FRB243226101_PZ_2833.pdf

FRB243226101_PZ_2833.pdf

Médias

Fait partie de Toujours à propos de larges rues et de grandes choses

extracted text
TOUJOURS
A

PROPOS DE LARGES RUES
ET

DE GRANDES CHOSES.
Yrieix-Front Roümagnac , bourgeois du Coderc ,
à Jean Tobron, laboureur à Champcevinel,
Jean, mon ami, mon bon Jean, il t’en cuira de jeter
des pierres dans mon jardin , et lu ne l’emporteras
pas en paradis ! Quoi ! lu cherches querelle à un vieux
camarade du village, Ion aîné et de beaucoup, que
tu feins de ne pas reconnaître; tu oublies qu’avant
d’habiter mon petit coin de maison, sur le Coderc, où
je suis venu m’installer pour voir de près les hommes,
applaudir à leurs vertus, me moquer et me rire do
leurs détauts nu de leurs vices, comparer les beaux
messieurs avec nos fieux de village, nous avons
été ensemble à l’école, chez un bon vieux curé qui
nous prêchait sans cesse la fidélité dans les affections
et la constance dans l'amitié, dont les sages exhorta­
tions nous réconciliaient bien vite, quami nous avions
échangé de vigoureuses taloches bien fraternelles, et
qui mettait le sceau à tous nos traités de paix en nous
faisant chanter tous deux au lutrin de sa petite église.
Tu avais de l’esprit, je me le rappelle ; tu en avais

— 2 •—
trop, peut-être, et cela te faisait déjà faire quelques
sottises; je crois voir encore ton fauve sourire
lorsque tu narguais tes camarades. Gouailleur comme
un gascon, tu en avais l’accent et les allures;
farceur à l’excès, tu ne reculais devant aucune malice,
si cruelle qu’elle fût. Faire rire était ton bonheur ;
amuser la galeriedesPiérissou, Guillaume, Justin, Jean,
Sicaire, etc., à cela se bornaient tes vœux; tu a vais dit ou
fait une bonne farce, et ce jour était un des plus beaux
de ta vie. Du bon sens, tu n’en avais guère ; moi seul
disais : Cela viendra. Hélas 1 mon ami, cela n’est pas
venu. Tu as (ait tes classes, pourtant, tout laboureur
que tu es ; je n’en sais rien , mais cela se sent ; Roumagnac a le nez fin.
Tu avais du fonds pour faire un bon avocat de grande
ville, et te voilà'pauvre petit avocat de village, plaidant
le pour, plaidant le contre, les bonnes et les mauvaises
causes : aujourd’hui, pour le paysan qui dérange la
borne à son profil ; demain, pour celui qui veut la re­
mettre en place. Jean Touron, mon ami, ce n’est pas
bien, et, quand on fait cela, il ne laut pas laisser per­
cer le bout de l’oreille.
Il y a quelques mois déjà ; le printemps nous en­
voyait ses premières bouffées d’air tiède et embaumé ;
c’était jour de frairie à Champcevinel; je grimpais,
tout soufflant, le dur et raboteux chemin qui n’a pas
vingt mètres de large celui-là -, et serpente dans le roc
avant d'atteindre le plateau où se dresse notre église,
.l’allais voir le curé qui me fit fêle. Excellent et digne
prêtre, instruit, vertueux, type du bon curé populaire.
La line bouteille de vin blanc et le classique tortillon,
vraiment tout chaud et tout bouillant, une fois servis
sur une simple table sans toilette, nous en vinmes à par­
ler quelque peu du prochain et de Jean Touron notam­
ment. — Jean Touron, médit le curé, paraît bien quel-

