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Médias
Fait partie de Situation extérieure et intérieure de la France. Le plébiscite
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Edouard DECOUX-LAGOUTTE
Maire
cio
Trôlissac
SITUATION EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE
DE LA FRANCE
LE PLÉBISCITE
Est la Solution nécessaire !
PÉRIGUEUX
Imprimerie E. RIBES, 14, rue Antoine-Gadaud
1914
•
•
SITUATION EXTERIEURE ET INTERIEURE
De la France.
LE PLÉBISCITE
Est la Solution nécessaire !
Dans quelques semaines les pouvoirs de la Chambre des
Députés seront expirés, et on va procéder à des élections
générales. Rarement les Français ont eu à choisir leurs
mandataires au milieu de circonstances plus graves et dans
une situation plus troublée.
A l’extérieur on peut craindre chaque jour un incident
plus ou moins préparé de longue main qui allume la guerre
dans toute l'Europe.
A l’intérieur, tous les rouages gouvernementaux sont
faussés : l’anarchie règne en véritable souveraine. Le déficit
est colossal, et personne n’en connaît le chiffre réel ; le per
sonnel au pouvoir a l’audace de faire annoncer qu’il le
comblera facilement en comprimant la fortune des riches au
moyen de l’impôt sur le revenu, et ce mensonge a trouvé
créance auprès des personnes qui ne se sont pas reportées
aux textes des lois soumises au Parlement.
Il est indispensable d’éclairer le corps électoral afin de
lui permettre de se décider en connaissance de cause au
mois de Mai 1914.
— 4 —
1
Tous les Etats de l’Europe, à la suite de l’Allemagne, ont
poussé jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, le principe
de la nation armée. Depuis que l’histoire existe, jamais, à
aucun moment, on n’avait eu d’aussi grandes masses d'hom
mes entraînées et encadrées, et prêtes soit à défendre la
patrie, soit à attaquer les voisins. Malgré ses victoires de
1870, l’Allemagne craint de se voir contester la suprématie
militaire, et elle est arrivée à avoir une armée de première
ligne de 920.000 hommes. A un aussi violent effort il a fallu
répondre par des mesures semblables. De là est née la
récente loi militaire quia porté chez nous la durée du service
militaire à 3 ans.
Parallèlement à leur outillage militaire, les nations ont
développé leur outillage industriel. On produit des quantités
énormes de marchandises fabriquées dont le placement
devient de plus en plus difficile, par ce que l’augmentation
de la population et l’augmentation des capitaux d’achat ne
correspondent pas à la quantité de marchandises offertes.
De là une lutte terrible pour écraser le concurrent par la
baisse des prix de revient qui a une répercussion sur les
bénéfices des patrons, bénéfices de plus en plus restreints, et
qui ne sont plus suffisants pour faire face aux revendicationsouvrières réclamant l’augmentation des salaires. On produit
davantage et on gagne moins.
Les nations cherchent donc des clients. Le monde entier
est partagé, et il ne faut plus songer à se procurer des colo
nies où l’on placera avantageusement les produits qu’on ne
peut vendre chez soi. On veut être ou paraître forts, afin
d’entraîner les nations plus pauvres ou plus faibles dans sa
sphère d’influence. Mais ces derniers peuples vont, suivant
leurs intérêts du moment, vers telle ou telle nation, ou vers
tel ou tel groupement puissant. Le jour où ils auront défini
tivement fixé leur orientation, ou bien le jour où ils auront
complété leur propre outillage, leur clientèle échappera et
le malaise général en sera augmenté.
Cette perpétuelle tension d’esprit, ces efforts continuel»
pour assurer une prépondérance ou simplement une égaliténécessaire ont produit une défiance générale des peuples,.
5 —
une surexcitation maladive qui peuvent amener un jour ou
l’autre, et malgré les efforts des gouvernements qui parais
sent tous paciliques, le déchaînement des passions si long
temps contenues et une conflagration générale.
Tout le monde a la sensation que la guerre peut être
déchaînée au moment où on s’y attendra le moins et sous un
prétexte futile ; aussi les nations européennes se sont préoc
cupées de s’assurer le maximum de garanties possibles pour
sortir victorieuses de l’épouvantable cataclysme qui se pré
pare.
Deux puissants groupements divisent l’Europe : la Triplice
ou Triple Alliance et la Triple Entente. Examinons-les.
La Triple Alliance, dont les territoires s’étendent d’un
seul tenant de la mer du Nord au milieu de la Méditerranée,
occupe au centre de l’Europe une position formidable, for
midablement défendue.L’Allemagnea 65.000.000 d’habitants,
l’Autriche-Hongrie42.000.000 et l’Italie 36.000.000. Ces nations
sont dirigées par des souverains passionnément épris de
tout ce qui touche à leurs armées : l’outillage et l’entraîne
ment des troupes sont poussés au maxinum. Les soldats et
les chefs dressés à l’offensive, n'attendent que la permission
de se ruer sur la France, qu’ils appellent l’ennemi héréditaire
et qu’ils ont le désir d’anéantir. Ils se sont déjà partagés
notre pays. Les cartes allemandes donnent à l’Empire nos
riches départements de l’Est, presque jusque sous les murs
de Paris. Les cartes italiennes augmentent le jeune royaume
de la Savoie, du comté de Nice, d’une partie de la Provence,
de la Corse et de la plus belle partie de nos colonies d’Afrique.
Ce sont des projets audacieux, mais ils doivent faire réfléchir
les patriotes français: il faut se rappeler que bien longtemps
avant la guerre de 1870, on montrait aux enfants des écoles
prussiennes des cartes sur lesquelles l’Alsace et la Lorraine
étaient portées comme terres allemandes !
En face de ce redoutable groupement se dresse l'Alliance
Franco-Russe. A première vue ces deux nations sont supé
rieures à la Triple-Alliance, et beaucoup de gens sont per
suadés que la Russie à elle seule peut immobiliser et vaincre
les armées coalisées, laissant à la France le soin d’abattre
l’Italie et d’immobiliser sur les Vosges quelques corps de
l’armée allemande. C’est une erreur grave qu’il ne faut pas
laisser accréditer car elle nous empêcherait de prendre les
mesures nécessaires à notre défense.
La Russie a plus d’habitants que l’Allemagne, l’Autriche-
— 6 —
et l'Italie réunies, mais ils sont répandus sur d’immenses
espaces. Les routes, les chemins de fer sont rares et insuffi
sants pour animer ce vaste organisme. Dans la plus grande par
tie de l’Empire les Postes et Télégraphes n’existent que dans
les centres les plus importants. 11 en résulte, à l’estime des
juges les plus compétents en la matière, que la mobilisation
complète de l’armée russe ne serait pas accomplie avant la
seconde partie du second mois qui suivrait la déclaration
de guerre. Donc, pendant six semaines les armées du Nord
de l’Allemagne et de l’Autriche n’auraient devant elles que
les troupes de couverture de la Russie, et si elles arrivaient
à les bousculer elles pourraient troubler et retarder encore
la mobilisation. Cette perspective est d’autantplus admissible,
qu’en Allemagne comme en France, la mobilisation sera
extrêmement rapide, et que l’armée active sera en grande
partie amenée sur le front en huit à dix jours.
La situation étant bien connue, l’état-major allemand lais
sera faire le principal effort aux Autrichiens contre les Russes
et portera sur nous la presque totalité de ses forces, soit
19 corps d’armée. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte
des chemins de fer allemands pour voir qu’ils ont été conçus
de manière à converger vers la France.
Nous aurons à nous défendre à la fois contre l’Italie, au
sud, contre l’Allemagne à l’est, et à garder notre frontière
du Nord, dans le cas où la neutralité de la Belgique serait
violée. Nous ne pourrons utiliser en partie nos troupes
d’Afrique que si nous détruisons l’importante flotte italienne.
Nous ne pourrons donc masser sur les Vosges que 15 à 16
corps d’armée. Le nombre de nos soldats sera sensiblement
inférieur au nombre de nos ennemis, mais cette proportion
n’a rien d’inquiétant, car nous avons bien souvent vaincu
des ennemis plus nombreux que nous.
Il faut convenir cependant que la France ne compte que
39.000.000 d’hommes,qu’elle aura à se défendre directement
contre l’Allemagne ayant 65.000.000et l’Italie 36.000.000, et
que son réservoir d’hommes s’épuisera donc plus vite que
celui do ses ennemis. Il est nécessaire qu’elle soutienne vic
torieusement le choc pendant plus de deux mois afin de per
mettre à la Russie d’amener ses masses sur le champ de
bataille.
Je n’ai tenu aucun compte jusqu’à présent de l’Angleterre,
parce que, quoique ses hommes d’Etai parlent toujours de
nous en nous traitant de nation amie, ils se sont toujours
refusés dans leurs déclarations publiques à reconnaître
l’alliance avec la France. Il en résulte donc, qu’au début
d’une guerre où nous serions engagés avec l’Allemagne,
nous aurions probablement les sympathies du gouvernement
anglais, mais que celui-ci ou bien resterait neutre, ou bien
soutiendrait celui des combattants qui lui ferait immédiate
ment les plus grands avantages.
Il ne faut pas non plus perdre de vue les relations de
famille très suivies et très amicales qui existent entre les
trois cours de St-Pétersbourg, de Berlin et de Londres.Ces
relations qui datent du commencement du xix’ siècle, ont
empêché la Russie et l’Angleterre d’intervenir en notre
faveur pendant la guerre de 1870, et elles pourraient bien
avoir encore plus d’influence que ne le croit le public sur les
relations internationnales.
De plus, les trois puissances composant la Triple-Alliance
ont un but très précis et les convoitises de l’une ne sont pas
en concurrence avec celles de ses alliés. Il n’y a pas la même
identité et la même uniformité dans les besoins et les aspi
rations des membres de la Triple-Entente : sur certains
points du globe ils ont des intérêts opposés.
