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Fait partie de A messieurs les électeurs du département de la Dordogne

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ou

Département de la Dordogne.

Quand la députation était le chemin des honneurs et
des places, je ne l’ai pas sollicitée; aujourd’hui que la gra­
vité des circonstances l’élève à la hauteur d’un devoir pour
quiconque se sent la force et la volonté de se dévouer ait
service de son pays, j’accepte avec empressement les suf­
frages qu’un grand nombre d’entre vous ont bien voulu
m’offrir.
Jamais, depuis 1789, la France ne s’est trouvée dans un
moment plus solennel : elle attend avec une inipaticnce cha­
que jour croissante l’établissement d’un gouvernement ré­
gulier, qui donne à l’avenir les garanties de liberté, d’ordre
et de sécurité, sans lesquelles il n’y a pas de société possi­
ble. L’Assemblée nationale nommée et voulue par tous, ap­
puyée sur la nation dont elle sera l’organe fidèle et complet,
va constituer la République sous la forme qu’elle jugera la
meilleure. A ce qu’elle statuera, mon adhésion, comme la
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vôtre, est acquise à l’avance ; mais à l’assemblée seule, le
pouvoir constituant; à elle seule le droit d’engager l’avenir.
La France, unanime dans sa volonté d’être libre, ne veut être
ni violentée, ni révolutionnée. Nous avons tous adhéré à la
dictature de l’ordre et de la paix ; en essayer une autre, c’est
méconnaître les sentiments d’union et de fraternité qui ani­
ment le pays. Plus de partis, plus de divisions. Une ère nou­
velle commence ; à nous, à nous tous, de la faire grande et
heureuse.
Arrière donc les agents électoraux chargés d’imposer des
candidats au nom du pouvoir; laissons faire le peuple, il
saura bien choisir les plus dignes; lui commander ses choix,
c’est lui faire injure, c’est faire injure à la République.
Mais qu’avant de descendre dans ses comices, le peuple
connaisse les hommes auxquels il donnera sa confiance ; c’est
pour lui un devoir en même temps qu’un droit. Il faut qu’il
puisse examiner leurs antécédents, discuter leurs principes,
s’assurer que leurs vœux sont les siens. Homme nouveau,
n’ayant jamais exercé aucune fonction publique, je dois à
tous ma profession de foi.
Jusqu’ici ma vie a été consacrée aux travaux littéraires et
à l’étude de l’histoire de notre pays. J’ai suivi de siècle en
siècle la marche continue de la France vers l’unité et les
idées démocratiques. L’histoire de la formation de la société
Française est celle des progrès du peuple; chaque révolution
lui a fait faire un pas. Au x.e siècle, le servage se substitue à
l’esclavage antique ; au xh.r et au xm.c, la révolution com­
munale et l’organisation des corps d’arts et métiers créent à
côté de la féodalité et du clergé une classe nouvelle, la bour­
geoisie. Ce n’était encore qu’un régime d’exemption et de
privilèges ; la masse du peuple, les serfs, les paysans étaient
laissés dans l’ombre. Peu à peu la royauté détruisit la féo­
dalité, la réduisant à n’être plus que le premier ordre de la
nation, et émancipa la bourgeoisie en l’appelant sous le nom
de tiers aux états généraux.

Du xIv.e siècle au xvIII.e, grâce à l’inlluencedu chris­
tianisme, le servage disparut, de la terre de France, les
classes inférieures s’élevèrent peu à peu, et en 1789 le troi­
sième ordre avait, de fait et depuis long-temps déjà, absorbé
les deux autres. Nos pères se levèrent alors, vous savez,
Citoyens, avec quel saint enthousiasme, pour proclamer et
faire passer de l’ordre des idées dans l’ordre des faits, celte
révolution qui date une ère nouvelle dans l’histoire du monde.
Malheureusement, la lutte que les privilégiés établirent
pour sauver un ordre de choses à jamais condamné par la
providence, la guerre étrangère, l’émigration , la guerre
civile, l'ignorance des masses et l’impiété fanatique d’une
minorité factieuse, amenèrent des excès et des crimes qui
arrêtèrent la révolution dans sa marche triomphamte. L’his­
toire les a flétris par le nom terrible qu’elle a donné à cette
époque. La terreur a reculé de cinquante années l’ère de la
République ; seule, elle a amené les réactions de l’empire et
des deux monarchies de 1814 et de 1830. Grâce au ciel, les
progrès accomplis depuis un demi-siècle, rendent à jamais
impossible le retour delà terreur ; il n’y a plus de privilégiés,
par conséquent plus de lutte à craindre.
Sortie du peuple, formée successivement de l’élite des
artisans et des laboureurs , la bourgeoisie avait eu le tort de
se constituer à part des classes ouvrières, avec lesquelles
elle avait conquis jadis les privilèges de commune et de
corporation, et le droit de siéger aux Etats-Généraux. Dans
les constitutions qui se sont succédées de 1800 à 1848, seule
(die avait obtenu une part du pouvoir politique; l’immense
majoritéde lanation avait été complèlementlaissée en dehors.
C’était fausser les principes de 89 ; le mouvement ascendant
de la France, interrompu par une halte de cinquante années,
vient d’être repris par la révolution du 24 février. Le pouvoir
social, fondé désormais sur l’appui et le concours de tous, va
être replacé sur ses véritables bases.
Dominée par le grand principe de la souveraineté du peu-

