée de protéger nos
côtes depuis Gabès jusqu’au Maroc.
C’est là un pas immense fait par le Gouvernement
dans l’intérêt de l’Algérie, et il ne nous reste plus qu’à
prier nos représentants de veiller avec soin, à ce que ce
projet soit suivi d’une prompte exécution.
Nous préconisions encore l’expansion de la France sur
la terre d’Afrique, et la création d’une ligne ferrée reliant
l’Algérie à Tombouctou, et Tombouctou à St-Louis-du-
— 6 Sénégal, afin de préparer dés à présent le vaste empire
colonial qui doit nous assurer plus lard la puissance, la
gloire et la richesse...
Ce n’était qu’un beau rêve alors, une séduisante utopie
si on le préfère...
Et voilà que maintenant des explorateurs hardis par
courent dans tous les sens le continent mystérieux...
Et voilà qu’on parle aujourd’hui d’étendre notre protec
torat jusqu’au lac Tchad, et de prolonger notre ligne d’occu
pation jusqu’au Congo.
Combien nous sommes dépassé, nous qui avions la
crainte de montrer trop de hardiesse, et d’aller trop loin
dans nos conceptions !...
Certes, nous n’avons pas l’orgueilleuse prétention de
croire que notre modeste brochure ait été pour quoique ce
soit dans cette marche en avant de l’opinion publique...
mais nous sommes fier de nous être trouvé en communion
d’idées avec les hommes éminents qui se sont occupés de ces
questions transcendantes, dont dépend peut-être la grandeur
de la Mère-Patrie...
Aussi, avons-nous éprouvé un bien vif sentiment de
satisfaction, lorsque nous avons vu l’un d’eux, dont l’opi
nion fait autorité, aller jusqu’à écrire, peu de temps après
nous :
(a que toils les esprits sensés, tous ceux qui voient
« un peu au loin, savent que la France n’a de
« sérieux avenir d’expansion que dans la partie
« Nord-Occidentale d’Afrique. »...................................
Depuis, celte idée féconde a fait de grands progrès, et sa
réalisation appartient désormais aux plus osés et aux plus
intrépides.................................................................................................................
*
* *
Aujourd’hui, nous reprenons la plume, non pour revenir
sur un sujet aussi grandiose, aussi palpitant cl’intérêt, mais
— 7 —
pour nous occuper exclusivement de Mostaganem, « la perle
delà mina et du ciiÉLiFF, » ainsi que nous l’appelons dans
le cours de notre récit.
Nous avons pensé qu’au moment où cette ville se prépare
à célébrer la fête du travail et du progrès, il incombait à
l’un de ses plus anciens habitants, — et en même temps,
l’un de ses plus zélés défenseurs, — de soulever un coin du
voile qui couvre le passé et de le mettre en pleine lumière,
afin que chacun puisse voir et comparer.
En lisant ce qu’étaient autrefois Mostaganem et ses
environs, et en contemplant ce qu’ils sont de nos jours, les
Etrangers, qui nous feront l’honneur de devenir nos hôtes,
ne pourront s’empêcher de reconnaître que la Erance a eu
raison d’arracher à la barbarie cette belle contrée, pour la
confier à la puissante main de la civilisation !. ...
Pour rendre ce tableau plus saisissant, nous avons choisi
une période lointaine, qui eut une duree de plusieurs mois,
et dans laquelle se trouve englobé un fait historique, dont
les details n’existent nulle part, et qui pourtant constitue
un souvenir bien précieux pour les anciens et les jeunes
de la cité.
Nous voulons parler de l’attaque de Mostaganem par le
Grand Agitateur qui eut pour nom : Mohamed ben Abdallah,
et que l’histoire ne désigne plus que sous celui de bou-maza.
Aux anciens, il rappellera leur jeunesse laborieuse et
cette vie de luttes, de dangers et de gloire des debuts de la
conquête...
Aux jeunes, il montrera des exemples sublimes à imiter,
et il leur apprendra surtout à ne regarder qu’avec admira
tion et respect les hommes vaillants, tant militaires que
civils, qui leur ont préparé une Algérie pacifiée, ferlilisee
et riche, telle en un mot qu’elle se présente aujourd’hui.
Quant aux Etrangers, il leur parlera avec l’éloquence
qu’ont les faits accomplis.
Il leur racontera l’héroïsme et l'abnégation de nos soldats
et la courageuse persévérance de nos colons.
Il leur dira enfin que les uns et les autres ont été les
— 8 —
infatigables pionniers de la colonisation algérienne, et qu’ils
ont bien mérité de la patrie!...
Et, nous en sommes certain, on entendra sortir de leurs
bouches émues et convaincues, celte déclaration qui fera
notre orgueil et sera notre plus glorieuse récompense :
« Frères de la nouvelle F rance. vous êtes dignes de nous! »
ires avoir relaté les divers incidents qui ont précédé et
suivi l’attaque de Mostaganem par Bou-Maza, notre bro
chure se termine par un chaleureux appel que nous adressons
à nos concitoyens pour qu’ils élèvent, dans lenouveau champ
du repos, un mausolée durable aux braves qui sont morts
pour la défense de leurs foyers.
Nous sommes d’autant plus à notre aise pour solliciter
cette faveur, que, par une circulaire toute récente, M. le
Ministre cle l’Intérieur vient de prescrire à tous les Préfets
des départements : « d’appeler la sollicitude des assem« BLÉES MUNICIPALES SUR LES TOMBES MILITAIRES, DONT LE
« DROIT D’ENTRETIEN LEUR EST EXCLUSIVEMENT RÉSERVÉ. ))
Mais qu’est-il besoin d’invoquer dépareilles recomman
dations ?....
Est-ce qu’il ne suffit, pas de cet appel aux sentiments
élevés d'une population, qui, dans toutes les circonstances,
a donné des gages de son patriotisme ?...
Et puis, enfin, est-ce qu’un pays ne s’honore pas toujours
en honorant lui-même la mémoire de ceux qui lui ont géné
reusement fait le sacrifice cle leur vie !!!...
*
* *
Nous allions clore celte préface qui, selon nous, nécessi
terait encore de longs développements, lorsque nous nous
sommes aperçu qu’à notre tour nous étions sur le point de
commettre une omission qui ressemblerait assez bien à de
l’ingratitude.
En effet, en relisant ce petit ouvrage, dédié à notre
— 9 —
ville d’adoption, à celle qui a remplacé noire ville natale,
et que nous voudrions voir de plus en plus belle, de plus en
plus prospère, — l’idée nous est venue que de tous les Gou
verneurs généraux de l’Algérie, un seul, nous répétons le
mot, un seul, s’était occupé de nous.
C’est le brave maréchal Bugeaud, à Ici fois grand général
et agronome très renommé... Le chef inspiré qui prit pour
devise : ense et aratro !....
Il est à présumer que s’il n’avait pas favorisé d’une
manière toute spèciale les débuts de notre ville, et veillé sur
elle pendant toute la durée de son commandement, elle serait
demeurée sans importance, comme l’ont fait beaucoup
d’autres, également placées sur le bord de la mer.
Eh bien! ne serait-il pas rationnel et équitable de
reconnaître ses bienfaits, en faisant dresser son buste sur
l’une de nos places publiques ?...
Ne serait-ce pas là un acte de tardive justice, et la répa
ration légitime d’un oubli regrettable ?
Sans nul doute, car celui, qui a tant fait pour la
conquête et la pacification de ce pays, a bien mérité cet
honneur.
Alger, depuis longtemps, lui a payé sa dette de recon
naissance, en faisant ériger sa statue sur la place d’Isly...
Mostaganem, plus modeste, se contenterait d’un buste, qui
n’en témoignerait pas moins toute sa gratitude..........................
Nous avons l’espoir que nos concitoyens accueilleront
favorablement notre double demande ; et, dans cette ferme
confiance, nous les prions d’agréer nos meilleurs souhaits
pour la réussite complète de leur Concours Général...................
L.-E. COURSERAIT.
\
Mostaganem, Avril 1892
ANNÉE 1845
INSURRECTION
FORMIDABLE
BOU-MAZA
COMBAT DE TIFOUR
ATTAQUE DE MOSTAGANEM
COMBAT DE LA ZAOUIA
FUNÉRAILLES
DES
HÉROS
ÉPILOGUE
Ense et aratro
Maréchal Bugeaud
Nous sommes au mois de septembre de l’année 1845,
trois mois apres l’affaire des grottes du Dahra.
Ce fait de guerre, accompli par le colonel d’état-major,
Pélissier, — qui devint plus lard maréchal de France et
duc de Malakoff, — avait eu pour conséquence la destruc
tion presque totale des Ouled-Riah.
1OTHÉ OCF
DE LA VILLE.
j DE PÉRiGUft!Xj
— 12 —
Il avait, en outre, frappé d’une épouvante indicible les
populations indigènes, en détruisant pour toujours le
prestige superstitieux qui s’attachait à ces grottes, que
jamais les Turcs n’avaient osé attaquer, même à l’époque
de leur toute-puissance.
Mais, par contre, il avait soulevé contre nous une haine
implacable, dont les effets ne devaient pas tarder à se
faire cruellement sentir.
A la suite de cet évènement terrible, rendu inévitable,
il est vrai, par l’obstination farouche d’un ennemi qui tirait
sur nos parlementaires, et qui ne voulait ni combattre ni se
soumettre, des agitateurs nombreux, poussés par le désir
de la vengeance, avaient parcouru les tribus, les excitant à
une révolte générale.
Leurs efforts avaient été couronnés d’un plein succès.
De Cherchell aux frontières du Maroc, de l’Atlas an
Désert, tous les hommes étaient prêts à marcher au combat.
— C’était un feu qui couvait sous la cendre et qui n’atten
dait qu’une étincelle pour allumer un immense incendie...
Celte étincelle fut l’annonce du départ pour France du
maréchal Bugeaud ....
Le Gouverneur général s’était embarqué à Alger, le 4
septembre, et dix jours après son départ, une insurrection
formidable éclatait à la fois aux environs de Cherchell,
dans le Dabra, dans l’Ouarensenis et dans les tribus
guerrières des Flittas.
