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Fait partie de Montignac-le-Comte : aperçu historique

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MONTIGNAC-LE-COMTE

APERÇU HISTORIQUE
PAR

GÉRAUD LAVERGNE
Archiviste du Département

de la

Dordogne

Imprimerie de la Vézère, Montignac

1924

MONTIGNAC-LE-COMTE

APERÇU HISTORIQUE
PAR

GÉRAUD LAVERGNE
Archiviste du Département de la Dordogne

Imprimerie de la Vézère, Montignac

1924

a
t)P2U3o2z

MONTIGNAC-LE-COMTE
APERÇU HISTORIQUE

Le charme austère et mélancolique du Périgord noir
imprègne le paysage auquel Montignac ajoute les grâces
vieillottes de ses toits. Mais ces teintes sombres, ces
bleus de roi, ces verts mousse, ces bruns chauds et la
grisaille changeante de l’horizon montueux composent
au vieux bourg l’atmosphère discrète qui appelle la rêve­
rie plus que l’émotion pittoresque. Dans l’étrange et
sauvage vallée de la Vézère, on dirait que le site élargi
de Montignac est comme l’heureuse trêve de l’étonne­
ment et de l’exaltation romantique. Cette petite ville,
qui ressemble « à la plus belle des petites villes dans le
meilleur des mondes possibles » (1), parait l’occasion
attendue par le voyageur pour reposer son esprit dans
des réflexions d’autrefois.
Il ne manque pas de capitales qui envieraient ses
souvenirs à Montignac-le-Comte. Si les monuments qui
devaient attester son histoire d’une façon plus tangible
(1) Suivant l’expression de Mérilhou, dans Le Périgord Noir ;
Paris, 1869; in-8°.

4

et plus frappante ont à peu près disparu ou sont « peu
de chose » en dehors de quelques maisons bourgeoises,
d’une tour d’église, d’une place et des vestiges d’un for­
midable château — -les chroniques, les chartes, men­
tionnent si souvent Montignac, qu’on s’étonne que, jus­
qu’ici, son passé n’ait été évoqué que par fragments d).
La situation de Montignac, clef de la Vézère par son
puissant château, et gîte d’étape nécessaire entre Péri­
gueux et Sarlat, ne suffit pas à expliquer l’importance
ancienne de cette ville. Il fallait aussi que sa destinée fût
liée à celle du Comté de Périgord, dont elle fut un des
centres administratifs au moyen âge. Ce fait, que le cahier
de doléances des Montignacois de 1789 ne manque pas de
relever avec fierté, confère une espèce de noblesse géo­
graphique à Montignac et domine toute son histoire.
Montignac s’annonce de très loin dans le passé. A
l’époque préhistorique, des hommes occupaient, dans
son futur terroir, divers abris dont le principal, la Balutie, a fourni des trésors de pierres taillées aux collection­
neurs. Les silex qu’on retrouve un peu partout aux
environs de t Montignac, à Feleix, à Saint-Pierre, à la
Coste, à Biais, à la Font, aux Aulietoux, témoignent
d’une population déjà nombreuse, apparentée à celle
des Eyzies. Arrive l'époque gallo-romaine. Montignac
tire son nom du possesseur d’un fundus(2). Tout à côté,
(1) Pour cet essai de monographie qui reproduit, eu l’amendant,
un article composé à l’occasion de la Félibrée de Montignac en 1913,
dans Lou Bournat, t. V, p. 325-532, nous avons principalement utilisé
jusqu’au XVe siècle, l'Histoire du Périgord de Léon Dessalles; Péri­
gueux, 1883-1885, 3 volumes in-8°; et son article, Arrondissement de
Sarlat. Détails historiques... (Annales de la Société d’Agriculture de la
Dordogne, t. xxII, 1862; p. 456-458).
(2) Montinius, avec l’adjonction du suffixe acus, donnant Montiniaçus : Montinhac ou Montignac.

