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Médias

Fait partie de Le troubadour Arnaut de Mareuil

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Joseph DURIEUX

LE TROUBADOUR

ARNAUT DE MAREUIL

PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE DE LA DORDOGNE (ÀNC. DUPONT ET C“).

1903

ARNAUT DE MAREUIL

Le troubadour Arnautde Mareuil naquit dans
la seconde moitié du xn° siècle au château de
Mareuil, de l’évêché de Périgueux, et non dans
le diocèse d’Aix-en-Provence, comme l’a pré­
tendu Nostradamus (i); car il était compatriote
d’Arnaut Daniel, seigneur de Ribérac (2).
Issu de parents pauvres, plébéien ainsi que la
plupart des troubadours, Arnatit de Mareuil fit
(1) Jehan de Nostredame, frèrepuîiié du grand astro­
logue Nostradamus, procureur au parlement d'Aix, au­
teur des Vies des plus célèbres et anciens poètes pro­
vençaux (Lyon, IJ7J, iu-8). — M. Chabaneau, qui a
donné de cet ouvrage, en 1885, une édilion revue et
accompagnée d'œuvres inédites, estime que les Vies
éditées en 1575 ne sont qu’un tissu de fables.
(2) « Arnautz Daniel si fo daquella encontrada don fo
n’Arnautz de Marueill de l’evescat de Peiregorc, d’un
chastel que a nom Ribairac; e fo gentils hom. » —Cfr.
l’article de M. Ginguené dans VHistoire littéraire de la
France, ouvrage commencé par des Religieux bénédic­
tins de la Congrégation de Saint-Maur et continué par
des Membres de l’Académie des Inscriptions et BellesLettres. tome xv (1820), page 441. Tous les auteurs ont

neanmoins quelques études et acquit même, pour
cette époque, une assez solide instruction.
Il avait un caractère timide, mais il était ave­
nant et d’esprit bien doué. Aussi, ayant chanté
dans les manoirs du voisinage, obtint-il quel­
ques succès qui le firent renoncer à la cléricature
et l’engagèrent à courir le monde.
De château en château, sa bonne ou sa mau­
vaise étoile le conduisit, rapportent les biogra­
phes, à la cour du vicomte de Béziers, époux
d’Adélaïde" de Burlats (i). « Et el enamoret se
d'ela et d’ela fazna sas cansos » ; l’humble clerc
s’éprit de la châtelaine et en fit l’objet de ses
chants. Craintif poète, il gardait en son âme le
secret de ses amours et n’osait's’avouer l'auteur
des pièces qu’accompagnait sur la viole Pistoleta,
son ménestrel (2).

fait d’Arnaut de Mareuil un périgourdin. Une mention
toute spéciale est due à notre cminent compatriote nontronnais, M. Camille Chabaneau, qui a publié in-extenso,
avec notes, le texte soigneusement revu des Biographies
originales des Troubadours, dans l'Histoire générale
du Languedoc, tome X, p. p. 209-409 (Toulouse, Ed.
Privât, 1885, in-4). Nous appelons sur ce savant travail
l’attention des médiévistes et de nos confrères du
Hournat pour l'étude des Troubadours du Périgord.
(1) Adélaïde ou Azalaïs, née au château de Burlats,
était fille de Raymond V, comte de Toulouse. En 1171,
elle épousa Roger II de Béziers, surnommé Taillefer ou
Trencavel, et eut pour fils Iîaymond-Roger, que Simon
de Montfort fit périr à Carcassonne, au début de la
guerre des Albigeois.
(2) Tistoleta, jongleur provençal, se retira plus tarda
Marseille, où d’acteur il devint auteur, ffist. litt. de la
France, tome XVIII, p. 579, article de M. Emeric
David. On possède de lui sept ou huit chansons, ffist.
g. du Languedoc, X, 289; Barbiéri, 129; Bartsch,
h” 372.

Enfin il s'enhardit. La dame agréa les poésies
qui la célébraient, et encouragea Arnaut dis­
crètement. Mais Alphonse II, roi d’Aragon, ado­
rateur d’Adélaïde, prit ombrage de ce rival-poète
et réussit, par ses prières et ses intrigues, à lui
faire donner congé.
Dolent par-dessus toutes les douleurs, le pau­
vre troubadour dut s’éloigner de Béziers. Il se
réfugia coin liom desesperat~L près de Guillaume
VIII de Montpellier, son protecteur et son ami.
Là, revivant cet amour qui était sa vie, Arnaut
composa de nouveaux chants à la bien-aimée, à
l’absente. Là il fit la plaintive romance :
Bien douces étaient mes pensées (i) !

