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Fait partie de Lettre adressée à Monsieur de Saint-Angel [...] par Monsieur Desgravier [...]
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Quand l’absurde est outré , Von lui fait trop d’honneur
De vouloir , par raison f comhattrp son erreur.
EA FONTAINE.
M
onsieur
le
Chevalier
Quoiqu’il m?en coûte beaucoup de vous entretenir d’un évé■nement qui afflige profondément le public et qui plonge dans
le plus affreux désespoir une famille aussi honnête que distin
guée , je crois devoir, à raison du rôle important que vous
avez joué dans .cette malheureuse circonstance, vous soumettre
quelques .réflexions sur ce triste sujet. La société quinte confie,
tous les jours , ses intérêts les plus chers , m’en impose le de
voir ; heureux , si je puis la prémunir contre les prestiges de
cette imagination délirante et de ce fanatisme aveugle qui vous
portent à conseiller à tous les malades, indistinctement, l’usage
d’un remède qui a été repoussé comme dangereux par les plus
grands maîtres de l’art et dont la distribution a été sévèrement
prohibée par un arrêt du gouvernement que vous devriez res
pecter et dont vous vous faites un jeu aussi scandaleux que
coupable.
La conduite que vous avez tenue auprès de M. Delafaye et
envers les médecins qui étaient chargés de lui donner des soins,
est si étrange, que je m’abstiendrai, par respect, delà qualifier,
r KlBLIâTH FOU
Z
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!
je me bornerai , seulement, à dire qu’il est impossible de la
concilier avec les sentimens d’honneur , de délicatesse et de
probité qui distinguent un chevalier français. Quoi ! Toutes
les parties de l’art de guérir vous sont étrangères , vous n’avez
pas la moindre notion des organes qui entrent dans la compo
sition de notre être, vous méconnaissez leur forme, leur posi
tion , leur contexture et les fonctions qu’ils sont destinés à rem
plir, vous ignorez la cause, la nature et le siège des maladies diver
ses qui alligent l’humanité, et malgré cette ignorance complette
et absolue (*), vous osez, sanstrembler et sans craindre le re
proche des hommes et de votre concience, intervertir, par vos
conseils, l’ordre d’un traitement méthodique pour lui substituer
l’usage d’un remède incendiaire; quoi ! Des médecins qui, par
leur prudence et leur longue expérience , offrent quelques ga
ranties à la confiance publique, déclarent qu’il est possible de
prolonger, de quelques années, l’existence du malade , com
me on en a vu des exemples ; ils prédisent en même tems, que
s’il prend le remède de LeRoi sa mort sera aussi prompte que
certaine; et malgré ce pronostic terrible, vous commencez, dès
le lendemain, l’exécution de votre téméraire entreprise ; vous
empruntez à l’empirisme tout cequ’il a de plus hideux et le ma
lade reçoit, de votre propre main , la coupe empoisonnée qui
doit bientôt le ravir à la société et à sa famille désolée : ah !
AI. le Chevalier, vous qui êtes souvent appelé à juger les hom
mes , à un tribunal que vous illustrez par autant de talent que
de dignité, je vous laisse le soin de vous juger vous même et
de décider si le médicastre le plus vil et le charlatan le plus déhonte' auraient osé imiter votre conduite et se charger d’une res
ponsabilité aussi terrible ; non , sans doute , on voit encore
quelques traces , quelques vestiges de sentiment dans les per
sonnes qui exercent les professions les plus viles et les plus mé
prisables , car si un empirique, quelque ffronté qu’il fut, voyait
son épouse, son parent, son ami , livrés aux chances incertai
nes d’une maladie dangereuse et ménaçante , il oublirait bien
tôt son prétendu spécifique pour invoquer les secours d’un art
bienfaisant et consolateur.
(■Q
On
pourrait encore faire ici l’application de ces deux vers du bon LA FOIN TAINE.
Hicn n’est plus dangereux qu’un ignorant ami , Mieux vaudrait un sage ennemi
(3
)
Pour justifier votre conduite, M. le Chevalier , vous ne di
rez pas , j’espère , comme quelques personnes l’ont avance ,
que vous n’avez administre votre médicament que parccque les
médecins avaient abandonne le malade. Il est de notoriété pu
blique que feu M. votre beau-frère , cédant aux sollicitations
pressantes dont vous ne cessiez de le tourmenter , se décida à
nous ajourner (telles furent ses expressions). Mon collègue, M.