La France qui s’est laissée enliser dans la conférence de
Londres et qui n'a pas su prendre une attitude bien nette
dans la guerre des Balkans, ne peut pas oublier qu’elle est
l’alliée des Turcs depuis François Ier. Non seulement, à di
verses reprises, elle a soutenu l’Empire des Osmanlis par
son activité diplomatique, mais encore par le sang de ses
enfants. En ce moment elle est sa créancière pour des som
mes considérables, et ses capitalistes désirent que les trou
bles dans l’Empire cessent rapidement, que l’ordre règne
dans son administration et dans ses finances pour que les
milliards qui lui ont été prêtés soient garantis en capital et
intérêts.
Par suite des « capitulations » les citoyens et les protégés
français bénéficient d’une situation privilégiée. Notre impor
tance au point de vue moral est supérieure à celle de toutes
les autres nations, et si cette situation est assortie d’une
diplomatie ferme, prudente, poursuivant des desseins suivis,
elle peut procurer des affaires à nos nationaux et faciliter
leur règlement en cas de difficultés.
Notre alliée et notre amie ne se trouvent pas dans les
mêmes conditions. Toutes les deux verraient sans déplaisir
sombrer l’Empire Turc, parce chacune d’elles espère pouvoir
— 8 —
s’emparer d’une partie de la succession. La France est peutêtre la seule nation qui subirait un préjudice considérable à la
disparition de ce grand Empire. La Turquie peut espérerjouer
encore un rôle important dans le monde si elle a le bonheur
de trouver des hommes d’Etat qui la relèvent de sa longue
décadence.
En France, il n’est pas prudent d’oublier que les heurts et
les complications qui ont été la première cause officielle de
la guerre de 1854-1855 avec la Russie, ont eu pour cause
une rivalité d’influence à Jérusalem. Ce n’est pas parce que
les radicaux-socialistes feignent d’ignorer l’existence du
Pape que cela pourra faciliter le règlement de graves ques
tions où la France est intéressée au premier chef.
L’Angleterre est en pleine évolution. Nul ne peut prédire
quelles seront les conséquences lointaines de la crise qu’elle
subit en ce moment. Tout le monde sait que le parti libéral
qui est actuellement au pouvoir subit des influences contrai
res qui sont une cause de faiblesse et peuvent amener sa
décomposition. Une partie de ses membres croit, avec M.
Winston Churchill, qu’il est nécessaire de pousser à ou
trance les armements maritimes et la constru ’-tion des dreadnoughts, afin d’obtenir une supériorité écrasante sur la
marine allemande qui progresse si rapidement. Les autres,
enrôlés sous la bannière de M. Lloyd George, et alliés du
parti travailliste, veulent réduire les dépenses militaires,
sans se préoccuper des événements qui peuvent survenir.
De quel côté se porteront les indécis et quelle est la ten
dance qui prévaudra ?
Du côté des Balkans la guerre est officiellement terminée.
Et pourtant, en lisant attentivement les nouvelles qui nous
viennent de cette partie de l’Europe, on a la sensation que
rien n’est fini là-bas, et que les combattants, épuisés par
tant d’efforts ont plutôt consenti une trêve, que conclu une
paix définitive. Deux groupements paraissent se former. Il
ne serait pas invraisemblable que les Turcs et les Bulgares,
unis dans une haine farouche contre leurs vainqueurs les
Grecs, les Serbes et les Monténégrins, deviennent de fidèles
alliés pour arracher à ces derniers les territoires que ceuxci ont si péniblement conquis. Les Turcs viennent de mon
trer leurs préférences et l’arrivée de l’importante mission
militaire qui prend la direction de leur armée sous le com
mandement du général von Sanders, démontre qu’ils sont
entrés dans l’orbite de la Triple-Alliance. Les conseils et
— 9 —
l’appui que le roi Ferdinand est allé solliciter à Vienne indi
quent nettement la même orientation (de la part de la Bul
garie.
Les Grecs et les Serbes rechercheront donc probable
ment l’appui de l’Entente Cordiale, et'surtout de la Russie,
mais en cas de conflagration générale ils auraient fort à faire
pour se défendre et ne pourraient nous être d’aucun
secours.
La Roumanie, les Etats du Nord, la Hollande, la Belgique,
la Suisse, l’Espagne et le Portugal resteront probablement
neutres.
10 —
II
Il faut examiner maintenant quelle est la situation parti
culière de la France, quelles sont ses ressources en hommes,
en capitaux, et quelle est la force réelle grâce à laquelle elle
se classe encore parmi les grandes nations.
Ce qui a permis à Louis XIV, puis à la Révolution et à
l’Empire d’être si longtemps vainqueurs et de tenir tête à
toute l’Europe coalisée contre nous, c’est que, jusqu’au
commencement du xix1 siècle, la France était le pays le
plus peuplé, le plus riche, le plus groupé et le mieux
situé au point de vue géographique et climatérique. L’Italie
et l’Allemagne étaient divisées en de nombreux Etats ; la
Russie sortait à peine des limbes ; l’Espagne était épuisée
par la colonisation de l’Amérique et était en proie à la désor
ganisation ; l’Angleterre comptait à peine une population de
8.000.000 d’âmes, et contenait difficilement l’Irlande toujours
prête à se révolter. L’armée française était nombreuse, avait
de bons cadres, et lorsqu’elle avait la chance d’être bien
commandée, on avait le droit de croire qu’aucun obstacle ne
pouvait l’arrêter.
Les traités de 1815 commencèrent à modifier cette situa
tion à nos dépens. La guerre de 1866 qui consacra la supré
matie de la Prusse en Allemagne et lui permit de supprimer,
en les incorporant au royaume, un certain nombre de prin
cipautés jusque là indépendantes et qui prenaient surtout
leurs mots d’ordre à Vienne, diminua encore notre supério
rité. Au moment de la guerre de 1870, les Allemands et les
Français comptaient à peu près le même nombre de
citovens, mais non pas le même nombre de soldats, car nous
n’avions pas encore adopté le principe delà nation armée.
Le traité de Francfort nous arracha près de 1.800.000 Alsa
ciens et Lorrains qui comptaient parmi les meilleurs de nos
concitoyens. Nous n’avons pas encore réparé cette perte.
Depuis cinquante ans la population de tous les Etats du
globe a augmenté dans des proportions prodigieuses ; seule
la population de la France est restée stationnaire. Bientôt
elle sera dépassée par l’Italie qui compte36.000.000 d’âmes.
L’Allemagne avait seulement 39.000.000d’habitants en 1870,
elle en compte 65.000.000 aujourd’hui.L’Angleterre et l’Au
— 11 • triche ont beaucoup dépassé 40.000 000. Parmi les grandes
nations, la France va bientôt être la moins peuplée, et par
conséquent c’est elle qui aura le moins de soldats sous les
armes.
Un autre résultat néfaste du manque d’enfants, c’est que
les usines, les chemins de fer et les administrations publiques
ont un besoin pressant de travailleurs : ils prennent les plus
valides et les plus forts. Il ne re^te à la campagne que les
vieillards et les enfants.
Nous avions une autre force, l’argent. Pendant longtemps
toutes les grandes industries et tous les Etats besogneux
sont venus contracter leurs emprunts à Paris. Aujourd’hui
nous en avons encore à la disposition des emprunteurs, mais
nous ne sommes plus les seuls. Dans les dernières années,
il a été émis à New-York des valeurs pour des sommes
triples de celles émises à Paris ; à Londres et à Berlin, les
émissions toujours très importantes, ont été même quelque
fois supérieures à celles faites sur la place de Paris. Si l’in
térêt commercial et si la stabilité du taux de l’escompte sont
ailleurs plus élevés et plus irréguliers qu’à Paris, cela tient
à ce que chez les nations rivales les capitaux ont tendance
à s’employer dans l’industrie, au lieu d’attendre des rende
ments fixes qui paraissent comporter moins d’aléas, et que
nous avons pu conserver, à peu près intact, ce merveilleux
instrument régulateur qu'est la Banque de France.
Il ne faut pas perdre de vue que le commerce interna
tional, source de bénéfices importants, est beaucoup moins
considérable chez nous que-chez nos principaux concurrents.
Depuis un certain nombre d’années, la progression de ce
genre de commerce est annuellement pour l’Allemagne de
676 millions, pour l’Angleterre de 660, pour les Etats-Unis
de 510 et pour la France, seulement de 292. Nous faisons
encore bonne figure dans le monde, mais il est indispensable
d’éviter toute faute de politique intérieure pouvant porter
atteinte à notre armée ou à nos finances.
— 12 —
III
Il faut aussi que notre diplomatie sache choisir une ligne
de conduite, ne se laisse pas ballotter par les circonstances,
qu’elle tire parti des événements qu'il ne lui a pas été pos
sible d’éviter, et qu’elle fasse naître ceux qui peuvent être
utiles à notre cause. Cette diplomatie est-elle à la hauteur
de sa tâche ? Dans le travail deschancelleries il y a ce qu’on
voit et ce qu’on ne voit pas. Il est certes difficile de rendre
un jugement définitif sur un procès dont toutes les pièces
ne sont pas soumises au tribunal chargé de décider. Cepen
dant il arrive bien souvent que les juges basent leur sentance en s’appuyant sur des présomptions précises et con
cordantes : ces jugements sont aussi juridiques et aussi pro
bants que ceux qui sont basés sur des pièces.
Or, que voyons-nous en France ? C'tons seulement quel
ques faits et tout le monde pourra com lure.
Pendant son passage au ministère des Affaires étrangères
M. Delcassé a pratiqué une politique agressive vis-à-vis de
l'Allemagne sans en apercevoir les conséquences directes.
