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Fait partie de Discours prononcé à l'ouverture des cours du pensionnat central de Périgueux
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PRONONCÉ
A L’OUVERTURE DES COURS
DU
PENSIONNAT CENTRAL DE PÉRIGUEUX,
*
Par M. DELBARE, Professeur de Belles-Lettres ,
Le 7 Novembre t8o5.
A rEKlGUEUX, chez L. Canler, imprimeur.
DISCOURS
PRONONCÉ
A L’OUVERTURE DES
COURS
DU
PENSIONNAT CENTRAL DE PÉRIGUEUX.
U»E n’est point, sans doute , une vaine cérémonie qui nous rassemble ici;
ce n’est pas , sans un but d’utilité réelle, que ces (i) Magistrats viennent
honorer, de leur présence, le commencement des travaux d’une nouvelle
année cia ssique. Nous avons vu, naguères, leur empressement à récompenser
ceux de l’année dernière. Nous avons été touchés des preuves de zèle
et d’intérêt qu’ils ont données , pour les^progrès de l’instruction ; et notre
reconnaissance augmente, encore, en ce moment, où ils nous montrenttoute
(i) Étaient présens M. le Secrétaire-Général de préfecture, représentant M. le
Préfet, et MM. les Maire, Adjoints et Commissaire de police.
( 4 )
l’étendue de leur sollicitude paternelle et de l’esprit public qui les anime.
J’aurai, je pense, payé ma part du tribut d’hommages qui leur est dû;
j’aurai secondé les intentions bienfaisantes des citoyens généreux et
éclairés qui ont fondé cet établissement, si je parviens à allumer, dans
les cœurs de ces jeunes élèves , quelques étincelles de ce feu sacré
que tous les bons esprits s'efforcent , depuis plusieurs années, défaire
renaître. Je veux parler de l’amour des lettres. Je fixerai plus particu
lièrement votre attention sur la situation de l’éloquence publique à
différentes époques, sur le dépérissement où elle se trouve maintenant,
parmi nous, et sur les moyens qui peuvent contribuer à la faire
revivre.
Serait-il donc vrai, Messieurs, qu’il est-, pour les lettres et l’éloquence^
comme pour les empires, un degré de perfection et d’éclat, au-delà
duquel il n’y a plus que décadence et extinction ? Si nous consultons
l’histoire, nous trouverons cette vérité malheureusement confirmée par
les faits. Nous verrons, d’abord, Démosthènes, le plus éloquent des grecs
et le dernier des grands hommes du siècle brillant de Périclès , ne laisser,
en mourant, que des rhéteurs et des sophistes qui corrompirent le bon
goût et dégradèrent l’éloquence. Il est Vrai, Messieurs, que la Grèce
avait cessé d’être libre ; et la liberté , comme vous le savez, est un
des plus grands ressorts de l’éloquence. Les orateurs de la Grèce, qui
s’étaient vendus à Philippe , n’en méritaient plus le nom ; car l’homme
qui se laisse acheter ne peut pas être vraiment éloquent. Le despotisme
des rois de Macedoine n’eut pas de peine à détruire le peu de talens
oratoires qui restaient; les grecs que l’or avait, d’abord, corrompus
et que le fer avait, ensuite, asservis, ne pouvaient plus prétendre à
rien de grand. La Grèce vit donc s’éteindre, à la fois , et sa gloire
politique, et sa gloire littéraire. Elle succomba, tout-à-fait; elle ne s’est
pas relevée depuis.
Si, de cet état éclipsé, nous portons nos regards sur la ville de
Rome ; si nous examinons la situation des lettres, dans cette superbe
( 5 )
capitale du monde ancien, nous verrons deux époques brillantes; l’une,'
pour l’éloquence ; l’autre , pour les autres parties de la littérature : et
toutes deux si voisines, qu’elles semblent se confondre et n’en faire qu’une
seule. Le siècle où vécurent Crassus , Antoine, Hortensius et Cicéron forme
la première partie de cette grande et glorieuse époque. Jamais circons
tances ne furent , peut-être, si favorables au développement des plus
grands talens oratoires que celles, où ces personnages illustres répandirent
un si vif éclat. La république romaine, chancelant déjà, sous le poids
énorme de sa grandeur colossale, luttait, avec de pénibles et douloureux
efforts, tantôt contre l’anarchie qui menaçait de la dévorer, tantôt
contre l’autorité insuffisante des fiers patriciens; et cherchait à rasseoir
les bases de sa vaste domination sur la concentration et l’unité du
pouvoir. Cicéron , un des plus vertueux des romains, opposant, quelquefois
avec succès, et toujours avec gloire, la force de son éloquence, au
monstre de l’anarchie, sauva, plus d’une fois, la république ; et, lorsque
la république ne fut plus qu’un vain nom, il employa ses grands talens
à sauver ceux qui l’avaient soutenue et défendue. Ses immortels discours
nous présentent, par-tout, un homme supérieur, dans tous les genres
d’éloquence, et le modèle le plus parfait, le plus accompli, le plus
digne d’une profonde admiration.
