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Fait partie de Comparaison des départements de la Gironde et de la Dordogne : sous le rapport de leur végétation spontanée et de leurs cultures
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COMPARAISON
DES DÉPARTEMENTS
DE LA GIRONDE ET DE LA DORDOGNE
r
SOUS LE RAPPORT DE LEUR VÉGÉTATION SPONTANÉE
ET DF, LEURS CULTURES
Par M. Charles DES MOULINS
Membre de l’Académie Impériale des Sciences, Belles-Lettres et Arts, Président
de la Société Linnéenne de Bordeaux, etc.
Nnt,a.— Ce travail, lu h l’Académie dans sa séance du 18 novembre 1858, et
imprimé dans ses Actes [20^ année, 1858, 3e trimestre), peut servir de
Discours préliminaire au Catalogue raisonné
des
Phanérogames de la
Dordogne, que l’auteur a publié en quatre fascicules (1840, 1846, 1849,
1858) dans les Actes de la Société Linnéenne de Bordeaux.
BORDEAUX'
BIBLIOTHEQUE
DE LA VILLE.
DE PÉRIGUEUX
G. GOUNOUILHOU, IMPRIMEUR DE L’ACADEMIE,
PLACE
P U Y - P A U L1 N ,
1859
1.
pz Ce 9 ,
<z oo&Vft/AkAS
COMPARAISON
DES
DÉPARTEMENTS DE LA GIRONDE ET DE LA DORDOGNE
SOUS LE RAPPORT DE LEUR VÉGÉTATION SPONTANÉE
et de leurs cultures ;
PAR M. CHARLES DES MOULINS.
Les départements de la Gironde et de la Dordogne
sont au nombre des plus grands de la France. Par
l’étendue de sa superficie, la Gironde est le premier
(9,740 kilom. carrés), et la Dordogne le troisième
(9,160 kilom. carrés). Ce sont donc des fractions as
sez considérables du territoire français, et nécessaire
ment assez variées dans leur composition inorganique
comme dans leurs produciions organiques, pour deve
nir l’objet d’une élude comparative. Ils sont d’ailleurs
limitrophes, souvent enchevêtrés l’un dans l’autre à
cause des sinuosités des cours d’eau qui marquent
leurs limites administratives; mais, faisant partie tous
deux de la grande région si tranchée qu’on appelle le
sud-ouest, il faut s’attendre qu'ils différeront seulement
dans leur ensemble et par leurs extrêmes, et que là où
ils se touchent, on ne les trouvera plus comparables,
mais bien identiques.
2
Sous le rapport des races d'hommes qui les habitent,
ces deux départements donnent lieu à des observations
analogues. Là où leurs limites ne sont qu’administrati
ves, c’est-à-dire toutes nouvelles, on chercherait vaine
ment des différences notables entre les deux circons
criptions; les nuances ne s'y manifestent que graduel
lement et à mesure qu’on s’éloigne de la ligne de démar
cation.
Là au contraire où les limites sont naturelles ou
politiquement très-anciennes, les différences se pro
duisent nettement à des distances linéaires très-rapprochées.
C’est ainsi que, sauf quelques nuances locales dans
e dialecte, ou quelques ilôts coloniaux, dispersés çà
et là ( les communes dont l’idiome est gavache, par
exemple), la même langue est parlée depuis le fond
des Landes jusqu’au pied du plateau central de la
France, c’est-à-dire jusqu’auprès de Nontron, sur une
longueur de 220 kilomètres, et cela parce que toutes
ces populations sont d’origine gasconne; tandis que si
l’on traverse la Gironde pour aller de Pauillac à Blaye,
qui n’en est qu’à 9 kilomètres, on laisse en Médoc les
gascons et leur langue d’oc, pour se trouver au mi
lieu des populations celtiques et entendre leur langue
d’oil.
Mais ce n’est pas à cette attrayante élude, épuisée
déjà peut-être par de savants et nombreux travaux,
que j’ai l’intention de me livrer aujourd'hui. Je borne
le rapide examen que je désire vous soumettre, Mes
sieurs, à la physionomie physique des deux beaux dé-
3
parlements que j’ai nommés en commençant; et ce
n’est même que sur un des traits de celte physionomie
que j’arrêterai spécialement mon attention et que j’ap
pellerai la vôtre.
Au moment où j’écris les dernières pages d’un tra
vail commencé depuis vingt-trois ans et qui a pour
but l’étude de la végétation spontanée de la Dordogne,
j’ai pensé que je trouverais et que peut-être même
vous trouveriez quelque intérêt à comparer, d’une ma
nière très-briève et très-sommaire, celte végétation à
celle de la Gironde. Mais pour que cet intérêt soit jus
tement acquis aux observations qui vont suivre, il faut
que j’élargisse un peu mon cadre, et que j’y fasse figu
rer les produits de la culture à côté de ceux qui crois
sent naturellement dans les deux départements.
