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Médias

Fait partie de Jacques Le Lorrain, poète-savetier : sa vie, son oeuvre : conférence faite à l'Athénée de Bordeaux, le 26 mai 1926

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Jacques LE LORRAIN |
BB

POÈTE - SAVETIER

s


SA VIE
I

SON ŒUVRE

ME LACQUIÈZE
Avocat à la Cour d’Appel

B

Jacques LE LORRAIN
par M

LACQUIÈZE

Avocat â la Cour d'Appel

Conférence faite à l'Athénée de Bordeaux, le 26 Mai 1926

Mesdames, Messieurs,
Mes Chers Compatriotes,

Dans quelques semaines la ville de Bergerac va rendre hommage
à la mémoire de l’un de ses fils, chevalier de l’idéal, martyr de F art,
dont s’honorent-à juste titre tout à la fois notre petite Patrie et les
lettres Françaises.
Un buste va s’ériger sur une des places de la cité, fixant pour
toujours aux yeux des générations qui passent, les traits dé Jacques
Le Lorrain, Poète-Savetier
C’est un redoutable mais précieux honneur qui m’échoit ce soir
d’apporter un modeste tribut à cette œuvre de reconnaissance et de
fidélité à laquelle doit s’associer tout le Périgord pour glorifier un de
ses fils et de vous faire connaître ce poète qui, dédaigneux d'une re­
nommée tapageuse, ne fut jusqu’à ce jour connu et apprécié que de
rares dilettantes.
Jacques Le Lorrain naquit à Bergerac le 20 Mai 1806 d’un maître
cordonnier, tenant boutique rue du Marché.
Ses yeux d’enfant n’eurent tout d’abord à contempler que le mé­
diocre décor où d’exerçait le monotone métier paternel. Mais l’Esprit
devait s'en évader et monter vers la splendeur des songes et les cimes
de clarté qui sont le refuge et l’asile de l'artiste.
Bien qu’à l’âge de treize ans la sagesse paternelle Fait astreint au
métier qui assurait le pain quotidien, l'étincelle qui brillait en lui sut
résister aux trois années d’apprentissage qu'il dût subir et l’irrésisti­
ble vocation, toujours plus impérieuse, devait l’orienter vers d’autres
destinées.
L’école lui avait enseigné les rudiments, le collège devait donner à
son esprit le définitif élan.
Après ses études secondaires terminées à Périgueux, titulaire d’une
bourse, il se préparait à la licence à la faculté des lettres de Mont­
pellier, puis à celle de Nancv,
La vie débutait alors pour lui dans l’aride carrière qu’il avait choisie:
né et grandi dans la pauvreté, il dût demander aux lettres les ressour­
ces qu’il avait refusées du métier paternel.

U.P
F z.



Et son calvaire commença !
Il fut quelques mois professeur au collège des Pères Jésuites d’Arcachon, mais vers 1882, il ne put résister à l'appel de sa vocation et,
décidé à se consacrer tout entier à la littérature, il partit à Paris ville
étincelante, cerveau du monde, où devait, pensait-il, se consacrer son
talent.
Paris lui fit l'accueil que l’on peut deviner: il y augmenta le nom­
bre de tous ceux qu'attirent son irrésistible rayonnement: rimailleurs
obscurs, artistes inconnus, chercheurs d'idéal, besogneux mais fidè­
les. dont quelques-uns grandissent peut-être jusqu’aux étoiles, mais
dont tant d'autres sombrent dans les bas-fonds douloureux que peu­
plent toutes les misères, toutes les vocations brisées, tous les rêves
déçus .....
Ce fut pour lui la vie de lutte et de privation, la hantise du lende­
main, mais aussi le travail frémissant dans la classique mansarde, la
poursuite du rêve, la marche a l’etoile, insoucieuse des épines du
chemin.
11 vécut péniblement quelques années de leçons données par in­
termittences, de postes de maîtres d’études procurés par des amis et
aussi d’une petite pension annuelle d'une centaine de francs que lui
faisaient le Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts . . .
11 vécut également un peu de la littérature: un de ses amis évalue à
environ trois mille francs le fruit de ses vingt années de travail acharné,
somme dont il faut déduire à peu près le tiers qui fut consacré à la
publication de ses vers............
Aussi vers le printemps de 1896, apercevant sur sa santé les consé­
quences imitables de son existence de misère et de privations, il se
souvint de ses années d'apprentissage et se décida à demander au
métier délaissé les subsides que lui refusait sa vocation d’artiste.
Et ce fut pour le Quartier Latin d’alors un spectacle singulier que
celui de la petite échoppe de cordonnier ressemeleur qu’ouvrit au N°
25 de la rue du Sommerardle "Savetier-poète” Le Lorrain après avoir
lancé à sa future clientèle ce retentissant et original appel:
Milieu dont je fus, princes étudiants,
Je vous fais assavoir, mirlitonesquement,
Que demain ou .après demain, mais pas plus tard,
J’installe au 25 de la Rue du Sommerard
Une boutique de pauvre gniaf, pas très fier,
On y fera le vieux, le neuf, a volonté,
Et naturellement, le tout, très bon marché.
Mais il parait que la clientèle se garda bien d’affluer et Le Lorrain
connut une nouvelle déception: après un succès de curiosité, les cli­
ents ne purent s’habituer a la figure rude et hautaine de l’hidalgo qui
les recevait et s'enfuirent effarés.
11 revint tout entier à la poésie, fidèle malgré tout à son art, et c’est
à cette époque qu’il écrivit le Chevalier de la longue figure.
Hélas, ses forces devaient bientôt le trahir: la vie de Paris, le labeur
acharné, les veilles et les privations, les hivers rudes subis en gre-

«--------- ------ I-------------------- :________________________ _______________

.

lottant sous une maigre pelure avaient eu raison du solide tempéra­
ment né du sol périgourdin.
A l’automne tpo3, il fallut quitter ce Paris tentateur et cruei et aller
demander au vivifiant soleil du midi le réconfort brutalement réclamé
par un organisme déjà irrémédiablement frappé.
11 lallut des prodiges d'habileté, des machinations inouïes pour lui
taire accepter les ressourses qui devaient lui permettre de faire l’in­
dispensable voyage.
Sur l’initiative de François Coppée, l’Académie Française contribua
à cette bonne œuvre: Ferdinand BrUnetière, Directeur de la Revue
des Deux-Mondes, lui fournit quelques subsides sous prétexte de
paiement anticipé d’un roman à écrire pour la Revue: grâce à Brieux
enfin la Société des Auteurs dramatiques lui vota un secours qui vint
s’ajouter à l’obole de quelques personnes apitoyées.
Mais il ne fallait pas lui parler de ”du«.ç”, de "secours”, sa fierté sei
révoltait a l’idée de recevoir une aumône. On inventait alors des”puZes”
par lesquels telle ou telle Société ou Académie lui attribuait une
récompense ou une subvention, contre partie dé son travail. - Fort
heureusement son ignorance totale de tout ce qui touchait à la vie
pratique facilitait ces ruses él ces bienfaisants subterfuges.
C’est pendant cet exil forcé - hiver 1903-1004 - que sous la direc­
tion de M. Armand Bock. s’ouvrait à Paris le Théâtre Victor-Hugo
devenu aujourd'hui le Trianon.
I.e poème dramatique Don Quichotte lui fut présenté et il fut aus­
sitôt décidé de le mettre à la scène; en Février 1904 les répétitions com­
mencèrent et le 3 Avril suivant fut donnée la première représentation.
De Libourne où l'avaient recueilli de vieux amis qui lui donnaient
les soins les plus dévoués, le malheureux poète frappé à mort apprit
le retentissant succès obtenu par l’œuvre chère, l’œuvre préférée, où
il avait mis tout son cœur et tout son talent, toutes les forces de sa
vie finissante.
line idée obsédante s’empara alors de son cerveau, aller à Paris et
voir jouer sa pièce .... et envers et contre tous, il la mit à exécution.
Trompant ht surveillance de ses hôtes, un beau jour il s’évada,
exténué, grelottant de fièvre ...... s’appuyant aux murs, se trainant
lamentablement, il parvint jusqu’à la gare, et il prit le train où il s’a­
vait devoir rencontrer son frère qni se rendait egalement à Paris et
a qui il ne révéla sa présence qu’en cours de route.
11 arriva épuisé par l’effort de ce long voyage et il dut s'aliter . . .
mais l’idée, tenace, ardente, aiguillonnait sa volonté ... à force de
supplications, de prières, il obtint de quelques amis de se faire con­
duire au Théâtre où l’on jouait Don Quichotte.
Au fond d’une loge, vingt fois Jacques I.e Lorrain, dans l’atmos­
phère surchauffée de la salle, faillit étouffer . . . mais il voulut aller
jusqu'au bout, vivre le grand rêve caressé toute sa vie . . . sourd aux
instances de ses amis inquiets de ses défaillances, il voulut entendre
sa pièce jusqu’à l’épilogue, entendre vivre, parler et mourrir ce Don
Quichotte dans lequel il avait mis non seulement tout son talent