S’il s’était renseigné auprès de ses collègues des ministères
de la Guerre et de la Marine, il aurait su que ceux-ci prati
quaient la politique pacifiste, que nous manquions de cui
rassés et que nos arsenaux étaient vides. M. André Lefèvre,
député d’Aix, a établi récemment à la tribune qu’au moment
critique de nos démêlés avec l’Allemagne, nous n’avions
pas assez de munitions pour une seule grande bataille !
Depuis deux ans, nous avons changé quatre fois notre
ambassadeur à St-Pétersbourg. Dans tout notre personnel
diplomatique, il a été impossible de trouver un homme qui
réunisse les qualités nécessaires pour réussir auprès des
dirigeants de notre grande alliée, qui obtienne leur entière
confiance et qui puisse faire agréer ses conseils ou ses ins
pirations. Il n’est donc pas étonnant, dans ces conditions,
que la Russie prête quelquefois l’oreille à des suggestions
de certains membres de la Triple alliance, et qu’il en résulte
des actes ou simplement des attitudes désagréables pour
notre amour-propre ou qui portent de légères atteintes à
notre prestige. Il faut citer dans cet ordre d’idées, et sans y
insister, l’affaire des usines Poutilloff, de St-Pétersbourg,
— 13
'dans lesquelles se fabriquent le matériel de campagne de
l’armée russe d'après les procédés et les brevets de notre
grande usine nationale du Creusot ; sans la vigilance d’un
journaliste français correspondant de Y Echo de Paris, ces
usines auraient passées sous le contrôle de l’usine Krupp.
Avec notre voisine du Sud-Est, l’Italie, nous commettons
des maladresses d’une autre sorte.
Nous nous obstinons à l’humilier et à l’irriter en lui rap
pelant que sans notre concours actif en 1859, et notre appui
en 1866, elle ne vivrait pas, et serait encore partagée en
petites principautés.
Or, sa rapide fortune récente lui rappelle que, partie de la
minuscule bourgade fondée par Romulus, elle avait conquis
tout le bassin de la Méditerranée en moins de six siècles.
Elle rencontre aujourd’hui la France sur son chemin comme
jadis César rencontra la Gaule : elle compte sur l’appui d’un
autre César venu des bords du Tibre, ou même des bords
de la Sprée........ Elle est un des membres les plus dévoués
de la Triple-Alliance, et nous ne cessons de lui faire des
avances et de la considérer comme une amie !
Je ne veux pas faire une plus ample revue de nos relations
avec les diverses puissances européennes, mais il est facile
de s’apercevoir, d’après ce que je viens de dire, que nous
manquons d’idées directrices suivies, que nous nourrissons
des illusions dangereuses, et que le personnel qui est chargé
de soutenir notre influence à l’étranger et de faire apprécier
notre force réelle par nos amis et nos ennemis ne parait pas
partout à la hauteur de sa tâche.
En terminant cette partie de notre examen, je veux mon
trer que je n’ai pas exagéré nos fautes. Voici, en effet, ce
que dit M. Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères
et membre de l’Académie Française, dans un article très
remarqué :
« Après avoir sacrifié notre vieille politique turque et
« notre protectorat catholique, après avoir tablé sur une
« politique grecque qui nous échappe, que nous reste-t-il ?
« Rien... Les choses sont ainsi.
« Personne n’est responsable, personne n’est coupable.
« C’est la récolte stérile d’une vieille semence de fautes et
« de compromissions. Depuis des années, notre politique
« s’est subordonnée d’elle-même à des conceptions qui n'é« taient pas nôtres : nous avons travaillé sous les autres et
« pour les autres. Les autres avancent et nous reculons :
<( c’est dans l’ordre. »
14 —
IV
Il est malheureusement facile d’expliquer ces défaillances
elles sont dûes exclusivement à notre politique intérieure.
Depuis de longues années, les hommes au pouvoir ont
paru hypnotisés par leur lutte contre l’idée religieuse en pré
tendant qu’ils veulent seulement abattre le cléricalisme.
Quoiqu’on ait mis en pratique avec acharnement la loi surla séparation des Eglises et de l’Etat, quoique les Congré
gations aient été dispersées et spoliées., au milieu des scan
dales et des vols qui sont présents à toutes les mémoires, les
citoyens qui ont refusé de s’associer à ces campagnes de per
sécution sont encore traités en ennemis par les représentantsdu gouvernement, et même par les chefs du parti se disant
modéré.
Aveuglés par leur haine, les hommes politiques n’ont pas
vu ce qui se passe au-delà des frontières. Le plus souvent
même ils se cantonnent dans le petit coin de terre qui les a
élus ; ils s’occupent de nuire à ceux qui osent leur tenir tète
ou à combler de faveurs leurs agents électoraux qui devien
nent de plus en plus difficiles à satisfaire.
Quand il se produit un évènement grave, ils sont peu pré
parés par leurs études et leur état d’esprit à lui donner une
solution logique. Ils adoptent au hasard la décision qui leur
est inspirée par le chef du moment, aussi passionné et aussi
ignorant en la matière que ses soldats.
Si la France veut reprendre dans le monde la place à la
quelle lui donnent droit l’intelligence, la droiture, l’énergie
de ses enfants, sa richesse accumulée et ses traditions, il
faut qu’elle rompe immédiatement avec les radicaux,
les radicaux-socialistes et les unifiés, qui ne Pont pas
comprise, et qui sacrifient son prestige et son avenir à la saïslaction de leurs jouissances et de leurs appétits.
15
V
Au début de l’année 1913, et pendant la durée du minis
tère présidé par M. Barthou, beaucoup de personnes ont cru
que le Parlement s’était ressaisi, et qu’on allait rejeter défi
nitivement les néfastes habitudes qui ont désorganisé le
Gouvernement et l’administration de notre pays.
M. Poincaré avait été nommé Président de la République,
malgré MM. Combes, Clémenceau et Pelletan. On avait voté
le service militaire égal peur tous les citoyens pendant 3 ans.
La Chambre avait maintenu ses votes précédents réclamant
la Représentation proportionnelle pour l’élection des Dépu
tés. A défaut d’ordre et d’économies, le ministre des finan
ces avait osé avouer le déficit afin d’enrayer la manie dépen
sière du Parlement. Mais cet effort n’a pu durer et nous
sommes revenus en arrière, au beau temps de la désorgani
sation systématique. Les membres de la majorité ont repris
leur campagne contre le cléricalisme. Ils devraient savoir
que les idées et les croyances des hommes sont comme les
gaz : on peut bien comprimer ceux-ci jusqu’à un certain de
gré, mais si on dépasse le point de compression, les gaz
font sauter les vases dans lesquels ils sont enfermés. Plus la
tyrannie des sectaires sera farouche et envahissante, moins
elle durera.
Après la victoire des Républicains parlementaires aux
élections législatives du mois d’octobre 1877, il semblait,
d’après la déclaration des vainqueurs, que nous allions en
trer dans l’âge d’or, que l’union des citoyens allait refleurir,
que la haine allait disparaître. On promettait au pays la di
minution des charges publiques, la prospérité de l’agricul
ture, du commerce et de l’industrie, la justice et l’égalité
pour tous !
Il y a trente-six ans que les Parlementaires gouvernent, et
quelle est la situation dans laquelle se trouve la France ?
Les citoyens indépendants sont considérés par les radicauxsocialistes et les radicaux comme des ennemis publics. Per
sonne ne peut plus bouger s’il n’a pas l’autorisation du député
de son arrondissement. Les fonctionnaires se plaignent que
le favoritisme règle seul l’avancement. Les finances sont
gaspillées. Chaque jour amène un scandale nouveau.
— 16 -
Après un aussi long règne, ce régime voit se dresser con
tre lui la moitié de la France qui lui demande compte de sesméfaits et qui espère bien, grâce aux efforts de tous les bons
citoyens, faire élire au mois de mai prochain, des députés
honnêtes et scrupuleux et désireux de ramener l’ordre et la
liberté !
Il y a ce fait bien curieux, c’est que le Parti au pouvoir est
en France comme les Prussiens sont en Alsace-Lorraine.
Les radicaux-socialistes et les Prussiens ont l’air de camper
en pays conquis : tout étonnés de leur victoire, ils sentent
qu’elle n’est pas définitive, et au lieu de calmei’ les ressen
timents qu’amène toute bataille en pansant les blessures des
ennemis tombés, en rendant aux vaincus le sentiment de la
sécurité, en les traitant avec justice et douceur, ils régnent
par la Terreur. Jamais, à aucune époque, ce régime n’a pu
durer. La France retrouvera de bons chefs et l'Alsace-Lor
raine sera délivrée.
- 17 -
VI
Des personnes à l’esprit avisé, douées outre leurs émi
nentes qualités de l’art subtil de la persuasion, ayant le
sens de l’actualité très développé, connaissant la toute puis
sance de la Presse moderne sur l’entendement et le goût du
public, ont entrepris de mettre à la mode nos belles provin
ces du Centre-Ouest si injustement délaissées jusque-là, si
méconnues et même si calomniées : elles ont vaincu. Mon
sieur de Pourcaugnac est oublié, et beaucoup de journa
listes sont prêts à jurer que Rabelais et Molière se sont
lourdement trompés, et qu’ils ont dessiné non des portraits
véritables, mais des caricatures sans ressemblance.
Pour opérer ce changement à vue dans l’esprit de nos
contemporains, elles ont tait appel à M. Poincaré, Président
de la République, et l’ont prié de quitter pendant quelques
jours les rênes de l’Etat et de se déguiser en touriste. Avec
empressement le chef du Gouvernement s’est prêté à leur
désir : il a consenti à parcourir en automobile les routes qui
serpentent à flancs de coteaux, qui s’étalent sur les plateaux
ou qui dévalent dans les vallons.
