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Fait partie de Quelques notes sur l'inscription de Marullius de l'époque gallo-romaine : admise récemment au musée archéologique de Périgueux

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L’INSCRIPTION DE MARULLIUS

Du même AuteuP :

Les Fouilles de Vésone ; Découverte d’Antiquités romaines à
Périgueux en 1837. — Brochure in-8°. — 1837.

Relation d’une visite du Congrès Archéologique de France à
Chancelade, Châtcau-l’Évêque, Brantôme et Bourdeilles. —
Br. in-8». — 1838.
itinéraire de Périgueux à Coutras en chemin de fer. — Br.
in-18. — 1857.
Une Excursion à Brive. — Br. in-8°. — 1860.

Relation du premier voyage effectué sur la ligne de chemin de
fer de Périgueux à Brive. — Br. in-8». — 1860.

Description pittoresque, historique et géologique du chemin
de fer de Limoges à Périgueux. — Br. in-8". — 1861.
Embellissements de Périgueux ; Observations sur les projets
d’amélioration de la voirie urbaine de Périgueux soumis à

l’enquête. — Br. in-8°. — 1858.
Nouvelles Observations à l’appui du projet de création d’un
boulevard à Périgueux. — Br. in-8°. — 1858.
Note relative à l’avenue de la gare de Périgueux. — Br. in-8».

— 1860.
Une Excursion au centre de la Double (la Sologne du Périgord).
— Br. in-8". — 1868.

Réponse à un adversaire de la Société pour le développement
e l’instruction-primaire. — Br. in-8°. — 1869.

QUELQUES NOTES
SUR

L’INSCRIPTION DE MARULLIUS.
DE L ÉPOQUE GALLO ROMAINE

Admise récemment au Musée archéologique de Périgueux

M. EUGENE MASSOUBRE
Chevalier de la Légion-d’Honneur, Officier d’Académie
Rédacteur en Chef de l’Écho de la Dordogne, Membre de la Société
Française d’Archéologie pour la Conservation des Monuments
Historiques , Membre de la Société d’Agriculture,
Sciences et Arts de la Dordogne, Membre du
Comité Central de la Société pour le Déve­
loppement de l’Instruction primaire.
Membre libre de la Société de
Montpellier pour l’Étude
des Langues Romanes.

PZ 1589

' BIBLiOTHEQUE '
DE LA ViLLE
DE PÉRIGUEUX

PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE DUPONT ET C*, RUE TAII.LEIER
1869

?-Z >1589

^Qoo2ff/U4l-

QUELQUES NOTES
SUR

L’INSCRIPTION DE MARULLIUS
de l’époque gallo-romaine

Admise récemment au Musée archéologique de Périgueux.

Le Musée archéologique de Périgueux est
un des plus remarquables de la province par
sa collection relativement considérable d’ins­
criptions gallo-romaines. Le visiteur se corn ■
plaît au milieu de ces richesses épigraphiques
qui, projetant la lumière sur une civilisation
disparue, font reluire à ses yeux le passé de
notre antique cité.
Inscriptions en l’honneur de la déesse tu­
télaire, inscriptions à la divinité topique,
inscriptions votives, inscriptions commémo­
ratives, inscriptions sépulcrales, borne mi­
liaire, etc., tout est là, rangé avec méthode
sur des gradins disposés en amphithéâtre
fBÎ3LïO'!Ht.OUL
I CE LA 'U'-L
DE PÉR1SULUA-

— 8 —

d’un siècle, à Périgueux; pierre longtemps
délaissée, presque oubliée, et recueillie enfin
après une série de vicissitudes qui méritent
d’être racontées.

En entrant dans la salle épigraphique, on
aperçoit, au milieu de la collection romaine,
et à la place d’honneur, une pierre oblongue, de grande dimension, brisée dans le
milieu, percée de deux trous, et mesurant
2 mètres de largeur sur 66 centimètres de
hauteur. Elle appelle l’attention par ses pro­
portions d’abord, ensuite par la belle inscrip­
tion qu’on y voit peinte en lettres rouges sur
les traces de caractères autrefois apparents,
aujourd’hui complètement effacés. En voici
le contenu :
L. MARVLLIVS L. MARVLLI_ARABl
FILIVS QVIR. ÆTERNVS 1IVIR
AQVAS EARVMQVE DVCTVM
D.
S.
D.

