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Médias

Fait partie de Observations et notes sur des maladies nerveuses extraordinaires et rares

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OBSERVATIONS ET NOTES
SUR DES MALADIES NERVEUSES EXTRAORDINAIRES
ET RARES ;

Par M. Delpit , docteur en médecine de l’ancienne
Université de Montpellier , médecin des épidémies
pour le quatrième arrondissement du département
de la Dordogne, ancien médecin de l’hospice et des
prisons de Bergerac , correspondant de la Société
de médecine de Bordeaux , etc. etc.

( Extrait de la Bibliothèque médicale , tome UVI, page 3o8. )

Le vrai peut quelquefois n’ètre pas vraisemblable.
Dans

le nombre des maladies qui appellent encore

les recherches des médecins, on doit certainement
distinguer les affections nerveuses. Elles se présentent
sous des formes si variées ; elles affectent des modes
si singuliers et si bizarres ; elles produisent des phé­
nomènes si extraordinaires , qu’on croit voir en elles
les jeux d’une imagination déréglée , plutôt que l’ef­
fet d’un désordre physique.
Elles se dérobent si complètement auxexplications
que la physiologie peut fournir j leur marche est si

(2 )
opposée aux lois ordinaires qui président à l'orga­
nisation , que les gens du monde en nient l’existence t
ou les rapportent à des causes surnaturelles.
Les médecins ne doivent partager ni l’indifférence
qu’amène la première opinion, ni les préjugés qu’en­
fante la seconde : consacrés au soulagement de tous
ceux que la douleur atteint, et voués à l’observa­
tion de tout ce que la nature produit, ils doivent
étudier constamment les actes merveilleux et infinis
de sa puissance, et respecter quelquefois le voile mys­
térieux dont elle les enveloppe.
Ce voile est encore étendu sur bien des phéno­
mènes , dont une avide curiosité voudroit connoitre
les causes. IL dérobe surtout à nos yeux l'agent ou
le mobile qui donne aux muscles dès hystériques la
puissance d’exécuter des mouvemens si variés , et
imprime à leurs facultés organiques des modes si ex­
traordinaires.
Ce n’est pas pour soulever ce voile , que je me dé­
termine à publier deux observations que le hasard
m’a mis à portée de recueillir sur le théâtre obscur
où j’ai jusqu’à présent exercé la médecine , et qui
offrent fout ce que l’hystérie peut réunir de curieux et
même d’invraisemblable.
Je ne me dissimule pas l’impression que les détails
de ces observations doivent produire sur les personnes

(3)
qui repoussent tout ce qui embarrasse leurs théo­
ries , ou choque leurs opinions; sur celles qui ne reconnoissent pour vrai que ce que leur raison avoue,
qui croient que les bornes de leurs sens et de leur
esprit sont aussi celles des choses (I) t et portent
dans l’étude de l’homme un scepticisme qui .peut de­
venir dangereux quand il n’est pas retenu dans de sages
limites. Je les prie , cependant, d’avoir quelque égard
pour le témoignage d’un praticien qui , libre de pré­
ventions et de préjugés, écrit et raconte ce qu’il a
vu , sans avoir l’intention d’appuyer aucun système ,
ni de défendre aucune opinion ; d’un praticien qui
n’a d’autre intérêt que celui de la vérité , d’autre
ambition que celle d’être utile , et d’autre prétention
que celle de consigner dans les archives de la science
des faits qui lui ont paru dignes de fixer l’attention
des physiologistes.
Première Observation.

Mademoiselle Duel. . . . avoit atteint sa treizième
année sans éprouver aucune maladie grave. Elle ne
présentoit encore aucun symptôme qui annonçât le
développement prochain de la puberté. Sur la fin de
juillet 1807 , son ventre prend tout à coup, et sans
cause connue, un volume considérable , les urines ne
(I) Dictionnaire des Sciences médicales, t. XVIII, p. 10.

I.

(4)
coulent plus. Un purgatif imprudemment administré
détermine plusieurs syncopes , mais n’amène ni la di­
minution du volume du ventre , ni l’écoulement des
urines. Celles-ci étoient suspendues depuis vingt jours;
la vessie étoit pleine', le ventre tendu, et cependant
'
il n’y avoit pas de douleurs à l’hypogastre : on se
décide à faire sonder la malade. La vue de la SQnde ,
les apprêts du chirurgien l’épouvantent ; elle s’élance
. de son lit, et aussitôt les urines coulent spontané­
ment et en abondance.
Cette évacuation ne fait d’abord cesser ni les syn­
copes , ni la tension du ventre ; mais bientôt ces
accidens sont remplacés par des convulsions qui se
répètent à chaque instant , et qui simulent l’hydrophobie. La malade se jette sur les personnes qui l’en­
tourent , fait des efforts pour mordre; une salive écumeuse sort de sa bouche.
Des potions antispasmodiques sont inutilement em­
ployées ; les bains ne peuvent l’être , vu la difficulté
de retenir la malade toujours agitée de convulsions.
Elles cessent cependant; mais le spasme qui les déterminoit n’abandonne les muscles extérieurs que pour
se porter à l’œsophage. Celui-ci se ferme , et toute
déglutition devient impossible. La malade fait de
vains efforts pour avaler , elle promène inutilement
de l’eau dans sa bouche; elle est condamnée au sup-

(5)
plîce de Tantale. Elle ne peut apaiser ni la faim ,
ni la soif qui la tourmentent. Quelques jours après,
le spasme gagne la langue qui se replie sur ellemême ; et bientôt les mâchoires , serrées l’une contre
l’autre , ne laissent même plus la ressource de pro­
mener de l’eau dans la bouche.
Les caïmans appliqués extérieurement, les révul­
sifs , les saignées, les bains , la musique même, tout
est inutilement tenté,
La malade reste durant six jours sans boire ni man­
ger , sans voir ni entendre. Douée pendant ce temps
d’une force et d’une agilité extraordinaires, elle s’élançoit vers la porte du jardin , sur lequel donnoit sa
chambre, sans qu’il fût possible de l’arrêter, quelqu’effort qu’on fit pour cela. Elle parcourait avec une
incroyable célérité, et les yeux fermés, tous les con­
tours d’un parterre dessiné dans ce jardin; et, cette
course finie , elle se remettoit tranquillement sur
son lit.
Les nuits étoient parfaitement calmes , et la malade
dormoit du sommeil le plus paisible.
Le spasme abandonna spontanément la langue ,
l’œsophage et les mâchoires , après une forte friction
faite sur le cou avec le laudanum liquide. Dès que la
malade put parler, elle se plaignit d’ardeur à l’es­
tomac; elle but et mangea avec avidité; l’appétit fut

