FRB243226101_PZ_2537.pdf
Médias
Fait partie de Mgr Baudry évêque de Périgueux et de Sarlat
- extracted text
-
MM BAUDRY
ÉVÊQUE UE PÉRIGUEUX ET UE SARLAT
PAR
M. L’ABBÉ HENRI PERREYVE
CHANOINE HONORAIRE D’ORLÉANS
PROFESSEUR D’HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE A LA SORBONNE
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-EDITEUR
RUE DE TOURNON, 29
1863
Mgr BAUDRY
ÉVÊQUE DE PERIGUEUX ET DE SARLAT
MGRBAUDRY
ÉVÊQUE DE PÉRIGUEUX ET DE SARLAT
M. L’ABBÉ HENRI PERREYVE
CHANOINE HONORAIRE D*ORLÉANS
PROFESSEUR D’HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE A. LA SORBONNE
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
29, rue de Tournon, 29
1 863
Mgr BAUDRY
ÉVÊQUE DE PERIGUEUX ET DE SARLAT.
L’Eglise tout entière, le clergé de France
en particulier, ont fait récemment, en la per
sonne de Mgr Baudry, évêque de Périgueux et
de Sarlat, une de ces pertes vraiment irrépara
bles dont la gravité mérite l’honneur d’une atten
tion religieuse.
Ce n’est pas seulement dans les rangs du
clergé que cette mort a soulevé d’immenses re
grets ; de si grandes espérances de diverse na
ture s’attachaient à la pieuse et savante per
sonne du vénéré prélat, que le coup qui les a
ruinées a retenti dans des régions très-diffé
— 6
rentes, et arraché à des esprits séparés par les
opinions politiques, ou même par les con
victions religieuses, le même accent de dou
leur.
Ceux qui ont eu l’honneur, dans les derniers
temps surtout, d’approcher Mgr Baudry, com
prendront la diversité des regrets qui s’atta
chent à sa mémoire. Subitement arraché à la
paix, au silence, à l’obscurité de la vie reli
gieuse, jeté sans préparation apparente dans la
vie publique, appelé à prendre, par ses avis,
une part active aux événements les plus graves
de ces dernières années, placé enfin sur un
siège épiscopal, pressé par conséquent de dé
ployer tout à coup des aptitudes et des ressour
ces ignorées de tous et de lui- même jusqu’alors,
Mgr Baudry a étonné non-seulement ceux qui
ne le connaissaient point encore, mais ses amis
même et ses admirateurs par la soudaine variété
de ses forces. Au sortir de sa cellule, il s’est
trouvé de plain-pied, et fort à l’aise, sur le ter
rain des plus hautes affaires, des controverses
— 7 —
les plus graves, des difficultés pratiques les
plus délicates ; et, sans hésitation, sans raideur,
tout naturellement, tout simplement, l’humble
directeur du séminaire Saint - Sulpice s’est
trouvé capable d’exceller partout, d’être com
pétent en toute chose, et de faire dire à quicon
que est venu réclamer son conseil : « Cet homme
« est spécialement éclairé sur cette matière. »
Aptitudes merveilleuses, qui, développées par
l’exercice, et surtout par la grâce divine,
pouvaient rendre un jour, et dans des circons
tances dignes d’elles, d’incomparables services
à l’Eglise et à la France.
Les personnes du monde, et elles sont nom
breuses, qui ont eu l’occasion d’éprouver par
elles-mêmes les impressions que je viens de
dire, et de découvrir avec stupéfaction les iné
puisables ressources de science, de décision
pratique, de fermeté administrative que cachait
l’extérieur modeste de Mgr Baudry, n’appren
dront pas sans intérêt comment s’est formée
cette riche nature, et quelle sorte d’éduca
— 8 -
tion lui a été donnée dès le commencement.
Mgr Baudry est sans réserve un élève des sé
minaires ; il a reçu dès son enfance l’éducation
ecclésiastique, et toute sa jeunesse s’est formée
à l’école de Saint-Sulpice. Que d’hommes, en
nos jours, chez lesquels le nom seul d’un sémi
naire ne réveille qu’une idée froide, morne,
stérile; l’idée d’une sorte de prison, dans la
quelle une centaine de pauvres jeunes hommes
sont formés par des vieillards à mépriser la rai
son, à contredire la nature, à se passer de la
science, à détester la liberté, à former des con
jurations et des complots contre leurs con
temporains, leur pays et leur siècle ! Si ces
hommes, séparés de nous par des ignorances
intéressées et des malentendus séculaires,
pouvaient connaître la nature, je dirais volon
tiers la qualité des âmes qu’abritentleplus sou
vent ces murs paisibles, entourés à plaisir de
sombres mystères par une impiété romanesque,
ils auraient, je pense, pitié de leurs propres
fantômes, et se reprocheraient d’avoir perdu
— 9 tant d’années à calomnier ce qu’ils ignorent.