mais tous les sentiments et toutes les vibrations de son âme . . .
Et la destinée qui avait été pour lui si cruelle, voulut lui donner
cette suprême joie . . . ses derniers souffles de vie connurent l’exal­
tation sublime de sentir au-dessous de lui une foule frémissante vi­
brer â l'unisson de sa pensée, de ses émotions de son art, de l’enten­
dre acclamer ses vers dans lesquels il avait mis tout son être, toute
sa foi et tout son amour ... et la gloire, qui jusqu’alors l’avait fui,
lui apparut souriante dans le fracas des acclamations qui saluaient son
œuvre.
Hélas! il ne l’avait entrevue que pour recevoir d’Elleun baiser d’a­
dieu! cet effort suprême avait donné à la vaccillante lueur de vie qui
l’animait encore un trop puissant éclat et ce devait être le dernier.
Épuisé, mais radieux, il rendait son âme quelques jours plus tard,
le 5 Mai 1904, dans une maison de Santé d’Arcueil, emportant dans
sa tombe la dernière vision du Rêve réalisé et murmurant à son heure
dernière, la dernière invocation de Don Quichotte mourant :

O fille de mon âme, ô splendeur de mes songes
O toi qui m'as bercé d'ineffables mensonges,
Vois, je monte d'un vol puissant vers ta clarté
Et tu deviens enfin une réalité....

--- -1

Telle fut la vie exceptionnelle du poète et l’on peut dire de lui que
l’homme explique la vie et la vie explique l’œuvre.
L’homme explique la vie. Elle ne pouvait être pour lui que le cal­
vaire qu’elle fut.
Lovai et brave, rude et hautain, trop fier pour quémander, trop in­
dépendant pour souffrir une subordination quelconque, il n’était
pas fait pour vivre heureux dans notre société moderne.
Le cœur d’une bonté sans borne, l’âme toujours et fidèlement
emplie de son rêve, dédaigneux de la besogne lucrative, ayant horreur
de la réclame et de l’arrivisme, ignorant du plus indispensable sens
pratique, il était né pour vivre pauvre et ignoré ....

Besogne pour un bût immuable, éternel
Tends la main et les yeux vers la chose lointaine
Cela seul vaut l’effort qui survit à la peine,”..
Ainsi alla-t-il dans la vie ....
Les laideurs de l’existence réelle lui étaient insupportables. La
nausée en était parfois si forte qu’il fuyait subitement ... il partait
à pied, au hasard de la route, vivant de moyens de fortune, couchant
à la belle étoile . . .
Dans le calme reposant de la grande Nature, il retrouvait son Rêve,
loin de l’humanité laide et mauvaise:
"Emplis mon cœur d’extase et mes veux de clarté,” s’écrie-t-il, sous
le grand ciel, au milieu des bois et des champs.
Il parcourut ainsi des milliers de kilomètres, libre, seul, tout à son
rêve. Il visita la patrie de Gœthe et celle de Cervantes: il lui arriva
dans cette dernière une aventure qui mérite d’être contée.
11 fut un jour, sur sa mauvaise mine, arrêté comme un vagabond.
Hirsute, en haillons et couvert de poussière, on le prit pour un chef

de brigands et il fut retenu jusqu’à ce qu'il eut fait venir de France
ses pièces d'identité. Mais pendant cette détention, il s’était si bien
lié d'amitié avec son geôlier que ce dernier, à l'arrivée du courrier
libérateur, retint comme hôte le "brigand" présumé.
La vie explique l’œuvre.
Comme la vie l’œuvre apparait parfois négligée, toujours heurtée
et dédaigneuse de toute règle. Mais on la sent animée de l’irrésistible
vocation, de Pâme passionnée, rêveuse et mélancolique du poète.
Le vers lut sa première manière, sa manière préférée et, on peut
le dire, sa vraie manière.
Ce tut par un drame en vers, en deux actes, qu'il débuta ses pu­
blications. en i885 : CAI N.
Un recueil de poésies parut en 1887.
Puis, comme beaucoup de ses semblables, Le Lorrain, s’essaya
au roman et publia Nu en 1888, Le Roussel en 1890 et L'au-Delà
plus tard, en iqoo.
Il avait donné en même temps un second recueil de poésies
Feurs Pâles en 1894 et un troisième Ça et La, en 1901
Deux romans encore: Trop Belle en igoi et Les Voluptueux en 1902
et ce tut enfin, en igoq Le Chevalier de la Longue Figure IDon
Quichotte) drame en 4 actes, en vers, avec prologue et épilogue dont
M. Henri Caïn devait, Quelque temps après, tirer le livret du poème
lyrique de Massenet.
Jacques Le Lorrain a publié, en outre, un certain nombre de notes
ou analyses dans "La Revue Philosophique" - une nouvelle fantasti­
que Yeux verts dans la Revue Indépendante en 1889.
Beaucoup de ses œuvres n’ont pas été publiées, parce qu’inachevées
ou faute de ressources : Tel Comédie en 3 actes qui, sur la recom­
mandation d'Alexandre Dumas fils, fut représentée une fois en No­
vembre 1892 - Les Croquants drame en 4 actes et en vers - deux
poèmes pour cantates Sardanapale et Barbe bleue - Un roman
historique "Le Conquérant", mais que Le Lorrain ne considérait luimême que comme un amas de matériaux pour l’œuvre qu'il se pro­
posait ne reécrire entièrement - enfin un recueil de contes fantasti­
ques Les aventures merveilleuse de Joco-Jocolor qui est parait-il,
l'œuvre la plus profondément originale du poète et que l'on a entrepris
de publier prochainement.
Vingt-années ont été consacrées à cette œuvre qui se fut certaine­
ment enrichie si la mort n'avait enlevé à l’âge de 48 ans cet inlassable
travailleur.
Comme beaucoup de ses semblables, disais-je, Jacques Le Lorrain
s’essaya au roman, cédant comme tous les autres au désir et au besoin
de se raconter.
L’imprécision nécessaire du vers se prête mal, en effet, aux néces­
sités de la description d’un milieu, à la peinture des personnages qui
l’animent, de leurs états d'âme, de leurs mœurs et manière de vivre.
La prose est plus complaisante et le roman, peut-on dire, n'a été
conçu que pour cela.

