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Médias

Fait partie de Procès-verbal de la rentrée de l’École centrale du département de la Dordogne

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PROCÈS-VERBAL
DE

LA RENTRÉE

de l'école centrale
DU DEPARTEMENT
DE

LA

DORDOGNE,

Du l.er Frimaire, any.e de la République française,
une et indivisible.

PROCES-VERBAL
DE LA RENTRÉE

DE L'ÉCOLE CENTRALE
DU DÉPARTEMENT DE LA DORDOGNE,
Du i.er Frimaire, l’an septième de la République française i
une et indivisible.

L’an sept de la République une et indivisible, le i." Frimaire,
sur les onze heures du matin, en exécution de l’arrêté de l’Admi­
nistration centrale du iy brumaire dernier, les Autorités civiles et
militaires de cette Commune , convoquées à cet effet , se sont
rendues au lieu ordinaire des séances de l’Administration centrale ,
où les Administrateurs réunis les y attendaient. A onze heures le
cortège s’est mis en marche pour se rendre à l’Ecole centrale; il a
pris place au milieu du détachement de la garnison, précédé des
tambours, et suivi d’une foule de citoyens attirés par l’éclat de cette
cérémonie. Arrivés à la porte de l’Ecole centrale, le Jury d’instruc­
tion publique -et les Professeurs réunis les ont précédés, et les ont
conduits dans la salle de la bibliothèque nationale destinée à la cé­
lébration de la cérémonie ; chacun ayant pris place suivant l’ordre
déterminé, la musique a exécuté plusieurs airs patriotiques : ensuite
le citoyen Galaup , faisant les fonctions de président de l’Adminis­
tration centrale , s’est levé et a dit :

Citoyens,
« Le jour où nous avons solemnisé la fête de la fondation de la

(4 )
République, nous avons distribué aux jeune? élèves de l’Ecole cen­
trale , les récompenses flatteuses que leur avait décerné le choix
éclairé de leurs Professeurs et du Jury d’instruction publique.
» Nous venons aujourd’hui r’ouvrir la barrière pour les appeller
à de nouveaux combats , et leur promettre des trophées plus éclatans :
la gloire est au but, qui tient dans sa main les couronnes pour les
distribuer à ceux qui les auront méritées.
» C’est avec attendrissement, que nous rappelions cet heureux jour,
qui fut pour toute la jeunesse de cette Ecole, pour tous les pères et
mères de cette Cité , un jour de triomphe.
» Et vous, jeunes Elèves, qui vous retirâtes de cette cérémonie
le cœur gros de soupirs ,j de n’avoir pu surpasser vos rivaux , rap­
peliez à votre esprit vos regrets sur le passé, et la résolution que
vous prîtes pour l’avenir.
» Nous touchons à cet avenir: nous vous sommons d’entreprendre
ce qu’alors vous nous avez promis.
v Ce que vous avez fait jusqu’à présent, n’est qu’un degré pour
vous élever à des études d’un ordre supérieur. Votre esprit s’est
exercé au langage des sciences, et, semblables à la vigilante et in­
dustrieuse abeille , vous avez formé les cellules dans lesquelles vous
devez placer chaque genre d’instruction.
» L’étude des mathématiques a préparé votre esprit à l’ordre et à
la méthode qui sont si nécessaires pour marcher à la découverte de
la vérité , pour pouvoir la présenter aux autres avec une parfaite
évidence. L’esprit, par sa trop grande fécondité, se nuit souvent à
lui-même ; il n’y a que l’habitude de l’analyse et de juger après une
parfaite conviction, qui le forme à la justesse et à la solidité.
» A la lueur de ce flambeau, vos pas se sont dirigés vers l’étude
de l’histoire. Tout ee que le torrent des âges a emporté, s’est alors
reproduit à vos yeux ; vous avez entrevu cette longue suite de révo­
lutions , qui ont tant de fois changé la face du monde. Ce n’est pas
seulement acquérir l’expérience d’un seul homme, mais puiser dans