Ce monument fut trouvé en l’année 1754,
à Périgueux, dans les travaux de construction
du séminaire diocésain, devenu depuis la

— 9 —

caserne de la Cité. L’inscription était alors
intacte. Elle fut copiée exactement par l’évê­
que de Périgueux, Mgr Macheco de Prémcaux.
L’abbé Lebeuf la donna dans les Mémoires de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
en 1761. « Les lettres, disait-il, sont du plus
» beau caractère romain, et probablement
» du temps des Antonins. La première lettre
» a quarante lignes de hauteur, et toutes les
» autres trente-cinq (1). »
En 1790, l’inscription était encore d’une
conservation parfaite. Malheureusement, elle
ne put traverser sans dommage la tourmente
révolutionnaire. Les hommes de cette époque
crurent voir en elle un emblème de la féoda­
lité; les caractères furent impitoyablement
martelés par un ouvrier qui s’acquitta avec
conscience de sa triste besogne et détruisit
en quelques instants ce que le temps avait
respecté pendant seize siècles !

Cependant la pierre mutilée existait tou-

(1) Mémoires de l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres, tome xxvII, page 171.
1*

— 10 —

jours. Quelques années plus tard, M. le comte
Wlgrin de Taillefer, dont le nom éveille sans
cesse des sentiments de reconnaissance dans
le cœur de tous ceux qui s’intéressent à la
conservation de nos antiquités périgourdi­
nes, recueillit ce noble débris, et lui donna
place au milieu d’une sorte de muséum qu’il
avait improvisé sous l’un des vomitoires de
l’amphithéâtre.
Dans la pensée de M. Wlgrin de Taillefer,
la pierre de Marullius et les objets qui l’en­
touraient devaient rester là, sous la sauve­
garde de l’art romain, jusqu’à la création d’un
Musée départemental qu’il appelait de tous
ses vœux.

Le Musée départemental fut créé, mais en
1836 seulement, trois ans après la mort de
l’illustre antiquaire. La plupart des richesses
rassemblées par lui dans l’amphithéâtre y
furent transportées; mais, parla plus étrange
des fatalités, la pierre de Marullius, devenue
méconnaissable sans doute, fut délaissée,
traitée en paria. Elle demeura là, confondue
avec des matériaux de démolition qu’on y

— 11 —
amenait du voisinage et exposée à tous les
hasards de la destruction. Il serait permis
de croire qu’on avait fini par ignorer son
existence même, car les divers auteurs qui
ont écrit sur les antiquités du Périgord, de­
puis la mort de M. Wlgrin de Taillefer et de
M. Jouannet, se bornent à reproduire l’ins­
cription de Marullius d’après le témoignage
de l’abbé Lebeuf, et n’indiquent pas l’endroit
où se trouvait la pierre. A l’appui de cette
supposition, on pourrait invoquer un docu­
ment officiel que nous avons sous les yeux :
c’est l'Inventaire des objets contenus dans
le Musée de Périgueux, dressé, le 6 août
1850, sur l’invitation du préfet, par M. de
Mourcin, alors directeur du Musée départenental. Voici ce qu’on y lit : « Le Muséecon» tient une vingtaine d’inscriptions ou frag» ments d'inscriptions. Les autres sont
» restées dans la grotte de l’amphithéâtre, où
» chacun peut les détériorer à volonté. » Il
n’est pas fait autrement mention de la pierre
de Marullius. On doit admettre que M. de
Mourcin la supposait absente, car il n’eût pas
voulu laisser plus longtemps exposé à la des-

— 12 —

truction un monument de cette importance
historique.
En 1857, — année mémorable par les
découvertes considérables d’antiquités ro­
maines qui furent faites à Périgueux dans les
vastes tranchées d’un chemin de fer en cons­
truction et d’un canal projeté de navigation,
— j’eus la bonne fortune d’exhumer de son
tombeau la pierre de Marullius. Elle était
dans un triste état; ses deux morceaux étaient
épars et comme perdus sous des tas de moel­
lons que les ouvriers mettaient en dépôt dans
le vomitoire pour être employés à des cons­
tructions ultérieures. C’est par un miracle
de la Providence qu’elle n’est pas allée se
perdre pour toujours dans quelque mur de
clôture. Je m’empressai de signaler cette
situation par l’insertion d’une note dans les
Annales de la Société d'agriculture, sciences
et arts de la Dordogne, livraison de mai
1857, tome xvIII, et je reproduisis la même
mention dans la brochure que je publiai alors
sous le titre : Les Fouilles de Vésone. Ma
note était ainsi conçue :