C’est, sans doute, la raison qui détermina Jacques Le Lorrain dirais-je qu’il parait l’avoir fait presque malgré lui?
Autant sa poésie s’éploie avec facilité et naturel, autant le roman
reflète l’effort et la dit Acuité. Nous savons, d’ailleurs, par ceux qui
l’ont connu, qu’il ne possédait pas le don de la construction et qu’il
y suppléait par des refontes et des réfections fréquentes et complètes
de son travail.
Des trois romans qu'il nous a été donné de lire ”L’Au-delà”, 'Les
Voluptueux" et "Le Rousset”, il ne fait pas de doute que ce dernier est
le plus attachant et le mieux écrit-La raison en est peut-être qu’il cons­
titue une autobiographie où se retrouvent facilement tous les membres
de sa famille et, naturellement, lui même à certaines époques de sa vie.
A la manière un peu de Balzac, on nous transporte dans une petite
ville, quelque part dans notre Sud-Ouest; dans une petite rue peuplée
de boutiques, nous pénétrons dans l’échoppe d’un savêtier; nous y
voyons vivre le maître cordonnier, sa femme, sa fille, et l’apprenti,
le "Rousset, symbole du sens pratique qui faisant son tour de France,
s’est fixé là et finit par épouser la fille de la maison.
Sur la route, alors qu'il venait de quitter la maison paternelle, il
s’était lié à un compagnon de rencontre, Landry, qui s'était fixé lui
aussi dans la même rue.
Ce Landry : grand, maigre, sec, les moustaches en croc, tantôt
silencieux et tantôt tonitruant, marcheur infatigable à la musculature
puissante, poète a ses heures, amoureux toujours.* brave, énergique
et généreux , . . . mais n’est-ce pas Jacques Le Lorrain lui-même,
le portrait que nous connaissons de lui, à son âge mùr? N’esc-ce-pas
aussi, par opposition au personnage du Rousset, le symbole de la
fantaisie, insoucieuse et souriante? aussi bien, le pauvre gamin, parti
pour le tour de France, avec un écu plié dans son mouchoir, n’évoquet-il pas de même la silhouette du petit apprenti de la rue du Marché
à Bergerac, attendant dans la médiocre boutique paternelle, l’heure
ou l’impatiente vocation qui lui donnerait l’envol ?
Et le roman nous dépeint, sans trame bien définie, la médiocre vie
de la petite ville avec ses incidents journaliers, ses intrigues éternelles,
ses querelles de commères et ses bavardages de pas de porte - médio­
cre vie a laquelle s'est enchainé, par un imprudent mariage qui lui
pèse parfois, le vigoureux Landry, l'homme des grandes routes et
des larges espaces, Landry, le rêveur, qui finit par mourir de con­
somption et d’ennui, ainsi qu’un aigle enchainé , . .
C'est une peinture de mœurs provinciales que le poète a entendu
brosser - non un roman d'intrigue - et il y a parfaitement réussi avec
une finesse d observation et un esprit d’analyse qui soutiennent jusqu’
au bout l'intérêt du lecteur. Dans L'Au-Delà Jacques Le Lorrain a
tenté le roman à thèse. 11 y a une doctrine philosophique qui se reflète
dans toute son œuvre, touchant les problèmes du Mystérieux qui se
sont éternellement posés à l'humanité et qui n’ont jamais été résolus,
philosophiquement et scientifiquement tout au moins.
La phrase de Renan placée en exergue de l’ouvrage ”Un monde

—6 —

condamné à la bêtise n’a plus de raison pour que je m’y intéresse’’
indique de quel esprit il procède.
Le Lorrain se lamente tout au long de son œuvre - et c’est une
des raisons de son pessimisme-de l’indifférence dans laquelle la civi­
lisation moderne tient l’étude de notre moi, de notre âme - Les an­
ciennes fois qui séchèrent tant de larmes sont délaissées, l’idéal anti­
que devient caduc. Notre progrès n’est que matériel, notre âme est
une pauvresse à la porte de nos palais où brille l’électricité, où fonc­
tionnent toutes les inventions du génie humain. Où trouverait-elle
sa consolation; quelque espérance et un nouvel idéal dans une So­
ciété où le Mufle commande et où le Ventre est roi?
Et le romancier s'efforce de trouver le remède à ce mal des âmes
contemporaines: l’Univers et la Femme ne sont pas séparés du Mystère
et l'Amour ne doit pas se croire arrêté par la Mort.
Tel geste de notre amie et telle ligne de l’horizon s’harmonisent
exquisement avec le baiser silencieux de l'Infini. Celui qui ne sent pas
l’âme des êtres et des choses et n'y croit pas, n’est qu’un piètre et mal­
heureux jouisseur.
A ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent l’être aimé Le Lorrain
apporte l'ineffable consolation du revoir dans le monde inconnu de
L Au-Delà où se prolonge et se continue, dans une réincarnation dé­
finitive, la personnalité humaine.
Nous retrouvons cette thèse dans les derniers mots de Don Quichotte
mourant ;

"J'irai vers la douceur de ta prunelle claire,
”0 mon entant chérie, et j'irai sans colère !
”Ma lèvre, prise au charme attirant du baiser,
"Viendra comme un oiseau sur tes yeux se poser.
"Et nous vivrons des jours tissés d'or et de soie,
"Des soirs de langueur line et des matins de joie,
"Et je t'apparaitrai fleuri comme un printemps.
"Mon être ayant là haut retrouvé ses viugt ans !”
Le roman se déroule dans un antique château, en Périgord, quelque
part dans la région située entre Sarlat et les Eyzies. Naturellement,
il s’agit d’un château hanté, visité la nuit par des esprits mystérieux.
Robert Caniios, poète besogneux mous connaissons le personnage! )
est venu, sur la recommandation d'un ami, y exercer les fonctions de
précepteur auprès de deux jeunes gens, le frère et la sœur, les enfants
du châtelain.
Une intrigue amoureuse ne tarde pas à se nouer entre le précepteur
et sa jeune élève: mais un accident brutal, où la jeune fille trouve la
mort, met une fin inattendue au roman à peine ébauché.
Après avoir vainement tenté de faire apparaître la vision aimée dans
une séance d’évocation spirite à laquelle collaborent le père et le frère
de la disparue, Robert Condas fuit les lieux témoins de son bonheur,
emportant avec lui la divine espérance qui apaise sa douleur,
L)u roman Les Voluptueux, je ne parlerai que très peu. Cette œuvre
- que je ne conseillerais pas de mettre entre les mains de jeunes filles

0------------------------------------------------------- i----------------------------------------------------- O

—7—

O---------

j
;

!

©

- et pas davantage d'ailleurs, à de jeunes hommes - me paraît être
bien davantage une fantaisie de romancier de quartier latin qu’un
roman à thèse............
Aucune action ... ou plutôt une suite d’actions brèves et rapide­
ment brossées où se meuvent des personnages étranges, dont le ca­
ractère trouve sa définition dans le titre même de l'ouvrage.
De cet essai d’analyse philosophique de la volupté je me plais à
retenir cependant quelques descriptions particulièrement inspirées
où se retrouve le poète chantre de la belle Nature qui constitue,
certes, le côté le plus séduisant.et charmeur du tempérament artis­
tique de Jacques Le Lorrain.

LE

POÈTE

C’est dans le vers, dans la poésie rimée que ce tempérament artis­
tique devait trouver sa plus haute et plus parfaite expression.
En cette musique du Verbe l’infinie mélancolie de sa pensée s’ex­
halait librement, peut-être parce qu’elle y trouvait une consolation;
n’en a-t-il pas dit, en effet, que "ses plus sincères, ses plus fervents et
ses plus enthousiastes adorateurs ne sont-ils pas justement ceux qui
souffrent''"
11 fut de ceux-là, certes, et des plus douloureux: aussi considère-t-il
le [vers, cette âme chantante de la nation comme la forme suprême
de la littérature et peut-être de I art tout entier.
Ce fut aussi, peut-on dire, la forme naturelle de son talent.
Bien curieux et séduisants sont les deux recueils de poésies qui
nous restent de lui Fleurspâles publié en 1894 et C'ù et La, édité en 1901.
On y chercherait en vain le respect rigoureux des règles ordinaire­
ment enseignées. - C’est une fantaisie débridée, une imagination et
une inspiration vagabondes déchaînées et ne connaissant que le seul
souci de s’exprimer avec sincérité.
Que de fois le lecteur charmé du lyrisme d'un quatrain, de l'harmo­
nie d’une phrase, se trouve subitement arrêté par un terme brutal,
emprunté parfois à l’argot, qui heurte tout d'abord, mais qui, à la
deuxième lecture, jette une note vigoureuse,, un coup de fouet qui
donne à l'ensemble, de la couleur, de la vie et de l'originalité?
Ce serait mal comprendre Le Lorrain que de s’arrêter à ces parti­
cularités dont certains puristes pourraient lui faire le reproche.
Ce qu'il faut sentir en lui c’est l’élan puissant de son inspiration,
qui fouille et s'attache à tout ce qui est beau et bon ici bas, à tout
ce que son esprit alerte et attentif a observé.
On est frappé par la diversité des sujets qui l’ont tenté et par la
diversité des manières dont il les a traités.
Comme il le dit lui même, son œuvre est polymorphe. 11 a voulu
la diversifier, nous explique-t-il, pour noter l'infatigable polymorphis­
me de la vie et surtout exprimer l’instabilité de nos émotions'.
Il s’est efforcé de traduire la sensibilité humaine qui'est multiple,

