-
extracted text
-
L'OSTENSION
DU
SAINT SUAIRE
PRONONCÉS PAR S. E. LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX ,
NN. SS. L’ARCHEVÊQUE DE BOURGES
ET LES ÉVÊQUES DE PÉRIGUEUX ET DE LIMOGES.
COMPTE-RENDU DES DEUX CÉRÉMONIES
PAR
AI. l’Abbé AI. MONMONT,
1er Vicaire de la Cathédrale, Rédacteur de la Semaine Religieuse de Périgueux.
IMPRIMERIE CASSARD FRÈRES
Cours Fénelon, 7, et rue Mataguerre, 4.
1873.
|
S;
I
- .< -h;
, .
LA FETE
DE
L’OSTENSION DU ST SUAIRE
A
CADOUIN.
Un souffle puissant et mystérieux, il est juste de le recon
naître, a passé sur la France de 1873. Partout la foi se réveille,
s’affirme et grandit. Cet immense concours de foules pieuses,
ardentes, émues, qui des Alpes à l’Océan, de la Manche aux
Pyrénées, accourent à Lourdes, à la Salette, à Paray-le-Monial, à Issoudun, est le véritable prodige du temps. Spectacle
d’autant plus admirable et fortifiant pour nos cœurs, qu’il se
produit dans un siècle tout imprégné de naturalisme et en face
de ces hideuses doctrines de la libre-pensée, qui menaçaient de
nous envahir. A la vue de ces saintes caravanes qui se sont
organisées ou s’organisent encore sur les divers points de la
France, on se rappelle involontairement, et l’on applique vo
lontiers à notre époque le vers du poëte :
Eh ! quel temps fut jamais plus fertile en miracles?
Le sanctuaire de Cadouin, qui a l’honneur, comme on sait,
de posséder l'une des plus insignes reliques du monde chrétien,
était, dimanche dernier, 14 septembre, le but et l’objet d’un
de ces pieux pèlerinages. Sans doute les foules ne se pressaient
ni aussi nombreuses ni aussi brillantes qu’autrefois dans son
enceinte, quand accouraient, couverts de pourpre et d’or, les
puissants seigneurs et les princes du moyen-âge; mais la pré
sence du cardinal-archevêque de Bordeaux, qui a bien voulu
contribuer à la restauration de l’antique église par le don d’un
magnifique vitrail, du prince archevêque de Bourges, de l’ar-
— 4 —
ehevêque d’Alby et des évêques de Périgueux, de Rodez et
de Limoges, donnaient à cette solennité un éclat incompara
ble qu’auraient pu nous envier les plus célèbres sanctuaires de
France.
Malgré un temps des plus défavorables, qui a retenu chez eux
les deux tiers des pèlerins, des flots de peuple se pressaient de
toutes parts : au milieu des rues pavoisées, sur les routes qui
mènent à Cadouin, et dans la grande église romane dont l’ar
chitecture sévère s’alliait admirablement aux riches couleurs
des oriflammes et aux ornementations gracieuses qui la déco
raient.
La réception officielle des évêques par la municipalité s’est
faite à l’intérieur, sous ces vieux cloîtres, dont les merveilleuses
sculptures, vrai poème de pierre, font l’admiration des tou
ristes et des savants. M. Laval-Dubousquet, maire de Cadouin,
a prononcé à cette occasion un discours plein de nobles pen
sées et de sentiments chrétiens, que nous sommes heureux de
reproduire ici :
« Eminence,
« Messeigneurs ,
» La venue en ces lieux d’un prince et de hauts dignitaires
de l’Eglise est, pour la petite cité que j’ai l’honneur d’admistrer, un fait inoui qui cause une joie bien naturelle : Je suis
heureux de vous en apporter l’expression et celle d’un senti
ment de respect et de gratitude profonde.
» Eminence,
» La foi qui vous anime, soutenue par une énergie qui n’a
pu s’affaiblir avec le temps, vous a fait trouver la route facile
pour venir prier et vous humilier sur les marches du tombeau
où repose l’un des monuments vénérés de la passion du
Christ.
» Vous qui propagez, avec une éloquence qui naît des sources
pures du christianisme, les vérités sublimes de notre religion,
vous ne pouviez rester plus longtemps étranger à ces lieux
privilégiés, dépositaires heureux d’une relique enviée.
» Votre cœur de pasteur, embrasé du plus vif amour pour
tous les fidèles de sa province, n’a pas voulu que les éloignés
de la métropole fussent privés des grâces divines qu’avec
profusion vous répandez sur votre troupeau.
— 5 —
» Nous ne pouvons pas oublier, Monseigneur, vous que la
Providence a placé à la tête de notre beau diocèse, que c’est à
votre zèle et à votre puissante initiative que l’œuvre que nous
fêtons grandit, et que nous devons l’insigne honneur d’être
visités, en ce jour, par les illustres prélats que nous recevons.
Je suis heureux, au nom de mes administrés, de vous en té
moigner toute notre reconnaissance.
» Soyez donc les bienvenus , Eminence et vénérés prélats ;
que ma présence'et celle de ceux qui m’entourent soit l’expres
sion la plus parfaite de la satisfaction et du contentement que
nous ressentons à vous accueillir ; que votre bénédiction
daigne arriver jusqu’à nous, et que, dans vos prières à côté
de nous, se trouve la place de notre France aujourd’hui libérée,
mais, hélas! mutilée...., pour qu’il lui soit donné de panser
ses blessures et de réparer un jour ses immenses malheurs.
» Qu’il nous soit permis d’espérer que votre haut patronage
aidera, en l’encourageant, la restauration complète de l’œuvre
que poursuit, avec une infatigable activité, l’intelligent mis
sionnaire auquel la direction en a été confiée.
» Eminence, Messeigneurs,
» Telle est l’expression de l’intime sentiment que je vous
apporte, des vœux les plus ardents et des espérances-les plus
légitimes que par vous je place sous la protection de Celui
qui, par vous, enseigne aux hommes, aux nations et aux prin
ces l’union, la paix et la charité. »
Le cardinal-archevêque a répondu à M. le maire, en son
nom et au nom de ses vénérables collègues, par quelques
paroles de remercîment et de félicitation, pleines d’une exquise
urbanité, et les évêques, précédés du clergé en habit de chœur,
se sont rendus à l’église au son de toutes les cloches. Là,
Mgr Dabert a complimenté en ces termes Son Eminence et les
autres prélats :
« Eminence,
« Messeigneurs,
» Votre présence dans cet antique et vénérable sanctuaire
formera le plus bel anneau d’une chaîne qui doit, avec l’aide
de Dieu, renouer l’avenir à un passé glorieux.
— 6 —
» L’authenticité du Suaire de Cadouin a été portée au plus
haut degré de certitude que puisse atteindre un pareil sujet,
par nos deux éminents compatriotes, MM. le vicomte de
Gourgues et Martial Delpit. Abrité sous ces voûtes depuis plus
de six siècles, il y a plus de six siècles que le sacré linceul
est en possession d’un culte public, alimenté par d’innom
brables prodiges. Les archives de son sanctuaire compre
naient quatorze bulles pontificales octroyées en sa faveur.
L’Eglise lui ouvrit ses trésors par les mains des Papes
Clément III, Clément VI, Urbain V, Grégoire XI, Benoît XIII,
Clément VIII, auxquels a daigné se joindre notre immortel
Pie IX. Des têtes couronnées, Eléonore de Guienne, saint
Louis, Marie d’Anjou, Anne de Bretagne, une reine d’Aragon,
s’inclinèrent devant lui et l’enrichirent de magnifiques libé
ralités. Une confrérie érigée canoniquement sous son nom, dès
le milieu du xii” siècle, couvrit comme un immense réseau
tous les Etats de l’Europe. De tels faits élèvent le Suaire de
Cadouin au rang des reliques les plus vénérées de la chrétienté.
» Après cette incomparable prospérité, le pèlerinage de
Cadouin subit le sort auquel n’échappent pas les plus saintes
institutions où se mêle la liberté humaine ; il pencha vers la
décadence et l’oubli. Mais notre sainte relique a reçu le con
tact de Celui qui s’est dit, et qui est la résurrection et la vie.
Voici que la dévotion contemporaine, encouragée déjà par
d’insignes faveurs spirituelles et mêmes temporelles, la remet
dé plus en plus en honneur. Nous en avons confié la garde
aux fils de saint Vincent de Paul, et, grâce à leur zèle actif et
intelligent, ce sanctuaire reçoit de notables améliorations ; il
reprend la pompe de ses solennités longtemps disparues, et
chaque année les pèlerins foulent en nombre croissant les sen
tiers inondés autrefois par tant de foules pieuses.
» Si ma pensée, Messeigneurs, se reporte, avec l’attrait que
vous voyez, sur une simple page de l’histoire religieuse de notre
Périgord, ce n’est pas seulement parce que cette page en est
une des plus glorieuses, c’est encore parce que j’y rencontre des
souvenirs que votre présence me rend particulièrement chers.
» Des hauteurs qui couronnent ce sanctuaire, vous pour
riez, Monseigneur de Rodez, contempler les ruines du monas
tère de Paunat, d’où partit, chassé parles Normands, le saint
abbé Adalgise, fondateur de cet autre monastère, qui devint
plus tard l’évêché de Vabres, Nos Chanceladais ont évangé
lisé votre Rouergue, et, par un de ces traits où l’on aime à
voir le doigt de la Providence, une de vos florissantes commu
nautés qui habite une de leurs anciennes résidences, non loin
d’Espalion, va être appelée à ouvrir une école dans le lieu
même où fut leur berceau.
» Ce monastère de Paunat, Monseigneur de Limoges, était
une fondation de votre célèbre abbaye de Saint-Martial. Mais
un lien direct unit votre province à notre Suaire. Il reçut
l’hospitalité à Obasine, alors de votre diocèse, et je me permets
d’ajouter, une hospitalité trop bienveillante, puisqu’une ordon
nance rendue par le roi Charles VII, à la requête des moines
de l’abbaye de Cadouin, put à peine y mettre un terme.
» Ce lieu de Cadouin, Monseigneur de Bourges, avait appar
tenu au chapitre de Saint-Front, et nos annales religieuses
gardent avec respect le nom de votre prédécesseur, Aimon de
Bourbon, qui consacra sa magnifique église byzantine, main
tenant notre église cathédrale. Je rappellerai encore que
Votre Grandeur est ici dans le pays natal de saint Eusice, l’un
des saints protecteurs de votre archidiocèse.
» Un échange opposé mais également providentiel, Mon
seigneur d’Alby, s’est accompli entre votre Eglise et notre
Périgord. Le patronage de saint Clair, le premier de vos pré
décesseurs, est resté célèbre parmi nous ; il le fut surtout dans
notre ancien diocèse de Sarlat, grâce sans doute à son premiei’ évêque, Raymond de Roqueror, qui lui vint de votre
antique abbaye de Gaillac.
» Le siège illustre de Bordeaux, vénéré Métropolitain, éten
dait sa juridiction, comme le sait votre Eminence, à plusieurs
points de notre Périgord. Sur ce sol, qui se prolonge de
Cadouin à Belvès, relevant de leur seigneurie de Bigarroque,
vos prédécesseurs furent longtemps chez eux ; et, sous 1 un
d’eux, Arthur de Montauban, un abbé de Cadouin, Pierre de
Gaing, celui-là même qui avait reconquis le saint Suaire sur
les Toulousains, fut conduit, à la suite d’une transaction, à
placer au-dessus de la porte principale de cette église, en
signe de dépendance, un vitrail portant l’image de saint
André, patron de votre primatiale. Au nombre des sept filles
qui formèrent sa couronne, l’abbaye de Cadouin compta les
deux communautés bordelaises de Faize et de Font-Guilhem.
Et, comme pour la payer de retour, un de vos prédécesseurs
lui vint en aide pour la protéger contre les prétentions trop
— 8 —
absolues d’une autre abbaye de Citeaux qui s’imposait à elle
au titre de sa maternité.
» Puissiez-vous, Eminence et Messeigneurs, avoir trouvé
quelqu’intérêt dans cette évocation d’antiques souvenirs,
inspirée par le sentiment d’une profonde reconnaissance dont,
en mon nom et au nom de mon clergé et de mes fidèles dio
césains, je vous prie d’accepter l’hommage. »
Après avoir écouté avec une attention marquée ce discours,
que le cardinal-archevêque a particulièrement loué dans sa
réponse, les prélats ont pris place dans le sanctuaire. Du côté
de l’évangile, s’élevait le trône de Son Eminence ; du côté
opposé, sur une estrade, se trouvaient les autres prélats dans
l’ordre suivant : l’évêque de Périgueux , l’archevêque de
Bourges, l’archevêque d’Alby, l’évêque de Rodez et l’évêque de
Limoges. Derrière l’estrade, dans les stalles du chœur, étaient
placés MM. Bonnet et N oguery, vicaires généraux de Péri gueux
et de Rodez; MM. Druon et Prédier, chanoines de Bourges
et d’Alby, et plusieurs autres dignitaires ecclésiastiques.
La messe pontificale a commencé vers 10 heures. Le vénéra
ble cardinal était assisté à l’autel par M. l’abbé Fonteneau, son
vicaire-général, pai' MM. René Bernaret et Jacquin, diacre et
sous-diacre d’honneur, et par MM. Vannier et Ressès, diacre
et sous-diacre d’office. Après l’évangile, Son Eminence est
montée en chaire, et au milieu du plus profond recueillement
et de l’attention respectueuse et sympathique de l’immense
auditoire, a prononcé l’homélie suivante, que nous avons la
bonne fortune d’offrir à nos lecteurs :
< Venit ergo Simon Petrus et introivit in monumentum, et
vidit hnteamina posita, et sudarium quod fuerat super caput
ejus, non cum linteaminibus positum , sed separatim invoiutum in unum locum. »
« Simon Pierre vint et entra dans le tombeau, et il vit les
linceuls posés là, et le Suaire qui fut sur la tête de Jésus,
placé non avec les linceuls, mais roulé tout seul, en un
endroit séparé. » (saint jean, xxii. 6 et 7.)