(6)
très-considérable pendant deux jours; elle prit beau­
coup de lait. Du moment où le spasme eut abandonné
la bouche et l’œsophage, ainsi que les yeux et les
oreilles, il se porta avec plus de force sur le système
musculaire intérieur; les convulsions prirent alors une
nouvelle intensité; les intervalles furent moins longs-,
et, pour ainsi dire, à peine sensibles. Les nuits conti­
nuèrent à être calmes, l’appétit se soutint, quoique
beaucoup moins considérable , mais le mode convulsif
varia tous les quatre ou cinq jours. Tantôt la malade
étoit étendue et roide sur son lit , sans qu’il fût pos­
sible de ployer aucun de ses membres; tantôt, pre­
nant la forme cataleptique , elle se levoit droite , et
aucune force humaine n’eût pu changer la position
qu’elle avoit prise. Ces formes tétaniques et cata­
leptiques alternoient avec des convulsions de toute
espèce.
Lorsque ces convulsions cessèrent, le désordre passa
sans doute des muscles au cerveau , car la malade
n’éprouva plus que des terreurs paniques. Elle croyoit
,voir rôder autour de son lit des personnes mortes, depuis quelque temps dans le quartier, et elle les dési­
gnoit par le nom qu’elles avoient porté. Cette frayeur
duroit autant que les convulsions dont elle tenoit lieu,
et pendant sa durée, la malade s’enveloppoit de ses cou­
vertures en jetant des cris d’effroi.,
A ces frayeurs qui se répétèrent pendant cinq jours ,

( 7 )
succéda un spasme du larynx qui faisoit naître le sen­
timent pénible de la strangulation.' On voyoit le cou
se tendre et grossir, les veines se gonfler et la malade
éprouver des agitations pareilles à celles de quelqu’un
qui fait de grands efforts pour vomir. Cet état d’an­
goisse duroit une heure et quelquefois plus. Dans les
momens de relâche, la malade ne paroissoit pas souf­
frante; elle présentoit ainsi, à des intervalles trèsrapprochés , le contraste le plus frappant. Pendant
l’accès, la figure étoit de couleur pâle et terne, les
traits étoient retirés , grippés, les yeux vitrés ou rou­
lant en divers sens dans l’orbite. Après l’accès , les
traits étoient reposés , la physionomie riante , les joues
colorées, les yeux brillans , une aimable gaîté animoit
cette figure naguère hideuse et plombée.
'
L’opium, le musc, la jusquiame, le camphre, le
safran, la valériane, les bains froids, tous les anti­
spasmodiques, furent encore tentés à cette époque de
la maladie , mais sans aucun succès; ils ne purent
empêcher la forme nouvelle sous laquelle la maladie
va se produire , forme moins lugubre , mais non moins
bizarre. '
La malade, privée encore une fois de l’ouïe et de
la vue, se roule dans la chambre, la parcourt en tout
sens avec rapidité, tantôt allant à reculons appuyée
sur son dos, tantôt allant en avant et marchant à
quatre pattes, tantôt repliée sur elle même et ressemi

( 8 )
Liant à une boule. Si, dans ces monvemens rapides ,
elle touche du bout des pieds ou des mains quoiqu’un
des nombreux spectateurs que la curiosité attire presque
tous les jours dans sa chambre, elle jette aussitôt un
cri de douleur, et porte la main à l’endroit touché,
avec le même empressement que si elle eût été brûlée
ou blessée. Le bout du doigt d’un des assistans ap­
pliqué le plus légèrement possible sur ses joues , ses
bras ou toute autre partie, produit le même effet.
La commotion électrique n’en a pas un plus prompt ni
plus marqué.
Quand l’accès étoit fini , et que, pouvant alors se
fai re entendre de la malade, on lui demandoit comçte
de la sensation qu’elle avoit éprouvée lorsqu’on la touchoit Ou qu’elle touchoit elle-même quelqu’un, elle
répondoit que cette sensation étoit celle d’un fer chaud
qu’on auroit appliqué sur la partie touchée. Pendant
que la sensibilité étoit ainsi excitée par le plus léger
contact avec un autre individu , la malade se heurtoit
avec force contre le pavé de sa chambre , et frappoit
vigoureusement les murs et les meubles, sans mani­
fester aucune sensation pénible. Les corps privés de
vie ne faisoient sur elle aucune impression ; les corps
animés avoient seuls la propriété d’en déterminer de
douloureuses.
Aucune force, aucun obstacle ne pouvoient arrêter les
mouvemens de rotation qui faisoient rouler la jeune

( 9 )
malade en divers sens; mais quelquefois elle les sus^
pendoit connue volontairement, se levoit et se laissoit
ensuite tomber à la renverse. Alors le mouvement qui
l’entraînoit, loin d’être prompt et vif comme Celui qui
la déterminoit à se rouler, étoitassez lent pour qu’elle
ne se fît aucun mal. Elle sembloit se laisser aller
comme si elle avoit eu sa pleine connoissance.
A ces scènes bizarres succédèrent des scènes d’une
autre espèce. Les extrémités supérieures et inférieures
étoient alternativement frappées de convulsions ou
restoient immobiles ; de telle sorte que lorsque les
jambes et les cuisses étoient agitées de mouvemens
convulsifs, les parties supérieures étoient, affectées de
roideur tétanique, et vice versa.
Ces variétés avoient toutes à peu près la même du­
rée ; en sorte que le spectacle changeoit tous les quatre
ou cinq j,ours. Lorsqu’un relâchement complet eut an­
noncé la lin de ce dernier acte, et que la parole fut
revenue avec la sensibilité des membres et des mâ­
choires, lé cerveau joua encore son rble : ce fut cette
fois un délita maniaque qui se reproduisit par accès
comme avoient fait les modes convulsifs. La durée
n’étoit guère que d’un quart d’heure, pendant lequel
la malade répétait avec une volubilité de langue ex­
traordinaire quatre ou cinq paroles insignifiantes. La
fin de l’accès se faisoit remarquer dans ce dernier cas
par un sourire gracieux qui renaissait sur les lèvres, et