Mgr Baudry fut, dès le commencement, une de
ces âmes à la fois douces, graves, ardentes, em
portées comme par instinct vers les idées gé
néreuses, que la règle ecclésiastique, tempérée
par la charité intelligente et paternelle des su
périeurs, laisse se développer dans le bien li
brement, mais non sans direction et sans sauve
gardes.
Il était né le 1er novembre 1817, à la Turmelière, commune de Montigné, d’une famille vé
nérable et honorée de tous. Son père avait fait
la guerre de Vendée. Quand la religieuse pro
vince se leva pour protester qu’il y avait encore
en France un sang prêt à être versé pour Dieu
et le roi, cet homme de cœur partit, ets’attacha
à M. d’Autichamps qu’il suivit dans tous les ha
sards de cette guerre héroïque. Une de ses
filles entra au Carmel, elle est aujourd’hui su
périeure des Carmélites de Nantes. CharlesThéodore Baudry, l’un de ses fils, fut de bonne
heure appliqué aux éludes ecclésiastiques, d’a1.
bord dans le petit séminaire de Beaupréau, puis
au grand séminaire de Nantes.
Nous devons à d’intimes communications des
détails touchants sur l’enfance du jeune sémi
nariste. Il aimait avec une sorte de passion pro
phétique le silence et les grands horizons. Pour
se satisfaire dans ces deux amours, le jeune en
fant prenait quelque livre sérieux, ets’en allait
au loin dans le domaine paternel ; puis il avi
sait quelque grand arbre antique, et, avec l’agi
lité d’un petit campagnard, il montait au faîte,
et s’installait dans les branches et se cachait
dans le feuillage de son vieil ami. Il passait là
des journées entières, lisant, rêvant, priant,
allant du livre à l’horizon, de l’horizon à Dieu,
jusqu’au jour où il ne monta plus sur les arbres,
et « dit adieu aux montagnes, aux vallées, aux
fleuves, aux ombrages inconnus, pour se faire
dans sa cellule, entre Dieu et son âme, un ho
rizon plus vaste que le monde (1). »
Le séminaire de Nantes était alors dirigé par
(1) P. Lacordaire, Lettres « des jeunes gens.
— 11
un prêtre éminent en sainteté, et dont le nom
est resté entre tous comme un type de douceur
et de piété sacerdotales. Nous voulons parler
de M. deCourson. Le vénérable supérieur n’eut
pas de peine à deviner les trésors que cachait
« la nature un peu sauvage dujeune Vendéen, »
et, ses études à peine terminées, il le fit entrer
dans la compagnie de Saint-Sulpice. Mgr Bau
dry s’y appliqua d’abord à l’élude spéciale et à
l’enseignement de la philosophie. Grand admi
rateur de Malebranche, mais admirateur averti
et sagace, il sut prendre dans les vues pro
fondes de notre illustre métaphysicien fran
çais tout ce que pouvait accepter la tradi
tion philosophique des Pères et la doctrine de
l’Eglise. Une foule de jeunes esprits s’enflam
mèrent pour cet enseignement, qui, dépassant
les lignes étroites des programmes, et nulle
ment satisfait des banales et stériles disserta
tions trop souvent en usage sous le nom de
philosophie, s’attachait, avec une sincérité pas
sionnée, aux problèmes les plus intéressants^
— 12 —
la connaissance humaine et à la nature même
de l’àme, à sa vie intérieure, à ses relations
avec le monde et avec Dieu. Un des plus ar
dents et des plus remarquables disciples de
M. Baudry, aujourd’hui professeur de dogme
à la Faculté de théologie de Paris, M. l’abbé
Hugonin, devait donner plus tard une expres
sion de la doctrine du maître dans un ouvrage
qui a pour titre : Ontologie ou étude des lois de la
pensée, et dans lequel le savant et modeste
auteur a écrit ces lignes, également honorables
pour le disciple et pour le maître : « C’est à
M. Baudry que nous devons tout ce qu’il y a de
bon et d’utile dans ce livre.»