« Messeigneurs (1),
» Le Périgord a voulu prendre part à la supplication uni
verselle; qu’il en soit bénit! Pendant qu’ailleurs les popula(1) De La Tour d’Auvergne, archevêque de Bourges ; Lyonnet, archevêque
d’Alby; Dabert, évêque de Périgueux ; Duquesnay, évêque de Limoges ; et
Bourret, évêque de Rodez,
— 9 —
tions, poussées par le souffle catholique en souvenir de Pie IX
et pour la France, se groupent en saintes caravanes pour se
désaltérer aux sources anciennes ou nouvelles de la grâce, et
que, pacifiques croisés, elles s’unissent pour former les légions
de la foi et de la prière , les fidèles de cette contrée se sont
souvenus qu’ils avaient au milieu d’eux une des reliques les
plus insignes de la catholicité, un lieu particulièrement
choisi par le Sauveur, pour y fixer à jamais ses yeux et
son cœur (1), ils se sont dit : Le monde a besoin de miséri
corde , la France a soif de sécurité et de repos ; les âmes
désabusées demandent des lumières et des consolations. En
traînés par de si nobles aspirations, ils s’écrient : Allons
avec confiance au trône de la miséricorde (2), et vous êtes
venus !
» Chers pèlerins qui nous entourez, que les bénédictions du
ciel tombent sur vous comme une abondante rosée! qu’elles
vous reposent,-en vous rafraichissant, des fatigues de la
route; qu’elles fassent refleurir en vous, avec les croyances de
votre baptême, les fortes vertus. Elles furent l’apanage de
vos pères, préservez-les du souffle d’irréligion qui flétrit et
dessèche.
» Ce vœu qui s’échappe de mon cœur, je n’aurais pu le con
tenir plus longtemps. Toute la joie qui remplit l’âme de votre
premier pasteur, toutes les consolations qu’éprouvent les
pontifes venus pour donner plus d’éclat à cette solennité, les
sentiments qui animent ce nombreux clergé, tout ce que la pré
sence de vos magistrats, des notabilités de la province, apporte
de gloire à l’Eglise, notre mère, je le sens moi-même, avec
bonheur. Lorsque, nos très chers frères, la foi exerçait sur les
âmes un empire incontesté et que ce qui se rapportait à la
personne sacrée du Sauveur avait le don d’émouvoir l’huma
nité, un évêque parlant à ma place n’aurait pas eu besoin de
tenir un pareil langage. Sa reconnaissance se serait exhalée
en paroles brûlantes, mais elle ne se serait adressée qu’à Dieu.
Il aurait remercié le Christ ressuscité d’avoir choisi ce lieu
pour lui confier un vivant souvenir de sa passion ; mais il
aurait trouvé si légitimes le concours des populations, leurs
prières, leurs cantiques, leur enthousiasme, qu'il aurait cru
(t) Il L., des Paralipomènes.
(2) Adeamua ergo cum fiducià ad thronum gratiæ.
— 10 —
les contrister en les félicitant de s’être rendues à un pèlerinage
où aucun intérêt humain ne les conviait.
» Oh ! malheur des temps ! lamentable oubli des choses les
plus saintes ! Il est donc vrai que ce temple, regardé jadis
comme un reliquaire unique dont la vue inspirait tant de
respect et d’amour, a subi l’injure des hommes et du temps.
11 est donc vrai que les voies qui conduisaient au sanctuaire
de Cadouin ont pleuré comme celles de Jérusalem, parce
que la foule ne les connaissait plus. Il est donc vrai que le
Suaire qui a voilé au tombeau le cœur et la face auguste de
Jésus-Christ, et encore imprégné de son sang, n’était plus
connu et vénéré que d’un petit nombre ! Et cependant les
fidèles de Jérusalem, les habitants des bords du Jourdain, les
visiteurs des Saints-Lieux avaient versé des larmes en pré
sence de cet inappréciable trésor.
» Au temps des croisades, un vaillant et noble Pontife,
Adhémar de Monteil, évêque du Puy, mourant loin de son
troupeau, avait enrichi votre pays de ce qu’il appelait le
trésor le plus précieux de notre conquête, le saint Suaire dont
vous êtes possesseurs. Après des siècles d’hommages de vos
pères, des fils ingrats avaient laissé ce dépôt sacré sous la
poussière d’un sacrilège oubli ! Rien n’avait pu protéger contre
l’indifférence des dernières générations un des trésors les plus
précieux de la chrétienté. Ni la trace de tant de pèlerins,
ni le grand nombre de miracles obtenus, ni la sollicitude de
quatorze Papes, parmi lesquels Innocent III, Boniface VIII,
Jules II et Léon X, ni la grande ombre de saint Louis, qui
vint prier à Cadouin avant de partir pour la conquête du
Saint-Sépulcre, ni le souvenir de tant de rois, de reines, de
seigneurs et d’évêques qui voulurent être les clients de cette
église, ni l’éloquence de saint Bernard, qui se fit entendre
devant la châsse sacrée. Bien que le pèlerinage de Cadouin
n’ait pas complètement cessé parmi vous, le concours des
populations voisines n’était pas un hommage suffisant pour
une relique aussi précieuse ; il faut celui des provinces méripionales et de la France entière. Hélas ! nos très chers frères,
nous avons traversé des jours très douloureux. L’oubli dans
lequel étaient tombées tant de traditions, qui furent la gloire
de notre pays, est un fait lamentable, mais plus lamentables
encore sont les causes qui le produisirent. Heureusement, le
Seigneur nous a regardés dans sa miséricorde. Une autre
— 11 —
lumière a brillé, et déjà les objets autour desquels la librepensée croyait avoir fait une éternelle nuit, se dégagent des
nuages dont on les avait entourés. Pendant que Marie
touche de son pied virginal le sommet des montagnes, d’où
elle fait jaillir les sources d’une nouvelle vie, les antiques
pèlerinages retrouvent leurs premiers attraits, les vieux
sanctuaires attirent à eux les âmes troublées encore croyan
tes ; il se produit un mouvement de résurrection ; c’est le
Christ sortant de la tombe, où le scepticisme croyait l’avoir à
jamais renfermé, et s’écriant encore : Je suis la résurrection
et la vie, Ego sum resurrectio et vita.
» Ce sera votre honneur, pieux Pontife de Périgueux, d’avoir
secondé ce mouvement providentiel, en restituant au sanc
tuaire de Cadouin son antique auréole. Quand vous vîntes ici
des bords du Rhône, dont vous aviez fait votre patrie d’adop
tion, et qui sont demeurés chers à mon cœur, vous ne soup
çonniez pas l’existence du dépôt qui allait vous être confié. Il
vous était réservé, Monseigneur, d’accomplir ce que n’avaient
pu faire un saint vieillard que j’ai connu au déclin de sa vie,
et un prélat illustre, devenu l'une des gloires du Sacré-Collége,
Mgt de Lostanges et le cardinal G-ousset. Tous deux occupés à
relever les ruines amoncelées par la suppression du siège de
Périgueux, de 1792 à 1821, n’avaient pu que gémir sur le
triste état de ce pèlerinage et léguer à d’autres une tâche
qu’ils auraient été si heureux de remplir. On aurait pu croire
que celui qui s’assit après eux sur le siège de saint Front,
dans tout l’éclat de la jeunesse, cet immortel évêque que vous
donna, en 1841, l’Eglise de Bordeaux, et dont la vie fut un
labeur non interrompu, Mgr Georges Massonnais, d’héroïque
mémoire, aurait la consolation refusée à ses prédécesseurs ; il
n’en fut pas ainsi. Cet apôtre infatigable, ce vaillant soldat,
tomba de lassitude sur le chemin, avant d’avoir mis la main
à l’œuvre, et son successeur, immédiat lui-même, Mgr Baudry,
qui fut, hélas ! trop peu de temps une lampe ardente et
brillante (1) dans le sanctuaire, ne put que jeter sur Cadouin
un suprême regard de désir et de regret.
C’est vous, Monseigneur, qui étiez l’élu de la Providence
pour cette importante restauration. Vous le sentîtes dès votre
apparition dans ce diocèse, alors qu’il vous fut r^vélé-quayi
(1) Erat lucerna ardens et lucens. (S. Jean, V, 3S). «*,'<£
— 12 —
sanctuaire, dont vous ignoriez précédemment le nom, possé
dait, depuis sept cents ans, un trésor qui eût fait envie aux
plus illustres basiliques. Dès-lors, non content d’éprouver ces
tressaillements de la foi et de la piété (1) que suscita dans
l’àme d’un illustre évêque de Sarlat, du milieu du xvne siècle,
Mgr de Lingendes, la vue du Suaire de Cadouin, vous vous
promîtes à vous-même de glorifier, autant qu’il dépendrait de
vous, le dépôt autrefois confié à l’Eglise dont vous deveniez
le pasteur. Votre promesse n’a pas été vaine; je n’en veux
d’autre preuve que ces lettres pastorales, où votre zèle éclate
en enseignements si élevés et en paroles si brûlantes, que ces
murailles rajeunies, que cette châsse enrichie par la géné
rosité de vos enfants, que la fête de ce jour, anniversaire de celle
du 5 septembre 1866, qui inaugura pour ce sanctuaire et pour la
contrée une ère de glorification et de salut. Je vous félicite,
infatigable et bien-aimé prélat, au nom de l'Eglise qu’une
œuvre pareille console, au nom de la province de Bordeaux, au
sein de laquelle le Suaire de Cadouin va briller, grâce à Dieu,
d’un éclat nouveau, au nom du diocèse de Périgueux et Sarlat,
dont je puis sans témérité interpréter les sentiments, au nom
enfin . des évêques présents à cette solennité , qui ont reçu ,
eux aussi, du Seigneur une grande mission qu’ils sauront
remplir : l’un, de créer à Issoudun le magnifique sanctuaire
de Notre-Dame du Sacré-Cœur ; l’autre, de compléter, aux
lieux où l’apôtre saint Martial fonda l’une des premières églises
des Gaules, un monument chef-d’œuvre de l’art chrétien.
Revenons au Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Peuton imaginer une relique plus insigne ? D’après une tradition
respectable, c’est la Sainte-Vierge elle-même qui le prépara de
ses mains pour couvrir la face auguste et le cœur de son divin
Fils. Quand le Prince des apôtres, au matin de la résurrection,
pénétra dans le tombeau, il trouva les linges et les bandelettes
qui avaient entouré le corps du Sauveur, mais en un lieu
séparé (2), c’était le Suaire que nous vénérons à Cadouin. Et
ce tissu sacré n’a pas été seulement un voile pour cacher les
meurtrissures du Dieu fait homme, mais il a bu les sueurs et
le sang de la Rédemption, en même temps qu’il s’imprégnait
des parfums répandus par les saintes femmes ; de sorte que,
(1) Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum.
(2) Et sudarium quod fuerat super caput ejus, non cum linteamimbua positum, sed separatim involutum in iinum locum.
— 13 —
en pressant cette portion de la parure funèbre du Sauveur, il
en jaillirait le sang de son cœur, de son front et de ses mains 1
Un calice pourrait recevoir cette liqueur divine, et avec quels
sentiments le prêtre l’élèverait-il vers le ciel en disant la prière
de l'office divin : « Nous vous offrons, Seigneur, le calice du
» salut, demandant à votre Clémence qu'il monte en odeur
» de suavité devant Votre Majesté suprême (1). »
Mais pourquoi, nos très chers frères, demander un miracle?
Le miracle est vivant ; il se perpétue à Cadouin dans cette
éponge imbibée du sang du Calvaire. Que la liturgie catholi
que, dont les accents ont tant de fois réjoui cette enceinte,
avait bien le droit de chanter dans la langue consacrée : Sa
lut, linceul précieux, Suaire royal, où reposa la chair
divine et immaculée du vrai roi du monde ! Louange à vous,
notre salut et notre joie! (2)
» Oui, vénération et louange au Suaire de Cadouin ! N’est-il
pas le plus réel témoignage du sacrifice sanglant offert pour
le salut du monde ? La sainte Ecriture nous raconte que Jonathas aimait David comme son âme, et que pour lui donner
une preuve de son affection, il sc dépouilla de sa tunique,
et qu’avec elle, il lui donna ses autres vêtements et jusqu'à
son épée, son arc et son bouclier. Oh ! que le Suaire de Ca
douin est un livre plus touchant encore ! Car nous y lisons que
l’Homme-Dieu nous a donné non-seulement sa tunique, mais
sa vie, mais sa divinité et son humanité, dans un sacrement
devenu pour nous un Suaire mystérieux qui recouvre d’ineffa
bles et célestes réalités.
» Appréciez donc et aimez, nos très chers frères, l’objet sacré
confié par la Providence à votre garde et à votre vénération.
Relisez souvent son histoire, si consciencieusement écrite par
deux de vos savants et pieux concitoyens, MM. le vicomte de
Gourgues et Martial Delpit ; leurs livres devraient être aux
mains de tous, car leur érudition fait autorité, non-seulement
(U Offerimus tibi, domine, calicem Salutaris, etc.
(2)
Ave, syndo speciosa,
Regale sudarium
Quo quievit pretxosa
Veri regis omnium
Christi caro gratiosa,
Laus, salus et gandium !
(Antienne d’un office du saint Suaire de Cadouin.)
— 14 —
à Périgueux, à Versailles et à Bordeaux, mais dans la France.
» Leurs travaux sont le dernier mot de la science sur une
matière que je n’ai pu qu’effleurer. Surtout, imitez vos devan
ciers dans leur culte pour le saint Suaire. Quand le cours des
événements les priva, au quatorzième siècle, de ce trésor na
tional, ils n’eurent de repos que lorsqu’ils l’eurent recouvré.