Labonne et moi lui fîmes quelques observations qui n’ébranlè
rent pas sa résolution , il nous dit qu’il avait été séduit par les
exemples que vous lui aviez cités, exemples qui prouvaient
l’eflicacité du remède dont vous deviez lui faire faire usage in
cessamment, et que s’il n’en retirait pas tout le fruit qu’il en at
tendait, il nous ferait rappeler aussi-tôt. S’écoutant alors, que
la voix de mon devoir , j’eus le courage de lui citer des exem
ples peu encourageans , qui intéressaient des personnes qu’il
connaissait et qui, àsoninsçu, avaient été récemment enlevées
par l’usage d’un remède qui lui réservait le même sort. L’his
toire exacte de ces événemens attristans l’effraya , il me sut
mauvais gré d’une franchise dont je ne me repentirai jamais parcequ’elle était dictée par les devoirs de ma profession, mais le
mal était fait, il ne voulait pas être éclairé et il repoussait tout
ce qui pouvait détruire le charme des dangereuses illusions que
vous aviez fait naître dans son âme et dont vous saviez soutenir
l’empire par la force de vos raisonnemens ; alors, après nous être
franchement expliqués avec sa famille , nous nous séparâmes et
nous ne vîmes plus en lui qu’une illustre victime que vous alliez
bientôt sacrifier à la fureur de vos aveugles et fausses préventions.
Vous ne manquerez pas de dire, M. le Chevalier, que vous
avez administré le remède trop tard et que si vous aviez pu
exercer plutôt votre dangereux empirisme , vous auriez infail
liblement sauvé le malade, je ne m’appesantirai pas beaucoup
sur la frivolité de cette excuse , elle peut être fondée quelque
fois , comme aussi, elle sert le plus souvent de voile pour ca
cher la honte et le ridicule dont on se couvre lorsqu’après avoir
bercé le malade des plus flatteuses espérances , l’événement
vient vous prouver que ces brillantes promesses n’étaient que de
vaines et noires impostures ; mais je répondrai à ce refuge si
. .
( 4 )
Commun par des faits et des événethens recens qui se sont pas
ses près de vous et je vous'demanderai, s’il était trop tard, lors
qu’on a administré le remède de M. LeRoi à un nommé Ba lan
ger de lionnes , atteint d’hÿdropisie et qui n’a cessé de prendre
ce médicament depuis le commencement de sa maladie jusqu'à
son dernier soupir ; était-il trop tard aussi , lorsqu’on l’a don
né à Madame veuve Lemeri, du inêtue bourg, femme très ro
buste et qui a expiré dans l’action du remède; était-il trop tardt'hcore, lorsqu’on fa fait prendre à M. Bernier, tl'e Chalais > péu
d’heures après l’invasion de sa rtialà'die et qui périt le même
jour au milieu des tourmens les plus horribles ; ctait-il tto'p
tard enfin, lorsque-, malgré lés sages conseils dé M. le Cheva
lier Üecazes, M. Poisson, de là l’osVe, le prit pour éombatt/c
un léger dérangement qui l’enleva trois jouf-à après l’üsàge dé cé
médicament, de pourrais multiplier à l'infini ces faits ét cèséxéïtOpies malheureux , mais commé ils se sont passés loin de 'VOUS
et que vous pourriez m’a ccuser de montrer un péu de passion da iiS
ces nombreuses citations, je les passerai volontiers sous silence.