Lorsqu’en 1845, M. de Courson fut appelé à
prendre, comme Supérieur général, la direc
tion de la compagnie de Saint-Sulpice, il ne
put consentir à se séparer de son fils spirituel ;
il se hâta de l’appeler à Paris, au séminaire de
Saint-Sulpice, et lui confia la chaire de théolo
gie dogmatique, puis celle de théologie morale.
Bientôt, M. de Courson ayant quitte ce monde,
13 —
M. Carrière, le nouveau supérieur général de
Saint-Sulpice, honora M. Baudry d’une con
fiance égale à celle de son premier père, et,
comprenant que toutes les qualités de son esprit
l’appelaient à ne point quitter les régions les
plus élevées des sciences théologiques, il lui
donna la direction du grand cours, c’est-à-dire
d’un enseignement supérieur établi pour les
élèves qui, ayant terminé leurs études de théo
logie, veulent approfondir les points principaux
d’une science dont ils ne possèdent encore que
les lignes générales et les données élémen
taires. C’est là que M. Baudry put vraiment
déployer les ressources de sa haute intelli
gence, et mettre à profit la vaste érudition que
lui avait acquise une lecture quotidienne,
assidue et laborieuse des Pères de l’Eglise et
des scolastiques.
On vit alors se produire à Saint-Sulpice un
phénomène rare entre tous et dans tous les
ordres de la pensée, aux temps où nous vivons ;
je veux dire qu’on vil un maître entouré dédis-
— 14 —
wples. Je ne dis pas un professeur entouré
d’élèves; je ne dis pas un parleur qu’on admire,
qui distrait pendant une heure et qu’on oublie;
je ne dis pas même un savant auquel on va dé
rober avec insouciance et ingratitude les résul
tats de ses recherches : tout ceci se voit dans
nos écoles. Mais je dis un maître aimé, vé
néré, recherché, entouré avec passion par les
nouveaux venus joyeux de posséder à leur tour
ce que d’autres avaient aimé avant eux, entouré
avec persévérance parles anciens, inséparables
de leur cher professeur, et surmontant tous les
obstacles que la distance crée fatalement entre
les hommes, pour le rechercher, le retrouver
et lui répéter : « Nous vous écoutons, maître,
parlez ! » Qui dira de quels éléments se com
pose cette profonde et réelle filiation intellec
tuelle ? Il est plus facile delà sentir en soi et de
la constater au dehors que de la définir. De
mandez à un élève de M. l’abbé Noirot ce qu’il
tient de son maître. Peut-être ne saura-t-il pas
le définir. Cependant il vous dira qu’il se sent
— 15
disciple, et avant même qu’il vous l’ail dit,
vous l’aurez vu. Tels sont les vrais maîtres :
esprits puissants et rares, qui ne renvoient
pas sans un signe l’âme qu’ils ont touchée, mais
qui lui laissent comme une marque de leur pas
sage, contre laquelle ni le temps, ni l’oubli, ni
«
les passions mêmes, ni le mal, ne peuvent rien
faire pour l’effacer! Puissance de l’esprit :
puissance du cœur aussi, et de la volonté ! car
tout vrai maître est directeur, et tout vrai disci
ple aime et obéit autant qu’il apprend. Qu’il
était sincère dans les disciples de M. Baudry,
cet abandon de l’âme tout entière à la direction
intellectuelle et morale de celui qu’ils appe
laient avec une vénération tendre « le Père
Baudry! » Comme ils revenaient à lui toujours,
sans cesse, de loin ! Comme ils sentaient sans
se plaindre, mais plutôt avec une sorte de
joie filiale, le besoin qu’ils avaient de ses con
seils pour leurs éludes, de sa direction pour
leurconduite! Jaloux des plus jeunes, qui, dans
l’intérieur du séminaire, et par droit premier,
— 16 -
possédaient le maître et recevaient son ensei
gnement, les anciens élèves se consultèrent un
jour, et résolurent de demander à M. Baudry de
leur rendre, une fois au moins par semaine, le
bonheur de l’entendre. Le vénéré supérieur de
Saint-Sulpice ne refusa rien à un si touchant
désir, et, chaque vendredi, après les fatigues
d’une journée diversement laborieuse, la petite
cellule de M. Baudry fut envahie par une so
ciété d’ecclésiastiques parmi lesquels on pou
vait compter plusieurs membres de la haute
administration diocésaine, tous charmés de se
taire le soir devant le maître qu’ils aimaient,
après avoir eux-mêmes porté la parole sacrée