Comme eux, venez souvent dans cette église méditer sur l’amour
de Jésus-Christ, sur la rédemption et les moyens de vous en
appliquer les mérites. Et si jamais, à la pensée du deuil de
l’Eglise, captive dans son chef, l’auguste et bien-aimé Pie IX,
la défiance et la crainte envahissaient vos âmes, recueillez-vous
devant l’objet sacré de cette fête, et vous vous sentirez fortifiés ;
car, s’il rappelle des souvenirs de mort, il parle surtout de ré
surrection et de vie. Depuis dix-huit siècles, l’Eglise, dans ses
chants et ses cérémonies, ne cesse de constater l’existence d’une
terrible lutte, la lutte du bien et du mal, du ciel et de l’enfer'
Mors et vita duello confliœêre mirando ; mais elle se hâte
d’ajouter ces mots qui résument son passé et son avenir, et
qu’il me semble lire en caractères ineffaçables sur la porte de
votre béni sanctuaire :
DUX VITÆ MORTUUS
REGNAT VIVUS.
Amen. »
Le chant du Credo, exécuté par les deux cents prêtres ou
séminaristes qui remplissaient le sanctuaire, a suivi cette élo
quente homélie. En entendant ces voix graves, vibrantes et
profondes, le cœur était inondé dejoie, l’âme se sentait fortifiée,
et la foi. semblait grandir au milieu de ces puissantes har
monies du symbole catholique. La messe terminée, le cardinal
et les évêques ont été reconduits au presbytère avec le céré
monial du matin.
Là se termine la première partie de la journée. Dans l’inter
valle de la messe pontificale et des vêpres, plusieurs ecclésias
tiques sont occupés à faire toucher au saint Suaire les objets
de piété qu’on leur présente. Vers deux heures la pluie du
matin s’arrête, le ciel s’éclaircit et le soleil laisse tomber quel
ques rayons qui nous remplissent dejoie. La foule des pèlerins
augmente notablement. On les voit venir par tous les chemins
— 15 —
qui conduisent à Cadouin ; car le soleil amène à la fête une
partie de ceux que les ondées du matin avaient retenus. A trois
heures, les cloches s’ébranlent et ramènent à l’église le clergé
et les évêques pour la cérémonie du soir.
Depuis longtemps la vieille église est envahie et les portes
sont assiégées par une multitude qui fait de vains efforts pour
entrer. Le cardinal-archevêque officie pontiflcalement comme
le matin. Les vêpres solennelles sont chantées sous la direction
de M. l’abbé Seguin, avec une pompe digne d’une cathédrale.
Après le chant du Magnificat, Mgr l’archevêque de Bourges
a prononcé, d’une voix forte et pénétrante, un éloquent et sa
vant discours sur le saint Suaire. Le vénérable orateur a captivé,
durant une heure, son immense auditoire. Aussi, quelle uni
verselle attention ! quelle émotion dans toutes les âmes, quelle
sympathie visible dans tous les yeux! Nos lecteurs trouveront
ce discours à la suite du compte-rendu de la cérémonie.
Les gloires du saint Suaire étaient dignement célébrées. Il
faut maintenant que le précieux linceul soit porté triomphale
ment au milieu d’une ovation populaire. La procession s’est
mise en marche très lentement. Il était nécessaire de donner à
la multitude le temps de prendre ses rangs ou de s’écarter.
Sur le seuil de l’antique église apparaît l’insigne relique
placée sur un brancard, porté par MM. Gouzot, Mirai et Montet , archiprêtres de Périgueux, de Sarlat et de Bergerac,
Delguel, curé-doyen de pomme, et surmonté d’un magnifique
baldaquin en velours cramoisi, frangé d’or. Le saint Suaire est
suivi par les prélats et le cardinal, tête nue et la crosse à la
main. La procession se déroule, comme une couronne, le long
des rues tapissées de feuillage et de fleurs, sous les portes triom
phales élevées aux extrémités de la voie principale, et tout au
tour d’immenses colonnes de verdure, surmontées debanderolles
flottantes et reliées entre elles par deux longues lignes d’ar
bres verts. Spectacle vraiment imposant, qui donnait en quel
que sorte au bourg de Cadouin l’aspect d’un immense sanc
tuaire. L’ordre le plus parfait a régné dans l’assistance. Nul
cri inconvenant de près ou de loin n’a été proféré. La religion,
victorieuse, dominait de sa majesté toutes les âmes.
A la rentrée de la procession, l’église s’est remplie de nou
veau tout entière. Des voix parfaitement harmonisées ont
exécuté une belle cantate, composée par M. l’abbé Andrieux, curé de Daglan, et mise en musique par M. Paschali,
— 16 —
organiste de la cathédrale ; puis Mgr l’évêque de Périgueux est
monté en chaire et a prononcé une courte allocution, dont
nous croyons reproduire exactement les paroles :
« Eminence,
« Messeigneurs ,
» Il est sans doute dans la charge pastorale bien des heures
pesantes et amères ; mais il s’en rencontre aussi qui apportent
avec elles d’intimes jouissances, et des jouissances d’autant
plus délicieuses qu’elles sont plus spirituelles, et que le
malheur des circonstances les rend parfois plus rares. Un
illustre exemple se présente ici, qui vient consoler les tristes
ses de notre piété liliale. S’il est un cœur dans la grande
famille catholique qui éprouve au plus haut degré les sévérités
du temps présent, c’est bien, hélas ! le grand cœur de son Chef
suprême, notre auguste et bien-aimé Père Pie IX. Et cepen
dant, en tous les actes qui émanent de son autorité apostolique,
nous voyons Pie IX rendre cet hommage à la Providence,
de joindre à l’expression de ses douleurs celle de ses consola
tions. Telle est, en effet, la marche de cette très suave et très
miséricordieuse Providence à l’égard des ministres de la reli
gion , et c’est un besoin pour moi de la proclamer en ces jours
où la joie pastorale surabonde en mon âme.
» Cette joie, Messeigneurs, c’est à vous que j’en dois la
meilleure part. Depuis que nous l’avons instituée, la fête
annuelle du saint Suaire a été presque toujours présidée par
quelqu’un de nos vénérables collègues. Les archives de cette
église gardent précieusement les noms de Nos Seigneurs les
archevêques actuels de Paris, de Tours, d’Auch et du véné
rable vicaire apostolique du Maduré, venus ici successivement
pour autoriser et encourager le pèlerinage du saint Suaire.
Votre présence et votre parole, Eminence et Messeigneurs,
auront donné cette année à notre fête un lustre qu’elle n’avait
point encore reçu; elles imprimeront en même temps un nouvel
élan à notre pieux pèlerinage. Ce matin, au seuil de cette
église, j’avais l’honneur de vous offrir l’hommage de ma gra
titude; je tiens à vous le renouveler du haut de cette chaire
et devant cette nombreuse assistance.
» Qu’il me soit permis d’adresser également mes plus vifs
remerciements à M. le maire, au conseil municipal et à toute
la population de Cadouin, vraiment digne, par ses sentiments
— 17 —
religieux, de l’incomparable honneur de posséder le saint
Suaire. Des voix amies se trouveront aussi dans cet auditoire
pour porter cette même expression de ma gratitude aux ma
gistrats et à la population de la ville de.Belvès qui se dispose,
en ce moment même, elle aussi, à faire un splendide accueil
aux vénérables hôtes qu’elle recevra bientôt dans ses murs.
Cadouin et Belvès, unis dans un même sentiment religieux,
auront le mérite d’avoir ajouté encore à l’éclat de nos fêtes :
que le Seigneur leur accorde en retour ses plus abondantes
bénédictions ! »
Aux grandes solennités du jour allait succéder la fête de
nuit. Vers huit heures, Cadouin, malgré l’incertitude du temps,
se remplissait de brillantes lumières. Les arcs de triomphe, les
haies d’arbres verts, les colonnes de verdure, les guirlandes
de mousse, les jardins et les fenêtres des maisons, tout était
illuminé aux lanternes vénitiennes. Nous avons particulière
ment remarqué le portail de la vieille église, resplendissant
de feux multicolores, qui dessinaient sur ses murs, noircis et
rongés par le temps, ces mots en lettres gigantesques : Gloire
au saint Suaire. Le grand reliquaire en mousse des dames
Lagarde, dont nous avons loué, l’an dernier, la délicatesse et
le bon goût, a fait sa réapparition cette année, mais avec des
perfectionnements nouveaux et une profusion de lumières qui
produisait le plus gracieux effet : c’est un petit chef-d’œuvre
dont nous félicitons sincèrement les auteurs.
Ainsi s’est accomplie cette grande fête, honorée de la
présence d’un cardinal, de deux archevêques et de trois
évêques. Ceux qui ont eu le bonheur d’y assister ne l’ou
blieront jamais. Cette journée du 14 septembre 1873 comptera
parmi les plus glorieuses de nos annales diocésaines, et con
tribuera puissamment, nous en avons la ferme confiance, à
l’accroissement de cet antique pèlerinage.
Il y a dix ans à peine, l’église de Cadouin était une ruine
et le saint Suaire presque oublié. La tourmente révolution
naire, comme un vent dévastateur, avait flétri dans les âmes
son souvenii’ sacré. C’est à Msr Dabert que revient l’insigne
honneur d’avoir relevé ce sanctuaire, et réveillé la dévotion à
notre incomparable relique. Les prêtres dévoués qu’il a
établis gardiens de ce précieux trésor ont tous secondé, dans la
mesure de leurs forces, le zèle infatigable de leur évê
que ; mais il est juste d’accorder une plus large part d’élo2
— 18 —
ges aux missionnaires actuels , surtout à leur supérieur,
M. Campan. La restauration partielle de l’antique église,
l’acquisition de magnifiques autels en marbre, de deux belles
cloches, de lustres, de statues et de bannières; l’organisation
de la splendide fête à laquelle nous venons d’assister sont
l’œuvre de ses sueurs et de son dévoùment. Qu’il en reçoive
publiquement ici nos humbles et sincères félicitations.
L’abbé M. Monmont.
D I SCO U RS
PRONONCÉ PAR Mgr L’ARCHEVÊQUE DE BOURGES
A CADOUIN
Le
11 septembre
1873.
Surge et Ambuta
Lève-toi et marche.
S. Luc, v. 23.
« Eminence (1), Messeigneurs (2), Mes Frères,
» Entre le passé encore bien récent qui nous a légué de si
amers et si lamentables souvenirs, et l’avenir qui se dresse
devant nous, avec ses horizons fermés à nos regards, mais
non à nos espérances, je rencontre un fait étrange, merveil
leux, unique peut-être dans l’histoire... je veux parler de ces
pèlerinages innombrables qui, depuis quelques mois surtout, se
succèdent sans interruption sous nos yeux étonnés et atten
dris, et qui rappellent, en les dépassant même, sous certains
rapports, les plus beaux âges de la foi antique. On dirait vrai
ment que la grande âme de la France s’est enfin réveillée et
qu’une nouvelle ère va se lever sur elle-même et sur le monde.
» Un immense mouvement, irrésistible et puissant comme
ces forces mystérieuses qui soulèvent les montagnes, a ébranlé
(1) S. Em. le cardinal Bonnet, archev. de Bordeaux.
(2) Mgr l'évêque de Périgueux et de Sarlat, évêque diocésain , Mgr l’arche
vêque d'Alby, Mgr l'évêque de Rodez et Mgr l’évêque de Limoges.
— 19—les âmes : de la Méditerranée à l’Océan, des Alpes aux Pyré
nées, on ne voit partout que caravanes pieuses se multipliant
à l’infini et sillonnant en tous sens nos campagnes et nos
villes. Les trains de plaisir sont devenus des trains de piété :
ils versent des torrents de pèlerins ! et toutes ces multitudes
sans nombre, avec un ensemble qui tient du prodige, avec un
ordre qui défie ou plutôt qui désarme la malveillance, avec
une ferveur qui pénètre d’admiration et d’espoir, vont, con
fiantes et émues, s’agenouiller aux sanctuaires vénérés. Hier,
à Lourdes, à la Salette, à Fourrières, à Chartres, à Paray-leMonial, à Notre-Dame du Sacré-Cœur^/. demain au Puy, à
Notre-Dame de France ! aujourd’hui, ici même, à Cadouin,
dans cette vieille et illustre église, qui abrite depuis plus de
six siècles le saint Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Oui, mes frères, c’est ici que le souffle de Dieu, qui a passé sur
la France, porte aujourd’hui les âmes !
» Et voyez, voyez comme on a répondu à l’appel de votre
digne évêque! Rien ne manque à la fête : ni les préparatifs
grandioses, ni les décorations splendides, ni la foule empres
sée, ni les communions nombreuses, ni les chants harmonieux,
ni les prêtres du Seigneur, ni les évêques, ni les princes de
l’Eglise. A leur tête, voyez cet éminent cardinal, dont la verte
vieillesse semble se jouer avec les fatigues et les ans, et dont
le dévouement à la chaire de Pierre égale en éclat la pourpre
dont il est revêtu... Voyez à ces côtés ce vénérable archevê
que d’Alby, autrefois son compagnon'dans les labeurs aposto
liques , aujourd’hui son frère dans l’épiscopat. Voyez encore
ces deux illustres prélats, l’un qui porte et garde sur ses lèvres
la science des docteurs ; l’autre, au cœur d’apôtre, à la parole
puissante et ardente, et qui, tous deux, font revivre sur les
antiques sièges de Rodez et de Limoges le zèle des Amans et
des Martial ! Oui, vous le voyez, mes Frères, rien ne manque à
votre belle fête, pas même le soleil du bon Dieu, qui, sans
doute, afin de se faire pardonner les torts de la journée, se
décide enfin à nous envoyer quelques tardifs rayons pour
jeter une parure de plus sur vos coteaux verdoyants et vos
gracieuses vallées. Oui, monseigneur, vous pouvez être fier
et heureux !
» Cette solennité répond à toutes les espérances : les vœux
de votre grand cœur sont enfin satisfaits. Jouissez, jouissez
de votre œuvre! Votre magnifique mandement de 1866 a porté
— 20 —
ses fruits (1) ; le pèlerinage au saint Suaire est restauré ; grâce
à votre zèle, grâce au zèle des pieux enfants de saint Vincent
de Paul que vous avez associés à votre œuvre, il reprendra,
que dis-je? il a repris déjà ses antiques splendeurs... Ce sera
la gloire de votre épiscopat ; ce sera la bénédiction de votre
diocèse; ce sera, j’ose le dire, l’honneur de la France et de la
sainte Eglise ! Monseigneur, au nom de tous, soyez remercié
et béni !