— 3 —
quefois au village ; mais il est plus souvent à la ville ;
il n’est plus des nôtres ; je le regrette; il m’amusait;
le dimanche, avant les vêpres, il occupait, en les fai­
sant rire à se tordre les côtes et pour rien, mes parois­
siens sur la place de l’église ; mais il a ouvert un livre
de lois et il est parti ; depuis lors, il fait autant pleurer
les grands enfants de ma paroisse qu’autrefois il les fai­
sait rire. Je l’avais toujours dit : ce garçon nous jouera
quelque mauvais tour, non qu’il soit méchant, Dieu
l’en garde! mais il a la langue mordante et mal pen­
due, et c’est tout comme.—Ce portrait ne me frappa pas
alors; mais la tartine paysanesque de l’autre jour me
l’a remis en mémoire. C’était une prophétie; or, la
prophétie d’un vieux brave homme de curé, vois-tu,
ça dit toujours vrai, ça parle d’or.
Tu t’en es pris à tor. vieil ami Roumagnacque l’erreur
et le mensonge rendent morose et grondeur, parfois,
mais qui, pourtant, a l’âme bonne. Non-seulement il
ne t’en voulait pas, mais il l’aimait. 11 était poli poul­
ies tiens. Dernièrement, il eut l’occasion, toujours sai­
sie avec bonheur, de parler de l’un d’eux, garçon ins­
truit, qui s’essaie au rude et noble métier de publi­
ciste, et dont j’ai les remercîments en portefeuille.
Tu as oublié en quels termes il le fit; c’était
pourtant un service demandé et aussitôt rendu, car sa
plume est aussi prompte que son cœur. L’ingratitude !
fi, le vilain défaut ! Et que le cœur est une bonne et
douce chose ! Pour avoir voulu piailler une mauvaise
cause, lu t'es exposé au reproche d’en manquer. Vois
la maladresse 1 Un grain de bon sens Veut tiré de là ;
mais tu as préféré au mérite d’avoir raison, la grosse
joie de faire rire ton monde ; faute lourde, lourde sot­
tise. L’esprit est difficile à avoiret tuen as à ton heure;
mais il est plus difficile à manier. Prends garde. Tu
sais ce beau cheval qu’acheta un tien cousin, Biaise

Garrigou, l’avant-dernière Saint-Mémoire : quand
il voulut le monter, au premier pas, il fut jeté
à terre. Pourquoi t’en prendre aux vieillards et
faire rire aux dépens de leurs cheveux blancs ? S’ils
ont raison, éeculons-les, s’ils radotent, laissons-les
faire ; cela n’use que leurs pauvres vieilles dents et ne
fait tort à personne. J’ai un défaut, je le sais, c’est de
prendre au sérieux les hommes et les choses ; de pas­
ser, de temps en temps, la tête par-dessus les murs de
mon petit jardin, et de regarder dans la rue. J’y vois
souvent de singulières choses; j’entends des conversa­
tions bien baroques. Le plus souvent, je lève les épau­
les et m’en moque ; mais, quelquefois, il m’arrive de
noter un mot au passage, et si je me sens en verve, j’y
réponds et j’écris. En vain ma main tremble,en vain mes
yeux se refusent à suivre sur le papier les mots que
me dictent ma raison et mon cœur, il faut que ma
main obéisse et que mes yeux fassent leur office, et,
foi de Roumagnac/ quand le bon sens soulfre, quand
la vérité est méconnue, le sort en est jeté; je jette
mon bonnet par-dessus les moulins; je passe par-des­
sus mon mur, mon Rubicon à moi, et tombe dans la
rue, au risque de me rompre le cou et de me casser la
jambe. Ni le diable, qui ne me lait pas peur, ni le
bon Dieu, que j’aime pourtant, ne m’arrêteraient au
passage.
Or donc, mon vieux Touron, tu me semblés avoir
pris pour de la franchise la démangeaison de faire de
l’esprit, le désir d’amuser le public ; cette fois encore
tu as été dupe delà verve gascone ; tu as obéi à
un mauvais sentiment ; Touron, mon chéri, je te le
répète, il l’en cuira.
Passe encore si tu m’eus démontré que j’avais
frappé à côté, que je n’avais pas plus le compas dans
l’œd que dans l’esprit, que je n’entendais rien à la

question traitée , que. mes renseignements étaient
inexacts, ma logique dévoyée, mes chiffres imaginai­
res, mes calculs aussi faux que ceux de ce pauvre
Broussillou, auquel tu faisais las cornes quand il avait
le bonnet d’âne, et dont tu te faisais un jeu inoppor­
tunément cruel d’accroître la souffrance morale en
l’accablant de sarcasmes I Mais, non ; rien de tout cela;
tu ris ; tu ris encore, tu ris toujours; non de ce rire
bon enlanl qu’on pardonne et qu’on finit par parta­
ger, mais de ce rire rageur qui est une première
vengeance de la vérité outragée, de la conscience qui
ne laisse pas prescrire ses droits , comme tu dis dans
ton cabinet de Champcevinel, au milieu de tes paysans
processils et retors, moins désiieux d’avoir raison que
de se jouer de mauvais tours, de se nuire et de se rui­
ner, quand il leur serait si facile de s’entraider et de
s’aimer.
Farceur tu es, farceur je ne veux pas être ; ce mé­
tier ne sied pas à notre âge ; la dignité convient aux
cheveux blancs, qui se respectent d’ordinaire, parce
qu’ils aiment à être respectés. Jocrisse en vieillard ! Fi
donc 1 le vilain personnage! c’est de mauvais goût ;
cela répugnerait même sur les tréteaux de la foire;
tu ne l’as pas compris, tu ne l’as pas deviné; faute
lourde, que ton esprit, ou le besoin de paraître en avoir,
t’a fait commettre.
Quel si gros crime a donc été le mien ? Tu te vantes
de ton nom, et de dire carrément les choses ; mais, aije jamais péché par défaut de franchise, et si c’est un
mérite d’écrire et de parler carrément, il me semble
que, sans me vanter, j’en ai un petit brin, que lu vou­
dras bien ne pas me refuser. Demande plutôt à
celui que lu défends, si je lui ai dit assez crûment son
fait, et s’il voudrait me voir recommencer.
Tu t’appelles Touron et ton langage est carré , pré-