(

)
10

qui annonçoit le retour de la raison et de toutes les
apparences de la santé.
Lorsque ces jours de délire furent passés, les ro­
tations dans la chambre, les pirouettes recommen­
cèrent avec les mêmes formes et les mêmes attitudes
que la première fois. Ce qu’il y eut de remarquable
dans ce retour , fut l’insensibilité absolue dela peau.
Je pouvois pendant l’accès frapper les joues de la ma­
lade et les pincer, sans qu’elle donnât aucun signe de
douleur. Mais lorsque l’accès étoit passé , la douleur
se faisoit sentir sur la joue frappée, ou à la partie de
la peau qui avoit été pincée’. La jeune personne y
ressentoit, disoit-elle, un violent prurit, et comme
si le feu y avoit passé. Du reste, elle n’avoit aucune
idée de ce qui avoit pu occasionner celte douleur ,
qu’elle rapportait à quelque contusion survenue pen­
dant ses agitations convulsives. Elle se plaignoit qu’on
ne l’eût pas empêchée de se faire mal. Ainsi cette sen­
sibilité de la peau , exaltée quelques jours auparavant
à tel point, que la malade ne pouvoit supporter le
contact léger du bout du doigt, étoit maintenant tel­
lement engourdie, que des soufflets et de forts pincemens ne produisoient aucune douleur, ou du moins
en produisoient une qui ne se faisoit sentir qu’après
l’accès , et lorsque le sentiment auroit dû en être
éteint.
A cette époque reparurent des phénomènes qui

( II )
s’étoient déjà montrés au début de la maladie. Ainsi j
privée tout-à-çoup de la vue et de l’ouïe., elle s’élançoit comme au commencement dans le jardin, le parcouroit avec une vitesse étonnante, suivoit tous les
contours du petit parterre, sans oublier une allée, et
sans poser son pied ailleurs que dans ces allées , qui
étoient pourtant très-étroites, se dirigeoit vers un
puits avec l’air de vouloir s’y précipiter, s’élançoit
près des murs et faisoit des efforts pour grimper après,
rentroit ensuite dans la chambre , qu’elle parcourait
frappant les m.urs et les meubles. En frappant ces corps
elle ne donnoit aucune marque de sensibilité; mais
si elle rencontroit un lit ou une personne, et qu’elle
les touchât même légèrement , elle en paroissoit dou­
loureusement affectée. Il y avoit cette différence
entré les premières scènes et celle-ci, que dans les
prejnières le contact des lits ne produisoit pas plus
d’effet que celui des autres corps inanimés , tandis que
dans cette circonstance, ils affectoient la malade à la
manière des êtres doués de vie.
Mademoiselle Duel... prenoit dans ce temps beau­
coup de bains tièdes, qui paroissoient produire plus
d’effet que dans le commencement de la maladie. Elle
pouvoir les supporter sans y être agitée de convul­
sions. Jusque-là ses jambes avoient été constamment
repliées sur les cuisses dans l’intervalle des accès , et
ne lui avoient permis de se mouvoir que pendant la

( 12 )
durée même de ces accès. Maintenant la détente se
prolongea pendant le calme ; quelques jours après ,
le ventre, qui durant tout le cours de la maladie
avoit été dur et tendu , perdit dé son volume et
acquit de la souplesse. Les doigts de la main droite ,
qui étoient restés crochus et repliés sur eux-mêmes,
se détendirent. Tous les accidens se calmoient ou
revenoiènt moins fréquemment'; la malade pouvoit
aller à la campagne , où. je l’envoyois souvent, d’abord
sur une charrette, et ensuite sur une ânesse.
Bientôt la jeune malade n’éprouva plus aucun ac­
cès pendant son séjour à la campagne; mais ils se
renouveloient constamment au moment où , revenue
en ville , elle mettoit le pied sur le seuil de sa porte.
Ce n’étoit plus , il est vrai , sous des formes aussi
vaiiées et aussi bizarres; mais quelquefois le ventre
redevenoit subitement dur et tendu; d’autres fois,
c’étuit de l’oppression et des suffocations hystériques.
Un jour que cette oppression étoit plus forte , la
langue sortit hors de la bouche , et resta long-temps
engagée entre les deux mâchoires; phénomène d’au­
tant plus inquiétant , que la compression déterminoit
un gonflement considérable de cet organe.
Soit que la malade fût à la ville ou à la cam­
pagne, elle prenoit beaucoup de bains tièdes, et y
restoit deux heures et quelquefois davantage , pour
prévenir le retour des accès hystériques , qui ne se

( 13 )
renouveloient plus que lorqu’elle venoit en ville ;
je lui prescrivis de rester trois mois entiers à la
campagne.
Sa santé s’y fortifia ; et bientôt elle ne présenta
plus aucune trace d’une maladie si extraordinaire ,
et qui avoit persisté quatre mois avec plus ou moins
d’intensité. Elle conserva seulement, pendant quelque
temps, une grande susceptibilité nerveuse et un cer­
tain désordre dans les traits de la figure. Les fa­
cultés morales et physiques se sont fortifiées depuis;
plus tard, les règles se sont établies sans trouble et sans
orage , et mademoiselle Duel. . . . jouit encore au­
jourd’hui d’une bonne santé (I).
Seconde Observation.

Mademoiselle Caroline V.........née à Paris, quitta
cette ville à, l’âge de treize ans peur se rendre à Ber­
gerac , département de la Dordogne. Peu de temps
après son arrivée, elle alla passer quelques jours dans
une maison de campagne. Elle s’y promenoit avec
quelques jeunes personnes de son âge, lorsqu’elle Vit
le curé du village entrer chez un paysan pour lui
(i) Cette observation fut insérée , il y a dix ou douze ans ,
dans le Journal, général de médecins. J'ai cru devoir la repro­
duire aujourd’hui, en faisant seulement quelques légerschangemens dans la rédaction.

( 14 )
administrer l’extrême-onction. Soit que la nouveauté
de cette cérémonie que mademoiselle Caroline, sor­
tie depuis peu de Paris, voyoit pour la première
fois; soit que l’aspect cadavérique du moribond , et le
triste et lugubre ensemble du spectacle frappassent à
la fois ou séparément son imagination , elle sortit de'
la maison, pâle et tremblante , et, rentrée au logis ,
elle eut une syncope.
Ses règles couloient pour la première fois : j’ignore
si la suppression ên fut subite et complète, mais elle
eut lieu; et, dès ce moment , la santé de mademoi­
selle Caroline fut dérangée. Peu de jours après, elle
revint à Bergerac.
C’est alors que commença la scène variée que je
vais essayer de décrire. Je supprimerai des détails
qui ne pourroient que surcharger le tableau ; mais
je ferai en sorte de n’oublier aucun des phénomènes
essentiels qui se présentèrent dans le cours de cette
étrange et bizarre maladie.
Fixant d’abord l’attention sûr les symptômes qui ,
pour me servir du langage de Bichat, affectèrent plus
particulièrement le système nerveux de la vie orga­
nique ; j’observerai que cette jeune personne, après
avoir éprouvé pendant quelques jours du dégoût , de
l’inappétence , de la répugnance pour les boissons ;
finit par ne plus prendre aucune espèce de nourriture.