» Et puisque vous m’avez chargé d’annoncer aujourd’hui la
parole de Dieu à ce peuple immense, laissez-moi glaner dans
vos écrits quelques épis épars pour en faire une gerbe d’hon
neur à la gloire du saint Suaire... Si quelque chose de bon
tombe de mes lèvres, c’est à vous, monseigneur, qu’en re
viendra le mérite !
» Que venons-nous faire ici, mes frères, et quel fruit de
vons-nous retirei' de ce pèlerinage ? Telle est la double pensée
sur laquelle je me propose d’appeler votre attention , après
que tous ensemble nous aurons salué en Marie la Reine des
douleurs et la Reine des joies. Ave Maria.
» Que venons-nous faire ici, mes frères ? Nous venons véné
rer une incomparable relique !
» Je dis meomparaôte, car je n’en connais point de plus
authentique dans son origine, de plus merveilleuse dans sa
conservation, de plus belle, de plus auguste, de plus sainte
dans sa destination;
» Son authenticité ! Elle éclate à travers les siècles. On la
suit pas à pas, d’âge en âge, comme on suit l’histoire des
principaux instruments de la passion, de la croix, de la cou
ronne d’épines, des clous, du fer de la lance ; le fil de la tra
dition se continue sans rupture aucune, en Orient comme en
Occident, à Jérusalem et à Antioche, comme à Cadouin et à
Toulouse : pas un anneau ne manque à la chaîne !
» Un pèlerin du septième siècle, nommé Arculf, un évêque,
il se qualifie d’évêque de la nation gauloise — de savantes
recherches (2) permettent, dans une certaine mesure, de le rat
tacher au siège même de Périgueux — raconte les honneurs
dont, de son temps et avant lui, le saint Suaire était l’objet à
Jérusalem, La narration pieuse et naïve, écrite pour ainsi
(1) Lettre pastorale de Mgr l’évêque de Périgueux et de Sarlat sur le Saint
Suaire vénéré dans l’église de Cadouin, 1866.
(2) Le Saint Suaire, par le vicomte de Gourgues, Périgueux, 1868, p. 15.
J
— 21 —
dire sous sa dictée par un saint et savant abbé de l’ordre de
Saint-Benoît, Adamnan (5), plus tard, au huitième siècle,
abrégée par le vénérable Bède (6), est parvenue jusqu’à nous,
accompagnant la sainte relique dans toutes ses pérégrinations,
comme un indestructible authentique qui survit à tous les
événements.
» Nous savons par ce précieux document (7) que le saint
Suaire, après l’ascension de Notre-Seigneur, fut caché par un
juif converti ; qu’il resta dans cette maison chrétienne jusqu’à
la cinquième génération ; qu’étant alors tombé entre les mains
des juifs, il devint l’objet d’une grande contestation entre les
chrétiens et les infidèles ; que le roi des Sarrazins, interpellé
par les deux partis, ordonna de le soumettre à l’épreuve du
feu ; mais que les flammes ne purent l’atteindre, et, qu’après
être resté quelques instants suspendus dans les airs, il des
cendit du côté des chrétiens. Ceux-ci, au comble de la joie, le
transportèrent, au milieu des cantiques d’actions de grâces,
dans le trésor de l’église de Jérusalem ; et c’est là que, pen
dant plus de trois siècles, il demeura entouré de vénération et
d’hommages.
» Un autre document également important (8) nous apprend
que le saint Suaire, vers la fin du onzième siècle, fut donné à
Adhémar, évêque du Puy, qui avait suivi la première croi
sade en qualité de légat du Saint-Siège, et qui mourut de la
peste à Antioche, en 1098. Avant de mourir, il confia la pré
cieuse relique à des mains sûres et discrètes (9), et c’est ainsi
qu’elle fut transportée en Occident, en France, et amenée à
Cadouin. Les incidents de cette translation sont racontés en
détail dans la chronique d’Albéric, moine des Trois Fon
taines, au diocèse de Liège (10). Nous ne nous y arrêterons
pas. Qu’il nous suffise de dire que c’est pour recevoir et abri
ter ce dépôt sacré que fut élevée, au commencement du dou
zième siècle, par les enfants de Saint-Bernard, la belle et
monumentale église où nous nous trouvons en ce moment.
(5) Ibid., p. 16 et suivantes.
(6) In libello de lotis sanctis. Ibid., p. 17.
(7) Voir le texte du document, dans le Saint Suaire Ae M. de Gourgues, aux
pièces justificatives, p. 242. — Voir également la savante étude de M. Martial
Delpit sur le même sujet.
(8) Voir M. de Gourgues, p. 18 et suiv.
(9) Lettre pastorale de Mgr l’évêque de Périgueux, p. 28.
(10) Voirie Saint-Suaire, p. 27.
22
» A partir de cette époque, le saint Suaire devint, en Oc
cident, l’objet de la vénération universelle. Des pèlerins sans
nombre viennent le visiter. Les princes, les seigneurs, les
évêques, les fidèles enrichissent de leurs pieuses libéralités le
sanctuaire où il repose. Des grâces signalées sont obtenues :
des miracles éclatants augmentent la dévotion des peuples ;
l’Eglise elle-même fait entendre sa voix. Quatorze bulles apos
toliques , émanées de Clément III, Clément VI, Urbain V,
Grégoire XI, Paul III, Clément VIII, ouvrent successivement
en faveur des pèlerins le trésor des indulgences, et attestent
ainsi, par des monuments irréfragables, le culte immémorial
et public rendu à la sainte relique(ll). Enfin une vaste confré
rie dont l’origine semble remonter à l’an 1140 et qui fut con
firmée de nouveau en 1535 par Paul III, s’étend sur l’Europe
entière (12), et fait affluer vers Cadouin les offrandes de la
charité catholique.
» Mais, après les jours de splendeur, vinrent ceux de l’ad
versité et de l’épreuve. Les guerres du quatorzième siècle
obligèrent les religieux de Cadouin à se séparer de leur pré
cieux dépôt. Il fut transporté à Toulouse, en 1392; et, là
encore, il fut entouré des plus grands honneurs. Il fut déposé
dans l’église du Tarn et renfermé dans un coffre de cristal et
d’argent donné par la ville.
» Des miracles nombreux marquèrent la présence de la
sainte relique. La dévotion prit des proportions extraordinai
res ; elle devint même si grande, que quand les gens du Péri
gord demandèrent que le saint Suaire leur fût rendu, on ne
voulut pas s’en dessaisir ; il fallut, pour le reprendre, recou
rir à la ruse, et encore ne fùt-ce qu’après plus de soixante-dix
ans de réclamations et de tentatives, après une station de
plusieurs années au monastère d’Obasine, dans le diocèse de
Tulle, après une sentence du roi Charles VII, que les religieux
de Cadouin rentrèrent définitivement en possession de leur
cher trésor (13).
» Avec le retour du saint Suaire, commence pour Cadouin
une ère nouvelle de prospérité et de gloire. Les grands pèle
rinages reprennent leur cours : rois et peuples viennent véné
rer la précieuse relique. Dès le principe, selon une pieuse tra(11) Voir le Saint-Suaire, p. 168.
(12) Ibid., p. 170.
(13) Le Saint-Suaire, de M. le vicomte de Gourgues, p, 175 et suiv.
— 23 —
dition admise aujourd’hui par des savants distingués, saint
Louis, avant de s’embarquer pour sa seconde croisade, était
venu la visiter (14). Eléonore de Guyenne avait donné l’exem
ple d’une semblable dévotion. A leur suite, Philippe de Valois,
Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, Anne de
Bretagne, Marie d’Anjou, Jeanne d’Aragon, et bien d’autres
personnages illustres, lui envoient de royales offrandes ou
viennent la vénérer en pèlerins (15). Les pèlerins affluent de
toutes parts. Ils viennent du Languedoc, du Bordelais, de la
Saintonge, du Limousin, de l’Auvergne, du Bourbonnais, du
Poitou, du Berry (16). Ce sont les beaux jours, les grands
jours de Cadouin ! Mais, comme s’il entrait dans les desseins
de Dieu que le culte du saint Suaire eût, à diverses reprises,
des alternatives de splendeui' et d’éclipse, à l’ère de la prospé
rité succéda bientôt une nouvelle période de décadence et
d’oubli.
» Les guerres religieuses d’une part, de l’autre l’invasion
du rationalisme protestant, le relâchement de la foi et des
mœurs, les abus de la commende en furent les causes. Insen
siblement les pieuses caravanes diminuèrent : on délaissa le
chemin du sanctuaire vénéré, et Cadouin tomba bientôt dans
un état de ruines et de misères lamentables... (17). Il fallait
un sauveur : le sauveur se trouva ! ce fut un évêque de Sarlat»
Msr de Lingendes, de sainte et glorieuse mémoire. Il fit au
dix-septième siècle ce que votre vénérable évêque a fait au
dix-neuvième. Il restaura le culte du saint Suaire. Non-seu
lement il chassa la désolation du lieu saint, non-seulement il
fit une enquête canonique aussi minutieuse que complète, dans
laquelle il recueillit et collationna lui-même tous les docu
ment relatifs à l’histoire de la sainte relique (18), mais il donna
à la dévotion tombée une impulsion nouvelle : il rendit au
pèlerinage, en partie du moins, ses antiques splendeurs, et si,
malgré les efforts de son zèle, la restauration ne fut pas com
plète, c’est que sans doute, mes frères, la Providence réser
vait cette gloire à notre temps et à votre évêque.
» Du reste, de mauvais jours devaient encore passer sur la
(14) Lettre pastorale de Mgr de Périgueux, p. 20.
(18) Ibid., p. 21.
(16) Le Saint-Suaire, p. 194.
(17) Le Saint-Suaire, p. 195 et suiv.
(18) Lettre pastorale de Mgr l’évêque de Périgueux, 1866 ; p. 8 et suiv.
— 24 —
vieille abbaye et sur son dépôt sacré. L’orage révolutionnaire,
qui fit tant de ruines, n’épargna pas Cadouin. Toutefois, des
mains courageuses et fidèles sauvèrent la précieuse relique (19);
elle fut préservée des atteintes de l’impiété. Dès 1797 les
ostensions publiques reprirent, mais les grands pèlerinages
avaient cessé. Il fallait qu’une grande voix se fit entendre
pour les relever. Cette voix, vous l’avez entendue, mes frères !
Nous aussi, nous l’avons entendue, puisque nous sommes ici.
Elle a restauré le passé : la chaîne des temps antiques est
renouée, et désormais, j’en atteste le cœur de votre évêque,
j’en atteste le zèle de ses pieux et si dévoués collaborateurs,
j’en atteste les grâces insignes qui déjà s’obtiennent dans ce
sanctuaire vénéré, elle ne sera plus brisée !
» Vous le voyez donc, mes frères, tout se réunit pour affir
mer l’authenticité de votre relique; et le témoignage des peu
ples et le témoignage des rois, et le témoignage des évêques
et le témoignage des Papes ! Bulles, chartes, diplômes, en
quêtes canoniques, pèlerinages, miracles, culte public que
l’on suit à travers les siècles, comme l’œil suit à travers les
mers le sillage du vaisseau, c'est un ensemble de preuves
incontestable, qui défie la critique la plus sévère et qui nous
autorise à vous dire : Vous avez un incomparable trésor; je
n’en connais pas de plus authentique dans son origine !
» J’ajoute : je n’en connais pas de plus merveilleux dans sa
conservation. Votre sainte relique a passé par toutes les vicis
situdes possibles. Elle a échappé aux mains des juifs et des
infidèles ; elle a échappé par deux fois (20) à l’étreinte des flam
mes ; elfe a échappé au péril des mers ; elle a échappé au péril
plus redoutable encore des révolutions et des guerres; elle a
traversé les orages, les luttes, les dissentiments politiques, les
dissensions religieuses ; elle a subi les translations, les chan
gements, les revendications ardentes, les enthousiasmes popu
laires ; elle a connu les grandeurs et la gloire , les délaisse
ments et l’oubli... Elle a tout surmonté, tout dominé, tout
vaincu ! Le doigt de Dieu est là ou il n’est nulle part !
» Il y a plus : elle a vaincu le temps ! Dix-huit siècles passés
n’ont pas altéré sa fine et délicate contexture ! Elle est là, sous
nos yeux ; nous la voyons, nous la vénérons sur sa couche
(19) Ibid., p. 15.
(20) Voir le SainZ-Suaire, p. 22 et 25.
— 25 —
d’or et de velours , dans son intégrité première... Or, je le dis
hautement, cette conservation est pour moi un miracle de
premier ordre, un miracle permanent, où je ne puis m’empê
cher de reconnaître le doigt de Dieu! Digitus Dei est hic!
Oui, encore une fois, je ne connais pas de relique plus mer
veilleuse dans sa conservation !
» Et maintenant, si de son authenticité si certaine, si de sa
conservation si merveilleuse, on rapproche sa belle, son au
guste , sa sainte destination, il faudra bien convenir que nous
sommes en présence d’une des plus insignes reliques qui soient
au monde !
» Vous savez, mes frères, que le mode d’ensevelissement
usité chez les juifs et importé d’Egypte, selon toute apparence,
exigeait l’emploi de plusieurs linges funèbres, de formes et de
dimensions diverses (21). L’Ecriture distingue trois de ces lin
ges sacrés, le sindon ou grand linceul, le suaire et les ban
delettes. Celui que vous possédez ici est le suaire, lé suaire de
la tète, sudarium capitis. L'évangéliste saint Jean nous rap
porte que lorsque Simon-Pierre, au jour de la résurrection,
vint au sépulcre avec lui, il vit les linges déposés, vidit linteamina posita; le suaire, qui avait été sur la tête du Sau
veur, n’était pas avec les autres linges, et sudarium quod
fuerat super caput ejus, non cum linteaminibus positum;
mais il était enveloppé séparément dans un lieu à part, sed
separatim involutum in unum locum (22). De ces paroles
évangéliques, mes frères, je tire immédiatement deux conclu
sions importantes.