une partie du jour. Douces réunions, silences
admirateurs, chère cellule! vous ne quitterez
le souvenir d’aucun de ceux qui vous ont con
nus! Les plus humbles détails demeureront
dans leur mémoire comme un parfum touchant
du passé. Quel empressement pour arriver au
début même de la conférence, et n’en rien per
dre! quel embarras mêlé d’une douce gaîté
' I
17 —
pour placer dans la petite cellule lous les audi
teurs! quelle difficulté de se procurer une
chaise aux dépens des cellules d’alentour! et
puis quelle attention et quel recueillement
quand M. Baudry commençait le discours sur
un ton humble et embarrassé, disant d’ordi
naire : « Messieurs, je suis vraiment confus de
« parler devant vous sur le grand sujet qui
« nous occupe. C’est moi qui devrais ici vous
« écouter. Il n’y en a pas un de vous qui ne
« parlât beaucoup mieux que moi sur cette
« matière... « El comme personne.ne répondait,
si ce n’est par un sourire d’incrédulité silen
cieuse , au regard aimable et inexprimable-
mént tin que le P. Baudry promenait lentement
sur l'assemblée: « Allons, Messieurs, reprenaitil, puisque vous le voulez, commençons... »
Il commençait alors ; indiquait à grands traits
les contours principaux de sa pensée, puis pé
nétrait tout à coup dans les profondeurs du su
jet, quitte à être suivi ou laissé en chemin et
retrouvé plus tard par tel ou tel de ses audi-
- 18 -
leurs, ébloui de la lumière ou fatigué de la
continuité du vol. M. Baudry parlait d’abord
lentement, presque pesamment, et avec une
sorte d’impassibilité théologique, étrangère, ce
semble, à toute émotion. Cependant, même
alors, celui qui eût observé son regard plein
de feu eût été frappé du contraste étrange que
présentait tant de rigueur scolastique avec l’ar
deur contenue de ce regard enflammé. Mais,
bientôt, tout à coup, au premier choc d’idées,
c’était la flamme qui devenait maîtresse. La
parole vibrait alors, incisive, ardente, émue;
l’œil étincelait, la main tremblait; ce pâle et
austère visage s’illuminait d’éclairs, de souri
res, de ravissements inattendus; nul n’en pou
vait douter, c’était bien la grande éloquence
qui remportait la victoire et triomphait de tou
tes les résistances que semblait lui opposer
sa victime. Lutte sublime ! le plus beau spec
tacle qu’une âme humaine puisse donner de sa
grandeur, après le spectacle de sa vertu.
L’humble directeur de Saint-Sulpice, pris en
— 19 —
flagrant délit d’éloquence, et convaincu, sans
excuses ni défenses possibles, d’être orateur,
dut accepter une mission nouvelle que lui im
posa, en 1860, S. Em. le cardinal Morlot, alors
archevêque de Paris, de grave, pieuse et douce
mémoire. Il lui fut demandé de prêcher la
retraite ecclésiastique du diocèse de Paris.
M. l’ahbé Icard, lui aussi directeur de Saint-
Sulpice, partagea fraternellement le fardeau de
M. Baudry, et joignit à l’éclat de ses hautes
méditations sur le sacerdoce, le bienfait d’en
tretiens plus familiers sur les devoirs des ec
clésiastiques. Cette retraite eut un grand re
tentissement ; mais, depuis quelque temps déjà,
la paix de la petite cellule était troublée. La
réputation de science et de sagesse de M. Bau
dry avait passé les frontières de Saint-Sulpice,
et l’austère humilité qui veille pour les défen
dre n’avait pu empêcher qu’un rayon du dehors
ne pénétrât jusqu’à lui.
Ce n’était encore qu’un rayon de renommée,
mais ardent déjà, et tel qu’on y pouvait près-
- 20 —
sentir les premiers feux de la célébrité selon le
monde. Des hôtes inattendus sollicitaient l’hon
neur d’être accueillis, et demandaient au pieux
prêtre sa direction et ses conseils pour les plus
graves affaires de la controverse générale ou
de la vie politique. La pauvre cellule, qui n’a
vait guère reçu jusqu’alors que les visites des
jeunes élèves du séminaire, s’étonnait d’enten
dre maintenant de bien autres confidences; cl
dans l’étroit corridor qui la précède, on ne
voyait plus seulement se promener quelque
jeune lévite récitant son chapelet, mais d’il
lustres personnages moins habitués à faire an
tichambre debout, dans un escalier, qu’à ac
corder ou à refuser de solennelles audiences.
