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Médias
Fait partie de Les Loisirs de Périgord : Idylles
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GÉRAUD LAVERGNE
PARIS
Librairie Ancienne Honoré Champion
EDOUARD CHAMPION
5, Quai Malaquais
1920
GÊRAUD LAVERGNE.
PARIS
Librairie Ancienne Honoré Champion
EDOUARD CHAMPION
•
5, Quai Malaquais
1920
LES LOISIRS DE PÉRIGORD
(idylles)
I
UNE FRANCHE LIPPÉE
Te rappelles-tu la vieille auberge sur la route, où nous sommes
arrivés vers midi ? Il y avait un genévrier devant la porte. C’était,
je crois, « Au Grand Saint-Julien ».
Nous avons franchi le seuil et sommes entrés dans la cuisine.
Un bon feu pétillait dans la cheminée et le fricot mijotait sur les
cendres. L’hôtesse accorte cachait sous un bonnet de fil les plus
beaux cheveux noirs. Elle nous a dit gentiment : « Ces messieurs
veulent déjeuner ? »
Passés dans la plus belle salle, en attendant le repas, nous
avons regardé les meubles qui s’écaillent, la vieille horloge, les
gravures fanées : un vrai, petit musée rustique.
Bientôt, la soupe a fumé sur la table, apportée par la servante,
une belle garce de vingt ans, aux bras d’Hébé. Tour à tour, nous
avons savouré les goujons à la persillade, l’omelette aux truffes,
le lapin sauté, la salade de laitue, la confiture de melon d’Espagne
et le petit vin du crû, qui sent la pierre à fusil.
Quelle ripaille ! Jamais, à Périgueux ni à Bordeaux, nous n’avions
fait chère meilleure. Par la fenêtre, on voyait le soleil jouer sur les
saules et l’on entendait la trémie d’un moulin.
Ravigorés, nous avons quitté la table et, tandis que je payais
notre écot en complimentant l’hôtesse, il m’a semblé que lu embras
sais la servante. Pardieu ! tu as bien fait ! Ses joues étaient fraî
ches et douces et ses dents riaient dans sa bouche.
- 4 II
UE ROI DES FLEURS
Est-il rien de meilleur sur terre que d’aller, par un jour d’été,
s’étendre au soleil en plein plateau, entre Vézère et Dordogne ?
Le pays s’étale de tous côtés, immense et lumineux comme une
mer. Quant au ciel, plus immense encore, c’est le miroir du soleil.
Vous êtes couché dans la palène semée de pierres blanches.
Un vent léger balance les capitules des chardons. Vos yeux sont
pleins de papillons bleus et d’abeilles...
Mais, repliez votre bras sur votre tête, ne regardez plus rien,
ouvrez les narines et reconnaissez dans la brise toutes les fleurs
du causse silencieux.
Voici l’immortelle et la menthe, la sauge et la centaurée, la
gentiane et la vulnéraire. Vous auriez du mal à vous tromper sur
une seule, car ce sont les sœurs de votre âme et vous avez, jadis,
partagé les mêmes loisirs.
Ne vous souvient-il pas de cet heureux temps où vous avez été,
parmi les fleurs, plus heureux que le Roi Salomon avec toutes ses
femmes et toutes ses richesses ? Où, comme les lys évangéliques,
vous étiez, sans semer ni hier, abondamment nourris et. dignement
vêtus '? Où, comme Psyché, vous n’aviez qu’un signe à faire pour
voir se dresser des palais de marbre et des jardins éblouissants ?
Je sens en moi, inoubliables, tous les plaisirs et toutes les sur
prises de cette vie bienheureuse, et c’est vers elle que j’aspire
encore, parmi lés encens et les gloires de l’été sur les rocs.
III
CLAIR DE LUNE A MARZAC
Tandis que nous dînions, la lune s’est levée, a traversé le bois.
La voilà maintenant qui file, droit au-dessus de nous, ronde et
nacrée comme une perle. Elle avive d’un reflet d’argent les tuiles
des combles, les bords du perron, émeraude les mousses et le
tronc des ormeaux et poudre le reste comme de fleur-de-prune.
