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Médias
Fait partie de La Cérès, boulangerie périgourdine
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Mes chers Compatriotes,
Depuis long-temps, nous déplorons la méthode vicieuse dont
l’aliment le plus habituel, le pain, est préparé par le commerce
et livré à la consommation.
L’altération des grains au moyen des mélanges; la division des
farines en plusieurs qualités de pain ; une manipulation malpro
pre; la cuisson imparfaite, enfin, des prix trop élevés : tels sont
les reproches qu’on peut faire aux produits-deJa boulangerie en
lénéral.
Le noble désir de porter la réforme dans ces anciens abus nous
fit créer, il y a un an, une association de consommateurs faisant
confectionner eux-mêmes le pain nécessaire à leur usage quoti
dien. La Boulangerie des Familles (c’est son nom) a donné la
preuve de la puissance et de la bonté de l’association, par ses ré
sultats heureux et publics (1).
Celte épreuve, qui n’était pour nous qu’une expérience desti
née à servir de base à une grande application du principe, nous
a fourni tous les enseignements nécessaires pour arriver à notre
but. Ce but, c’est l’alimentation d’une majeure partie de la popu
lation de Périgueux, avec tous les perfectionnements connus à
notre époque, et avec une économie sur le prix de revient, à laquelle
personne encore n’a ose prétendre.
Ce problème tout philanthropique, nous le résoudrons, si Dieu
veut, avec l’aide de ceux qu’il intéresse, et nous espérons le leur
faire assez bien comprendre pour obtenir leur concours. Nous ne
(I) La Boulangerie îles Familles, avec un capital de 8,682 fr., renouvelé sept fois en
un an, a nourri 800 personnes environ. Il résulte de son dernier inventaire que l’action
de 50 fr. a produit 18 fr. de bénéfice, ou 56 pour 100.
Chaque jour le nombre des actionnaires de la Boulangerie s'accroît sans y être sollicité
autrement que par la supériorité des produits, leur prix et la loyauté de l’adminislratinn»
' BIBLIOTHEQUE ■■
1 DE LA VILLE '
i DE PÉRIGUEUX!
leur demandons, pour cela, que de nous lire sans préventions, et
de nous accorder la confiance qu’on doit aux hommes graves et
désintéressés.
Quoiqu’il entre dans nos vues d’employer à la fabrication du
pain les procédés mécaniques perfectionnés de M. Rolland, nous
n’en ferons pas moins nos calculs d’après la vieille méthode de
panification, sans avoir égard au bénéfice que peut procurer le
système nouveau : c’est le moyen de ne pas nous faire d’illusions.
Voici donc ce que nous proposons :
Produire un pain meilleur, plus propre, plus cuit, plus pur que
celui du commerce, pesant exactement le poids legal, à quatre centimes
meilleur marché par kilogramme, c’est-à-dire à quatre socs par
tourte de dix livres, au-dessous de la taxe légale de la ville.
Ce résultat, nous l’obtiendrons ainsi :
Par l’association de 3,000 individus qui s’engageront à verser
dans la caisse commune une somme de 10 francs par tête de con
sommateur.
Ce versement, ou avance, formera un capital qni restera la pro
priété des souscripteurs, et leur donnera droit :
1° A un intérêt de cinq pour cent ;
2" A la détaxe de quatre sous par pain de dix livres, lorsque
le blé sera au-dessus de 20 francs l’hectolitre, et de trois sous au
moins dans tous les cas;
3U A une part proportionnelle dans l’acquisition du matériel de
l’établissement et dans le fonds de réserve.
Exemple :
Calcul d’une journée de travail en boulangerie, le blé étant à 25 francs
l’hectolitre et le pain à la taxe correspondante de 33 centimes le
kilogramme.
produit :
2,214 kilogrammes de pain, à 33 c. le kilos....
Son , petit son, résilions, à raison de 3 fr. par
hectolitre, sur 27 hectolitres manipulés.................
Braise de neuf fournées, à I fr. l’une.................
774 fr. 90 c.
Total......................
864 fr. 90 c.
81
9
»
»
A DÉDUIRE
pour frais de matières premières, de main-d’atuorc
et outres :
27 hectolitres de blé froment, à
25 fr. l’un........ ......................
Moutut’e et blutage desdits, à
1 fr. 15 c. l’un........................
Sel, 20 c. par hectolitre..........
Bois, 2 fr. par fournée, 9 fournées.........................................
Ouvriers.....................................
Gérance et employés........
Loyer, impôt, assurance, entretien, etc.............................
675 fr
30
5
05
40
758 fr. 43 c.
18
12
10
8
Différence ou boni quotidien
106 fr. 45 c.
Ce résultat journalier, multip'ié par 363 jours (puisque la bou
langerie ne comporte pas de chômage), nous donnera une somme
annuelle de 38,854 fr. 25 c. de boni, lequel serait divisé ainsi
qu’il suit au profit des associés :
5 p.
d’intérêt sur le capital de 30,000 fr... 1,300 fr. » c.