— 13 —

« La pierre de Marullius, si importante
» pour l’histoire de Périgueux, puisqu’elle
» établit l’ancienneté du municipe de Vésone,
» existe encore. Elle est presque abandonnée
» sous l’un des vomitoires de notre amphi» théâtre, parmi des moellons, exposée aux
» intempéries et aux atteintes des personnes
» ignorantes ou mal intentionnées. Sa place
» serait au Musée, où elle devrait figurer
» comme un de nos plus glorieux monu» ments (1). »
Cet appel re pouvait manquer d’être en­
tendu; mais les circonstances ne permirent
pas, sans doute, de donner immédiatement
à la pierre de Marullius la place qu’on lui
réservait au Musée ; on se borna à prendre
des mesures de préservation contre toute
nouvelle atteinte des hommes ou du tenif s.

(1) Les Fouilles de Vésone ; Decouverte d'An­
tiquités romaines à Périgueux en 1857, par
M. Eugène Massoubre, rédacteur en chef de I'Echo de Vésone. - Brochure in-8°. — Imprimerie
Dupont et Ce. - Page 16.
j**

— 14 —

Une année plus tard, en 1858, le Congrès
archéologique de France, mis en éveil par la
découverte de nos antiquités romaines, vint
tenir sa 25e session à Périgueux. Il consacra
une visite à la pierre de Marullius, ayant à
sa tête M. de Caumont. Voici la mention qui
fut faite dans le proces-verbal de la séance
publique du 30 mai 1858 :

« Il nous reste de ce précieux monument
« d'abord le texte exact de l’inscription, re» levé par des hommes sûrs, puis la pierre
» même sur laquelle les lettres étaient gra» vées. M. Galy l’enlèvera du grand vomi» toire des arènes où elle court des dangers,
» en réunira les deux pièces et lui donnera
» asile au Musée, non sans avoir rétabli, à
» l’aide de lettres peintes ou collées, l’ins» cription de Marullius (1). »

Le vœu du Congrès archéologique de
France n’a pu être exaucé que onze ans plus

(l) Congrès archéologique de France, xxve
session, page 34 (séances générales tenues à Pé­
rigueux en 1858).

— 15 —

tard, en 1869. La pierre de Marullius, si
longtemps proscrite, si souvent maltraitée,
est enfin au Musée départemental, où elle
vient de recevoir une hospitalité grandiose.
Désormais, la conservation de ce précieux
monument est assurée !
Maintenant que la pierre de Marullius est
arrivée au terme de ses vicissitudes et qu’elle
a pris place parmi les monuments historiques
de notre Musée, il nous reste à parler de
l’inscription elle-même et de l’intérêt quelle
offre au point de vue de l’histoire du Péri­
gord.

Cette inscription doit être lue ainsi : Lucius
Marullius, Lucii Marulli A.rabi filins, Qui­
rina, Æternus, duumvir, aquas earumque
ductum, de suo dedit.

Ce qui nous apprend qu’un duumvir de
Vésone, nommé Lucius Marullius Æternus,
de la tribu Quirina, fils de Lucius Marullus
Arabus, dota la ville, à ses frais, de fontaines
publiques et de leur aqueduc. La pierre ellemême provenait d’une fontaine ; elle est per-

— 16 —

cée de deux trous dans lesquels avaient dû
être scellés des robinets.

Quel était ce Marullius dont le nom doit
rester inscrit éternellement au nombre de
ceux des bienfaiteurs de notre pays ? L’ins­
cription nous le dit : c’était un duumvir,
c’est-à-dire un des deux magistrats du municipe romain de Vésone. Les duumvirs, dans
les colonies romaines, avaient le même rang
et la même autorité que les consuls à Rome;
ils portaient la prétexte et la robe bordée de
pourpre ; ils présidaient au conseil ou sénat,
qui était composé des décurions du municipe. Marullius était donc un grand person­
nage, et sa générosité était à la hauteur de sa
puissance et de sa fortune. Il était citoyen
romain, de la tribu Quirina, qui tirait son nom
de la ville de Cures, dans le pays des Sabins.

