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Médias
Fait partie de Le Breuil-Benoist et les collections de M. Le Comte de Reiset, ancien ministre plénipotentiaire
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-
LE
BREUIL-BENOIST
ET LES
Collections de M. le Comte de Reiset
ANCIEN MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE
Le Marquis
de
FAYOLLE
MEMBRE DE LA, SÜCILXK-KUA^APSEFD.WICHEOLOGIE
BiBLlOTHE
A
CAEN
HENRI DELESQUES, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
RUE
FROIDE,
1891
2
RT
4
PZ
Extrait des comptes-rendus du Congrès tenu à Èvreuxpar
la Société française d’Archéologie, en juillet 1889.
LE BREUIL-BENOIST
ET LES
Collections de M. le Comte de Reiset
1"
-O»
I
Quelques kilomètres après avoir quitté Anet, nos
voitures s’engageaient dans une allée ombreuse, ser
pentant au milieu de prairies et d’épais taillis, et s’arrê
taient bientôt devant l’ancien logis abbatial du BreuilBenoist, où les membres du Congrès d’Evreux recevaient
du comte et de la comtesse de Reiset le plus gracieux
accueil ; aucun de ceux qui en ont été l’objet n’en a
perdu le reconnaissant souvenir.
L’abbaye du Breuil-Benoist fut fondée, en 1137, par
Foulques, seigneur de Marcilly, et soumise à la règle
de saint Benoît, d’où lui vint son nom. Elle eut l’hon
neur d’être la tige de la célèbre abbaye de La Trappe et
plusieurs de ses vingt-cinq ou vingt-six abbés l’illustrè
rent par leurs vertus ou leurs talents. Parmi eux nous
distinguons saint Thibaut de Marly-Montmorency, l’ami
de saint Louis; Poncetde La Rivière, évêque d’Angers,
qui fut de l’Académie et prononça l’oraison funèbre
du Dauphin, fils de Louis XIV ; Denis Péguilhan de
Larboust, maître de l’oratoire du Roi et conseiller
d’État, dernier abbé du Breuil , mort en 1804.
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Notre intention n’est pas de refaire ici, après Rateau
et Pinet, dans la Géographie de l’Eure, et surtout après
Berger de Xivrey, membre de l’Institut, l’histoire de
l’antique abbaye, mais plutôt de dire quel cadre
M. de Reiset a donné à ses collections qui étaient le
but principal de notre visite au Breuil.
Les bâtiments de l’abbaye , à peu près ruinés pen
dant la période révolutionnaire, furent achetés en
1842, par M. le comte de Reiset qui, dès lors, s’attacha
à les restaurer et à leur rendre le caractère et la vie
qu’ils avaient perdus. Le goût des belles choses, d’ail
leurs, était héréditaire dans sa famille, et personnelle
ment nous ne saurions oublier les précieux enseigne
ments de son frère, Frédéric de Reiset, directeur des
Musées du Louvre, dont l’œil et le goût impeccables
unis à une profonde érudition ont fait longtemps un
juge presque sans appel dans toutes les questions
d’art.
Ce qui subsiste de l’ancienne abbaye se compose
aujourd’hui du logis abbatial, de l’église et des bâti
ments conventuels ; tout a été restauré, et il n’est pas
un coin qui n’ait été utilisé en vue de recevoir quelque
objet précieux ou intéressant au point de vue de l’art,
du document ou du souvenir ; car M. de Reiset
n’est pas un collectionneur ordinaire attaché à un seul
genre de curiosité, et ce n’est pas seulement pendant
les loisirs que lui laissaient les hautes charges dont il a
été revêtu, ou dans le repos que lui ont imposé les
événements, qu’il s’est livré à ses goûts; mais, comme il
nous le racontait lui-même avec une charmante bon
homie, encore tout enfant, il achetait son premier
bibelot, et depuis lors il ne s’est jamais arrêté. Aussi,
le nombre de tout ce qui est rassemblé au Breuil en
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meubles, boiseries, faïences, étoffes précieuses, vi
traux, émaux, tableaux, gravures, en un mot tout ce
qui offre un intérêt à un titre quelconque, est-il in
croyable; c’est dire que, malgré l’inépuisable bonne
grâce et la courtoisie avec laquelle M. le comte de
Reiset nous a fait les honneurs de ses collections, il est
impossible à des visiteurs d’un jour de pouvoir les
étudier, même superficiellement, et nous nous conten
terons, au passage d’une brève énumération, de signaler
les objets qui nous ont frappés davantage.