( 15 )
L’œsophage étoit tellement contracté, qu’il paroissoit
hermétiquement fermé , et que pendant dix-huit jours
il ne permit l’introduction d’aucune substance liquide
ni solide , pas même d’une goutte d’eau. Il n’y eut
pendant le même espace de temps aucune évacuation
d’urine , aucune selle. Cependant, quoiqu’il n’entrât
aucun aliment , qu’il ne sortit aucun excrément, la
nutrition continuoit sans doute à s’opérer, puisque
mademoiselle Caroline conserva toujours son embon­
point et sa fraîcheur. En la voyant, on ne l’eût
pas crue malade ; elle ne présentoit aucun symptôme
d’affection nerveuse de la poitrine, ni difficulté de
respirer, ni oppression, ni toux, ni palpitation de
cœur. Le pouls étoit calme et régulier.
Durant cette abolition constante et complète des
fonctions digestives , une grande irrégularité se faisùit remarquer dans les phénomènes nerveux de la vie
animale.
L’usage des sens principaux fut successivement sus­
pendu. Ainsi , un jour mademoiselle Caroline étoit
absolument privée de la lumière , et ses paupières
abaissées ne permettoient pas même le passage des
rayons lumineux. Le lendemain le sens de la vue étoit
rétabli , mais celui de l’ouïe se perdoit à son tour.
Un autre jour, c’étoit la faculté de parler qui se
trouvoit en défaut. Ces mutations extraordinaires , ces
espèces d’échanges entre les facultés avoient le plus

( 16 )
souvent lieu pendant la nuit, et durant un sommeil
tranquille; de sorte que, muette en se couchant,
mademoiselle Caroline seréveilloit aveugle ou sourde;
bientôt elle se trouva privée à la fois de deux facultés,
et fut alternativement sourde-muette , muette-aveugle ,
aveugle-sourde.

)

Pendant ce sommeil apparent ou réel des principaux
organes des sens , les facultés intellectuelles conservoient toute leur vivacité, toute leur énergie. La pen­
sée restoit tout entière; niais à quoi eût-elle servi,
si la nature n’avoit remplacé les moyens de commu­
nication dont mademoiselle Caroline étoit momentanément privée?
Ce remplacement avoit lieu ; et lorsque les yeux
fermés à la lumière , ou repoussant les rayons lu­
mineux, ne pouvoient plus servir à distinguer les
caractères de l’écriture; lorsque l’oreille, inhabile à
recevoir les sons , rendoit inutiles les accens de la
voix , mademoiselle Caroline lisoit , et lisoit trèsdistinctement , en promenant ses doigts sur les lettres.
Je lui ai fait lire ainsi, soit au jour, soit dans l’obs­
curité la plus profonde, les caractères imprimés, en
ouvrant le premier livre qui me tomboit sous la main ;
et quelquefois les caractères écrits , en lui remettant
des billet? que j’avois préparés exprès avant de ma
rendre chez elle. Etoit-ce le sens du toucher qui
suppléoit alors celui de la vue ? Je l’ignore ; mais

t

( 17 )
j’affirme qu’elle lisoit assez couramment, en promenant
ses doigts sur les lettres : un jour même elle prétendit,
qu’avec quelques efforts de plus (je cite ses expres­
sions) elle parviendroit à lire avec les orteils.
Quoique les alternatives qui existoient dans la sus­
pension des trois facultés de voir,-d’ouïr èt de parler
aient été constantes , elles n’étoient pas tellement ré­
gulières , que l’une ne se présentât plus souvent que
les autres. C’étoit la cécité qui revernoit le plus sou­
vent seule, oit accompagnée de la surdité ou du
mutisme.
Pendant ce temps , une forte excitation étoit quel­
quefois transmise aux muscles qui servent à la lo­
comotion. Mademoiselle Caroline, privée de la vue,
montoit du rez-de-chaussée au grenier avec une ra­
pidité extraordinaire. Cependant cette activité plus
grande , imprimée aux organes du mouvement , ne
se manifestait que par la célérité de la course ; car,
il n’y eut de mouvemens convulsifs que dans les der­
niers jours de la maladie.
Cette singulière névrose suivoit ainsi sa marche
variée, présentant à l’observation tantôt une muette,
tantôt une sourde, plus souvent une aveugle, quelque­
fois une aveugle-sourde ou une aveugle-muette, etc. etc.,
mais toujours un sujet qui ne recevoit aucune nourri­
ture solide ni liquide, qui ne rendoit aucun excrément
urinaire ni stercoral.

a

t

(

)
18

La marche de la maladie n’étoit pas troublée par
les remèdes delà pharmacie. L’emploi des médicamens
internes étoit impossible , puisqu’il n’y avoit pas de
déglutition , et j’avois borné les moyens externes à
une saignée du pied pratiquée dans le principe , et
à quelques bains tièdes, auxquels je fus même contraint ^e renoncer, parce qu’ils paroissoient exaspérer
les accidens. Ainsi, quoique je visitasse la malade
deux , trois et quatre fois par jour , ce n’étoit que
pour observer mieux, et rassurer les parens, chez
qui les nouvelles formes, que revêtoit sans cesse le
protée , renouveloient chaque fois des craintes et
des inquiétudes.
La confiance qu’ils avoient dans le pronostic ras­
surant que j’avois jusqu’alors porté commençoit à
s’affoiblir; les accidens, loin de diminuer, augmentoient, et la suspension des trois facultés , qui , jus­
qu’à présent avoit eu lieu alternativement , devenoit
générale et permanente. La malade perdoit l’aimable
gaîté qu’elle avoit conservée jusque-là. Privée tout à la
•fois de l’ouïe , de la vue et de la parole, et conser­
vant cependant toutes ses facultés intellectuelles, elle
ne pouvoit plus communiquer à l’extérieur , que par
l'écriture dont il lui étoit encore permis de tracer
et de comprendre les caractères. Sachant fort bien
trouver dans sa chambre la table à écrire , le pa­
pier , l’encre , etc., elle écrivoit presque continuel-

t

( 19 )
iement ; c’étoient des billets à sa mère , à sa sœur ©u
à moi. Cèux qu’elle m’adressoit peignoient la -tris­
tesse , le découragement et le désir ardent de sortir
de cet état; cependant, elle en écrivit un à sa
mère pour la prier de ne pas s’affliger , qu’elle ne
seroit pas long-temps malade , et que dans trois
jours elle seroit guérie.
Lorsqu’on me communiqua ce billet , je fus d’au­
tant moins disposé à croire à la prédiction, que la
confiance que j’avois conservée jusqu’alors et fait par­
tager aux parens , commençoit à m’abandonner. Le
lendemain mes craintes furent extrêmes; lorsque je
trouvai la malade frappée d’un tétanos qui occupoit
tous les muscles , depuis le sommet de la tête jus­
qu’à la plante des pieds. Etendue dans son lit, roidé
et immobile comme une barre de fer, avec toutes les
apparences de la mort, elle seuibloit ne conserver
des phénomènes de la vie que la respiration et la
circulation; mais ces actes étoient entiers et libres,
ils soutenoient mon espérance.
Là sensibilité et la motilité n’e'toient sans doute
pas complètement anéanties ; mais elles paroissoient
concentrées dans l’enveloppe extérieure de l’abdomen.
C’est là, du moins , et là seulement qu’elles se manilèstoient, mais par Un signe tout aussi bizarre que
ce que j’avois déjà vu.
En appliquant ma main, et même seulement le

2.