Quelle paix sur la terrasse et dans la campagne ! La soirée
s’avance. Ce n’est pas encore l’heure du rossignol, mais on dirait
que tout se prépare à l’entendre. Ainsi, dans une salle de concert,
tout bruit cesse dès qu’on annonce le virtuose à la mode.
A peine un craquement de brindille, une pierre qui dégringole,
par les fourrés, dans les ténèbres escarpées de la Vézère. L’eau
coule-t-elle encore à nos pieds ? Ou songe-t-elle engourdie, comme
un serpent sacré, sous la caresse magique de la Déesse ?
Accoudés à la balustrade, nous fumons en évoquant les Ages
d’or. Des chauves-souris tremblotent sur la faille grise du ciel. La
lune continue à fuir.
Elle nous est cachée maintenant par les toitures hautes. Toute
la terrasse et toute la façade baignent dans un fuseau d’ombre.
Mais, à l’opposite, il fait si clair que nous pourrions attraper le
clocher de Tursac en étendant la main.
Comme le serein tombe, nous rentrons et, par terre, sur chaque
caillou, à la pointe de chaque herbe, il y a, souriantes, mille petites
lunes de rosée.
IV
BALS EN BANLIEUE
Ces joies spontanées, quand la nature s'y déploie, lame les
adopte et reconnaît leur droit d’ainesse.
Goldsmitii.
Les dimanches, ce que je préfère, c’est d’aller voir danser les
filles en quelque bal hors de la ville. En troupes rieuses, dans leurs
plus beaux affiquets, ce sont de charmantes tètes qui attendent
galants et cavaliers.
Ni timides, ni bégueules. Et pour la polka, la mazurka et la
valse, il n’y en a pas de pareilles parmi les tilles des bourgeois.
Pour elles, pas besoin de professeur de danse. La danse, elles l’ont
dans le sang, dans les jambes, dans tout leur corps jeûne et docile
à tous les rythmes.
L’orchestre ou le piano commence. Hardi ! les gars ! hardi ! les
tilles ! Prenez-vous par la taille et allez-y gaiement ! Les couples
papillonnent, les pieds courrent; les joues se colorent, les yeux
débordent de plaisir.
— 6 —
L’on a chaud. L’on rit. C’est une épingle qui tombe d'un chignon,
un lacet de soulier qui se défait. La scottish suit la polka et voici
la bourrée du pays. Qu'ils sont loin les travaux de coulure, les
soigneux repassages, les heures d’atelier qui donnent la migraine
et coupent l’appétit, et qu’il est beau le monde en fleurs et en rires
de la danse dominicale, avec ses promesses d’amour !
Le temps s’enrubanne de refrains comme un mirliton de fête.
Déjà tant dansé, tant causé ! A la gorge sèche, la limonade ou le
picton sont meilleurs que le champagne.
Le dimanche, ce que je préfère, c’est d’aller voir danser les filles
dans quelque bal de banlieue !
V
MA MIE
C’est un mondains paradis
Que d’avoir dame toudis.
Eust. Deschamps.
Celle que j’aime et que je cache, tant j’en suis féru, est une
enfant de ce pays, dont elle a la fierté et la grâce. De Thiviers aux
toits pointus, la vieille ville de nos marches, je l’ai ramenée, un
jour d’avril.
Allez ! C’est une crâne fille ! Scs yeux luisent comme l'Isle sous
les vergues, sa peau est couleur de morille et sa lèvre sent
l’amandier.
Faut-il vous en dire plus ? Pour-un jaloux, quelle imprudence !
L’églantine est moins rieuse, l’anguille moins souple, la chatte
moins secrète, le lait moins frais.
Il est si bon de parler d’elle que je veux vous peindre encore son
front étroit, sa gorge ferme, sa taille line, ses jambes nerveuses.
Amis ! Croyez-en ma folie, j’ai là un jardin d’amour dont toutes les
fleurs m’agréent.
Et puis, pourquoi me tairais-je ? L’orgueil que j’éprouve à vanter
ma mie est plus fort que ma crainte de la mécontenter ou de la
perdre. Ses doigts sont les fuseaux d’un écheveau de caresses et
ses baisers de vingt ans sont les parfums de mes ténèbres,
RENCONTRÉ
— Voyageur du vain voyage ! Que cherches-tu ? Que viens-tu
voir sur cette route peureuse, qui n’a que les joncs de ses combes
et les vents de ses carrefours ?