<
contradictoire même - de reproduire les nuances imprécises de notre
âme, toutes les incertitudes de nos émotions.
Aussi le voyons-nous tantôt partir de la simplicité presque primitive
pour aboutir à une complexité poussée parfois jusqu à l’outrance - tan!
tôt systématiquement imprécis, nébuleux et flou - tantôt élégant, gra­
cieux et délicat - puis nerveux, heurté jusqu’à la brutalité, usant de cé­
sures fantasques, déroutant le lecteur effaré.
Mais partout on retrouve le poète-né, le chercheur d’idéal, épris de
beauté, amoureux delà Nature............ et son véritable tempérament
chante dans ses moindres essais, on entend partout la grande voix de
l’art dominant les écarts de sa fantaisie,
On retrouve aussi à toute page une mélancolie obstinée et un pessi­
misme systématique qui l’apparentent à l’école romantique.
Ses vers soulTrent, dit-il, du mal organique des Sociétés finissantes
..............nous sommes vieux de toutes les heures déjà vécues et tristes
de toutes les tristesses accumulées; sur nos épaules pèsent les siècles et
le faix est lourd. L'humanité s'en va vers trop de pensée aigiie et pertmace . . . . elle ne se souvient plus de ses origines.
Certes - Mais les affres de son existence tourmentée, la misère, les
déceptions quotidiennes, n’ont-elles pas fait aussi leur œuvre dépri­
mante sur ce cerveau douloureux? Ne doit-on pas, pour une large part,
leur attribuer la ^grisaille dont est nuancée l’œuvre toute entière de
Jacques Le Lorrain?
Les privations stoïquement subies, l’âpre souci du lendemain qui
hantèrent son existence ne purent bien certainement lui inspirer des
chants d’allégresse; que de fois, dans la froide mansarde du quartier
Latin ou dans l'obscure boutique de la rue de Sommerard, a-t-il dû
ressentir la nostalgie des grands horizons gascons, des vertes campa­
gnes périgourdines où s’écoula son enfance!
Souvent vers elles s'envole son inspiration et souvent aussi s’échap­
pent ses mélancoliques regrets :

"Va mon fils, par les bois chercher la paix de l’âme
"Ils font les corps plus durs et retrempent les cœurs.”
"L’âme des bois est grande et robuste et sereine
"Vis près d’eux dans le monde ineffable des rêves
"I.e front nimbé de joie et de sérénité
”Va puiser à la source enivrante du rêve
”La vigueur primitive et l’antique bonté.
Ce sont ces mêmes sentiments qu’il exprime dans;
SOLITUDE
(Cà et Là p. 136)
J’irai dans la forêt profonde et ténébreuse
Où des silences lourds pèsent sur le mystère
De la vie ininterrompue et de la mort.
Plus près de l’origine et seul avec la terre,
Tout ce que me diront les sources, les feuillages
Et la brise, je le comprendrai sans effort.
J’écouterai ces fins et précieux langages

..... . .. .................. .....................
......... ..... <
9

Harmonieusement issus de mille bouches
Et si remplis de sens vastes, subtils, obscurs.
J’irai sur les grands monts isolés et farouches
Respirer l’air qui vient des campagnes lointaines,
Et des landes en fleurs humer les parfums purs,
j’aurai l’âme ingénue et vague des fontaines
Et des bois, je serai l’innocence florale,
Le calme des étangs, la bonté des moissons.
KJon œil reflétera' la splendeur aurorale,
Eë faste des couchants, le miroitis de l’onde
Et ma chair répercutera tous les frissons.
J’irai dans la forêt profonde et ténébreuse.

Ailleurs il évoque la vie calme et apaisante du village: en quelques
vers particulièrement délicats et harmonieux, il nous tait entendre et
aimer la voix des cloches qui en sont l'âme toujours chantante.

LES



CLOCHES

(Cà et Là p. 55)
Qui donc est venu les nicher
Dans ce long et maigre clocher
Les cloches de mon gros village?
Depuis le matin jusqu’au soir,
Qu’il fasse jour, qu’il fasse noir,
On entend leur clair bavardage.
Petites au timbre élégant,
Grosses à la voix d’ouragan.
Toutes, toutes elles jacassent.
Et dans leur robe de métal
Les cloches du pays natal
Se démènent et se prélassent.
Au fond, je suis charmé de leurs
Fines musiques ! Et d’ailleurs
Pourquoi les vouloir si tranquilles?
Les cloches au rire argentin
En branle du soir au matin,
Sont l’âme des petites villes.

Cette nostalgie du clocher, cet attendrissement plein de regrets au
souvenir du passé, souvenirs heureux qui contrastent avec les angois­
ses de sa vie de misère et de fièvre, avec quelle poignante mélancolie
les trouvons-nous exprimés encore dans:

NOSTALGIE
(Fleurs Pâles p. 3)
Mélancoliquement la cloche tinte.
A son doux chant fluet je sens venir
Les tristesses dont notre âme est atteinte
A la récurrence du souvenir.
Mélancoliquement la cloche tinte.
Rires adolescents vite passés.
Vague attendrissement des crépuscules,
Charme fin et coquet des cils baissés,

Et lents retours parmi les renoncules.
Rires adolescents vite passés.
C’est la voix du Passé qui tinte, pleure.
Oh ! des soleils éteints rien ne luit plus !
Angoisses, pires cruautés de l’heure,
Amertume des bonheurs révolus.
C’est la voix du Passé qui tinte, pleure.

<"

Nous reconnaissons dans ces beaux vers le fervent adrqirateur de la
Nature, Tardent admirateur des grands bois et des monts et des plaines
qu’infatigablement-il aimait à parcourir à pied, rêvant et chantant, re­
trouvant en eux cette douce simplicité dont s’éloigne deplusen plus
notre Société Moderne.
La Nature, il l’aime en toutes ses manifestations de beauté.
Ecoutez en quels termes, il chante la sauvage grandeur de la mer.

L’OCÉAN



:

(Fleurs Pâles)
Il s’allonge en grondant sur le rivage osseux,
Il frissonne, il brandit sa géante crinière :
On dirait un lion énorme et paresseux
Qui ronronne et s’étale au seuil de sa tanière.
J’aime, ô père des eaux, ta sereine grandeur,
Quand ta force élargit l’orbe de sa portée ;
Je suis le rythme de ton flot cavacaldeur,
Je contemple ébloui ta face illimitée.
Comme un œil fixe et- rond d’animal ténébreux,
La lune te fascine et t’attire vers elle,
Et ton échine souple en sursauts amoureux
Se cabre sous le jet puissant de sa prunelle.
A regarder toujours le front mystérieux
De l’éternelle errante aux froides étendues,
Il a dû te venir un désir furieux
D’amour, de baisers fous, d’étreintes éperdues.

La femme ne pouvait manquer de tenter sa Muse. Il lui voue un culte
particulier si Ton en croit la place qu’elle tient dans son œuvre. Un
des plus gracieux hommages qu’il adresse à sa beauté me parait être
l'aimable sonnet qui a pour titre

LA CHEVELURE
(Cà et Là p. 16)
Lorsque tes noirs cheveux sur le sol amarante
D’un geste calme et lent croulèrent à la fois,
- Telle qu’une clairière en la sombreur du bois,
Ta face m’apparut lumineuse, attirante.
J’aime ta chevelure aux splendeurs ténébreuses,
Caresse pour mes doigts, lumière pour mes yeux,
Soleil noir réchauffant ton masque radieux,
Avivant ton regard et tes lèvres heureuses.
Nattes d’or, fils ténus, luisantes chevelures,
Casquez les fronts, nimbez les souples encolures,
Plus fières que les crins flottants des étalons.
Et toi, maîtresse, qui ceitain soir de migraine,

Voulus abolir ta parure souveraine,
Garde ton jugement court et tes cheveux longs.

Quels anathèmes ne lancerait-il pas de nos jours contre les ci­
seaux sacrilèges qui ont immolé tant de Nattes d'or et de Luisan­
tes Chevelures!

Comme amoureusement, femme je t'ai chantée
Toi, tes yeux, ton beau rire et tes gestes exquis !
s’écrie-t-il dans une des pièces qui compose Cà et Là!