» La première, c’est que votre possession ne porte aucune
atteinte aux traditions des autres églises qui pensent avoir, en
tout ou en partie, le suaire de N. S. (23), puisque, en dehors
du suaire de la tête que vous possédez, il y a encore le grand
linceul ou sindon, les bandelettes et autres linges funèbres,
qui ont également servi à l’ensevelissement du Sauveur. La
gloire de Cadouin n’obscurcit donc aucune des gloires légi
times et consacrées.
(21) Lettre pastorale de Mgr de Périgueux, p. 6.
(22) Joen. XX, 6, 7.
(23) On sait que le saint Suaire est vénéré dansjdusieurs églises, notamment
à Saint-Jean de Latran, à Turin, à Besançon, etc. — La relique de Cadouin
mesure huit pieds de longueur. Ce sont exactement les dimensions données
par Aroulf, au septième siècle.
— 26 —
» La seconde conclusion, c’est que, mes frères, vous êtes en
possession d’un incomparable trésor. Non-seulement le saint
Suaire que vous possédez a été pénétré de tous les aromates
qui ont servi à l’ensevelissement de Notre-Seigneur et qu’il
était chargé de presser contre son corps sacré ; non-seulement
il a été sanctifié, d’une manière générale, par ce contact immé
diat avec ce divin Rédempteur, mais encore — et c’est ici que
j’appelle toute votre attention — étendu de la tête aux .pieds
au-dessus de la sainte victime, il a, plus peut-être que toutes
les autres reliques de la Passion, participé à toutes et chacune
des douleurs de l’Homme-Dieu ! Il a été imprégné de ses larmes,
et de ses sueurs et de son sang ! Il a recueilli, s’il en restait
encore, et le sang du couronnement d’épines, et le sang de la
flagellation, et le sang des mains et des pieds percés de clous,
et le sang du côté entr’ouvert par la lance!... Ce contact
immédiat avec toutes les sources de la vie s’est prolongé, trois
jours durant, au sein du sépulcre, en sorte que l’on serait en
droit de dire qu’aucune des reliques de la Passion n’a touché
ni si longtemps, ni si complètement le corps de notre adorable
Rédempteur, avec cette circonstance souverainement remar
quable que, tandis que tous les autres instruments de la
Passion : la couronne d’épines, la croix, les clous, ont été les
instruments de la cruauté humaine et la cause chacun d’une
nouvelle douleur, le saint Suaire, lui, n’a rien ajouté aux
souffrances déjà si grandes de l’Homme-Dieu !
» Au contraire , il a été un signe, un témoignage, un hom
mage de vénération, de piété et d’amour ! O la belle, ô la sainte,
ô l’incomparable relique ! Ah ! je ne m’étonne plus de tous les
honneurs dont elle a été l’objet ! Je ne m’étonne plus que les
princes et les peuples lui aient rendu un culte si solennel et
si tendre ! Ah ! quand on se trouve en présence d’un pareil
trésor, quand, avec les yeux de la foi et le cœur d’un chrétien,
on s’approche de cette relique sans prix, si authentique dans
son origine, si merveilleuse dans sa conservation, si belle , si
sainte, si glorieuse dans sa destination ; quand enfin on songe
aux larmes et aux sueurs divines , à ce sang rédempteur qui
nous a rachetés, et que, durant trois jours elle a bu, l’àme se
sent comme attendrie : les pleurs montent aux yeux, la pensée
se recueille et adore, ou plutôt elle s’élance, elle traverse les
espaces ; elle se transporte au sépulcre, elle se transporte au
Calvaire. Elle va plus loin encore, elle va chercher l’adorable
— 27 —
victime jusque dans les splendeurs des cieux, consommant sur
l’autel de la Jérusalem céleste son éternel sacrifice ; et là, devant
le trône l'Agneau rédempteur , associée à ces millions d’anges
qui chantent éternellement ses louanges, elle redit avec le
prophète des dernières révélations : Il est digne l’Agneau qui
a été égorgé de recevoir et la vertu, et la divinité, et la sagesse,
et la force, et l’honneur, et la gloire, et la bénédiction (24). A
celui qui siège sur le trône et à l’Agneau, bénédiction, honneur,
gloire et puissance dans les siècles des siècles ! Sedenti in
trono et agno, benedictip et honor et gloria et potestas in
scecula sæculorum (25) !
» Encore une fois, mes frères, vous avez un incomparable
trésor ! Je pense vous l’avoir démontré.
» Maintenant, quel fruit devons-nous retirer de ce pèlerinage?
C’est ce qui me reste à vous dire dans ma seconde partie.
II
» Nous devons, mes frères, retirer de notre pèlerinage au
saint Suaire un double fruit : un fruit de douleur et de repen
tir ; un fruit de consolation et d’espérance.
» L’Homme-Dieu est un mystère plein de contrastes, où le
divin et l’humain, l’absolu et le contingent, le fini et l’infini,
le mortel et l’immortel se rencontrent dans un nœud insaisis
sable , indissoluble, incompréhensible, qu’on nomme l’wraYe
de personne. Delà, cette loi des contrastes qui domine tous
les mystères chrétiens, depuis la crèche de Bethléem jusqu’à
la croix du Calvaire, et qui fait qu’à côté de l’humiliation, de
l’anéantissement, de la mort, se trouvent toujours la gran
deur, la gloire, la vie.
» Les instruments de la passion participent à cette loi, et le
saint Suaire, en particulier , s’offre à nous avec une double
signification aussi instructive que consolante. Il est tout en
semble et un signe de douleur, d’anéantissement, de mort; et
un signe de restauration, de triomphe, de vie.
» Il signifie la mort ; car sa destination première a été de
couvrir le corps exposé de l’adorable victime : il signifie la
(24) Dignus et Agnus qui occisus est accipere virtuten, et divinitatem, et
sapientiam, et fortitudinem, et honorem, et gloriam, et benedictionem.
(Apocal., 5, 12.)
(25) Apoc. V. 13.
— 28 —
vie ; car si le Sauveur ressuscité n’avait pas triomphé du sé
pulcre et de la mort, le saint Suaire ne serait pas ici l’objet de
nos hommages. Sa présence au milieu de nous est un signe de
résurrection et de vie.
» Or, je vous le demande, mes frères, cette double significa
tion ne dit-elle rien à vos cœurs ?
» Pour moi, je vous l’avoue sans détour, j’y vois, d’une part,
pour le passé, une image saisissante de notre histoire, et de
l’autre, quant à l’avenir, j’y vois, et je voudrais que tous pus
sent y voir avec moi une figure, un espoir, mieux encore, une
réalité !
» Oui, par sa signification douloureuse, le saint Suaire re
présente bien l’histoire de nos propres malheurs ! Ah ! certes,
la douleur ne nous a pas manqué : nous avons bu le calice
jusqu’à la lie ! nous avons connu des humiliations sans mesure,
des désastres sans nom, des ruines sans exemple, des déchire
ments sans compensation ! Notre pauvre patrie , mutilée et
sanglante, a été broyée de douleur ; elle a été jetée dans un
vaste linceul ; on a lié ses bras, on a mis des gardes à ses
portes, on a creusé sa tombe, et si aujourd’hui elle ne dort pas
du sommeil de la mort, ce n’est pas la faute de ceux qui l’ont
foulée aux pieds, ni la faute, hélas ! de ses propres enfants !
car , disons-le hautement : tout ce qui nous est arrivé, nous
l’avons mérité ; c’est Dieu qui nous a frappés ; il a puni nos
défaillances et nos crimes !
» Et comme si nos douleurs nationales ne suffisaient pas, il
y a ajouté le poids immense, écrasant, des douleurs catholi
ques! Tandis que de nos mains meurtries et ensanglantées
tombait le sceptre du monde, tandis que de notre front décou
ronné disparaissaient les derniers prestiges de nos gloires
passées, notre Père, le Père de la grande famille chrétienne,
violemment attaquée, dépossédé de tous ses biens, était jeté,
lui aussi, dans un vaste linceul, et de sa demeure transformée
en prison, il a vu et il voit encore, comme autrefois Pierre du
fond de son cachot, les gardes qui veillent à ses portes ! Et
custodes ante ostium custodiebant carcerem (26).
» O France , que tu as été coupable en abandonnant ton
Père, Celui qui t’appelait et qui, malgré tout, t’appelle encore
sa fille ainée ! Mais aussi, comme tu as été punie ! Les hontes,
(26) Aot. XII, 6.
— 29 —
les désastres, les douleurs se sont accumulés sur ta tète : ce
n’est là que la petite partie de ton châtiment... On t’a pris tes
enfants ; on les a violemment arrachés de ton sein ! On t'a
pris l’os de tes os, la chair de ta chair! Tu as rempli le
monde de tes gémissements ! Tu as pleuré tes enfants perdus ;
et comme la Rachel des temps anticpues, tu n’as pas voulu, tu
ne veux pas, tu ne peux pas te consoler, car ils ne sont plus à
toi! El notait consolari quia non sunt! (27) Voilà ton vrai
châtiment! Ah! quels accents égaleront jamais ta douleur!
» Autrefois Jérémie, à la vue des ruines de sa patrie, s’é
criait dans ses lamentations prophétiques s O fille de Sion, tu
as donc perdu toute ta beauté : Egressus est a filia Sion
omnis décor ejus (28) ! Comment la cité, pleine de peuple,
est-elle devenue isolée et déserte ? Quomodo sedet sola civitas plena popido (29)? Elle est devenue comme .une pauvre
veuve, la maîtresse des nations : Facta est quasi vidua
Domina gentium (30) ; la reine du monde a payé le tribut :
Et princeps provinciarum facta est sub tributo (31) ! Ah ?
reeonnais-le : c’est que le Seigneur lui-même t’a moissonné au
jour de sa colère : Quoniam vindemiavit me Dominus in die
furoris ejus (32) : c’est que le Seigneur lui-même a foulé le
pressoir : Torcular calcavit Dominus (33). J’amènerai, dit-il,
le mal de l’aquilon : Malum ego adduco ab Aquilone (34). Je
convoquerai toutes les nations du Nord : Ecce ego convocabo
omnes cognaliones regnorum Aquilonis (35). Le lion est
sorti de son antre : le ravageur des nations s’est levé : Ascendit leo de cubili suo et prœdo gentium se levavit (36). Tes
cités seront dévastées : civitates tuæ vastabuntur (37). Ils
mettront le siège autour de tes murailles : obsident vos in
circuitu murorum (38). Il vous frappera du glaive : percutiel
in ore gladii (39) ; non-seulement du glaive, mais de la
famine et de la peste : in gladio, et in famé, et in peste (40).
Tout ton peuple sera gémissant et il demandera du pain :
Omnis populus ejus gemcns et quœrens panem (41) ; et le
vainqueur sera impitoyable : il ne fléchira pas, il n’épargnera
pas, il sera sans pitié ! et non flectetur, neque parcet, neque
(21) Jerem.— (28) Jérem., lament., 1, 6. — (29) Ibid, 1. — (30) Ibid.
— (31) Ibid. — (32) Ibid, 12. — (33) Lament., I, 15. - (34) Jerem., IV, 6.
— (35) Jerem., I, 15. — (36) Ibid., IV, 7. — (37) Ibid. — (38) Ibid., XXI, 4.
— (39) Ibid., 7. — (40) Jerem., XXXII, 36. — (41) Lament., 1,11.—
— 30 —
miserebitur ! (42) Tu tendras vainement les mains, et tu ne
trouveras ni soutien ni consolation ! Expandit Sion manus
suas et non est qui consoletur eam ! (43) Qui ira demander
la paix pour toi ? Quis ibit ad rogandum pro pace tua (44).
Tu désireras la paix, et cette paix, quand elle viendra, ne
sera pas un bien ? Eæpectavimus pacem, et non erat bonum (45) : Tu croyais pouvoir y panser tes blessures, et voilà
que l’orage éclate de nouveau sur ta tête : Tempus medelœ,
et ecce formido ! Tempus curationis, et ecce turbatio (46) !
O glaive du Seigneur, rentre dans ton fourreau et repose-toi !
O mucro Domini, usquequo non quiesces ? ingredere in
vaginam tuam et site (47) ! O mon Dieu, continue le pro
phète, qui me donnera des fontaines de larmes pour pleurer
nuit et jour les enfants tombés de la fille de Sion ? Qwis dabit
capiti meo aquam et oculis mets fontem aquarum, et plorabo die ac nocte interfectos filiæ Sion (48) ? Mes frères,
n’est-ce pas notre propre histoire, l’histoire de nos malheurs
que le prophète vient de retracer trait pour trait ? Ah ! comme
le peuple de Dieu, nous avons été broyés sous la douleur !
nous avons vidé la coupe jusqu’à épuisement !
» Mais pour que la douleur soit utile et féconde, il faut
qu’elle soit repentante. C’est dans les flancs du repentir que
germent les miséricordes divines.
» Aussi, les prophètes de l’ancienne loi ne cessaient de le
redire au peuple juif : « Israël revient à ton Dieu ! Fais péni
tence, pleure tes fautes, expie tes crimes, et le Seigneur te
pardonnera ! »
» Nous avons été écrasés sous la main de Dieu ! nous avons
touché au fond de l’abîme ! Mais enfin l’avenir nous reste.
Pleurons , gémissons , prions, et la miséricorde divine pourra
encore couvrir toutes nos misères ! Oui, si notre douleur est
repentante, nous pouvons espérer ! Ecoutons encore Jérémie.
Il nous retraçait, il y quelques minutes, nos malheurs ; tour
nons la page ; le prophète des douleurs va devenir le pro
phète des espérances et des consolations ! Console-toi, au mon
peuple, console-toi! Consolamini, Consolamini,populemeus
(40) ! O Rachel, cesse tes gémissements ! essuie les larmes de
tes yeux ! Quiescat vox tua a ploratu, et oculi tui a lacry(42) Jerem., XXI, 7. — (43) Lament., I. 17. — (44) Jerem., XV, 5. —
(45) Ibid, VIII, 15. — (46) Ibid. - (47) Ibid., XIV, 19. — (48) Ibid., XLVII.