Le logis des anciens abbés, restauré dans un élégant
style de la fin du XVIe siècle, a été fort heureusement
aménagé en vue de recevoir les meubles précieux et
les vitrines, dont les bibelots ressortent sur le ton
foncé des boiseries et des poutrelles, tandis que les
soieries se marient aux ors et aux couleurs éclatantes
des plafonds et des vitrages. Une série de portraits de
papes, qui nous a paru dater du XVIIe siècle, et qui
provient d’un couvent de Rome, tapisse tout un côté
de la première salle, tandis qu’en face une grande
vitrine renferme les plus belles pièces de la collection
en verreries, faïences et porcelaines. Nous avons sur
tout noté de très beaux plats de Rouen et de Nevers.
— Au-dessus d’une des portes, de jolis amours, pro
venant, dit-on, du château d’Anet.—Le vestibule, dont
des vitrines remplies de faïences et de menus objets
meublent les parois, fait communiquer cette pièce avec
le billard, plus spécialement consacré aux soieries et
aux étoffes précieuses. Un meuble en contient de re
marquables spécimens, en particulier de superbes
broderies des XVIe et XVIIe siècles, -ayant appartenu
à des ornements d’église, et deux fragments de tapisse
ries du temps de Charles VII, objets de haute curiosité,
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intéressants par les costumes caractéristiques des per
sonnages et provenant du château de Louye. La che
minée en bois est fermée par une boiserie sur laquelle
se détachent en haut relief des amours d’un bon
travail.
Le salon qui vient ensuite a été reconstitué avec
goût dans le style de la Renaissance ; le plafond à
caissons, où se voient des salamandres, fait ressortir
un mobilier composé de belles pièces de différentes
époques. Citons surtout deux coffres de vieille laque,
l’un de Siam, l’autre de Coromandel, tout surchargés
■ de monstres bizarres. La cheminée en pierre a été
achetée dans les environs d’Orléans, elle est du temps
de François Ier, avec de beaux reliefs, mais ce qui lui
donne un grand prix, c’est un médaillon en bronze,
encastré dans le manteau en forme de tympan,
représentant François Ier dans la force de l’âge, de
grandeur naturelle, vu de profil et tourné vers la
droite. Le modelé, d’un grand caractère, quoiqu’un
peu brutal dans l’exécution, indique une recherche de
la vérité qui en fait un précieux portrait plutôt qu’une
œuvre agréable. Ce beau médaillon a figuré à l’Expo
sition des Alsaciens-Lorrains, il ne nous souvient pas
de l’attribution qui lui fut donnée alors, mais nous
croyons reconnaître dans le procédé la main de quel
qu’un de ces artistes milanais dont la renommée était
alors à son apogée et dont les plus habiles ne dédai
gnaient pas de marteler le fer des boucliers ou des
casques de parade. Dans tous les cas, ce médaillon a
dû être modelé du vivant du roi, et sans doute en
Italie, mais d’où qu’il vienne, il n’en est pas moins
d’un grand prix.
Un escalier de bois noirci, tel qu’on en voit encore
;
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dans quelques maisons normandes, largement éclairé
par une grande verrière, conduit au premier étage. Là
les appartements s’ouvrent sur une galerie dont le
plafond porte les armes de France pour rappeler le
séjour que le duc d’Aumale et le prince de Joinville ont
fait incognito au Breuil pendant la Commune. Dans
les embrasures des fenêtres, des vitrines contiennent
des émaux, des faïences, parmi lesquelles nous notons
une pièce hors pair : un superbe plat hispano-mau
resque, à godrons et à reflets métalliques, d’une rare
conservation. Tandis que nous examinons les tableaux
et les gravures qui tapissent les murs, M. le comte
de Reiset conduit l’une des dames, qui avaient bien
voulu se joindre aux excursionnistes du Congrès, de
vant un charmant clavecin , précieux souvenir de
l’infortunée Marie-Antoinette, et pendant quelques ins
tants, accompagnant sa belle voix sur ces touches
jaunies, Mme la générale W. de F. nous tient sous le
charme des simples mélodies que la reine affectionnait.