Ce programme, est-il besoin de le dire, n’a pas pu être, et
n’a pas été tenu. Le Président de la République est prison
nier du monde politique : il a été obligé d’aller dans beau
coup d’endroits d’où le pittoresque était absent, mais qui
avaient le bonheur de compter une personne plus ou moins
notable parmi les habitants. II n’est pas député, si inconnu
soit-il, ou si petit conseiller général, qui n’ait essayé d’ac
caparer la personne du Chef de l’Etat pendant quelques
minutes pour essayer de se grandir vis-à-vis de ses compa
triotes, ou pour faire croire à une influence imaginaire.
Le grand journal républicain Le Temps n’a pu s’em
pêcher de constater combien les politiciens avaient dénatu
ré la pensée des organisateurs de ce voyage et avaient ex
clusivement obéi à des préoccupations électorales : « Si le
« Président de la République et Mn,e Poincaré, écrit-il
a en rendant compte du voyage dans le département de la
« Dordogne, se sont mis en route, ce matin dès 7 heures,
« si la visite de Domme et de Sarlat lût hâtive ; — si on ne
« s’arrêta pas devant le château remarquable de Beynac ;—
« si l’on traversa sans s’y arrêter davantage les fantastiques
« Eyzies avec leurs étonnants rochers creusés de grottes et
« d’excavations qui les font ressembler à de colossaux cham« pignons poussés sur la rive de la Vézère, c’est parce que
i M. Saumande, député et maire de Périgueux, avait désir ré que le Président de la République arrivât dans cette
« ville à 4 heures. Et c’est également pour satisfaire à sou
« désir qu’ù Périgueux, le voyage touristique a ressemblé
« si étrangement à un voyage officiel. Rien n’y a manqué,
« ni les landaux attelés à 4 chevaux, conduits par des artil« leurs, ni l'escorte des cuirassiers, ni les soldats faisant la
« haie sur le passage du Chef de l’Etat, ni les piquets
« d’honneur, ni le grand banquet avec toasts écrits. »
Ainsi donc, la fiction dont était paré ce voyage dans l’es
prit de ceux qui l’ont conçu a disparu dès que le Président
s’est mis en route. Il a été officiellement reçu par tout le
personnel administratif.
Ce caractère de voyage officiel ressort encore plus de ce
fait que pendant tout le temps qu’il est resté parmi nous, le
Président de la République a eu à ses côtés un ou plusieurs
ministres, et que Mrae Poincaré a toujours été accompa
gnée par une femme de ministre, jouant auprès d’elle le
rôle des anciennes dames d’honneur des Reines ou des Im
pératrices.
Le voyage est fini depuis longtemps. Les objets offerts
par les villes traversées sont placés à l’Elysée ou à Sampigny. Il faut tirer la moralité de cette affaire et en voir les
conséquences.
M. et Mme Poincaré ont montré partout une bonne
grâce souriante et une bonne humeur qui leur ont conquis
tous les cœurs. On savait le Président de la République ora
teur disert et prenant ; on n’avait pu apprécier les qualüés
d’homme privé qui gagnent les cœurs. Les deux époux ont
obtenu un grand succès personnel.
Mais puisqu’on a fait de ce voyage un acte politique, il
faut voir qu’elles en ont été les conséquences politiques.
- 19
VII
Pendant l’automne de l’année 1851, le Prince-Président
Louis-Napoléon Bonaparte parcourut lui aussi nos provinces
du Sud-Ouest. Il fut acclamé à Toulouse, à Agen, à Bor
deaux. C’est dans cette dernière ville, qu’au banquel offert
par la Chambre de commerce, et répondant au toast pro
noncé par M. Dufour-Duvergier, son président, il constata
que les acclamations populaires lui étaient personnelles ; il
marqua nettement qu’il en avait.saisi le sens, et qu’il était
prêt à obéir à la voix du Peuple. Vox populi, Vox Dei.
« Jamais, dit-il, le peuple n’a témoigné d’une façon plus
« directe, plus spontanée, plus unanime, la volonté de s’af« franchir des préoccupations de l’avenir en consolidant
< dans la même main, un pouvoir qui lui est sympathique.
« C’est qu’il connaît à cette heure les trompeuses espé« rances dont on le berçait, les dangers dont il était menacé.
« Il sait que la Société courait à sa perte, parce que chaque
« parti se consolait du naufrage général par l’espeir de
« planter son drapeau sur les débris qui pourraient surnager.
« Le peuple a acquis la conviction que les prétendus réfor« mateurs n’étaient que des rêveurs, car il y avait toujours
« disproportion, inconséquence, entre leurs moyens et le ré« sultat promis.... »
A la suite de ce voyage pendant lequel le Peuple et le
Chef de l’Etat s’étaient rapprochés et s'étaient compris, le
Peuple, par près de 8.000.000 de suffrages, confia à son élu
le soin de refrener l’anarchie et de rétablir l’ordre.
Je connais un certain nombre de vieux républicains, im
bus des principes du Parlementarisme, qui, sans oserlLavouer
publiquement, craignaieut que le voyage de M. Poincaré
fut une copie de celui du Prince Louis-Napoléon, et eut le
même épilogue. Ils ont constaté, en effet, que partout on a
crié : Vive Poincaré ! et même : Vive Madame Poincaré I
mais fort peu : Vive la République ! Ils savent que les ova
tions populaires grisent bien souvent ceux à qui elles
s’adressent, et que les évènements sont plus forts que les
hommes.
Ils doivent être aujourd'hui tranquillisés. Le gâchis est
plus grand en 1914 qu’en 1913, et il ne fera que croître jus-
— 20 —
qu’à la culbute finale, si le peuple ne l’arrête pas nettement
aux élections prochaines en modifiant de fond en comble la
composition de la Chambre des Députés.
Depuis un an, M. Poincaré a vu tomber deux ministères
qui étaient composés de ses amis personnels et qui étaient
chargés d’appliquer le programme qu’il avait lui-même alors
qu’il était Premier Ministre.
M. Barthou a été renversé non sur une question de prin
cipe, mais sur une question accessoire. M. Briand s’est
retiré, alors qu’il avait obtenu une majorité qu’il a trouvé
trop faible. Qu’à fait M. Poincaré pour les conserver comme
collaborateurs ? Rien ! 11 les a abandonnés à la rancune de
ses ennemis personnels, de. ceux qui n’ont pas pu lui par
donner d’avoir été élu malgré eux, et dont tout l’effort va
tendre, ainsi que cela résulte du Programme de la réunion
de Pau, à démolir ostensiblement les lois de défense qu’on
avait si péniblement obtenues au Parlement.
Et pourtant le Président de la République a le choix et
la nomination des Ministres ! Il a le droit de demander une
nouvelle délibération au Parlement ! Il a donc en quelque
sorte le droit de ve/o, inhérent à toute direction.
Alors que l’Assemblée constituante de 1789 discutait le
texte de la Constitution à établir, alors qu’elle définissait les
droits qu’on laissait au Roi, Mirabeau s’écria : « J’aimerais
« mieux vivre à Constantinople qu’en France, si le Roi
« n’avait pas le Véto. Oui, je le déclare, je ne connaîtrais
« rien de plus terrible que l’aristocratie souveraine de 600
« personnes qui, demain, pourraient se rendre inamovibles,
« après-demain héréditaires, et finiraient comme toutes les
« aristocraties du monde par tout envahir ! »
Eh bien, quelle que défectueuse qu’elle soit, Ja Constitu
tion de 1875 donne au Président de la République des pou
voirs supérieurs à ceux laissés au Roi par celle de 1789 ;
mais il faut qu’il veuille bien s’en servir !
21 —
VIII
Le propre des assemblées délibérantes qui ont en face
d’elles un pouvoir faible, c’est d’essayer, dès qu’elles sont
formées, de sortir de leur rôle et d’annihiler l’autorité du
Chef de l’Etat. Elles sont nécessairement envahissantes.
C’est une règle qui se vérifie historiquement.
Elles se considèrent, non pas comme des délégations du
peuple, c’est à-dire de l’ensemble de la Nation, mais comme
le peuple lui-même ; elles ont une tendance marquée à ne
pas tenir compte de leurs engagements et des promesses qui
les ont fait élire.
Cette tendance est facile à démontrer dès le commence
ment de notre histoire Parlementaire. En 1789, l’Assemblée
Nationale s’étonne en riant que quelques uns de ses membres
osent lui rappeler les désirs consignés dans les cahiers des
trois Ordres !
La Chambre des Députés dont les pouvoirs vont expirer
a été élue aux cris de : Pas d’Emprunts ! Pas d’impôts nou
veaux ! Représentation proportionnelle ! Et on sait ce qu’en
vaut l’aune 1
Nos premiers législateurs accordèrent avec regret le droit
de véto au Roi, et ne lui ont pas permis de l’exercer utile
ment. Les radicaux et les radicaux socialistes ne sont pas
encore revenus de l’effarement que leur a causé l’exercice
d’un droit inscrit dans la Constitution, lorsque le Président
de la République, maréchal de Mac-Mahon, a demandé en
1877 au Sénat de dissoudre la Chambre des Députés pour
consulter à nouveau le pays. Cependant, M. Joseph Reinach,
effrayé de l’incohérence de la Chambre dont les pouvoirs
vont expirer et de son impuissance, a osé prononcer le mot
de dissolution, mais en demandant que ce droit soit exercé,
non pas contre la Chambre, mais d'accord avec elle. C’est
se moquer agréablement de ses lecteurs. Mais il n’en est
pas moins vrai que M. Reinach a eu le courage d’écrire :
« Je ne suis pas le seul à dire que l’heure est venue de ren« trer dans la vérité constitutionnelle, dans la vérité parle« mentaire, de reprendre la pratique rationnelle du droit de
« dissolution. »
—— 22 —
Le Parlementarisme est, suivant la forte expression du
philosophe anglais Hobbes, « le gouvernement des Haran
gueurs ». Voyez le danger !