— (49) Ibid.
— 31 —
mis (50) ! Tes fils reviendront à tes frontières. Et revertentur
filii ad terminos tuos (51) !
» Je les édiflrai comme dans le principe : Et œdificabo eos
aprincipio (52). Ne crains pas, ô Jacob, ô Israël, ne crains
pas ! Ne timeas serve meus Jacob; nepaveas Israël (53)! Cai’
voici que je te sauverai ! Quia ecce ego saloum te faciam (54) !
Et Jacob reviendra, et il sera comblé de biens, et il ne crain
dra plus personne ! et reoertetur Jacob et cunclis affuet
bonis, et non erit quem formidet (55) ! En ces jours, Judas
sera sauvé ! In diebus illis salvabitur Juda (56). En ces jours
je ferai germer de David un germe de justice : In diebus illis,
germinare faciam David germenjustitiœ (57), et regnabit
reœ, et faciet judicium et justitiarn in terra (58) et il fera la
justice et le jugement sur la terre ! Alors je leur donnerai un
cœur nouveau, afin qu’ils sachent que je suis le Seigneur : Et
dabo eis cor ut sciant me quia ego sum Dominus (59). De
nouveau, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu, parce
qu’ils reviendrons à moi de tout leur cœur ? Et erunt mihi in
populum, et ego ero in Deum : quia reoertetur ad me in
toto corde suo (60) !—Je traduis, mes frères, je n’ajoute rien;
je retranche peut-être !
» Mais enfin, vous le voyez, nous pouvons espérer encore ;
l’avenir nous appartient si nous le voulons ! ah ! retournonsdonc au Seigneur, et des jours meilleurs se lèveront sur nous.
Oui, pour moi j’espère ! J’espère en la bonté de mon Dieu ! J’es
père en nos repentirs, en nos pleurs, en nos prières ! Et de fait,
pourquoi n’espérerions-nous pas ? Nos malheurs n’ont-ils pas
été assez grands ? Le bras de Dieu est-il donc raccourci ? Les
trésors de sa miséricorde sont-ils donc épuisés ? Les temps ne
sont-ils donc pas favorables? Ne sentons-nous donc pas le
souffle de Dieu qui ébranle les âmes, qui passe sur nos têtes ?
Ces torrents de prières qui jaillissent de toutes les lèvres chré
tiennes seront-ils donc sans effet? Ne forceront-ils pas enfindans ses derniers retranchements la justice divine , ne ver
rons-nous pas enfin succéder aux jours de repentir et de dou
leur les jours de la consolation et de la joie... O Suaire sacré
de mon Sauveur, vous qui avez été associé à toutes les humi
liations de sa mort comme à toutes les gloires de sa résurec(50) Jerem., XXXI, 16. - (51) Ibid., 17. — (52) Jerem., XXXIII, 7. —
(53) Ibid., XLVI, 27.—(54) Ibid — (55) Ibid., XXX, 10.— (56) Ibid, XXXIII, 16.
— (57) Ibid., 15. — (58) XXIII, 5. — (59) XXIV, 7. — (60) Ibid.
— 32 —
tion, je salue en vous le symbole de l’espoir ! Ou plutôt, ô mon
Dieu I vous qui faites et relevez les nations, vous qui avez dit
par la bouche de votre prophète : Ils viendront à moi dans
les pleurs, et je les sauverai dans la miséricorde (61), au
nom de votre saint Suaire, que nous entourons en ce moment
de notre plus tendre vénération , au nom de votre croix sacrée
dont nous célébrons aujourd’hui la glorieuse exaltation, au
nom de vos larmes, de vos sueurs , de votre sang, nous vous
en supplions , souvenez-vous de vos antiques miséricordes,
laissez tomber sur nous un regard de pitié et d’amour ! Dites
à cette pauvre France , que vous avez faites et si grande et si
belle, et qu'aujourd’hui vous voyez tombée si bas , dites-lui
cette parole de vie que vous adressiez autrefois au paralytique
de l’Evangile : Lève-toi et marche : Surge et ambula! (62)
» Oui, ô France, ô ma patrie ! entends la voix du Sauveur :
Surge et ambula ! Lève-toi : Surge ! Lève-toi du tombeau !
lève-toi de l’abîme ! Sors de ton linceul ! Secoue la poussière
de tes ruines et la honte de tes désastres ! Laisse, laisse au
sépulcre tes misères et tes crimes ! Reviens à la vie ! Surge !
Mais reviens à la vie pour marcher ! Surge et ambula !
Marche devant toi, les yeux et le cœui' tournés vers le ciel?
Marche vers l’avenir avec un cœur humilié, mais régénéré
dans les pleurs du repentir et plein de confiance dans les
divines miséricordes ?
» Reprends ta place dans le monde ; reprends tes nobles et
glorieuses destinées ! Surge et ambula ! Laisse de côté les
rêves insensés et les aspirations inutiles. Ton rôle à toi, et
certes il est assez grand, c’est d’être la nation chrétienne ,
Souviens-toi que tu es née sur un champ de bataille, sous les
bénédictions du Dieu de Clotilde et de Clovis ! Souviens-toi que
la foi chrétienne a abrité ton berceau, a marqué tes premiers
pas dans le monde ! Souviens-toi que tes pères s’honoraient
d’être les soldats de Dieu, les sergents du Christ ! Ah ! suis
leur exemple ! Demeure toujours le soutien des nobles causes,
le défenseur du droit, l’apôtre de la vérité ! Demeure surtout
la fille aînée de l’Eglise, et, je t’en réponds, tu retrouveras
toutes tes grandeurs passées ! Surge et ambula !
» Je termine, mes frères. Un jour, et c’est l’évangile de ce
(61) In fletu ventent et in misericordia redueam eos. (Jérém., XXXI, 9.) —
(62) Luc, V, 23.
— 33 —
matin qui me rappelle ce souvenir, Notre-Seigneur se rendait
à la ville de Naïm. Il rencontre une pauvre veuve qui suivait,
désolée, le corps de son fils unique. Il s’approche, il voit la
douleur de la mère, il en est touché : Ne pleure pas, lui dit-il,
noli flere ! (63). Et faisant arrêter le cercueil, il s’écrie : Jeune
homme, je te dis, lève-toi ! Adolescens tïbi dico, surge 1 (64).
Et celui qui était mort, se leva! etreseditqui erat mortuus;
et il le donna, il le rendit à sa mère, et dédit ilium matri
suce ! (65).
» Vos cœurs, mes frères, ont déjà compris, je n’en doute
pas ! Cette mère désolée qui suit le cercueil de son fils, c’est la
sainte Eglise catholique, notre mère à tous, la mère de tous
les peuples ; mais, j’ose le dire, plus spécialement encore la
mère du peuple français. Àh ! certes, à elle aussi la douleur
n’a pas été épargnée ! Elle aussi a connu la désolation et le
deuil ! Posuit me desolatam et tota die mœrore confectam
(66) ! Les rues de Sion ont pleuré et pleurent encore ! Viœ Sion
lugent. Ses portes ont été détruites : Omnes portœ ejus
destructœ. Ses prêtres, ses pontifes ont gémi : Sacerdotes
ejus gementes. Ses vierges sont pâles et tremblantes : Virgines ejus squalidœ, et elle-même.est opprimée dans l’amer
tume : Et ipsa oppressa amaritudine (67). Et pourtant, mal
gré toutes ses douleurs, alors qu’au milieu de nos désastres
tous nous abandonnaient, alors qu’en présence des succès
inouïs du vainqueur tous- gardaient le silence, elle seule, par
la bouche de son Pontife suprême, a parlé ; elle a prié, elle a
intercédé pour nous !...
» Ah ! un mot explique tout : Elle est mère, et il s’agissait
de sa fille aînée ! Mon Dieu, j’ignore vos desseins ; j’ignore si
votre justice est enfin satisfaite ; mais, enfin, s’il entre dans
vos vues de miséricorde de dire bientôt à la sainte Eglise :
Ne pleurez plus ! ÏVbZz flere ! s’il entre dans les projets de
votre paternelle Providence, — et je l’espère, oui, je l’espère,
en mon cœur de Français et d’évêque, — de dire aussi à notre
pauvre patrie la parole de résurrection et de vie, Surge et
ambula, ah ! de grâce, achevez votre œuvre ! et en sauvant,
en ressuscitant la France, rendez-la à sa mère : et dédit ilium
matri suce ! Oui, rendez la France à l’Eglise sa mère ?
(63) Luc, VII, 13. — (64) Ibid, 14. — (65) Ibid,, 15. - (66) Lament., 13.
— (61) Ibid, 1, 4.
3
— 34 —
» L’Eglise a besoin de la France ! Elle compte, elle comptera
toujours sur sa foi, sur son dévouement, sur son cœur :
mais, j’ose le dire, la France a encore plus besoin de l’Eglise :
car c’est en elle seule qu’elle trouvera la doctrine, la vérité et
la vie! Ah! puissent-elles, appuyées l’une sur l’autre, se
relever du même coup ! Puissent-elles, après avoir été asso
ciées aux mêmes douleurs, retrouvei' ensemble et la paix, et
la joie et le triomphe ! O France ! encore une fois, lève-toi !
Surge\ Marche, appuyée sur ta Mère et l’appuyant toi-même,
Surge et ambula; et alors, j’en réponds, après avoir étonné
le monde par la grandeur de ta chute, tu l’étonneras plus
encore peut-être par l’éclat incomparable de ta résurrection !
Ainsi soit-il. »
o
CONSECRATION
DU
NOUVEAU SANCTUAIRE UE CAPELOU
Le 16 septembre 1873.
Avant d’entrer dans les détails de cette fête imposante,
sœur de celle de Cadouin par la pompe des cérémonies, l’af
fluence des pèlerins et la présence des mêmes prélats, donnons
brièvement quelques notions préliminaires sur Capelou.
Capelou, du mot latin Capellula, signifie, dans l’idiome po
pulaire du pays, petite chapelle. L’ancien sanctuaire, qui vient
d’être remplacé par un temple magnifique, était humblement
assis sur les pentes rapides d’un coteau désert, situé à deux
kilomètres de Belvès, entre de hautes collines couvertes de
grands bois. Rien ne le signalait à l’attention du touriste ou
des savants. La foi seule y conduisait, depuis plusieurs siè
cles, les populations reconnaissantes.
Qu’on se représente une construction vulgaire, une pauvre
chapelle sans voûte, aux murs humides, au pavé inégal, om
bragée par de vieux ormeaux. A quelques pas, en avant et audessous de l’entrée principale, jaillissait une source abondante,
dont les eaux fraîches et transparentes étaient avidement
recueillies par les pèlerins. A l’intérieur de ce sanctuaire si
humble, si dépouillé, l’œil distinguait quelques peintures mu
rales à demi effacées par le temps et l'humidité. A côté du
maître-autel, sur un petit trône en bois orné de quelques fleurs,
était placée la statue miraculeuse. Cette statue, en pierre très
dure, mesure vingt-cinq centimètres de hauteur. Elle porte le
cachet d’une haute antiquité et la trace des injures du temps.
La Vierge est représentée assise ; sur ses genoux repose le
corps inanimé de son divin Fils.
Cependant, malgré sa nudité, ce sanctuaire avait été le
théâtre de nombreux miracles. L’affluence des pèlerins y était
si grande autrefois, qu’à certaines époques de l’année, la ville
— 36 —
de Belvès ne pouvait les contenir. Pour procurer à ces pieux
étrangers un abri durant la nuit, on se voyait obligé de
construire des tentes au milieu des champs.
Sans doute, depuis longtemps, les multitudes ne venaient plus
aussi nombreuses à Capelou ; mais l'antiquité vénérable de ce
pèlerinage, les prodiges d’une authenticité incontestable qui
s’y sont opérés, le concours des populations environnantes
restées inébranlables dans leur foi, malgré la révolution et ce
scepticisme contemporain qui pénètre jusqu'au sein des cam
pagnes signalèrent Capelou à l’attention des évêques réunis
au concile provincial d’Agen, en 1859. Ce concile l’a classé au
rang des principaux pèlerinages de la province ecclésiastique
de Bordeaux. Ajoutons que les Souverains Pontifes Gré
goire XVI et Pie IX l’avaient déjà enrichi des plus précieuses
indulgences.
Que manquait-il à Capelou pour reconquérir son ancienne
célébrité? Un sanctuaire plus vaste, plus en rapport avec les
exigences du culte, plus décent, plus digne de la majesté de
Celle que les pèlerins viennent invoquer. Ce sanctuaire est
construit. Mgr George, de vénérée mémoire, en avait posé
la première pierre ; mais les travaux avaient été forcément
interrompus pai’ suite de manque de ressources. Il était ré
servé à Mgr Dabert de continuer et d’achever l’œuvre de ses
prédécesseurs avec le produit des quêtes diocésaines et par des
sacrifices personnels très considérables. C’est pour consacrer
ce nouveau sanctuaire qu’a eu lieu la grande cérémonie du 16
septembre.
Nous avons déjà dit que le cardinal-archevêque de Bordeaux
et les autres évêques, qui assistaient à la fête de l’ostension du
saint Suaire, étaient venus ajouter aux pompes de la cérémo
nie l’éclat de leur présence. Ces prélats avaient quitté Cadouin
le 15 au matin pour se rendre au château de la Bourlie, chez
M. de Commarque, qui leur avait offert une noble et cor
diale hospitalité. Ils sont partis le soir pour Belvès, où ils
sont arrivés vers 5 heures. Toute la population était sur pied.
La municipalité, accompagnée de deux brigades de gendar
merie, était allée les attendre à l’entrée de la ville. Ils ont été
complimentés par M. Fongaufier, maire de Belvès, qui leur a
souhaité, en excellents termes, la bienvenue. Puis la proces
sion, composée d’une cinquantaine d’ecclésiastiques en habit
de chœur, et précédée de la croix, a pris le chemin de l’église
— 37 —
au chant du Benedictus. La municipalité et une foule im
mense accompagnaient les prélats.