Là, il mourut inconsolé et jeune encore, dès
les premières années du xni° siècle (2).
*
M

*

Les chants des troubadours, écrits en langue
vulgaire, mais pleins de grâce naïve, d’une note
souvent élégiaque. émue, célèbrent à l’envi une
seule dévotion : l’amour. Les sentiments reli­
gieux sont effacés, confondus ; le culte des dames
prime le culte divin.-Et In vraie devise du trou­
badour est celle-ci : Ma dame !
(1) Moltcran douS miel cossir.

(2) Sur l'activité intellectuelle de Montpellier au xn

siècle, lire une intéressante étude de M. Charles Brun
Les Troubadours à la cour des seigneurs de Montpelliei
(Félibrigre latin. 1X931.

— 4 —
Arnaut de Mareuil n’a aimé et chanté qu’une
seule femme : toutes ses poésies s’adressent à
Adélaïde de Burlats. Il l’aima. L’amant se frappa
le cœur; son affection fit ses regrets, son affection
et ses regrets en firent un poète. Comme le félibre amoureux de la brune Zani, le troubadour
chanta; et son œuvre, comme celle d’Aubanel,
est un Livre d'Amour, car elle aussi déborde de
passion vécue. Le jugement de Pétrarque sur
Arnaut Daniel peut s’appliquer à notre Arnaut :
il est grand maître d’amour. 11 composait bien,
il chantait bien, il lisait bien les romans, rap­
porte la notice des Manuscrits.
Pour Fauriel (i), Arnaut de Mareuil est « celui
des troubadours de cette époque et de cette
partie du Midi dans les compositions duquel on
trouve le plus de sentiment, de douceur et d’élé­
gance. »
M. de Sismondi (2) exprime le désir de voir
publiées les poésies d'Arnaut : « Son langage est
clair et facile, son texte peu altéré; aussi c’est un
des troubadours dont on pourrait imprimer les
œuvres séparément pour essayer le goût du
public sur la poésie provençale et satisfaire en
même temps les désirs des érudits dans toute
l’Europe, qui regrettent ces monuments de la
première littérature moderne et de la première
civilisation. »
De plus, ce qui charme chez Arnaut de Ma­
reuil, et ce qui apparaît nettement dans ses lieds,

(1) C. Fauriel (de l’Institut,) : Histoire de la poésie
provençale, cours professé à la Faculté des lettres de
Paris en 1831-1832. Tome II, p. p. 45, 55.
(2) De la littérature du midi de la France. Tome i°r,
p. 1Ô9.

- 5 c’est qu’ils sont essentiellement subjectifs (i). Ils
reproduisent les sentiments propres de leur
auteur, sa rêverie ailée, ses méditations poéti­
ques, ses premiers troubles, ses appels, ses
frissons, puis sa désespérance et son deuil, pour
tout dire : ses états d’âme, les effusions d’un
cœur sensible, l’expansion d’un esprit harmo­
nieux, d’une anima symphonialis. La poésie ici
est personnelle, vivante, toute de sincérité émue.
Arnaut y donne le meilleur de lui-même. 11 aime
et il chante. U souffre et il chante encore. Aussi
cette œuvre mouillée de larmes est en quelque
sorte son autobiographie, qui complète le peu de
détails qu’on a sur sa vie aventureuse, aimante,
finie dans la tristesse, achevée trop tôt, et dontil
n’y a presque rien à dire.
Poésie, Vérité : telle devrait être l’épigraphe
de ses œuvres, et il pourrait dire :
Ma lyre est l’écho de mon âme,
Et ses accents sont des soupirs.