Une première tentative fut faite au commen
cement de l’année 1860, pour décider M. Bau
dry à accepter l’évêché de Vannes. Cette ten
tative fut absolument repoussée : aucune in
fluence d’aucun genre ne put triompher des
résistances de l’humble prêtre, fidèle en ce
point à un usage déjà deux fois séculaire de
— 21 —
la docte et modeste compagnie de Saint-Sul
pice. Les répugnances invincibles que M. Bau
dry manifesta dans ce moment peuvent nous
faire mesurer la gravité des motifs qui le dé
cidèrent, une année plus tard, à changer de
conduite; ces motifs furent, nous le savons, de
la nature de ceux qui, pour un prêtre, seront
toujours des ordres; et ce n’est trahir aucun
secret que de rappeler, comme étant connue
d’un grand nombre, l’insistance personnelle que
mit à cet égard le vénérable cardinal Morlot.
Nommé le 30 janvier 1861 évêque de Péri
gueux, peu de temps après, ayant reçu de
Rome l’institution canonique, et sacré le 5 mai,
Mgr Baudry partit pour son diocèse, dont il vou
lut presque aussitôt prendre entièrement pos
session. Déjà fort affaibli par de longues années
d’enseignement, visiblement consumé par les
flammes intérieures d’une pensée trop forte
pour les organes qui la portaient, épuisé par
les devoirs d’une vie sédentaire dont il avait
accepté avec une rigueur extrême toutes les
— 22 —
obligations, souffrant, épuisé, déjà malade, il ne
put se vaincre assez pour se reposer d’abord;
mais entraîné, par son âme, il se jeta pour ainsi
dire sur le champ de bataille, comme ces guer
riers blessés qui sentent que la vie s’échappe,
et qui donnent en un seul moment tout le sang
qui leur reste. Ce qu’il accomplit dans sa pre
mière visite pastorale fut prodigieux, et sur
tout désolant; car il fut évident dès lors que
les forces du pieux évêque trahiraient demain
son zèle, et que, dans le prodige même de son
énergie momentanée, on devait voir le signe
suprême d’une ardeur qui consumait tout l’ali
ment avant de s’éteindre.
C’est à peine si le diocèse de Périgueux et
de Sarlat a vu passer dans ses églises la douce
et austère figure de Mgr Baudry. Nous sommes
assuré cependant qu’il ne l’oubliera point, cl
que les enseignements tombés de ses lèvres ou
de sa plume demeureront gravés dans la mé
moire de tous. Les trop rares mandements qu’il
a eu l’occasion d’adresser à ses fils spirituels
— 23 —
resteront longtemps dans leurs mains comme
des témoignages authentiques de sa doctrine,
de son zèle pastoral, de son amour pour l’Église
et de son attachement à la chaire de SaintPierre (1). Nul n’oubliera les paroles qu’il adres
sait, en des jours de suprêmes inquiétudes, aux
fidèles du diocèse dont il prenait possession :
« L’Église et son chef vénéré vivent de la même
« vie, tressaillent des mêmes joies, souffrent
« des mêmes douleurs : l’indépendance de la
« chaire apostolique est l’indépendance de
« l'Église, l’indépendance du monde ; et quand
« celte indépendance semble menacée, les
« évêques se lèvent pour la défendre et la co n
(1) Parmi les œuvres que, durant le temps très-court de
son épiscopat, Mgr Baudry a fondées à Périgueux, nous re
marquons celles de l’Adoration perpétuelle, du Denier de
Saint-Pierre, des Missions diocésaines et des Écoles ecclé
siastiques. (Voir le court et touchant mémoire écrit peu de
jours après la mort de Mgr Baudry, par M. l’abbé de Las
Cases, vicaire général de Périgueux et ami de l’illustre pré
lat, et qui a pour titre : Quelques mois sur l'épiscopat de
Mgr Baudry.)
— 24 —
« solider. Admirable spectacle, nos très-chers
« frères, qui console nos cœurs dans les temps
« de douloureuse angoisse que nous traver« sons! Fixons plus que jamais avec amour
« nos regards sur notre Père bien-aimé ; au
« sort de cette grande et sainte victime sont
« attachées les espérances et les craintes de
« tous les enfants de l’Église. Témoignons à
« notre saint Pontife d’autant plus d’amour et
u de dévoûment que sa douleur est plus amère
« et sa résignation plus sublime. Sa double
« royauté a été méconnue : des enfants égarés
« et coupables ont voulu se soustraire à son
« autorité. Ils reviendront, nous en avons l’es« pérance ; ils comprendront qu’en repoussant
« cette couronne, ils ont repoussé leur gloire.