D’un autre côté, l’émir Abdelkader reparaissait avec ses
contingents et menaçait nos frontières du Maroc.
Le péril était grand et il fallait le conjurer au plus vite,
sous peine de voir l’insurrection gagner l’Algérie tout
entière.
A la tête des Flittas, et les animant par ses discours,
on distinguait un jeune homme de 22 à 24 ans, au visage
intelligent, énergique et fier, qu’on posait déjà en compéti
teur d’Abdelkader.
Ce grand Agitateur se nommait Mohamed ben Abdallah,
mais les arabes lui avaient donné le surnom de Bou-Maza,
— 13 —
c’est-à-dire Vhomme, à la chèvre, et il n’était généralement
connu que sous cette dénomination.
Nous verrons bientôt pourquoi.
Avant d’aborder le récit qui fait l’objet de ce petit
ouvrage, il nous semble, en effet, rationnel de faire con
naître ce personnage nouveau, qui apparaissait tout à coup
sur la scène, et dont l’histoire se trouve intimement liée à
celle cle Mostaganem, par un trait d’audace, à peu près
oublié, mais qui eut à l’époque un grand retentissement.
. Hâtons-nous de le dire : Bou-Maza était un homme
vraiment remarquable, et l’on commettrait une grave
erreur historique, si on le considérait aujourd’hui comme
un chef de bandes sans influence et sans portée.
Celui qui eut le talent, et le pouvoir, de grouper autour
de lui tant de tribus jalouses les unes des autres et de leur
donner une si forte cohésion; — celui qui put lutter
pendant plusieurs mois contre nos colonnes expédition
naires avec des alternatives de succès et de revers ; —
celui, enfin, qui sut obliger le maréchal Bugeaud à se
remettre en campagne, et à guerroyer péniblement dans
des pays presqu’inaccessibles, — celui-là, disons-nous,
n’était pas un chef à dédaigner, mais bien un adversaire
d’une valeur réelle, et avec lequel il allait falloir compter.
Du reste, nous le verrons à l’œuvre et nous le jugerons.
Parti du Maroc, sous le patronage du seigneur MouléyTayeb, un des saints les plus anciens et les plus considérés
de ce pays, il s’était rendu directement chez les OuledYounès.
C’est là qu’il fit sa révélation en homme véritablement
inspiré, et parfaitement convaincu qu’A/k/i lui réservait
l’extermination des Chrétiens maudits.
Ses prédications ardentes, ses prières, ses extases, lui
‘ valurent bien vite une réputation extraordinaire. — Dans
toutes les tribus, proches ou éloignées, on ne s’entretenait
— 14 —
que de lui, et chacun à l’envi vantait sa jeunesse, son
courage, son énergie, sa générosité : on lui attribuait, en
un mot, toutes les qualités qui sont l’apanage de ceux qui
savent combattre et mourir pour l’indépendance de leur
pays ....
Aussi, eut-il bientôt autour de sa personne des fanati
ques, des illuminés qui ne demandaient qu’à courir sus
aux Chrétiens, sous les ordres de ce chef vénéré, qui repré
sentait pour eux :
« Le Chèrif, XEnvoyé de Dieu, Celui qui devait venir
« au moment indiqué par les prophéties : le Maître cle
« l’heure !»....
De son côté, Bou-Maza ne négligeait rien pour accréditer
cette croyance et frapper vivement l’imagination de ces
natures primitives.
Ainsi, il avait pris l’habitude de se faire suivre d’une
petite chèvre blanche, qu’il était, pour ainsi dire, parvenu
à diviniser.
Il débitait en public que cette chèvre était un présent du
Prophète; et, connaissant l’empire de la superstition sur
les Arabes, il leur faisait accroire que cet animal lui révé
lait les choses les plus cachées.
Etait-il informé par quelque avis secret qu’une tribu était
disposée à nous abandonner et à se joindre à lui? — 11
feignait d’en avoir été averti par sa chèvre, pendant son
sommeil, et d’avoir reçu l’ordre détenir ses troupes prêtes,
pour, le cas échéant, voler au secours de cette tribu.
Apprenait-il qu’un de ses lieuLenants avait obtenu un
léger avantage? — 11 défendait au courrier de se montrer
pour le moment, faisait paraître aussitôt sa chèvre cou
ronnée de feuillage, et annonçait hardiment qu’il recevrait
bientôt une heureuse nouvelle.
D’autres fois, au milieu de nombreuses réunions, il •
ordonnait tout-à-coup à certains de ses guerriers de faire
— 15 —
l’eu sur lui, et comme les balles ne l’atteignaient pas, et
pour cause, il affirmait aux témoins cle ce prétendu miracle
que c’élait sa chèvre qui le rendait invulnérable.
Au moyen de ces artifices, et de quelques tours ingénieux
qu’il faisait exécuter à sa chèvre, les Arabes, naturellement
naïfs et crédules, étaient émerveillés et croyaient ferme
ment (pic leur jeune Chèrif était doué d’une puissance
surnaturelle.
Pleins de respect et de vénération pour lui, ils s’en allaient
dans toutes les tribus prêchant la guerre sainte, et répétant
en tous lieux :
« Que Bou-Maza était bien l’homme choisi par le Pro« phète; — que sa personne était sacrée; — que les halles
«ne pouvaient rien contre son corps, et que c’élait à lui
« qu’était réservée la gloire de vaincre les Chrétiens et de
« les jeter à la mer ! »
Tel était l’agitateur habile, entreprenant et audacieux
<pii, dans l’espace de trois mois,, avait préparé la plus
redoutable insurrection qui eut éclaté jusqu’alors, et dont
l’influence incontestée s’étendait déjà, non seulement dans
le Dahra et l’Ouarenscnis, mais bien au loin, dans l’Est et les
contrées du Sud.
De tous côtés, en effet, lui étaient arrivés des émissaires
envoyés par des chefs puissants de l’intérieur, et chargés
par eux cle lui dire d’engager résolument la lutte, et qu’ils
seraient à ses côtés au moment de l’action.
C’élait contre cet adversaire qu’allait se heurter, avant
toutes les autres, la colonne expéditionnaire de Mostaganem.
Nous avons vu que Bou-Maza, dix jours après le départ
pour France du maréchal Bugcaucl, s’était mis à la tète
des Fliltas en armes, et avait donné le signal de la révolte.
Toutes les tribus de la contrée avaient répondu à ce
signal et se préparaient à nous attaquer de tous les côtés à
la fois.
— 16 —
Déjà, dans son impatience, Bou-Maza songeait à marcher
sur Mostaganem, car il avait promis à ses guerriers qu’ils
diraient avant peu leurs prières dans la grande Mosquée de
cette ville : « Les Chrétiens la souillent en ce moment, leur
« disait-il dans son langage figuré, mais nous les chasserons
« devant nous comme le simoun chasse les tourbillons de
« poussière dans le désert, et nous les anéantirons jusqu’au
« dernier ! »
Malheureusement pour lui, il comptait sans la vigilance
de nos chefs de colonnes.
Le général de Bourjolly commandait alors la subdivision
de Mostaganem.
A peine eut-il connaissance de ce soulèvement, qu’il
partit avec sa colonne d’expédition, dans laquelle figuraient
la plus grande partie du 9me bataillon des Chasseurs
d’Orléans et deux escadrons du 4e Chasseurs d’Afrique.
Au moyen d’une marche rapide, qu’il pouvait exécuter
avec des troupes aussi solides que celles qu’il avait sous
ses ordres, il arrivait le 18 septembre au centre môme de
l’insurrection.
Le lendemain, 19, un premier engagement fut tenté et le
général de Bourjolly, attaqué avec une violence inouïe par
des masses de plus en plus nombreuses, se vit obligé de
reculer pour éviter des pertes inutiles.
Les Flit tas, au contraire, qui venaient de faire jonction
avec les Beni-Ouragh, se mirent à le poursuivre et à le
harceler sans relâche.
Ils devinrent si pressants, et même si audacieux, que,
pour se dégager, le général de Bourjolly se décida à leur
livrer un nouveau combat.
Il eut lieu le 22 septembre, près du défdé de Tifour, et
il ne fut pas heureux pour nos armes : nous eûmes environ
trente morts et cent hommes blessés.
Au nombre des premiers, se trouvait le lieutenant-colonel
Berthier du 4e Chasseurs d’Afrique, frappé en plein cœur,
— 17 —
et parmi les seconds, le commandantClère, du 9e Chasseurs
d’Orléans, mortellement atteint.
Dans cette affaire, les Arabes, fanatisés par Bou-Maza,
montrèrent une grande bravoure.
Au lieu de fuir, selon leur habitude, devant notre
cavalerie lancée pour la charge, ils l’attendirent de pied
ferme, ouvrirent leurs rangs pour lui livrer passage, se
refermèrent sur elle et engagèrent hardiment une lutte
corps à corps.
Il fallut l’intervention énergique de l’infanterie pour
sortir nos cavaliers de ce mauvais pas.
Ce secours ne leur fit pas défaut.
Le 9e bataillon des Chasseurs d’Orléans, notamment, se
couvrit de gloire dans cette circonstance, et mérita une
mention toute spéciale.
Sa brillante conduite fut donnée comme exemple, et
elle fit pendant des mois le sujet de tous les entretiens,
dans les villes comme dans les camps.
Et plus tard, en 1850, lorsque cet intrépide bataillon
dut rentrer en France, l’ordre de la Division d’Oran lui
rappela ce beau fait d’armes dans les termes suivants :
« Parmi vous, officiers, sous-officiers et soldats du 9e
«. bataillon de Chasseurs, il en est qui se souviennent de
« l’arrière-garde de Tifour, et de ce moment solennel où
« votre commandant Clère, blessé à mort, soutenait d’un
« air si calme les efforts d’un ennemi 45 fois supérieur
« en nombre, et où le sang généreux du colonel Berthier
« et des Chasseurs du 4e régiment d’Afrique se mêlait
« héroïquement au vôtre.