Discrétion, timidité chaste, l’âme du trouba­
dour éclate dans ses épanchements, charmants
parce qu’ils sont vrais, touchants car ils partent
du cœur qui les inspire et qui seul est poète, Ce
n’est pas l’amertume de Rosignac le misogyne,
ni la vénalité avouée de Cairels (2) ; ce sont des
ii) « Comme lyriques humains de l'amour, la com­
tesse de Die, Bernard de Ventadour, Giraud de Borneilli, Arnaut de Mareuil, Gaucelm Faidit et leurs dis­
ciples... sont de la lignée des plus grands, en meme
temps que les aïeux directs des maîtres modernes delà
poésie subjective. » Introduction (p. xvi), par M. Paul
Mariéton, à l’ouvrage de M. Sernin Santy : La comtesse
de 'Die.
(2) Pierre, de Rosignac ou de Bucignac, clerc et gen­
tilhomme d’Hautefort. Elias Cairels, troubadour, né à
Sarlat.

confidences attendries, débordantes de douce
intimité et de pénétrante mélancolie. Amour
dictait les vers que soupirait Arnaut. Leur sim­
ple lecture est agréable, bien qu’ils aient été
composés pour être chantés.
On ne saurait, en effet, se faire une idée exacte
de leur valeur. La musique, trouvée avec les
paroles, était leur accompagnement naturel. Elle
en faisait quelque chose de léger et de profond ;
par son rhythme suave et les intonations du jon­
gleur elle ajoutait à leur euphonie, les rendait
délectables à ouïr. La musique a sa poésie,
disait Lamartine, et les vers ont leur harmonie.
Nous ferons maintenant au poète plusieurs
emprunts, que nous présenterons au lecteur
comme des pièces de conviction. Voici donc
quelques citations françaises. On nous pardon­
nera de les avoir traduites, tradutore traditore,
le traducteur étant un traître.
Arnaut voit Adélaïde, et il l’aime. Sa passion
naît, grandit éperdue, sans oser se déclarer :
« Le premier jour que je vous vis, dame, votre
amour m’entra si profondément au cœur, il y mit
un feu si vif que, depuis, il n’a pas diminué. Les
feux d’amour sont puissants et forts ; ni le vin ni
l’eau ne peuvent les éteindre; une fois allumés,
ils brûlent à jamais, chaque jour ils s’accroissent
et redoublent....... Je ne croyais point, en venant
dans ces lieux, payer si cher le plaisir d’avoir vu
tant de beauté et tant de grâce. On a bien raison
de le dire et je l’éprouve : qui voulait se chauffer
se brûle. J'aime sans oser en faire l’aveu. Je me
vois condamné à fuir celle que j’adore, de peur
que mes regards ne trahissent mon secret : cette
témérité lui paraîtrait impardonnable. Mon cœur,
du moins, me la représente comme un miroir, et
je suis heureux de l’y contempler. »

L’amoureux craint de se montrer ; mais le
poète chante, et ses chants ont la discrétion de
l’idylle. L’amour qui paraîi n’est pas toujours le
plus ardent :
« L’amour le plus vif est le plus timide. Dès
qu’il devient pressant, il doit paraître suspect...
» J’aime, et ma raison s’oppose à mon pen­
chant.
» Sans doute, il me sied mal de porter mon
ambition si haut. Il faut laisser aux rois l’hon­
neur de soupirer pour Elle. Mais quoi ! l’amour
n’égalise-t-il pas les conditions? Dès qu’on aime,
on est digne d’être aimé. Toute distinction dis­
paraît devant Dieu, qui juge seulement les cœurs.
O parfaite image delà Divinité, imitez votre mo­
dèle. Après tout, mon cœur vaut bien celui d’un
duc oïl d'un roi, et c’est se rendre égal aux sou­
verains que d’avoir des vues qui leur feraient
honneur. »
Et, malgré tout, il hésite et ne sait comment
révéler son secret :
a II y a longtemps, ma dame, que je cherche le
moyen de vous apprendre, en personne ou par
messager, ce que je pense et ce que je sens. Et
je crains qu'un message ne vous irrite; et préfé­
rant parler moi-même, je crains que la contem­
plation de votre beauté ne me fasse oublier tout
mon rêve. Aussi je vous envoie ma lettre scellée
de mon sceau : il n’est pas messager plus cour­
tois et discret. Et, selon le conseil d’Amour,
j’écris ce que ne pourrait dire ma bouche. »

Et il se dévoile ainsi.
L’amour embellit tout. Tout est parfait chez
la châtelaine d’Arnaut; et dans le portrait qu’il
nous en fait, aucun détail n’est omis. En cette