La Gironde et la Dordogne occupent une forte par
tie du bassin du sud-ouest ou bassin aquilanique. Leur
superficie s’étend sur bien plus de la moitié de la cu
vette crayeuse qui en occupe le centre et dont ils
n’outrepassent les bords que par quelques bavures
presque insignifiantes en comparaison de l’ensemble, —
un peu de terrain jurassique aux approches du Lot et
de la Corrèze, un peu de terrain primitif aux appro
ches de la Haute-Vienne. La Gironde ne s’enrichit
d’aucun de ces empiétements sur les formations an
ciennes : elle est toute tertiaire; et si, sur deux points
de son territoire, à peu près centraux quant à l’ensem
ble du bassin 1, elle laisse venir au jour la craie sur
1 A Villagrains, où la craie a été reconnue par MM. Jos. Del-
laquelle le sol du déparlement repose en entier, ce ne
sont que des affleurements isolés, des témoins retrou
vés au milieu des sables des landes, mais desquels il
conste que le fond crayeux du bassin est continu dans
la totalité de sa vaste étendue de 220 kilomètres à peu
près, des roches de Tercis, près Dax, aux falaises de
Royan.
Les emprunts aux formations anciennes sont donc
exclusivement du fait de la Dordogne, et cela suffit à
faire prévoir, sans crainte d’erreur, que ces mêmes
emprunts tendront à conlre-balancer, au prolit de la
Dordogne, une partie du moins de la supériorité que
la Gironde a sur elle, à cause de sa région maritime,
sous le rapport du nombre d’espèces végétales qui s'y
développent spontanément.
Je dis une partie seulement, car cette supériorité
ne peut pas être contre-balancée tout entière par l’in
fluence de la constitution plus montagneuse de la Dor
dogne. Presque toute celle-ci est calcaire, comme la
moitié de la Gironde, et le peu de terrain siliceux
quelle possède dans le Nontronais ne peut aucunement
entrer en balance avec la masse siliceuse des landes
bordelaises. Bien moins encore la Dordogne aurait-elle
de marais à opposer à ceux de ces landes, et elle se
trouve dépourvue de tout élément de comparaison et
de lutte, dès que la Gironde fait appel à la ceinture
maritime dont son flanc occidental est orné.
Et en effet, pour ne parler que des plantes phanérobos et de Collegno ; dans le vallon du Trustan, entre Budos et
Landiras, où elle a été découverte par M. Raulin.
5
games spontanées, qui seules sont cataloguées dans
les deux départements, la Gironde en compte 1,500
à 1,600 espèces, tandis que la Dordogne dépasse à
peine le nombre de 1,300.
La climalure aussi donne à la Gironde quelques vé
gétaux de plus. Elle s’avance davantage vers le midi,
et partout elle est attiédie par le voisinage immédiat de
la mer, tandis que les neiges de l’Auvergne et la longitudeun peu plus orientalequi ramène la courbe isotherme
vers le Nord, ont sur la température de la Dordogne
une influence sensiblement réfrigérante. J’estime qu’au
total, et en faisant abstraction des expositions privilé
giées, on peut évaluera 2° centigrades la différence en
tre les moyennes des deux départements 1. Je me sou
viens, en effet, de ce qui arriva dans la partie centrale
de chacun d’eux pendant le formidable hiver de 1829
à 1830, pour deux végétaux arborescents, étrangers à
nos Flores autochtones, mais que tout le monde con
naît.
Le Laurier-Cerise, qui n’est pas un laurier, mais
un prunier ou cerisier à feuilles persistantes, perdit
seulement, à Bordeaux, ses rameaux supérieurs, tan
dis que toutes ses tiges furent gelées en Périgord; les
racines seules y demeurèrent intactes et repoussèrent
au printemps.
1 La température moyenne générale de la France est de
+ 12° environ. D’après Patria, Bordeaux et Agen offrent 13°6 et
13°7. Je n’ai aucun document sur Périgueux considéré comme
représentant de la partie montagneuse et froide de la Dordogne ;
j’évalue approximativement sa température moyenne en la pla
çant entre 11 et 12°.
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Le Laurier d’Apollon, le véritable Laurier, eut à
Bordeaux toutes ses parties aériennes gelées, et ne put
que repousser du pied. En Périgord, il fut entièrement
gelé jusque dans la terre, sans pourtant que ce phéno
mène ail été absolument général; car j’ai vu en 1848,
à Pluviers, près Nontron, un Laurier si vieux qu’il
était passé à l’état d’arbre véritable, et sa vigoureuse
ramure s’élevait à quelque chose comme 8 mètres.
Les végétaux ont donc parfois ce privilège, que la
vieillesse les préserve, au moins pour un temps, de la
mort !
Je reviens à la partie centrale du bassin aquitanique, à laquelle appartient le nom spécial de Bassin de
la Gironde. Ce nom dit assez qu’il renferme, à peu
près eu entier, les départements dont les chefs-lieux
sont Périgueux et Bordeaux ; car le fleuve de Gironde
est formé des deux grands cours d’eau qui les traver
sent en les fertilisant. L’Adour a son bassin particulier,
et la Charente le sien, qui demeurent tous deux étran
gers à mon étude.
Si l’on fait abstraction des accidents orographiques,
le bord crayeux du bassin de la Gironde, qui part de
zéro à Royan dans la Charente-Inférieure et à Bidarl
dans les Basses-Pyrénées, s’élève à 101 mètres à Barbezieux dans la Charente ', sur le sol de la ville; à
12 mètres seulement à Mouleydier, dans la Dordogne,
au niveau de la rivière ’; il disparait ensuite sous les
1 V°r Paulin ; Nivellement barométrique de l’Aquitaine.
2 Évaluation approximative, déduite de l’Annuaire du Bureau
des longitudes et du Mémoire de M. de Collegno sur le forage
de la place Dauphine à Bordeaux.