pic, inscrit dans la constitution cl non réalise dans les faits,
la royauté constitutionnelle était engagée dans une lutte où
elle devait nécessairement succomber tôt ou tard. En vain
celle de 181 4 revendiquait le droit des aïeux, le droit du sang
de Saint-Louis et de Henri IV ; en vain celle de 1830 cher­
chait à faire oublier son origine, à force d’habileté et de cor­
ruption, s’entourant de bastilles et de tout le prestige d’une
force matérielle immense, pour l'entretien de laquelle elle
épuisait la France ; à deux reprises, trois générations de rois,
balayées comme une feuille de chêne que le vent emporte,
ont prouvé le peu de racines d’une institution désormais en
désaccord avec les principes, avec les faits.
Nos pères aimaient la royauté comme un culte, j’ai pres­
que dit comme une idole ; le plus grand nombre parmi vous,
Citoyens, l’acceptait comme une garantie, commcune utilité;
l’expérience a prononcé. Une royauté qui abdique au mo­
ment où l’orage qu’elle a amassé de longue date éclate sur
nos têtes, n’est pour la société qu’un danger de plus. C’est
dans l’organisation du gouvernement de la démocratie qu’il
fautcliercher désormais les garanties de l’avenir. Ce sera l’œu­
vre de l’assemblée nationale. Indiquer comment elle l’accomplira, sous quelle forme elle constituera la République, nul
ne le peut, et, à vrai dire, je m’inquiète plus du fond des choses
que de la forme. Ce que je veux, ce que nous voulons tous :
C’est le respect delà famille et de la propriété, ces deux
pivots de l’ordre social sans lesquels il n’y a plus ni civilisa­
tion , ni progrès ;
C’est la liberté de la pensée, de la conscience et du culte;
La liberté de la presse, sauve-garde de toutes les autres ;
Lalibértédel’enseignement, droit sacré du pèrede famille;
La liberté et la vérité du suffrage universel, base et source
de tous les pouvoirs publics;
L’économie la plus sévère dans la gestion des finances de
l’état;
La suppression de tous les emplois inutiles, sinécures, cu­
muls, etc., la réduction des gros traitements.

La révision sévère de notre système administratif, dont ii
faut conserver la savante organisation, mais simplifier les
rouages compliqués;
L’incompatibilité absolue entre les fonctions de repré­
sentant du peuple et toute autre fonction publique ;
La destruction des abus de la centralisation; la vie et
l’action rendues aux administrations départementales et lo­
cales, qui, nommées par tous, reprendront désormais leur
dignité, leur force et leur place réelle dans notre hiérarchie
administrative.
Je dois encore vous dire ma pensée, Citoyens, sur une
question d’une gravité immense, qui préoccupe aujourd’hui
tous les esprits sérieux : celle de l'organisation du travail.
Sous le régime du privilège , l’industrie était organisée. En
détruisant les Maîtrises et les Jurandes, que nul, Dicumerci,
ne songe à rétablir aujourd’hui, Turgot et l’assemblée cons­
tituante curent le tort de croire que la liberté absolue suffi­
sait. Les classes ouvrières ont besoin d’association, d’organi­
sation ; l’admirable institution du compagnonage le prouve
assez. Il faut combler la lacune de notre législation à cet
égard; il laut se hâter de donner aux travailleurs toutes les
institutions protectrices, compatibles avec l’ordre et la li­
berté. Que le manque de travail et le chômage soient pré­
vus ; que des caisses de secours, pour les ouvriers de toutes
les professions, soient instituées sur une vaste échelle; que
la vieillesse du travailleur soit assurée contre la misère ; qu’il
y ait des invalides civils. Je souscris de cœur à tout ce que
l’assemblée nationale jugera utile de faire pour l’améliora­
tion du sort des ouvriers; et au premier rang je place les
agriculteurs, ceux qui nourrissent la France et constituent
la force et la gloire de ses armées. Que l’agriculture soit
protégée autrement qu’en théorie; qu’elle ait part aux ré­
compenses et aux encouragements, dans la proportion du
nombre de citoyens qui y consacrent leur vie. Que le ré­
gime hypothécaire soit amélioré ; que des caisses de crédit