« De pareilles scènes méritent de vivre toujours dans
« la mémoire des gens de cœur et engagent glorieusement
« l’avenir du bataillon. »
Malgré la vaillance de nos soldats, malgré l’énergie de
— 18 —
leurs chefs, on finit par reconnaître qu’il était impossible
de lutter contre des masses de plus en plus considérables.
Aussi le général de Bourjolly se décida-t-il à appeler à
son aide les subdivisions de Mascara et d’Orléansville, mais
telle était la force de l’insurrection que les colonels Géry,
qui commandait la lre, et Saint-Arnaud qui commandait
la seconde, arretés à chaque pas dans leur marche en
avant, essayèrent en vain d’arriver jusqu’à lui.
Alors le général de Bourjolly dut songer à battre en
retraite. — 11 le fit en bon ordre, sans se laisser entamer
et tenant toujours à distauce cette multitude d’ennemis,
qui, aussi nombreux que des essaims de guêpes, cher
chaient à le déborder. — Il put gagner ainsi sur les bords
de la Mina, et non loin de l’endroit où devait s’élever
plusieurs années après la ville de Belizane, une forte posi
tion défensive qui lui permit d’attendre les évènements.
D’ailleurs, à la‘première nouvelle de cet insuccès, le
général de Lamoricière, qui, depuis le départ du maréchal
Bugeaud, remplissait par intérim les fonctions de Gouver
neur général, avait fait partir deux bataillons du 6me Léger
sur deux bateaux à vapeur, qui remorquaient chacun un
navire de commerce, chargé de vivres et de provisions de
de guerre à la destination de Mostaganem.
*
* ★
Pendant que ces faits s’accomplissaient dans notre sub
division, — et par une coïncidence inexplicable, mais qui
éveille une foule d’idées dans l’esprit du penseur, — avait
lieu le plus cruel évènement qui eut jusqu’alors signalé
nos guerres africaines.
Ainsi, à 24 heures d’intervalle, et peut-être à la même
heure où dans la plaine delà Mina, près du défilé de Tifour,
succombaient vaillamment le lieutenant-colonel Bertbier,
du 4e Chasseurs d’Afrique, ainsi que le commandant Clère,
du 9e bataillon des Chasseurs d’Orléans, tombaient près de
nos frontières du Maroc, non moins glorieusement, mais
— 19 —
d’une maniéré plus dramatique encore, le lieutenantcolonel de Montagnac, du 15e Léger, le commandant
Fromcnt-Cosle et le capitaine Dutertre, du 8e bataillon
des Chasseurs d’Orléans, et tant d’autres braves officiers,
sous-officiers et soldats qui, par leur trépas héroïque, ont
rendu à jamais immortel le grand nom de Sidi-Braliim!
?................................................................................................................................
La nouvelle de ce double échec, et, peu de jours après,
celle que le lieutenant Marin, avait mis bas les armes sans
combattre, à la tête de 200 hommes, répandues avec la
rapidité de l’éclair, portèrent à son comble l’exaltation des
Arabes qui ne doutaient plus du triomphe final, et enton
naient déjà leurs chants de victoire....
Ils ne disaient pas que les 200 hommes du lieutenant
Marin sortaient des hôpitaux, et que faute de troupes
disponibles, ils avaient été pris parmi ceux que leur faible
santé ne permettait pas d’utiliser dans les colonnes expédi
tionnaires.
Au contraire, ils proclamaient partout « qu’AZfi/A s’était
« déclaré contre nous, et qu’il avait affaibli le courage et
« paralysé les bras de nos guerriers, pour récompenser la
« fidélité et le dévouement de ses vrais serviteurs ! »
Quoi qu’il en soit, la situation générale était des plus
graves. — Jamais peut-être, depuis la conquête, il n’y
avait eu un tel ensemble dans le mouvement insurrectionnel ;
jamais non plus un tel acharnement dans la lutte.
« C’était une révolte qui semblait avoir remis en question
« tous les résultats de nos guerres précédentes, et que
« chacun, en France, s’attendait à voir grandir sur une
« immense échelle. »
— 20 —
En présence des nouvelles fâcheuses qui lui arrivaient de
toutes parts, le général de Lamoricière écrivit aussitôt au
maréchal Bugeaud pour lui rendre compte de la gravité
des évènements et le prier de hâter son retour. — Puis,
sans perdre de temps, il se transporta sur le point qui lu1
paraissait le plus menacé, c’est-à-dire sur nos frontières
du Maroc, où l’Emir Abdelkader, après la sanglante
affaire de Sicli-Braliim, avait fait soulever toutes les tribus
comprises dans le pâté de montagnes, qui occupe l’espace
compris entre Lalla-Marnia, Nemours et l’embouchure de
la Tafna.
A ce moment, les Flittas formaient donc le centre du
mouvement insurrectionnel dont Abdelkader d’une part,
et Bou-Maza de l’autre, commandaient les deux pôles.
Il n’entre pas dans notre cadre de suivre nos diverses
colonnes dans leurs opérations et de décrire les péripéties
si pleines d’intérêt de cette lutte, longue, pénible, hérissée
de difficultés, et dont pouvaient seules triompher toute
l’activité, toute l’expérience du maréchal Bugeaud, et toute
la persévérance, toute l’abnégation de notre admirable
armée.
Nous nous sommes imposé un rôle plus modeste, et
nous nous bornerons, quant à présent, à nous occuper de
la colonne du général Bourjolly qui, pendant les périodes
de paix, composait seule la garnison de notre ville
*
★ ★
Nous avons laissé le général de Bourjolly dans la forte
position qu’il avait prise sur les bords de la Mina.
Il y avait été rejoint par les 2 bataillons du 6me léger que
lui avait envoyés le général Lamoricière; et, désormais,
assuré qu’il était en mesure de faire face à toutes les atta
ques dont .il pourrait être l’objet, il attendait que de
,
— 21 —
nouveaux renforts lui permissent de combiner ses mouve
ments avec ceux des colonels Géry et Saint-Arnaud.
Sans doute, il n’attendrait pas longtemps, car on
annonçait dans tous les postes, le prochain retour du
maréchal Bugeaud, et tel était le prestige de ce nom, que
celle nouvelle maintenait partout le moral de nos soldats.
Mais le général Bourjolly n’avait pas perdu son temps
dans son camp retranché : il avait ravitaillé sa colonne
et fait évacuer sur Mostaganem tous les blessés du 22
Septembre, ainsi que le corps du lieutenant-colonel
Berthier.
Les obsèques de cet officier supérieur eurent lieu avec la
plus grande solennité. — Tous les hommes de La garnison y
assistèrent, officiers en tète, ellelieulenanl-colonel Mellinet,
qui en l’absence du général de Bourjolly, remplissait les
fonctions de commandant supérieur, prononça sur sa
tombe les paroles émues du dernier adieu.
La population tout entière avait tenu à suivre les .
funérailles du héros, et en son nom, le Commissaire civil
avait rappelé avec beaucoup d’à-propos « que la mort
« glorieuse du colonel ajoutait un fleuron de plus à la
<( couronne déjà si belle du maréchal Berthier, ancien
« chef d’Etat-Major de la Grande Armée et prince de
« Wagram. »
Quelques jours après, une cérémonie analogue, et aussi
poignante, avait lieu en l’honneur du commandant Clère
du 9m° bataillon des Chasseurs d’Orléans, qui avait
succombé à l’hôpital militaire des suites de ses blessures.
Ces morts inattendues, arrivées à peu de jours d’intervalle
attristèrent profondément la population de Mostaganem,
qui ne comptait que des amis dans le 4me Chasseurs
d’Afrique et dans le 9me bataillon des Chasseurs d’Orléans,
mais les évènements se précipitaient avec une telle rapidité,
qu’on avaitpeu de temps à donneraux souvenirs douloureux.
B fallait avant tout songer au salut commun.
•
•
Le combat du 22 Septembre, à la suite duquel le général
— 22 —
de Bourjolly avait été contraint de battre en retraite, avait
augmenté l’audace de Bou-Maza, tout en grandissant le
prestige dont il jouissait auprès des siens.
Ses cavaliers parcouraient la région dans tous les sens,
et poussaient à la révolte les arabes cjui ne s’étaient pas
encore prononcés.
Ils leur disaient : — « que le jeune Chérif était invincible
« et que rien ne pouvait lui résister; —• que bientôt il
« se présenterait devant Mostaganem et que son regard
« fascinerait ses défenseurs ; — que les portes de la ville
« tomberaient devant lui et que tous les Roumis seraient
« jetés à la mer ! »....
Ces propos étaient accueillis avec le plus vif enthousiasme
et les arabes s’attendaient chaque jour à voir Mostaganem
livrée au carnage et à la destruction.
A cette époque, Mostaganem avait la même enceinte
qu’aujourd’hui, mais ne ressemblait en rien à la charmante
ville de nos jours.
C’était un fouillis de maisons arabes, dans le genre de
celles du faubourg de Tigditt, et où l’on ne pénétrait que
par des rues très étroites et des portes excessivement
basses. — Une seule voie permettait aux Européens de
circuler : la rue de la subdivision, à l’extrémité de laquelle
on avait construit l’hôtel de la Régence. — On arrivait à
cette rue par un passage voûté qui traversait dans toute sa
largeur le fort nommé Bab-el-Djerad, c’est-à-dire porte des
Sauterelles.
Ce fort, qui fut démoli peu d’années après, partait de la
petite tour qui domine encore l’esplanade donnant sur la
mer, et occupait tout l’espace qui, de- ce point, s’étend
jusqu’au ravin.
Il fermait ainsi le seul endroit accessible de la ville, qui,
entourée d’un profond ravin, avait comme aujourd’hui
l’aspect d’une presqu’île.
— 23 —
La place du Sig n’était qu’une fondrière, au fond de
laquelle coulait l’Aïn-Sefra, et une passerelle en bois assu
rait seule les communications entre Mostaganem et le
quartier de Matemore, qui était exclusivement réservé au
baraquement des troupes.
Les berges du ravin, qui assure le parcours des eaux de
l’Aïn-Sefra jusqu’à la mer, se développaient en toute
liberté.