7
terrains tertiaires, pour former vers le sud une anse
immense où s’étendent la vallée de la Garonne, le Gers
et les Landes, et ne se relève, pour compléter son vaste
contour, qu’au pied de la chaîne pyrénéenne.
A l’altitude du bord crayeux dans la Dordogne, il
faut ajouter celle qu’acquiert le terrain granitique dans
le Nonlronais; celle-ci porte à 258 mètres environ 1 le
point le plus élevé du plan, incliné de l’est à l’ouest,
selon lequel se développent les deux départements dont
nous allons comparer les produits végétaux.
Après avoir fait toutes mes réserves relativement
aux nuances nécessairement graduées qui doivent dis
tinguer deux districts si étroitement liés l’un à l’autre,
je commence par écarter de la comparaison les élé
ments extrêmes, et par conséquent non ou peu com
parables de chacun d’eux.
Ainsi, pour la Gironde, sa ceinture maritime; elle
se divise en trois zones :
La zone marine, qui nourrit les plantes exclusive
ment aquatiques, dont les unes, au nombre de trois
seulement (les Zostères, vulgairement nommées algues
marines, quoique ce ne soient point des Algues), ne
peuvent vivre que dans l’eau de mer proprement dite,
— et dont les autres, bien plus nombreuses, sont pro
pres aux eaux saumâtres, comme les Ruppia, qui font
la base de la nourriture des Malles ou Muges dans les
réservoirs à poissons du bassin d’Arcachon ; — ou bien,
quoique appartenant originairement aux eaux douces,
1 Vor Raulin; Division de l'Aquitaine en pays.
8
comme les Nymphœa, les Typha, quelques Cypéracées, quelques Polamots et genres voisins, elles jouis
sent d'un tempérament susceptible de s’accommoder, à
divers degrés néanmoins, de ce mélange constant ou
intermittent d’eau douce et d’eau salée.
Si nous quittons le terrain inondé, nous observerons
des nuances absolument correspondantes dans le ter
rain exondé qui borde immédiatement la mer, et qui
forme la deuxième zone maritime ou zone des Dunes.
Quoique pendant par racines au sol le plus aride, le
plus improductif et le plus sec du monde, — au sable
siliceux entièrement pur, — elles sont vigoureuses,
bien plus nombreuses en espèces, presque aussi nom
breuses en individus, et tout aussi exclusives de toute
autre station quelconque, que le sont les trois Zoslères habitantes de l’eau de mer pure.
Admirable sollicitude de la divine Providence, qui,
voulant peupler de végétaux un sol que sa nature mi
néralogique rend si improductif, et dont l’atmosphère
qui le baigne est tour à tour si brûlante, si violem
ment turbulente et toujours si corrosive, a donné à ces
végétaux une organisation variée, mais dont toutes les
variétés ont cela de commun qu’elles servent également
de bouclier à la plante contre la trop rapide évapora
tion de l’humidité quelle élabore dans ses vaisseaux!
Il n’existe, en effet, dans les Dunes pures, aucune plante
à feuilles molles et membraneuses! Toutes sont répar
ties sous ces quatre chefs :
Plantes sèches, à parenchyme presque nul, à épi
derme siliceux, comme le Gourbel (Psamma arena-
9
ria), qui sert de nourriture aux chevaux à demi-sau
vages de nos côtes, quelques autres graminées ou Carex, et le Pin lui-même, qui du reste n’y est pas origi
nairement spontané.
Plantes dures, à parenchyme plus abondant, mais
cuirassé d’un épiderme coriace, comme le Chardon ma
ritime (Eryngium), comme les Caillelaits (Galium),
les Genêts (Sarothamnus), et l’Œillet des sables.
Plantes velues, — soit que la toison qui les cou
vre soit longue et laineuse comme dans l’Hieracium
eriophorum, ou courte, comme dans le Diotis candidissima, ou visqueuse, comme dans les Ononis.
Plantes charnues enfin, presque aussi charnues que
les plantes grasses de nos serres, comme le Glaucium
et le Cakile, le Convolvulus soldanella dont les fleurs
roses sont si belles, le Clilora imperfoliata, VErythrœa chloodes, gracieuse transfuge du Portugal, et
l’Haliantlius peploides.—Si quelques plantes à feuilles
habituellement membraneuses s’aventurent à pénétrer
dans cette région, ce n’est qu’en modifiant leur tissu
qui devient plus épais et même charnu, comme on l’ob
serve chez le Lotus corniculatus.
C’est là la zone végétale terrestre la plus tranchée
qu’il y ait au monde. Elle a son analogue exact, et
grâce aux mêmes moyens de préservation, dans la vé
gétation des déserts de sable pur de l’Afrique.