s’étend la villa des Olivoux, où les archéologues du der­
nier siècle ont fait si ample moisson de poteries, de
médailles, d’objets sculptés. Cet excellent domaine est
vidé depuis longtemps, mais il reste pour l’historien
une indication intéressante.
Le lieu de Montignac et quelques-uns de ses sei­
gneurs, comme dame Alau (ou Adélaïde), qui fonda
l'abbaye du Bugue, apparaissent dans les documents
écrits vers le Xe siècle. Il est difficile de se faire une
idée nette de son histoire dans les premiers temps de la
féodalité (1). On voit seulement, entre 1031 et 1072, une
lille de Géraud, seigneur de Montignac, et de Nonie de
Grignols, Aina, épouser Boson III, qui fut comte de
Périgord. Par ce mariage, la seigneurie de Montignac
serait entrée dans le domaine comtal pour devenir comme
un apanage. Elle en fut distraite au XIIIe siècle par
l’union d’une certaine Marguerite avec Renaud de Pons,
qui la transmit à ses héritiers, seigneurs de Montignac,
puis de Bergerac. C’est seulement en 1339, au règlement
si compliqué de la succession d’Helie Rudel II de Ber­
gerac, que le Comte de Périgord, Roger-Bernard récu­
péra, non sans difficulté, la terre de Montignac d’une
façon définitive (2).
Le rôle que pût jouer cette ville dans les premières
années de la guerre de Cent ans, jusqu’à la rupture du
traité de Brétigny, en 1368, n’a pas été élucidé. Mais
quand, à l’appel de Charles V, le comte Archambaud V
(1) Adhémar de Chabanes dit qu’après 974, Gui, vicomte de
Limoges, enferma au château de Montignac, le Comte de Périgord,
llélie Ier, qu’il avait fait prisonnier. Mais quel est ce Montignac?
observe Dessalles, Histoire du Périgord, t. 1, p. 152.
(2) Pour le détail, Dessalles, op. çil.,t. 1, p. 235^244, note 2,
334, 355 ; t. II, p. 104, 175, 176, 178, 179, 183, 188. il l’engagea en
1340 à son frère, le Cardinal de Périgord.

- 6 —

fit défection au roi d’Angleterre, son suzerain depuis
1360, les Anglais, par représailles, envahirent ses do­
maines, prirent Bourdeilles et Roussille, et tentèrent
de s’emparer d’Auberoche et de Montignac. Inquiet de
voir la ville de Périgueux se rallier au parti français et
offrir l’aide armée de ses bourgeois au Comte de Péri­
gord et à son vaillant frère Talleyrand, l’ennemi aban­
donna son entreprise sur ces châteaux vers juillet 1369 (1).
Ces bons rapports entre la ville de Périgueux et le
Comte de Périgord ne devaient pas tarder à s’aigrir jus­
qu’à dégénérer en une guerre inexpiable, dont les hor­
reurs furent bientôt ressenties jusqu’à Montignac.
Le château, l’un des sept châteaux du Comte, et l’un
des plus forts avec Auberoche et Roussille, occupe un
promontoire très étroit, dominant le village et la vallée
verte de la Vézère. Pour en isoler la pointe, trois
coupures ont été pratiquées dans le rocher. L’enceinte
comprend une terrasse entre les deux premières coupu­
res et le château proprement dit, long de 113 mètres,
large de 45. A la pointe de la position, sur une motte
circulaire, s’élève le donjon roman carré (b. Redoutable
ensemble, garni de ribauds, de bétail, de vivres et d’ar­
tillerie, qu’Archambaud sait bien utiliser, dès 1382,
pour sa guerre félone et barbare contre la ville de Péri­
gueux et, indirectement, contre le Roi de France.
Ce que furent ces longues années de violences, d’in­
cendies, d’usurpations et d’extorsions aggravées par la
présence des compagnies anglo-gasconnes sur le pays,
les documents du temps nous l’ont révélé avec horreur.
(1) Dessalles, op. cit, t. n, p. 281, 285, 284.
(2) De Gourgues, Dictionnaire topographique de la Dordogne, Paris,
1873, in-40; v« Montignac; Congrès archéologique de France. Périgueux
et Cambrai, XXVe session (1858); Paris, 1859; in-8°; p. 158_159-