tends-tu; les deux choses ont peu de rapport entre elles,
s’il me souvient bien de ce qu’on nous enseignait, jadis,
à l’aide d’un grand tableau noir, fort vilain et fort en­
nuyeux à voir, où élaient tracés des ronds, des carrés,
des ligues courbes, des lignes droites que tu ne me
parais pas disposé à suivre. Encore un abus île l’esprit !
Moi, mon ami, je ne suis fier de mon nom que parce
qu’il est honorable, bien porté, parce que c’est le. nom
de mon père, brave homme qui a poussé la charrue
autant, pour le moins, que sesdeux grands bœuls l’ont
tirée : Roümagnac de père en fils !
Tu ne sais point faire de phrases; soit. Mais, Touron,
mon ami, parce que tu as une veste de bure, auraistu la faiblesse de vouloir faire la guerre aux ha­
bits? Des phrases, dis-tu? Mais n’en fait pas qui
veut! et puis, la question est-elle bien là? Fais-en, ou
n’en fais pas, qu’importe? La vérité en sera-t-elle plus à
droite ou plus à gauche? Des phrases! mais crois-tu
donc que le bonhomme Roümagnac tienne beaucoup
aux dentelles, guipures, broderies, oripeaux de la
phrase ? Gela n’est plus de ton âge ; cela n’est plus du
mien surtout. A quatre-vingts ans sonnés, on est plus
sérieux, on recherche la vérité, la justice, ces deux
déesses du foyer des vieillards, vieilles aussi et éden­
tées, vieilles comme le monde. Je ne sais ce que font
les autres, les bourgeois au chef branlant et chenu ;
mais quand j’ai rencontré ces deux bonnes fées au
franc sourire , je redeviens jeune et guilleret, moi,
Roümagnac l’octogénaire ; je m’inspire de leur rai­
son ; je m’abandonne à leur inspiration, et je laisse
courir ma plume. Pressée, tourmentée, la pau­
vrette a des ailes; qu’elle vole haut, qu’elle vole
bas, elle l’ignore et ne s’en énorgueillit ni n’en a
honte. Des phrases, et pourquoi faire? Pour bril­
ler et éblouir ! Je laisse ce succès aux sophistes de

village, plaideurs ou laboureurs, donneurs de consulta­
tions, gratis ou à beaux deniers. Je le leur laisse, s’ils
peuvent y atteindre; mais, crois-moi, Touron, mon
ami, rien ne vaut, pour fasciner et éblouir, les beaux
et resplendissants rayons d’une bonne grosse vérité.
Faire des phrases n’est donc ni glorieux ni digne d’en­
vie ; que de gens pourtant crèvent de dépit de ne pou­
voir en aligner seulement deux, seulement une, et
m’est avis que si, à Ghampcevinel, on en fait fi, on
n’est guère sincère; n’est-ce pas imiter mon voi­
sin, dont la treille est atteinte d’un mal qui la ronge,
et qui insulte à mon verjus grossissant à vue d’œil et
se dorant des première teintes de l’automne.
Tu parles de ma brochure, mon vieux farceur, abso­
lument comme si tu n’en avais vu que la couverture.
Elle est grise, dis-tu ; c’est la seule remarque vraie que
lu aies risquée. Et qu’a donc de si effarouchant cette
triste couleur pour qu’elle t’ait ainsi molesté? Ma bro­
chure est grise; prends-en ton parti. Car, après cellelà , il y en a d’autres, et je pourrais bien t’en faire voir
de grises encore. Elle est grise; est-ce bien exact? Si
tu eusses bien cherché, bien regardé, tu en eusses
trouvé de vertes et, Dieu me pardonne, de jaunes. On
peut se dire ces choses-là sans rire entre vieillards; car,
à notre âge, on n’a plus le préjugé des couleurs.
Tu parques le patriotisme comme tes moulons dans
ton champ. Suivant toi, chaque ville a le sien, et,cor­
bleu! malheur à l’intru qui se permettra de se dire bon
patriote. Rien que dans la Dordogne, on compte cinq
cent quatre-vingt-six patriotismes bien tranchés : il y
a le patriotisme de Périgueux , le patriotisme de Marsaneix , le patriotisme de Cbampcevinel, etc.; défense
à quiconque d’y mettre son nez ; c’est affaire de ména­
ge, absolument comme le linge sale qu’on lave en fa­
mille. 11 faut être né à Périgueux, pour avoir le patrio-