On se plaint que dans les pays monarchiques, un seul
homme ait le droit de déclarer la guerre. Mais celui-là peut
la préparer en silence et la déchaîner quand son armée est
prête. Dans le gouvernement des Harangueurs, le danger,
non seulement pour la guerre, mais pour des choses de pre
mière importance, est de tous les jours. L’orateur, même de
bonne foi, se laisse entraîner ; le contact de la foule et de
l’opinion l’émeut ; il est souvent, sans s’en rendre compte,
le porte-paroles des agités et des ignorants qui ont plus
d’influence sur lui que son éloquence n’en a sur eux.
Pendant plusieurs années, nous ne devrions pas l’oublier,
Guillaumel,et son tout puissant ministre Bismark, ont, malgré
le Parlement prussien, perçu des impôts et organisé les
armées qui ont vaincu l’Autriche en 1866 et la France en
1870. A la même époque, Napoléon qui avait modifié la
constitution dans le sens parlementaire, voyait refuser par
la Chambre des Députés à son ministère de la guerre, le
maréchal Niel, les crédits nécessaires pour acheter de nou
veaux canons et renforcer l’armée !
— 23 —
IX
Celte déformation du régime représentatif qu’on appelle
le Parlementarisme a amené la désagrégation des anciens
partis et a favorisé l’éclosion d’un certain nombre de coteries
dont les programmes et le personnel varient suivant l’intérêt
du moment. Depuis quelques semaines notamment, il s’est
formé divers groupements dont les principaux personnages
ont beaucoup évolué. Les républicains d’opposition qui vien
nent de perdre le pouvoir ont à leur tête MM. Briana etMillerand, connus par les théories émises au début de leur
carrière politique et qui longtemps ont été la terreur des
hommes modérés ; ils ont avec eux M. Barthou, qui était
ministre des Travaux Publics dans le cabinet Glémenceau et
qui a contribué puissamment au rachat de réseau de l’Ouest,
une des causes les plus notoires du déficit du budget.
Les républicains nantis, radicaux, radicaux-socialistes et
leurs amis et alliés les socialistes, leurs chefs les plus notoi
res ne comptent plus leurs palinodies : le plus célèbre est
M. Caillaux, dont j'aurai l’occasion de faire connaître plus
particulièrement les variations quand je m’occuperai du
régime financier nouveau qu’il a la prétention d’imposer à la
France.
Il est rigoureusement certain que le parti gouvernemental
qui s’est constitué au Congrès de Pau, n’a pas de programme.
Il vit au jour le jour, et ses chefs changent d’opinion sur les
mêmes choses suivant les besoins du moment. Il n’est pas
besoin de démontrer ce qui est de notoriété publique ; tous
les articles du programme de Pau ont été successivement
reniés depuis l’avènement du ministère Doumergue-Gaillaux.
Je cite seulement deux exemples : à Pau, on a demandé
l’impôt sur le revenu avec déclaration contrôlée par le fisc ;
à Lyon, M. Malvy, assistant à un banquet offert par la Cham
bre de Commerce a répudié le principe de l’inquisition fis
cale ! — A Pau, on a réclamé l’abolition de la loi portant à
3 ans le service militaire — à maintes reprises, M. Doumergue et son ministre de la guerre, M. Noulens, ont déclaré
énergiquement qu’il faut maintenir cette loi et l’appliquer
sans réserves et sans arrière-pensées ! Le spectacle que donne
ce parti est si lamentable, qu’un de ses grands chefs, un de
ceux qui, dans la coulisse, ont le plus contribué à le pousser
— 24 -
au pouvoir, a été obligé de reconnaître publiquement ses
fautes. J’extrais quelques vérités, cruelles pour ses amis,
d’un discours qu’il a récemment prononcé à Valence.
« Si la démocratie, a-t-il déclaré, n’est pas le régime de la
» raison et du dévouement au bien général, elle devient la
» plus forte duperie et conduit nécessairement au Césarisme.
» La Cité républicaine sera la cité des consciences ou elle
» ne sera pas........
» Ayons le courage de le dire ! Les cadres n’ont pas tou» jours été à la hauteur de la tâche ; le parti radical compte
» les meilleurs soldats de la République. Mais ceux-ci n’ont
» pas toujours eu des chefs ; tandis que le gros de l’armée
» combattait uniquement pour la République, certains chefs
» combattaient surtout pour eux et entre eux ».
Ce que dit M. Mascuraud de certains grands chefs du Parti,
s’applique également aux petits chefs de clan, qui n’ont ja
mais cessé de s’occuper de tirer parti pour eux-mêmes de
leur action électorale. Les radicaux et les radicaux-socialis
tes n’ont jamais passé pour des gens désintéressés!
Un certain nombre de leurs anciens adhérents qui n’ont
pas confiance dans leur succès, viennent de constituer une
petite coterie qui n’est officiellement, ni avec DoumergueCaillaux, ni avec Briand-Barthou. Ils sonts prêts à aider les
vainqueurs, à partager les dépouilles des vaincus.
Je suis oiseau ; voyez mes ailes !
Je suis souris ; vivent les rats !
Inutile de dire que plusieurs de nos députés actuels de la
Dordogne sont les plus beaux ornements de ce groupe. Les
électeurs français qui aiment les situations nettes et les
hommes francs seront sévères pour ces gens qui aiment à
vivre dans l’équivoque.
Ces diverses coteries sont à la remorque du parti socia
liste. Celui-ci qui vit sur des formules creuses, mais qui est
conduit par des hommes énergiques au verbe puissant, est
le véritable soutien et l’entraîneur de tous ces gens qui n’ont
d’autre but que la satisfaction de leurs appétits.
Qu’est-ce donc que le socialisme, et que devrait-il être ?
D’après Littré, « le socialisme est un système qui, subor
donnant les réformes politiques, offre un plan de réformes
sociales ». On sait que depuis quelques années les concep
tions politiques et sociales sont tellement mêlées qu’on a le
— 25 —
droit de dire que la conquête du pouvoir politique passeavant les réformes sociales.
Larousse dit que c’est : « toute conception qui, en oppo» sition, avec la doctrine individualiste, voit dans la sociali» sation, immédiate ou progressive, volontaire ou forcée, la
» condition sine quâ non de tout progrès ».
La définition de Littré est plus philosophique et plus géné
rale : celle de Larousse a trait plus directement aux divers
systèmes qui, de nos jours, veulent, par des moyens plus
ou moins rapides, plus ou moins détournés, plus ou moins
brutaux, supprimer la propriété et l’initiative individuelles
pour les remplacer par la propriété commune et l’embriga
dement de l’individu. Waldeck-Rousseau, qui pourtant a
facilité l’accès au pouvoir des adeptes de ces doctrines en
aidant à la création du ministère Combes, a indiqué d’un
mot ce qu’il pensait de ce parti : « Le socialisme, a-t-il dit,
» marche par des chemins où soufflent la haine et la colère,
» vers la détresse et la servitude ».
En ce qui me concerne, le socialisme me paraît devoir
cire la recherche constante, avec des efforts coordonnés, de
l’amélioration de la condition de chaque individu et des rela
tions des individus entre eux dans la même agglomération
ou dans la même patrie.
Pour que le socialisme, comme je le comprends, puisse
vivre et amener l’augmentation du bien-être général et
l’apaisement des passions subversives, il faut que le mou
vement soit dirigé par des citoyens sages et pondérés et
qu’il pratique la politique de l’ordre dans la rue, dans
les institutions et dans les esprits. 11 faut qu’il ait le puissant
concours du suffrage universel qui donne le pouvoir à un
homme capable de comprendre le peuple ; il faut que cet
homme ait la confiance absolue de la nation qui lui aura con
fié le mandat d’étudier ses véritables aspirations, ses besoins
vitaux, et de la conduire dans la voie du progrès pacifique.
- 26 —
X
Il est évident que les hommes sans idées directrices, qui
poursuivent exclusivement la satisfaction de leurs appétits
et des appétits de leur clientèle se préoccupent fort peu de
leur premier devoir, la surveillance des dépenses publiques.
A ne considérer que le résultat de leur gestion financière
depuis 16 ans qu’ils sont les maîtres absolus, on se rend
compte du mal qu’ils ont fait.
Depuis 1874 jusqu’en 1898, d’après les tableaux dressés
en 1901, par notre ministre des finances actuel, M. Gaillaux,
le budget ordinaire et les budgets annexes, réunis, avaient
haussé en moyenne de 28.000.000 par année. Leur total
s’élevait en 1898 à 3 milliards 503 millions.
De 1898 à 1914, époque pendant laquelle les radicaux et
leurs alliés dans le Parlement, ont gouverné, n’ayant en lace
d’eux qu’une opposition impuissante, les dépenses des divers
budgets ont crû chaque année de 156 millions en moyenne.
Le total des différents budgets de dépenses de l’Etat
s’élève actuellement, sans qu’il soit possible d’alfirmer que
ce chiffre ne sera pas amplement dépassé, à 6 milliards
13 millions ! C’est un total absolument effarant, même
pour une nation en pleine prospérité et dont la population
augmente.