Et, en effet, nous trouvons, à côté de La Bouche et de La Cheve­
lure, des vers inspirés par La Robe, La Démarche, L’Œil, La Foûr,
Le Rire, La Joue, Le Pied, La Jambe, La Nuque, etc.
Amoureux, il le fut, sans doute, et ardemment. Mais là encore la vie
dut lui apporter de cruelles déceptions, car souvent lui échappent à
l’adresse du beau sexe des traits acérés dans le genre de celui-ci:
.... chacun brame:

Est-ce bon, noble, pur, gracieux, une femme ?
Mais que viennent les ans cela change de nom,
Jeune c’est la déesse et vieille la guenon.
Il est à croire que l’amer lendemain d’une désillusion nouvelle lui
inspira les vers que vous allez entendre:

L’ISSUE
(Fleurs Pâles p. 60)
Quand j’aurai tout perdu : fortune,
Vigueur, acuité des sens,
Illusions de clair de lune,
Et tous mes rêves bruissants ;
Quand l’œil atone, la narine
Inerte, aveuli, coi, perclus,
Devant la grâce féminine
Mon désir ne hennira plus ;
Quand dans ma tête harassée
Une criminelle pensée
S’installera bon gré mal gré,
Et brusque, soufflant la chandelle,
Emplira d’ombre ma cervelle :
Ce jour-là, je me marierai.

Il se rachètera certainement à vos yeux. Mesdames, et vous lui par­
donnerez volontiers quand vous aurez connu cet hymne délicat et en­
thousiaste qu’il chante à la grâce féminine dans ce très court poème
intitulé Chaste composé des plus beaux vers qu’il ait peut-être écrits:

CHASTE

(Fleurs pâles p. 97)
On lit sur ton visage ainsi que dans un livre,
O dame de vitrail, ô vierge de missel,
Délicate comme un pastel,
Fine ét fragile aussi comme un cristal de givre.

O

O
Mais rien qu’à te frôler d’un regard, d’un désir,
Tu t’évaporerais comme un cristal de givre,
Ame attirante comme un livre.
Souffle, nuée errante impossible à saisir.
Et pourtant l’on voudrait te lire comme un livre
Où symphonisent les mots, les sons, les couleurs,
Vierge aux immuables pâleurs,
Charmeuse comme un rêve et blanche comme un givre.

L’Œuvre de ce poète amant du Beau eut été incomplète si les Fleurs
y avaient été oubliées. Il leur consacre dans Cà et La une place spé­
ciale et tour à tour il nous chante les humbles fleurettes des champs,
et celles des jardins, depuis la modeste pâquerette jusqu’à l’orgueilleuse
pivoine :

Loin de la rose trémière,
Dans la gloire coutumière
Du soleil agonisant,
Elles surgissent, flamboient
Et leurs corolles s'éploient
Comme des ailes de sang.
Et l'étincelante gamme
S’échevèle, s’amalgame,
Bondit, rampe, monte encore
Du blanc pur veiné de rose,
Au bleu verdi de chlorçse,
Aux éblouissances d’or.

Les animaux eux-mêmes furent observés et chantés par lui: aux plus
gracieux d’entre eux il a dédié ce délicieux tableau.

LES ANTILOPES
(Cà et Là p. 40)
Les oreilles droites et brèves,
Et leurs sabots comme des socs
Lacérant le sable des grèves.
Braillant le dos brun des rocs ;
Les deux narines éperdues,
Haletantes vers les lointains,
Vers les farouches étendues
Et les reculs bleus, indistincts ;
Les infatigables coureuses,
Sous les ciels chauds, lourds, énervants,
Tendaient leurs croupes onduleuses
Et s’enlevaient, les crins aux vents.
Et par le crible du grillage,
Entre les doigts d’un galopin
Aujourd’hui la bande sauvage
Grignote des morceaux de pain.

Vous ne connaissez jusqu’à maintenant que le poète aimable, har­
monieux et tendre, mais ce n'est pas tout Jacques Le Lorrain - Ce
n’est au contraire qu’une bien modeste partie de son tempérament et
de son inspiration.
O

- 17 -

Les vers que vous allez entendre dans un instant vont vous le révé­
ler sous un aspect si différent que l’on pourrait se demander s’ils ont le
même auteur que les précédents.
Vous allez connaître l’inspiration tourmentée de l’homme qui 'a
souffert, de l'artiste à l'existence. cruelle, et elle s’exprime en phrases
martelées, trépidantes, qui nous prennent et nous émeuvent peut-être
davantage encore.

LAGE DE PIERRE
(Cà et Là p. 100)
L’homme et la bête étaient bien seuls dans la clairière,
Un silence émouvant planait au-dessus d’eux :
La bête avait un muffle énorme, roux, hideux,
L’homme au front de combat, d’audace meurtrière.
L’animal avança d’un pas, l’homme de deux ;
Ainsi campé, farouche et le torse en arrière,
Le visage embrasé d’une fureur guerrière,
11 était beau, velu, massif et musculeux.
Le monstre découvrit sa luisante denture,
Tendit les durs ressorts de sa musculature
Et comme un trait dans l’air silencieux vola.
L’homme évita l’assaut d’une volte soudaine,
Sé retourna, brandit son arme en bois de chêne...
Et du crâne broyé la cervelle gicla.

La note de pessimisme est plus sombre encore dans cet autre
pièce que j’ai tenu à vous faire connaître par ce qu’elle me paraît
particulièrement typique:

LE SOULIER DU PAUVRE
(Cà et Là p. 107)
Halte ! Voici les ripatons du prolétaire !
Sales puants, hideux, informes, crevassés.
Ils ont le rire macabre des trépassés
Qui gardent dans la mort le pli de la misère,
Sinistres comme des pendus ou de vieux fous,
Tous ils gueulent par leurs fentes et par leurs trous
La souffrance, l’injustice, le mal immonde,
La tragique détresse où croupit l’ancien monde...
Malgré leur mine piteuse et leurs airs falots,
Ne les insultez pas, les bons vieux godillots,
Car ils sont le travail, la souffrance endurée,
L’existence sans gloire et la mort ignorée,
Ils sont le laid, l’obscur, le honteux, l’effarant,
Mais l’admirable aussi, le vraiment noble et grand.
Ils ne se montrent pas où gîte la richesse,
Ils n’bnt pas fréquenté des parquets de duchesse,
Ils ne sont point montés en sleepin-car non plus,
Les pauvres vieux débris ridicules, perclus,
Mais ils font les chemins encombrés d’immondice,
La ruelle du crime et le bouge du vice.
Ils n'ont connu que l’assommoir et le taudis,
L’hôtel borgne et tous les repoussants édicules ;
O---------------------------------------------------------------------- --------------- -------------- - ----------------------O

-18-

•---------------------------------------------------------------------------------------------------—0
C’est pour ça qu’ils iront tout droit en paradis,
Les bons vieux godillots aux mines ridicules !

i

/

“Admirables accents d’un être douloureux où brille toujours cepen­
dant, même au fond de la plus tragique mélancolie, la vacillante lueur
de l’espérance! C’est lame même du poète qui s’exprime en ces
chants émouvants.
Souffrant de toutes les injustices sociales dont le Grand Paris
étalait à ses yeux le rebutant spectacle, source de son incurable
pessimisme qu’agravaient ses propres déceptions: malgré cette misère
tenace et cette malchance obstinée que n'arrivait pas à vaincre son
labeur acharné et épuisant, il avait cependant pour soutenir ses efforts
la vision de cet Irretrouvable Eden, cette Ile du Rêve où se réfugiait
son imagination fuyant cet Ordre ennuyeux et logique morose et des­
tructeur, qui lui faisait haïr une société mauvaise aux âmes simples,
droites et loyales.
Ce rêve, ardemment poursuivi, cette étoile brillante à laquelle
il attachait passionnément scs pas, ce furent ses seuls biens icibas, mais ils furent bien à lui !
Que de fois, les invoque-t-il dans sa désespérance et son dégoût !
Avec quel amour leur consacre-t-il les plus beaux de ses chants !
L'Errant qu’il est dans la vie tend son bras vers la magique fontaine
d’où tombent sur sa fièvre les gouttelettes d'aqur qui' lui apportent
l’apaisement et la joie.
Vers ces montagnes d’or et ces palais de diamant, il s’achemine
inlassablement tout au long du ruae sentier de la vie . . . mais per­
sonne n’a voulu l’accompagner ... il va seul .... et c’est toute sa
tristesse.
Nous la devinons dans cette confession où son cœur s’épenche.

QUI JE

SUIS?