Veux-tu gagner le hameau dépeuplé, désormais sans cloche ni
cimetière ? Demandes-tu l’auberge pour boire, manger et dormir ?
Il te faudra longtemps marcher avant de voir âme qui vive. ■
— Mais toi qui me parles, qui es-tu, avec ta .vieille cape de bure,
ton bissac et ton bâton ? Où loges-tu dans cette, solitude ?Et si Lu
es berger, où sont tes brebis et ton chien ?
— Mes brebis sont mes souvenirs d’enfance et mes rêves de
vieillard, elle temps est Je chien qui les, garde. Ma maison, c’est
tantôt la forêt tranquille, tantôt la grotte des Fées, et je n’ai d’autre
•porte-monnaie que le ciel plein d’étoiles.
— Ah ! Dis-moi. Si la tête est grise, tes yeux sont toujours clairs
du feu des vingt ans, et tu redresses fièrement la télé, comme si tu
allais ëncore, sous les , ormes, inviter les filles à danser. De ta
jeunesse, de ta gaîté, donne-moi le secret, je t’en prie.
— Si tu avais entendu chanter la mésange dès haies ; si tu avait»
vu fleurir chaque an les châtaigniers, couler la source pailletée de
soleil; si tu avais senti l'odeur de l’armoise et vu trembler les
peupliers au crépuscule, bon voyageur, me demanderais-tu cela ?
Ma jeunesse et ma gaîté, c’est notre mère, la Terre, qui l’alimente
et la prolonge, et mon secret, c’est de suivre toujours les conseils
qu’elle prodigue aux simples cœurs.
— Ilélas ! Je dois continuer mon chemin seul, sans atteindre
jamais à la douce quiétude de l'homme qui n’ambitionne ni gloire,
ni amours !
( '
Allons ! berger ! accompagne-moi jusqu’à ces ronces, derrière qui
les braises du soir se cendrent, pour ressembler à mon destin !
VIl
LES GENÉVRIERS
Stant et juniperi...
Virgile.
Oui ! Corydon ! En Périgord aussi, il y a des genévriers. Avec
l
— 8
ses châtaigniers et ses yeuses, le peuplier d’Alcide et la Vigne
d’Iacchus, les coudriers de Phyllis, les lambrusques où repose
Silène, les saules où s’enfuit Galathée, le laurier des conquérants
et le lierre des poètes, ce pays est une terre d’églogue !
Les genévriers, le long des pentes aréneuses et des crêtes calci
nées, s’espacent à la file comme des chasseurs ou des pâtres. Leur
vêtement est de drap bourru, tantôt vert-de-gris, tantôt rouille.
Mais c’est surtout le matin qu’il faut les voir, mal éveillés encore,
étalant avec naïveté le riche contraste de leurs fruits bleus et,des
gouttes diaprées de la rosée.
Ils s’élèvent droits et ébouriffés au milieu de la petite herbe de
nos pays, herbe incolore et frivole, poussée entre les grains de
sable et les éclats de pierres. Ils dominent, robustes, la foule bigarrée
des fleurettes et des plantes grasses : scabieuses, raiponces, cam
panules, éperviaires, ophrys à l’air d’insectes, orchis en belles
grappes roses, blanches et tachetées. Ils sont hautains et volontaires
comme des Scythes dans un banquet d’Athéniens.
Et puis, si philosophes ! Calmes et taciturnes, ne s’étonnant pas
plus d’être pris aux filets de l’araignée, que couverts de diamants
par l’Aurore joueuse. Le soleil tourne autour d’eux comme autour
d’une aiguille de cadran solaire : ils ne s’inquiètent, pas de leur
grande ombre grave ; et quand la nuit règne, ce n’est que leur
senteur amère qui les indique aux étoiles.
Tels, ils assistent toujours égaux aux ruines irrémédiables, aux
lentes destructions que chaque jour apporte au paysage. Le froid, le
chaud, la pluie, le vent, la foudre, toutes les puissances mauvaises
et niveleuses de la garrigue ont renoncé d’atteindre et d’émouvoir
cette race endurcie et énergique.
Ils ne se connaissent pas de maîtres et ne croient qu’à leur
destin.