Le mur de soutènement qui le resserre actuellement, et
contribue à former la jolie promenade qui conduit à la
Marine, n’existait pas encore. — N’existaient pas non plus
les belles maisons qui le bordent du côté de Matemore, et
qui donnent à ce côté de la ville un aspect si pittoresque.
La place de la République, si agréable et si coquette,
était, à peine indiquée. — Le fort Bab-el-Djerad en occupait
une grande partie, et le surplus du terrain, sur lequel
s’élevaient quelques rares constructions, mais où l’on ne
voyait encore ni mairie, ni théâtre, ni église, ni établisse
ments militaires, s’étendait librement jusqu’aux deux portes
de Mascara et du camp de cavalerie.
L’avenue du 1er de Ligne, établie depuis peu par les
braves soldats de ce régiment, rompait seule la monotonie
de ce terrain vague, d’aspect peu séduisant.
M
★
★
Au dehors, rien pour charmer les yeux.
Point d’arbres, point de champs de culture, point de
constructions, point de faubourgs, point de jardin public.
Partout la broussaille, les jujubiers sauvages, les palmiers
nains, les lentisques, et, pour varier le paysage, de temps
en temps, quelques pieds d’asphodèles.
On trouvait cependant un bois de figuiers derrière la
Zaouïa.
Aux environs de Mostaganem, pas d’autre village que
__24___
celui de Mazagran, lequel complaît un petit nombre de
bicoques adossées contre le fortin, qui, 5 ans auparavant,
avait soutenu avec 123 hommes un siège mémorable contre
des milliers d’arabes, et où s’élève la colonne qui en
consacre le souvenir.
Dans la campagne, rien ; absolument rien ! — Pas le
moindre vestige de demeures humaines, si ce n’est de loin
en loin des campements arabes et de misérables caravan
sérails pour abriter les rares voyageurs.
Quant aux 14 villages, qui font aujourd’hui à la ville de
Mostaganem une couronne de verdure, ils n’étaient pas
encore entrés dans la pensée de nos Gouvernants, et ne
devaient être décrétés que 3 années plus tard.
En résumé, Mostaganem n’était qu’une petite place de
guerre, défendue par le fort de l’Est et le fort Bab-el-Djerad,
son mur d’enceinte et 2 blockauss qui se trouvaient, l’un
du côté du Levant, et l’autre du côté du Couchant, à 2
kilomètres environ de ses murailles.
C’étaient des fortifications pas très redoutables, mais
plus que suffisantes pour résister aux ennemis de
l’intérieur.
Mostaganem devait, nous ne dirons pas son existence, mais
son importance relative, au maréchal Bugeaud. —Ce grand
homme de guerre, qui ne négligeait rien de ce qui pouvait
favoriser ses entreprises, l’avait préférée aux villes de
Ténès et d’Arzew pour en faire son point de ravitaillement.
11 estimaiL qu’elle était dans une position topographique
admirable, pour permettre à ses lieutenants d’agir, vite et
bien, contre les tribus remuantes et guerrières du Chéliff et
de la Mina.
Les résultats, obtenus jusqu’alors, n’avaient fait que le
confirmer dans son opinion, et il s’était complu à couvrir
de baraques les terrains nus du quartier de Matemore,
pour abriter les troupes nombreuses qu’il avait réunies
dans cette garnison.
Aussi régnait-il à Mostaganem une activité remarquable.
Une population jeune, vigoureuse, composée de commer-
— 25 —
çants hardis el de mililaires libérés, séduits par la beauté
de son climat, s’y était installée sous la protection de nos
soldats.
Certains d’entre eux, poussés par le désir du gain, ou
l’esprit d’aventure, suivaient les colonnes expéditionnaires
avec des approvisionnements de toutes sortes.
Les uns ne revenaient plus, — arrêtés dans leur route
par une balle homicide, ou une maladie mortelle, — mais
ceux qui pouvaient supporter les fatigues, et échapper aux
dangers, jetaient les fondements de fortunes rapides.
Tel était l’aspect que présentait la ville de Mostaganem,
en 1845, au moment où le jeune Chèrif la menaçait de sa
colère.
*
★ *
Avec les éléments pleins de sève et d’énergie qui formaient
la base de la population, il est facile de comprendre qu’elle
se montrât assez insensible aux menaces de Bou-Maza.
Elle continuait tranquillement son labeur quotidien, et
lorsqu’arrivaient jusqu’à elle les prédictions terribles, qui
annonçaient sa destruction prochaine, elle chansonnait
gaiement l’Envoyé du Prophète, et avait l’air de s’en soucier
comme des neiges d’antan.
Précieuse insouciance gauloise qui nous suit partout où
nous portons nos pas ! . . . .
Seulement, le commandant supérieur, qui était .à cette
époque le lieutenant-colonel d’infanterie Mellinet, homme
alerte, actif, ctplein découragé, avait pris tou Les les précau
tions militaires que nécessitait la situation.
Les hommes sous ses ordres n’étaient pas très nombreux,
mais pour la plupart c’étaient d’anciens soldats qu’on
avait laissés en garnison, soit pour instruire les recrues,
soit parce qu’ils touchaient à la limite de leur temps de
service, et que, pour cette raison, on ne voulait pas exposer
au feu de l’ennemi.
On était donc en pleine sécurité.
— 26 —
Cependant, le colonel Mellinet avait fortement recom
mandé aux habitants de sortir toujours armés, et de ne
pas trop s’éloigner des portes de la ville. — Il avait aussi
engagé les amateurs de chasse à ne pas dépasser la Valléedes-Jardins, et à n’aller que par-groupes de 5 à 6 au moins,
afin de pouvoir se prêter main-forte, dans le cas où ils
seraient abordés par les coureurs de Bou-Maza.
Ces recommandations étaient dictées par la sagesse, mais
elles n’étaient pas toujours suivies.
Un tout jeune homme, entr’autres, partit seul un matin,
à l’ouverture des portes de la ville, et se dirigea en broussaillant jusqu’à la hauteur d’où l’on embrasse la plus
grande partie de la Vallée-des-Jardins.
Cette vallée ne méritait pas alors le joli nom qu’elle porte
si fièrement de nos jours.
On n’y rencontrait que des champs sans culture remplis de
palmiers nains et de jujubiers sauvages, et on n’v découvrait
que des cahutes en ruines entièrement privées d’habitants.
Le jeune homme en question avait eu déjà des coups de
fusil très heureux, et il pouvait rentrer avec honneur au
logis, mais le moyen d’arrêter un chasseur en veine, quand
l’abondance du gibier semble l’engager à poursuivre ses
exploits !
Entraîné par son ardeur, il commençait par oublier toute
prudence et à descendre dans la vallée, lorsqu’en portant
ses regards devant lui, il aperçut deux cavaliers arabes qui
se livraient à un galop effrené et accouraient à sa rencontre.
Bien qu’ils fussent encore à une certaine distance, il n’v
avait pas moyen de fuir, ni de les éviter : la ville était trop
loin et nulle cachette n’était en vue.
Il ne restait plus à ce jeune homme qu’à payer d’audace
ou à défendre bravement sa vie.
Sa résolution fut bientôt prise.
Il glissa prestement une balle dans chaque canon de son
fusil, assujettit les deux pistolets d’arçon qui pendaient à
sa ceinture, se retrancha derrière un bouquet de jujubiers
— 27 —
pour ne pas être bousculé par les chevaux, et se tint prêt
à tout évènement.
Les deux Arabes continuaient leur course.
Quand ils furent arrivés à 50 mètres environ, le jeune
homme leur fit signe avec la main d’aller plus doucement
et les coucha en joue.
Ceux-ci, comprenant à son air que la réception pourrait
être chaude, calmèrent l’ardeur de leurs chevaux et n’avan
cèrent plus qu’au pas.
Arrivés à quinze mètres plus ou moins, le jeune homme
leur cria en arabe :
— Halte ! Que me voulez-vous?
— De la poudre, répondit l’un d’eux.
— Je n’ai pas de poudre. — Allez-vous-en ou je fais feu.
Cette attitude résolue en imposa aux deux Arabes. — Ils
parurent se consulter un instant sur le parti qu’ils devaient
prendre, après quoi, ils s’écrièrent en très bon français, et
d’un air on ne peut plus moqueur : Toi! tu n’es qu’un
carottier !...
Ces paroles dites, ils firent volte-face, piquèrent des deux
et s’enfuirent au galop vers l’autre côté de la vallée.
Nous avons tenu à raconter celte petite anecdote, qui est
exacte dans tous ses détails, pour donner aux hommes de
nos jours une idée bien affaiblie de l’existence que l’on
menait dans les villes à l’époque de la conquête.
★
*
★
A part ce petit incident; qui, promptement répandu,
produisit plus d’effet que toutes les recommandations du
Commandant supérieur, tout fut calme autour de Mostaga
nem jusqu’au 15 octobre 1845.
Ce jour-là, il faisait une chaleur torride.
Le soleil, près d’atteindre, à son Zénith, lançait des
rayons de feu sur les champs desséchés et sur nos côtes
— 28 —
arides ; — la nature elle-même semblait appesantie, et tout
conviait au repos du milieu du jour, lorsque des cris,
plusieurs fois répétés, se firent tout-à-coup entendre : Aux
armes ! Aux armes ! Les Arabes sont aux portes de la ville !
Il y eut d’abord comme un saisissement involontaire,
ainsi qu’il arrive lorsqu’un tremblement de terre, ou une
catastrophe quelconque, se produisent soudain dans le
premier sommeil ; mais ce moment de stupeur passé, tout
le monde fut bien vite sur pied et rendu sur la place d’Armes.
Chacun interrogeait son voisin du regard et de la voix,
et on finit par apprendre que c’étaient les habitants du
faubourg de Tigditt qui avaient causé tout cet émoi.
Ces malheureux, pris d’une épouvante insurmontable,
s’étaient précipités' dans la ville comme des insensés.