Tout Belvès était pavoisé ; mais la grand’rue qui conduit de
de la route à l’église paroissiale, en traversant le milieu de
la ville, offrait un spectacle des plus pittoresques et des plus
gracieux. C'était comme une immense avenue, où les branches
vertes, les guirlandes de buis, les colonnes de feuillage
cachaient la façade des maisons et formaient sur nos têtes
une voûte odorante de verdure et de fleurs. Ces ornemen
tations, laissées à l'initiative privée, et par suite moins
régulières que celles de Cadouin, se distinguaient par une
grande variété de dessins et portaient un cachet d’originalité
qui charmait les regards. Les habitants ont déployé un zèle
extraordinaire pour ces décorations. Plusieurs d’entre eux
étaient allés dépouiller les grands arbres et arracher de jeu
nes pins dans des forêts distantes de quinze kilomètres. De
mémoire d’hommes, à Belvès, nul n’avait vu de réception
épiscopale aussi solennelle.
La population avait déjà envahi l’église paroissiale quand
les prélats y sont arrivés. En les accueillant sur le seuil,
M. l’abbé Dambier, curé-doyen, a prononcé les paroles sui
vantes , que nous sommes heureux de citer :
« Eminence, Messeigneurs,
» Ce n’est pas sans éprouver un profond embarras et une
vive émotion que je me permets de prendre la parole en pré
sence d’un prince de l’Eglise et des prélats éminents qui ont
bien voulu honorer de leur assistance la fête de la consécration
de la nouvelle église de Notre-Dame de Capelou.
» Mais, puisque c’est le devoir et l’honneur de ma charge,
daignez me permettre, Messeigneurs, d’en user pendant quel
ques instants pour exprimer les sentiments qui surabondent en
ce moment dans mon cœur.
» Sentiment de joie tout d’abord, et d’une joie bien vive, en
voyant enfin terminé le nouveau sanctuaire de Notre-Dame
de Capelou, qui, par sa propreté et par son architecture élé
gante et gracieuse, répond, jusqu’à un certain point, à la di
gnité de l’auguste patronne du lieu et à la célébrité du pèleri
nage qui y est établi depuis si longtemps.
» Que de fois les habitants de cette paroisse et les nombreux
pèlerins qui viennent ici chaque année, et nous-mêmes, n’a-
— 38 —
*
vons-nous pas été attristés en voyant la pauvreté, la dégrada
tion de l’ancienne chapelle ! Que de fois n’avons-nous pas gémi
en voyant combien peu cette chapelle était en rapport avec
l’importance de l’œuvre à laquelle elle était consacrée !
» Mais aussi, quelle joie maintenant pour nous, Messei
gneurs, de voir le nouveau sanctuaire de Notre-Dame de
Capelou, qui, par sa solidité, par son élégance et par ses
dimensions beaucoup plus considérables, va faire disparaître
tous ces inconvénients.
» Désormais, nous serons heureux de penser que si nous
n’avons pas fait tout ce que la grandeur et la gloire de Marie
peuvent demander, nous avons fait, du moins, tout ce qui nous
était possible dans notre position, tout ce que nos ressources
nous permettaient de faire ; et nous avons lieu de penser que
Marie se plaira à recevoii' nos prières dans son nouveau sanc
tuaire.
» Le second sentiment qui m’anime en ce moment, Messei
gneurs, est un sentiment de vive reconnaissance et d’actions de
grâces à l’égard de tous nos bienfaiteurs.
» Oui, Messeigneurs, actions de grâces tout d’abord àla divine
Providence, de ce qu’elle a permis que Marie ait choisi, dans
la paroisse de Belvès, la petite solitude de Capelou, pour en
faire l’un des théâtres de ses bontés et de ses faveurs.
» Actions de grâces à Marie elle-même, à Notre-Dame de
Capelou, pour tant d’infirmes et de malades qu’elle a guéris,
pour tant d’afïligés qu’elle a consolés, pour tant de pécheurs
qu’elle a convertis, pour tant de grâces et de bénédictions
qu’elle n’a jamais cessé de répandre sur toute la contrée.
» Actions de grâces à Nos Seigneurs les évêques de Péri
gueux, pour la bienveillante protection qu’ils ont toujours
accordée à ce pèlerinage : à Mgr Georges d’abord, qui, le pre
mier, au concile d’Agen, tenu en 1859, a fait inscrire le pèle
rinage de Capelou au rang des principaux pèlerinages de la
province ecclésiastique de Bordeaux, qui a eu l’idée de recons
truire l’ancienne chapelle,et qui a posé et béni la première pierre
du nouvel édifice ; à M"r Baudry, qui était animé, à cet égard,
des dispositions les plus favorables, mais à qui une mort pré
maturée n’a pas permis de faire ce qu’il avait projeté ; à Mer
Dabert surtout, notre bien-aimé évêque actuel, qui, par des
quêtes diocésaines d’abord, et puis par des sacrifices personnels
très-considérables, nous a donné le moyen de commencer et
— 39 —
d’achever notre église ; actions de grâces aussi à tous les sous
cripteurs qui ont bien voulu participer à cette oeuvre par des
offrandes plus ou moins considérables.
» En parlant de reconnaissance, Messeigneurs, pourrais-je
oublier d’exprimer, en mon nom et au nom de tous mes parois
siens, la gratitude dont nous sommes pénétrés pour l’insigne
honneur que vous nous faites en assistant à la cérémonie de
la consécration de la nouvelle église de Notre-Dame de Cape
lou. Désormais vos noms vivront dans nos cœurs, et ceux qui
viendront après nous aimeront à se rappeler qu’un jour Belvès
et Capelou ont été honorés de la présence d’un prince illustre
de l’Eglise et de cinq prélats éminents par leur science et par
leurs vertus.
» Enfin, Messeigneurs, le troisième sentiment qui m’anime
en ce moment est un sentiment d’espérance.
» J’espère d’abord, et qui ne l’espérerait pas aussi, que
Marie, qui a déjà rendu son ancienne chapelle, malgré son dénûment et sa pauvreté, célèbre par les faveurs qu’elle y a
accordées depuis un temps immémorial, voudra bien rendre
son nouveau sanctuaire beaucoup plus célèbre encore.
» J’espère aussi que le nombre des pèlerins, déjà très consi
dérable, s’accroîtra de plus en plus, et que nous verrons repa
raître ces affluences des temps passés, dont j’ai souvent entendu
parler par les anciens de la contrée ; j’espère que les paroisses
entières, de loin comme de près, viendront en rangs plus
pressés que jamais offrir leurs hommages à Notre-Dame de
Capelou.
» J’espère enfin, Messeigneurs, que le pèlerinage de NotreDame de Capelou exercera, de plus en plus, une salutaire
influence sur la contrée et sur les contrées environnan
tes, en y faisant fleurir plus que jamais la foi, la piété, la
pureté et toutes les vertus qui, en sanctifiant les hommes icibas, les rendent dignes d’être couronnés dans un monde meil
leur.
» Tels sont, Messeigneurs, les sentiments de joie, de recon
naissance et d’espérance qui animent, en ce moment, le cœur
du curé de cette paroisse, sentiments qu’il a cru devoir expri
mer, en votre auguste présence, afin qu’étant bénis par vous,
ils contribuent à faire porter des fruits plus abondants et plus
précieux au pèlerinage de Notre-Dame de Capelou. »
Dans sa réponse, le cardinal-archevêque a félicité M. le curé
— 40 —
t
de la sollicitude qu’il a déployée pour la construction du nou
veau sanctuaire de Capelou, et a exprimé tout le bonheur
qu’il éprouvait, ainsi que ses vénérables collègues, à.visiter
une population si chrétienne, et l’un des principaux pèleri
nages de sa province ecclésiastique. Les évêques sont allés
ensuite prendre place dans le chœur. L’église était comble.
Mgr l’archevêque d’Alby a bien voulu prononcer quelques pa
roles d’édification sur le culte de la sainte Vierge. Après la
bénédiction du Très-Saint Sacrement, donnée par Mgr l’évêque
de Rodez, Mgr Dabert est monté en chaire et a remercié, avec
effusion, les habitants de Belvès de la consolation qu’ils procu
raient à son cœur de père en accueillant, par de telles dé
monstrations, ces éminents princes de l’Eglise.
La consécration du nouveau sanctuaire de Capelou a com
mencé le lendemain matin à 6 heures. Mgr l’Evêque de Péri
gueux était assisté , dans cette longue cérémonie, par MM.
Bigneau, économe du Petit-Séminaire de Bergerac', et Colomb,
curé de Doissac ; M. l’abbé Seguin dirigeait le chant,
exécuté par un groupe de prêtres et de séminaristes.
A 9 heures, le clergé est allé prendre les saintes reliques à
l’église paroissiale. Placées sur un brancard en velours rouge
frangé d’or, et portées processionnellement, de Belvès à Ca
pelou, au chant des hymnes, par quatre jeunes prêtres vêtus
d’ornements sacrés, elles étaient précédées par une centaine
d’ecclésiastiques, en habit de chœur, et suivies par les évê
ques. Avant de pénétrer dans l’intérieur du temple, le clergé
et les évêques ont fait le tour des murs extérieurs, au chant du
Kyrie eleison; puis les portes, restées closes jusque-là, ont
été ouvertes, et la multitude s’est précipitée dans la nef. A
la fin de la cérémonie, Mgr l’Evêque de Périgueux est monté
en chaire et a lu, en présence du clergé et de tout ce peuple,
l’acte de consécration suivant, à Notre-Dame de Capelou :
CONSÉCRATION A NOTRE-DAME DE CAPELOU.
« O Marie, Notre-Dame de Capelou! nous voici prosternés
devant votre image vénérée pour nous consacrer à vous et
implorer votre maternelle pitié.
» Ce lieu béni est un de ceux que vous avez choisis, dès les
jours les plus anciens, pour y établir le siège de vos miséri
cordes ; et vous seule, après Dieu, connaissez le nombre des
— 41 —
faveurs spirituelles et temporelles que vous y avez accordées
à vos dévots pèlerins. Daignez accepter ce nouveau sanctuaire
que nous vous avons édifié dans la joie de nos sacrifices, et
que, dans la joie de nos cœurs, nous dédions à votre gloire.
Qu’il soit à vos yeux ce qu’il est dans notre ferme volonté, le
symbole durable de notre filial et entier dévouement à votre
service !
» Oui, ô notre divine Mère, en vous consacrant ce sanctuaire,
c’est nous-mêmes, nous tous, Evêque, prêtres et fidèles de ce
diocèse, qui consacrons nos cœurs à votre Cœur immaculé.
Et, afin que cette consécration vous soit plus agréable, nous
l’unissons à celle que tant de fois vous avez reçue ici même de
nos pères.
» Nos pères, nous le confessons humblement, étaient plus
croyants que nous. Plus pénétrés de ce sentiment si chrétien,
que cette terre est une vallée de larmes et cette vie passagère
une milice spirituelle, l’image sous laquelle ils aimaient à
vous contempler, c’était celle de la Mère des douleurs tenant
sur ses genoux, au Calvaire, le corps inanimé de son fils, et
l’attribut sous lequel ils aimaient à vous invoquer de préfé
rence, était celui de Notre-Dame de pitié. Et, parmi les pèle
rins accourus dans ce lieu, pendant plusieurs siècles, pour
vous contempler et vous invoquer ainsi, combien eurent le
bonheur de voir leurs prières exaucées ! O Notre-Dame de
pitié ! si notre foi, hélas ! est loin d'égaler la foi de nos pères,
nos besoins surpassent leurs besoins, et vous êtes aussi notre
mère ! Secourez la sainte Eglise, si généralement méconnue
dans sa tendresse, si outragée dans son autorité, et, à cette
heure, si cruellement persécutée dans son Chef auguste et
dans un grand nombre de ses évêques, de ses prêtres et de ses
fidèles. Secourez la France, notre patrie, mutilée par l’étran
ger, déchirée par la division, accablée sous le poids de ses
longues erreurs, mais qui fait effort, en ce moment, pour ren
trer dans les voies de sa vocation chrétienne. — Conservez
longtemps à leurs Eglises notre éminent métropolitain et les
vénérables prélats qui sont venus célébrer avec nous cette
fête de la dédicace de votre sanctuaire. — Enfin, ô Notre
Dame de Capelou ! daignez couvrir de votre protection mater
nelle l’Evêque, les prêtres, les religieux et religieuses, et tous
les fidèles de ce diocèse. Consacré déjà au sacré Cœur de votre
divin Fils, notre cher Rédempteur, nous le consacrons encore
— 42 —
en ce jour à votre Cœur immaculé. Nous vous en proclamons
la Reine et la Patronne à jamais. Amen. »
La messe pontificale a suivi l’acte de consécration. Le car
dinal-archevêque était assisté par MM. Fonteneau et Bonnet,
vicaires-généraux de Bordeaux et de Périgueux. Les évêques
étaient placés dans le sanctuaire, du côté de l’Evangile ; du côté
opposé se trouvait la municipalité de Belvès. Derrière les pré
lats, se tenaient debout plus de deux cents prêtres ; puis venait
la masse des fidèles dont les flots, de plus en plus pressés,
firent craindre, un instant, quelque sérieux accident. Après
l’Evangile, le vénérable métropolitain a prononcé, du haut de
la chaire}, l’homélie suivante, qu’il a daigné nous communi
quer et que nous avons la joie d’offrir à nos lecteurs :
« Messeigneurs (1),
» Nous sommes encore sous le charme de ce que nous avons
vu à Lourdes, à Issoudun, à Cadouin. Ces spectacles consolants
sont un sujet de grande édification pour la catholicité tout
entière. Nos chers Bordelais ont eu aussi leurs fêtes locales.
Des milliers de fidèles sont accourus à Arcachon, Verdelais,
Lorette et Talence, la sérénité au front, la prière sur les lèvres,
pour demander le salut de la France et la liberté du SaintPère, par les cœurs de Jésus et de Marie ! Quiconque a entendu
ces légions de pèlerins répétant comme vous, chers habitants
de Belvès et de Capelou, avec un saint enthousiasme, les can
tiques inspirés par nos derniers malheurs, a reconnu ce qu’était
un peuple demeuré chrétien, malgré ce qu’on a fait pour lui
ravir le trésor de sa foi. Rien qui pût être une déviation du
but proposé n’est venu attrister le ciel de nos dernières solen
nités.