VIII
.
LA CHAPELLE D'AUBEROCHE
Là bas, passé le Change, aux toits couleur de rôtie, quand tu
remonteras le cours sauvage de l’Auvézère, vraie rivière de
sorciers, tu trouveras, au haut d’une falaise escarpée et broussail
leuse, la vieille chapelle d’Auberoche,
*
9
De la route, tu n’en devines guère que le chevet, pareil au nid
d’hirondelle accroché à la muraille. Si tu ne plains pas ta peine, et
ne redoutes pas les orties, escalade la pente qui s’éboule : tu verras
de près les restes d’un chef-d’œuvre délicat.
Ça, camarade ! Une fleur de genêt à ton chapeau ! Pénètre sans
égards dans la sainte demeure, aujourd’hui abandonnée. Cent
pierres gisent éclatées, et le lézard y épie le soleil. La toiture est
défoncée, les voûtes brisées à l’échine. Mais rassure-toi, ce qui a
résisté à l’âge ne te tombera pas sur la tête.
Regarde-moi ces murs qui, malgré les insultes des hommes et
des chèvres, restent en état de supporter le poids du ciel bleu.
Dans la première chambre, où habitait le desservant, est une
cheminée gothique, montée sur de fines colonnettes. Maint soir
d’automne y vit pétiller le feu des sarments. Au fond, dans le demiberceau du chœur, jadis peint d’archanges et de rois, — on y lit
encore le nom d’Hérode, — se dresse l’autel de pierre nue. De
meubles, il n’en est plus ; mais, par terre, un vieux van tendu
d’araignées et quelques feuilles sèches de maïs.
Une haie s’ouvre, au-dessus de l’autel, sur la campagne. Engages-y
la tête pour contempler le paysage. De là-haut, l’Auvézère est,
dirait-on, plus profonde, les peupliers plus effilés, et dans la plaine
fermée par de pauvres collines — une plaine bien grasse où frémit
le seigle — les angélus se répondent, et les nuages jouent avec
leurs ombres, comme sur un écran.
La belle vue, n’est-ce pas ? Et qu’il nous faut envier le sort
du prieur qui desservit la chapelle, au temps des Cottereaux et des
évêques batailleurs ! Lorsqu’il avait dit sa messe, remis les péchés
de la fileuse, baptisé l’enfant du valet, il pouvait se coucher tran
quille. La dime, pour lui, croissait alentour, et ne manquant jamais
de truite ni de géline, il avait tout son temps pour aimer la vie et
louer Dieu.
A présent, la chapelle d’Auberoche n’a plus de recteur ni de
cloche ; mais elle a gardé, jusque dans la ruine, la modestie et le
cordial accueil des siècles pieux. Accepte la bruyère qu’elle t’offre
pomme un précieux talisman de bonheur,
10
IX
RONDE DE FÉES
Le frémissement des saules trahit le lointain lever de la lune, et
la fraîcheur qui tombe fait presser le pas au voyageur attardé.
Eho ! Eho ! Les Fées s’appellent, le long des rives du Manoire.
Elles s'appellent et s’assemblent, et leurs robes de soie chatoient
sur les prairies mouillées.
Eho ! Eho ! Du bruit ? — Personne... La lune se lixe, l’eau cesse
de courir. La feuille du peuplier se détache et tombe comme un
papillon mort.
« liions et dansons, minaudent les fées. Dressons notre salle de
bal à la pointe des arums et, quand nous aurons bien valsé et
chanté, reposons-nous sur les coussins givrés suspendus aux lierres
des bords. »
Eho ! Eho ! Les voici foutes, celles des écorces, celles des calices,
celles de l’onde et celles des figes. Tant d’yeux pers, autant de
girandoles ; les étoiles, de dépit, se souillent !
Eho! La. ronde volubile, s’anime et miroite en laissant derrière
elle un parfum de neige et de mousse foulée. Des voix fusent,
enjôleuses, et convient à entrer dans le, cercle magique tout ce qui
grimpe, parfume, rampe, et fleurit alentour.
Eblouis, églantiers, liserons, vidaubes, ronces, fusains et -.cléma
tites, avec talus et guirlandes, se mêlent à l’ineffable ballet. L’air
glacé grise comme un sorbet,,! a moindre parole se cristallise et les
rires tintinnabulent...