Vous savéz cependant, M., que je vous ai fait à cet égard, ma
profession de foi avec autant de franchisé que de loyauté. Loin
d’être prévenu contre un remède , je suis disposé à accueillir
tous ceux dont l’efficacité est sanctionnée par des observations
judicieuses et constatée par des expériences éclairées ; j’ai ernployé , dans ma pratique , le remède de LeRoi, j’en ai fait l’es
sai sous des yeux aussi clair-voyans que surveillans , dans plu
sieurs maladies chroniques où il parait plus particulièrement con
venir, et mon attente a été constamment trompée , à peine ai-je
pu obtenir le plus léger amendement dans les hydropisies sé
reuses , par exemple , où on le dit héroïque ; je l’ai employé
avec une constance à toute épreuve et en suivant l’ordre le plus
rigoureux , et je n’ai eu la satisfaction de les guérir qu’en aban
donnant 1 usage de ce prétendu spécifique et en suivant la mar
che d’un traitement plus méthodique et plus rationnel. Ces ex
périences, M., sont concluantes^ elles sont empreintes du cachet
de la vérité, et si les préventions qui vous aveuglent vous permetaient d’admettre quelques témoignages, je vous en offrirais
d irrécusables dans les habitans de nos contrées et particulière-
( 5 )
nient dans la personne de M. le curé Duplessis, de St.-Aigulin,
qui a bien voulu surveiller ce genre de traitement , dans celle
de M. Guillou , maire de la même commune etc. etc.
Vous chérissez trop Ce médicament, M., pour que je le ré
prouvé entièrement, ce remède n’est pas sans vertus et sans
propriétés, il est connu, depuis îongtems, de tous les médecins
sous le nom d’eau-de-vie Allemande, comme M. LeRoi en con
vient lui même, et dont, vous pouvez voir la composition dans
l’ancienne pharmacopée de Baume ; c’est un purgatif drastique
fort énergique qui aurait occupé une place honorable dans nos
pharmacies si on -l’eût employé avec méthode , avec discerne
ment et exclusivement dans le petit nombre de cas où il con
vient; mais rigUoraliCC en sen emparant a préparé sa ruine par
i abus qu’elle efta fait, et a fini par le perdre et le confondre aVCC les poudres d’Ailhaud-, les poudres d'li>é-, le baume de vie
de Lelièvre et autres spécifiques qui aujourd’hui sont ensevelis
dans Un oubli profond <5t éternel.
Le procès du remède de LeRoi estdonc irrévocablement jugé ;
l'enthousiasme qu’il a excité s’est évanoui comme unsonge trom
peur et il éprouve, en ce moment, le sort qui est réservéà toutes les
productions du charlatanisme ; ce sort, quelque triste qu’il soit,
est juste, M. ; avez-vous pu croire, un seul instant, avec LeRoi,
qu’il pouvait exister un médicament dont les propriétés seraient
assez variées et assez puissantes, pour combattre toutes les ma
ladies indistinctement ? dans ce cas , votre foi est plus vive et
plus ardente que la sienne , il ne croit ni ne peut croire à l’ab
surdité d’une théorie qui ne méritera jamais l’honneur d’une
censure , il n’a eu qu’un seul but, celui de faire fortune , il y
est parvenu et il rit aujourd’hui et se moque en secret de ses
aveugles et bénévoles partisans. Les maladies ne se composant
pas des mêmes élémens , on ne peut pas croire , sans ridicule
qu’un remède identique soit propre à les combattre toutes avec
le même succès. Pour sentir cette vérité, il suffit d’être en état
d’associer plusieurs idées, de les comparer entr’elles et d’en dé
duire une conséquence ; si après ce petit travail mental qui
n’exige pas un grand effort de l’esprit, je ne puis pas persuader
>1 un homme qu’une maladie nerveuse, une maladie iuflainma™.
(6 )
loire, une maladie humorale etc. doivent être combattues par
des moyens différens parccque leurs causes et leurs principes
différent essentiellement entr’eux ; alors, je le plaindrai, je dé
plorerai son aveuglement et je cesserai de raisonner avec lui.
il est des hommes prévenus qui craignent d’étre éclairés, la vé
rité est pour eux une lumière qui les blesse, et en cela , ils res
semblent à ces oiseaux nocturnes qui redoutent et fuient la lu
mière du jour pour vivre et languir dans lesplus épaisses te'nébres.
