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Fait partie de Discours...à la distribution des prix de son petit séminaire
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PERIGUEUX
IMmiMEJn-IE!
OASSARD FRÈRES
Cours Fénelon, 7, el rue Malnguerrc, 1.
DISCOURS
PRONONCÉ PAR
MONSEIGNEUR L’ÊVÊQUE UE PÉRIGUEUX ET DE SARLAT
A LA
DISTRIBUTION DES PRIX
DE
SON PETIT SÉMINAIRE DE BERGERAC
Le 5 Août 1872
SUR L’ÉDUCATION.
Messieurs ,
Dans toute fête intéressant la jeunesse,
il y a pour les âmes élevées un charme
secret dont nul d’entre nous ne voudrait
se défendre. Il semble que la flamme de
nos jeunes années s’y ranime, et projette
sur celles qui les ont suivies je ne sais quel
doux et vivifiant reflet. Aux époques de
calme et de prospérité, le cœur peut s’a
bandonner sans réserve à cette innocente
illusion, que nul souci ne vient alors trou-
— 2 —
Lier. Bien antre, malheureusement, est
notre situation présente. Nous sommes à
l’heure d’une de ces grandes crises sociales
où l’homme sérieux et réfléchi, l’homme
qui aime l’Eglise et son pays, n’a guère
de place en son âme que pour les cruelles
angoisses. Non que la jeunesse lui devienne
indifférente ; loin de là, son regard se porte
sur elle avec plus d’attention qu’en tout
autre temps ; mais alors une seule préoc
cupation le domine : chercher en cette
jeunesse, dans l’esprit qui l’anime, dans
ses tendances, ses aspirations, et pour ra
mener ici d’un seul mot tous les effets à
la cause, dans l’éducation qu’elle reçoit,
l’explication du présent et la révélation de
l’avenir.
I
C’est que, en effet, messieurs, dans la
décadence comme dans le progrès, l’état
moral d’une société est le produit logique
de l’éducation. Telle est la pensée des sa
ges, et l’un d’eux, Leibnitz, ce profond
— 3 —
observateur, renvoie absolument, sons ré
serve , les vices et les vertus d’un peuple
aux instituteurs des jeunes générations
qui se succèdent en son sein.
Or, comme c’est une loi invariable de
notre humanité que, bonnes ou mauvai
ses, les qualités morales d’un peuple se
traduisent au-dehors, et passent dans les
faits dont se compose ensuite la trame de
son histoire, me plaçant maintenant, par
la pensée, en présence des récents mal
heurs qui ont accablé notre pays, qui pè
sent encore sur lui, et font de son avenir,
de son lendemain, un obscur problème,
je me demande avec effroi comment donc
est élevée notre jeunesse française !
Que, dans ce duel gigantesque qu’elle
a♦ été si témérairement conduite à soutenir
contre l’Allemagne, la France ait perdu
des batailles, qu’elle ait été vaincue: ce
n’est point là ce qui m’étonne ; si souvent
victorieuse qu’elle eût été dans le passé,
elle n’avait point fait de pacte avec la vic
toire. Mais que la France ait essuyé en si
— 4 —
peu de temps une suite de désastres sans
précédents, sans nom peut-être dans l’his
toire des nations civilisées : voilà ce qui
déconcerte mon patriotisme . On peut allé
guer, tant qu’on voudra, la supériorité
numérique des forces allemandes, la puis
sance de leurs engins de guerre; ma rai
son se refuse à expliquer par des causes
étrangères une chute si profonde et à la
fois si subite.
Est-ce que, d’ailleurs, le redoutable pro
blème ne se complique pas ici de cette
affreuse guerre civile où, sous le regard
de son ennemi du dehors, devenu simple
spectateur, la France s’est vue réduite à la
cruelle nécessité de prendre d’assaut sa
capitale contre son ennemi du dedans? Et
aujourd’hui encore, où en est-elle? Im
puissants à prévoir et à prévenir nos mal
heurs , quelle puissance vraiment efficace
mettons-nous en œuvre pour les réparer?