(Çà et Là p. 95)

Qui je suis? Une chose esseulée et flottante,
Un rien qui s’aventure au hasard qui le tente,
Un souffle, une ombre au mobile et fuyant contour,
Dans le nid de mon cœur le rossignol d’amour
Dit parfois sa chanson subtile, inentendue ;
Et familier de brande et de sente perdue,
Je vais sans gourde, sans .besace, sans bâton,
Et fou, dit-on !
Et j’habite un pays tranquille et parfumé
Où la vigne fleurit avec les fleurs de Mai,
L’irretrouvable Eden, ce beau pays magique
Où tout pousse sans ordre ennuyeux et logique
Et que nul voyageur n’a découvert encor,
L’île miraculeuse au fastueux décor
Où le soleil est blond, le vent frais, l’heure brève :
L’île du Rêve.
Là-bas, chez moi toujours la lumière est jolie !
L’air vibre de mutine et chantante folie...
Venez-vous visiter, pour un jour simplement,
Mes montagnes d’or, mes palais de diamant

0........... ........-.......... -........................................ :------------------------------------------ v
- 19 -

Et mes jardins flores de luismtes corolles?...
... Je vois que vous riez de mes sottes paroles
Comme du radotage insensé d’un aïeul,
Et j’irai seul.

Le Chevalier de la Longue Figure
Cette description de lui-même, cette peinture de son âme, il devait
la réaliser dans le héros légendaire auquel il a consacré ses plus
beaux vers, ce Don Quichotte funambulesque et émouvant, ce Che­
valier de la longue figure qui lui donna le thème du pur chef d’œu­
vre dont il nous reste à parler maintenant, pour terminer cette déjà
trop longue causerie.
Grand et maigre, la barbiche rare, la moustache en croc, le front
puissant, une énergie saisissante dans les traits, de la raideur dans
l'attitude, du coupant dans le verbe . . . tel est le portrait physique
de Jacques Le Lorrain que nous trace la plume émue de M. Jean
Thorel, un fidèle ami du poète - et que confirment du reste, les pho­
tographies qui nous restent de lui.
Mais n’est-ce pas également, avec une ressemblance saisissante, la
silhouette de l'amant malheureux de Dulcinée, de l’obstiné ferrailleur
de Moulins à vent?
Et si le héros de Cervantes se distinguait par quelques particularités
de la structure morale de Jacques Le Lorrain, nous devinons les
raisons qui invitèrent ce dernier à créer un personnage identiquement
semblable à lui-mème. un Don Quichotte Français, dont , âme fut 1.
sœur de son âme et l'Idéal son l'Idéal même.
Dans le chevalier brave, rude et hautain qu’il nous présente, nous
reconnaissons le poète et l'homme que nous a dépeint sa vie.
Le sens profond de l’œuvre se trouve dans l'opposition des deux
tempéraments mis en relief - Quichotte, preux magnifique, voué a un
idéal, poursuivant une fuyante chimère, dédaigneux des contingences
matérielles de la vie, redresseur des torts, protecteur des faibles guer­
royant contre les injustices sociales - et Sancho, le honet gros Sancho
le prosaïme fait homme, qui joue le rôle ingrat de symboliser la ma­
térialité de la vie, les appétits grossiers, le EoiZre quoi! - Mais que
relève cependant un précieux sentiment: l’indéfectible fidélité à son
maître !
Chaque fois que s’ envole la rêverie de Don Quichotte, à chacuen
des expéditions aventureuses où l’on part . au milieu du délire du
Chevalier, on entend la placide voix de Sancho, la voix du bon
sens pratique qui raisonne et qui conseille .... mais en vain :
toujours la folie triomphe !
Et d’abord écoutez sur les lèvres de Quichotte comment le poète
exprime l'immense bonté de son cœur, son désir de bonheur pour tous:
Je voudrais que la joie embaumât les chemins
Que le ciel descendit dans le cœur des humains
Qu'un éternel soleil illuminât les plaines,
Que les bois éventés par de tièdes haleines,
N’eussent que des parfums purs, des fruits savoureux,
°--------------- ------------------------------------------------------------------------ ----- _-------- 20 -

Des ruisseaux chantant clair, et que tout fût heureux
Autour de moi : l'oiseau, la Heur, l'homme et la plante.
Et cette bonté lui inspire ailleurs cet hymne à la charité :

Admire comme Dieu se montre bienfaisant

Et du matin au soir sans jamais se lasser
Il donne, il donne, il donne ! ....................
Donner c’est beau mérite et preuve de cœur....
et Sancho, l’homme pratique, de répliquer :

J’aime mieux recevoir............
Le but qu’il s’est assigné ?

Je veux que sonne enfin l'heure de la justice
J’entends que le bonheur sur tous se répartisse
Et je prétends guérix' la triste humanité
De ha haine, du vice et de l’iniquité,
Sancho: Sont-ce là vos projets?
Quichotte: Ils sont nobles, je pense
et l’éternel prosaïque de conclure :
oui, mais peu lucratifs.
Dans le débordement de cette générosité, que de promesses à ce
orave Sancho, qui, lui, ne perd jamais de vue les profits qu’il peut
retirer de la réalisation des projets chevaleresques de son maître !
C est d’abord un grand château coiffé d élégantes tourelles - un
grand château .- ce n’est pas suffisant pour récompenser le dévouement
d’un si fidèle serviteur! Que dirais-tu d’un riche comté - que dit-il? un
riche comté ? C’est encore trop peu : Le jour ou je serai Monarque cou­
ronne - et ce jour bon Sancho immine - Je veux t’attribuer le haut gou­
vernement d’une province entière.

Et le rustre, lui aussi, poursuit son rêve..........

Oh ! vienne le moment
Où tranchant du Seigneur et farci d'opulence
Je serai sans rival dans l'art de l'insolence:
Où sur les pieds des gens j aurais droit de marcher,
Sans que personne veuille et puisse se fâcher!
En attendant toutes ces richesses, l’escarcelle du Chevalier s’est
vidée: de folles largesses ont eu raison des quelques maravédis qu’elle
contenait..........on en est réduit à diner............

............ le soir à la nuit brune
de farine de songe et de layon de lune.
A qe régime la silhouette de l’écuyer gagne une telle gracilité qu’il
a déjà resserré de trois crans sa ceinture !..........
Et Sancho se lamente, tandis que Don Quichotte, à jeun, sa lance
inséparable et une guitare a la main, roucoule à sa belle une sérénade
enamourée :

— 21 —

Pourquoi ce tintamarre, grands dieux? Pourquoi gesticuler, vous
égosiller tant? S’agit-il d’un profit important?
Et Don Quichotte, l’obstiné rêveur :

"L’important, c'est d'avuir une âme magnifique
"Un œil dyiigle, un front large et haut comme un portique»
"Un air puissant et grave, émouvant, radieux,
"Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux !
'Ta sagesse est plus folle que ma folie!....
..... .-...Il tant avant tout chanter, vibrer, jouir,
'Produire de l'effort, vivre et s'épanouir,
"Quand le rosier fleurit, à quoi servent les roses?

Laisse-moi dans la nuit pensive et recueillie
Prêter l'oreille aux voix qui chuchottent, aux pas
Qui rodent à 1 entour et que tu n entends pas !
Tu n’ouïs pas marcher le mystère dans 1 ombre !
Mais des landes aux bois, du mont a la vallée,
Ce ne sont que lueurs délicates, frissons
Subtils soupirs légers, doucereuses chansons
Le silence a ses voix, la nuit a ses lumières....
Quelle exquise et délicate sensibilité d'artiste s’ exprime en ces vers
magnifiques. Cette âme qui vibre de tous les frissons delà Nature, des
plus subtils frémissements de la beauté, cettecommunionardenteavec
tout le Beau et le Bon de l’Univers qu’il enlace comme en une immense
étreinte, c’est bien Jacques Le Lorrain tout entier en ces quelques
vers , ce sont toutes les tmcomparables richesses de sont être intérieur
qu’il nous révèle avec émotion. - Cette communion avec l’Infini, n’estce pas le thème qui lui est cher et auquel il adapte dans l’Au-delà ses
conceptions philosophiques ?
Mais le rêve se heurte aux hideuses Réalités de la Vie.........
Au plus pathétique de la sérénade, il est assailli par des voleurs,
traitreusement, par derrière, renversé et désarmé; cherchant à illu­
sionner ses agresseurs, écoutez le leur dire:

"Prends donc tous mes joyaux, mes habits, mon argent,
"Enrichis-toi, voleur de ma propre opulence,
Mais laisse-moi mon rêve et respecte ma lance!
C’est à la Vie qu’il s'adresse, en réalité, à la vie qui lui fut cruelle,
qui ne lui ménagea aucun de ses coups, qui lui ravit tout ce qu’ii
possédait, même ses forces. . . sans jamais parvenir à lui arracher son
Rêve.
Et voici Dulcinée qui mamtenant apparaît, nouvelle étape du Cal­
vaire du Chevalier, autre illusion qui va douloureusement s éteindre.
De toute sa foi, naïve et lovale, il croit à l’Amour, comme il croit
à la Bonté, à la Charité, au Bonheur et à la Justice qu’il veut faire
triompher sur cette terre:

"Je crois à son amour comme à sa pureté
"J’y crois avec ferveur, constance, piété.”
Rien ne peut le détourner de sa passion, ébranler sa confiance, ni
les perfides insinuations de Garcias, l'un des adorateurs de la Belle,

_ 22 __

ni les révélations de la soubrette Maritorne, ni enfin les avis sages
et pratiques de Sancho.
, Et c'est un ardent credo d’amour qui comme une fervente prière,
s’envole vers l’inconstante Dulcinée.