— 8 —
tisme périgourdin ; défense à toi, qui habites depuis
dix, vingt, trente ans la ravissante petite ville , et qui
l’aimes, à toi qui y as des amis, des relations honora­
bles et nombreuses, à loi qui y es entouré de toutes les
désirables atfeclions qui peuvent te sourire loin du toit
de tes pères eldusol natal, atfeclions d'hommes de mé­
rite et de cœur ; défense à toi qui paies très-exactement
tes contributions un peu lourdes et pas près de finir, il
est vrai, qui concours pour la part aux embellissements
de la cité, et as le droit de veiller à ce qu’on ne gas­
pille pas le petit magot municipal, défense d’avoir le
patriotisme périgourdin ; je le monopolise ; personne
n’en a que moi et mes amis. — Amant fantasque et ja­
loux , tu désires qu’aux yeux de tous ta Catissou
passe pour laide et stupide, et lu la battrais
comme plâtre si , à d’autres qu’à toi, elle avait le
malheur de plaire. Oh 1 l’étrange façon d’aimer ! De
mon temps, à Champcevinel, les amoureux étaient
plus galants pour leur belle, et, vive Dieu ! les cho­
ses n’en allaient pas plus mal.
Le patriotisme ! Quelle profanation du mot le plus
beau entre les plus beaux ! Le patriotisme, ce sentiment
par excellence, qui nous porte aux grands sacrifices,
aux belles actions , aux sublimes désintéressements ,
qui nous fait compter pour rien notre fortune, notre
vie, lorsque la patrie est en péril, lorsque la ville que
nous aimons court quelque danger, que ses intérêts
les plus chers sont compromis par des rivalités auda­
cieuses et jalouses, lu le fais consister, en quoi?
Dans la manie des rues démesurément larges. Eh !
quoi 1 pour être bon patriote périgourdin, faut-il
donc absolument vouloir des rues de vingt mètres,
aimer le confit bien rance et la cuisine à la graisse?
Touron, mon Jean, ne serais-tu donc qu’un Jeannol?
Mais, à ce compte, que de Périgourdins, nés et vacci-

— 9 —
nés à Périgueux , sont sans patriotisme ! La majorité
de la commission municipale est sans patriotisme,
l’administration municipale est sans patriotisme. Mais
où sont-ils donc nés tous ces bons et braves conseillers,
bourgeois, marchands, ouvriers, qui tous ont applaudi
des deux mains à la lecture de la brochure grise, et les
ont tendues ensuite au Bourgeois du Goderc? où sontdonc nés ces traîtres, qui n’ont pas pour deux liards de
patriotisme périgourdin? Apparemment, mon vieil in­
nocent , sur une feuille de chou de ton jardin de
Champcevinel. Où es-tu donc né, toi, qui t’arroges le
droit d’avoir le patriotisme des rues de vingt mètres?
A Champcevinel, mon bon ; et tu t’avises d’avoir l’a­
mour de la patrie périgourdine 1 mais tu oublies qu’à
Périgueux le patriotisme est borné au nord par les al­
lées de Tourny, au sud et à l’est par le cours sinueux
de l’isle, à l’ouest par le cimetière ; c’est là son côté
triste. Chaque bureau d’octroi forme la limite hors
de laquelle, brave homme de Trélissac ou d’Àtur qui
nie lisez, vous pouvez avoir du bon sens, être boB
financier, bon citoyen, bon époux, bon père ; mais
ne vous dites pas bon Périgourdin, vous blasphé­
meriez; ne vous dites pas bon Périgourdin , on vous
courrait sus comme sur une bête fauve ou sur
un espion égaré dans le camp ennemi ; ne vous
avisez pas de dire que deux et deux font quatre
et quatre (ont huit, que 400,000 fr. c’est un peu plus
que 28,710 fr., qu’avec pas le sou et même des dettes
on ne peut pas faire grand chose, que quatre rues c’est
plus qu’une seule, que Périgueux doit se résigner à
n’être pour longtemps qu’une des plus riantes petites
villes à cent lieues à la ronde, que 300 francs le mètre
carré de terrain et 6 francs ça fait deux , vous man­
querez de patriotisme périgourdine
Eh ! quoi 1 Est-ce qu’il en est ainsi à Champcevinel?