— 8 Lettre d’Amoui, un des fleurons de sa couronne
poétique, il loue la belle et blonde chevelure de
sa dame, son front plus blanc qu’un lys, ses
beaux yeux dont le regard est un sourire, son
nez droit et bien fait. Il vante son teint aux fraî­
ches couleurs, plus vermeil et plus blanc que les
fleurs, sa bouche petite, ses jolies dents plus
blanches que l’argent affiné, son menton, son
cou, ses formes blanches comme neige et fleur
d’épine, ses fines mains d'albâtre, ses doigts
délicats et bien faits... Et quand il se rappelle
tant d’attraits, il éprouve un tel transport qu’il
ne sait plus où il va, d’où il vient ; et vraiment il
s’étonne de pouvoir se soutenir, alors que ses
traits se décolorent et que son cœur défaille.
Il n’est pas, aux yeux de l’amant, de femme
plus accomplie que l’aimée. Aucune dame ne lui
est comparable : ni Sémiramis, ni Blancheflor,
ni la belle et blonde Yseult ne peuvent lutter en
beauté avec celle qu’il aime.
Les comparaisons abondent chez Arnaut de
Mareuil qui les choisit presque partout. Le renou­
veau l’inspire.

« Tout me la peint, cliantait-il. La fraîcheur et
l’émail des prés, la diaprure des fleurs en me
retraçant quelques- uns de ses appâts m’invitent
sans cesse à la célébrer. Grâce aux exagérations
des troubadours, je puis la louer autant qu’elle
en est digne. Je puis dire qu’elle est la plus belle
dame de l’univers. S’ils n’avaient pas prodigué
cent fois cet éloge à qui ne le méritait point, je
n’oserais le donner à celle que j’aime : ce serait
la nommer. »
Puis cette déclaration imagée, cette cantilène
simplement exquise, qui décèle un sens délicat
des beautés de la nature :

— 9 —
« Dame, vous êtes plus gente créature de ce
monde, et meilleure que je ne saurais dire. Vous
êtes plus belle qu’un beau jour de mai, que le
soleil de mars, que l’ombre de l’été, que la pluie
d’avril, que la rose, fleur de beauté. »
Et plus loin :
« Vous êtes plus belle que la fleur qui naît. »
« On peut, ajoute ici M, Charles Gidel (i),
trouver dans Virgile, dans Horace, dans Catulle,
des images plus vraies, plus tendres, plus habi­
les, plus générales; on n’en trouvera pas de plus
fraîches, de plus vives, de mieux peintes des
couleurs de l’imagination. »

Arnaut est un amant timide, discret, qui s’a­
larme delà malignité publique et.ne veut qu'une
stricte intimité :
« Que nul ne s’imagine que j’aille révéler le
château où elle commande en reine. Tout amant
devrait céler et fermer son cœur aux regards des
envieux et des calomniateurs, de ces méchants
parleurs qui détruisent toute félicité. Car le siècle
est si plein de félonie que non-seulement il faut
taire la vérité, mais souvent dissimuler et men­
tir........ Nous trois, ô ma dame, l’amour, vous
et moi, connaissons seuls l’accord passé entre
nous sans autre témoignage. »
L’amour rendu est le plus grand bonheur de
celui qui aime. Aussi demande-t-il d'être payé
de retour.

(I) Ch. Gidel : Les Troubadours et Pétrarque. Thèse
de doctorat és-leltres (18Ç1).

10

« Cime et racine de sagesse, chambre de joie
et courtoisie, ah ! je vous en prie, mains jointes,
agréez-moi pour serviteur en me promettant
votre amour. Puisque Amour m’a par vous
vaincu, puisse vous vaincre aussi par moi Amour,
qui toutes choses vainc, dame ! »
A sa dame revient tout l'honneur d’avoir rendu
l’amoureux poète, et il lui reporte le faible mé­
rite de ses chants comme de ses actions :
« C’est de vous, je le sais, que vient tout ce
que je fais, tout ce que je dis de bien. »
Pour les amoureux, la terre est un paradis, et
rien n’amoindrirait la douleur de s’être perdu.
« Si Dieu me laisse jouir de cet amour, je
croirai que le ciel est privé de liesse et de joie.
Si je perdais celle que j’aime, Dieu lui-même
n’aurait pas de quoi me consoler. »
Plus tard, lorsque Arnaut est contraint de
quitter Béziers, sa muse a des accents doucement
attristés, mais sans reproches. L’aimée est ab­
sente, et le troubadour se souvient avec mélan­
colie :
« Je sais bien qu’il ne faut pas croire le pro­
verbe : Quand l’œil ne voit, le cœur ne souffre.
Dame, quand mes yeux ne peuvent vous voir,
j’ai bien le cœur dolent... Qu’on ne dise pas que
l’âme est seulement touchée par l’entremise des
yeux ! Je ne vois plus l’objet de ma flamme, je
n’en suis que plus vivement occupé du'bien que
j’ai perdu. Telles sont les souffrances que tout
le jour j'endure. Mais, la nuit, ma peine aug­
mente. Oui, lorsque je suis allé me mettre sur ma
couche, que je pense y trouver quelque repos,
que tous mes compagnons dorment, que nul