Or, chacun le sait, notre population est tout au plus sta
tionnaire, et l’industrie et le commerce français, tout en
traitant de nombreuses affaires, subissent une crise des plus
graves. Aussi la fortune publique est comme la population ;
il y a encore peu de temps les statistiques fournies chaque
année par l’administration de l’Enregistrement faisaient état
d’un total de successions toujours plus considérable : cette
progression est arrêtée et on constate même un léger fléchis
sement. Les valeurs de Bourse ont baissé, en 1913, dans des
proportions considérables. Dans Y Economiste Européen,
M. Edmond Théry estime que les valeurs traitées sur le
marché français ont fléchi de plus de 5 milliards. Dans ce
chiffre, la rente française compte à elle seule pour un mil
liard de francs. De tous les fonds d’Etat c’est elle qui a été
la plus atteinte, car elle abaissé du 17 janvier au 31 décem
bre 1913 de fr. 4.SI pour cent. Alors que, pour ies rentes
27 —
des nations Balkaniques les plus éprouvées par la guerre
récente, la perte a été beaucoup moins importante : le Turc
unifié n’a perdu que fr. 0.94 pour cent ; le Serbe fr. 1.59 et
le Bulgare fr. 2.55. C’est un record peu enviable pour le
Crédit français.
C’est à ce moment qu’on a été obligé de reconnaître le
désordre qui règne dans l’administration des finances, et de
demander le moyen de combler le déficit que le précédent
ministre des finances a chiffré à 796 millions, au minimum.
Pour combler cet énorme découvert qu’on traîne depuis
plusieurs exercices, M. Dumont a proposé d’emprunter
1.300 millions. Il a trouvé devant lui M. Caillaux, qui se
proclame infaillible en matière de finances, et qui a fait
échouer toutes les propositions du ministère Barthou. Le
ministère est tombé, et M. Caillaux a été appelé au pouvoir.
On attendait avec impatience ses propositions ; ses partisans
proclamaient qu’il allait faire disparaître le déficit et présen
ter un budget admirable et en équilibre. Quelles désillusions!
M. Caillaux a repris presque toutes les propositions de son
prédécesseur en les aggravant. C’est ainsi qu’au lieu d’un
emprunt de 1.300 millions, il en demande un de 1.900 mil
lions. Il veut, comme son prédécesseur, frapper ce qu'ils
appellent la richesse acquise par un impôt sur le capital,
auquel il veut ajouter un impôt complémentaire sur te re
venu. Enfin il propose de faire des économies qui consistent
à ne payer qu’en 1915, cinquante millions qui seront exigi
bles en 191'i. N’est-il pas profondément triste de voir un
ministre des finances se moquer ainsi de la France ! Les
membres de la Triple-Alliance doivent bien rire ! Ne parlons
donc plus de ces économies qui n’existent, que dans l'imagi
nation exubérante de notre ministre des finances et disons
quelques mots de ces deux grandes conceptions qu’on veut
faire réapparaître dans nos budgets.
Il ne faut pas se lasser de dire et de redire que l’impôt
personnel est une réminiscence des budgets de Louis XIV,
Louis XV et Louis XVI. Il a été un objet d’horreur pour les
contribuables qu’il a pressurés. Il n’a pas enrayé le déficit
et n’a pas empêché la détresse financière qui a été la cause
déterminante de la grande secousse de 1789. Partout et
toujours, sous tous les régimes qui ont sombré à la suite du
déficit, on a constaté que ce n’est pas l’argent qui a manqué
aux gouvernants, c’est la façon de l’employer. Partout et
toujours, ils n’ont pas su imposer les économies nécessaires
— 28 —
-et, pour complaire à leur clientèle, ils ont fait des dépenses
inutiles et improductives.
Je parle d'abord de l’impôt sur la richesse acquise ! A
entendre les gens au pouvoir, la richesse acquise ne paierait
actuellement aucun impôt et tout retomberait sur les pau
vres ! Cette affirmation est aussi stupéfiante que la façon de
faire des économies exposée plus haut et dont s’enorgueillit
M. Caillaux. Et les impôts directs, qu’en fait-on ? Ne paiet-on pas les quatre contributions, l’impôt de 4 °[0 sur les
valeurs mobilières et toutes les taxes assimilées ? Ne paiet-on pas 346 millions de droits de succession, 313 millions
pour mutations à titre onéreux (droits inconnus en Angle
terre et en Allemagne), 89 millions pour le timbre, etc.......
Soit au total, d’après le calcul de M. Touron, vice-président
du Sénat : 1 milliard 687 millions. Les impôts indirects sont
perçus en grande partie sur des objets de luxe, ou tout au
moins sur des objets inutiles, tels que le tabac, l’alcool, les
permis de chasse. Beaucoup d’autres objets frappés ne sont
pas de première nécessité, tels le café, le thé, etc. Sur tous
ces objets les personnes fortunées paient une proportion
d’impôts beaucoup plus forte que les ouvriers: ceux qui
fument des cigares exotiques achetés par la régie et reven
dus à des prix très élevés paient, de ce chef, une proportion
d’impôt plus élevée que ceux qui fument du scaferlati.
On propose de frapper la richesse acquise à partir de
10.000 francs de capital. Le ministre feint d’ignorer que ce
capital est presque toujours un instrument de travail, qu’il
est instable et variable suivant que les opérations auxquelles
se livre son détenteur, sont fructueuses ou malheureuses.
Frapper de nouveau par un impôt spécial cet instrument de
travail qui paie déjà à tant de titres, c’est rendre son emploi
encore plus difficile.
Une autre conception financière des radicaux et de leurs
amis les socialistes, c’est l’établissement d’un impôt sur le
revenu et d’un impôt complémentaire. Je considère et j’ai
la bonne fortune de pouvoir étayer mon opinion personnelle
sur l’avis d’hommes éminents et de spécialistes compé
tents, tels que MM. Jules Roche et Touron, que si cette
forme de l’impôt personnel, la plus abusive et la plus tyran
nique que puisse inventer un financier aux abois, pénétrait
dans notre législation financière, ce serait un des plus grands
•malheurs qui pourraient frapper notre chère France.
L’impôt sur le revenu ne peut pas être établi sans inqui-
_ 29 _
silion quelle que soit la formule adoptée pour son établisse
ment, qu’il soit établi directement par les agents du fisc,
qu’il soit perçu sur la déclaration contrôlée du contribuable,
ce ne peut être qu’un impôt inique et malfaisant. Il faut vrai
ment que les politiciens soient bien ignorants pour ne pas
connaître les tristesses que cet impôt a fait peser sur la
France pendant la période du Directoire. Rien n’est plus
intéressant et plus topique que d’étudier les répercussions
de cet impôt sur la situation politique à l’avènement du
Consulat de Bonaparte.
Quelque temps avant Brumaire, un pamphlet célèbre
disait que l’impôt progressif conduirait la France rue VideGousset.
J’extrais du bel ouvrage de Vandal, « L’avènement de
Bonaparte » quelques lignes qui éclaireront tous les gens de
bonne foi : « Les grosses fortunes avaient été terrorisées,
« exaspérées, plutôt que réellement écornées. Les vraies
« victimes furent les gens de moyenne et de petite aisance.
« Le poids delà taxe tomba lourdement sur eux, et de plus
« ils en subirent le contre-coup de façon cruelle....
« Toutes les villes qui avaient conservé un reste d’indus« trie, tous les centres de production parurent frappés de
« mort....
« Ainsi la loi dirigée contre une classe d’individus ne
« l’avait qu’imparfaitement atteinte ; elle frappait indirecte« ment tous les autres ».
Pour faire admettre plus facilement leurs théories malfai
santes, les prôneurs de cet impôt soutiennent qu’il est établi
en Angleterre et en Allemagne. Ainsi présenté, le fait est
inexact. Il existe bien des impôts sur les revenus, assortis
d’un impôt complémentaire, mais, ainsi que je l’ai déjà
indiqué, les impôts dans ces pays sont si différents de ceux qui
sont perçus en France, qu’il n’y a aucune assimilation possi
ble, et que cet impôt, difficilement supporté dans un pays,
pourtant aussi durement gouverné que l’Allemagne, serait
impossible chez nous. Les études sur ce sujet sont nom
breuses et documentées, mais nulle n’est plus concluante
que celle de M. Barthélemy, professeur à la Faculté de
droit de Paris, qui a été chargé récemment par la Société de
Législation comparée d’étudier « l’Einkommensteuer » alle
mand. Les conclusions de l’étude de Barthélemy, reproduites
par le journal Le Matin sont nettement défavorables.
Et puis, que tous ces réformateurs s’entendent ! Les uns,
— 30 —
comme M. Caillaux, ne veulent frapper, disent-ils, que les
grosses fortunes ! Les autres, comme la Commission des
Finances du Sénat, et son rapporteur M. Aimond, veulent
atteindre, au moins cinq millions de contribuables. D’autres,
enfin, comme la Commission de la Chambre des Députés,
veulent, pour le remplacement des impôts départementaux
et communaux, taxer même les ouvriers travaillant seuls
en chambre et les petits marchands des Quatre-Saisons !
Les théories fiscales de M. Caillaux, et le ministre des
Finances lui-même, ont été flétries au Sénat, avec une élo
quence vengeresse par l’éminent M. Ribot. « Quand vous
« affirmez, s’est-il écrié, que vous tirerez 400 millions de
« taxes frappant le capital, ou le capital et le revenu conju« gués, j’estime que, comme ministre des finances, vous
« vous engagez dans une voie impraticable, et que, comme
« homme politique, vous assumez la plus lourde des res« ponsabilités, en risquant de faire échouer des réformes
« nécessaires auxquelles nous voulons tous collaborer.
« Votre attitude est peut-être celle d’un chef de parti, elle
< n'est pas, à coup sur, celle d'un homme de gouvernement,
« celle surtout d’un homme qui a la charge des finances
« françaises.
» ........ Vous ne pouvez pas, au nom de vos théories et
«i du seul intérêt de votre parti, condamner ce pays à s’en« liser dans le déficit et dans la politique des expédients.