La logique est inexorable, et c'est une de
ses lois que tout effet ait une cause qui
lui soit de tout point proportionnée. Quand
— 5 —
une maison tombe en ruine, c’est se trom
per soi-même que d’accuser seulement
l’orage qui l’a battue pendant quelques
heures ; la vraie cause de sa ruine est en
elle, elle est dans les vices de sa construc
tion Ainsi, messieurs, de l’édifice social.
Sa force tout entière est dans les principes
et les vertus. Tant qu’il les possède au
degré suffisant, il n’a rien à craindre pour
son existence des coups de la fortune con
traire ; s’il chancelle et menace de s’affais
ser, c’est que cette force morale cesse de le
soutenir.
II
Ces détails, messieurs, vous le voyez,
nous conduisent à une conclusion affli
geante. En nous révélant, par la gran
deur des infortunes de la patrie, le mal
intérieur qui la ronge, ils nous font pres
sentir ce qu’a de vicieux la manière dont
sont élevées ses jeunes générations. Allons
maintenant au cœur même de ce grave
— 6 —
sujet, et comparons ce qu’est parmi nous
l’éducation publique à ce qu’elle devrait
être.
L’éducation doit prendre le jeune homme
tout entier. Elle doit élever surtout ses
deux facultés maîtresses, son intelligence
et sa volonté. Son intelligence, en la mu
nissant, par l’enseignement doctrinal, de
toutes les grandes vérités de l’ordre reli
gieux et moral; sa volonté, en la formant,
par une salutaire discipline, à la pratique
du devoir et de la vertu.
Les grandes vérités de l’ordre moral vous
sont, messieurs, aussi familières qu’à nousmême. Elles se partagent naturellement
en trois classes. La première comprend
celles qui déterminent les relations . de
l’homme avec Dieu : — Ainsi, Dieu, être
incréé, personnel, infiniment parfait, créa
teur et providence ; l’homme, créature
intelligente et libre, douée d’une âme im
mortelle, obligée d’entretenir, par l’adora
tion , la prière, par la pratique de la vraie
religion, un commerce continuel avec
x
Dieu, et devant recevoir dans une vie fu
ture , suivant sa conduite, bonne ou mau
vaise dans la vie présente, des récompenses
éternelles ou d’éternels châtiments. La
deuxième classe comprend les vérités qui
déterminent les rapports des hommes entre
eux : — Ainsi la hiérarchie sociale, sage
ment coordonnée avec l’égalité naturelle,
le respect du droit d’autrui, l’obéissance
aux pouvoirs légitimement établis, les lois
positives conformes à la loi naturelle qui
en est la règle nécessaire et infaillible,
l’assistance mutuelle, l’échange de bons
offices dans les mêmes sentiments de fra
ternité et de dévouement. A la troisième
enfin, se rattachent les vérités qui tendent
à maintenir l’harmonie dans l’homme luimême : — Ainsi, la distinction de l’âme
et du corps, du bien et du mal, du devoir
et des passions, la subordination de l’in
dividu à la famille, de la famille à la so
ciété, de toutes choses à Dieu.
Dieu au-dessus de tout, Dieu fin der
nière et suprême : voilà le centre commun
— 8 —
vers lequel gravitent toutes les vérités cle
l’ordre moral.
De ces vérités, qui constituent en nous
la droite raison, naît, sous autant de for
mes , le devoir, en qui trouve son frein et
sa règle notre libre volonté. Le devoir,
qui implique l’effort, la privation, le sacri
fice ; le devoir, qui commande la lutte
de chaque jour contre les pentes mau
vaises de notre nature ; car, ainsi que l’a
compris lui-même le poète payen :
Nitimur in vetitum semper, cupimusque negata.
Sic interdictis imminet œger aquis.