« Et toi, ville éternelle, à laquelle les pontifes
« rois que Dieu t’a donnés ont procuré plus de
« grandeur que n’en rêvèrent jamais pour toi
« les Césars, tu sauras un jour que ta prospé« rité, ton bonheur et la paix sont dans ta sou-
« mission à tes pontifes !
25 —
« ...Pour vous, ô saint pontife Pie IX, que
« toute l’Église regarde en ce moment, ô chef,
« ô pasteur, ô Père, quelle parole vais-je en-
« voyer à votre cœur en ce moment, où pour
« la première fois tombe de mes lèvres le lan« gage épiscopal ! quel accent vais-je donner
« à cette parole? O père de nos âmes, rien dans
« vos malheurs ni dans vos angoisses ne nous
« demeurera jamais étranger!
« Puissent ces prières et ces espérances arri« ver jusqu’au cœur de celui qui est en ce
«. monde la fidèle et vivante image du Christ,
« et qui, vraiment prêtre, c’est-à-dire à la fois
« victime et pontife, ne cesse de souffrir et
« d’intercéder pour les hommes! puissent-elles
« lui porter, au milieu de ses amertumes et de
« ses angoisses, un peu de consolation et de
« soutien, en lui montrant, dans les rangs de
« l’épiscopat français, une tendresse filiale et
« un dévoûment de plus ! »
Le dernier mandement que le savant évêque
put adresser à son diocèse a été écrit, on peut
2
- 26 —
le dire, dans les angoisses de la mort. C’est cet
écrit qu’il faut lire si l’on veut connaître l’im
placable courage de ce grand esprit aux prises
avec les défaillances de son corps. Le mande
ment de l’évêque de Périgueux pour le carême
dernier, est un traité complet et admirable sur
l’Église : « Entre tous les dogmes que Dieu a
« révélés au monde, » dit Mgr Baudry, « il n’en
« est point de plus utile à connaître que le
<• dogme de l’Église. » 11 n’en est pas non plus,
l’évêque de Périgueux le savait bien, de plus
contesté en nos jours, et autour duquel les pas
sions impies aient accumulé plus de malen
tendus, de calomnies, de confusions et de né
gations. Le pieux évêque expose d’abord la
place qu’occupe l’Église dans le plan divin ; il
montre la beauté de sa constitution, l’éclatante
évidence des signes qui font reconnaître la vé
ritable Église, et les devoirs qu’impose à toute
âme humaine la connaissance de ces signes
divins. Celte exposition faite, il aborde la région
des erreurs accumulées contre le dogme de
— 27 —
l’Église. Il rencontre le protestantisme, et s’ef
force de dissiper les nuages de sa défiance et
de son hostilité. Mais il sent alors toute la diffi
culté terrible d’un tel travail, et dans la douleur
de ne pouvoir atteindre les chères âmes éga
rées qu’il voudrait ramener au bercail, il laisse
échapper de son cœur des accents trop admira
bles pour que nous résistions au bonheur de
les redire :
« Hélas ! s’écrie-t-il, nous ne pouvons parler
« cœur à cœur à ceux que nous voudrions
« éclairer : des luttes malheureuses nous ont
« divisés ; elles ont causé je ne sais quel éloi« gnement que l’on ne peut faire disparaître
« sans effort. Pensée douloureuse pour noire
« âme ! je parlerai, et ma parole ne pénétrera
« point jusqu’aux cœurs que je voudrais éclai-
« rer : si quelqu’un y prête en passant une
« oreille distraite, son âme prévenue par
« les pensées d’un zèle qui n’est pas selon
«. Dieu, par un préjugé ancien ou par une
« amertume secrète, n’en retirera qu’un triste
— 28 —
« sentiment de répulsion ou d’indifférence.