(20 )
bout de mon doigt sur l’épigastre , je voyois les en­
veloppes du ventre se soulever à l’instant, et donner
à l’abdomen l’apparence et le volume qu’il acquiert
dans l’ascite ou dans une grossesse très-avancée. En
retirant mon doigt ou ma main , le ventre s’affaissoit aussitôt et reprenoit son volume ordinaire. Je
pouvois renouveler à volonté'ce phénomène, comme
on peut exciter à son gré la sensitive. Appliquée sur
lps autres parties du corps } ma main ne produisoit
aucun effet.
Cependant, je craignois très-sérieusement que la
nature , épuisée par une abstinence absolue et déjà
ancienne , ne succombât au désordre nerveux et gé­
néral qu'annonçoit le tétanos. J’étois peu rassuré par
la prédiction de la malade, lorsqu’au jour déterminé
je fus mandé pour me rendre promptement auprès
d’elle. J'avois craint d’être appelé pour témoin de
son agonie, et je fus bien agréablement surpris de
trouver la gaîté sur tous les visages.
Le matin , la mère étant entrée dans la chambre
de sa fille , celle-ci avoit pu l’apercevoir. Ah ! te -voilà)
maman lui dit-elle; mais quoi, je te vois , je te
parle ! Sa mère lui ayant répondu ; je t’entends aussi ;
eh ! je sais donc guérie! Au même instant, elle
s’élance de son lit, où depuis trois jours elle étoit
étendue comme morte, et se jette au cou de sa
mère.

1

,

(21 )
Dès ce moment, tons les accidens furent presque
dissipés; l’œsophage si long-temps fermé se rouvrit,
et mademoiselle Caroline put prendre un consommé.
Je permis d’augmenter sa nourriture chaque jour,
mais insensiblement et avec précaution. Peu à peu
les fonctions se rétablirent. Pendant quelques jours
les faculté., si long-temps perdues, sommeillèrent
alternativement. L’œsophage surtout se fermoit assez
souvent, et rendoit la déglutition impossible; mais
l’interruption étoit de peu de durée, et la malade
pouvoit prendre assez de nourriture. Après trois se­
maines d’une convalescence plus ou moins troublée
par le retour momentané de quelques-unes des ano­
malies qui avoient particulièrement caractéiisé cette
maladie, mademoiselle Caroline reprit la bonne santé
dont elle a constamment joui depuis. Les règles ne re­
parurent , pour la seconde fois , que trois ou quatre
mois après la guérison. Mademoiselle Caroline est dans
ce moment à Paris.
Réiiexions.

Après avoir lu l’histoire des deux maladies que je
viens de rapporter, on se demandera, sans doute,
si je n’ai pas été dupe de quelque illusion. On
dira, peut-être, que j’ai pris au sérieux les espiè­
gleries de deux jeunes personnes qui s’amusoient à
intriguer leurs parens ou leurs voisins. On a déjà ra­
conté , à l’occasion de ces maladies , l’histoire d’un en-

( 22 )
fant de onze à douze ans , qui, pour ne pas aller
au college, simula des convulsions. Bientôt les accès
se rapprochèrent, et prirent un caractère si alar­
mant, que les parens se décidèrent à envoyer leur
fils dans la maison de santé de M. Esquirol. Les con­
vulsions devinrent si fortes et si rapprochées, que le
docteup craignoit déjà pour la vie du malade. Il
profite d’un moment de calme pour l’entretenir et
chercher à lui inspirer de la confiance. L’enfant dé­
barrassé des personnes qui l’avoient accompagné, et
croyant désormais avoir atteint son but, déclare au
docteur Esquirol que ses soins lui sont inutiles , qu’il
est parfaitement guéri, ou plutôt qu’il n’a jamais été
malade, et que les convulsions dont il l’a rendu té­
moin, n’étoient qu’une comédie jouée pour tromper
ses parens , éviter d’aller au collège où on vouloit
l’envoyer, et yenir à Paris.
Cet exemple en confirme mille autres , dans les­
quels des maladies de toute espèce, des convulsions
de tout genre ont été simulées pour exciter l'intérêt,
la commisération, ou remplir d’autres vues ■ mais on
connoissoit , ou on a coùnu depuis les causes cachées
de ces jeux plus ou moins ridicules.
Les malades soumises à mon observation étoient
jeunes , sans expérience ,^exemptes de besoins et de
passions, et n’avoient reçu dans leur famille, ni audehors, aucune impression qui pût entraîner leurs
facultés à de pareils désordres.

( 23 )
Auroient-elles pu, l’une pendant dix-huit jours J
et l’autre pendant plus de six semaines , fournir aux
scènes si variées que j’ai racontées, et que j’ai ra­
contées parce que je les avois bien vues , parce que
cent témoins les avoient vues comme moi (1). Ne se
seroient-elles pas démasquées un moment? La feinte
n’anroit - elle pas été aperçue alors, ou découverte
depuis ?
Ce n’étoit pas par imitation l’une de l’autre qu’elles
ont présenté toutes deux des phénomènes analogues.
Mademoiselle Caroline étoit encore à Paris pendant
que mademoiselle Ducl .... étoit malade. Aucune
d’elles n’avoit vu , ni entendu raconter rien de pa­
reil ; et on ne sauroit supposer que la seule influence
de leur imagination ait suffi pour concevoir, arranger,
exécuter une série si nombreuse et si variée d’actes
extraordinaires.
D’ailleurs, si on peut, par un effort inouï qu’un
intérêt puissant ou de fortes passions sont seuls ca(i) Parmi les nombreux témoignages que je pourrais in­
voquer, je ne citerai que M. . Maine de Biran , conseiller
d’état, dont le nom , également cher aux sciences philoso­
phiques et à la magistrature , doit me servir de garant.
Alors sous-préfet de Bergerac , il m’accompagnoit quelque­
fois dans les visites que je faisois aux jeunes malades ; et
il a vu, avec autant de surprise que d’intérêt, plusieurs des
faits que j’ai racontés.