La troisième zone maritime est une zone de transi
tion; c’est la zone saline. Ses plantes veulent de la
terre, de l’air et de l’eau; mais il faut que celte eau,
cet air et cette terre soient constamment salés. Il faut
10
même, pour la plupart d’enlre elles, que cet air et cette
eau agissent alternativement sur elles : toujours à
sec, sur la terre salée, elles languiraient et végéteraient
mal; toujours dans l’eau, elles ne pourraient ni fleurir,
ni fructifier. Ce sont encore en presque totalité des
plantes charnues ou à tissu dur ou fort épais, comme
le Scirpus parvufas, les Salicornes, les Cochlearia,
les Statice, et quelques Graminées ou Chénopodées,
que la mer couvre et découvre régulièrement deux fois
par vingt-quatre heures, ou moins régulièrement aux
fortes marées.
Celte zone a un appendice formé de prés plus ou
moins salés par les grandes eaux, toujours salés par
l’air qui les baigne, et dont le fonds ne perd que len
tement et graduellement la salure originaire dont il
fut jadis imprégné, car ce sont toujours là d'anciennes
laisses de mer.
Telle est la part exclusive de la Gironde. Celle qui
lui correspond à ce titre dans la Dordogne n’a avec
elle aucun élément commun, car c’est celle qui recueille
les miettes de la végétation des pays froids ou monta
gneux, auxquelles est départi le privilège de pouvoir
se conserver dans un pays de simples coteaux et de
climalure bénigne. Les Arabis alpina L., Gnaphalium dioïcum L., Valeriana tripteris L. fournissent
des exemples de celte série. La Dordogne compte aussi
quelques richesses que son voisinage du Midi ne lui
permet pas de partager avec un département à la fois
maritime et trop occidental. Telles sont des plantes qui
appartiennent fondamentalement à la région des OliT
11
viers, le Sumac, le Pistachier Thérébinlhe, la Lavande,
le Leuzea coni/'era, le Slipa pennata, et le Siœhelina
dubia; aussi, les stations périgourdines de ces végétaux
méridionaux sont-elles plus ou moins restreintes et bor
nées aux cantons voisins de l’Agenais ou du Quercy.
Maintenant que nous avons mis de côté ces produits
exceptionnels, nous nous trouvons en mesure d’entrer
dans la comparaison directe des deux départements.
Nous nous occuperons d’abord des terrains sablon
neux. Pour la Gironde, ce sont les landes, les plus
nouveaux de ceux qui appartiennent aux temps géolo
giques. Pour la Dordogne, au contraire, ce sont les
plus anciens, puisque les sables du Nonlronais ne sont
que des gneiss et des granités désagrégés. Entre les uns
et les autres, la différence est rachetée par la similitude
de la composition où domine la silice, et par l’identité
des conditions physiques, — désagrégation, perméa
bilité.
Dans l’une et dans l'autre région, le froment ne pros
père pas, parce que l’élément calcaire est en défaut
complet. Les moissons se composent de seigle, et le
maïs n’y vient qu’à l’aide d'une large fumure. L’orge,
qui aime le froid, se plaît assez dans le Nonlronais, et
le millet entre pour une grande part dans la nourriture
des habitants des landes. Le châtaignier trouverait,
dans les deux contrées, toutes ses convenances sous le
rapport du sol; mais le voisinage de la mer et l’atmos
phère lourde des basses plaines l’éloignent des landes,
tandis qu’il prospère d’autant mieux qu’on se rappro
che davantage de la protubérance granitique du Limou-
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sin et de l’Auvergne. Le pin, au contraire, vient tant
bien que mal dans les sables de l’intérieur; mais sa
sève y est appauvrie et il ne rend que peu ou point au
gémage, qui forme une si grande partie du revenu des
landes.
A vrai dire, l’agriculteur et l’horticulteur peuvent
obtenir, dans les terrains sablonneux, tout ce que la
température locale leur permet de demander à la terre,
mais cela à une seule et souveraine condition : c’est
qu’une humidité suffisante et une abondante fumure
seront distribuées au sol pour féconder son infertilité
native. C’est ainsi que, dans les tout petits jardins des
brigades à cheval de la Douane, dispersés à longues
distances dans les dunes de la Gironde, j’ai vu croître
des racines extrêmement volumineuses, carottes, ra
ves, ognons, pommes de terre, à l’aide des produits de
l’écurie et de l’eau verdâtre qu’on amasse en creusant
un peu dans le sable. Mais ces tours de force de la trèspetite culture ne se peuvent réaliser dans la grande,
et c’est faute d’avoir reconnu d’avance les conditions
indispensables de la fertilité alimentaire dans les sols
sablonneux, que les landes ont vu commencer bruyam
ment,— brillamment même,—tant d’exploitations qui
sont mortes d’épuisement dès leurs premières années.
Règle générale, donc : les récoltes épuisantes, les
récoltes sarclées, ne se trouveront qu’exceplionnellement dans les contrées sablonneuses.
Sous ce rapport, le Nonlronais est néanmoins plus
favorisé que les landes. Quand celles-ci n’ont pas trop
peu d’eau, elles en ont beaucoup trop, parce qu’elles
13
son! plaies, et que leur sous-sol, argileux ou aliotique,
est imperméable; tandis que le Nonlronais, montagneux
et perméable par son fonds comme par les fissures de
ses rocs primitifs, est également et uniformément ra
fraîchi par des sources abondantes.