( 5)
la tradition des faits de tous les tems, de tous les dieux, la connais­
sance des lois, des mœurs, des usages et des gouvernemens. Heu­
reux, si dans cette étude vous cherchez à bien connaître les hommes!
et plus heureux encore, si vous pouvez acquérir les talens de les
diriger dans la suite vers le bien!
» La science de la législation s’est d’elle-même présentée comme
une nourriture substantielle, destinée à former votre esprit et votre
cœur sur les principes de la morale et de l’ordre social. Ce ne sont
pas des lois féodales, des coutumes bizarres et contradictoires , ou ce
prétendu droit public formé par la seule volonté d’un tyran ; c’est
l’acte constitutionnel d’un grand peuple", qui a posé lui-même les
bases de sa représentation , de l’organisation et du mouvement de
tous les pouvoirs qui émanent de sa puissance. Ce sont les droits
et devoirs du citoyen, d’où découlent les vertus publiques et privées.,
-.sans lesquelles les Nations, au lieu de former des sociétés d’hommes
unis les uns aux autres par les doux liens de la fraternité, -ne com­
poseraient que des peuplades , que des hordes sauvages pires que
les animaux carnassiers.
» Attirés par les leçons de l’histoire naturelle , vous ne pouvez
jetter les yeux sur les innombrables productions de la nature, sans
apprendre à les classer, et à en distinguer les genres, les espèces et
les différences.
» La physique, dont l’immensité embrasse le globe entier, explique
les phénomènes de la terre et des cieux: à l’aide de ses expériences,
votre esprit, jugeant des effets par les causes, s’accoutumera à re­
monter aux causes par les effets.
» Il me semble déjà vous voir te creuset de la chimie à la main ,
décomposer les différentes substances qui vous environnent, pour les
recomposer ensuite avec les élémens mêmes dont elles-sont formées.
» Enfin , je passe à vos plaisirs.
» Là , c’est le dessin, qui, vous donnant une juste idée des. bellesformes, des belles proportions, vous apprend l’art des contrastes,
* £

les effets surprenans de la lumière et de la perspective , et vous
donne l’option de l’architecture , qui embellit nos cites ; ou du génie
ef de l’artillerie, qui gagnent les batailles , ou qui développent en
vous la passion d<? cet art précieux , dont le pinceau , ou le ciseau
immortalisent les actions héroïques, et consacrent les talens.
» Auriez-vous été insensibles aux délices, à la douce et innocente
volupté que procurent les belles - lettres ? A peine l’homme public,
fatigué de ses emplois, peut-il s’y livrer, qu’il sent ses forces renaître
et acquérir plus de vigueur. Ornement de la jeunesse , elles prêtent
à l’orateur leurs grâces et leur éloquence. Elles nous suivent dans
nos disgrâces , et jusqu’au tombeau; elles répandent des fleurs sur
tous les instans de notre vie. Habiles dans le mélange des maximes
de la philosophie aux attraits de l’enjouement, elles couvrent d’une
teinte douce et persuasive les dehors de l’austère vérité, et disposent
notre cœur au goût de la vertu.
» Ainsi parvenus peu à peu , jeunes Elèves , au perfection­
nement de votre esprit : exercez par la lecture des meilleurs au­
teurs grecs , latins et français , vous pourrez vous, enfoncer, sans
danger, dans la métaphysique des langues, analyser la pensée, et
vous livrer sans réserve à l’art difficile de parler et d’écrire ; afin
d’acquérir cette éloquence mâle et vigoureuse , qui sait réunir la
noble simplicité d’Athènes à la brillante fécondité Romaine.
» Ces grands hommes de l’antiquité , ces orateurs célèbres, sont
dépouillés de leur enveloppe mortelle; mais leur ame, leurs pensées,
cette magie pour les exprimer, ont passés dans les chefs-d’œuvres
qu’ils nous ont laissé pour exemples. Leurs noms sont inscrits sur la
colonne du panthéon de l’univers.. Que dis-je ! ils nous environnent
dans cet instant; et assis dans le temple de leur gloire et de l’immor­
talité, ils président à cette auguste assemblée (i).
» Voilà, jeunes Elèves , x^os modèles; voilà le cercle des connais­
sances humaines que vous avez à parcourir. Chaque science est liée
(1) Ce discours est prononcé dans la salle de la Bibliothèque.