M. de Reiset est un admirateur passionné de MarieAntoinette, et les objets lui ayant appartenu ou rappe
lant son souvenir qu’il est parvenu à réunir forment
l’une des plus nombreuses et des plus complètes
collections connues. Cette étude particulière de la vie
intime de la Reine lui a permis de publier un superbe
ouvrage couronné par l’Académie Française : Le jour
nal de Madame Eloffe, illustré, en grande partie à
l’aide de sa collection, d’un grand nombre de docu
ments inédits, précieux pour l’histoire du costume et
pour celle de la famille royale. Cette Madame Eloffe,
lingère de la Reine et des dames de la Cour, tenait un
compte exact de tout ce qu’elle fournissait. Sous la
plume de M. de Reiset, ce répertoire d’une modiste est
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devenu le cadre de l’histoire au jour le jour de MarieAntoinette depuis 1787 jusqu’à l’échafaud. Tous les
événements, grands et petits, y sont relatés ainsi que
les noms de la plupart des hommes ou des femmes qui
y ont figuré. Ces pages émues, écrites avec une simpli
cité pleine de charme, sont inspirées par un culte
auquel on se sent heureux de s’associer, et il semble
en les lisant que l’auteur aurait dû vivre avec les der
niers amis des mauvais jours, le prince de Ligne, le
comte de Fersen, les Polignac.
Reprenant notre promenade, nous remarquons dans
une chambre voisine un cabinet italien en ébène in
crusté d’ivoire et deux belles commodes de l’époque
Louis XIV et de la Régence. Le vitrage de cette
chambre est fait de charmantes grisailles représentant
des femmes vêtues de péplums à la mode du XVIe
siècle, que l’on dit venir d’Anet,. Du reste, l’une des
curiosités du Rreuil, c’est le grand nombre de ces vi
traux civils des XVIe et XVIIe siècles qui donnent aux
fenêtres un aspect de gaîté tout particulier. Les plus
précieux sont incontestablement une série de Vitraux
suisses au coloris doré et transparent et au dessin dé
bordant de costumes étranges et de blasons compli
qués.
Au pied de l’escalier se trouve un meuble de sacristie
d’un bon travail. En face de la première pièce que
nous avons visitée, nous admirons dans un petit salon
un poêle allemand en grès vert d’un beau relief et
quelques jolis fauteuils Louis XIV, mais le panneau
principal de la porte attire surtout notre attention.
C’est une peinture représentant une religieuse qui re
garde à travers un vitrail; au-dessous, cette inscription
satyrique :
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Je vois de mes deux yeux, au travers de ce verre,
Plus de fous mille fois que de sages sur terre.
La salle à manger qui suit ce salon est toute tapissée
de faïences ; une élégante collation y attendait les
membres du Congrès, et Mme la comtesse de Reiset,
aidée de ses fils, en fit les honneurs de la façon la plus
aimable. Avant de nous lever de table, M. le comte de
Marsy a remercié, en quelques mots pleins d’à-propos,
nos hôtes de leur si gracieux accueil.
A une faible distance s’élève l’église abbatiale, beau
monument des XIIe et XIIIe siècles, rendu au culte par
M. de Reiset, qui en a restauré une partie et l’a trans
formée en une sorte de musée religieux. Dans l’état
actuel, l’abbatiale du Rreuil se compose d’une nèf de
belles proportions, voûtée à nervures et accompagnée
de bas-côtés. Les arcatures qui séparent la nef des bascotés sont portées par des piliers composés de colon
nettes octogones et non pas cylindriques, contraire
ment à la mode cistercienne qui n’admettait guère que
les piliers fussent cantonnés de colonnes. Cependant le
Rreuil, qui dépendait des Vaux-de-Cernay, suivait la
règle de Citeaux. M. Palustre a, du reste, fait observer
que l’on rencontre des piliers formés de la même façon
à la cathédrale de Chartres et à l’étage supérieur de la
cathédrale d’Evreux. Un mur formant chevet droit
ferme aujourd’hui la nef à la hauteur des transepts qui
ont été démolis, mais dont on retrouve des traces à
l’extérieur ; le chœur existe encore à l’état de ruine, les
murs, les colonnes et les chapiteaux disparaissent
sous la verdure et servent de supports à toute une
collection de sculptures et de statuettes, étrangères à
l’édifice. Le pourtour du chœur est bien conservé, et.
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suivant la mode cistercienne, les chapelles sont ter
minées par un mur droit. La construction du chœur
paraît dater du XIIe siècle, tandis que la nef serait
du XIIIe. Saint Louis, dit-on, vint y prier Dieu de
faire cesser la stérilité de la reine Marguerite, et les
souvenirs y abondent. A gauche de l’autel, on voit un
grand reliquaire doré qui aurait été offert à Hurault
de Cheverny, abbé du Breuil, par Henri II et Diane de
Poitiers, pour conserver une relique de saint Eutrope.
