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Fait partie de Candidature de M. Barailler
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CANDIDATURE
DE M. BARAILLER,
AVOCAT.
Aux Habitans du département de la Dordogne.
Mes chers Compatriotes,
Un gouvernement que les honnêtes gens ne voyaient qu’avec
mépris, que ses adhérons même ne soutenaient qu’avec dé
goût, a disparu dans un orage.
Le dernier roi des Français a éteint dans sa fuite la der
nière étincelle de la royauté. L'a France était libre.
Quelques hommes courageux ont proclamé la République;
c’est le seul gouvernement possible désoi mais en France; ce
sera bientôt, quand nous aurons donné l’exemple de l’ordre
et de la réussite, le gouvernement de l’Europe entière. C’est
le seul élat de choses sous lequel notre patrie puisse être heu
reuse et conserver les libertés qu’elle a conquises.
Aujourd'hui, il n’est pas un homme raisonnable, un homme
éclairé, qui ne sache, qui ne soit profondément convaincu que
c'est vers la conservation de la République.qu’il faut tourner
toutes scs pensées; car, en arrière, c’est la réaction, la guerre
civile, la ruine, la mort ! En avant, ce sont tous les bienfaits
d’une civilisation dégagée des entraves du despotisme et de la
corruption, dont nous avons si long-temps supporté le fardeau
La première nécessité maintenant, c’est de former l’assem
blée qui doit nous donner une constitution, c’est de substituer
les mandataires de la France entière à une dictature désor
donnée.
J’avais cru, je l'avoue , que la chute du gouvernement dé
chu serait pour toujours un avertissement mémorable et ter-
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rihlc à tous les pouvoirs; qu’une pression quelconque impo
sée à la volonté populaire, au vœu du pays, était tôt ou tard
le signal d’une réaction sanglante.
J'avais cru, dans l’enthousiasme de l'ère nouvelle qui s’ou
vrait devant nous, à la liberté la plus complète dans ce suf
frage universel qui me semblait le plus beau des rêves qu’ait
jamais osé faire une nation si long-temps opprimée et trompée.
Je m’étais incliné devant les premiers actes du gouverne
ment provisoire; j’avais salué du fond de mon cœur ces éner
giques, ces courageux décrets qui ouvraient une si large voie
aux réformes que l’assemblée constituante devra introduire
dans la société.
Mais bientôt vous avez vu de funestes tendances se mani
fester ; vous avez lu, vous avez compris ce manifeste odieux
qui a annoncé;! la France stupéfaite et désolée l’intention, non
pas générale, mais particulière, de quelques hommes, de sur
veiller le vote de la nation, de lui désigner des candidats, de
la contraindre à déposer dans l’urne électorale un bulletin
frappé au coin de la terreur.
Cette intention a été désavouée par la partie sage et vrai
ment républicaine du gouvernement provisoire; mais elle est
restée, je vous l’affirme, dans la pensée de ses auteurs; c’est
vers ce but qu'ils dirigeront tous leurs efforts ; c’est le mot
d’ordre donné aux commissaires qui viennent dans les departemens remplacer les hommes qui étaient l’expression de la
première pensée de ceux qui ont proclamé la République, de
la première pensée, de la bonne pensée!
C'est par l’agitation qu’on veut inlluer sur les élections; c’est
par la désorganisation qu’on arrivera à l’agitation.
Que le département de la Dordogne sache bien, que la
France entière n’oublie pas, qu’aucun pouvoir n'a le droit
d'influer sur le choix des députés; que les hommes qui pré
tendent imposer leurs créatures d’hier n’ont ni la force ni la
puissance nécessaires pour imposerdeurs volontés ; que ces
hommes eux-mêmes devront disparaître devant le résultat du
choix calme et libre du pays.
On a osé dire, pour expliquer cette doctrine, pour excuser
ce crime politique, que la République n’était qu'acceptée par
la France, que les partisans de la régence et de la monarchie
veillaient dans l’ombre, et que si on ne révolutionnait, si on
ne remuait pas profondément la France, les élections seraient
mauvaises et n’amèneraient à l’assemblée que des députés
réactionnaires.
C’est être insensé? Pourquoi donc insulter la France?
Oui, la République a été acceptée; elle a été acceptée
comme l’aveugle accepte la lumière, avec étonnement, avec
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doute, et puis avec bonheur. Les sentimens qui se sont mani
festés avec énergie de toutes parts, quelles qu’en soient les
causes, sont un sûr garant qu’il n'y a que quelques fous qui
puissent encore rêver une restauration des anciennes idées.
Ainsi, la crainte qu’on a cherché à répandre est vaine; c’est
une injustice, une insulte pour nous. Défiez-vous de ceux
qui propagent ces craintes.