Aussi, quelle différence d’aspect! Au lieu de ces la
gunes inertes où pullule et s’entasse une végétation
qui n’enrichit que le botaniste, et ruine, parles fièvres
qu’elle engendre, la santé des habitants des landes,
vous voyez dans le Nontronais, à la tête de chaque
vallon, un étang dont le fond est propre et l’eau trans
parente. Les roseaux et les grands joncs (Typha, Scirpus) s’élèvent de son sein, qu’ombragent leurs pana
ches ondoyants, et les larges feuilles des Nénuphars
s’étalent à leur surface, laissant entre elles de spacieux
intervalles pour l’épanouissement de leurs belles fleurs.
La masse immense des eaux qui se réunissent au
pied des dunes, sur la lisière des landes, pour former
les vastes étangs de la Gironde, offre bien, dans leur
centre et sur quelques parties de leurs bords, le même
aspect et la même pureté que les étangs du Nontronais;
mais leurs extrémités, — ce qu’on nomme leurs queues,
— présentent tous les dangers hygiéniques des marais
et des lagunes de l’intérieur. Il en est de même, en Pé
rigord, dans le pays qu’on nomme la Double.
Les richesses botaniques, je l’ai déjà fait entrevoir,
sont immenses dans ces contrées marécageuses de la
Gironde, et le Périgord n’a rien, absolument rien qui
puisse entrer en balance avec les raretés qui s’y pro
duisent. Les eaux dormantes du Périgord ne possèdent
que le fonds commun des marais les plus vulgaires. La
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Gironde, au contraire, ofi'rc à l’avidité des collecteurs
de l’Europe entière : Juncus heterophyllus Léon Duf.,
Lobelia Dortmanna L., Polamogeton variifolius
Thore, des Utriculaires et des Chara qui manquaient
naguère dans la plupart des herbiers, le Lemna arhiza
L. dont nous devons la découverte à M. Philippe (de
Bagnères ), le Sison verlicillalo-inundatum, Thore
dont la monographie a suffi à notre collègue M.Lespinasse pour prendre rang, aux yeux des savants pari
siens, parmi les botanistes sérieux, l’Aldrovande enfin,
celte plante rare entre les plus rares du globe, que les
yeux de lynx de M. Durieu de Maisonneuve ont dé
mêlée au fond des lagunes de Lacanau, où nul n’avait
su la retrouver depuis quarante-sept ans.
Sur les sables granitiques du Nontronais, les Bruyè
res abondent en individus, comme dans les landes bor
delaises; mais elles y sont moins nombreuses en espè
ces. La Gironde garde pour elle seule, dans toutes ses
landes, l’Enca Lelralix L., à Pauillac LE. mediterranea L., à La Teste l'E. lusitanica Rudolf; et c’est
grâce à ces deux dernières raretés qu’elle demeure
sans conteste le département le plus riche de France
en plantes de celle belle famille. Elle fait part de ses
richesses à la Dordogne en lui cédant deux de ses plus
jolies espèces, l'E. ciliaris L., qui ne s'éloigne pas des
terrains exclusivement sablonneux des deux circons
criptions, et l'E. vagans L., gracieuse transfuge des
végétations montagnardes qui se plail uniquement sur
les plateaux argilo-sableux de l’Enlre-deux-Mers et du
Sarladais.
Ces plateaux argilo-sableux, qu’on nomme terres
15
boulbènes ou bouvées, forment une classe de transition
entre les sables purs et la terre franche où la présence
de l’élément calcaire porte au complet les conditions
d’un terrain normal. En Périgord, ils appartiennent au
vaste manteau de molasse éocène que recouvre immé
diatement çà et là la formation de meulières et de cal
caire d’eau douce de cette même période géologique.
Dans la Gironde, ils font partie d’un dépôt plus malaisé
à définir, supérieur aux calcaires tertiaires miocènes,
et qui a longtemps exercé la sagacité de géologues pour
tant bien expérimentés.
Là, dans les deux départements, on retrouve des
landes, mais des landes bâtardes, restreintes, qui man
quent, si je l’osais dire, de toute l’aristocratie végétale
des terrains sablonneux, et n’en conservent que les
menus et vulgaires habitants. Le Chêne Tauzin y re
présente, il est vrai, l’élément sablonneux dont il est le
témoin le plus fidèle et par ses dimensions le plus mar
quant. Le Pin, lui aussi, y réussit partout, mais à
l’aide des semis. Enfin, ce sont à vrai dire des bruyè
res, plutôt que de véritables landes. Ces sortes de ter
rains se lient et parfois se mêlent bien étroitement au
terrain de diluvium, qui, chez nous, les recouvrent
d’ordinaire immédiatement, et même aux alluvions
anciennes; et ces trois dépôts, plus ou moins meubles,
se partagent fraternellement les mêmes produits végé
taux.
Si, dans le premier des trois, la vigne et le froment
commencent à se montrer, ces deux cultures y sont
encore pauvres en quantité comme en qualité. Le blé,
friand du calcaire, ne gagne guère à passer dans le
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diluvium, qui le plus souvent en contient fort peu;
mais la vigne, amie de tout ce qui est pierre, y donne
des produits sinon toujours abondants, du moins re
cherchés pour leur qualité et parfois même exquis.