Le titre de duumvir donné à Marullius in­
dique que la capitale des Pétrucoriens était
municipe au second siècle de l’ère chré­
tienne, car, ainsi qu’on l’a dit plus haut, les
lettres de l’inscription étaient du plus beau

— 17 —

caractère romain et peut-être du règne des
Antonins. Peu de villes eurent la faveur d’ê­
tre élevées au rang de municipe. Cette dis­
tinction était très enviée. Les municipes
jouissaient à la fois du titre fort important
alors de bourgeoisie romaine, tout en con­
servant une certaine liberté intérieure, le
droit de choisir leurs magistrats et de s’ad­
ministrer eux-mêmes dans certaines limites.
Cet avantage était fort apprécié avant que

Caracalla eût étendu le droit de bourgeoisie
romaine à toutes les personnes libres de
l’empire.
D’où provenaient les eaux conduites à Vé­
sone par Marullius? Cette question, long­
temps discutée, n’a pas encore reçu une so­
lution satisfaisante. L’abbé Lebeuf a prétendu
qu’elles étaient tirées de la source du Toulon ;
mais il ne dit pas sur quoi est fondée son
opinion. M. Wlgrin de Taillefer est d’avis
qu’elles venaient de la fontaine de Jameau,
située au-delà de Vieille-Cité, dans un petit
vallon, à trois ou quatre kilomètres de la ri­
vière de l’Isle. Un aqueduc souterrain, par-

— 18

tant de ce point, et dont on peut suivre la
trace, à une certaine époque de l’année,
par la végétation verdoyante dessinant son
parcours, se dirige vers l’extrémité du pe­
tit coteau de Soucheix, traverse le val­
lon, longe le pied de la montagne jusqu’à
l’habitation du Roc, en face du bac de Camp­
niac. Il devait franchir la rivière en cet en­
droit, pour distribuer ses eaux en éventail
dans les divers quartiers de la ville. Lors
des fouilles pratiquées à Campniac, de ce
côté-ci de l’Isle, en 1857, je signalai dans
ma brochure (1) la découverte de deux ca­
naux souterrains qui semblaient venir de cette
direction et se continuer vers l’emplacement
des casernes, où fut trouvée la pierre de Ma­
rullius. Ce fait viendrait à l’appui de l’opinion
de M. Wlgrin de Taillefer, qui est aussi celle
deM. l’abbé Audierne, le savant auteur du
Périgord illustré.
Au surplus, c’est à cette même source de
Jameau que, longtemps après, dans le xvr

(1) Les Feuilles de Vésone, etc., page 15.

19 —

siècle, un émule de Marullius, l’évêque Fou­
caud de Bonneval, eut encore recours pour
l’alimentation de la ville de Périgueux. En
1533, ce prélat proposa aux maire et consuls
de faire venir à ses frais les eaux de cette
source sur la place de la Clautre, où, disent
les titres d’alors, il y en avait eu une autre­
fois (1). Une année suffit pour mener à fin
cette entreprise ; on employa, pour la con­
duite des eaux, des tuyaux en bois, à l’excep­
tion de ceux traversant la rivière, qui furent
en plomb. Ce travail imparfait dut être repris
et complété deux années après par la ville
elle-même. On substitua aux matériaux dé-

{t) Extrait du Livre jaune, déposé à la bi­
bliothèque communale : « Ledict reverand évesque leur dict que en la preseut ville de Périgueux
n’avoit aucune fontaine, et qu’il avoit intention de
en faire venir une en ladicte ville, et au lieu ap­
pelé de la Clautre, où d’ancienneté et aultrefois
estoit venue, et ce de certaine fontaine estant au
lieu appelé de Gimeaulx, delà la rivière appelée de
l’Isle, paroisse de Colonliès, à ses despens, et sans
que la ville fust tenue fornir ou frayer aulcune
chose....... »

— 20 —

tériorés des tuyaux en pierre, qu’on tira en
partie de la carrière de Saint-Georges : il en
existe encore quelques-uns dans les murs de
clôture des jardins de Campniac.
Un fait digne de remarque, c’est l’empres­
sement que mettaient les Romains à assurer
immédiatement le service des eaux dans les
villes conquises. A peine installés, cette ali­
mentation était l’objet de leur sollicitude la
plus active, et ils savaient y pourvoir, mal­
gré les obstacles, avec une profusion qui nous
étonne encore. Ainsi, dès les premiers temps
de l’occupation, la capitale des Pétrucoriens
était presque entourée d’aqueducs qui con­
vergeaient vers elle de toutes les directions.
Nous venons de parler de l’aqueduc de VieilleCité, qui arrivait du sud et prenait son ori­
gine à la fontaine de Jameau. A l’est, était l’a­
queduc du Petit-Change, solidement construit
en ciment, et qui amenait à Vésone les eaux
de la fontaine du Lieu-Dieu, distante de huit
kilomètres. Au nord-ouest était l’aqueduc du
Toulon, prenant les eaux d’une source des­
cendant du pied de la montagne. C’est à cette