Remarquez, je vous prie, Messieurs, la-destinée semblable des deux
plus grands orateurs de l’antiquité. Demosthènes meurt, et l’éloquence
meurt, en Grèce, avec lui. Cicéron , proscrit par les triumvirs, périt avec
la république; et l’éloquence périt, à Rome, avec lui. Il est vrai que
le règne pacifique d’Auguste nous dédommage aussitôt de la perte des
orateurs publics de Rome, par les deux plus grands poètes et par un
des premiers historiens latins. Virgile, Horace et Tite-Live sont les trois
astres lumineux qui jettent une clarté si brillante, sur la z.e partie de
l’époque que nous parcourons. On retrouve, en eux, ces traits sublimes
d’éloquence auxquels Cicéron nous a tant accoutumés. Tite-Live, dans
son admirable histoire , nous en offre, plus souvent que les deux autres,
de superbes modèles. Mais si ces chefs-d’œuvres diminuent nos regrets-,
sur la perte des orateurs publics, ils ne nous en consolent pas entière
ment, On cherche envain , dans toute la suite de l’empire, romain, un
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l’étendue de leur sollicitude paternelle et de l’esprit public qui les anime.
J’aurai, je pense, payé ma part du tribut d’hommages qui leur est dû;
j’aurai secondé les intentions bienfaisantes des citoyens généreux et
éclairés qui ont fondé cet établissement, si je parviens à allumer, dans
les cœurs de ces jeunes élèves , quelques étincelles de ce feu sacre
que tous les bons esprits s’efforcent , depuis plusieurs années, de faire
renaître. Je veux parler de l’amour des lettres. Je fixerai plus particu
lièrement votre attention sur la situation de l’éloquence publique à
différentes époques, sur le dépérissement où elle se trouve maintenant,
parmi nous, et sur les moyens qui peuvent contribuer à la faire
revivre.
Serait-il donc vrai, Messieurs, qu’il est-, pour les lettres et l’éloquence^
comme pour les empires, un degré de perfection et d’éclat, au-delà
duquel il n’y a plus que décadence et extinction ? Si nous consultons
l’histoire, nous trouverons cette vérité malheureusement confirmée par
les faits. Nous verrons, d’abord, Démosthènes, le plus éloquent des grecs
et le dernier des grands hommes du siècle brillant de Périclès , ne laisser,
en mourant, que des rhéteurs et des sophistes qui corrompirent le bon
goût et dégradèrent l’éloquence. Il est Vrai, Messieurs, que la Grèce
avait cessé d’être libre ; et la liberté , comme vous le savez, est un
des plus grands ressorts de l’éloquence. Les orateurs de la Grèce, qui
s’étaient vendus à Philippe, n’en méritaient plus le nom; car l’homme
qui se laisse acheter ne peut pas être vraiment éloquent. Le despotisme
des rois de Macedoine n’eut pas de peine à détruire le peu de talens
oratoires qui restaient; les grecs que l’or avait, d’abord, corrompus
et que le fer avait, ensuite, asservis, ne pouvaient plus prétendre à
rien de grand. La Grèce vit donc s’éteindre , à la fois , et sa gloire
politique, et sa gloire littéraire. Elle succomba, tout-à-fait; elle ne s’est
pas relevée depuis.
Si, de cet état éclipsé, nous portons nos regards sur la ville de
Rome ; si nous examinons la situation des lettres, dans cette superbe
( 5 )
capitale du monde ancien, nous verrons deux époques brillantes; l’une,
pour l’éloquence ; l’autre , pour les autres parties de la littérature : et
toutes deux si voisines, qu’elles semblent se confondre et n’en faire qu’une
seule. Le siècle où vécurent Crassus , Antoine, Hortensius et Cicéron forme
la première partie de cette grande et glorieuse époque. Jamais circons
tances ne furent, peut-être, si favorables au développement des plus
grands talens oratoires que celles, où ces personnages illustres répandirent
un si vif éclat. La république romaine, chancelant déjà, sous le poids
énorme de sa grandeur colossale, luttait, avec de pénibles et douloureux
efforts, tantôt contre l’anarchie qui menaçait de la dévorer, tantôt
contre l’autorité insuffisante des fiers patriciens; et cherchait à rasseoir
les bases de sa vaste domination sur la concentration et l’iinité du
pouvoir. Cicéron , un des plus vertueux des romains, opposant, quelquefois
avec succès, et toujours avec gloire, la force de son éloquence, au
monstre de l’anarchie, sauva, plus d’une fois, la république ; et, lorsque
la république ne fut plus qu’un vain nom, il employa ses grands talens
à sauver ceux qui l’avaient soutenue et défendue. Ses immortels discours
nous présentent, par-tout, un homme supérieur, dans tous les genres
d’éloquence, et le modèle le plus parfait, le plus accompli, le plus
digne d’une profonde admiration.