— 7 -

On en trouvera le détail dans le beau livre, trop oublié,
de Léon Dessalles, Périgueux et les deux derniers Comtes
de Périgord (1). Qu’il suffise ici de rappeler que pour
courber Archambaud V et son fds, Archambaud VI,
sous la justice du Roi, il ne fallut pas moins de deux
expéditions contre Montignac. La première en avril 1394,
sous la conduite de Robert de Béthune,vicomte de Meaux,
accompagné du sénéchal de Périgord et du conservateur
des trêves, Guillaume de Tignonville; la seconde, en
août 1398, sous les ordres de Jean Le Maingre, dit Boucicaut, maréchal de France. Cette fois, le châtiment fut
sévère. L’artillerie royale pulvérisa les défenses de Mon­
tignac; Archambaud VI et ses brigands durent se ren­
dre à merci après deux mois de siège. L’arrêt du 19 juin
1399 mit lin à la dynastie comtale et ordonna la confis­
cation définitive de ses domaines.
Le 13 janvier 1400, Charles VI investit du Comté du
Périgord son frère Louis, duc d’Orléans, qui en prit
possession par commissaire en juillet-août suivant. Il y
a quelque intérêt à rappeler ce qu’était, à celte date, le
centre militaire et administratif de Montignac (1).
Le château, fort endommagé par le siège de 1398,
avait deux tours : la longue, surnommée le Jacques, et
la grosse ronde. Il comprenait la salle et chambre atte­
nante, la chambre entre la tour longue et la chapelle, la
chambre sur la terrasse, la chambre sur la cuisine, la
bouteillerie, la chambre de l’arrière-guet, la forge, la
chambre entre la grosse tour et la chapelle, la chapelle,
la cuisine et la tourelle.
La châtellenie, avec haute, basse et moyenne justice
au criminel et au civil, aux mains du prévôt, s’étendait
(1) Paris, 1847; in-8°.

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aux onze paroisses de St-Pierre de Montignac, d’Auriac,
du Cern (aujourd’hui La Bachcllerie), du Cheylar (com­
mune des Farges), de Fanlac, de Bars, de Saint-Léonsur-Vézère, de Thonac, de Valojouls, de Brenac et
d’Aubas. A côté, existait le ressort judiciaire, plus im­
portant de la Comté, avec un juge et un procureur géné­
ral. Les autres officiers du Comte étaient le capitaine
de Montignac, le receveur général de la Comté et un
sergent des forêts.
Les revenus du Comte dans la châtellenie consis­
taient en profits de justice et en droits divers, générale­
ment affermés, tels que fournages, péages, lièdes sur les
foires, les denrées et produits manufacturés, droits sur
la pêche et la chasse, dîmes des blés et du vin des pa­
roisses. En 1400, la recette se montait à (545 livres 11
sous 3 deniers tournois, dont il fallait retrancher des
charges envers les chapelains de St-Pierre, de Brenac et
d’Aubas, et les gages des officiers énumérés plus haut (1).
Sous les d’Orléans, Montignac s’employa à faire
oublier l’infamie des Archambaud. Sa garnison s’honora
par une participation brillante à la guerre contre l’an­
glais, à peu près maître du Périgord. Jusqu’à la reprise
de la Guyenne, il n’est guère de coup de main heureux
où les capitaines de Montignac et leurs engins n’aient
eu la meilleure place(2).
En 1437, la ville fut vendue, avec le Comté de Péri­
gord, par Charles d’Orléans, le poète, à Jean de Blois,
comte de Penthièvre, dont l’héritage revint, en 1481, à
Alain d’Albret. Sous le gouvernement de ses succes­
seurs, rois de Navarre, vicomtes de Limoges et comtes
de Périgord, la petite ville allait enfin connaître quelque
repos.
(1) Procès-verbal de Renaud de Pons, dans Dessalles, op. cil.,
p. 96-137.
(2) Cf. Chroniques de J. 'Tarde, éd. de Gérard ; Paris, 1887; in-40.