OUI, JE VOUS AIME ....

D. Quichotte p. 80

*

Oui, je vous aime, je vous aime, je vous aime...
Doucement, finement, beaucoup plus que moi-même.
Comme l’ombre des bois et les petites fleurs,
Beau Cygne impérial aux mystiques pâleurs !
Oui, je vous aime et j’aime en vous tout ce que j’aime
Entre vos deux seins blancs la volupté suprême
S’est blottie, et j’irai la cueillir quand vos yeux
Se pencheront vers moi lourds et mystérieux.
Oui, je vous aime, je vous aime, je vous aime !
Et vous êtes le sol merveilleux où je sème
A pleins doigts mes désirs qui lèveront demain,
Moisson d’or, floraison de bonheur surhumain.
Prêtez, l’oreille à ma timide cantilène !
Erôlez-moi de vos mains blanches, de votre haleine,
De vos cheveux !... Pour vous charmer et vous servir,
J’ai sur les bords du Page et du Guadalquivir
Des châteaux fastueux comme un conte de fées !
Au profond des massifs, d’aromales bouffées
Passent, viennent et vont, extasiant les sens,
Et la Nature y parle avec .de purs accents.
1.'insecte en corset d’or rôdant sur le cytise
Eile son ingénue et grêle vocalise,
Les papillons furtifs sous mes ciels irisés
Vibrent éperdument comme un vol de baisers.
L’eau bleue a des habits subtils, des grâces lentes
Et la bouche du Soir dit des phrases troublantes.

La frivole se joue du fantasque chevalier qui l’amuse. — Un instant
elle lui laisse croire à son amour - mais elle veut le mettre à l’épreuve :
Don Quichotte sera l'heureux élude son cœur à la condition de lui
rapporter le bijou récemment dérobé parles bandits de la montagne.
Et le chevalier, monté sursa fidèle Rossinante et suivi de son écuver,
chevauchant le Grison, s en va, toujours héroïque et confiant vers la
sombre Sierra..........
Nouvelles lamentations de Sancho que n'anime pas le splendide
courage de son maître et qui craint cette fois pour sa vie!

"Je trouve que ce lieu dégage une épouvante,
’Qui hérisse mon poil et celui du Grison!’’
’Ah si j'avais moins peur quel héros je serais !
Une fois de plus, cependant, l'implacable réalité, le Sancho, Toi
l'instinct, la matière et l'animalité, devaient triompher du Rêve: Le
malheureux Chevalier qui a héroïquement foncé sur les brigands,
succombe sous leur nombre: le voici garotté, désarmé, vaincu, qui

— 23 —

va être immolé à leur vengeance............Mais il ne veut pas mourir
sans avoir prié Dieu ....
PRIÈRE DE DON QUICHOTTE

(p. ni)

Il est un maître ailleurs "qui juge et qui commande.
C’est en bon chevalier que j’ai vécu, laissez
Que je meure en chrétien, et qu’à Dieu je demande
L’oubli, l’entier pardon de mes actes pissés.
J’ai souhaité le bien sans avoir pu le faire,
J’ai cherché le bonheur sans l’avoir découvert,
Car le bonheur n’est pas une .fleur de la terre,
Et le bien est un fruit qui reste toujours vert !
Seigneur, reçois mon âme, elle n’est pas méchante,
Et mon cœur est le cœur d’un fidèle chrétien.
Que ton œil me soit doux et ta face indulgente !
Etant le chevalier du droit, je suis le tien.
Ouvre-moi ton beau ciel ! La porte en est étroite,
Mais grâce à ma maigreur, je saurai bien passer.
Puis je m’installerai posément à ta droite,
Et mes ve.ux éblouis verront monter, glisser,
Des vols de chérubins, des essaims blonds d’archanges...
Et sur mon cœur tremblant d’émoi je serrerai
Le doux enfant Jésus prisonnier dans ses langes.
Je baiserai son front et je lui parlerai !
Je lui dirai ma foi, ma naïve chimère,
Mon véhément désir de pitié, de bonté,
Mon rêve de Justice... Et la Vierge, sa mère,
Comprendra que j’ai dit l’entière vérité.

Le Chef des Brigands, ému de l'étrange et troublante vertu, du
mystère grandiose qui rayonnent de ce fantôme hallucinant. . . . d'ou
le divin s'exale — non seulement lui laisse la vie, mais encore lui
remet le bijou que Don Quichotte triomphant rapporte à Dulcinée.

Au ciel de l'Idéal montons à grands coups d’ailes
Venez, venez, soyez mon épouse fidèle.
A deux nous aimerons davantage le monde
............ les maux dont geint 1 humanité
ont besoin de la femme et de sa charité.
Mais hélas ! ce n’est pas ainsi que la courtisane entend être aimée.
On me respire comme on respire une rose dit-elle. Et dans un éclat
de rire elle éconduit son malheureux amant ;

Héros de l’Idéal! amant de la Chimère
Éternelle, va t'en! moi je suis éphémère,
Et m’attache a ce qui passera comme moi,
Allez-vous en, vieux fou, guerrier burlesque!
Et Don Quichotte après avoir craché son mépris aux lâches jouis­
seurs qui se rient de lui.

Riez, allez riez, du pauvre idéologue
Qui passe dans son rêve et vous parle d’églogue
A vous tous qui marchez dans un songe de sang
Riez, vous, les fripons, les courtisans, les gueuses,
Qui devriez d’un seul élan tomber à ses pieds....

Il se résigne enfin à sa douleur, reprenant son Rêve obstinément:
— £4 —

$

Eli bien soit! j’irai seul vers la lueur lointains,
Seul, tout seul j’irai boire à la claire fontaine
Qui verse l'eau de la pitié, de la bonté,
De la pure et. spirituelle volupté!
Reprends. O Chevalier de la longue figure,
Ton bouclier, ta lance et ton casque d acier
............Recommençons les belles chevauchées,
Sus au crime, haro sur toute lâcheté!
Et donnons au malheur le pain de la bonté.
Et enfin le voici qui va quitter la vie — mais non son idéal - et il
adresee son dernier adieu au fidèle Sancho, le compagnon de ses luttes,
le^confident de ses espérances et de ses amertumes.
ÉPILOGUE (p. 134)



Ecoute, mon ami, je me sens bien malade !
Délace mon pourpoint, enlève la salade
Qui recouvre le front basané qu’est le mien ;
Mets ton bras sous mon cou, sois l’ultime soutien
De celui qui pansa l’humanité souffrante,
Et survécut à la Chevalerie errante.
Sancho, mon bon Sancho, nous allons nous quitter...
Et vas-tu seulement, ingrat, me regretter?
Déjà tes yeux s’en vont inquiets au village
Où je te vis enfant alors que j’avais l’âge
D’un homme... Et te voici rêvant aux jolis prés,
Aux bois mystérieux, aux vallons diaprés,
Aux charmes obsesseurs de la terre natale !
Mais cela, vois-tu bien, c’est la chose fatale !
Tu n’es qu’un homme enfin, tu veux vivre,,, et je meurs !
Mais apprends que je fus le chef des Bons Semeurs,
Et que je renaîtrai, moi, mon cœur, mon génie,
Dans une humanité nouvelle et rajeunie
Qui grandira superbe, avançant chaque jour
Vers plus de vérité, de lumière et d’amour.
Les ai-je assez aimés, Sancho, ces pauvres hommes!
Et ne savais-je pas au fond de ce que nous sommes :
Des êtres faux, impurs, hypocrites, menteurs,
Egoïstes, félons et prévaricateurs !
Oui, les hommes sont vils ! je les aime quand même,
Car la bonté, Sancho, c’est la vertu suprême,