—. 10 —
Et faut-il aujourd’hui, pour être en odeur de patrio­
tisme parmi mes anciens amis, vivre encore au milieu
de leurs nourrains et de leurs oies? Et. moi, pauvre
exilé, oui ne suis pas né à Périgueux et qui n’habite
pas le sol natal ; moi, barbare, mécréant, sauvage au
goût dépravé qui mets du beurre dans mon potage et,
quand je le puis, dans mes épinards, suis-je donc con­
damné, de par Jean Touron, à n’avoir ni sens com­
mun, ni patriotisme ?
Et ne croyez pas, vils et présomptueux étrangers,
venus de Lacrople la farouche, ou d’Atur la superbe,
et autres contrées transatlantiques ou hyperboréennes; ne croyez pas, Prussiens de Limoges, Russes d’An­
goulême, Autrichiens de Tulle, Anglais d’Agen, tous
gens peu civilisés; ne croyez pas, Druses de Paris, Turcs
de Bordeaux, et vous surtout, Bédouins, affreux Bé­
douins de Lyon, qu’en payant les droits d’octroi, prin­
cipaux, accessoires, complémentaires , ordinaires et
extraordinaires, qu’en y ajoutant la kyrielle des centi­
mes additionnels, tout petits centimes qui, chez le per­
cepteur, se convertissent en de bons gros écus, blanc
cl or, si proprets et si reluisants, que plus d’un, le
cœur gonflé, les remportent dix fois avant de les lâcher;
ne croyez pas Welches et Croates, qui remboursez pour
votre part les dettes de la ville et, soit dit sans olfenser
votre modestie, qui soulagez ses pauvres, dotez scs
institutions de bienfaisance, contribuez aux bonnes
œuvres locales, sans jeter, il est vrai, charlatans de la
charité, votre nom à tous les vents de la renommée,
sans cricT par-dessusles toits, à grand renfort des cym­
bales retentissantes et des coups de grosse caisse de
la réclame, vos bonnes actions et vos bienfaits ; ne
croyez pas que vous ayez quelque droit au patrio­
tisme périgourdin, non , par la samblcu ! donnez,
donnez encore, donnez toujours; payez; vite de

— 11 —
l’argent, et si vous n’en avez pas, faites-en et beau­
coup, car il en faut et pas mal, pour élargir les rues
à 20 métrés avec de beaux arbres et de beaux trottoirs
où nos écoliers débridés pourront jouer aux barres ou
à saute-mouton, car il faut bien que tout le monde
s'amuse. Mais, tenez-vous le pour dit : vous n’étes que
tolérés ; et si vous avez l’air et le leu, c’est pure magna­
nimité et hospitalité provisoirement et l’acultative­
inent écossaise.
Un beau jour, Touron de Champcevinel, appuyé
et orné de son client, vous savez? le partisan des larges
rues à bon marché et l’ami des grandes choses, trans­
formé, pour ce beau coup, en mousquetaire gris, ou
en lier paladin, lance au poing et flamberge au vent,
pourra bien vous prendre par les épaules et vous flan­
quer bravement à la porte. È paoubré !!! direz-vous en
implorant, dans votre détresse, la pitié de ces patriotes
ombrageux et féroces ; mais ce pur échantillon de la
langue nationale, incapable de les attendrir, s’échap­
pera de vos lèvres, comme un vain son humilié d’être
sorti d’une bouche indigne et profane.
Voilà, pourtant, mon ami, où l’excès d’esprit l’a
conduit. On dit que les hommes de ta trempe ne font
pas de vieux os; serait-ce qu’en réalité tu es plus jeune
que tu ne dis, ou qu’un jouvenceau a usurpé ton nom,
coif fé tes cheveux blancs et pris ton costume de labou­
reur? Ou bien ton esprit serait-il de mauvais aloi ; aurais-tt réussi jusqu’ici à tromper le bon public sur la
qualité et la quantité de ta marchandise?
Tu n’as vu, ai-je dit, que la couverture de mon li­
vre, aussi ne m’étonné-je pas si lu n’en parles que com­
me d’une alfaire dont le dossier ne te serait connu que
par sa chemise. Je donne des raisons et tu me répon ls
par une pirouette; je discute sérieusement et tu fais
des gambades. Je te prouve que ta rue grandiose est