_ .
Remarquez, je vous prie, Messieurs, la-destinée semblable des deux
plus grands orateurs de l’antiquité. Demosthènes meurt, et l’éloquence
meurt, en Grèce, avec lui. Cicéron , proscrit par les triumvirs, périt avec
la république; et l’éloquence périt, à Rome, avec lui. Il est vrai que
le règne pacifique d’Auguste nous dédommage aussitôt de la perte des
orateurs publics de Rome, par les deux plus grands poètes et par un
des premiers historiens latins. Virgile, Horace et Tite-Live sont les trois
astres lumineux qui jettent une clarté si brillante, sur la z.e partie de
l’époque que nous parcourons. On retrouve , en eux , ces traits sublimes
d’éloquence auxquels Cicéron nous a tant accoutumés. Tite-Live, dans
son admirable histoire, nous en offre, plus souvent que les deux autres,
de superbes modèles. Mais si ces chefs-d’œuvres diminuent nos regrets,
sur la perte des orateurs publics, ils ne nous en consolent pas entière
ment, On cherche envain , dans toute la suite de Uempire. romain, un
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génie dont on puisse comparer l’éloquence à celle de Cicéron ; et loin
qu’on puisse en trouver , on gémit, sans cesse , de la dégradation à
laquelle la tyrannie monstrueuse des empereurs a réduit et le génie,
et l’espèce humaine. Tacite est le seul qui vienne percer les ténèbres
de cette nuit profonde. Cet homme, tout à la fois historien et orateur,
semble devoir tout son génie aux malheurs dont il a été le témoin : on
dirait que la tyrannie l’a formé tel qu’il est. Son éloquence frapperait
et plairait moins si elle était plus abondante et plus harmonieuse.
Elle est convenablement adaptée aux sujets horribles qu’il traite. Sa
profondeur, sa concision, ses tours sententieux, la vigueur de ses
coups de pinceau, et jusqu’à son obscurité, tout paraît annoncer qu’il
avait puisé la trempe et les qualités de son esprit, dans le caractère de
contrainte , de défiance et d’humeur sombre qu’un long despotisme avait
répandu, dans tout l’empire. Pline le jeune, son contemporain et qu’on
peut regarder comme le dernier orateur romain, est une preuve manifeste
de la dégradation de l’éloquence. Quoique cet auteur eût de génie, on
ne trouve, cependant, dans son panégyrique de Trajan, ni facilité,
ni naturel. On y aperçoit, par-tout, des efforts pour s’éloigner de
la façon de penser ordinaire et pour soutenir une élévation forcée.
Ainsi, Messieurs, depuis la mort de Cicéron, Rome n’eut plus, à
proprement parler, d’orateur public qu’on puisse citer comme un modèle.
Pour retrouver quelques traces d’éloquence, il faut aller fouiller dans
les décombres de cet empire qui avait tout assujetti à ses lois; il faut
arrêter ses regards , sur le christianisme naissant, et chercher , parmi les
prédicateurs de la religion nouvelle , ceux qui se sont acquis le plus
de réputation. Nous voyons, dans les uns, la pureté du style; dans
les autres, la force et la véhémence; mais, dans presque tous, un
goût dominant pour l’enflûre , des pensées recherchées, des jeux de mots,
et pas un seul parfait modèle.