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agricole, qui seront en même temps des caisses d'épargne
et de secours pour la population rurale, soient créées dans
chaque canton, etc., etc.
Mais que nos législateurs, en se dévouant à l’amélioration
du sort du peuple, ne le flattent point, ne le trompent point
avec de chimériques promesses; régler le prix du travail ou
le nombre d'heures de la journée, n'est pas du ressort de la
législation. Comme le blé, comme le vin, le travail est mar­
chandise; son prix dépend de la relation de l’offre à la de­
mande. I'ixej' un maximum ou un minimum, c’est tarir la
source du travail, c’est couper l’arbre au pied, sous pré­
texte de lui faire porter des fruits plus abondants. Grâce au
Ciel, il y a d’autres moyens d’améliorer le sort des travail­
leurs ! C’est dans la révision de notre système d’impôts, qu'il
faut, selon moi, chercher le remède le plus efficace. Le bud­
get est tout entier à remanier, l’assiette des impôts indirects
à refaire. Plus d'impôts sur le sel, cette denrée du pauvre ;
suppression des octrois des villes, cette entrave barbare à la
liberté du commerce intérieur ; la plus vaste cité de l’uni­
vers, celle où la police est le micu.x. faite, Londres, n’a pas
d’octroi. Réforme douanière calculée, de façon à arriver,
par l’abaissement progressif de nos tarifs, à la liberté du
commerce, c’est-à-dire à la vie à bon marché, au bienêtre de tous, par le bas prix des matières premières et de
tous les objets de consommation. C’est la masse du peuple
qui achète et consomme; plus de privilèges au détriment
des masses.
L’homme ne vit pas seulement de pain ; le pauvre, comme
le riche, a droit à la nourriture morale et intellectuelle. Que
l’instruction, à tous ses degrés, soit mise à la portée de
tous, c’est-à-dire gratuite pour tous les enfants du peuple;
que des inspecteurs choisissent chaque année, dans les éco­
les du premier degré, les enfants qui montrent d’heureuses
dispositions, pour les envoyer dans les fermes-modèles,
dans les écoles d'arts cl métiers, dans les lycées de la Ré-

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publique. L’égalilé, c’est la possibilité pour chacun d’ac­
quérir l’instruction dont il est capable; car Dieu a fait l'i­
négalité des intelligences comme il a fait celle des forces
physiques. —Enfin, que la religion soit honorée et respec­
tée dans son culte ; que partout le prêtre contribue à donner
l’éducation morale, complément indispensable de l’éduca­
tion scientifique.
Je m’arrête, Citoyens; je vous en ai dit assez pour vous
faire connaître les sentiments qui m’animent. Derrière la
parole, vous exigerez une âme; derrière les promesses, une
conscience; derrière le culte de la chose publique, une foi.
Examinez ma vie, discutez les titres que je puis avoir à vo­
tre confiance; je m’estimerai heureux de la mériter.
Si vous croyez que je puisse défendre avec honneur et
succès les principes que je vous ai soumis, j’irai avec joie
consacrer tout ce que j’ai de force, de courage et d’intelli­
gence, à la tâche que vous m’aurez confiée; j’irai travailler
avec bonheur à faire que cette devise, sortie des entrailles
du christianisme, liberté, égalité, fraternité, soit désormais
celle de tous les Français ; j’irai avec fierté m’asseoir au
nombre de vos représentants, résolu à me dévouer, comme
le fait notre grand Lamartine, tête, cœur et poitrine, à
l’accomplissement du mandat que j’aurai reçu de vous.

Martial DELPIT,
ancien élève de l’école des chartes.

Caslangt, arrond.1 de Bergerac, 16 mars 1848.

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Bergerac, lmp. de Faisandier.