« Ils racontaient que des cavaliers arabes, ayant à leur
« tête Bou-Maza, qu’on avait reconnu à son burnous d’une
« éclatante blancheur, avaient subitement paru sur la’crête
« de la montagne qui s’étend du fort de l’Est jusqu’au
« Chéliff ; — qu’un groupe de ces cavaliers était descendu
« sur le plateau de Tigditt ; qu’il s’était emparé du troupeau
« de l’Administration militaire, après avoir chassé ou blessé
« les gardiens, et qu’il venait de disparaître derrière la
« montagne, en poussant devant lui son énorme butin. »
Les faits étaient exacts et voici ce qui était arrivé :
Bou-Maza, las de s’agiter dans la plaine sans aucun
résultat, conçut une pensée digne d’un homme de guerre
accompli.
Il laissa une partie de ses troupes en observation devant
la colonne Bourjolly, qu’il savait ne pouvoir forcer dans
ses retranchements, et avec l’autre partie il fit une pointe
rapide sur Mostaganem, qu’il espérait surprendre.
Rien ne pouvait l’entraver dans sa marche; aussi parvintil jusqu’aux approches de notre ville sans que l’éveil de sa
présence eût été donné.
Alors, avec une audace inouïe, et sous le canon même
du fort de l’Est, il avait opéré sa razzia avec un bonheur
égal à son audace, et une promptitude égale à son bonheur.
— 29 —
Pour les Arabes, tout cela tenait du prodige, et plus que
jamais le jeune Chèrif allait devenir l’idole de scs guerriers.
*
★ ★
A peine ce hardi coup de main fut-il connu du Comman
dant supérieur, que toute la ville fut mise en mouvement.
Les sonneries du camp de cavalerie se firent entendre
aussitôt; celles de l’infanterie leur répondirent, et les
tambours de la milice parcoururent divers quartiers en
battant le rappel.
On voyait les habitants qui faisaient partie de la milice,
accourir de tous côtés avec leurs armes et se mettre à la
disposition de leurs chefs. —Tous étaient pleins d’entrain
et ne demandaient qu’à faire le coup de feu.
La milice algérienne de cette époque n’était pas une
force négligeable, tant s’en faut.
Le maréchal Bugeaud, qui tenait à avoir constamment
sous la main,- toute l’armée active, l’avait organisée de
manière à pouvoir lui confier le service de la défense des
places, et elle s’en acquittait à merveille sous la direction,
bien entendu, de l’autorité militaire.
Celle de Mostaganem se composait de quatre compagnies,
dont une de grenadiers et une de voltigeurs.
Elle comptait au moins 300 hommes bien armés, bien
commandés, ayant pour la plupart servi dans l’armée
d’Afrique et parfaitement disposés à combattre vaillamment.
Le Commandant supérieur n’avait pas perdu une minute.
Au premier cri d’alarme, il était monté à cheval, avait
donné ses ordres au Commandant de place, et bouillant
d’impatience, il était parti avec quelques hommes du -4me
Chasseurs d’Afrique pour surveiller les mouvements de
l’ennemi et prendre ses dispositions.
Pendant ce temps, les autres cavaliers du camp prépa
raient leurs chevaux et, au fur et à mesure qu’ils pouvaient
se mettre en selle, ils parte’ent par petits groupes pour
— 30 rallier le colonel Mellinet qui s’était dirigé du côté de la
Zaouïa.
*
De son côté, l’infanterie baraquée dans le quartier de
Matemore se formait en petite colonne et s’apprêtait à partir
au plus vite par la porte du fort de l’Est.
Quant à la milice, elle était déjà campée à l’entrée de la
ville, prête à occuper les postes qui lui seraient désignés
par le commandant de place.
En somme, tout le monde était bien décidé à faire son
devoir, et à recevoir Bou-Maza avec les honneurs dûs à un
Chérif de date si récente.
¥
★
★
Toutes les précautions ayant été prises pour repousser
l’attaque de Bou-Maza, de quelque côté qu’elle vint à se
produire, il ne restait plus qu’à attendre les résultats de la
lutte qui devait être engagée déjà, dans les environs de la
ville, entre les troupes de ce dernier et la faible colonne
que l’on venait de lancer contre lui.
L’objectif était de lui reprendre les bestiaux enlevés, et
de lui infliger une leçon exemplaire.
Cependant les heures s’écoulaient et on ne recevait pas
de nouvelles.
L’anxiété était à son comble. — La milice, impatiente,
demandait à marcher et on aurait eu toute les peines du
monde à la contenir, si le salut de la ville n’avait pas rendu
sa présence indispensable, car on n’avait aucun renseigne
ment sur le nombre et sur les projets de l’ennemi.
Enfin, vers les 5 heures du soir, on entendit le son des
clairons.
C’étaient les cavaliers du 4e Chasseurs d’Afrique qui fai
saient leur rentrée avec l’air martial qui caractérisait ce régi
ment d’élite.
En serre-file, et marchant à leur pas, on remarquait un
homme à cheval, vêtu d’un petit caban en laine blanche, la
tête couverte d’un feutre gris à larges bords, et tenant à la
main un yatagan ensanglanté.
— 31 —
Tout le monde le reconnaissait pour être un employé des
Bâtiments civils : le nommé Ducornois, mais que faisait-il
là? — Telle était la question que chacun se posait...................
Ce petit corps de cavaliers franchit les portes de la ville
au milieu des acclamations enthousiastes de la population,
et se rendit au camp pour prendre le repas du soir et se
reposer des fatigues de cette émouvante journée.
llélas ! tous ceux qui étaient partis à la suite du colonel
ne devaient pas répondre à l’appel de leurs noms.
★
*
-k
Ce ne fut qu’à la tombée de la nuit qu’on put apprendre
les événements du jour.
Ainsi que nous l’avons déjà dit, le commandant supérieur
s’était porté en avant avec quelques cavaliers du 4me
Chasseurs d’Afrique. — Les autres devaient courir après
lui pour le rejoindre, aussitôt qu’ils auraient pris leurs
armes[et bridé leurs chevaux.
Quand jil se vit à la tète d’une cinquantaine d’hommes,
tous anciens soldats déterminés, il se lança à la pour
suite de l’ennemi avec toute la fougue de son tempérament.
De son côté, Bou-Maza n’était pas resté inactif.
Prévoyant qu’après son heureux coup de main, il serait
l’objet d’une vigoureuse poursuite, il avait confié les bêtes
dérobées à'des pillards ayant l’habitude de ces sortes de
captures, avec ordre de gagner la plaine et de disparaître
au plus tôt.
P Ensuite, pour protéger éventuellement leur fuite, il
avait fait embusquer le reste de ses hommes dans un champ
de figuiers qui existait derrière la Zaouïa.
Le colonel arriva sur eux comme la foudre !....
Il fut accueilli par une fusillade qui fit tomber quelques
cavaliers, et qui mit un peu de désordre dans sa petite
troupe. — Les arabes en profitèrent pour l’attaquer de près :
il y eut mêlée furieuse et combats corps à corps.
— 32 —
Pendant ce temps un homme à cheval, portant le costume
civil et ayant pour toute arme une canne légère, suivait
d’un peu loin le colonel Mellinet et paraissait prendre un
certain intérêt à ce qui se passait sous ses yeux.
C’était un nommé Ducornois, aucicn maréchal-des-logis
de Spahis, qui s’était retiré depuis peu du service militaire,
après avoir payé sa dette de sang à la patrie, et qui
occupait un emploi de comptable dans l’Administration des
Bâtiments civils.
A la première alerte il était monté à cheval, avait franchi
les portes de la ville et s’était lancé à la suite du colonel en
simple amateur, qui tient à jouir d’un spectacle auquel il
ne s’attendait pas.
Mais quand il s’aperçut que le colonel et ses cavaliers
étaient tombés dans l’espèce d’embuscade, que leur avait
tendue Bou-Maza, Ducornois ne fut plus le même homme.
Oubliant qu’il était sans armes, et n’écoutant que les
sentiments généreux de son âme, il vola au secours de ses
anciens compagnons de guerre et se précipita au milieu
d’eux en leur criant : « courage, mes amis, courage ! —
« Les cavaliers du camp me suivent au galop, tenez bon ! »
En disant ces mots, il se porte en avant. — Un arabe va
tirer sur lui à bout portant, mais prompt comme l’éclair,
il détourne avec sa canne le fusil qui part sans l’atteindre,
saute à bas de son cheval, terrasse son adversaire, lui casse
la tête avec son propre yatagan, et nanti de cette arme, se
remet fièrement en selle.
Non content de ce premier succès, Ducornois se jette au
plus épais de la bagarre, étend à ses pieds trois ou quatre
arabes qui veulent l’arrêter dans son élan, et dégage deux
chasseurs d’Afrique qui étaient sur le point de succomber
sous le nombre.
Les arabes étonnés s’écartent pour éviter ses coups. —
C’est un lion, disent-ils, qu’il faut laisser passer !...
Cependant, la situation de la petite troupe était des plus
compromises, lorsque l’arrivée d’une vingtaine de cavaliers
— 33 —
en retard vint faire diversion et apporter un moment de
répit.
Le colonel en profite pour dire à Ducornois :
— « Avez-vous un bon cheval?
— « Bon ou mauvais, mon colonel, que faut-il faire?
— « Parlez à franc étrier. — Allez à la recherche de
« l’infanterie et amenez-la de suite. — Si elle tarde à venir,
« nous sommes écrasés. — Vous savez, vous avez huit
« chances contre vous sur dix. — Que Dieu vous protège !..
La mission, en effet, était des plus périlleuses. — Il
s’agissait de sortir de ce guêpier, à la vue et sous le feu de
l’ennemi : qu’allait-il arriver?
Mais Ducornois était brave dans toute l’acception du
mol. — C’était bien un digne enfant de cette France
chevaleresque où se perpétue, de génération en génération,
la graine de héros !...
Sans hésiter une seconde, sans répondre une parole,
Ducornois s’allongea sur le cou de son cheval et partit
comme un trait.
Quand les arabes s’aperçurent de cette manœuvre, ils en
comprirent le but, et poussant des hurlements sauvages, ils
dirigèrent tous leurs coups sur lui comme sur une cible. —
Il essuya une fusillade insensée. — Les balles sifflaient à ses
oreilles et labouraient le sol sous les pas de son cheval,
mais ni l’homme ni le coursier ne furent atteints....