Voilà, en quelques traits incomplets,
mais suffisants, le programme qui s’im
pose absolument aux instituteurs de la
jeunesse. Mais ce programme, je le de
mande , les instituteurs de la jeunesse le
rempliront-ils sans appeler la religion à
leur secours ? Non, messieurs, non, ils
11e le rempliront pas, ils seront morale
ment incapables de le remplir. Dans son
état présent, l’homme est moralement
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impuissant à connaître par lui seul, sans
un secours gratuit de Dieu, toutes les
vérités de l’ordre même simplement na
turel; moralement impuissant à remplir
tous les devoirs qui découlent de ces vé
rités. Il ne le peut pas, parce que la
lumière manque à son intelligence, la
force à sa volonté. Il était sans doute
réservé à la révélation de nous expliquer,
dans sa cause et toute son étendue, cette
double plaie de notre humanité; mais son
existence est attestée par l’expérience
universelle. Qu’est-ce, dans son ensem
ble, que l’histoire de l’esprit humain,
sinon celle de ses erreurs? Et qu’est-ce
que l’histoire de l’activité humaine, sinon
celle de ses écarts et de ses désordres?
Cela étant, si la religion ne le met pas
en communication avec le ciel, si elle ne
lui ouvre pas les trésors de la lumière
et de la force divines, comment l’institu
teur de la jeunesse parviendra-t-il à in
culquer dans l'esprit de ses élèves ces
vérités qu’il ne parviendra pas lui-même
— 10 —
à connaître, et à soumettre leurs volontés
à ces devoirs qu’il ne parviendra pas luimême à pratiquer? N’insistons pas : du
haut des chaires où il enseigne, le ratio
nalisme contemporain, par les erreurs et
les corruptions qu’il enfante, parle trop
éloquemment en notre faveur !
III
Telles sont, messieurs, les grandes li
gnes que doit suivre l’éducation de la jeu
nesse. Maintenant se pose la question de
fait : quelle éducation la jeunesse, prise
dans sa généralité, reçoit-elle parmi nous?
Question délicate, je le reconnais, mais
que les tristesses du présent et les mena
ces de l’avenir nous commandent d’ahorder
de front, sans détours, sans taux ménage
ments. Ici d’ailleurs il suffit de constater,
et encore ce soin pourrait-il être évité
puisque les faits sont d’une notoriété in
contestée.
Et d’ahord, je parle d’éducation; mais
— 11 —
chacun sait bien que le mot même n’est
plus en usage dans la langue pédagogi
que , et c’est rationnel : les mots étant faits
pour exprimer les choses, le mot devait
ici disparaître, car en vérité la chose
n’existe plus. Instruire : à cela se réduit
toute la mission de former la jeunesse;
cette mission pourtant si grande et si
sainte, que nos pères ne craignaient pas
de l’élever à la hauteur d’un véritable
sacerdoce. Et encore l'instruction doit-elle
être entendue aujourd’hui dans son sens
le plus secondaire, étant complètement
dépourvue de toute base doctrinale. Vous
le savez, messieurs, il s’agit des lettres et
des sciences, des langues mortes et des
langues vivantes; mais de cette grande
doctrine religieuse et morale dans la
quelle seule le jeune homme trouve le
fondement de sa raison, la règle de sa
conduite, la solution des grands problèmes
de la vie humaine : nulle mention, jamais
un mot. Parcourez les réglements discipli
naires de cette école de hautes étudi
— 12 —
paratoire aux fonctions cle l’enseignement :
nulle place à l’heure présente n’y est as
signée à l’enseignement religieux. Lors
qu’un étudiant de cette école, arrivé au
terme de ses cours, a conquis ses grades,
qu’il soit indifférent ou incrédule, il n’im
porte; pourvu que sa conduite soit exté
rieurement honnête et décente, il sera
bon pour élever la jeunesse. Parcourez le
programme du baccalauréat : les connais
sances religieuses n’y tiennent aucune
place ; si bien qu’un examinateur de l’uni
versité déclarait naguère publiquement,
ne se point croire en droit d’infliger une
note défavorable à un candidat qui ne
savait pas lui dire ce qu’était l’Évan
gile (1).