- 9 -

Les d’Albret, grands seigneurs, amis du faste, séjour­
naient volontiers à Montignac, où ils ne manquaient pas
de se divertir à la paume, aux danses mauresques, aux
prêches de beaux pères réputés. Les objets retrouvés au
château à la mort d’Amanieu, cardinal d’Albret, attes­
tent un goût d’élégance, un instinct de plaisirs auxquels
le rude château n’était plus habitué depuis les jours où,
selon la légende qui a inspiré le poète patois Clédat,
Bertrand de Born, le troubadour, venait y courtiser
dame Maheut. Faut-il dire que d’importants travaux
avaient été effectués pour rendre habitable la demeure
comtale dont la plus grande partie était ruinée ou dé­
couverte? On dut construire des chambres pour Alain
d’Albret, son frère, et Françoise de Blois; refaire la
chapelle et la terrasse. Les réparations duraient encore
en 1519 (1).
L’érudit docteur Laroche, qui portait tant d’amour à
Montignac, a décrit avec soin l’aspect du château et de
la ville close étendue à ses pieds au XVIe siècle, avec
ses pignons gothiques, ses remparts en quadrilatère, ses
portes et ses tours (2). Il aurait pu ajouter qu’elle était
presque aussi mal en point que le château, toute dé­
truite, et ses habitants « pauvres et mal hérités ». Ses
280 feux, tant bons que mauvais, représentaient à peine
huit gentilshommes et dix à douze bourgeois ou mar­
chands, ayant environ 30 livres de rente; le reste était
menu peuple. La ville comptait trois paroisses : Saint(1) Inventaire sommaire des archives des Basses-Pyrénées. Série E
784, 650, 108. Les archives de l’ancien trésor de Montignac sont
actuellement à Pau. On les a trop peu utilisées jusqu’à présent.
(2) Montignac au XVIe siècle (Bulletin de la Société historique et
archéologique du Périgord; t. IX, 1882, p. 529-350). Avec une vue du
château avant sa démolition, d’après lîouquier, et son plan au xvIe
siècle.

10 —

Pierre, Brenac et St-Thomas ; deux couvents, celui de
St-Thomas, où reposait Marguerite, femme de Renaud
de Pons (1276), et celui des Cordeliers, sépulture du
triste Archambaud V. Des charges assez lourdes pe­
saient sur leur pays inculte et dépeuplé (1). Les sires
d’Albret firent de leur mieux pour réparer les ruines des
guerres, rétablir les communications, ramener la pros­
périté.
Un demi-siècle s’écoule, à peine marqué, en 1521,
par une tentative de rébellion assez obscure de François
Arnal sur le château (2) et par une sorte de fatalité his­
torique, Montignac reprend, au cours des guerres de
religion, son rôle traditionnel de place forte, dans une
région sillonnée de bandes, au croisement des routes
infestées par les stradiots, les argoulets et les reîtres de
Montluc, de Losse, de Vivans, de Turenne, de Biron et
autres « gens-pille-hommes ». Montignac s’était laissé
pénétrer par les idées de la Réforme, et dès 1560, le parti
huguenot était assez puissant pour se rendre maître de
la ville, y appeler le ministre Richard d’Orléans, et se
livrer à divers excès sur les catholiques. Il avait pour
chef le procureur d’office Arnaud Debord, type de ces
bourgeois mécontents qui virent dans la Réforme un
moyen de parvenir. Excités par lui, les habitants hugue­
nots s’emparent du château, font pendre le capitaine et
imposent des tailles qu'ils recouvrent par violence. Tant
d’excès méritaient un juste châtiment. Armand de Gontaut de St-Geniès vint donc assiéger et reprendre le châ­
teau (août 1562). Debord et ses séides, faits prisonniers,
furent pendus (3).
(1) Extrait d’un mémoire du seigneur d’Albret (Chroniqueur du
Périgord et du Limousin, t. n, 1854; p. 138-140 et 154I.
(2) Généalogie de la Maison d’Hautefort; Niort, 1908, in-40; p. 106.
(3) Chroniques de 'Larde, p. 228, 230 et 231.

11
L’exemple ne servit de rien dans l’embrasement gé­
néral des guerres civiles, dont Montignac a longtemps
ressenti les contre-coups. Soit que l’armée des Princes,
en déroute après Moncontour, vint piller les faubourgs
et piller le couvent des Cordeliers, mais sans pouvoir
passer la Vézère, grâce à la belle défense du capitaine
Du Barry (1569) ; soit que Vivans tentât de se rendre
maître du château (mars 1580) ; soit qu’enfin Mayenne
s’en emparât en 1586 (1). Ce furent de grandes misères
que Montignac endura pendant ce triste et passionnant
XVIe siècle. Le manifeste des Croquants en fait foi et
l’on ne peut guère s’étonner si l’avènement d’Henri IV,
qui était venu quelquefois au château, encore simple
roi de Navarre et comte de Périgord, fut accueilli à
Montignac avec soulagement.
Mais la politique avait coûté cher au Béarnais. Le
trésor royal était vide. Il fallait monnayer le domaine.
En 1603, Henri IV vendit, pour 60.000 livres, la
terre et le château de Montignac, avec tous les droits et
hommages y appartenant, à François d’Hautefort, sei­
gneur de Thenon et de la Mothe
Sa descendance en
conserva la jouissance, malgré les difficultés que le
Domaine prétendit soulever dans la suite contre cette
acquisition. Les d’Hautefort paraissent avoir été pour
les Montignacois, d’assez bons seigneurs, s’employant
en réparations utiles et en œuvres de bienfaisance jus­
qu’en 1789.
On aimerait tracer un tableau idyllique de cette
petite ville de Montignac — « la plus jolie du Sarladais »
(1) Chroniques de Tarde, et Dr Laroche, article cité plus haut.
(2) Villepelet (R.), Le Roi Henri IV et le Comté de Périgord
de la Soc. hist. et arch. du Périgord, t. xliii, 1916; p. 66-68