On dit tous les jours , M. le Chevalier, et on répété avec
raison qu’il n’y a rien de nouveau sous le Soleil, lesévénemens,
en effet, quelqu’e'tranges qu’ils soient ne font que se répéter et
se renouveler ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux a été
remarqué par nos ayeux et les mômes phénomènes en se déve
loppant de nouveau , viendront frapper un jour les regards étonnés de nos arrières neveux. L’art de guérir a eu, dans tous
les tems , à gémir de l’audace des charlatans qui sont venus
souiller le sanctuaire de la médecine; l’histoire médicinale des
Egyptiens et des Hébreux nous parle des jongleries des imposteurs
de ces tems reculés et qui comme ceux d’aujourd’hui, promet-
nes , des chai mes , des baumes et des spécifiques ; elle a con
servé le nom de plusieurs d’entr’eux et qu’Aristophane à joue'
très amèrement dans une de ses comédies; ces dangereux intrus
se sont multipliés à mesure qùe la médecine a étend nies bornes
de son domaine , aussi l’Europe en a-t-elle été inondée dans
ces derniers siècles ; les Bletou , les Mesmer, les Cagliostro,
lesCaretto, lesRousseau, lesSt-Germain, les Lelièvre, les Aiihaud
les Perkinetc. etc. se sont disputé tour-à-tour le sceptre de la mé
decine en jouant un rôde plus ou moins important sur ce vaste
théâtre , mais comme le règne de l’erreur ne peut se soutenir
longtems, leur turpitude à été bientôtdévoilée, tous ont dispa
ru , et en entraînant dans la tombe où ils reposent, leurs bau
mes, leurs poudres, leurs élixirs et leurs spécifiques , ils ont
couvert de honte et de confusion tous leurs esclaves prosélytes;
la médecine d’observations , la seule avouée par la nature et
professée par les médecins dignes de ce nom, s’est toujours sou
tenue au milie.u de ces désordres scandaleux, les innovations
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des systématiques , les déclamations des' charlatans n’altére
ront jamais la pureté de sa doctrine parcequ’eîle repose sur
une base inébranlable contre laquelle la puissance de l’impos
ture viendra toujours se briser.
Vous voyez, M. le Chevalier, que la science médicale res
semble à toutes les autre sciences et quelle a , comme ces der
nières, ses principes invariables ; les arts qui honorept le monde
policé ont aussi leurs règles fixes sans la connaissance desquel
les on languit dans les ténèbres d’une ignorance crasse ou dans
l’obscurité d’une triste médiocrité ; il en est un M. , que vous
aVez honoré d’une manière toute particulière , je veux parler
de celui de la guerre. Hé bien ! je vous le demande, où en se
riez-vous si vous aviez méconnu les régies et les principes selon
lesquels on exerce cet art meurtrier? auriez-vous soutenu avec
autant d’éclat l’illustration de votre famille ? votre nom se seraitil couvert de gloire ? la victoire aurait-elle , de ses propre mains,
orné votre front des brillans lauriers que vous nous montrez
tous les jours? non, et je dirai plus, je crois que si vous aviez été
étranger à ces savantes manœuvres , à cette tactique fine et har
die qui distinguent les grands capitaines , votre valeur aurait
succombé au sein des combats où vous avez glorieusement fi
guré et que nous serions privés aujourd’hui du bonheur de
vous posséder parmi nous.
Telles sont, M. , les idées que les savans et les philosophes
se font des sciences et des arts , si vous ne croyez pas que les
connaissances que comporte l’art de la guerre dont je vous par
lais , toute à l’heure, soient toutes renfermées dans le fourreau
de votre épée ; permettez aux médecins de croire, à leur tour,
que la science de la médecine qui embrasse tous les objets qui
existent dans la nature, n’est pas toute entière renfermée dans la
bouteille que vous tenez de M. LeRoi et dont vous êtes l’apô
tre trop zélé.
Je terminerai là, M. le Chevalier, des réflexions auxquelles
j’ai donné peut-être trop d’extension , je vous les ai soumises
avec toute la réserve et toute la déférence que je devais à vo
tre âge , à votre rang et à votre mérite , et si contre mon inten
tion il m’était échappé quelques expressions peu conformes aux
convenances, veuillez croire quelles ne tiennent qu'à des de
fauts d’usage et me les pardonner en faveur du motif qui a
dirige' ma plume ; du reste , vous n’auriez jamais à en souffrir,
la gloire de votre nom et l’obscurité' du mien vous en sont les
plus surs garaus.
Veuillez agréer la considération très distinguée avec
laquelle fai l’honneur d’être j
M. le Chevalier ,
Caroche-Chalais , le 8 mars 1820.