Il semble, Messieurs, que la nature avare d’orateurs publics, ne les
produise qu’avec effort, et qu’il lui faille des siècles pour enfanter des
hommes véritablement éloquens. Quelle longue révolution d’années à
parcourir, depuis Cicéron, avant de retrouver quelques-uns de ces êtres
privilégiés qui exercent, sur leurs semblables, le doux et glorieux empire
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de la parole ! Quel noble, quel juste orgueil ne doit pas ressentir le
peuple qui , après tant de siècles, a vu renaître, chez lui , la véritable
éloquence ! Je n’ai pas besoin , Messieurs , de vous dire que cette
gloire nous était réservée; et vous reportez, de vous-mêmes, vos
. pensées sur le grand siècle de Louis XIV. Il faut convenir, pourtant,
à l’honneur de l’Italie , qu’elle nous avait déjà devancé , depuis long
temps , dans la carrière de la littérature ; et je serais injuste envers les
Médicis et le Souverain Pontife Léon X , si je ne leur rendais pas , ici , le
tribut d’hommage et de reconnaissance que tous les hommes éclairés
leur ont toujours payé. Mais, dans cette brillante époque de l’histoire
moderne qui nous offre des poètes du premier ordre et des historiens
comparables à ceux de l’antiquité , nous chercherions , en vain , un orateur
public. Ce n’est qu’en France que nous en trouvons quelques siècles
plus tard. Aussi la nature semble-t-elle avoir voulu nous dédommager
d’une longue disette, en multipliant, tout-à-coup, les modèles, dans
les différens genres d’éloquence. N’attendez pas, Messieurs, que je
répète, ici, les éloges qui, depuis plus de cent ans, font retentir,
de toutes parts, les noms immortels des Bossuet, des Fléchier , des
Bourdaloue et des Massillon. Et que pourrais-je ajouter à leur gloire?
Le plus bel éloge qu’on ait fait de ces grands orateurs , n’est-il pas
d’avoir placé leurs chefs-d’œuvres au rang des livres classiques et de
les avoir mis sur la même ligne que les discours de Démosthènes et
de Cicéron?
Le Barreau Français nous présente aussi de parfaits modèles de l’éloquence
judiciaire ; et si les esprits des jeunes-gens pouvaient trouver du plaisir
dans des discussions de droit civil et criminel, on eût mis, dans leurs
mains, Cochin et d’Aguesseau, comme on y a mis nos orateurs sacrés.
Les éloges académiques ont été, dans le dernier siècle, une nou
velle carrière ouverte à l’éloquence publique : quelques orateurs l’ont
parcourue avec succès. Mais il manquait à la France la gloire d’avoir
produit des émules de Démosthènes et de Cicéron, dans le genre déli
bératif. Depuis le règne de Louis XV, on voyait, avec peine, l’élo
quence de la chaire s’affaiblir sensiblement. Massillon n’était plus. Le
père Élisée et l’abbé Poule retenaient encore un peu de ses grâces,
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•de ses ornemens et de sa pureté. Mais ce n’était plus cette éloquence,
tantôt douce et insinuante , tantôt vive et véhémente ; ce n’était plus
cette chaleur, cette force et, sur-tout, cette profonde connaissance
du cœur humain qui distinguent l’illustre évêque de Clermont.
L’avocat Seguier soutenait, au Parlement, la réputation et l’élo
quence du Chancelier d’Aguesseau.....
Mais , Messieurs , quelle sourde agitation , au milieu d’une paix pro
fonde , se manifeste, tout-à-coup, dans toutes les parties de la France?
Elle ressemble à ces bruits souterrains que fait entendre un volcan, aux
approches terribles d’une violente éruption, Tout s’inquiète, tout se
trouble , tout s’ébranle. La fermentation des esprits annonce une pro
chaine révolution dans les idées , comme dans les choses. Enfin les
états-généraux s’assemblent, et c’est du sein de ce cratère politique que
de nouveaux orateurs élèvent, à la gloire littéraire de la France, un
monument que la postérité plus impartiale et plus sage que nous, saura
respecter et admirer. Jamais de plus grands et de plus nombreux inté
rêts ne furent discutés dans une assemblée publique. Jamais l’éloquence
ne se prêta à des sujets plus différens entr’eux. Jamais,' aussi, plus de
passions opposées ne présentèrent le spectacle d’une lutte plus opiniâtre
et plus habilement soutenue. Enfin , jamais plus vaste carrière ne fut
ouverte à l’art de la parole.
Je ne viens point , ici , faire la censure des diverses assemblées qui
se sont succédées, depuis 1789, ni fronder les opinions des différens
partis qui, tour-à-tour , ont dominé. Mais puisque le grand procès de la
révolution se trouve jugé, par le fait; puisque toutes les institutions
qu’on avait détruites sont aujourd’hui rétablies , en grande partie , il m’est
permis, sans doute, dans un sujet purement littéraire, de parler des
orateurs publics de l’assemblée constituante, quelles qu’ayent été leurs
opinions.