Dans nos établissements publics, une
place est faite à la religion ; elle y a un
sanctuaire et un représentant. Mais, si
le prêtre attaché à ces institutions peut
(1) V. Bulletin de la sociélé gén. d’éducation. Année 1872,
n°4, page 13.
— 13 —
exercer librement son ministère, ce mi
nistère, d’abord, est renfermé dans des
limites beaucoup trop restreintes pour dé
ployer toute sa fécondité. Est-ce que le
prêtre ne devrait pas pouvoir faire sentir
son action à tous les moments de la vie
scolaire ? Mais non, les règlements s’y op
posent. Ensuite, l’action du prêtre est trop
isolée. Est-ce que les maîtres, quelles que
soient leurs fonctions, ne sont pas obligés
en conscience de lui prêter le concours
des bons exemples, et, suivant les cir
constances , des bons conseils donnés aux
élèves'? Certes, nous connaissons de ces
maîtres qui remplissent ce devoir avec le
plus louable zèle; mais par contre, que
d’indifférents ! Et il y en a d’hostiles !
Comment, dans des conditions si défavo
rables, la religion pourrait-elle exercer
une influence vraiment efficace, une in
fluence victorieuse sur l’esprit et le cœur
du jeune homme? Non, elle n’y réussit
pas ; tout au contraire, chaque année lui
inflige une défaite nouvelle. Puis, arrive
— 14 —
le terme des études, le jeune homme sort
du collège, et l’armée de l’incrédulité
compte un soldat de plus !
Telle est, messieurs, la vérité sur le
genre d’éducation donnée depuis plus d’un
demi-siècle à la jeunesse française. Main
tenant, veuillez conclure. Pour moi, je
n’hésite pas; ma conviction est inébran
lable ; je dis avec tous les grands esprits :
Telle éducation, telle jeunesse, et telle
jeunesse, telle société. Et, appliquant à la
société ce qui est dit dans l’Évangile de
l’homme en particulier, j’ajoute, appuyé
sur la parole infaillible de Jésus-Christ :
« Toute société qui connaît cette parole,
» et ne l’accomplit pas, est semblable à
» l’insensé qui a bâti sa maison sur le
» sable ; et la pluie est descendue, et les
» fleuves sont venus, et les vents ont
» soufflé, et se sont précipités sur cette
» maison, et elle est tombée, et sa ruine
» a été grande (1). »
(1) Matth. vu , 27.
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Ma pensée ne se détachera point de ce
triste sujet, sans se reposer un instant sur
les maîtres et les enfants de cette maison
bénie. Ici, en effet, comme dans tous les
établissements où règne le même esprit,
ici se donne une éducation vraiment fran
çaise , parce qu’ici se donne une éducation
éminemment catholique. Ici, le jeune
âge, protégé contre l’ardeur des passions
par la prière quotidienne et la pratique
fréquente des sacrements, acquiert, sans
effort, la conviction des vérités nécessai
res, et les saintes habitudes du devoir. —
Telle est, bien-aimés coopérateurs, la
mission que vous continuerez de remplir
avec votre admirable dévouement. Mission
modeste, obscure même en apparence,
mais en réalité, pleine de fécondité et de
grandeur; elle vous assure à jamais notre
estime et notre reconnaissance.
Et vous, chers enfants, rendez grâces à
Dieu des soins que vous avez reçus, et des
progrès que vous avez faits dans ce pieux
asile. Votre travail soutenu dans tout le
•
— 10 —
cours de cette année vous a mérité le re
pos des vacances ; mais n’oubliez pas que
si, durant ces jours, l’étude perd une par
tie de ses droits, la piété conserve tous
les siens. Allez au sein de vos bonnes fa
milles, dont vous serez la consolation et
la joie. Puis, le temps des vacances écoulé, »
vous nous reviendrez l’esnrit renosé. le
At 72. — PÉRIGUEUX , IMP. CASSARD FRÈRES.