Arrivé hors de la portée des balles, Ducornois, faisant
de nouveau face à l’ennemi,'se dressa sur ses'étriers de
toute sa hauteur, poussa un long cri de triomphe et disparut
derrière un monticule, donnant une fois de plus raison au
poète qui a dit :
« La mort évite qui l’affronte,
« Mais elle frappe qui la fuit.
*
+ *
Peu de minutes après, Ducornois rencontrait l’infanterie,
- 34 —
et la conduisait lui-même au pas de course sur le terrain du
combat.
Sortie par la porte du fort de l’Est, elle s’était immé
diatement dirigée du côté où les coups de fusil se faisaient
entendre, mais ses préparatifs avaient demandé un certain
temps.
Le colonel, qui brûlait du désir de se trouver en présence
de l’ennemi, n’avait pas voulu subir foutes ces lenteurs. —
Il avait pris les devants avec quelques cavaliers, s’était un
peu trop engagé, sans calculer les conséquences qui
pouvaient résulter de son attaque, et courait le danger
d’être écrasé par l’ennemi.
Heureusement, l’infanterie, guidée par Ducornois, était
arrivée assez tôt pour empêcher ce désastre.
A sa vue, les cavaliers reprirent courage et manifestèrent
bruyamment leur joie. — L’un d’eux alla même jusqu’à
prendre son clairon, et à sonner gaillardement, sans ordre
de ses chefs, l’air si connu dans les Chasseurs. d’Afrique :
« Amis, la victoire est à nous !....»
L’officier qui commandait, ne put s’empêcher de rire de
celte heureuse inspiration et de lui crier joyeusement, au
lieu de le punir : « Tu as de la chance de n’avoir pas fait
de fausse note. Sans cela, je te fourrais au clou ! »
Et les halles sifflaient toujours ....
Quelle insouciante jeunesse.' Quels intrépides soldats! . . .
L’arrivée de l’infanterie changea la face des choses. —
Le colonel prit des dispositions conformes aux circons
tances ; et, après une attaque très vigoureuse d’une part,
et une résistance très opiniâtre de l’autre, les arabes furent
délogés de leur position et obligés de se retirer.
Ils nous laissaient maîtres du champ de bataille, mais
ils conservaient le butin qu’ils avaient enlevé. — C’était là,
sans doute, le but principal de leur audacieuse entreprise,
car on ne peut croire qu’ils eussent eu l’espoir de s’emparer,
sans coup férir, d’une place aussi forte pour eux que celle
de Mostaganem.
Après le combat, les blessés et les morts furent introduise
— 35 —
par la porte du fort de l’Est, pour ne pas effrayer la popu
lation.
La cavalerie rentra dans la ville, et l’infanterie campa
dans les environs pour surveiller les mouvements de
l’ennemi, et s’opposer à un retour offensif de sa part, dans
le cas où il aurait la hardiesse de le tenter.
Ainsi se terminèrent les incidents dramatiques de la
journée du 15 octobre 1845, incidents qui constituent
pour la ville de Mostaganem, la page la plus glorieuse de
son histoire.
Ils méritaient d’être sauvés de l’oubli et de figurer dans
ses annales.
Ils apprendront à ceux qui viendront après nous, com
bien fut laborieuse la période de la conquête, et combien
nous devons honorer la mémoire de ceux qui ont pris une
part active à celte lutte si pénible et si brillante à la fois !
*
+ *
La moitié de la nuit fut consacrée aux réjouissances et à
la satisfaction de voir que Bou-Maza avait été forcé de
battre en retraite.
Les‘chants succédaient aux chants, les rires aux rires,
les lazzis aux lazzis, l’allégresse éclairait tous les visages.
Le brave Ducornois, surtout, était fêté et acclamé par
tout le monde. — Chacun s’extasiait à la vue de ce jeune
homme aux traits féminins, aux yeux bleus et à la barbe
blonde, si doux maintenant, et si terrible sur le champ
de bataille !... .
Militaires et civils, gagnés par l’enthousiasme,-étaient
unanimes pour exalter sa bravoure et son dévouement. —
Jouer sa vie pour le salut de ses anciens frères d’armes,
disaient-ils en chœur, c’est grand, c’est généreux ! —
Il était le héros de la journée, et bientôt l’étoile de l’hon
neur brillerait sur sa poitrine ! ! ! ...
— 36 —
Le lendemain, 46 octobre, fut au contraire un jour de
deuil pour tous les habitants, et une sombre tristesse
s’était répandue sur la cité : il s’agissait d’enterrer les morts.
17 cadavres étaient étendus sur les dalles de-l’amphi
théâtre.
Ils étaient là, rigides et glacés, tous frappés par devant
ces jeunes hommes dont le plus âgé ne comptait pas 30 ans !...
La veille encore, pleins de force et de vie, ils se berçaient
de la douce espérance de rentrer sous peu dans leurs
foyers, d’embrasser leurs vieux parents, de revoir leurs
amis, de retrouver leurs anciennes affections.... — Hélas !
Qui aurait pu leur faire penser le contraire, puisqu’ils
étaient libérables dans moins de trois mois, et qu’on les
avait dispensés de partir avec la colonne d’expédition? ...
Par un sentiment de bienveillante sollicitude, qui fait le
plus grand honneur à sa mémoire, le général de Bourjolly,
en effet, les avait laissés à la garde de la ville et à l’ins
truction des recrues. — Il voulait ainsi leur éviter les
hasards des derniers combats, et leur permettre de rentrer
sains et saufs dans la chère patrie.
Vaines précautions, soins inutiles ! La fatalité, plus forte
que les desseins des hommes, en avait décidé autrement.
La mort, l’inexorable mort, les avait désignés d’avance,
et par une amère ironie de la destinée, ce qui devait faire
leur sûreté avait occasionné leur perte.
Qui sait? Partis en colonne, peut-être auraient-ils échap
pé aux dangers de la guerre, tandis que restés en garnison,
ils y avaient trouvé un trépas d’autant plus cruel qu’il
était plus inattendu !...
Mais, aussi, qui aurait pu prévoir que Bou-Maza oserait
un jour attaquer Mostaganem, et enlever son troupeau
sous le canon du fort de l’Est?...
Ce sont de ces coups du sort qui déjouent toutes les
prévisions, et qui témoignent que rien ne prévaut contre
les arrêts immuables qui dirigent les évènements humains !..
— 37 —
La guerre a toujours été et sera toujours une terrible
chose.
C’est en vain que des philanthropes et des idéologues
chercheront à prouver aux hommes qu’il faudrait y renoncçr, et qu’ils devraient concentrer toutes leurs pensées vers
le bien-être de l’humanité.
Ce sont de respectables illusions et de douces chimères,
mais rien que des illusions et rien que des chimères!...
Comment empêcher les ambitieux de chercher à augmen
ter l’étendue de leurs domaines, et d’élargir leurs frontières,
quand deux voisins ne peuvent vivre d’accord et se dispu
tent un misérable lopin de terre !
Non ! La guerre a été de tous les temps, depuis les
premiers âges jusqu’à nos jours et elle existera tant que
la force primera le droit, c’est-à-dire jusqu’à la consom
mation des siècles !...
« C’est un mal nécessaire a dit le « Prussien de Moltke,
«et qu’il faut subir comme étant «inhérentà notre nature. »
Mais que de désolations elle laisse après elle, que de
tristesses, que de larmes !...
Après l’énivrement de la lutte, après les joies du
triomphe, la réalité apparaît dans toute son horreur!...
Ces réflexions, aussi vraies que désolantes, étaient dans
la bouche de tous les habitants de Mostaganem, qui, dans
la journée du 16 octobre 1845, accompagnèrent à leur
dernière demeure les victimes infortunées du combat de
la veille....
La cérémonie des funérailles fut aussi imposante qu’elle
pouvait l’être à cette époque tourmentée.
Les dix-sept. cercueils qui renfermaient les restes de ces
braves étaient portés à bras par leurs camarades qui,
tour à tour, se faisaient un honneur de prêter leur
concours fraternel.
Devant, et précédé de la croix,- symbole de la souffrance
et des afflictions, marchait le prêtre disant l’office des
morts.
Derrière, et formant cortège, suivaient les autorités
— 38 —
Le lendemain, IG octobre, fut au contraire un jour de
deuil pour tous les habitants, et une sombre tristesse
s’était répandue sur la cité : il s’agissait d’enterrer les morts.
17 cadavres étaient étendus sur les dalles de l’amphi
théâtre.
Ils étaient là, rigides et glacés, tous frappés par devant
ees jeunes hommes dont le plus âgé ne comptait pas 30 ans !...
La veille encore, pleins de force et de vie, ils se berçaient
de la douce espérance de rentrer sous peu dans leurs
foyers, d’embrasser leurs vieux parents, de revoir leurs
amis, de retrouver leurs anciennes affections.... — Hélas !
Qui aurait pu leur faire penser le contraire, puisqu’ils
éLaient libérables dans moins de trois mois, et qu’on les
avait dispensés de partir avec la colonne d’expédition? ...
Par un sentiment de bienveillante sollicitude, qui fait le
plus grand honneur à sa mémoire, le général de Bourjolly,
en effet, les avait laissés à la garde de la ville et à l’ins
truction des recrues. — Il voulait ainsi leur éviter les
hasards des derniers combats, et leur permettre de rentrer
sains et saufs dans la chère patrie.
Vaines précautions, soins inutiles ! La fatalité, plus forte
que les desseins des hommes, en avait décidé autrement.
La mort, l’inexorable mort, les avait désignés d’avance,
et par une amère ironie de la destinée, ce qui devait faire
leur sûreté avait occasionné leur perte.
Qui sait? Partis en colonne, peut-être auraient-ils échap
pé aux dangers de la guerre, tandis que restés en garnison,
ils y avaient trouvé un trépas d’autant plus cruel qu’il
était plus inattendu !...
Mais, aussi, qui aurait pu prévoir que Bou-Maza oserait
un jour attaquer Mostaganem, et enlever son troupeau
sous le canon du fort de l’Est?...
Ce sont de ces coups du sort qui déjouent toutes les
prévisions, et qui témoignent que rien ne prévaut contre
les arrêts immuables qui dirigent les évènements humains !..