Eho ! Eho ! Les Fées et les fleurs dansent dans les rosées du
Manoire, jusqu’au dernier coup de minuit,, qui réveille les chiens
dans leurs niches çt que saluent les coqs de Boulazac.
BOURDEILL.E
Dans un paysage atone, pressée entre l’eau vive et la pierre
sèche, Bourdeille, à cropetons, demeure.
C’est ime bonne vieille de ville et, le plus souvent, elle somnole
ab bruit que font les battoirs sur la Dronne, les fléaux dans les
aires et les charrettes dans la grand’rue.
— II —
Sous le soleil de juillet ou la pluie de novembre, elle a cette
indifférence polie des personnes que l’âge et les revers ont rendues
philosophes et C’est sans bâte qu’elle se retourne quand un visiteur,
toujours pressé, vient tapageusement saluer ses cousins du château
et dé l’église.
« Je sais, dit-elle, ils sont mes parents. Nous n’avons jamais joué
ensemble, mais ils gagnent àx être connus. L’une, je ne l’ai pas
toujours vue si requinquée, et l’autre, avec son calot- de pierre, ses
giroflées et ses estafilades, tenez, je n’exagère pas, c’est le plus
grand conte-gestes du canton, et, peut-être, du Périgord. »
Les gens s’en vont, remerciant la vieille, qui retombe dans son
silence de rêve.
Le soleil descend de la colline, trempe dans l’eau ses torsades
d’or et pique sur le donjon le reflet de sa rondache. Un pan d’ombre
se déroule des vieux murs et vient balayer, comme une traîne, les
toits poudreux, la rue pierreuse. Bientôt, une fumée s’élèvera...
C’est la vieille dame Bourdeille, qui, sur quelques, genêts secs, fait
mitonner sa soupe, avant la prière du soir.
X
XI
CHANSON
Maintenant, les dernières roses se fanent sur ton seuil.
Quand j’y suis venu pour la première ibis, c’était le temps (les
morilles et des anémones, et les jours, déjà, s’attardaient autour
des ormeaux pour y surprendre le rossignol.
D’abord, je t'ai parlé d’en bas. Tu m’écoutais de ta fenêtre et
mes propos se parfumaient de clair de lime: Un grillon d’alentour
fut longtemps pour moi un rival opiniâtre et caché, et, parfois, il
menait si beau tapage que je ne savais pas si tu disais « oui ».
Nous referons quelque jour les courses dans les bois qui suivirent
nos promesses. Je te tressais des bracelets de jonc et nous buvions
à la fontaine.
Un soir, vers l’angelus, nous pensions manger des cerises dans le
verger et nous avons rencontrénos lèvres. O bigarreaux ! que vous
étiez fades désormais !
Les dernières roses se fanent, La feuille de la vigne est tachée
12 —
de pourpre et le vanneau se plaint dans la combe. Seulement,
quand je te parle, ce n’est plus de clair de lune, mais de l’odeur de
tes cheveux que se charge ma voix.
.
Tu peux venir, Automne ! Hiver, tu peux sévir ! Je goûte auprès
de toi un paysage invariable. Elle y brille à jamais, l’étoile des
premiers soirs; la même chanson y égrène ses perles et les odeurs,
comme les tons, y gardent le pouvoir et l’éclat de leur printanière
royauté.
XII
HOSPES
CATULLUS...
Nous dînions en plein air, sur la terrasse : la rivière luisait dans
la perspective et la lune arrondie glaçait d’argent les porcelaines.
Le Monbazillac étai' comme de l’ambre dans les verres, plus •
fragiles à mesure que la nuit bleuissait, quand soudain une forme
divine et couronnée de roses vous a touché l’épaule : et tous, nous
avons reconnu Catulle.