Les graves de Sauternes, de Haul-Brion et du Médoc prouvent combien peu il faut de chaux pour don
ner au pressoir des résultats éminemment distingués;
et si les coteaux presque uniquement calcaires, comme
à Saint-Émilion, ont aussi leurs illustrations œnologi
ques, il faut bien avouer que la vigne est essentielle
ment ubiquiste ou indifférente au sol qui la nourrit,
puisqu’elle donne des récoltes énormes dans les terres
meubles et jusque dans ces fortes et grossières palus
d’alluvion moderne qui forment le fond de la vallée
de la Garonne. Il est vrai qu’alors, ce que la quantité
gagne, la qualité le perd; mais ne dirait-on pas, au
demeurant, que la vigne est une sorte de parasite, d’orchidée aérienne, ne demandant au sol qu’un support et
quelques éléments qui suffisent indifféremment à ac
croître la masse de ses produits, tandis qu’elle emprunte
ses parfums si divers à l’inépuisable et volatile richesse
de l’atmosphère et du soleil?
Les trois terrains : argilo-sableux, diluvien et alluvionnel, n’ont aucun caractère spécial de production
qui les distingue dans nos deux départements, en de
hors du moins de ceux qu’ils doivent à la différence des
températures moyennes.
Venons donc, — car il faut se hâter, — à l’ossature
de leurs terrains, à ce qui en forme le fond et la masse
dominante, à la formation calcaire enfin.
Nous avons en Périgord si peu de terrains jurassi-
17
ques, qu’il serait superflu de chercher dans ceux-ci une
physionomie botanique un peu tranchée; et d’ailleurs
il est universellement reconnu de nos jours que l’in
fluence géologique des terrains sur la végétation est
nulle, et que celle-ci n’est soumise qu’à l’empire des
causes minéralogiques, physiques ou chimiques. Ce
sera donc principalement à titre d’espèces propres aux
contrées moins chaudes ou plus montagneuses, que je
citerai, dans le terrain jurassique du Périgord, Prunella grandiflora L., et Géranium lucidum L. La
grande Digitale y est abondante dans le terrain schis
teux de Brardville, rarissime au contraire dans le cal
caire. — Le calcaire marin miocène n’occupe égale
ment qu’une fraction bien minime du territoire duranien : c’est celle qui touche à la Gironde. Atteinte la
première par les influeuces de la mode, qui partent
de Bordeaux, elle a commencé à substituer, la pre
mière aussi, les toits plats bordelais, recouverts en tui
les creuses, aux vieux toits Périgourdins à pentes rapi
des, recouverts en tuiles plates à crochet.
Il y avait pourtant, au fond de ces deux usages dift'érents, une bonne raison que je vais exposer, et au
moyen de laquelle je formulerai la différence existant
entre les cultures dominantes des deux départements.
L’agriculteur bordelais, qui produit avant tout du
vin, a besoin de chais; il faut que ses récoltes, les élé
ments de son aisance, s’emmagasinent au rez-de-chaus
sée. Le blé, qui lient moins de place et veut être tenu
à sec, les légumes de garde et autres menues provisions
de ménage, sont assez spacieusement et plus économi2
18
quenient logés sous une toiture basse de cerveau, fai
blement inclinée, et qui, vu le peu d’éloignement de la
mer et le plus grand éloignement des montagnes, n’a
guère à redouter le poids des neiges.
Par les mêmes raisons, mais prises en sens con
traire, le cultivateur périgourdin avait adopté les toits
élancés et les greniers à haut cerveau, car ses récoltes
accessoires devaient seules passer l’hiver au niveau du
sol. Des greniers élevés lui étaient nécessaires pour la
dessiccation du maïs, pour sa conservation et celle des
châtaignes.
De nos jours, celle différence entre les cultures do
minantes des deux départements subsiste encore, mais
elle s’efface graduellement. On fait plus devin en Péri
gord qu'on n’en faisait jadis, parce qu’on a défriché sur
une large et bien déplorable échelle. Les châtaigniers
occupaient beaucoup de place, et les cultures qu’on
essayait à l’ombre de leur épais feuillage réussissaient,
mal. On laisse dépérir, puis on détruit les châtaigne
raies, et la culture de la pomme de terre prend un ac
croissement considérable. La culture du blé n’a pas
augmenté, par le fait, dans la même proportion, parce
que les défrichements qu’une imprévoyante ignorance
multiplie sur des roches calcaires presque nues et dans
les mauvais terrains sylvatiques, n’ont pour résultat
que de diminuer la quantité du bois, et non d’accroître
sensiblement les récoltes céréales.
Notons encore quelques différences. Les terres étant
plus chères dans la Gironde, le Périgord a plus de
feuillard, c’est-à-dire plus de taillis de châtaignier cul-
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livés pour cercles de barriques; et, plus verts, plus lis
ses, plus jolis en un mot, ceux de la Gironde ne valent
pas les siens pour la résistance et la durée.
La Gironde, où l’agriculture est un peu plus moder
nisée et l’aisance des propriétaires plus grande, a par
conséquent plus de fourrages artificiels et de fourragesracines. Mais les prés naturels, en Périgord, fournis
sent plus de regain, parce qu’ils sont en général plus
frais, et conservent leur vie annuelle et leur verdure
quand la plupart de ceux du Bordelais sont déjà incu
rablement desséchés.