Celui qui a eu le plus de succès et de réputation est, sans contredit,
Je célèbre Mirabeau. Doué, par la nature , de tous les moyens propres
à maîtriser une assemblée publique, il pouvait être plus utile qu’il ne
l’a été à la cause d’une sage liberté. Son génie vaste et élevé embrassait
tous les sujets. Son caractère avait cette force et cette véhémence qui
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subjuguent et entraînent les esprits. Lorsque ses principes politiques
triomphaient des intérêts duparti qu’il avait adopté, pour se rendre populaire,
et c’était ordinairement dans les grandes questions de droit public, il
était vraiment orateur. C’était, sur-tout, dans ces occassions, que lui échap
paient ces tnouvemens d’éloquence qui lui valaient des applaudissemens
universels. Son style était, alors, plus noble, plus soutenu, plus rempli
d'une véritable dignité, plus pur et plus correct que dans ses décla
mations de parti, ou dans ses invectives contre ceux qu’on appelait*
alors, les amis du despotisme.
Cet homme étonnant, eut pour antagonistes deux émules qui furent
moins vantés et qui méritent, peut-être, plus de l’être : l’un , dans l’ordre
du clergé, et l’autre, dans l’ordre de la noblesse. Le premier, semblable
à Cicéron , avait plus d’étude et plus d’art ; le second , plus d’éloquence
et de talens naturels. Le premier, employait souvent l’arme de l’ironie *
et, dans ses mains, elle était toujours fine,et mordante. La supériorité
de cet'orateur arracha, plus d’une fois, à ses ennemis, même, des
applaudissemens d’autant plus glorieux, qu’ils étaient moins volontaires.’
Le second, avec plus de pénétration et, peut-être, plus de vrai génie*
saisissait, d’un coup d’oeil, les conséquences d’une mesure proposée. Ses
prédictions que l’esprit de parti tournait, alors , en ridicule , ont prouvé
depuis , en se réalisant, à la lettre, que cet éminent orateur savait
aussi bien lire dans l’avenir que rendre ses oracles. Dans un temps de
calme et de raison, on eût admiré, comme le fera la postérité, avec
quel éclat et quelle supériorité ces deux orateurs se montraient toujours *
dan-s la discussion des matières les plus sèches et les plus arides , comme
dans les délibérations qui avaient pour objet les grands intérêts de l’état.
Les sujets de finance, de commerce, de droit civil, d’impositions'et
une infinité d’autres aussi stériles ont été traités, par eux, avec autant
de force de rtiisonnement que de véritable éloquence.
Au-dessous de ces trois principaux orateurs, je pourrais encore J
Messieurs, vous faire admirer, dans les différens partis de cette fameuse
assemblée , des hommes très-éloquens. Je pourrais vous parler des vues
sages et politiques d’un Malouet, de la dialectique d’un Clermônt-Tônnerre, de l’énergie et de la force d’un Montlosier, Je pourrais vous
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citer, comme modèles d’éloquence délibérative, quelques discours des
Thouret, des Chapelier, des Rabaut-de-St.-Étienne et des Barnave.
Mais, Messieurs , tous ces orateurs disparurent , tout-à-coup ; l’assem
blée constituante se sépara ; et ceux qui lui succédèrent se montrèrent
aussitôt incapables de soutenir la gloire et la réputation d’éloquence
de leurs prédécesseurs. Pour la 3/ fois, depuis Démosthènes, l’éloquence
publique s’éclipsa. On vit, avec étonnement, le vain étalage des grands
mots, les idées mesquines, les métaphores outrées, les figures gigan
tesques succéder à la beauté et aux agrémens d’un style nourri d’idées
saines , de raisonnemens solides , d’images brillantes et de pensées grandes
et fortes. On vit, et l’on a vu, depuis, la clarté et les charmes d’une
diction simple et noble, pure et facile , faire place aux pompeux fatras
des périphrases , au faux brillant des antithèses , et, sur-tout, à la ridicule
manie d’un néologisme affecté. On ne trouve plus dans les assemblées
suivantes, ni cette véritable éloquence forte de raisons-, de principes
lumineux et de maximes vraies et incontestables; ni cette justesse d’esprit,
ni ces traits de génie, ni cette politique sage et profonde qu’on ren
contre , si souvent, dans les discours de la première.
Au milieu du dépérissement général de l’éloquence , on doit cepen
dant distinguer les talens oratoires de Vergniaud, la défense du dernier
roi par M. Desèze, les opinions de M. Lemerer, et le superbe discours
préliminaire du code civil des français.