12

disait un voyageur (1) — aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Depuis la Fronde, les guerres intérieures, les troubles
ont cessé, les misères se sont atténuées et semblent se
réduire aux méchefs de tous les âges : orages, inonda­
tions, mauvaises récoltes, épidémies. Quoi de plus
naturel de se représenter ce microcosme de gens de robe
et d’église, d’artisans, de laboureurs et de gabariers,
menant au bord de la Vézère l’existence douce, mono­
tone et vaine de la province. Joies et deuils de famille,
fêtes d’église, frairies et pèlerinages, contes à la veillée au
temps des noix. Une procession de Pénitents blancs, la
réunion du Conseil de ville à l’issue de la messe, le pas­
sage d’une berline ou d’un équipage de chasse; parfois
des nouvelles de naissances royales ou de victoires. Quoi
de plus humain, de plus attachant ! Hélas ! la réalité est
tout autre. A Montignac, procès, commérages, rivalités
de boutiques occupaient le plus clair du temps. La ville
formait deux camps, séparés par la Vézère et « ceux de
la rive gauche, qui sont du diocèse de Sarlat, et de plus
ancienne bourgeoisie, méprisaient ceux de la rive droite,
qui sont du diocèse de Périgueux (2) ». Il éclate toute
sorte de scandales : suicides, infanticides, rixes, enlève­
ments de filles, vols au presbytère ou chez les Clarisses,
et sur le grand chemin de Montignac à Sarlat, si sau­
vage, abondaient les beaux crimes. Vers le milieu du
XVIIIe siècle, on dirait qu’une irrémédiable anarchie
s’était emparée de la petite ville. L’exercice de la justice
était dans le plus grand désordre, celui de la police pa(1) Journal de tournée de Fr. Latapie, inspecteur des manufactures
en 1778 (Archives historiques de la Gironde, t. xxxvm, 1903; p. 428432; addition au t. liv, 1921-1922; p. 149).
(2) Le même. Mais, dit-il, la construction du pont en 1766, a
contribué à modifier cet état d’esprit.

- 13 —
ralysé (1). il y avait une crise des consciences, aggravèê
d’un réel malaise économique, dans lequel nous retrou­
vons aujourd’hui tous les symptômes de l’état d’esprit
qui a conduit au renversement du régime monarchique.
La convocation des Etats-Généraux fut accueillie
avec enthousiasme par la bourgeoisie éclairée de Mon­
tignac, où se distingua dès le début le médecin Elie
Lacoste, qui devait plus tard représenter la Dordogne à
la Convention.
La Constituante donna à la petite ville le titre de
district que lui méritaient ses deux paroisses, sa popu­
lation de 3.000 âmes et le chiffre de ses contributions,
15.000 livres. Il comprenait 53 communes, réparties entre
les sept cantons du Bugue, La Bachellerie, La Cassagne, Montignac, Boullignac, Terrasson et Thenon. Le
décret du 23 août 1790 attribua à Terrasson le tribunal
du district. Les Montignacois protestèrent avec énergie
contre cette décision et, devant les lenteurs apportées
par les pouvoirs publics à trancher le conflit élevé entre
les deux localités, ils installèrent, par un coup de force,
le tribunal à Montignac, le 25 octobre 1792. Il y resta (2).
Le nouveau régime trouva de zélés défenseurs dans
l’ancien fief des rois de Navarre et des descendants de
Bertrand de Born. Au premier rang de ces vieux Jaco­
bins de Montignac, dont Eugène Le Roy a peint un
inoubliable portrait dans Mademoiselle de la Ralphie,
figurent les membres de la Société populaire, dont le
zèle civique et patriotique, durant l’an II, s’employa à
régler au mieux avec le district les grandes questions
(1) Inventaire sommaire des archives de la Dordogne. Séries A et B,
t. i; Périgueux, 1886 ; in-40.
(2) Villepelet (R.), La formation du département de la Dordogne ;
Périgueux, 1908; in-8°; p. 105-124.