— 37 —
La guerre a toujours été et sera toujours une terrible
chose.
C’est en vain que des philanthropes et des idéologues
chercheront à prouver aux hommes qu’il faudrait y renon
cer, et qu’ils devraient concentrer toutes leurs pensées vers
le bien-être de l’humanité.
Ce sont de respectables illusions et de douces chimères,
mais rien que des illusions et rien que des chimères!...
Comment empêcher les ambitieux de chercher à augmen
ter l’étendue de leurs domaines, et d’élargir leurs frontières,
quand deux voisins ne peuvent vivre d’accord et se dispu
tent un misérable lopin de terre !
Non ! La guerre a été de tous les temps, depuis les
premiers âges jusqu’à nos jours et elle existera tant que
la force primera le droit, c’est-à-dire jusqu’à la consom
mation des siècles !...
« C’est un mal nécessaire a dit le « Prussien de Moltke,
«etqu’il faut subir comme étant «inhérent à notre nature. »
Mais que de désolations elle laisse apres elle, que de
tristesses, que de larmes !...
Après l’énivrement de la lutte, après les joies du
triomphe, la réalité apparaît dans loute son horreur!...
Ces réflexions, aussi vraies que désolantes, étaient dans
la bouche de tous les habitants de Mostaganem, qui, dans
la journée du 16 octobre 1845, accompagnèrent à leur
dernière demeure les victimes infortunées du combat de
la veille....
La cérémonie des funérailles fut aussi imposante qu’elle
pouvait l’être à cette époque tourmentée.
Les dix-sept cercueils qui renfermaient les restes de ces
braves étaient portés à bras par leurs camarades qui,
tour à tour, se faisaient un honneur de prêter leur
concours fraternel.
Devant, et précédé de la croix, symbole de la souffrance
et des afflictions, marchait le prêtre disant l’office des
morts.
Derrière, et formant cortège, suivaient les autorités
— 38 militaires et civiles, les soldats de la garnison et tonte la
population Française et Etrangère.
On se rendit ainsi au champ du repos, où les cercueils
furent descendus dans une vaste fosse, et rangés à côté
les uns des autres avec un recueillement solennel.
Alors des paroles touchantes, mais en même temps
généreuses et viriles, furent prononcées par le Comman
dant supérieur. — 11 exalta le courage et le dévouement
de ces martyrs du devoir; — il les donna comme exemple à
leurs compagnons d’armes, et termina en disant que la
mort du champ de bataille était la mort la plus désirable
pour un soldat... la mort que Dieu réserve à ses élus !...
Tous les assistants furent remués jusqu’au fond de l’être
par ces males accents.
Parlant de la bouche d’un homme (pii la veille avait
combattu à côté d’eux, et couru les mêmes dangers, les
grands mots de courage, de dévouement et de devoir
avaient trouvé des échos dans toutes les âmes !....
Tout le monde se relira profondément ému.............. pro
fondément attristé !............
Et depuis, le silence s’est fait peu à peu autour de leur
tombe oubliée, et rien n’est venu rappeler aux survivants
le souvenir de ce trépas glorieux...........
Le tempsa marché, entraînant aveclui jusqu’à la mémoire
de cet évènement, qui est le plus remarquable de l’histoire
de notre ville, et personne ne sait plus aujourd’hui — à
part quelques rares anciens, — que 47 braves jeunes gens
sont tombés, presque sous nos remparts, pour la défense
de nos foyers et pour la France !............
Et pas une inscription n’est là... par une pierre n’est
là... pas un signe n’est là, pour raconter à la génération
actuelle l’épisode si émouvant de de cette triste et sanglante
moisson de la mort, pendant la journée du 15 octobre
4845 ! ! !......................................................... .....................................................
*
-k *
ÉPILOGUE
Bou-Maza ne devait plus reparaître devant Mostaganem...
11 allait bientôt se trouver en face d’un adversaire qui lui
laisserait trop peu de loisirs pour lui permettre de recom
mencer un pareil coup d’audace.
Déjà on annonçait que le Maréchal Bugeaud, de retour
de France avec un renfort de 12,000 hommes, avait débar
qué à Alger, et que de là, il se dirigeait à marches rapides
sur le théâtre de la guerre.
C’est ce qui arriva en effet.
A peine débarqué, le Maréchal Bugeaud organisa une
forte colonne et s’achemina vers la province d’Oran, en
passant par Blidali. Médéah, Miliana, Téniet-el-IIaàd, AïnTekaria etc., etc....
Rude campagne s’il en fut jamais, et qui marque une
des époques les plus pénibles, les plus fatigantes, les plus
difliciles de la glorieuse épopée militaire qui nous a valu la
conquête définitive de l’Algérie !....
Nos malheureux soldats, sans cesse assaillis par un ennemi
acharné, tantôt embusqué derrière des plis de terrains, des
rochers, ou des broussailles, — tantôt suspendu aux crêtes
des montagnes, — tantôt rampant dans le fond des ravins
comme les bêtes fauves, — nos soldats, disons-nous,
succombaient sans gloire frappés par des mains invisibles.
« Notre ennemi, écrivait le Maréchal, fuit constamment
« devant nous et constamment il refuse le combat ; il
« s’échappe comme un renard par les passages les plus
« étroits et des rochers presque inaccessibles. »
La guerre aurait longtemps duré dans des conditions
aussi désavantageuses pour nous, mais le Maréchal Bugeaud
qui avait à cœur d’anéantir cette insurrection pour se livrer
à ses projets de colonisation, employa un moyen efficace.
— 40 —
Appropriant sa tactique à la nature du pays où il’opérait,
et aux habitudes de l’ennemi qu’il avait à combattre, il
augmenta le nombre de ses colonnes mobiles, de manière
à le cerner de toutes parts, à le traquer dans tous scs
repaires, et à le réduire à l’impuissance.
Ce système, appliqué avec la plus grande énergie, amena
peu à peu la soumission des insurgés et la pacification du
pays.
Bou-Maza, lui-même, poursuivi sans relâche l’épée dans
les reins, se voyant à bout de ressources et craignant, d’une
autre part, de tomber dans les pièges de l’Emir Abdelkader,
qui avait pris ombrage de son influence, finit par se rendre
au colonel St-Arnaud.
Telle fut la fin politique de ce grand Agitateur, qui nous
causa tant de soucis et de fatigues, et amena la perte de
tant de braves soldats............et de tant de millions.....................
*
*
Bien des années se sont écoulées depuis cette époque !...
Pendant ce laps de temps, Moslaganem a subi diverses
périodes de succès et de revers.
D’abord, grâce à l’impulsion puissante qui lui avait été
donnée par le maréchal Bugeaud, pendant plusieurs années,
et grâce aussi à la nombreuse garnison qui lui avait été
laissée pour contenir les tribus dans l’obéissance, elle était
devenue rapidement une ville importante.
Elle embrassait dans son rayon commercial les plaines
du Ghéliff, de la Mina, de l’Hillil et de l’Habra. — C’était le
point central où venaient aboutir tous les produits de ces
plaines fertiles, et où convergeaient tous les intérêts de cette
riche contrée.
Ce fut l’époque de sa plus grande splendeur,— l’époque
où elle comptait cinquante maisons de commerce ou de
commission, — l’époque où sa rade voyait ancrés dans ses
eaux jusqu’à 25 navires à la fois....
— 41 —
Comment s’éteignit peu à pen cette prospérité jusqu’alors
toujours croissante?
Hélas ! les causes- en lurent nombreuses, et peut-être les
dirons-nous un jour, en signalant l’impéritie, le mauvais
vouloir et l’imprévoyance de ceux qui présidèrent à ses
destinées.
Pour aujourd’hui, nous nous bornerons à dire que la
création du chemin de 1er Grand-Central, entre Alger et
Oran, fut la première cause de sa déchéance, en détournant
au profit de ces deux capitales toutes les richesses qui, au
paravanl, n’avaient pas d’autre débouché que la ville de
Moslaganem.
Puis, vinrent les 3 années néfastes, et à jamais maudites,
qui nous amenèrent successivement les sauterelles, la
famine, le choléra et le typhus....
Et pendant ces années de désolai ion et de misère, notre
cité jadis si florissante, se mit à décliner de jour en jour...
Elle paraissait atteinte de langueur et de marasme; —
elle dépérissait. presque à vue d’œil; — ses habitants
découragés vendaient leurs immeubles pour des prix déri
soires ; — sa ruine semblait inévitable....
Les villages seuls et la culture parvinrent à la sauver !...
Privés de leur courant commercial, frappés dans leurs
intérêts les plus chers, les habitants tournèrent leurs
regards vers l’agricullure, celle mère féconde, si honorable
et si honorée....
Ils prirent en mains la bêche et la charrue et se mirent
courageusement à ce travail pénible et gigantesque de la
transformation du sol, qui fera la gloire éternelle des
colons Algériens !....
On les vit alors arracher les broussailles, déraciner les
palmiers nains, défoncer et ameublir les terres.. .
On les vit fouiller les entrailles de la terre pour en faire
jaillir des sources... On les vit creuser des puits et des
canaux, établir des norias, construire des barrages et
_ 42 —
répandre clans ces champs, avant nous stériles, la fécondité
et l’abondance !....
On les vit enfin préparer ces plantations magnifiques qui
ravissent les yeux, et créer ces admirables vignobles qui
apportent partout la richesse et la vie....
Tels sont les travaux accomplis, tels sont les résultats
obtenus par nos concitoyens !....
Ils attestent la vigueur physique et morale, ainsi que la
- persévérance de ces intrépides pionniers de la colonisation...
Ils ont fait une œuvre grande et glorieuse, qui rem
plit d’admiration les étrangers, qui a classé notre
centre agricole parmi les premiers de l’Algérie, et valu à
notre charmante cité le beau surnom qu’elle gardera à
jamais : la perle delà Mina et du Chêliff !....