Les cultures industrielles sont jusqu’ici peu de chose
dans les deux départements. La Gironde avait essayé,
avec beaucoup de succès, aux environs de La Teste,
celle du riz, qui y donna, en 1856, un rendement de
1,500 hectolitres. Mais l’accroissement effrayant des
fièvres paludéennes a forcé de restreindre cette culture,
qu’on commence à remplacer par celle du tabac. Il n’y
a que deux ou trois ans que celte dernière est autori
sée dans la Gironde, et à dater de la présente année
seulement (1858) elle l’a été dans la Dordogne.
J’ai vu, sur pied, la récolte du premier propriétaire
qui a usé de la permission; elle donne de bonnes espé
rances, mais on ne peut encore rien préjuger sur le
succès, au point de vue de la qualité. La question reste
à décider par l’expérience, dans le Bordelais comme
dans le Périgord.
Le Sorgho, dans les landes surtout, paraît bien réus
sir, du moins comme fourrage. La betterave, gour
mande des meilleurs terrains, y donne de très-beaux
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produits pour les bestiaux dans l’une comme dans l’au
tre province; mais, à Bergerac, elle n’a rien donne
pour le sucre, parce qu’on avait eu la malencontreuse
idée de la confier aux terres maigres, froides, argilosableuses de la plaine qui avoisine la ville; et comme
on avait eu en même temps la prévoyance non moins
malencontreuse de construire usine et magasins avant
de savoir s’il pousserait une récolte qu’on y pût utili
ser, on a fait de détestables affaires.
Je ne parle pas de la culture du Topinambour pour
l’extraction de l’alcool, ni de la pompeuse société l'Hé
lianthe, qui a pensé éclore à celle occasion dans les
la ndes. Heureusement pour la Gironde et pour le Pé
rigord, la vigne et la pomme de terre se guérissent
toutes seules, et la disparition de leurs deux maladies
semble destinée à faire rentrer le Topinambour dans
l'humble classe des racines fourragères. Encore une
gloire évanouie, après
Avoir vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin ! 11
Il me reste à dire quelques mots sur la végétation
spontanée de la masse calcaire de la Gironde et de la
Dordogne. Là, celle masse est toute tertiaire; ici, peuton dire, elle est toute secondaire, puisqu’elle appartient
à la formation de la craie. Encore une fois, celle diffé
rence chronologique n’en produit aucune dans la végé
tation, et les deux pays ont un aspect à peu près iden
tique dans leurs parties cultivées, sauf sous le rapport
des procédés de culture.
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Mais il existe des considérations bien plus élevées
dans l’ordre scientifique, quoique bien moins saisissables, au premier coup d’œil, dans leurs effets sur la
végétation, et c’est à ces considérations que l’observa
tion attentive doit des résultats intéressants.
Permetlez-moi de vous citer, Messieurs, une excur
sion botanique que fit dans le Bourgeais, à Marcamps,
le 1er juillet de celle année 1858, la Société Linnécnne,
qui célébrait sa 41e fête annuelle.
Sur les hauteurs calcaires qui séparent Marcamps
de Tauriac et de Saint-Laurent, nous rencontrâmes
quelques plantes beaucoup plus périgourdines que
bordelaises (Barkhausia fœlida, Hypericum liirsutum, Teucrium monlanum, Helianthemum appeninum, Convolvulus Canlabrica, Anchusa italien, Del
phinium Ajacis, Papaver Argemone, Echinospermum Lappula, Inula monlana, et surtout les Coronilla minima et Kœleria Valesiaca).
La contrée girondine que nous explorions semblait
devoir nous offrir, en vertu de sa position géographi
que, des rapports intimes avec la végétation sainlongeaise; mais elle ne le fut pas assez pour nous offrir
le Catananche cœrulea.
Au contraire, et malgré son éloignement beaucoup
plus grand du Périgord, les traits saillants de cette vé
gétation nous l'ont montrée essentiellement périgour
dine; elle ne l'était pas assez cependant pour que nous
oyions trouvé partout, dans celle excursion, le Convol
vulus Canlabrica.
Ce n’est pas tout : les traits de ressemblance des en-
virons de Marcamps avec la végétation du Périgord
sont confinés sur le penchant des coteaux, Sur les pla
teaux surtout. Tout ce qui est plaine ou fond de val
lons est entièrement bordelais.
D’où vient cela?
De ce que la dissémination des plantes, dans les
bas-fonds, est soumise à l’influence du régime des
eaux de l’époque actuelle, tandis que la dissémination
des plantes, sur les hauteurs, est un témoignage en
core existant, — ineffaçable peut-être, — de l'influence
du régime des eaux anciennes, de ces courants gigan
tesques qui ont élargi, approfondi, façonné, — sinon
creusé, — les deux longues et larges vallées de la Dor
dogne et de la Garonne.
Une source de dissemblances bien plus apparentes
entre nos deux départements est celle-ci : le Périgord
est demeuré bien plus boisé que le Bordelais; mais ses
coteaux, à pentes plus rapides, sont aussi plus secs,
parce que la craie est plus dure et plus compacte que
le calcaire miocène. La végétation sylvatique est donc
beaucoup plus maigre, en général, dans la Dordogne;
et le disgracieux usage qu’on y conserve d'étaucer con
tinuellement les baliveaux et les chênes de bordures,
enlève à ses bois la grâce et la majesté dont sont en
core parés ceux du Bordelais.