I[

bruit ne se fait plus entendre, alors je me tourne
et retourne, je pense et repense et soupire........
Hélas ! durant mon sommeil, maintes fois je
crois être avec vous, je goûte le suprême bon­
heur ; et à mon réveil, je vois, éprouve et recon­
nais qu’il n’en est rien, et mon ivresse tourne en
larmes. »
Et encore :
« On a pu m’éloigner de sa présence. Rien ne
pourra cependant rompre le nœud qui lui attache
mon cœur. Ce cœur si affectueux et si constant,
Dieu seul le partage avec elle; et la part que Dieu
en possède, il la "tiendrait d'Elle comme mou­
vante de son domaine, si Dieu pouvait être vas­
sal et relever de fief. Lieux fortunés qu’Elle
habite, quand me sera-t-il donné de vous revoir ?
N’apercevrai-je donc personne qui arrive de ce
côté-là ? Un pâtre venant du pays de ma dame
mérite plus de considération pour moi qu’un sei­
gneur châtelain. Ah! que ne puis-je être confiné
dans un désert, m’y rencontrer avec celle que
j’aime. Un désert avec elle, tant je la désire, nie
tiendrait lieu de paradis. »
Dante et Pétrarque, celui-ci surtout, ont beau­
coup emprunté à nos rapsodes du xn° siècle (i).
(I) Arnaut de Mareuil n’est pas, en effet, le seul trou"
badour du Périgord à cette époque. 11 en est légion
d’autres qui comptent parmi les meilleurs du cycle.
Bertrand de Born et son fils, Giraud de Borneilh, Pierre
de Bergerac, Elias Cairels, Arnaut Daniel, llclie Eonsalada, Hugues de La llaclielerie, Gausbert de Puycibot, Pierre de Rosignac, Giraut de Salignac, Aimèric
de Sarlat, Saill de Scola, Guillaume de la Tour-Blan­
che. V. Léon Clcdat:LiX -poésielyrique au Moyen-Age,
et notre étude dans Lemouzi, mars 1896.

I2

Pour Dante, qui les imite et « prolonge en Italie
les soupirs de leur voix expirante'», il prise fort
Bertrand de Born et le met au-dessus de tous.
La critique moderne est généralement de cet avis.
« Cependant, remarque M. Gidel, s’il faut à ce
chevalier poète aux heures de son loisir opposer
un de ces troubadours attentifs et studieux, dont
la main est plus habile à manier la plume que la
lance et l’épée, je choisirai Arnaud de Mareuil.
Il n’a rien des fougues de Bertrand de Born ;
l’étude a fait toute son occupation, et elle imprime
à ses chants un caractère de chaste timidité. Si
les chants guerriers sont heurtés, fatigants plus
d’une fois et durs, c’est qu’ils ont été, pour ainsi
dire, composés à cheval, écrits dans la mêlée ;
mais Arnaut de Mareuil est un clerc ; ses pièces
ont moins d’éclat, moins de cette bruyante pas­
sion qui convient aux gens de guerre ; elles ont,
en revanche, plus d'art, plus d’aisance et de faci­
lité. Entendez-le raconter ses souffrances d’a­
mour, ses rêves décevants ; il n’est pas un détail
qu’il omette, il poursuit son idée avec le talent
d’un, homme formé par les études littéraires. Les
souvenirs des romans, ceux d’Ovide, de l’anti­
quité se mêlent et se confondent : Sémiramis,
Léda, Hélène, Antigone, Ismène se trouvent
citées à côté de Rhodoceste, Blanchefleur, Biblis
et la belle Yseult. »
On nous pardonnera cette appréciation un peu
longue. En vérité, on ne pouvait mieux comparer
l’humble et timide Arnaut avec le barde militant
d’Hautefort.
***
Au contraire, celui des troubadours que préfé­
rait le chantre de Laure, est Arnaut Daniel, de
Ribérac, inventeur de la Sixtine. On trouve dans