— 21 —

dernière source qu’on est revenu dix-sept
siècles plus tard, en 1835, sous l’administra­
tion d’un maire éclairé, M. deMarcillac; c’est
elle qui de nos jours alimente encore la ville
de Périgueux.

Nous sera-t-il permis de saisir l’occasion
que nous offre cette dissertation sur l’ins­
cription de Marullius pour exprimer un vœu
que nous avons déjà émis plusieurs fois, mais
sans succès : il s’agit toujours de la création,
à Périgueux, d’une Société historique et
archéologique, dans laquelle viendraient se
grouper tous les hommes de bonne volonté,
ayant à cœur la conservation des monuments
historiques du Périgord ? Quelle contrée
offrit jamais de plus amples sujets d’études?
Sans remonter aux temps pré-historiques,
dont nos grottes si soigneusement explorées
par MM. Lartet et Christy portent le rude
témoignage, il est peu de provinces qui pré­
sentent un plus grand intérêt sous le rapport
de la variété de style et de caractère de leurs
anciens monuments. Depuis les dolmens gau­
lois qu’on aperçoit sur plusieurs points du Pé­

— 22 —

rigord jusqu’à ces restes imposants de cons­
tructions romaines, telles que la tour de
Vésone, les arènes de Périgueux, son castrurn ou citadelle, qui révèlent toute une
période d’activité et de magnificence ; — de­
puis les modèles les plus curieux et les plus
grandioses de l’art byzantin, tels que la ca­
thédrale de Saint-Front et plusieurs autres
églises à coupoles, jusqu’aux riches ornemen­
tations du style gothique et aux élégantes
dispositions des monuments de la Renais­
sance, tout est là dans notre Périgord ; ces
antiques débris se dressent avec fierté, ayant
échappé aux ravages du temps et à l’action
plus destructive des hommes, pour attester
à la génération présente et aux générations
futures la grandeur et les vicissitudes des
siècles écoulés.
On n’a pas perdu le souvenir de la noble
émulation qui s’empara des esprits éclairés
en 1837 et 1838, lorsque, sous l’impulsion
administrative, se réveillèrent en France le
goût des études historiques et le respect des
vieux monuments. C’est à ce réveil de l’opi­

— 23 —

nion, c’est au concours puissant que la com­
mission des monuments historiques n’a cessé
de lui donner, que nous devons la conserva­
tion d’un grand nombre d’édifices précieux
qui semblaient voués fatalement à la destruc­
tion ou à l’oubli. Lors du classement de 1837,
vingt-cinq monuments historiques du dépar­
tement de la Dordogne, dont la conservation
était réclamée dans l’intérêt de l’art et de
l’histoire, furent placés sous la sauvegarde
publique. De ce nombre sont la tour de
Vésone, les arènes de Périgueux, l’église de
la Cité, la tour Mataguerre, le château de
Barrière, l’ancienne chapelle épiscopale, le
cloître de Cadouin, l’abbaye de Brantôme, le
château de Bourdeilles. Quelques-uns de ces
monuments, notamment le cloître de Cadouin,
l’église de Brantôme, ont bénéficié de leur
classement et participé aux libéralités de
l’administration.

Malheureusement l’enthousiasme s’est at­
tiédi au sein de nos populations ; l’indiffé­
rence a succédé à l’émulation d’autrefois, et,
depuis quelques années surtout, l’histoire de