— 12 —
inutile et impossible, impraticable, et tu me réponds en
me faisant le geste du gamin de Paris quand il veut
figurer au bout de son nez le naufrage de la Méduse.
« Votre ville grandira, dis-tu au petit livre rouge,
parce que son sang court vite et s’impatiente à l’étroit »
— Voilà une raison ou je ne m’y connais guère! Avec
cela on n’a pas besoin d’écus ; on lait des rues de 20
mètres, sans qu’il en coûte, et à la douzaine; et que
dirais-tu, mon jovial ami, si, imitant ton geste et ta ma­
nière de raisonner, je te répondais : « Je l’en râtisse. »
« Elle vivra parce que chacun fait des projets pour
elle, parce que vous l’aimez, etc. »
Elle vivra; mais ai-je jamais dit qu’elle dût mourir?
Elle vivra , oui ; parce qu’elle sera aimée, non comme
une courtisane qu’on couvre de bijoux et de pierreries,
mais à la façon dçs gens sérieux et des nobles cœurs,
qui aiment avec passion, eux aussi, mais bourgeoise­
ment, simplement, songeant autant à l’estomac de
l’amour qu’à sa toilette , bien simple et peu gê­
nante d’habitude , et rêvant pour celle qu’ils ai­
ment plus de bonheur que d’éclat. Les prodigues, les
glorieux n’aiment pas ; ils caressent leur orgueil et leur
vanité dans l’opulence de celle qu’ils couvrent d’or. Tu
n’as donc pas appris cela à Cbampcevinel?
Défunt ton père eut tort de ne pas s’arrondir, moyen­
nant cent écus, du petit jardin qui touchait à sa mai­
son, s’il est vrai qu’il lui était nécessaire et que tu l’as
payé mille écus plus lard ; mais, est-ce une raison pour
que moi qui n’ai et oncques n’aurai besoin de la maison
qui confine la mienne sur le Coderc , qui la sais très
chère et qui suis sans un sou vaillant, je fasse la folie
de l’acheter? Monsieur mon préfet, un maître homme
celui-là, qui n’aime pas les tous et encore moins les
bêtes, m’enverrait droit à Leymesou à Cadillac, je ne
sais trop, et il aurait parbleu 1 bien raison.

— 13 —
J’ai prouvé que ta rue coûterait gros et tu me réponds
qu’elle coûtera peu de choses.
Le raisonnement est court ; mais juste I Oh 1 que
nenni, et Jean Nigaud en fait tous les jours de celte
force.
Tu me fais comparer le conseil municipal, dont
presque tous les membres, sinon tous, sont de mes
amis, « un attelage.
Ah I Touron, cette fois, ce n’est plus spirituel, c’est
méchant. Je te savais farceur, mais non perfide.
J’aime à penser que lu as interprété ma phrase par
ouï-dire, ou que, m’ayant lu, lu ne m’as pas compris.
Et puis, il te sied bien, à toi laboureur, de déconsi­
dérer ton gagne-pain, ton cheval, ton attelage; lu le
méprises et tu verrais de la honte à comparer à ce cou­
ple laborieux, infatigable, qui ouvre ton champ à la
rosée et à la pluie, fait prospérer ton domaine, amé­
liore ton sol en le déchirant profondément,et transforme
en terre arable tes friches stériles, à cet attelage dévoué,
fidèle, intrépide enfin, les- conseillers qui gèrent les af­
faires de ta commune. Sois en sûr, eux n’ont pas celte
fausse honte; ils ont pour cela trop d’esprit et trop de
sens; ils aiment ces compagnons de travail; ils leur
parlent, en bons et francs laboureurs qu’ils sont ; ils les
choyenl ,-ils les montrent avec joie 1 Et pourquoi, Jean
Touron? Ab ! c’est que, vois-tu, ils ont du coeur.
J’ai dit que ni le Corps législatif, ni sa commission, ni
son rapporteur ne s’étaient prononcés pour une rue de
20 mètres et tu me réponds par le plus amphigourique
charabia qui jamais ait été parlé en patois de Cliampcevinel- Pourquoi vouloir avoir raison quand même,
puisqu’en définitive, notre juge, ce n’est ni loi, ni moi,
bien entendu, mais le public ; et ce juge-là, Jean Tou­
ron, comme tous les autres, il faut l’avoir en grande