« Si vous croyez devoir agir autrement, vous prendrez vis-à« vis de la France une responsabilité que je ne veux pas
« partager avec vous ».
Non seulement cet impôt ne produira pas les sommes an
noncées par ses partisans, non seulement il est tyrannique
et tend à diviser la France en classes ennemies, mais encore
la Chambre des Députés l’a établi de telle façon que cer
taines catégories de citoyens, par exemple les fonctionnaires,
sont favorisées aux dépens des autres. Tout récemment, M.
Aimond, rapporteur de cette loi au Sénat, a établi que si on
adoptait le projet de la Chambre des Députés, pour un
revenu de 2.400 francs, le propriétaire de maison paierait
96 francs, le propriétaire rural 41 fr. 35, un retraité 34 fr.
50, un commerçant 18 fr. et le fonctionnaire rien du tout !
Il faudrait un gros volume pour exposer en détail la situa
tion financière actuelle de la France qui, au dire de tous les
gens compétents et de M. Caillaux lui-même, d’après le
grand discours qu’il a prononcé à Mamers, est très grave. Il
— 31 —
faudrait égalemeut des études aussi longues que documen
tées pour taire connaître les projets au moyen desquels nos
grands réformateurs s’apprêtent à bouleverser notre vieil et
excellent système d’impôts. Pour juger définitivement ces
théories malfaisantes, je vais me contenter de citer l’opinion
que M. Caillaux a soutenu pendant presque toute
sa vie publique, et qu’il n’a cessé de d’affirmer avec
force, depuis la profession de foi qu’il adressait en 1898 aux
électeurs de Mamers qu’il a toujours représentés à la Cham
bre des Députés, jusqu’à celle de 1906 : cette opinion, M.
Caillaux l’a résumée à la tribune de la Chambre des Députés
le 3 juillet 1901, alors qu’il était déjà ministre des finances :
« Messieurs, je me résume ; il n’y a pas un ministre des
« finances, à quelque côté de la Chambre qu’il appartienne,
« qui ne nous dirait ce que je répète en ce moment : vous
« n’avez pas le droit d’exposer le trésor public, pour l’année
« qui va venir, à de tels aléas, et je n’aurais, moi, ni le sen« timent de mes devoirs, ni le souci de ma responsabilité si
« je m'associais de près ou de loin à de telles imprudences. »
Quand on constate qu’au moment où ces paroles ont été
prononcées le budget fonctionnait normalement, on se de
mande avec effroi par suite de quelle aberration le même
homme qui trouvait imprudent, à cette époque, de modifier
notre système financier, propose de le bouleverser en pleine
crise, et sans qu’il soit possible de calculer les répercussions
que ces changements apporteront dans les recettes du
Trésor 1
Pour tout homme désintéressé la cause est entendue. Le
système nouveau qu’on voudrait introduire dans notre légis
lation fiscale est un trompe-l’œil pour abuser les électeurs,
en même temps qu’une œuvre haineuse créée par un chei
de parti pour atteindre ses ennemis, mais elle n’est pas
l’œuvre d’un gouvernement digne de ce nom.
Il semble que chaque période troublée de notre histoire
ramène les théories subversives, condamnées, après chaque
essai, même par les révolutionnaires les plus authentiques.
On ne peut nier le républicanisme et l’audace réformatrice
de Proudhon, et voici ce qu’il a écrit dans la « Confession
d’un Révolutionnaire ». Je reproduis cette page, qui a l’air
d’avoir été écrite pour juger les réformateurs de nos jours.
« Ah ! grands politiques ! Vous dites, ou vous laissez dire
« que l’Etat va s’emparer des chemins de fer, des canaux, de
« la batellerie, du roulage,des mines,des sels, qu’on n’établira
plus d’impôts que sur les riches, impôt somptuaire, impôt
progressif, impôt sur les domestiques, les chevaux, les
voitures et tous les objets de prix ; qu’on réduira, avec le
nombre des emplois, le chiffre des traitements, les rentes, la
propriété. Vous provoquez la dépréciation de toutes les
valeurs financières, industrielles, immobilières ; vous taris
sez la source de tous les revenus, vous glacez le sang dans
les veines au commerce, à l’industrie et puis vous conjurez
le numéraire de circuler ; vous suppliez les riches épouvan
tés de ne pas le retenir. Croyez-moi, citoyens, si c’est là
toute votre science, hâtez-vousde vous réconcilier avec les
Juifs ; renoncez à ces démonstrations de terrorisme qui font
courir les capitaux après la Révolution comme les chiens
après les sergents de ville. Rentrez dans ce statu-quo con
servateur au delà duquel vous n’apercevez rien, et dont vous
n’auriez dû sortir ; car dans la situation équivoque oùvous
êtes, vous ne pouvez vous défendre, de toucher à la pro
priété, et sivous portez la main sur la propriété, vous êtes
perdus. Vous avez déjà un pied dans la banqueroute....
Non, vous ne comprenez rien aux choses de la Révolution,
vousneconnaisseznisonprincipe,nisalogique, nisajustice ;
vous ne parlez pas sa langue. Ce que vous prenez pour la
voix du peuple n’est que le mugissement de la multitude,
ignorante comme vous des pensées du peuple. Refoulez ces
clameurs qui vousenvahissent. Respect aux personnes, tolé
rance pour les opinions ; mais dédain pour les sectes qui
rampent à vos pieds et qui ne vous conseillent qu’afm de
vous mieux compromettre. Les sectes sont les vipères ram
pantes de la Révolution ; le peuple n’est d’aucune secte.. »
— 33
XI
Tous les hommes politiques, à quelque parti qu’ils appav
tiennent, s’accordent à reconnaître qu’on doit apporter des
remèdes énergiques à la situation.
Cette tension des esprits et ce désir de changement n’ont
pas échappé à la perspicacité de M. Raymond Poincaré.
Dans un article publié le 27 mai 1910 par le journal Le
Temps et reproduit par M. Lachapelle dans la Revue Politi
que et Parlementaire, notre éminent Président de la Répu
blique écrivait : « On sent que, même appliquée dans toutes
« ses dispositions, la Constitution de 1875 a perdu les faveurs
« de M. Legret et qu’il la sacrifierait de bonne grâce. Je n’ai
« pas, quant à moi, beaucoup de goût pour l’aventure où nous
jetterait la réunion d’une Constituante, voire même simple« ment la convocation d'un Congrès. Mais je suis bien forcé
« de reconnaître que l’idée de M. Legret commence à hanter
« certains esprits, et que l’on peut s'attendre à voir nombre
« ue braves gens réclamer tôt ou tard une révision, si l’on ne
« fait pas aboutir rapidement unepro tonde réforme électo« raie. »
Ce que M. Raymond Poincaré indiquait comme devant se
produire dans l’avenir était déjà la préoccupation des temps
présents. M. Charles Benoist était depuis longtemps le pré
curseur des temps nouveaux et, suivi de disciples chaque
jour pins nombreux, il réclamait la représentation propor
tionnelle. Aux dernières élections législatives il avait déjà
convaincu la majorité des électeurs. A trois reprises diffé
rentes les élus ont confirmé la décision des collèges électo
raux. Le Sénat a refusé de s’incliner devant la volonté du
pays, et, n’osant pas demander la dissolution de la Chambre
des Députés, il s’est contenté de se venger en votant contre
les ministères proportionnalistes.
Le parti républicain a toujours le même système depuis
qu’il a fait son apparition en France en 1791. Il a la haine
des hommes supérieurs. Il épure peu à peu ses chefs et
confie la direction aux médiocres. C’est grâce à cette habi
tude invétérée qu’on trouve aujourd’hui dans l’opposition les
Ribot, les Méline, les Briand, les Barthou, etc... Ce sont
ces derniers qui mènent la bataille contre le ministère actuel.
— 34 -
G’est ainsi que M. Briand, à St-Etienne et au Hâvre, et
M. Barthou, à Bordeaux, se sont justement enorgueillisd’avoir contribué à faire voter la loi qui ramène à trois ans
la durée du service militaire. Les ministres actuels, sauf
M. Noulens, ministre de la guerre, qui a été, du reste, désa
voué par les organes officiels du parti, vivent dans l’équivo
que, et ne disent pas un mot pour empêcher leurs amis de
combattre cette loi nécessaire à la défense de la Patrie ; par
leur silence ambigu, ils espèrent triompher grâce au
concours de tous les antimilitaristes et de tous les anar
chistes. Ils n’ont pas le courage de dire : Voyez les Alle
mands qui viennent de porter leur armée de première ligne
à 920.000 hommes et qui,depuis vingt ans, dépensent chaque
année trois à quatre cents millions de plus que la France
pour leur budget militaire ! Voyez l’orgueil de ce peuple,
sa haine de tout ce qui est Français, son désir de
nous abattre définitivement. Lisez les déclarations pleines
d’un patriotisme intransigeant des chefs socialistes alle
mands, qu’on veut faussement faire passer pour des amis
de la paix. N’avez-vous pas appris les outrages que subissent
journellement les Alsaciens-Lorrains de la part des officiers
hobereaux prussiens ; ne vous a-t-on pas dit la terreur qui
pèse sur ces malheureuses populations conquises depuis
1871? Est-ce que votre liberté, votre tranquillité, votre
dignité, assurées par une bonne garde à la frontière ne
valent pas un sacrifice de la part de nos enfants !
Les réticences de nos gouvernants autorisent là-dessus
toutes les craintes. S’ils continuaient à jouer double jeu sur
une question aussi importante, il y aurait lieu de répéter,
après M. Barthou, que leur attitude serait criminelle.
Les discours de M. Barthou contiennentsurtout une défense
des actes commis pendant son ministère et un réquisitoire
aussi violent que justifié des déclarations de son successeur.