Détaxe du pain, à raison de 4 centimes par
kilogramme ou quatre sous par tourte.................... 32,324
40
Aumône aux pauvres de la ville , à raison
de80kilogr.de pain par semaine...................... 1,248
»
Amortissement pour l’achat de l’établissement
et de son matériel, et dépenses imprévues...... 3,881
85
Somme égale.............. 38,854 fr. 23 c.
EXPLICATION DES CHIFFRES PRÉCÉDENTS.
Les calculs ci-dessus ont pour base les opérations de la Bou
langerie des Familles, et nous avons tout lieu d’v avoir confiance.
Ces résultats nous semblent donc infaillibles en se plaçant dans
les conditions données. Nous dirons ailleurs par quels procédés
nous espérons les améliorer encore.
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Voici comment nous comprenons la boulangerie en commun et
par grande association :
L’achat des blés serait fait directement dans les greniers des
propriétaires, au comptant et aux meilleures conditions de prix et
de qualité;
Ces blés seraient portés directement à la boulangerie. Ils entre
raient en nature par une porte et sortiraient par l’autre convertis
en pain;
Dans ce trajet, sous le même toit, ils ne rencontreraient per
sonne pour les échanger, les mélanger, les altérer dans leur
qualité, ou leur faire subir à la mouture un déchet trop considé
rable; ils seraient manipulés en grand au moyen des appareils
mécaniques-Rolland, avec la rapidité, l’économie et la propreté
qui caractérise celte belle invention ; au sortir de cette manuten
tion, ils iraient alimenter le consommateur sans avoir subi tous les
faux frais qui les grèvent dans la boulangerie ordinaire; ils fe
raient jouir celui-ci du bénéfice inévitable qui résulte de la con
centration du travail substituée à son éparpillement, et de la
suppression de tous les intermédiaires parasites qui se placent
continuellement entre le producteur et lui.
Voilà, chers compatriotes, le secret d’avoir de bon pain, au
meilleur marché possible.
Cette idée néanmoins laisserait quelque chose à désirer et serait
peut-être entachée d’égoïsme si la bienfaisance, si l’aumône ne
venaient pour ainsi dire la sanctifier. A côté donc de ce pain obtenu
à bon marché pour l’homme aisé, le pauvre doit aussi trouver sa
part, et c’est pour cela que, dans notre projet, nous avons voulu
que quatre-vingts kilogrammes de pain fussent donnés chaque se
maine, par l’association, aux pauvres de la ville : cette offrande
lui porterait bonheur et la placerait immédiatement au nombre des
établissements de bienfaisance que l’autorité doit protéger, que la
sciences, par l’organe de MM. Poncelet, Payen et Bousingault,
s’exprimait comme suit dans la séance du 28 juin 1852 :
« Voici en résumé les avantages que réalisent déjà, dans plu» sieurs boulangeries , les procédés de M. Rolland comparés avec
» les moyens généralement usités dans les boulangeries anciennes :
» 1° Pétrissage propre, salubre, régulier et sans bruit à l’aide
» d’un pétrin mécanique simple et peu dispendieux;
» 2° Enfournement et défournement faciles avec des ustensiles
» plus coulis et plus maniables ;
» 3" Emploi facultatif d’un combustible quelconque ;
» 4° Économie notable dans les frais de chauffage ;
» 3° Suppression des nettoyages pénibles de Pâtre à chaque
» opération ;
» 6" Cuisson régulière et très-facile à diriger;
» 7" Récolte spontanée de la braise supprimant la fatigue de
» l’extraction et le rayonnement de la chaleur qui pouvait com» pi omettre la santé des ouvriers;
» 8” Enfin, production de pains exempts de toutes traces de
» cendres, de charbon ou de fleurage, offrant, en un mot, une
» Ircs-bonne qualité sous une belle apparence, et avec une net» leté parfaite. »
Les rapporteurs ajoutent :
» Un jour viendra sans doute où nos descendants, qui liront
» la technologie du xix° siècle, demanderont si réellement, à cette
» époque de progrès industriels, on préparait le premier de nos
» aliments par le travail grossier dont nous sommes témoins, en
» plongeant les bras dans la pâte, la soulevant et la rejetant avec
» des efforts tels, qu’ils épuisent l’énergie des geindres demi-nus
» et font ruisseler la sueur dans la substance alimentaire; si vé» ritablement alors la cuisson s’effectuait dans le foyer d’où l’on
» venait de retirer à peu près le charbon et les cendres; si l’on
«devait croire que, pendant ces fatigantes opérations, la plus
» grande partie de la chaleur semblât destinée à chauffer outre
» mesure, à griller, pour ainsi dire, les hommes plutôt qu’à faire
» cuire le pain ! »
Ce mode de panification fonctionne déjà dans quarante-trois dé-
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parlementset chez quatre-vingt-dix-sept boulangers en France; il
a pénétré également chez dix-sept nations étrangères, et jusqu’au
Brésil. Nous avons eu nous-même l’occasion récente d’en appré
cier la bonté dans une visite faite, à Fontainebleau, à l’établis
sement modèle créé par MM. Lesobre et Ménard, qui alimente
déjà une majeure partie de cette ville à des prix réduits. Nous
sommes sortis de cette manutention avec le désir d’importer dans
notre pays un perfectionnement qui touche de si près au bienêtre et à la santé de nos compatriotes. Nous devons ajouter ic1
que les offres toutes désintéressées et exceptionnelles des fonda
teurs de la boulangerie de Fontainebleau nous rendront facile et
peu coûteux ce que tant d’autres achètent à des prix élevés.