(24)
pables Je produire et de soutenir; si on peut, dis-je,
simuler les différentes espèces de convulsions ; si on O
peut, â la rigueur, simuler le mutisme, la cécité, la
surdité, peut-on aussi, par un effort de la volonté ,
supporter la privation absolue de toute nourriture, la
suspension complète de toute fonction digestive, sans
qu’il survienne d’amaigrissement, ni même d’altéra­
tion dans la couleur et la fraîcheur du teint?
Les deux malades confiées à mes soins ont soutenu
plus ou moins long temps cette diète absolue , et
toutes deux ont présenté le phénomène d’une nutrition
apparente ou réelle , sans digestion , ou du moins sans
ingestion d’alimens liquides ni solides. L’une éprouvoit
une soif ardente lorsque son œsophage fermé refusoit
le passage de l’eau , et, après une abstinence bien lon­
gue, a senti une vive irritation de l’estomac, et un
désir de manger qui tenoit de la voracité. L’autre ,
après une abstinence plus longue, mais exempte de
soif et de faim, n’a été pressée ni de manger ni de
boire lorsqu’elle en a recouvré la faculté. Elle sem­
bloit déshabituée de cette importante fonction , et son
estomac a paru la reprendre sans douleur comme sans
plaisir.
De pareilles aberrations des facilités organiques,
de si grandes variations dans leur manière de s’exercer,
n’ont pu être déterminées par la volonté. Elles dé­
rogent, il est vrai , aux lois qui dirigent les fonc~

(25)

tions digestives et nutritives, mais elles n’en ont pas
moins existé.
Mademoiselle Caroline , chez qui la suspension des
facultés digestives a été plus longue et a paru plus
complète, qui a été plus long-temps muette , sourde
ou aveugle , n’a pas été agitée de ces fortes convulsions
qui chez mademoiselle Duel... ont présenté les formes
de l’hydrophobie, ensuite celles du tétanos et de la
catalepsie , et offert enfin la grande variété d’attitudes
et de mouvemens que j’ai décrite.
La première a montré des phénomènes plus extraor­
dinaires et plus contraires aux lois de notre éco­
nomie , tels que la faculté de lire et d’écrire durant
une cécité momentanée, l’annonce positive du jour de_
sa guérison, et cette guérison même arrivée d’une ma­
nière si prompte et si spontanée. La seconde a offert
plus de variétés dans les formes de son affection :
tout chez elle a été soumis à l’influence de la maladie,
principalement l’organe de la locomotion et celui de
la pensée. Les terreurs paniques, le délire maniaque,
ont attesté la part que ce dernier prenoit au désordre
commun.
La sensibilité a paru plus affectée chez l’une , la
motilité a été plus diversement, plus fortement excitée
chez l’autre.
On trouvera peut - être plus de rapports entre la

( 26)
douleur et le prurit que le contact d’un corps animé
produisoit chez mademoiselle Duel..., et le soulève­
ment rapide du ventre qui chez mademoiselle Caroline
étoit l’effet du même contact.
La terminaison des deux maladies a varié comme
l’intensité des symptômes. Subite, merveilleuse chez
mademoiselle Caroline, elle a été plus retardée , plus
lente, plus progressive chez mademoiselle Duel...
Maintenant si on me demande comment tous ces phé­
nomènes ont été produit'? quelle est la cause ou l’a­
gent de leur production ? je répondrai que je n’en sais
rien , que je garantis la vérité des faits sans nie char­
ger de les expliquer.
On me dira qu’ils sont impossibles ; je répondrai
avec M. le comte de la Place (1) « que nous sommes
» et leurs divers modes d’action, qu’il seroit peu phi» losophique de nier l’existence des phénomènes ,
» uniquement parce qu’ils sont inexplicables dans l’état
» actuel de nos connoissances. r>
J’ajouterai avec un illustre physiologiste (2) a que

(1) Théorie analytique du calcul des probabilités. f
(2) Recherches sur la sensibilité ; pur M. Desèze, recteur rte
l’Académie de Bordeaux, et frère du célèbre défenseur de
Louis XVI.

( 27 )
» la nature est un abîme dont l’homme mesure la sur» face, et dont Dieu seul sonde la profondeur, »
J’ajouterai encore que l’histoire des maladies ner­
veuses, et particulièrement celle de la catalepsie ,
offrent bien des faits analogues , et que si on n’en,
connoît pas un plus grand nombre , il faut peut-être
en accuser les préjugés, qui long-temps ont fait regar­
der ces maladies comme l’oeuvre du démon asu de la
sorcellerie , et chercher le remède dans les exorcismes
et même les supplices.
Lorsque les tribunaux s’étoient pour ainsi dire em­
parés de cette partie de notre art j lorsque les parlemens condamnoient au feu ceux qui , comme le dit
Sauvages, méritoient au plus d’être enfermés aux Pe­
tites-Maisons ; lorsque Urbain Grandier expioit de
sa tête le prétendu sortilège avec lequel il avoit rendu
convulsionnaires les religieuses de Loudun , les mé­
decins pouvoient-ils étudier ces sortes de maladies ,
en observer les phénomènes, et publier avec confiance
que tout extraordinaires qu’ils pouvoient paroître , ils
n’en étoient pas moins l’ouvrage de la nature.
Les mêmes dangers ne doivent plus être redoutés.
On peut étudier aujourd’hui tous les écarts auxquels
s’abandonne une nature capricieuse etbizarre, on peut
en publier les observations sans courir le risque de
rencontrer ces hommes dont parle Roger Bacon , qui

A

( 28 )
ne pénétrant point la cause des effets dont ils étoient
témoins , avoient recours au démon , persuadés qu’il
n’y avoit que la magie ou quelque puissance surnatu­
relle quifût en état de les produire (i). Aussi'les ob­
servations analogues à celles que je publie se sont elles
multipliées depuis quelque temps. Pendant que je recuillois celles qu’on vient de lire , M. Lamothe, l’un
des praticiens les plus recommandables de Bordeaux ,
soignoit .une jeune malade , qui, à l’instar de made­
moiselle Duel... , traversoit en courant, et les yeux
» fermés, toutes les chambres de la maison, passant
» toutes les portes sans jamais se heurter, comme si
» elle avoit eu les yeux ouverts. Elle se rouloit aussi
» sur le plancher et faisoit des cabrioles.
» Elle écrivoit des lettres comme mademoiselle Ca» roline , sans y voir. Lorsqu’elle ne pouvoit parler
» elle se faisoit entendre par écrit. Il lui arriva plu» sieurs fois, dans les derniers temps de sa maladie,
» de dire : J’aurai une attaque teljour, à telle heure ;
» et ses prédictions se sont constamment vérifiées. »
Le Bulletin de la Société des Sciences médicales
d’Orléans contient un rapport fait à cette Société par
M. Latour fils , sur une maladie nerveuse très singu­
lière , soignée par son père , et pour laquelle avoient
été consultés MM. Pinel et Moreau de la Sarthe. Je
(i) De secrctis artis et operibus nature.