« Ah ! que je voudrais donc m’entretenir cœur
« à cœur avec eux, et, comme le dit l’apôtre
« saint Jean, « os ad os loqui! » Mon Dieu t
« quelle douleur vous mettez parfois au cœur
« de vos pontifes ! L’illustre et saint évêque
« de Nazianze, le docte Grégoire, s’adressant
« un jour à son peuple, s’écriait, la tristesse
« dans l’âme et les larmes dans les yeux : « O
« mes frères, plaignez-moi, car tout ce que je
« puis vous donner, c’est ma parole, et ce don
« de ma parole, c’est trop peu pour mon
« amour. » Et nous, pasteur et père d’âmes
« que nous ne connaissons pas, nous ne pou« vons pas même leur donner notre parole;
« elles ne la recevront pas vivante, elles ne
« l’auront pas pleine et entière avec l’ensem-
« ble des développements qui la rendraient
« féconde.
« Mais bientôt après, le saint évêque de Na-
« zianze, se reprochant à lui-même son dé« couragement, ajoutait : « Ah ! la parole, c’est
— 29 —
« beaucoup, c’est le verbe du cœur; quand
« cette parole est la parole du cœur de Dieu,
« tombée dans le cœur de son ministre, elle
« est vraiment un don merveilleux, et celui
« qui la dispense peut s’estimer bien heureux.»
« Nous n’avons ni la science ni la sainteté
« de l’illustre pontife de Nazianze, mais animé
« du même sentiment, qui est celui du sacer« doce catholique, nous voudrions, nos frères
« bien-aimés, quoique séparés de vous, entre« tenir avec vous ce commerce intime de la
« parole de la foi dont l’Apôtre disait : « Vivus
« est enim sermo Dei et efficax et penetrabilior
« omni gladio ancipiti. »
« Notre consolation, séparé de vous comme
« nous le sommes, sera donc de vous adres« ser, par ces lettres, quelques paroles de notre
« cœur : nous les confions à la conduite des
« saints Anges, et nous invoquons sur elles et
« sur ceux à qui elles sont destinées, l’action
« miséricordieuse de la Providence de notre
« Dieu ! »
2.
Cependant, si amères que soient les résis
tances protestantes, Mgr Baudry en connaissait
de plus implacables et de plus douloureuses :
ce sont les résistances de l’âme révolution
naire, ce sont les soupçons cruels, les méfian
ces injurieuses qu’elle oppose à l’appel de celte
grande société qui porte cependant, et qui porte
seule dans le monde, l’arche de la paix, du bon
heur et de la liberté des peuples.
L’évêque va droit à cette pauvre âme bles
sée, trompée, enivrée de calomnies sacrilèges,
et il lui parle le seul langage capable de rendre
à notre siècle le bienfait de la confiance en
Dieu et en son Église, c’est-à-dire, en même
temps que le langage de la réprobation pour
ses erreurs et ses injustices, celui du respect
pour les aspirations légitimes des hommes, et
d’une sympathie sincère et loyale pour les
principes constitutifs des sociétés modernes.
Il lui montre que, loin de condamner ces prin
cipes, l’Église les accepte en. les purifiant, et
qu’il n’y a rien d’incompatible entre la doctrine
31 —
catholique et les maximes de notre droit pu
blic. « On nous objecte, dit Mgr Baudry, les
« actes du Saint-Siège. Si c’était le lieu de les
« examiner, nous verrions que, loin d’être en
« opposition avec les libertés civiles sagement
« entendues, ils en sont le plus solide appui.
« Qu’on y distingue avec soin la fausse liberté
« du mal, ou l’indifférence à l’égard de la loi
« morale, d’avec cette liberté sociale qui dé« clare le citoyen exempt de la contrainte que
« voudrait exercer contre lui la société civile
« pour lui imposer des croyances, et on aura
« fait disparaître la confusion qui donne nais-
« sance à la plupart des objections qu’on di-
« rige sans cesse contre nous.
« Il ne faut pas se lasser de le répéter : entre
« l’Église catholique et les âmes honnêtes, il
« ne peut y avoir ici qu’une confusion de mots;
« il est impossible qu’il y ait une cause réelle
« à des dissentiments sérieux. »
Paroles bienfaisantes autant que justes et
sages ! telles que si elles étaient seules répé-
— 32
tées, seules écoulées parmi nous, la victoire
serait trop assurée pour la vérité! Aussi l’en
nemi de Dieu ne le souffre-t-il point, et impose-
t-il aux défenseurs de la doctrine catholique le
double fardeau de combattre sans cesse au de
hors l’erreur qui la repousse, et de se séparer
au dedans, par un acte continuel de vigilance
et d’énergie, des esprits excessifs qui la défi
gurent et la compromettent.