Je n’ai ni le tems, ni la volonté, Messieurs, de rechercher, ici, les
causes de cette décadence de l’art oratoire, parmi nous. Cette recherche
pourrait fournir, il est vrai, une assez riche matière à traiter. Mais
mon but, en vous retraçant l’histoire de la gloire et de la chute de
l’éloquence , a été d’indiquer, ensuite, à cette jeunesse, quelques-uns
des moyens qui peuvent contribuer à lui rendre son éclat. C’est ce qui
me reste à examiner.
Sans doute, que les talens oratoires ne s’acquièrent pas plus que le
genie. C’est la nature qui les donne. Mais il n’est pas moins incontes»
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table que l’étude et l’art peuvent , seuls , les développer et les perfectionner.
Je dirai plus ; ils peuvent en faire apercevoir le germe, dans des esprits
qui, sans la culture et l’éducation , ne se seraient jamais doutés qu’ils les
possédassent. L’étude est donc le premier et le plus indispensable moyen
de cultiver , d’agrandir , de perfectionner le talent de la parole. Cette étude
doit avoir, pour principal objet, les grands modèles qu’on a, de tout
tems, admiré. S’il était besoin, Messieurs, de prouver jusqu’à quel point
le travail peut, quelquefois , triompher des obstacles de la nature, je
vous montrerais le plus ancien des orateurs luttant, avec de pénibles
efforts et pendant plusieurs années , contre les difficultés que l’embarras
de sa langue opposait au développement de ses talens oratoires. Je vous
le représenterais s’essayant de loin , à braver les flots tumultueux de la
multitude , en élevant sa voix au-dessus des vagues bruyantes d’une mer
en courroux. S’il était besoin de vous prouver la nécessité d’étudier
les grands modèles, je vous dirais que ce même Démosthènes copia,
jusqu’à neuf fois, dans sa retraite, l’histoire de Thucidides; et que
Cicéron , dans sa jeunesse , s’exerça à traduire les harangues de Démosthè
nes- et les ouvrages de Platon. Quand on voit les deux hommes les
plus éloquens de l’antiquité puiser des forces et des secours , dans ceux
qui les ont précédés, peut-on douter que l’étude et l’exercice ne soient
nécessaires au développement du génie, des talens et du bon goût ?
Ce n’est pas seulement, pour l’éloquence publique que cette étude des
anciens est indispensable , elle l’est encore pour toutes les autres branches
de littérature qu’on veut cultiver. Il formerait donc un projet insensé,
celui qui prétendrait séparer la littérature ancienne et la littérature moderne ,
et qui croirait qu’il n’est pas nécessaire de lire les orateurs , les historiens
et les poètes anciens, pour obtenir quelques succès, ou pour procurer,
à son goût, de véritables plaisirs, ou pour juger sainement du mérite
des compositions. Où pensez-vous, Messieurs , que Corneille, Racine
et Voltaire ont puisé la plupart des beautés qu’on admire dans leurs
chefs-d’œuvres ? C’est dans la lecture , c’est dans l’étude des auteurs
tragiques grecs et latins. Où pensez-vous que Bossuet, Fléçhier, Massillon,
ét les autres orateurs sacrés, ont puisé cette éloquence qui les a rendus
immortels? C’est dans la lecture, c’est dans l’étude des harangues de.
( 12 )
Démosthènes et de Cicéron, et dans les sermons des pères de l’église
Grèque et de l’église Latine. Le célèbre d’Aguesseau avait fait une étude si
particulière des langues anciennes qu’il consacra, toute sa vie , à la lecture
des écrivains grecs et latins. Il était si persuadé que la connaissance
des auteurs des différentes nations est utile, soit à l’orateur , soit à
l’homme de lettres que , pour se délasser de ses importantes et augustes
fonctions, il se livrait à l’étude des langues de l’orient et des langues
modernes de l’Europe ; et il avait coutume de dire que cette étude était
un jeu pour lui.
Ne séparons donc point, Messieurs, ce que ces grands hommes ont
toujours uni. Que les élèves qui se destinent à la carrière de l’élo
quence étudient, méditent, traduisent les chefs-d’œuvres de Cicéron ,
les harangues de Tite-Live , et les discours de Tacite. Ce sont là les
sources du vrai beau, de la véritable éloquence. C’est à l’aide,
de ces auteurs qu’on apprend à juger du mérite des écrivains modernes.
Quand on aime Cicéron, quand on est familiarisé avec l’abondance et
la précision de Tite-Live ; quand on sait admirer le génie hardi de
Tacite , on se plaît davantage dans l'a lecture des orateurs français. On
retrouve , avec plaisir , dans les modernes , les qualités qui brillent si
éminemment dans Tes anciens; et lorsqu’on veut essayer de marcher
sur leurs traces , on se sent plus de force , plus de facilité ; et avec
des talens naturels et acquis, on obtient de premiers succès qui en
promettent de plus grands, par la suite.