*
* *
Nous, qui écrivons ces lignes, et qui, par la nature de
nos fonctions, avons été pendant plus de 30 ans en contact
journalier avec ces hommes énergiques ; — nous qui les
avons suivis avec sollicitude dans,leurs travaux, dans leurs
découragements et dans leurs espérances ; — nous qui les
avons aidés de nos conseils, ainsi que de notre influence
auprès de ceux qui pouvaient les protéger et améliorer
leur sort ; — nous avons vu toutes ces choses se dérouler
sous nos yeux, et c’est parce que nous les avons vues que
nous avons le droit d’en porter publiquement témoignage.
Et si nous en portons témoignage, c’est pour réagir dans
la mesure de nos forces contre cet esprit de dénigrement
inexplicable, dont nous sommes victimes de la part de
certains Français de la Métropole...
Ils savent à peine que l’Algérie est située de l’autre côté
de la Méditerranée, en face de Marseille, et ils voudraient
prendre la direction de nos affaires !....
Ils ne connaissent rien des Arabes, ni le tempérament, ni
le caractère, ni les mœurs, ni les coutumes, et ils voudraient
— 43 —
leur imposer leurs idées absurdes et contraires à leurs
propres intérêts !...
Les imprudents! Ils joueraient d’un cœur léger avec les
passions salvages et terribles d’un peuple fanatique, sans
songer que les flammes qui ont dévoré le centre de Palestro
ne sont pas tellement éteintes, qu’elles ne puissent se rallu
mer et porter dans nos villages la destruction et la mort !...
Mais que leur importe !
Pour attirer l’attention publique sur leurs noms inconnus,
que ne feraient-ils pas?
Si Erostrale, pour illustrer son nom, a brûlé le temple
d’Ephèse, l’une des sept merveilles du monde, pourquoi,
à leur tour, et par imitation de cet acte de suprême folie,
ne feraient-ils pas renaître la guerre et ses ravages?...
Pourquoi, comme le disait naguère un éminent Algérien
dans des circonstances analogues « n’ouvriraient-ils pas
« les outres d’Eole et ne déchaîneraient-ils pas de nouveau
« les vents et lest tempêtes : »
« Luctanles ventos, tempestatesque sonoras » ?...
Mais en voilà assez sur ce sujet irritant, et passons !...
* A
Aujourd’hui, la ville de Moslaganem est entrée dans une
ère de prospérité qui, nous l’espérons, ne fera que s’ac
croître.
Son chemin de fer, — dû à Xinitiative persévérante de
quelques citoyens aussi modestes que dévoués, dont nous
publierons un jour les noms, — fonctionne depuis quelque
temps, et a rompu l’impasse dans laquelle elle était triste
ment acculée.
Son port, dont la construction est confiée à un homme
dont l’activité est infatigable, ne tardera pas à abriter des
vapeurs d’un fort tonnage.
Tout semble donc lui assurer désormais une existence
propre, et nous n’apercevons aucun point noir à l'horizon,
— 44 —
à moins que des évènements impévus ne viennent troubler
notre félicité.
Dans des conditions aussi favorables, tranquilles sur le
présent et pleins de confiance dans l’avenir, le moment
n’est-il pas venu de jeter nos regards vers le passé, d’exa
miner nos œuvres et de sonder notre conscience?...
Livrons-nous ensemble à ce travail et demandons-nous,
la main sur le cœur, si nous avons rempli les devoirs que
nous imposait ce sentiment si élevé qu’on nomme la
reconnaissance, et que les âmes, vulgaires et vénales ne
connaîtront jamais ?
Avons-nous songé quelquefois à ceux qui se sont
sacrifiés pour nous, et qui nous ont mis dans les mains les
éléments de tant de richesses?
Avons-nous élevé le plus petit monument commémoratif
à la mémoire de ceux qui sont morts loin de leurs familles,
loin de leurs amis d’enfance, loin de leurs affections, en
nous léguant la possession du sol et par suite le bienêtre?..............
Non ! malbeureusement non ! !
Eh bien ! cet oubli regrettable, il faut le réparer, et le
réparer au plus vite.
Depuis quelque temps, un élan irrésistible entraîne la
France à élever des monuments funèbres, dans tous les
lieux où sont tombés les nobles et glorieux martyrs de
l’année terrible... année inoubliable qui nous a fait
connaître les jours sombres de la défaite et toutes les
douleurs de l’invasion !!!...
Elle tient à glorifier, comme ils le méritent, ceux de ses
enfants qui ont trouvé la mort sur les champs de batailles,
victimes de leur dévouement au devoir et de leur patrio
tisme !...
* *
*
En Algérie, on n’a pas tardé à suivre cet
touchant.
exemple
— 45 —
Ainsi, Oran s’apprête à élever sur sa plus belle place le
monument grandiose, qui doit rappeler aux générations
futures l’admirable fait d’armes de Sidi-Brahim, et
devenir en même temps le Monument de Glorification de
notre vaillante armée d’Afrique, depuis la prise d’Alger
jusqu’à nos jours !...
A côté de nous, Bel-Abbès, notre sœur cadette, — puis
qu’elle était encore au berceau que Mostaganem était déjà
une grande et jolie fdle, — se dispose à célébrer d’une
manière digne d’elle la mémoire de ses braves Légionnaires.
En Tunisie même, — simple terre de Protectorat, —
nos compatriotes ont construit de superbes mausolées à
Sousse, à Kairouan, à Gabès, en souvenir de ceux qui
sont, morts pour l’honneur de notre drapeau.
Partout, enfin, le patriotisme se réveille et se manifeste
d’une manière éclatante, et nous, habitants de Mostaganem,
nous resterions en dehors de ce mouvement régénérateur ! ..
Non ! nous ne commettrons pas celte noire ingratitude !!!
Dans notre ancien cimetière, on voit encore les tombes
du Lieutenant-Colonel Berthier du 4mc Chasseurs d’Afrique,
et du Commandant Clère du 9me Chasseurs d’Orléans,
tués sur le champ de bataille au combat de Tifour. —
Dans le même lieu reposent aussi les restes des 17 SousOfficiers et Soldats tombés presque sous nos murs, derrière
la Zaouïa !...
Bientôt, au plus dans 5 ou 6 années, ce terrain sera
vendu aux enchères publiques et livré à l’industrie privée.
Que deviendront alors les cendres de ces héros? —...
Seront-elles jetées à tous les vents?...
Avant que cette profanation s’accomplisse, tout nous
impose l’impérieux devoir de les rechercher avec le plus
grand soin, de les recueillir pieusement et de leur assurer
une sépulture honorable...
Elles en tressailliront de gratitude, car ainsi que l’a dit
notre grand poète Victor Hugo :
— 46 —
« Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas
« les absents. »
♦
*
*
C’est à la réparation de cet oubli que nous venons convier
tous nos concitoyens et notre voix sera certainement écoutée.
Elle le sera, comme elle l’a été pour le monument de
Sidi-Brahim, comme elle le sera chaque fois que nous leur
parlerons d’honneur et de patrie !... chaque fois que nous
leur dirons qu’il est beau, qu’il est grand, qu’il est digne
de perpétuer la mémoire de ceux qui sont morts glorieuse
ment pour nous !
Or, quelle heure plus propice pour la faire entendre, cette
voix, que celle où les nombreux étrangers, venus pour
admirer nos progrès, seront les témoins des nobles sentiments
dont nous sommes animés !
Quelle gloire et quel triomphe pour nous, non seulement
dans toute l’Algérie, mais aussi dans toute la France, et
partout où battent dans les poitrines des cœurs grands et
généreux !....
Que faudra-t-il donc faire pour honorer ces héros mois
sonnés dans leur fleur ?
Accorder à leur restes glorieux une concession perpétuelle
dans le nouveau champ du repos, et leur élever un mausolée
durable et artistique qui fasse connaître que ceux qui dor
ment Là de leur dernier sommeil, ont vaillamment succombé
pour la defense de nos biens et de nos personnes.
Ce mausolée sera l’image de l’héroïsme et du dévouement.
Nous le léguerons à notre brave jeunesse militaire et civile,
et c’est là qu’amenée par une même pensée d’admiration
et de reconnaissance, elle se réunira chaque année pour
s’inspirer des nobles exemples que lui rappellera la vue de
ce monument.
Il sera aussi pour elle le monument du souvenir. ...
J
— 47 —
Il importe, en effet, que la nouvelle génération n’oublie
jamais ce passé de lutte, de défense pied à pied, d’héroïsme,
d’abnégation et de persévérance, si elle veut conserver à la
mère-patrie cette belle et riche contrée qui a tant coûté à
conquérir !...........................................................................................................
Aussi, nous en avons la ferme espérance, notre appel
sera entendu, le terrain sera concédé et le mausolée sera
construit............
1
Il ne saurait en être autrement et nous n’oserions jamais
admettre que dans une ville, si renommée par son ardent
patriotisme, on aurait le triste courage de refuser le don
d’un coin de terre aux cendres de ceux qui ont payé de leur
vie tant de milliers et de milliers d’hectares, que nous cul
tivons aujourd’hui en toute sécurité !...
Et vous, anciens militaires de tous grades qui avez établi
vos pénates dans notre ville hospitalière, — vous les dignes
successeurs de l’héroïque phalange qui a doté la France de
sa plus belle colonie, — réjouissez-vous dans le fond de vos
âmes : vos vœux seront comblés ! — Le souvenir de ceux
qui vous ont précédés dans la noble carrière de courage,
de sacrifice et d’abnégation, qui a produit tant de héros,
sera religieusement conservé et transmis à la postérité.
Vous pourrez avant longtemps saluer leur tombeau et
leur exprimer vos sentiments de touchante confraternité,
car bientôt une plaque de marbre, scellée dans une colon
ne de granit, contiendra ces mots écrits en lettres d’or :
« Au lieutenant-colonel BERTIIIER du 4me Chasseurs
« d’Afrique.
• « Au Commandant CLÈRE du 9mc bataillon des Chasseurs
« d’Orléans.
« Et à tous les braves Officiers, Sous-Officiers et Soldats
« qui sont morts pour la défense de Mostaganem.
« Honneur, gloire et repos ! »
*
* +
Mostaganem, Avril 1892
L.-E. COURSERANT.
f BlfiLIC
i DEL A
----------------------------------------------------------------------------------- ' OC PPL1
_________