— 14 —
estime, le tenir pour très-éclairé, très-savant, et aussi
fin nue loi, madré compère. C’est toujours un mauvais
calcul pour un écrivain de ne pas faire grand cas de
l’opinion, de ne croire ni à son équité, ni à ses lu­
mières. On ne devient bon avocat qu’en s’habituant <1
parier devant les juges comme s’ils étaient tous des
Solon ou des Lycurgue. Je ne parle pas deMinos, pour
ne pas paraître lugubre. Le plaideur qui se moque du
tribunal a à moitié perdu son procès, et, en fin de
compte, où est le moqueur, tjui est le moqué ? Jean
Touron, on ne t’a pas appris cela à l’école ; mais à ton
âge on n’est pas excusable de l’ignorer ; tâche d’en
faire ton profit, et que les prochaines cerises le trou­
vent plus sensé et plus sage.
Qui diable t’a donc contraint à plaider pour le petit
livre rouge? Pourquoi avoir parlé, quand lu avais
tant de raison pour te taire? Quelle mouche t’a piqué?
Serait-ce aussi la mouche du coche ?
« M. Yrieix te veut point s’occuper de ce que sera
Périgueux dans cent ans ; il en est parfaitement libre,
mais je ne puis que dire tant pis pour lui. » Oh! ça,
c’est pas fort. Touron,conviens-en; mieux t’en eût pris
encore de ne souffler mot; défendre ainsi les gens, c’est
les envoyer tout droit à la prison ou à la potence et il
n’est pas besoin de beaucoup d’esprit pour cela.
Suit un grand paragraphe où tu me prouves que tu
n’as pas plus compris, ou pas plus voulu comprendre
que le reste, ce que j’ai dit des 100,000 fr. de la com­
pagnie d’Orléans.
Tu as du guignon, mon bon Jean; mais aussi, pour­
quoi n’avoir pas suivi le conseil de ton grand-père qui
disait, à l’en croire, qu’il fallait toujours mordre neuf
fois sa langue avant de parler. Mordre sa langue 1 il
était donc bien méchant et aimait donc le sang le
bonhomme? mais enfin, bien parlé ou mal parlé,

— 15 —
c’était son affaire, toujours est-il qu’il devait le con­
seiller de ne jamais inordre les autres. G’était le
cas ou jamais de se souvenir des préceptes du sage
vieillard , qui, s’il revenait, aurait grand peine à se
reconnaître dans son petit fils.
« Des chiffres, dis-tu, des chiffres et toujours des
chiffres. » Ah ! c’est gênant, j’en conviens ; mais il est
difficile sans cela de faire de l’arithmétique. Les
chiffres, veux-tu que je le le dise? ne sont gênants que
pour les métayers qui veulent tromperie propriétaire,
l’avocat qui veut tromper son client ou la justice. Rè­
gle générale, on ne les maudit que parce qu’ils sont
exacts, francs, honnêtes, parce que précisément il n’est
pas aussi facile de les faire parler que les brocanteurs
d’affaires au village, qu’ils ne s’assouplissent pas aussi
Lien que leur langue au mensonge et au sophisme, et
que, s’ils vous trompent, ils vous fournissent du moins
le moyen de rectifier le* calculs, par la preuve.
Les chiffres ! mais est-ce si mauvais, Jean Touron,
quand tu peux vendre cher tes légumes ou tes volailles,
et que tu réussis à faire croire que tu as acheté un
gros prix ce que tu as trouvé dans le champ du voisin.
Les chiffres ne valent rien quand ils te donnent
tort et qu’il ne t’est pas facile de les changer ; mais si
tu pouvais bétonner un nombre, supprimer ou ajouter,
à volonté, un tout petit zéro, selon que tu as à payer
ou à recevoir, oh ! mon vieux roué, tu porterais les
chiffres dans ton cœur.
J’ai dit, enfin, et prouvé que, pour avoir raison, pas
n’avais besoin de m’abriter derrière plu; gros, plus
fort et plus puissant que moi, ni d’importuner grands ou
petits en leur giissant quoique ce soit dans le tuyau de
l’oreille, ce qui produit une démeugeaison toujours
désagréable. J’admire le talent, je respecte, sans me
prosterner, les supériôrîlés sociales, plus que ceux qui