Ce reliquaire porte en effet le chiffre bien connu des
derniers Valois qui, par une singulière particularité,
se trouve être le même que celui de Hurault de Che
verny. L’origine de la relique de saint Eutrope est
assez intéressante pour être rapportée ici. — Guillaume
de Marcilly, fils de Foulques, fondateur de l’abbaye,
fut fait prisonnier par les Sarrazins pendant la croi
sade. Ceux-ci l’enfermèrent dans un coffre étroit d’où
le captif adressait au Ciel force prières pour en sortir,
promettant même s’il revoyait jamais le Breuil d’y
construire une belle église. Or, une nuit, Guillaume
sentit son coffre soulevé par une force merveilleuse et
se trouva déposé au milieu de l’église de Saint-Eutrope,
à Saintes. Guillaume construisit, comme il l’avait pro
mis, l’église du Breuil, où il fut enseveli, et où l’on voit
encore les restes de son tombeau. Le coffre avait été
précieusement conservé à Saintes par les religieux de
Saint-Eutrope. Longtemps après, les moines du Breuil
s’avisèrent de réclamer pour eux-mêmes ce précieux
souvenir de leur fondateur; naturellement ceux de
Saintes s’y refusèrent, d’où un procès qui dura cent
ans. Il fallut pour le terminer l’intervention du pape,
qui décida que le coffre resterait à Saintes, où il
s’était arrêté, mais qu’en compensation les religieux
— Il
enverraient au Breuil un morceau du bras de
saint Eutrope. — L’église du Breuil contient une
foule d’objets curieux, meubles, sculptures, objets
du culte, etc. L’autel, accosté de quatre colonnes
en spirale , est, surmonté de beaux anges en bois
sculpté. Dans le bas-côté de droite, on voit plu
sieurs de ces bas-reliefs italiens en albâtre, dont la
banalité et la mauvaise facture ont rempli au XVIe
siècle bien des rétables normands ; pourtant l’un d’eux
représentant le martyre de saint Érasme sort des su
jets accoutumés et de leur médiocrité. Aux murs de la
nef sont appendues deux grandes tapisseries sur gros
canevas, semis de fleurs, roses et volubilis, sur fond
noir. Toutes deux ont été brodées par la reine MarieAntoinette et par Mme Élisabeth pendant leur captivité
au Temple ; l’historique de ces précieuses reliques a été
fait par M. de Reiset dans son journal de Mme Eloffe et
nous y renvoyons le lecteur. Un escalier tournant dans
une tourelle à l’un des angles de la façade permet de
monter sur les bas-côtés et sur les voûtes de la nef, où
une immense salle a été aménagée sous les combles.
Dans cette salle, des vitrines contiennent une foule
d’objets curieux, surtout des soieries et des ornements
d’église, chasubles en tapisserie, chapes, etc. Les longs
couloirs qui forment les combles des bas-côtés servent
de dépendances à ce musée et regorgent d’autres
objets : boiseries, fragments de meubles, ferronnerie,
etc.
Entre l’église et un curieux logis du XVe ou du XVI
siècle, reste des bâtiments conventuels, se trouve une
cour pittoresque, qui sans doute occupe l’emplacement
des anciens cloîtres de l’abbaye. Les murs de cette
cour servent de supports à de nombreuses plaques de
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cheminée en fonte ouvragée de toutes les époques ; les
plus belles sont de Louis XIV et de Louis XV, mais
l’une d’elles, qui paraît remonter à la seconde moitié
du XVe siècle, est aussi rare qu’intéressante. L’habita
tion des moines, dont nous venons de parler, a été
restaurée et rendue habitable; là aussi on rencontre
partout des choses intéressantes ; notons dans une
grande pièce un plafond lambrissé et une cheminée cu
rieusement formée de poutres qui proviennent d’une
maison de bois à Dreux, où elles servaient de corbeaux.
Des monstres bizarres à l’aspect étrange, des dragons
Scandinaves semblent vomir de leur gueule la partie
équarrie des solives.
Nous arrêterons là cette revue du Breuil et de ses
collections; elle est forcément vague et incomplète,
peut-être aura-t-elle la bonne fortune de raviver les
souvenirs de ceux de nos collègues qui ont pris part à
cette charmante excursion; ce serait notre seul but si
nous n’avions aussi celui de renouveler à nos aimables
hôtes nos remerciements pour leur gracieuse hospitalité.
B: LL1O.ÏHEQUE
• - L ■ IL LE
DE. RELiGUEUX
Caen, lmp. Henri Delesques, rue Froide, 2 et 4.