Ceux de M. Briand, consacrés également en partie à son
apologie personnelle, renouvellent par de nouvelles promes
ses le désir manifesté déjà à Périgueux, d’une manière écla
tante, d’apporter dans le gouvernement plus de justice, plus
de liberté et plus d’impartialité. Si elles étaient isolées, ces
déclarations seraient de tous points rassurantes. Mais il faut
tout lire. M. Briand, prend soin à plusieurs reprises de faire
remarquer que ce n’est pas sa faute si les membres de la
Droite ont approuvé son programme ; ce sont eux qui sont
venus à lui, et non pas lui qui est allé vers eux. Il s’excuse
— 35 —
si, parfois, ses bulletins de vote se sont rencontrés dans la
môme urne que ceux de ces collègues particulièrement
compromettants. Il veut gouverner seulement avec son parti,
et sans le concours de cette minorité, bonne seulement à
recevoir des coups! Et enfin, il s’écrie : « Arrière aux hom
mes de la Droite ! »
Tout cela est bien mesquin. MaisM. Briand est un homme
qui a surpris bien des fois par son évolution ; il est un de
ceux qui ont la souplesse d’esprit nécessaire pour s’accom
moder aux circonstances nouvelles et pour tirer la conclu
sion nécessaire des évènements qui se dérouleront devant
ses yeux.
— 36 —
XII
Mirabeau écrivait au mois de mai 1789 : « Il s’agit de
« savoir si la monarchie et le monarque survivront à la
« tempête qui se prépare, ou, si les fautes faites, et celles
« qu’on ne manquera pas de faire encore nous engloutiront
« tous.... » Eh bien, la situation aujourd’hui est aussi grave
pour la France qu’elle l’était au moment où Mirabeau écri
vait ces paroles. A l’intérieur, aussi bien qu’à l’extérieur, se
préparent de terribles orages, et notre personnel dirigeant
est aussi désemparé que pouvait l’être celui qui allait se
trouver aux prises avec les Etals Généraux.
Ceux qui prédisent l’avenir ne sont pas rares. Entre toutes
les solutions et tous les pronostics qu’on trouve un peu par
tout, je choisis, à cause de sa forme humoristique, la prédic
tion d’un notable député socialiste unifié, M. Roux-Costadau,
qui a écrit dans le journal Le Matin : « Oui, quand les roses
« de mai souriront , la dixième législature ne sera plus. Ayant
« promis beaucoup, elle n’a rien apporté : le front du pas« sant ne s’inclinera pas sur sa tombe.
« Son héritière, la onzième, promettra tout autant et ne
« tiendra pas davantage.
« Alors, J.e peuple irrité exigera que l’on bâillonne la
« douzième ; et il ordonnera que tout soit rénové dans
« l’énorme et vétuste machine : éducation, Parlement, gou« vernement, constitution.
« O ! démocratie, capricieuse et troublante, sphinx aux
« redoutables énigmes, puisque dans ton Histoire le Destin
« n’a rien construit d’immobile, dis-nous ton proche avenir?
« A qui donneras-tu ton baiser ?
« Au prince ? Hélas !
« A César ? Pas encore !
« Aux triumvirs ? Peut-être ! »
Je suis d’accord avec M. Roux-Costadau. Les temps sont
proches où il faudra apporter de profondes modifications à
la machine gouvernementale. La Constitution de 1875 est
— 37
une vieille dame qui a mal tourné et pour laquelle personne
ne professe plus le moindre respect ; elle est d’une fréquen
tation suspecte. Attendra-t-on, par peur, égoïsme ou paresse
d’esprit, que le Peuple se fâche et que,dans un sursaut d’in
dignation, il casse les meubles et les jette par les fenêtres.
Ne vaut-il pas mieux s’entendre avec lui et le consulter direc
tement ?
— 38 -
XIII
Le Plébiscite est à la base de toute démocratie régulière
ment organisée. Ce n’est pas une doctrine purement Napo
léonienne, c’est une doctrine démocratique.
Adoptée par les Conventionnels, elle a été consacrée pour
les républicains par la déclaration des hommes du Gouver
nement provisoire de 1848 et par l’adhésion formelle de
Gambetta dans la séance du Corps législatif du 4 avril 1870.
Voici un extrait textuel du compte-rendu officiel des débats
de cette assemblée qui le constate d’une façon formelle.
«■ M. le Garde des Sceaux : « N’est-ce pas le parti démo« cratique qui a introduit le premier en principe, qu’une
« Constitution, avant d’être mise en vigueur, devait avoir
« obtenu préalablement la ratification du peuple ? — Inter« ruptions à gauche. — Vous avez beau faire des mouve« ments de dédain, c’est une de vos théories confirmée par
« des pratiques que vous ne pourriez contester ! »
— M. Gambetta : « C’est le droit : nous ne
l'abandonnons pas ! »
En philosophie, Gambetta s’est toujours réclamé de la
doctrine Comtiste, et tout le monde se rappelle le discours
retentissant qu’il prononça à l’inauguration de la statue
d’Auguste Comte, sur la place de la Sorbonne, à Paris.
Cerles, Gambetta n’avait pas adopté toutes les théories
politiques de celui dont il s’honorait d’être le disciple, mais
il n’en est pas moins très intéressant de reproduire, résumée
par M. Victor Bérard, l’appréciation de l’illustre philosophe,
sur le régime parlementaire dans la République.
« Auguste Comte, écrit M. Bérard, pensait que la France
« du xix® siècle avait eu plus à souffrir des sophismes con« ventionnels que delà tyrannie impériale. Le contrôle par« lementaire lui semblait une forme de gouvernement
« spécifiquement anglaise, qui, transportée chez nous,
« corrompait les cœurs d’après des mœurs vénales ou anar« chiques et dégradait les caractères. Le coup d’Etat du
« 2 Décembre, disait Auguste Comte, n’était venu qu’à
« temps, pour faire passer irrévocablement la République
« française de la phase parlementaire qui ne pouvait con« venir qu'àune révolution négative, à la phase dictatoriale
— 39 -
« seule adaptée à la révolution positive ; la dictature de
« Napoléon III avait été : la terminaison graduelle de la ma« ladie occidentale d’après une conciliation décisive entre
« l’ordre et le progrès.
« ........ Ce qu’il faut, ajoutait-il, c’est que surgissent du
« sein du peuple des chefs vraiment investis de sa confiance
« politique et vers lesquels pourra se diriger l’attention de
« la dictature ».
On retrouvera tous ces principes plus développés dans le
< Système de Philosophie positiviste >.
Beaucoup de personnages, parmi ceux qui détiennent le
pouvoir et ceux qui composent la majorité gouvernementale,
se réclament des principes de Gambetta et d’Auguste Comte.
Cela, c’est pour mettre dans les discours et pour faire croire
qu’ils se conforment à la tradition républicaine. Mais, parmi
eux il en est bien peu qui aient lu les œuvres des maîtres, et
ceux qui les connaissent, trouvent ces théories gênantes :
ils aiment mieux pratiquer la politique arrondissementière
qui divise les meilleurs citoyens, et conduit la France à la
ruine et à l’anarchie, mais qui leur permet de continuer à
percevoir les bénéfices appréciables dûs à l’influence des
hautes positions.
Cette attitude est évidemment incohérente, mais tout le
monde se rappelle qu’elle n’est pas pour déplaire à M. Clé
menceau qui l’a constaté à la tribune alors qu’il était prési
dent du Conseil.
— 40
XIV
II résulte clairement de lout ce qui précède que le person
nel gouvernemental s’occupe exclusivement de ses intérêts
propres ou de ce qui peut satisfaire sa clientèle.
Il est arrivé à persuader une partie de la nation qu’il a
contribué au bonheur du peuple en votant les lois dites socia
les, si mal laites qu’elles sont pour partie inaplicables, et en
distribuant des secours parcimonieux aux malheureux qui
ont la chance de connaître un peisonnage influent. Mais cet
argent qu’on distribue au nom du Gouvernement par l’in
termédiaire des petits tyrans locaux, ce ne sont pas ces
derniers qui le fournissent : cet argent sort de la poche de
tous les contribuables indistinctement, et il en reste beau
coup en route avant d’arriver à ceux auquels il est destiné.
Ne faut-il pas payer la masse énorme des fonctionnaires
chargés, de le percevoir et de le répartir. Ne sait-on pas que
pour les retraites ouvrières, par exemple, il a fallu créer des
séries d’emplois au ministère du travail, dans les préfectures,
les sous-préfectures, les mairies importantes, et élever les
appointements des secrétaires des mairies des communes
rurales dont on augmentait le travail ! etc...
Il est urgent de mettre de l’ordre dans ce chaos. Il est
urgent que le Peuple choisisse un arbitre entre tous les
partis qui déchirent la France, un chef suprême qui tire de
son origine la volonté et l’autorité morale nécessaires pour
que tout le monde s’incline devant ses décisions. Le choix
de ce chef ne peut être fait utilement que par le Peuple
dans ses comices, et il ne peut dépendre des intrigues con
duites plus ou moins savamment dans les couloirs des Cham
bres par des politiciens influents.
Il faut que cette idée pénètre les masses, il faut que ce
principe soit accepté sans arrière-pensée par tous les élus
qui composeront la prochaine Chambre des Députés.
Le mal de notre époque, c’est que les honnêtes gens sem
blent avoir peur de dire tout haut leur pensée. On parle bas
comme dans la chambre d’un malade : aussi on n’est entendu
ni compris do ceux qu’il importe de convaincre. La crise est
grave : il faut que chacun ait le courage de crier ce qu’il
croit juste et bon.
Je crois que le Plébiscite est le Salut, et je le proclame.
9 février 1914.
Edouard DECOUX-LAGOUTTE.