Pieux et savant évêque de Périgueux, illus
tre et cher maître, nous avions besoin de vous
dans les périls de ce double combat ! Qui nous
rendra vos exhortations ardentes, vos prédic
tions pleines d’espérance, vos encouragements
dans les heures douteuses, vos conseils de théo
logien, de prêtre, de père et d’ami? Qui nous
rendra la flamme de votre regard pour nous
relever de l’abattement, l’étreinte brûlante et
fiévreuse de votre main pour nous rappeler à
l’heure de la fatigue « qu’on a toute l’éternité
pour se reposer; » la bénédiction de cette main
sacerdotale pour mettre la paix dans nos âmes,
— 33 —
et leur faire sentir qu’aprôs avoir combattu se
lon ses forces, on a le droit de se reposer tran
quillement sur le cœur de Dieu ?
C’est la place divine où lui-même s’est re
posé.
Après les longueurs et les langueurs cruelles
d’une maladie douteuse, mais qu’on sentait fa
tale, et les ennuis d’un long exil loin de son
cher troupeau, le pieux évêque de Périgueux,
sentant venir sa fin, voulut mourir dans son
diocèse, parmi ceux que Dieu lui avait confiés
au jour de sa consécration.
Un scrupule, comme en connaissent les ser
viteurs de Dieu, avait affligé son âme dans son
exil : il se reprochait d’occuper un siège épis
copal sans pouvoir s’acquitter de tous les de
voirs de sa charge, et un jour, vaincu par ce
regret, il avait envoyé sa démission et au Saint-
Père et à l’Empereur. Cette démission ne fut
acceptée ni à Paris ni à Rome, et si la Provi
dence ne rendit pas à l’humble prélat les bienheureusesfatiguesdel’apostolat, elle lui accorda
— 34 —
du moins la grâce de mourir évêque au milieu
de son troupeau.
Il s’est fait rapporter mourant à sa ville épis
copale, y a reçu, plein de sérénité, les adieux
de ses amis et de ses fils spirituels, a demandé
en grande tranquillité de cœur la suprême com
munion du corps et du sang de Jésus-Christ, et
le 28 mars 18G3, après de cruelles souffrances
supportées avec force, il s’est endormi sur le
cœur du Sauveur des hommes en prononçant
gravement et tendrement son nom adoré : O
mon Jéstfs!
A LA MÊME LIBRAIRIE :
Lettre du R. P. Lacordaire à des jeunes gens, recueillies et pu
bliées par l’abbé Perreyve, chanoine honoraire d’Orléans, professeur
d’Histoire ecclésiastique à la Sorbonne. 3e édition, 1 vol. in-8.
6 fr.
— Le Même. 1 vol. in-12.
3fr. 30
La Journée des malades, réflexions et prières pour le temps de la
maladie, par l’abbé H. Perreyve, avec une Préface par le R. P.Pétetot,
supérieur de l’Oratoire de l’immaculée Conception, ln-18.
3 fr.
Méditations sur le Chemin de la Croix, par le môme. 1 vol.
in-18.
1 fr. 30
Rosa Ferrucci, ses lettres et sa mort, par le même. 1 v. in-18. 80 c.
Jeanne d’Arc, discours et notes historiques, par le même. 3e édition.
1 vol. in-12.
1 fr. 25
La Justice et la Paix, discours prononcé au service funèbre des
Polonais morts dans l'exil, par le même. In-8.
1 fr.
Une nation en deuil. — La Pologne en 1860, par le comte de
Montalembert. 1 vol. in-8.
1 fr. 50
L’Insurrection polonaise, par le même. In-8.
1 fr.
Études sur la Pologne, par M. Wolowski. 1 vol. in-8.
*5 fr.
(Se vend au profit des pauvres Polonais.)
La passion de la Pologne, par M. l’abbé Ansault, aumônier du
collège Saint-Barbe. In-8.
1 fr.
La Pologne chrétienne et nouvelle, par Eugène Villedieu.
ln-8.
1 fr. 25
La Pologne et les traités de Vienne, par Paul Thureau-Dangin,
avocat à la Cour Impériale de Paris. In-3.
1 fr.
Réponse de M. l’évêque d’Orléans à la lettre adressée par
M. E. Quinet, au Clergé catholique, en faveur de la Pologne.
In-8.
50 c.
Seconde réponse de M. l’évêque d’Orléans à la lettre de M. E.
Quinet. In-8.
50 c.
PARIS
— 1MP. AV. REMQUET, GOUPY ET G«, RUE GARANGIÈRE 5.