Les friches herbeuses, au contraire, sont meilleures
en Périgord et d'un aspect plus agréable. La couche
de terre forte et argilo-calcaire, épaisse de quelques
centimètres seulement, qui garnit ses pentes abruptes,
et qu'on appelle terrain de Caussonnal, est excellente
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et nourrit un gazon serré, sec, vigoureux, court, mais
assez parfumé par le serpolet pour plaire aux bêtes ovi
nes. Quand celle couche de lerre manque, comme sur
certains coteaux déboisés et sur les plateaux qui séparenlPérigueux de l’Angoumois,oh! alors, c’est la slérilité
presque absolue, la désolation, le désert; désert embelli,
aux yeux du botaniste, par les jolies Heurs blanches et
jaunes des Ile liant hemum, semé de Carlina vulgaris,
à'Inula montana et d’immortelles jaunes ( Helichrysum Stcechas), égayé par les petites étoiles rosées des
Érythrées et par les rayons bleus de la Laitue vivace.
Celte végétation, qui n’a rien de bien rare et qu’on
retrouve sur les coteaux arides et aux environs des car
rières de la Gironde, cette végétation, dis-je, sort pour
tant du commun et dérobe aux yeux la triste infertilité
du sol. Ce ne sont pas les diamants de Flore; mais l’é
légance que son nom promet ne lui fait jamais défaut :
elle sait aussi bien se parer de simples rubans.
Les gourmets de tous les pays du monde me jetteront
la pierre si je ne parle pas de la Truffe, celle produc
tion si prisée du Périgord, à laquelle ils donneraient
volontiers le rang de diamant de la gracieuse déesse;
mais je m'y refuse absolument. La Truffe n’appartient
pas à Flore, car elle n’a pas de fleurs et n’est qu’une
humble cryptogame. Qu’on l’appelle perle, si l’on veut,
j’y consens, et cela va même très-bien au procédé dont
on use pour sa recherche — margaritas antè...
J'ai touché, Messieurs, les points principaux du cer
cle que je m’étais tracé. En 1854, dans sa thèse pour
le doctorat ès sciences, notre jeune et savant compa-
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Iriole M. Joseph Delbos avait déjà traité un sujet dont
le mien est à la fois l’extension et l’abrégé.
L’extension, parce que le beau travail de M. Delbos
se borne à décrire le Mode de répartition des végé
taux dans le département de la Gironde ( c’est là
son titre), tandis que j’ai embrassé dans un coup d’œil
commun la distribution des plantes dans deux départe
ments comparés l’un à l'autre.
L’abrégé, parce que M. Delbos a traité à fond son
sujet avec le talent d’observation, d’analyse et de ré
daction qu’il porte dans tous ses travaux, tandis que je
me suis uniquement proposé de faire entrevoir, en les
groupant dans une synthèse nécessairement superfi
cielle parce qu’elle est très resserrée, les points de vue
principaux qu’un travail approfondi devrait aborder et
étudier en détail.
J’aurais à m’excuser peut-être d’avoir écrit un dis
cours et non un livre sur ce riche et beau sujet, si ce
modeste discours notait spécialement destiné à résu
mer, en me tenant en dehors des aridités delà science,
les observations, toutes de détail, qui constituent le
fond de mon Catalogue des Phanérogames de la Dor
dogne, ou qui, en ce qui louche la Gironde, y sont fré
quemment mêlées.
C’est dans la thèse de M. Delbos qu’on apprendra à
connaître ce qu’on appelle la philosophie de la végéta
tion girondine, et ce travail manque encore pour la
Dordogne.
Mon Catalogue, au contraire, comme toutes les Flo
res locales, se borne à énumérer les végétaux du dé-
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parlement et leurs localités géographiques, en joignant,
à celle énumération des observations critiques qui ap
partiennent exclusivement à la botanique descriptive.
Si, après avoir pris connaissance de ces deux éludes,
on désire se faire, sans fatigue, une idée sommaire des
rapports qui les unissent, mon unique ambition, dans
ce discours, est de donner une forme à cette idée.
Souffrez, Messieurs, que je le répète : s’il me fallait,
non ébaucher devant vous, mais traiter à fond son vaste
sujet, s’il me fallait l’aborder à tous ses points de vue,
dans tous ses détails, et, — passez-moi l’expression, —
dans tous ses affluents, je m'engagerais volontiers à li
vrer un volume de cinq cents pages. Aujourd’hui, je
désirais seulement l’effleurer, — non le pressurer, —
comme eût fait Camille, courant pieds nus sur les épis
d’une riche moisson. Mais, vous le savez trop, la science
ne marche que pesamment chaussée; et quand par mal
heur elle veut courir, comment l’empêcher de froisser
le feuillage, d’écraser la fleur délicate, et même de dé
foncer un peu le sol?... Vous trouverez peut-être que
j’ai trop fait comme la science;... mais enfin je m’ar
rête, heureux d’avoir essayé d’accomplir un devoir.
Car c’en était un pour moi, Messieurs, — et il m’é
tait cher, — d’offrir à l’Académie de Bordeaux une
sorte de résumé synthétique du travail qui a occupé
une si longue part de ma vie, et de placer ainsi ce
travail sous le patronage, en quelque sorte, du premier
corps savant de l’Aquitaine.
12 octobre 1858.
