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Médias

Fait partie de Comte Alexandre de Lestrade de Conti, sous-lieutenant

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Conte Alexandre de LESTRADE de CONTI
SOUS-LIEUTENANT

PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE CASSARD FRERES
3, Rue Denfert-Rochereau, près de, la Cathédrale
19 15

Comte Alexandre de L ES T RADE de CONTI,
Mort av Champ D'Honneur, le 30 Sepiehbhe 1014,
A

L'AGE

DE

2 8

ANS.

Il est tombé clans l’accomplissement de son devoir
en Chrétien et en Français.

C’est du dernier soupir de nos héros qu’est fait le
souffle immortel de la Patrie.
(Déroulède.)

Mort au CHAMP D’HONNEUR

Alexandre de LESTRADE

S’il est quelqu’un, parmi toutes les nobles
victimes de cette horrible guerre, à qui nous
tenions à faire le salut de notre humble plume,
c’est bien Alexandre de Lestrade. Nous y tenons
à cause de lui et du souvenir singulier qu’il a
laissé au milieu de nous, à cause du nom qui fut
le sien et auquel on peut dire qu’est hautement
redevable tout le clergé périgourdin comme la
religion catholique elle-même, et à cause des
circonstances particulièrement cruelles dans les­
quelles nous avons l’immense douleur de le voir
disparaître.
-V/ 131 H

Pz SI3J0

L’aîné d’une nombreuse et ravissante famille,
né le 6 novembre 1886, dans cette pittoresque
relique qu’est le vieux château Barrière, Alexandre
de Lestrade de Conti tombe donc, avant la tren­
tième année, au champ d’honneur. Il ne fit au
collège Saint-Joseph que ses toutes dernières
études. On y a pourtant gardé mémoire de lui,
très fidèle et bonne et douce mémoire. On se
rappelle sa belle intelligence, son esprit fin et
délié, sérieux aussi, ses manières avenantes, toute
cette allure gracieuse et cette native distinction.
On se rappelle surtout ces dehors tout à fait
agréables et charmants, cette nature si affec­
tueuse et éminemment sympathique. Quiconque
l’apercevait, l’aimait. On était prévenu par tout
cet extérieur si engageant. On s’attachait ensuite,
et vite, parce que la face n’était point menteuse
et qu’on ne tardait guère à découvrir dans son
âme des qualités foncières, qualités aussi fortes
qu’aimables, qualités personnelles en même temps
que qualités de race. Ceux qui ont eu à faire
appel, ne serait-ce qu’une fois, au dévouement
infatigable de M. le comte de Lestrade, l’éloquent
avocat de tous les intérêts religieux dans notre
pays, comprennent ce que nous voulons dire :
pour nous, nous en parlerions savamment et de

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l’abondance du cœur. Son fils avait chez nous
beaucoup d’amis ; il avait pour amis tous ceux
qui, l’ayant approché, l’avaient aisément connu
et tout de suite apprécié. La nouvelle de sa mort
y a produit la plus profonde et la plus doulou­
reuse impression.
Il était fait, cependant, pour aimer la vie et
pour y cueillir des fleurs. Il était fait pour plaire
et organisé pour réussir. Il avait la vocation du
succès. Tout jeune, son droit terminé, inscrit en
passant au barreau de Périgueux, où ses débuts
furent l’objet de la plus flatteuse attention et des
attentions les plus délicates, néanmoins se
sentant des ailes et répugnant à marquer peutêtre trop longtemps le pas, il entra à la Banque
française d’Egypte. Il s’y fit, du premier bond,
une situation de choix. Le directeur eut tôt fait
de deviner cette opulence de ressources et
l’attacha à sa personne et aux missions de con­
fiance et de premier ordre. Résidant habituelle­
ment au Caire, venant souvent en France, c’est
dans un de ses voyages qu’il rencontra celle qui
devait être l’heureuse et sitôt l’infortunée com­
pagne de sa vie, la fille du général Coanda,
actuellement chef de l’artillerie de l’armée rou­
maine. Le Ier mars 1914, il contractait, à Bucarest,

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cette brillante union — une union étrangère, qui
peut s’avouer, celle-là — que bénissait notre émi­
nent compatriote, Monseigneur l’Evêque de Mon­
tauban. Tout, dans l’existence, lui souriait. Hélas !
comme les poètes ne représentent point un jeune
homme qui va périr sans lui donner des grâces
touchantes, la vie qu’on eût dit qui le comblait,
lui tendait un piège : elle allait le trahir ; la mort
était là.
A la déclaration de la guerre, il voulut quitter
le Caire et partir sans délai. Il pouvait, en con­
formité avec les règlements, et en excipant d’une
grave et récente intervention chirurgicale, n’être
que d’un second paquebot : à la suite de démar­
ches instantes et empressées, il prit le premier
bateau en partance. Arrivé avec sa jeune femme
dans sa famille le 23 août, il put y célébrer le
premier demi-anniversaire de son mariage :
c’était une couronne pour sa tombe. De nouveau,
il lui eût été facile de retarder son départ vers la
fatidique et périlleuse aventure. Mais, comme
tous les héros, comme Jeanne d’Arc, il ne « durait »
pas en place, tandis qu’il savait que ceux de
son âge couraient à la frontière. Il ne voulut
point de faveur, point d’autre faveur que celle du
devoir et du danger. Il s’arracha, dès le 4 septem-