— 24

nos antiques monuments n’est qu’un long
martyrologe.
Nous n’entreprendrons point d’en faire ici
le triste et lamentable récit. Il nous faudrait
remonter à la fatale année 1858, qui a vu dé­
truire, par des Vandales modernes, le cloître
de l’abbaye de Brantôme, monument du xv'
siècle, qui passait à juste titre pour le mor­
ceau capital de cette célèbre abbaye. Il nous
faudrait rappeler la démolition, opérée en
1864, de la tour Barbecane, précieux reste
des fortifications de Périgueux au moyenâge, sentinelle avancée qui commandait le
cours de la rivière de l’Isle et dont l’illustre
et savant M. Viollet-le-Duc a publié le p’an et
l’élévation dans son Dictionnaire d'Archéo­
logie. Il nous faudrait encore raconter la dé­
ception qui nous attendait en 1862 lorsqu’après avoir fait déblayer à Périgueux la porte
gallo-romaine dite de Mars , qui donnait ac­
cès, du côté de l’est, dans la citadelle de Vé­
sone, et avoir admiré ses belles et hardies
proportions, nous avons dû renoncer à l’es­
poir de doter Périgueux d’un monument qui

— 25 —

eût été le digne pendant de la tour de Vé­
sone (1).

Nous pourrions énumérer plusieurs autres
faits survenus récemment et qui ont un ca­
ractère regrettable. Ainsi, la charmante cha­
pelle épiscopale du xvIe siècle, remarquable
par la finesse de ses moulures et l’élégance
de ses voûtes, et qui est assurément le plus
bel édifice de la Renaissance que nous possé­
dions à Périgueux, vient d’être affligée, cette
année même, du voisinage de constructions
qui la déparent et l’obstruent. Dans l’église
de la Cité, monument du xe siècle, une table
paschale, gravée sur le mur latéral du sud,
qui servait à indiquer la Pâque aux curés du
diocèse et à régler l’époque des fêtes, est,

(1) C’est en vertu d’une décision du Congrès ar­
chéologique de France, et à l’aide d’une allocation
de 500 francs votée par lui, que furent pratiquées
les fouilles de la porte gallo-romaine de Mars. Les
trois commissaires désignés par le Congrès pour
présider à cette opération furent MM. Félix de
Verneilh, le docteur Galy et Eugène Massoubre.
(F. Bulletin Monumental, tome xxIv.)

26 —

depuis un certain temps, dissimulée par des
châssis à demeure supportant des peintures
sur toile, imitation de fresques. Pourrionsnous taire enfin la situation faite à notre tour
de Vésone?Depuis 1860, des levées de terre
considérables, rejetées en talus du côté de la
tour, l’enfouissent en quelque sorte, et, par
le déversement des eaux sur ses fondations,
entretiennent une constante et préjudiciable
humidité, qui est de nature à causer des in­
quiétudes sur la conservation de cet édifice
sans pareil.

Ce qui vient d’être dit doit démontrer la
nécessité de la création à Périgueux d’une
Société historique et archéologique. L’année
dernière, au mois de septembre 1868, lors
de la visite qu’il fit à son illustre collègue,
au château de Trélissac, M. Duruy, ministre
de l’instruction publique, manifesta sa sur­
prise de ce que le Périgord n’était pas encore
entré dans une voie où plusieurs départe­
ments l’ont déjà devancé, et il exprima le
désir de voir tous les hommes studieux de
ce pays se grouper dans une association qui

— 27

aurait pour but le développement des études
historiques et la conservation des anciens
monuments. Espérons que ce vœu sera pro­
chainement réalisé et que bientôt le départe­
ment de la Dordogne n’aura rien à envier
sous ce rapport aux départements où la cul­
ture des choses de l’intelligence est le plus
en honneur.

Mais nous voici bien loin de Marullius.
Nous ne voulons point prendre congé de ce
grand et généreux personnage sans déposer
ici un tribut de gratitude envers le bienfai­
teur de la cité qu’habitèrent nos pères. Peutêtre y aurait-il lieu de consacrer le souvenir
de sa générosité par un acte public émanant
de l’administration. La municipalité de Péri­
gueux aura bientôt à rechercher des déno­
minations pour ses rues nouvelles. Pourquoi
ne pas donner le nom de Marullius à l’une
des grandes voies qui s’ouvrent au milieu
des quartiers récemment créés? Dans ces
dernières années, nos concitoyens se sont
honorés en rendant un hommage de cette
nature à l’illustre compatriote qui siège avec

28

une si haute sagesse dans les conseils du
gouvernement (1). Que cet exemple ne reste
pas isolé ! Il n’y aura pas seulement honneur
pour nous, il y aura profit. La reconnaissance
des villes multiplie les dévouements.

(1) Une des principales rues de Périgueux a
reçu la dénomination de rue Pierre-Magne. (Dé­
libération du conseil municipal, 2G juin 1857.)