Dans les circonstances actuelles, il est du devoir de tout
citoyen dégagé de préoccupations personnelles, qui peut se
livrer entièrement au service du pays, qui estsans regrets pour
le passé, sans liens brisés avec les hommes ou les choses de
l’ancien régime, sans crainte sur le présent, plein d’espoir
pour l’avenir, d’offrir à la patrie son temps, ses facultés, sa
vie, et de se présenter aux suffrages de ses concitoyens.
Je me présente donc à vous, mes chers concitoyens ; je
vous livre mon passé; il est court, mais pur comme l’avenir
que j'offre à la République.
Enfant du pays, je connais ses besoins; j’ai connu son es
prit auprès d'un homme que je n’ai pas besoin de nommer,
car son nom est dans tous vos cœurs, comme le synonyme
de l’honneur,’ de la probité et de l’intelligence politique.
Je sais qu’il faut au peuple de nos campagnes la tranquil
lité, l’ordre, le travail ; que tous nos efforts doivent tendre à
ce que, par d’immenses et vigoureuses réformes dans les fi
nances, le morceau de pain que l’agriculteur arrache à grand’
peine à la terre baignée de ses sueurs ne soit point aux trois
quarts rongé par les impôts dévoraleurs qui ruinaient nos
campagnes au profit des privilégiés.
Je sais qu’il faut protéger l’industrie des villes , que l’ou
vrier a le droit sacré d’exiger que son existence soit garantie;
qu’il doit être sûr que, dans les mauvais jours, la main de la
nation viendra chercher la sienne et, pour prix d’un travail
utile, y déposera un salaire qui le mettra à l’abri du besoin.
Il faut que l’ouvrier ne soit plus déshérité des promesses
que lui a faites si souvent la société, qu’il arrive enfin à ce
bien-être si justement et si ardemment demandé.
L’éducation devra être un des premiers soins de l’assemblée
constituante; chacun pourra venir puiser, dans un enseigne
ment intelligent et gratuit, les lumières avec lesquelles il de
vra servir sa patrie. Cet enseignement n’aura point de de
grés que ne puissent franchir l’intelligence et la volonté, dans
quelque partie de la société qu’elles se trouvent.
Si la propriété est attaquée, que vos mandataires soient sur
la brèche, et qu’ils y défendent jusqu'à la mort des principes
que, dans nos plus grands excès révolutionnaires, on n’a point
songé à attaquer.
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En résumé, mes chers concitoyens, ne vous laissez point
entraîner par des agitateurs sans raison; protestez par le calme
et la dignité conlre des tentatives de terreur et d’intimidation;
répétez-vous que le désordre serait le signal de catastrophes
affreuses, que ce serait reculer indéfiniment les magnifiques
réformes que nous attendons, et donner accès aux plus mau
vaises passions.
Défiez-vous de ces hommes qui se serviront du pouvoir
dans leur intérêt personnel; repoussez ceux qui, couverts des
vètemens de la monarchie, comblés de ses faveurs, viendront
vous demander vos suffrages en reniant la main qui les a
nourris.
Diles-leur bien, à ces gens sans pudeur : Vous ne pouvez
cire républicains; vous n’eles pas de bon aloi; on ne peut rom
pre avec son passé, avec ses sympathies, avec ses affections,
sans lâcheté et sans infamie. Vous avez servi le gouverne
ment déchu jusqu’à sa mort ; respectez son cadavre et ne
l’insultez pas. Place, retirez-vous; laissez venir à nous ces
hommes nouveaux dont on nous a parlé ; laissez-nous leur
confier la jeune République, dont voire approche souillerait
la blanche tunique, et ternirait la lumineuse auréole.
Il ne faut reculer devant aucun moyen pour connaître les
antécédens des hommes qui se présenteront à vos suffrages;
fouillez leur vie; sondez les replis de leurs cœurs; chercboz-y
si l'ambition, si l’orgueil n’usurpent pas la place de l’amour
de la patrie.
Et quand vos suffrages auront désigné les hommes de votre
choix ; quand ils vous quitteront pour aller remplir leur
mandat, avertis par l’expérience du passé, répétez-leur;
Soyez fidèles à vos promesses; soyez sans crainte; mépri
sez la terreur qu’on cherchera à vous inspirer; que vos
actes soient purs ; que votre énergie donne à la France des
gages et des garanties de liberté et de bonheur, et nous vous
féliciterons; mais,si nous étions trompés, si vous ne répondiez
point à notre attente, à vos engagemens, le jour du jugement
viendra.
Périgueux, le 25 mars 1848.