O

O
C’est la rose en bouton qui s’ouvrira demain,
Embaumante splendeur du grand parterre humain:

J’ai pris le bon outil, j’ai fait la bonne guerre,
Il m’en souvient. Sancho, je te promis naguère
Des champs, des bois, des prés, des vallons, des coteaux,
Avec une demi-douzaine de châteaux :
J’allais presque jusqu’à te proposer une île
Miraculeusement située et fertile...
Prends cette île qu’il est toujours en mon pouvoir
De te donner ! Un flot azuré bat ses grèves,
Elle est belle, plaisante... et c’est l’île des. Rêves!
Sache que la richessç et la facilité
Sont en nous, dans notre âme et notre volonté,
Les biens extérieurs sont l’appeau du vulgaire,
Je te lègue un trésor qui ne te tente guère,
Mais il est, songe bien, à l’abri des voleurs,
Car il est invisible et tient tout dans nos cœurs.
Répands ces vérités, mon Sancho, par le monde !
Suis mon pas magnifique avec orgueil, émonde
Le branchage touffu du vice originel,
Besogne pour un but immuable, éternel,
Tends la main et les yeux vers la chose lointaine :
Cela seul vaut l’effort qui survit à la peine !
Sancho, Sancho, mon bon Sancho, mon gros Sancho !
Je suis emprisonné comme dans un cachot,
Dans cet austère habit de guerrier et d’apôtre !
Je meurs... Fais ta prière et dis la patenôtre
Qui doit apitoyer le Dieu vers qui je vais.
Ah ! nous avons tous deux vécu des jours mauvais,
Envenimés de haine, empoisonnés d’outrages,
Et qui mirent à forte épreuve nos courages,
Mais ces jours sont passés, les jours humains sont courts,
Et voilà, j’ai fini ma tâche et mon discours.
Fais un trou large et haut, et tel qu’il me contienne,
Dans cette- terre vénérable et très chrétienne :
J’y dormirai tranquille, encensé par les voix
Innocentes du val, de la plaine et des bois.

Le vois-tu, mon royaume? Il est loin de la terre!
L’aperçois-tu, ton île? Elle est firmamentaire.
Et scintille, point d’or, dans l’éther froid et dur,
Brille, étoile, au profond de l’uniforme azur,
Gaieté claire de l’immobile et morne espace,
Songe, espoir, avenir !
Ah ! un nuage passe,
Et voici que l’étoile a perdu sa clarté !
L’ombre a tout reconquis ! Telle est l’humanité
Dans sa marche à travers le caprice des âges ;
Mais elle ira, croyante, aux lumineux présages,
Certaine de son but, sûre du lendemain,

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Et que les biens rêvés sont au bout du chemin.
Dulcinée !... Oh ! Sancho, c’est bien elle, c’est elle.
La lumière, l’amour, la jeunesse immortelle !
Elle s’est confondue avec l’astre éclatant
Vers qui je vais, qui me fait signe, qui m’attend.
J’irai vers la douceur de ta prunelle claire,
O mon enfant chérie, et j’irai sans colère!
Ma lèvre, prise au charme attirant du baiser,
Viendra comme un oisea'u sur tes yeux se poser.
Et nous vivrons des jours tissés d’or et de soie,
Des soirs de langueur fine et des matins de joie,
Et je t’apparaîtrai fleuri comme un printemps,
Mon être ayant là-haut retrouvé ses vingt ans.
O fille de mon âme, ô splendeur de mes songes,
O toi qui m’as bercé d'ineffables mensonges,
Vois, je monte d’un vol puissant vers ta clarté
Et tu deviens enfin une réalité.

Fais un trou large et haut, et tel qu’il me contienne,
Dans cette terre vénérable et très chrétienne :
J’y dormirai tranquille, encensé par les voix
Innocentes du val, de la plaine et des bois.

CONCLUSION
Nous venons dp parcourir a grands pas une œuvre et une vie, et
maintenant, pour satisfaire à la tradition, nous devons conclure.
1, œuvre est d’autant plus attachante que nous v lisons la Vie et
l'Ame de 1 auteur lui même.
Elle chante, elle vibre, elle pleure, comme cette âme sensible aux
moindres frissons de 1 L nivers: la Nature, les fleurs, les forêts la femme
l’ont successivement inspirée.
Elle vibre de l’idéal généreux qui l'anima et que ni les malheurs,
ni les déceptions, ne purent atteindre: idéal de consolation, de charité,
de bonheur, de Justice.
Elle pleure sur toutes les tristesses de ce monde: toutes les laideurs,
les souffrances, les cruautés que connaissent les sociétés modernes,
et la pire peut-être de toutes, le vide inquiétant des âmes.
Dans son ensemble nous v retrouvons le reflet du caractère périgourdin: n est-ede pas, à l'instar de notre sol, tout à la fois douce comme
nos paysages que baigne la verte douceur de notre ciel? - rude, comme
le roc qui surgit de toutes parts dans notre Pays des pierres? - harmo­
nieuse toujours, comme le profil de nos horizons bleus dans l’or
resplendissant de nos couchants ?
Dans ce décor nous voyons plus fidèlement se dresser la grande
figure d Apôtre de Jacques Le Lorrain Poète-Savetier.
Quelle reste dans nos souvenirs — Nulle ne l'a mieux mérité !
Gardez pieusement la mémoire de ce Don Quichotte de l’Art, de ce
chevalier de l'Idéal.
Il est aile dans la vie, loyal et fier, dédaigneux de la médiocrité et de la
misère de son existence, mais les yeux obstinément fixés sur son étoile !
Comme tant d autres, il eut peut être connu le succès et les richesses:

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sa fierté et sa grandeur morale répugnaient aux intrigues et aux com­
promissions qui pouvaient les lui assurer.
Je porte la peine de vouloir arriver par des moyens
de chevalier sans reproche, sans avoir recours a
l'intrigue, au charlatanisme, à la production frelatée.
écrivait-il à un de ses amis et c'est bien la formule de sa haute probité
intellectuelle.
Au service de l’art, il s’est immolé à sa tâche plutôt que de mentir
à son idéal, avec l'héroisme et la foi de Cyrano, avec l’héroïsme et la
foi du Chevalier de la Longue Figure.
Admirable caractère qui rend plus émouvants encore les admirables
accents que nous venons d’entendre !
A une époque de mercantilisme frénétique, quelle Force et quelle
Foi ne faut-il pas pour réaliser un tel destin!
La vie de Jacques Le Lorrain n’est pas seulement un exemple, elle
est un symbole.
Nous y apprenons ce que peut notre humaine nature quand elle est
grandie et animée de l'Idéal: les laideurs? elles passent inaperçues les souffrances? elles ne nous atteignent pas - les déceptions? elles sont
méprisées: c’estdans sa plus belle expression la grandiose puissance
du martyre.
Jacques Le Lorrain a connu les joies incomparables de cette voca­
tion: il en a trouvé l’ineflables récompense, ce soir de Mai 1904, où
la Gloire a illuminé un instant son front d’agonisant. ... et sa mort
eut quelque chose d’une apothéose.
Puisse cette médiocre étude se joindre à la pierre symbolique de
Bergerac pour consacrer celui dont doit s’ennorgueillir le Périgord
— parce qu'il a symbolisé l'immortel et clair génie de notre race.
Chasseur de lune bleue, oiseleur de chimère,
il a chanté, il a aimé, il a souffert ! !
Et le rayon de gloire qui éblouit ses veux mourants n’a pas réussi
à écarter la vision chère du pays natal où il a si harmonieusement
exprime le désir - hélas insatisfait - de revenir goûter le suprême repos:
Fais un trou large et haut, et tel qu'il me contienne
Dans cette terre vénérable et très chrétienne
J'y dormirai tranquille, encensé par les voix
Innocentes du Val, de la plaine et des bois.