( 29 )
vais extraire de cet intéressant rapport les faits qui ont
le plus d’analogie avec ceux que j’observois à Ber­
gerac à peu près à la même époque.
« La maladie de mademoiselle Adélaïde Les..... dé» buta (comme celle de mademoiselle Ducl...) par
» une tympanite. Elle fut long temps après atteinte de
» convulsions d’un caractère tout particulier. Elle se
» rouloit sur elle-même comme un cylindre, elle en» laçoit et tordoit ses membres , imitoit le cri de plu» sieurs animaux, chercboit à lacérer tout ce qui l’en» vironnoit , montoit avec agilité même aux plus
» grandes hauteurs , récitoit différens passages de
» poésie qu’elle n’avoit jamais confiés à sa mémoire ,
» et ne conservoit aucune idée de ce qu’elie avoit fait
» quand l’accès étoit terminé.
» A une époque dela maladie , la surdité, l’aphonie,
» la cécité assaillirent la malade, tantôt simultané» ment, tantôt séparément.
» On l’a vue dans ces instans malheureux où les
s» accès se manifesloient, se courber avec, force et ra» pidité de manière à faire toucher en avant son front
» avec ses pieds , et tout à coup se renverser en ar» rière , et toucher de même avec son front ses talons
» et ses genoux. D’autres fois cette infortunée ma» lade sautoit et pirouettoit avec une telle rapidité sur
» elle-même, qu’elle ne cessoit ce mouvement extraor-.

'

( 3o )
» dinaire et convulsif, que pour tomber dans un état
» d’anéantissement proportionné à l’intensité des con» vulsions. On l’a vue aussi se jeter avec furie sur
» tous les obstacles qu’elle rencontroit, et s’élancer
» avec une incroyable agilité à des hauteurs do six à
» sept pieds.
» Un symptôme effrayant qui se manifesta à une
» autre époque , fut une espèce de resserrement de
« l’œsophage, qui réduisit pendant plusieurs jours la
» malade à ne vivre que de café au lait , qui lui—
» même finit par ne pouvoir plus passer, et força
» mademoiselle Les.... de rester deux jours et deux
» nuits sans prendre aucune espèce d’aliinens.
» Des accès de catalepsie , des attaques de para» lysie , dont la durée étoit ordinairement de sept
» jours, se succédèrent ensuite; parfois la malade,
» dans ces accès de manie , devenoit comme primiti« vement, sourde ÿ muette et aveugle , et toujours ,
» pendant l’espèce de sommeil de ces trois sens , le
» toucher acquéroit une sensibilité et une finesse si
» exquises , que l’application de la main sur la joue
» suffisoit seule à la malade pour lui faire connoitre
» les personnes qui lui étoient familières.
» A ces phénomènes succédèrent, en 1808, d’autres
» bien plus étranges, par exemple , le transport des
» facultés intellectuelles et des sens du goût, de

( 31 )
» l’ouïe, de la vue, de l’odorat au centre épigas» trique , que la malade consulloit pour savoir ce qui
» se passoit autour d’elle, ou dans des lieux voisins,
» même à distance. Elle acquit ensuite la conscience
» de son état de maladie, et la prescience de son état
» futur> des dangers qu\ lie courrait, et des nouvelles
» souffrances ou des symptômes alarmans qui dévoient
» survenir, des remèdes qu’il ,conviendroit d’y opposer , enfin de l’époque précise de sa guérison à
» la suite des bains de mer qu’elle s’étoit prescrits, et
» qui lui furent administrés avec succès. Ainsi se
» termina une maladie qui avoit duré plus de quatre
» ans. »
Le Moniteur qui rend compte de ce rapport, ajoute
qu’à aucune époque du traitement, il ne fut question
de procédés électriques ou magnétiques, quoique la
perspicacité et la prévoyance de la malade offrissent
plusieurs traits de ressemblance avec lès crises ôü ex­
tases des magnétisés dont M. de Puységur a fait
l’histoire, et avec les phénomènes de la cataleptique
de Lyon, dont le docteur Pétetin a eu le courage de
publier les détails (I).
On trouve, en effet, dans l’ouvrage de ce médecin
et dans ceux de MM. de Puységur et Deleuze, des
faits bien extraordinaires. M. Pétetin les explique âï(1) Foyq le Moniteur du 27 mars 1612;

-j*/

( 32 )
sèment avec le fluide électrique, et les disciples d®
Mesmer ne doutent pas que le fluide magnétique n’en
soit la cause.
Non licet .... tantas componere lites.

Disciple d'Hippocrate, je n’explique rien ; j’observe
les faits, je les raconte, et laisse à d’autres le soin d’en
chercher les causes et d’en déduire les conséquences.
Ainsi que M. Latour, je n’ai soumis les malades
confiées à mes soins, ni au magnétisme , ni à l’élec­
tricité. J’ignorois alors , j’ignore encore aujourd’hui
l’influence que le fluide magnétique peut exercer sur
notre machine; j’ignorois cet art merveilleux de faire
des somnambules, et, plus encore, celui de les dis­
poser à rendre des oracles. Ceux qui ont approché
les malades, partageoient mon ignorance et mon éloi­
gnement pour toute pratique qui n’a pas reçu la sanc­
tion du temps et de l’expérience.
Que ces jeunes personnes aient agi ou parlé sous
l’influence de quelque fluide ou agent secret , c’est
ce que je ne prétends nier ni affirmer ; mais cette
influence (si elle a existé) s’est bien certainement
développée naturellement, et n’a été provoquée que
par un état maladif et une modification quelconque de
l’organisme.
Voilà ce qu’il est important d’établir, parce que
des faits pareils bien constatés, réunis à d’autres faits

( 33 )
semblables ou analogues , peuvent jeter quelque jour
sur une partie encore obscure tie la physiologie. C’est
à cette science , si généralement cultivée aujourd’hui,
qu’il appartient de chercher ce que peuvent ces con­
centrations intérieures de l'action nerveuse , qui af­
faiblissent ou suspendent même le développement
extérieur de la sensibilité (i). C’est à elle à étu­
dier les bizarreries de cette sensibilité qui la rendent
une farce incalculable , une faculté libre , indépen­
dante , qui parcourt tous les organes , et quelque­
fois les abandonne sans qu’on puisse en assigner la
cause (2).
Ce ne sont pas seulement , dit M. Desèze,
des images nouvelles qui peuvent se former dans le
cerveau , lorsque son action est augmentée dans cer­
taines maladies ; ce sont encore des idées qui repré­
sentent les événemens futurs.
Arétée reconnoissoit cet accroissement de la sen­
sibilité dans le cerveau, lorsqu’il disoit : Fieri posse
ut quandoque phrenetici vera -vaticinentur.
Tel étoit, sans doute, l’état des deux jeunes filles
dont parle Sauvages, qui, habitant des maisons dif­
férentes, s’annonçoient, quatre jours à l’avance, les
paroxysmes de leur maladie.
(1) M. Moreau, de la Sarthe.