— « Non, ne m’offrez point de siège : Je m’assoirai sur l’herbe'
hospitalière aux abeilles et je regarderai cette nuit pareille à
l’ombre des oliviers, en buvant à gorgées l'eau fraîche de votre
fontaine. »
— « Eh ! quoi ! Plus de vin, maître de l’hendécasyllabe ? Et rien
qui rappelle le Cos et le Massique à votre palais gourmand ? Pas
un coussin brodé de pourpre tyrienne ? Pas de Juventus pour
soutenir votre tête lasse du voyage ? Pas une danseuse alexandrine
avec sa llùliste et son tambourinaire? Catulle, si nousavions su... »
— « Où serait pour moi la surprise ? N’entendez-vous pas dans
l’étendue la voix des rainettes et des grillons ? Que ferais-je du
cistre et dès. crotales ? J’aime autant le bruit pesant de ce char sur
la grand’route et le son fêlé de ses grelots. »
Nous regardions le poète avec une surprise déférente, et de le
voir si fier de notre étonnement, nous ne retrouvions plus le chantre
raffiné d’Attys, de Lesbie et de Bérénice.
— « Les mensonges de la volupté, reprit Catulle de sa voix
douce et grave, les prestiges puérils des rythmes et des couleurs,
les pétales fanés dans les coupes, et les mots surtout, pervers
conseillers, qui donc désormais s’y laisserait prendre ? »
—
—
— « Indifférents à la poussière de mes sandales et à la sueur de
mon front, ne me rappelez rien de ce qui fut ma vie particulière ;
car l’air que je respirai sur l’Aventin ou à Sirmio, la perle des
péninsules ; car la lune de Vérone et de Rome, et cette chaleur que
dégage partout la bonté simple des cœurs, je les retrouve auprès
de vous et ils me suffisent. »
« Oui, ponctua-t-il en souriant, je me contenterai bien, ce soir,
d’un peu d’éternel... »
XIII
SAINT-ÉTIENNE DE LA CITÉ
De belles et nobles pierres, posées à l’antique et dorées par le
temps ; des murs d’un jet audacieux, où s’inscrit le pur dessin des
arcs; un cube parfaitement taillé; une masse emplie de majesté et
de calme et pourtant si avenante : c’est Saint-Etienne de la Cité,
la cathédrale.
Le temps aux longues dents n’a pas été fléchi par ta perfection,
tes mausolées, tes croix latines et les cendres fameuses qui repo
saient sous tes grandes dalles. Démoli le clocher, fondues les
cloches, rompues les voûtes, rasés les cloîtres et les ombrages qui
les paraient. Et récemment, des architectes...
J’aime évoquer ton passé de splendeur, o temple incomparable
de la foi romane ! Les soirs d’été surtout, quand s’orangent tes
luilées et que, sur tes murs fauves, d’incandescents frissons trem
blent, jaunes, verts et bleus, je t’imagine comme un riche espalier,
où les chasselas ambrés et les glycines pâles se marieraient dans
le demi-jour des apparitions et des mystères.
Sortilèges du crépuscule, qui vous dirait si puissants ? Et pour
quoi , soudainement, prend-elle la consistance de la vie, cette
tradition qui veut que l’église dédiée au plus pur des martyrs se
soit élevée sur l’emplacement jadis consacré à Mars ?
L’aigrette de Bellone ondule dans le soir impérial, empli de l’éclat
des buccins. L’haleine chaude d’une cohorte qui passe se mêle à la
poussière dense que soulève le galop des turmes, et le cep des
centurions résonne sur le bronze des cuirasses.
Mais paix ! Le ciel bleuit où croisaient les hirondelles. La nuit,
sur les jardins, se lève, estompant la vision militaire. Et l’on dirait
— 14 —
d’une procession, rythmée aux chœurs de la psallette, qui mêle,
pour le charme des yeux et la délectation des âmes, les violets
mystiques des étoles à la blancheur eucharistique de la lune.
XIV
r
MÉTAMORPHOSE
Nous montions, à travers les foins humides, jusqu’à la cime
broussailleuse des rochers, dont les parois nous renvoyaient la
lumière d’une heure, et voilà que, soudain, le sentier dominé par le
ciel s’enfonça sous la voûte épaisse des coudriers et des buis, où
régnait l’ombre smaragdine d’un crépuscule.
Eblouis encore, nous nous heurtions aux branches mystérieuses,
quand une voix d’argent Se fit entendre. C’était celle de la font vive
qui joue, entre les pierres et les scolopendres, avec les gouttelettes
d’or tombées d’en haut, de feuille en feuille.