— U —
du temps : défense nationale et armement, police des
suspects, subsistances, instruction publique, réparation
des routes, navigation de la Vézère, etc. (b. Le district
fournit aux armées de la Liberté une partie du 2e batail­
lon de volontaires, et en octobre 1792, la totalité du
4e bataillon de la Dordogne, dit de la République, qui
combattit dans l’ouest contre les Royalistes <12>.
La confiscation des biens du Clergé et la suppression
des communautés religieuses modifia, comme partout, la
physionomie de Montignac. Les Cordeliers devinrent la
gendarmerie, l’Hospice occupa le couvent des Clarisses,
et le Collège celui des Recollets. L’Eglise Saint-Pierre
disparut.
Montignac gardait pourtant son beau pont sur la
Vézère, ses maisons fort jolies couvertes d’ardoises, qui
évoquent encore à nos yeux la bourgeoisie aisée et ins­
truite à laquelle Montignac doit ses plus illustres enfants
au xixe siècle, le penseur Joseph Joubert (1754-1824), le
chansonnier Bouilhac et Pierre Lacliambeaudie, le
fabuliste (1806-1872).
Même après la Révolution, le petit port de Monti­
gnac sur la Vézère présentait quelquefois beaucoup
d’activité. Les chemins de fer se sont emparés aujour­
d’hui du trafic des voies navigables, et le chef-lieu du
canton, bien que doté d’une station sur la voie ferrée de
Sarlat à Hautefort, a perdu de ses profits et de son ani­
mation d’antan.
(1) La, Société populaire de Montignac pendant la Révolution, 17931794. Procès-verbaux des séances, publiés par Eug. Le Roy; Bor­
deaux, 1888; in-8°.
(2) Cardenal (de), Recrutement de l’armée en Périgord pendant la
période révolutionnaire, 1789-1800; Périgueux, 1911; in-8°; p. 116 et
147-152.

— 15 —

Pourtant, Montignac, au centre d’une région riche en
bois et possédant dans sa rivière une réserve de houille
blanche favorable à l’industrialisation du pays, reste un
important rendez-vous d’affaires. C’est le grand marché
des noix, des truffes et autres produits agricoles des
deux rives de la Vézère (h.
C’est aussi un centre industriel des bois de noyer.
Montignac possède, en effet, d’importantes usines four­
nissant à l’ébénisterie des bois travaillés. Pendant la
grande guerre, ces usines ont fabriqué des quantités
considérables de bois de fusil et d’ailes d’avions pour la
France et ses Alliés. Enfin, une usine de Titre “ Fix ”
qui occupe un bon nombre d’ouvriers et d’ouvrières,
s’est fondée depuis une quarantaine d’années aux portes
de la ville, sur le ruisseau du Bleu-fond.
Si, contrairement à une prévision de statisticien, la
ville n’a à peu près rien gagné à sa proximité des gise­
ments carbonifères du Périgord, elle parait réaliser tou­
tes les conditions requises pour devenir un centre tou­
ristique de premier ordre. Les plus beaux sites de la
Vézère se succèdent de Condat à la Roque-St-Cbristophe.
Aux portes de Montignac se dressent les châteaux de
Sauvebeuf, de la Filolie, de Losse, de Belcayre, de Clérans, de Pellevézy ; les églises de Valojouls, de St-Geniès,
de Sergeac, et cette merveille inconnue : l’abbaye de
St-Amand-de-Coly. L’aimable naturel des Montignacois,
joint à leur esprit d’initative, retiendrait, nous n’en
doutons pas, les curieux attirés vers tous ces trésors
d’un glorieux passé.
(1) Ardouin-Dumazet, Voyage en France. 29 série, Bordelais et
Périgord - Paris, 1914-1917; p. 359-362.