(2) M. Desèze, Recherches sur la sensibilité.
3

( 34)
Haller a cité l’exemple d’un homme qui, après
une maladie nerveuse , avoit acquis un accroissement
de sensibilité tel, que tous les organes de son corps ,
devenus auditifs , distinguoient comme l’oreille même
la force et le rapport des sons.
« Il est possible, dit le célèbre Dumas (1) , que,
» par un singulier concours de circonstances , certains
» organes deviennent capables d’exercer des pro» priétés , de remplir des fonctions qui leur étoient
» jusqu’alors étrangères-, et qui même appartenoient
» à d’autreç organes bien différens. Les parties de
» l’animal où ces dispositions et ces qualités s’intro» duisent sont évidemment changées et transformées ,
» quoique leur nouvel état ne coïncide point avec
» des changemens relatifs dans le système de leur or» ganisation.
» Si les faits rares et merveilleux, ajoute cet il» lustre professeur, ne m’inspiroient une grande dé» fiance , je pourvois alléguer ces transports extraor» dinaires de l’ouïe et de la vue, qui,abandonnant
« leur siège véritable , ont paru se placer à l’orifice
» de l’estomac; en sorte que les sons et les couleurs
» y excitoient les mêmes sensations que les oreilles et
» les yeux perçoivent naturellement. II y a cinq ans
(I) Aperçu philosophique sur la transformation des organes du
corps humain. Journal de médecine, tome XXV.

i

(35)
» qu’une jeune demoiselle , du département de l’Ar» dèche , venue à Montpellier pour consulter les mé» decins sur une affection hystérique accompagnée de
» catalepsie, donna l’exemple d’un phénomène aussi
» étrange. Elle éprouvoit, pendant toute la durée
» de ses attaques, une telle concentration de la sen» sibilité vers la région précordiale, que les organes
» des sens y étoient comme entièrement fixés. Elle
» rapportoit à l’estomac toutes les sensations de la
» vue , de l’ouïe , de l’odorat, qui ne se produisoient
» plus alors dans les organes accoutumés. Ce phéno» mène rare, observé chez une personne bien digne
» d’intéresser, fut un objet d’attention pour les rné» decins , et de curiosité pour le public.
» Je ne me dissimule pas que les faits de ce genre ,
» en opposition avec toutes les lois connues de lu na» ture, ne doivent point obtenir sans difficulté ni sans
» restriction l’assentiment des esprits sages qui crai» gnent d'être abusés. Mais si l’on multiplie les' obT
» servations à cet égard, si l’on constate avec scru» pule les moindres circonstances de chaque observa» tion , il faudra bien reconnoitre la possibilité d’un
» phénomène qui ne semble peut-être, aussi merveil» leux que faute d’avoir beaucoup de faits auxquels on
» puisse le comparer. »

_

. .

C’est pour ajouter des faits nouveaux à ceux qui
«ont déjà connus , que je me suis déterminé à publier

( 36 )
ceux que j’ai eu l’occasion d’observer. Les phénomènes
extraordinaires que j’ai rapportés sont-ils dus à ces
bizarreries de la sensibilité qui lui font parcourir et
abandonner avec facilité différens organes? Doit-on
en attribuer quelques-uns à l’influence d’un agent im­
perceptible , tel que les fluides électrique ou magné­
tique agissant spontanément et par le fait seul de la
maladie ?
Voilà des questions qui ne peuvent, je crois, être
résolues dans l’état actuel de nos connoissances. Les
faits de ce genre ne sont pas assez nombreux pour que
la physiologie puisse établir une doctrine digne de
l’état actuel des sciences physiques, et capable d’é­
clairer la théorie des affections nerveuses. Mais rien
ne doit être négligé dans le vaste champ de l’obser­
vation ; les faits épars se lient tôt ou tard, et de ce
faisceau naît la lumière qui éclaire les sciences. Réu­
nissons donc les matériaux qui peuvent servir à cons­
truire l’édifice que des mains habiles élèvent à la connoissance, de l’homme, et ne réjetons pas avec un
orgueilleux dédain tout ce qui ne paroît pas au pre­
mier coup d'œil en harmonie avec les matériaux déjà
rassemblés. Si l’on nous reproche trop de crédulité ,
répondons avec Charron; a que le vice contraire n’est
» souvent qu’une sotte et audacieuse ^témérité de con» damner et rejeter comme fausses toutes choses que
» l'on n’entend pas , et qui ne plaisent et ne revien-

i

(37)
» nent au goût. C’est le propre de ceux qui ont bonne
» opinion d’eux - mêmes , qui font les habiles et les
» entendus, spécialement hérétiques, sophistes, pé»
» dans : car se sentant avoir quelque pointe d'esprit ,
» et de voir un peu plus clair que le commun, ils se
» donnent loi et autorité de décider et résoudre toutes
jj choses. Ce vice est beaucoup plus grand et vilain
» que le premier; car c’est folie enragée de penser
» savoir jusques où va la possibilité, les ressorts et
» bornes de nature , la portée de la puissance et vo» lonté de Dieu, et vouloir ranger à soi et à sa sulfi» sance le vrai et le faux des choses, ce qui est requis
» pour ainsi , et avec telle fierté et assurance ré» soudre et définir d’icelles ; car voici leur jargon :
» cela est faux, impossible, absurde. Et combien y
» a - t - il de choses lesquelles pour un temps nous
» avons rejetées avec risées comme impossibles , que
» nous avons été contraints d’avouer après, et encore
» passer outre à d’autres plus étranges; et au rebours,
» combien d’autres nous ont été comme articles de
» foi, et puis vains mensonges (I). »
(t) Charron, Traité de la sagesse, Livre I.