Liane avait soif et ne croyait pas aux Dieux. Elle ne craignit pas
d’encourir la colère de la Nymphe et, se baissant vers sa fraîcheur,
inespérée dans cette solitude, elle unit scs mains en coupe sous la
cascatelle.
Mais je la vis tressaillir à la froide caresse, sa pâleur illumina la
vasque moussue. Liane, sa robe soyeuse et la plume azurée de son
chapeau n’étaient plus, dans le tremblement des branchages, qu’un
paon qui faisait la roue.
XV
CAMPNIAC
On passe l’Isle en bac et, en se penchant sur la rivière, on croit
glisser parmi les feuilles, tant il s’en reflète dans l'eau lente et
moirée. Feuilles de peupliers, de vergnes et de chênes ; feuilles
argentées des tilleuls et des saules : car, sur les pentes d’Ecornebœuf et de la Boissière, les arbres sont aussi serrés que les
spectateurs sur les gradins d’un amphithéâtre.
Campniac, fraîcheur ombreuse où règne le parfum des Nymphes ;
halte ravissante des tourtereaux, refuge des pêcheurs à la ligne ; tu
as le mystérieux éclat des âges purs. Sous les rochers enguirlandés
■*
— 15 —
de lierre et de clématite, il est doux de fuir la ville trop bruyante
et de demander au Génie des lieux d’apaisants conseils.
Comme il les prodigue, invisible, mais bienveillant, pour les
cœurs solitaires, soit qu’il caresse de ses doigts légers les hautes
ramures, soit qu’il colore les eaux du reflet des heures, ou qu’il y
fasse bruire des rames !
C’est lui le Prince charmant qu’attendait, Belle-au-bois-dormant,
ma Rêverie. Elle s’éveille à sa voix, s’étonne que tout lui plaise,
que tout lui rie, que tout l’honore alentour, de la mousse à la
libellule sombre. « Comme j’ai dormi », dit-elle, en se reprochant
son destin passé et déjà inquiète à la pensée de ne pouvoir peutêtre pas rester là toujours.
Mais le dieu a deviné ses craintes et les dissipe dans le moment
même. Il lui porte de l'eau de la source .voisine et des calices de
nénufars. Il la grise d’un parfum d’herbe, règle à son intention les
danses des moucherons et les chœurs des grenouilles, fait sauter
les poissons, zèbre d’or les écorces, nacre les rochers comme de
grands coquillages, et, raffinant encore de délicatesse, il suspend
la chute du jour ou hâte le lever de la lune. Puis, immobilisant le
cours des eaux, qui évoquerait la penséemélancolique d’un départ
sans retour, il y jette à poignées l’or, l'argent, les émaux et les
femmes, comme pour dire : « Cesse de craindre Te voilà riche.
'Tous ces trésors sont tiens et le temps lui-même ne compte plus
pour toi. »
,
O Génie de Campniac ; vénérable et bon aux chagrins sans
cause ; et toi, fontaine tutélaire, exquise connue l’éternité ! Si jamais
je devais connaître l'amour, que ce soit à ces bords où vous m’avez
accueilli sans défiance. El, qu'un jour de mai, passé le vieux bac
qui a l’air de glisser dans les feuilles, celle que j’attendais enfin
m’apparaisse à l’entrée du val où, tant de fois louché de votre
grâce, mon cœur a senti renaître en lui la simple foi et la générosité
confiante de ses premiers battements.
!
■
1918-1919.
TABLE DES IDYLLES
I. — Une franche lippée..................................................
3
II. — Le Roi des Fleurs....... ............................................
4
III. — Clair de lune à Marzac .........................................
4
IV. — Bals en banlieue......................................................
5
V. — Ma Mie......................................... .............................
6
VI. — Rencontre..................... ..............................................
7
VU. — Les Genévriers.................................................. .
7
VIII. — La chapelle d’Auberoche........................................
8
IX. — Ronde de Fées.................................................. .
10
X. — Bourdeille..................................................................
10
XL — Chanson......................... ,...................................... 11
XII. — Hospes Catullus.....................................................
12
XIII. — Saint-Etienne de la Cité............... . .........................
13
XIV. — Métamorphose..............
14
XV. — Campniac....................................................................
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PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE RONTEIX