— 16
les font intervenir dans un débal où leur opinion ne
saurait être discutée avec convenance, avant qu’il leur
ait plu de la faire connaîlre.'Mieux et plus que toi je
les aime, vieux goguenard jaloux et sardonique ; mais
que lu ries ou que tu pleures, que tu applaudisses ou
que tu siffles, en tait d’oracles je suis de mon siècle : je
croirai n’avoir pas tort tant qu’on ne me prouvera pas
que je me trompe. Per moun armo ! devant Dieu et de­
vant les hommes, il n’y a que la raison qui ait raison.
« Voilà mon opinion, dis-tu ; tant pis pour moi si
on me démolit, je ne m’en porterai pas plus mal. »
C’est entendu ; et, d’avance, tu t’avoues bal lu et te
résignes à ton sort de trop bonne grâce, pour que je ne
te dise pas : «Démoli ou non, porte toi bien. » Tu vois
que je suis sans Gel, et que s’il en est au bout de ma
plume, il se sèche vite.
Sur ce, mon Jean-Jean, vas voir si les Périgourdins
poussent dru sur tes clious de Cbampcevinel, et ne ré­
veille plus le bon vieux Roümagnac, qu?nd il dort.
Adieu, Jean Touron, et sans rancune.

Yrieix-Front Roümagnac
Bourgeois du Coderc,

!V CE
PÉRIGUEUX
-- —--------------- _»I

Périgueux, impr. d’Aug. Bchiciiauie, rue Aubergerîe, 17.

LE BOULEVARD SAINT-MARTIN.

La question de l’élargissement de la rue
Saint-Martin vient de recevoir un dénouement
inattendu.
On sait que, dans la séance du 9 août der­
nier, le conseil municipal avait nommé une
commission sur la question de savoir s’il ne
serait pas possible de porter à quinze mètres,
au lieu de onze, la largeur de la rue SaintMartin jusqu’au boulevard.
Cette commission, composée de MM. Parrot,
Lagrange, Daussel, Dufour et Dameron, s’est
réunie deux fois pour entendre les propriétai­
res intéressés, et, après avoir pris acte de
leurs prétentions, elle a conclu à l’élargisse­
ment demandé, par voie d’expropriation.
Hier jeudi 16 août, le conseil municipal s’est
réuni à l’hôtel-de-ville, sur la convocation de
M. le maire.
Le rapporteur de la commission, M. Parrot,
ayant été invité à donner lecture de son rap­
port, a fait savoir que la commission n’avait pas
encore terminé l’instruction de l’affaire ; qu’après avoir voté en principe l’élargissement, elle
avait à étudier la question de la dépense et celle
des voies et moyens, afin dese présenter devant
ï le conseil avec des données positives et un tra­
vail complet.
M. le maire s’est dit en mesure de fournir
lui-même au conseil tous les renseignements
qui seraient nécessaires, et il a mis aux voix
la question de savoir si l’assemblée délibére­
rait, malgré l’absence du rapport de sa com­
mission. Cette proposition a été acceptée.
M. le rapporteur et MM. les membres de la
majorité de la commission ont cru devoir pro­
tester contre ce vote en quittant la salle.
Après leur départ, les membres restants ont
délibéré, et ils ont maintenu la rue Saint-Mar­
tin à onze mètres.
,

Eugène Massoubrb.

Voici le texte de la délibération, qui nous
est communiquée ce matin :
« Considérant que, dans le projet proposé, il faut
admettre comme indispensable l’élargissement de la
rue jusqu’au cours Michel-Montaigne et prévoir la
dépense que son exécution totale entraînerait;
» Considérant que cette dépense, en prenant pour
base le chiffre des indemnités allouées récemment par
le jury dans la même rue, s’élèverait à plus de 170,000
francs et qu’îl ne serait pas possible de l’imposer à la
villedanssa situation financière actuelle;
» Considérant que les tentatives faites pour s’en­
tendre à l’amiable avec les propriétaires intéressés et
traiter avec eux à des conditions acceptables ont été
infructueuses, et que, dans cette situation, il serait
nécessaire de recourir à l’expropriation ;
» Considérant que l’alignement de la rue SaintMartin en voie d’exécution a fait l’objet d’un décret
déclaratif d’utilité publique; que la demande d'un
nouveau décret ne pourrait être suffisamment justi­
fiée, principalement au point de vue des voies et
moyens, '
» Délibère qu’il n’y a pas lieu de donner suite au
projet d’élargissement à quinze mètres de la partie
de la rue Saint-Martin fixée à onze mètres. »
fefjO (ÀcVticaou
fï rLoCéT lSêo ,