Si l’imprimerie, dont la découverte fait le plus grand honneur à
l’esprit humain; si cet art qui, malgré les grands maux qu’il a causés,
est si précieux par les grands biens qu’il fait naître; si l’imprimerie,
dis-je, en multipliant, en répandant, dans toutes les parties du monde,
les œuvres du génie, a donné plus de moyens, plus de secours à ceux
qui veulent courir la carrière des lettres ; si, par les perfectionnemens
qu’elle reçoit tous les jours, elle met, pour ainsi dire, les lumières
et l’instruction à la portée des classes les moins aisées de la société ;
d’un autre côté, Messieurs, la direction que l’esprit humain a prise,
depuis plusieurs années, présente de grands obstacles au talent de la
parole. En effet, depuis que les sciences exactes sont si généralement
•f
V*
(13 )
cultivées (i) ; depuis qu’on a tout soumis au creuset d’une rigoureuse ana
lyse ; depuis qu’on a voulu introduire , jusques dans les compositions litté
raires , la précision mathématique qu’on exige dans la solution d’un
problème d’algèbre ; en un mot, depuis qu’on a tout raisonné et raisonné
sur tout; qu’on a mis en question ce qui semblait, depuis long-temps,
décidé , et que tous les principes de morale , de vertu , de littérature
et des beaux-arts ont été ou révoqués en doute , ou rejetés , ou changés,
ou contestés, l’esprit humain est devenu plus difficile à conduire; et
ce n’est qu’après un long et minutieux examen qu’il se laisse entraîner.
Ce caractère de scepticisme qui domine universellement aujourd’hui,
a presque étouffé le sentiment; et il a, sans contredit, éteint tous
les feux de l’imagination. Ce n’est donc plus par le sentiment, ni par
l’imagination qu’un orateur peut espérer, désormais , de diriger la multi
tude. Les grands mouvemens de l’ame, l’harmonie du style, la magie
des sons , l’élégance ou la pureté de la diction ne sont plus les seuls
moyens d’arriver au cœur, ou de séduire l’esprit. Il faut, pour agir
sur des hommes raisonneurs, une éloquence puissante en raisons. Il
est vrai, Messieurs, que , de tout temps, un véritable orateur a dû
fonder ses succès , sur la conviction , et que la force d’un discours public
a dû consister dans la partie argumentative. Mais lorsque les hommes
se laissaient conduire encore plus par le sentiment que par le raison
nement , on pouvait, avec justice, concevoir de grandes espérances
de la partie pathétique ; et c’était, pour cette partie , qu’on réservait
tous les efforts de l’éloquence. Au contraire, aujourd’hui , l’orateur
manquerait le but qu’il se propose et pourrait-être accusé de mal-adresse
s’il laissait entrevoir le dessein d’émouvoir et d’entraîner ses auditeurs,
par la sensibilité. Ce n’est pas lorsque l’égoïsme est le caractère dominant
(i) Quoique je regarde letùde trop générale des sciences exactes comme contraire
aux progrès de la bonne littérature, je n’en rends pas moins hommage aux vrais
savans; et je m’honore également d’avoir, pour collègue et pour ami; M/Méssla,
membre de l’institut de Bologne , professeur de mathématiques transcendantes et
dont un des élèves, vient detre admis à'l’école polythecnique, à l’exclusion de ses
concurrens du Lycée de Bordeaux.
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de la société ; ce n’est pas, sur-tout, lorsque de longs et de cruels
malheurs ont émoussé tous les sentimens tendres et généreux, qu’on
peut se promettre de toucher les cœurs. C’est à l’esprit qu’il faut s’adresser;
c’est sur le raisonnement qu’il faut fonder tous ses succès; et quand,
avec une logique serrée et pressante , on sera venu à bout de con
vaincre des esprits indociles, on pourra tenter de faire vibrer encore
cette fibre imperceptible qui conduit au cœur.