bre, à son castel enchanté de Vésone, non toutefois
sans être revenu, à plusieurs reprises, visiter son
cher Collège, en compagnie d’un de ses cama­
rades, ce gentil Dereix de Laplane, tous deux
superbes et vraiment à peindre dans leur tout
neuf et étincelant uniforme de sous-lieutenant.
Tous deux étaient à la veille de subir la même
triste et glorieuse fortune de mourir pour la
patrie.
Alexandre de Lestrade, parvenu sur le front, y
arrivait juste, semblait-il, pour y ramasser les frais
lauriers de la victoire de la Marne. Il y arrivait,
plutôt, pour s’engager, à la suite d’un ordre que,
soldat discipliné, il accomplissait sans le discuter,
dans une de ces actions malheureuses et de ces
fatales rencontres, qui attendent parfois les lende­
mains du plus magnifique triomphe. A peine le
temps, là, comme partout, de se faire aimer
de tous, chefs et soldats. — « Tenez, je vois
que vous souffrez, prenez-moi çà, c’est ce qu’il
vous faut dans votre cas, je le sais par expérience.
— Mais, mon lieutenant, ce sont vos remèdes, et
vous pouvez en avoir besoin demain. — C’est
possible, mais c’est vous qui êtes malade aujour­
d’hui et qu’il faut guérir. » Le soldat, traité avec
cette simple et fraternelle bonté, que le sort de la

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guerre a ramené à Périgueux, racontait, un de ces
jours, le fait en pleurant à la famille de Lestrade.
En effet, il n’aurait plus besoin de remèdes, le
généreux officier. Quelques heures après ce trait
délicieux, le 30 septembre au matin, dans une
charge violente, où il entraînait sa compagnie, à
Auberive-sur-Suippes, dans la Marne, le souslieutenant de Lestrade était emporté, autant vaut
dire, coupé en deux par un éclat d’obus de gros
calibre. La mort avait été instantanée... En Egypte,
son beau-père, qui déjà le chérissait comme son
enfant, lui avait fait cette recommandation de
l’expérience mûre et de la prudence éclairée :
« Faites votre devoir, mon ami, tout votre devoir;
soyez vaillant, mais soyez sage. Si je vous le dis,
c’est moins en père qu’en soldat : telles sont les
hautes exigences d’une discipline intelligente. »
Avant tout, il avait été vaillant, bon et vaillant.
En volant au feu et en serrant la main de son
sergent, après avoir sans doute aperçu dans
une vision rapide tout son bonheur immolé,
il avait prononcé ces nobles paroles, son testa­
ment, testament d’honneur incomparable : « Nous
allons à la mort ; mais c’est notre devoir, et,
quand le devoir parle, on n’hésite pas ! » Parti
d’ici, après avoir reçu avec une piété fervente les

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sacrements, entouré de tous les siens, il était
mort en bon chrétien et en bon français.
La nouvelle déchirante de cette mort fut bien­
tôt portée dans notre ville, mais avec toute une
série de telles contradictions, qu’on ne désespé­
rait pas de la voir quelque jour démentie. Une
enquête minutieuse fut faite par les soins de
l’autorité roumaine : on acquit la pénible certi­
tude que le valeureux soldat n’était point prison­
nier en Allemagne. Mais, ne le serait-il pas dans
les régions occupées par l’ennemi sans qu’il pût,
de là, ainsi qu’on l’assurait, annoncer sa pré­
sence? Faible et suprême rayon d’espoir! On
vécut ainsi pendant six mois, en gravissant
un dur calvaire, dans de mortelles angoisses.
Mme Alexandre de Lestrade et la générale Coanda
avaient enfin, par l’entremise du gouvernement
autrichien, et après des péripéties inouies, rega­
gné la Roumanie. Tout d’un coup, on apprenait
toute la navrante vérité. Un camarade de collège,
tendrement affectionné, M. Aubin de Jaurias, tra­
versant naguère un de ces coins de champ de
bataille qui échappent, par la force des choses,
aux soins diligents et dévoués des brancardiers,
avait cru reconnaître, sous la vareuse de l’offi­
cier, la vague forme de son ami. C’était bien lui :

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si sa montre et quelques bijoux avaient été pillés,
du moins des médailles à son nom, sa plaque
d’identité, et même, émouvant détail, une lettre
à sa femme, écrite dans les moments qui précé­
dèrent son trépas, et respectée par les intempé­
ries de l’hiver dans le portefeuille qui la conte­
nait, ne laissaient aucun doute. On recueillit ces
déplorables restes, on les ensevelit pieusement et
on les déposa à l’ombre de la croix. C’était le
20 mars. Un peu plus tard, une des tranchées
construites face à l’ennemi, non loin du lieu
de sa sépulture, recevait, par ordre du chef de
bataillon, le nom d’Alexandre de Lestrade de
Conti.
Tel est l’authentique et véridique récit de cette
jeune gloire et de cette fin poignante. Rien n’a
manqué pour leur faire un attendrissement infini.
Nous ne sommes pas étonné de ce propos du
frère puiné d’Alexandre de Lestrade, mobilisé
d’ailleurs lui aussi : « Ce n’était pas à lui d’y
aller et d’y rester! » Une exquise pitié monte tout
le long de la grande route si rapidement parcou­
rue : Périgueux, Bucarest, Le Caire, Auberive.
Quel couplet, vraiment, où voisinent, coude à
coude, dans un imbroglio tragique, la tristesse
et la joie, le sourire et les larmes, la vie et la

II
mort ! Le poète a raison : sunt lacrymæ rerum, il y
a des larmes dans les choses, il y a des choses
qui pleurent ! Mais, quand elles sont chrétiennes,
le voile du deuil se soulève discrètement, et le
ciel les éclaire d’une fière et immortelle espé­
rance !

A. MATHET.

Saint-Joseph, le 1er mai 1915.

DE Pi; HlHUr 1» A

PÉRIGUEUX. — IMPRIMERIE CASSARD FRÈRES.