— 13 —

le quatrième chant du Triomphe de l’Amour, la
description suivante :

« A la suite de ces poètes marchait une foule
d’étangers qui ont écrit en langue vulgaire : le
premier entre tous, Arnaut Daniel, grand maître
d’amour (r), dont le style élégant et joli fait
encore honneur au pays qui l’a vu naître.- Avec.
lui marchaient l’un et l’autre Pierre (P. Rogier
et P. Vidal), si tendres aux coups d’Amour, et le
moins fameux Arnaut (de Mareuil)... »
Pétrarque paraît être seul de son avis. Les
troubadours, en effet, citent Arnaut de Mareuil
de préférence à Arnaut Daniel, et le citent plus
souvent que nul autre de leurs maîtres. T'His­
toire littéraire de la France comprend ainsi
l’appellation d’il men famoso Arnaldo : seule­
ment parce que sa renommée avait moins d’éclat.
Diez ire trouve pas non plus ce titre justifié, et
présume que les meilleures œuvres de Daniel ne
nous sont pas parvenues. Suivant l’abbé Millot,
« de tout temps il y a eu de fausses réputations
forîdces sur quélques jugements particuliers,
dont l’autorité prévaut sans examen jusqu a ce
qu’enfin la critique discute, la vérité perce et le
fantôme du préjugé s’évanouit. Telle a été la
réputation d’Arnaut Daniel....... , et Arnaut de
Mareuil paraît l’emporter sur lui à tous égards. »
Un autre auteur très compétent, Raynouaid,
comprend mal aussi les causes de cette célébrité
surfaite et se prononce pour notre troubadour
« remarquable par la gracieuse et abondante fa­
cilité de son style. »
(1) Fra tutti il primo Arnaldo Daniello, gran maestro
d amor (Trionfo amoré).

Fauriel écrit à cc même sujet : « Pétrarque
faisait là une distinction qu’il ne faut pas prendre
à la rigueur », et se montre sévère pour le sei­
gneur de Ribérac. M. Auguis enlin se prononce
pour Arnaut de Mareuil : « Sa versification est
pleine de naturel et de tendresse et c'est lui qui
aurait mérité entre les Provençaux d’être appelé
le grand maître d’amour, nom que Pétiaïque
accorde à un autre troubadour, Arnaut Daniel ;
mais les pièces qui sont restées de ce poète ne
répondent pas au gracieux éloge de Pétrarque. »

Tel est Arnaut de Mareuil, un poêle réputé de
son temps et presque ignoré ou mal connu du
nôtre. Aussi n’est-il que juste de rappeler le sou­
venir quelque peu effacé de celui qui, — apres
Bertrand de Boni et Bernard de Ventadour, un
peu au-dessous, mais à côté d’eux, - occupe, à
notre avis, une place prépondérante parmi les
troubadours.

BIBLIOGRAPHIE
I. •— Le bagage poétique d’Arnaut de Mareuil se
compose d’environ trente pièces lyriques, de trois épîtres (brcns) ou saints (en vers de huit syllabes à rimes
plates), et de deux petits poèmes didactiques ou ensenhamens (en vers de six syllabes à rimes plates).
11 n’a pas encore été donné de ses œuvres une édition
critique.
Manuscrits 3204, 3205, 3206, 3207 de la Vaticane.
Manuscrits 854, 856, 1592,1749 et 22543 àla Biblio­
thèque nationale, à Paris (anciens 7225 7698 de la
Bibl. Royale).
Poésies inédites publiées d'après les Mss. de la Bi­
bliothèque Laurentienne, à Florence, par M. Chabaneau, dans la Revue des Langues romanes, tomes xx
et xxi, année 1881, p. 53, II, et 1882, p. 165,
II. — Outre les références que nous signalons en
notes, on consultera sur Arnaut de Mareuil les ouvrages
étrangers suivants :
Barbiéri: Dell’ origine délia pocsia rimata, p. p.55,
108. Modène, 1790.
Bartsch (Karl) ; Grundriss zur Geschichte der provenzalischen Litteratur, 22, 29, 72, p. p. 40-41, 47. —
Elberfeld, 1872.
Diez: Leben wid Werlce der Troubadours, p. p- 103
et s. —
J. D.