Dans la situation actuelle des esprits , et dans l’état de dépérissement où
se trouve, parmi nous , l’éloquence , je regarde comme un des moyens les
plus efficaces et les plus propres à rendre , au talent de la parole, la force et
l’éclat qu’il a eu en France, d’enseigner aux jeunes gens l’art du raisonnement ;
et jene craindrai pas d’exprimer, ici, mon vœu, pour qu’on rétablisse, dans
les écoles publiques , des cours de philosophie, non pas de cette philosophie
sophistique et argutieuse qu’on enseignait autrefois; mais d’une philoso
phie saine , lumineuse et dégagée de tout le pédantisme de l’ancienne
école. Je suis convaincu, Messieurs, que les principes de philosophie ,
telle que je la conçois , sont d’une vérité aussi évidente, aussi rigoureuse
que les principes mathématiques. S’ils ne paraissent pas tels à tous les
esprits, c’est parce qu’il s’est introduit, dans le monde, un art funeste
à la saine philosophie et aux progrès des beaux-arts; l’art de
trouver des défauts à tout ce qui est vrai, beau, grand et sublime , et
de nier l’évidence des principes les plus clairs, ainsi que les beautés
des productions les plus adthirées. C’est, en un mot, parce que l’esprit
humain, au lieu de s’être agrandi, s’est, dans le fait, rapetissé, et
qu’en croyant se perfectionner , il a véritablement dégénéré.
Il faut donc arrêter le cours trop rapide de cette dégénération. Pour y
parvenir , il faut, par tous les moyens possibles d’émulation , élever
la jeunesse à tout ce qui est grand et sublime; il faut, sans cesse, aider
ses efforts, soutenir son courage, étendre ses idées, exciter son amour
propre, lui faire aimer la gloire , la lui présenter comme le principal
but de sesi travaux, et., de tems en tems, en faire tomber, sur elle,
quelques rayons. L’amour de la gloire, Messieurs, est le grand mobile
des belles actions , et la source des belles compositions. Il anime, il
échauffe , il élève, il agrandit le génie. Qui fut plus amateur de la
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gloire que Cicéron, et qui fut meilleur orateur que lui? « J’avoue,
dit ce grand homme, en défendant le poëte Archias, j’avoue que
je suis animé d’un amour de la gloire un peu trop ardent, peut-être ,
mais cependant honnête. » Et voici comme il justifie cet amour : « Certes
» si l’esprit ne sentait rien pour l’avenir, s’il bornait toutes ses pensées
» aux limites étroites de la vie , il ne se fatiguerait pas par de si grands
» travaux , il ne serait pas tourmenté , par tant de soins et par tant
» de veilles ; il ne s’exposerait pas à tant d’inquiétudes et de dangers.
» Mais il y a dans l’homme de bien quelque chose qui l'excite, jour
» et nuit, par l’aiguillon de la gloire., et qui lui dit qu’il ne faut pas
» laisser tomber le souvenir de son nom avec le tems de la vie ; mais
» le perpétuer avec la postérité. »
Voilà, jeunes élèves, les sentimens que vous devez avoir, sans cesse,
présens à l’esprit, et celui qui vous les exprime, ainsi, doit toujours vous
servir de modèle. Je vous le proposerai continuellement à imiter, vous
avec qui j’ai, déjà, passé une année; vous, sur-tout, qui, par votre travail,
par votre application et par quelques succès, avez mérité mon estime et
mon amitié ; vous qui allez faire les premiers pas dans la carrière de
l’éloquence et qui devez , par de nouveaux efforts , justifier les encouragemens et les récompenses que, naguères, vous avez reçues. Déjà préparés
par l’étude des principes du bon goût et de la saine critique, et par
la connaissance des qualités et des ornemens du style , vous pourrez
plus facilement comprendre les règles des différens genres d’éloquence, et
quelles qualités conviennent au véritable orateur. Les exemples , sans
cesse , appliqués aux préceptes soutiendront, animeront vos esprits et
vous inspireront, peut-être , ce noble enthousiasme, cette louable émula
tion qui donnent un grand développement aux talens naturels et, qui
créent , pour ainsi dire, l’orateur. Enfin , vous puiserez , sans
doute, dans l’étude de l’art oratoire, cet amour des lettres qui,
dans quelqu’état que vous embrassiez, peut, seul, vous procurer des
plaisirs innocens et purs. Puissiez-vous éprouver, par vous-mêmes , la
vérité de ces paroles de Cicéron : « les lettres nourrissent la jeunesse ,
réjouissent la vieillesse, sont l’ornement de la prospérité, présentent
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un refuge et des consolations, dans l’adversité, donnent à la ville des
plaisirs, sans embarras ; veillent et voyagent avec nous, et nous suivent
à la campagne » ! Puissiez vous, après avoir obtenu, ici, un peu de
cette gloire qu’elles procurent à ceux qui les cultivent avec soin , avec
constance, y consacrer toute votre vie, d’une manière utile pour la
patrie, profitable pour les mœurs, agréable pour vos amis', honorable
pour vous mêmes et flatteuse pour nous!
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