Pour achever de faire comprendre l’institution économique
proposée, nous transcrivons ici les Statuts que chaque souscripteur
s’engagerait à suivre en devenant membre de la société nouvelle :
STATUTS.
Art. 1er. — 11 est fondé à Périgueux une Société civile et non
commerciale, en commandite, sous la dénomination de LA CERES,
entre tous les individus qui adhéreront aux présents Statuts.
Elle sera régie par les articles 1832 et suivants du Code Napo
léon.
Objet dc la Société.
Art. 2. — Le but de la Société est la fabrication du pain néces
saire seulement à la consommation quotidienne de ses membres.
Chaque associé jouira d’un crédit qui ne pourra dépasser le
montant de son versement personnel.
Fonds social.
Art. 3. — Le fonds social est fixé à la somme de 30,000 fr. au
minimum, mais il pourra être dépassé. Ce fonds sera formé du
produit des actions souscrites.
Chaque action sera de 10 fr. par tête de consommateur.
Il pourra être fait une concession sur ce chiffre en faveur des
établissements publics.
Art. 4. — Les actions de la Cérès seront nominatives et
transmissibles par le transfert. Elles seront remboursables dans
l’ordre de la demande qui en sera faite, mais jusqu’à concurrence
seulement de la somme, en capital, qui dépassera le minimum
de 30,000 fr.
Art. 5. — La cession de l’action emportera avec elle l’aban
don des intérêts échus et de tous autres avantages y attachés.
Art. 6. — Le montant intégral des actions sera versé entre les
mains du banquier delà Société aussitôt après la constitution dé
finitive de celle-ci.
Art. 7. — Chaque action donnera droit :
1° A un intérêt de 5 p. 0/0 l’an ;
2° A la détaxe que les bénéfices permettront d’opérer sur le
prix du pain;
3° A une part proportionnelle dans toutes les valeurs mobi
lières et immobilières de la Société.
Administration.
Art. 8. — La gérance morale et la haute direction de la Cérès
seront exercées par son fondateur, M. P.-S. Lacombe, conseiller
de préfecture; elle sera honorifique et gratuite.
Art. 9. — La gérance réelle et matérielle sera exercée par des
employés responsables avec salaires.
Art. 10. —Un conseil, composé de cinq membres choisis par
les actionnaires et parmi eux, sera chargé de délibérer avec le
gérant toutes les mesures administratives; celui-ci aura voix
prépondérante en cas d’avis partagés.
Ces fonctions seront gratuites et conférées pour toute la durée
de la Société.
Art. 11. — Le conseil d’administration rendra des comptes
tous les ans , en assemblée générale des actionnaires.
Le procès-verbal et la situation seront imprimés et distribués
aux sociétaires.
Durée de la Société.
Art. 12. — La Société est instituée pour dix années qui com
menceront le 1er janvier 1836. Elle pourra être prorogée. S’il y
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avait nécessité, elle pourrait aussi être dissoute avant l'époque
fixée, et, dans ce cas, après la liquidation, l’actif serait réparti
au marc le franc de chaque action.
Articles supplémentaire».
Art. 13. — La Société ne possédant pas le capital nécessaire
à l’établissement qui doit opérer la mouture de tous les grains
propres à sa consommation, ce capital sera fourni par un bailleur
de fonds aux conditions suivantes :
1° La Société lui remboursera le capital employé, sur l’estima
tion de trois experts désignés par le conseil d’adnjinistration et le
bailleur de fonds. Celui-ci sera libre de garder son matériel dans
le cas où l’appréciation des experts léserait ses intérêts.
Ce remboursement lui sera fait, au plus tard, dans la dixième
année, et plus tôt s’il le demande et si les ressources de la So
ciété le permettent.
2" Elle lui fournira un compartiment de la manutention à l’effet
d’y placer les meules et leurs accessoires.
Art. 14. — Le propriétaire de la minoterie s’engage :
1<> A faire un rabais de 10 p. 0/0 sur la mouture et le blutage,
aux prix actuels des moulins de la localité;
2° A subir la surveillance continuelle des employés et du gé
rant de la boulangerie, dans la confection des farines;
3° A fournir un moteur gratuit à ladite boulangerie pour son
pétrin mécanique et ses blutoirs.
4° A ne faire moudre d’autre blé que celui de l’association.
Art. 15. De son côté, la Société s’oblige :
1" A lui payer chaque mois en argent le montant de la moulure
et du blutage aux conditions ci-dessus ;
2" A lui rembourser, comme il est dit plus haut, le prix de son
usine, s’il y a lieu.
Fait à Périgueux, le 1er août 1835.
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