» Dans tous les sanctuaires, les réceptions faites par les
autorités locales et par les populations aux vénérés pontifes
qui ont pris une part active à ces cérémonies, ont dépassé tout
ce que nous avions lieu d’attendre. Les étrangers accourus de
toutes parts s’associaient d’une manière touchante à ces
manifestations. Les cités et les bourgades, à cette occasion,
s’étaient transformées. Chaque maison, comme à Belvès, Ca(1) De La Tour d’Auvergne, archevêque de Bourges; Lyonnet, archevêque
d’Alby; Dabert, évêque de Périgueux et Sarlat; Duquesnay, évêque de
Limoges ; et Bourret, évêque de Rodez.
— 43 —
douin, Issoudun et Arcachon, disparaissait sous une décoration
de guirlandes, de tentures et de fleurs ; les églises, ornées de
riches draperies, semblaient, avec leurs flèches aériennes,
prendre, comme les cœurs, leur élan vers le ciel.
» Chose plus admirable encore, nos très chers frères, c’était
le recueillement universel, la pensée de Dieu et la confiance
en Marie.
» Tous les fidèles ne pouvant entreprendre de lointains pèle
rinages, les évêques ont mis à leur portée ce grand bienfait du
catholicisme. Ils ont ressuscité les anciennes dévotions et
accueilli avec bonheur les nouvelles que le ciel leur envoyait ;
en sorte, qu’actuellement tous les âges, toutes les conditions
peuvent prendre leur part de ces solennités, qui rappellent à
l’àme ses devoirs et lui font mieux comprendre la grandeur de
ses destinées.
» Je ne vous dirai rien, nos très chers frères, sur l’objet de
la cérémonie qui nous réunit. On l’a fait dans les exercices qui
ont précédé notre pèlerinage. Mgr l’évêque de Limoges vous
donnera, dans son admirable langage, de plus longs dévelop
pements ; nous nous proposons un but plus général, et cepen
dant tout de circonstance.
» Nous venons, sur l’invitation de votre digne pontife, au
nom de la province ecclésiastique de Bordeaux, affirmer une
fois de plus les vieilles croyances de nos pères et protester
contre la recrudescence d’impiété qui s’est fait jour, dans
d’autres contrées que la vôtre, à l’occasion des pèlerinages.
» Il n’est aucun de vous qui n’ait saisi le caractère spécial
de la lutte contemporaine de l’irréligion contre nos mystères.
Nous ne sommes plus au temps des discussions théologi
ques ; l'erreur a déserté ce champ de combat ; elle n’interroge
plus, elle n’examine pas, elle approfondit encore moins ; elle
nie, elle nie audacieusement, obstinément ; la négation abso
lue est son arme unique. Parler aux sceptiques actuels de
l'intervention de Dieu dans toutes les choses de ce monde, des
châtiments dont il frappe les ennemis du surnaturel, qui vient
de se manifester à Lourdes, à Verdelais, à Fourvières, à Ca
pelou ; dites-leur que Dieu se trouve là, d’une manière plus
sensible, qu’il y est avec sa divine Mère, avec ses saints, avec
ses anges, qu’il y guérit les malades, y convertit les pécheurs,
y console les affligés. Prononcez le mot de miracle devant un
homme à parti pris, dites-lui que vous avez vu et qu’il peut
— 44 —
voir les merveilles qui ont frappé vos regards. Engagez-le à
jeter les yeux sur ces monuments splendides, élevés, comme
par enchantement, sur le sommet des Alpes, dans une gorge
des Pyrénées, dans les plaines d’Issoudun et de Paray-le-Monial, ou dans un vallon du Périgord. A ces preuves si écla
tantes, à des faits miraculeux si palpables, il n’oppose que la
négation ou le sarcasme, trop facilement, hélas ! acceptés par
la foule ignorante ou prévenue.
» Ne nous est-il pas permis de rappeler, à ceux qui ne
voient pas là des prodiges, ce mot de l’un de nos célèbres apo
logistes : terrain undique lustra, cœlos mente scrutare,
ac perspice nùm sit in universis creatis aliud ejus modi
miraculum ? (1) Parcourez le monde, méditez les merveilles
du firmament et voyez si, parmi les prodiges de la création, il
y a un fait miraculeux plus considérable que ce qui se passe
dans nos pèlerinages; osez ensuite entonner un chant de
triomphe que vous qualifierez de glas dix surnaturel, comme
le fit, en 1830, un des chefs de file de l’impiété. Il prophétisait
que le catholicisme (je répète, en l’adoucissant, son expression
plus que triviale) n’en avait que pour quelques années dans les
entrailles. Qui donc a raison d’eux ou de nous quand nous
proclamons, devant cette honorable assistance et devant tous
les catholiques de notre pays, qui volent sur nos voies fer
rées, sillonnent les fleuves et les mers, que la foi de nos
aïeux n’est pas morte, qu'elle se réveille, et que la religion,
comme son fondateur, se montre, à nos regards, pleine de
grâce et de vérité? Plénum gratiœ et veritatis. Faisons
donc place au surnaturel, préparons ses voies triomphales,
iter facite ei gui ascendit super occasum. Son nom, c’est
le Seigneur, souverain maître de toutes choses. Dominus
nomen illi.
» Ce langage, nos très chers frères, on s’était borné, jusqu’à
ce jour, à le tenir en famille, au foyer chrétien ou dans de
pieuses réunions, tandis que les feuilles à bon marché, les
revues à la mode, et les philosophes de la rue ou de la taverne
répétaient, avec ensemble, que le surnaturel est chose absurde
ou chimérique, qu’il ne fallait pas plus croire au miracle
qu’au retour de la dime ou de l’inquisition, confondant ainsi,
(4) Sermo Sanoti procli in concilio ephesino.
— 45 —
d’une manière perfide, l’intervention de Dieu avec les institu
tions purement humaines.
» Afin de montrer, nos très chers frères, que le miracle
n’avait pas fait son temps, il fallait un enseignement moins
circonscrit que celui de l’Eglise et du Séminaire ; il fallait
une affirmation publique, universelle ; c’est alors que se sont
organisés les pèlerinages d’une extrémité de la France à
l’autre, pour ne parler que de notre pays, et les pèlerinages,
avec les nombreux miracles qui s’y renouvellent, sont l’affir
mation la plus authentique du Divin. Le cri de la conscience
des catholiques de toutes les nations, qu’ils soient Anglais,
Belges, Hollandais, S.uisses, Allemands, Espagnols, Italiens,
comme nous les avons rencontrés à Issoudun, répond ainsi,
avec l'infaillibilité qui lui est propre, aux négations de l’in
crédulité. La terre s’est ébranlée, terra mota est et le Dieu
de clémence, le Dieu vainqueur vient sauver Rome et la
France. Cœli ac nubes distillaverunt aquas. Amen. »
Après la messe pontificale, Mgr l’évêque de Limoges, qui
avait déjà consacré un autel, a bien voulu, sur l’invita
tion de notre Évêque, adresser quelques paroles à cette
foule immense qui n’avait pu pénétrer dans le nouveau
sanctuaire, très insuffisant pour la circonstance, malgré
ses proportions considérables. Les pentes rapides du co
teau, la prairie et les champs environnants étaient couverts
par ces flots humains. Dix mille pèlerins étaient là, accourus
des divers points du Périgord, du Quercy et de l’Agenais.
Duquesnay s’est placé sur une petite éminence et a commenté,
devant cette multitude si avide de l'entendre, quelques paroles
du pontifical, relatives à la consécration de l’autel. Il a montré
la nécessité pour tous les chrétiens de réprimer dans leur cœur
les passions avilissantes, principalement l’orgueil, l’avarice et
la volupté ; d’être, en un mot, des autels vivants, purifiés par
la grâce et sanctifiés par les sacrements de l’Eglise.
Cette pensée a été développée dans un très-beau langage et
avec une chaleur, une éloquence qui ont provoqué des
applaudissements. La voix puissante de l’orateur atteignait
sans peine les derniers rangs de l’auditoire.
Les cérémonies du matin ont été closes par la bénédiction
solennelle, donnée par les évêques réunis, à la foule prosternée ;
le clergé et les pèlerins ont repris ensuite le chemin de Bel
vès. Il était une heure de l’aitrès-midi.
— 46 —
Le temps, assez incertain toute la matinée, est devenu très
pluvieux le soir. Les vêpres solennelles, présidées par le car
dinal-archevêque, ont été chantées à 4 heures à Belvès.
Trois cents prêtres environ remplissaient le sanctuaire et cou
vraient jusqu’aux marches de l’autel. Les évêques occupaient
leurs sièges. La foule était immense et n’avait pu pénétrer
tout entière. Après le chant du Magnificat, Mgr l’évêque de
Limoges a gravi les degrés de la chaire, et a pris pour texte de
son discours ces paroles : Astitit regina a deoctris tuis.
L’éloquent prélat a parlé sur les pèlerinages. Après nous
avoir dit que ces pieuses et lointaines pérégrinations
n’étaient pas une nouveauté, mais remontaient aux temps
primitifs de l’Eglise, témoins le saint sépulcre à Jérusalem, le
tombeau des Saints Apôtres à Rome, celui de Jacques de Compostelle en Espagne, etc., il s’est demandé à quoi servaient les
pèlerinages. A cette grave question, qu’il se posait à lui-même,
Mgr Duquesnay a répondu que les pèlerinages étaient : une
manifestation de la foi ; qu’ils retrempaient le patriotisme
et fortifiaient les mœurs chrétiennes.
Le vénérable évêque a développé ces trois pensées avec
beaucoup d’ampleur et une véritable éloquence. On reconnait
facilement en lui le prédicateur qui, après avoir évangélisé
comme missionnaire les principales villes de France, avait
conquis une place distinguée parmi les orateurs sacrés de la
capitale. Il possède, du reste, toutes les qualités extérieures de
l’orateur : une taille élevée, une voix puissante, sympathique,
et, chose rare, d’une netteté parfaite ; un geste plein de noblesse
et de naturel ; une diction parfois saisissante, toujours élégante
et correcte. Sa physionomie, mélange d’austérité et de douceur,
traduit les émotions d’une âme ardente et infatigable pour le
bien. Mgr Duquesnay est essentiellement un homme de parole
spontanée, un improvisateur. Aussi sommes-nous privé du
bonheur de reproduire ici le texte de son discours. Nous le
regrettons vivement. Les prêtres et les fidèles qui ont eu la
bonne fortune d’entendre cette parole ardente, pleine de foi et
d’autorité, en conserveront un précieux souvenir.
Après cette éloquente prédication, les voix mâles et puissan
tes des trois cents prêtres, massés dans le chœur, ont entonné
le Tantum ergo ; et la bénédiction du T.-S. Sacrement, donnée
par Mgr l’archevêque de Bourges, a clôturé les imposantes céré
monies de cette mémorable journée.
- 47 —
Avant de clore notre récit, nous croyons utile de donner une
courte description du nouveau sanctuaire qui a remplacé la
vieille chapelle de Capelou.
Cet édifice, nous pourrions dire ce gracieux monument,
construit par M. Valeton , architecte à Bergerac, appar
tient au style romano-ogival, et mesure 35 mètres de long
sur 8 mètres de large. Il compte 29 croisées, ornées de vitraux,
charmants de dessins et de couleurs, qui représentent les princi
paux traits de la vie de la T.-S. Vierge, l’origine du pèlerinage
de Capelou et les Madones des plus célèbres sanctuaires de
France (1). Le chœur est de forme pentagone. Le clocher con
siste en une grande tour carrée, à trois étages, surmontée d’une
flèche très élancée. Il est bâti en magnifiques pierres détaillé,
mesure 85 pieds d’élévation, et n’a pas mal de ressemblance
avec celui de Notre-Dame de Bergerac.
• Le maître-autel, style gothique, en pierre fine du Poitou, est
vraiment beau. Il mesure 6 mètres de hauteur. Le tabernacle
est surmonté d’une exposition très gracieuse, avec quatre
anges sur les côtés, et un charmant clocheton par dessus. Les
bas reliefs de la table d’autel et du rétable sont d’un travail
irréprochable. Des deux autels placés dans les chapelles laté
rales, celui de droite est dédié à sainte Anne, celui de gauche,
à sainte Madeleine. Ils sont de la même matière que l’autel
principal et se distinguent aussi par leurs gracieux bas re
liefs (2).
Et maintenant que dirons-nous en terminant ? Après avoir
assisté aux splendides fêtes de Cadouin et de Capelou, nous
nous écrierons avec le psalmiste : Hœc est dies quam fecit
Dominus eœultemus et lælemur in eâ (3). Ce sont là vrai
ment des jours que le Seigneur a faits, réjouissons-nous en lui
et tressaillons d’allégresse.
Pèlerins de Cadouin et de Capelou, continuez à vous rendre
à rangs pressés à ces glorieux sanctuaires. Ah ! que j’aime
votre enthousiasme religieux, vos libres et généreux élans !
Vous ne connaissez, pour la plupart, que la vie simple et mo
deste des champs ; eh bien ! ne portez jamais envie à ces
(1) Ces vitraux sortent de l’atelier de M. Besseyrias, peintre-verrier à
Périgueux.
(2) Ces autels ont été fournis par M. Victor B.iriller, sculpteur d’Angers.
(3) Psaume cxvin, — ». 24.
— 48 -
populations incroyantes qui, au sein de nos villes, glissent si
rapidement sur la pente fatale du sensualisme et d’un luxe
effrené. Restez au milieu de vos vertes campagnes, de vos
champs féconds, de vos prairies émaillées. Restez fermes,
inébranlables, invinciblement attachés à la foi de vos pères, à
cette foi catholique qui seule fait notre bonheur ici-bas et
seule assure notre éternelle félicité.
i
<30
PÉRIGUEUX, IMPRIMERIE CASSARD FltÈRES.