(7)
essentiellement à une autre science; ce sont autant de branches d’une
chaîne dont vous tenez déjà le premier anneau.
n Que sous le despotisme des rois , où la naissance et la faveur
étaient les seuls précurseurs des dignités, ces sciences fussent seule­
ment considérées comme un pur objet d’agrément, cela était naturel;
les hommes à talens étaient contraints de ravaler leurs idées au niveau
■des petites conceptions des dispensateurs des honneurs et des récom­
penses. Mais dans une République, ces vils moyens sont inutiles ;
les talens et la vertu sont les seuls titres qui doivent précéder un
citoyen: unique auteur de son élévation, il est êsùmé, non par les
services de ses ayeux , mais bien par ceux qu’il a rendus à la Ré­
publique.
'
.
' » Faut-il d’autre considération pour aiguillonner votre ardeur?
Quels puissans motifs pour vous engager à mettre à profit les' instans
fugitifs de la jeunesse! Etrangers aux soins domestiques, aux peines
et aux chagrins violens , n’ayant pas encore éprouvé le ravage des
passions, les désirs n’ont point empoisonné chez vous les douceurs
du présent. Votre esprit est disposé à recevoir la forme et l’empreinte
que vos habiles instituteurs vont lui donner.
» Soit que vous deviez être appellés à siéger au Sénat, soit que
vous ayez à parcourir la carrière brillante et périlleuse des armes,
que vous soyez destinés à gérer les affaires publiques dans les admi­
nistrations civiles ou militaires , à poursuivre les délits et les crimes,
ou régler les différens des citoyens; soit que vous étudiez dans la
suite l’art si difficile de guérir les hommes ; enfin , que par le com­
merce, l’industrie et les arts vous deyiez alimenter les canaux de la
prospé-rité publique; dans tous ces états vous ne parviendrez jamais
à un degré éminant, qu’autant que, par de bonnes études dans la
jeunesse, vous aurez acquis une solide éducation.
» Combien dans cette carrière, n’êtes-vous pas plus fortunés que
ne l’ont été vos pères , vos professeurs, vos administrateurs , vos
magistrats , vos généraux ! A votre âge, notre cœur s’enfiammoit

( 8 )
comme le vôtre pour Epaminondas, pour Socrate, pour Caton. Nous
versions des larmes à la lecture des traits presqu’incroyables de cou­
rage , de desintéressement , d’amour de la patrie si fréquens parmi
les anciens. Mais vous, vous jouissez dès votre aurore d’un bien qui
est tout à l’heure à votre disposition. La carrière de la vertu vous
est ouverte comme à ces anciens que vous admirez. Heureux, mille
fois heureux ! vous avez une patrie, Vous avez des exemples vivans
qui égalent tous kceux de Sparte et de Rome. Vous vivez sous un
gouvernement, où, faire son devoir et acquérir de la considération,
ne sont qu’une même chose ; où le citoyen, qui réunit de grandes
lumières à l’amour de sa patrie et à beaucoup de vertus , force ses
concitoyens de porter tribut à la supériorité de son génie.
» Soyez donc rivaux d’application et de progrès. La patrie vous
r’ouvre le sanctuaire des sciences ; rentrez-y avec confiance et cou.
rage. Que les palmes qui vous ont été décernées, se changent dans
vos mains en rameaux d’or; qu’elles vous attachent plus sensiblement
à vos devoirs. Vos succès attireront de plus en plus , sur l’Ecole
centrale, la bienfaisance d’un Ministre favori des muses , dont les
lumières surpassent la dignité; et qui, joignant la philosophie à l’ac­
tivité du citoyen , présente dans toutes ses actions l’accord parfait
des vertus et des talens.
» Continuez de mettre à profit les utiles leçons de vos Professeurs:
chargés de vous diriger dans la carrière des sciences, ils placent au
premier rang de leurs fonctions , le .soin de vous former à la vertu ,
de vous apprendre vos devoirs envers l’Etre Suprême , vos devoirs
envers vos concitoyens, vos devoirs envers vous-mêmes. C’est dans
votre cœur que reposera la plus douce récompense de leurs soins et
de leurs travaux. Persuadés également que c’est disposer l’homme aux
bienfaits que de lui en rendre sensibles les exemples , ils ne cesse­
ront d’alimenter vos jeunes cœurs des sentimens d’amour et de gra­
titude, pour prix de la tendresse de vos chers parens, et des sacrifices
qu’ils ne cessent de faire pour votre éducation.

_
( 9 )
» Nous ne pouvons, Citoyens, embellir les premiers succès de
1 Ecole centrale-, sans jetter de l’éclat sur les Ecoles primaires.
« Il n’est pas donné à l’homme, et biens moins à l’enfance, de
passer rapidement et sans intermédiaire , des plus faibles aux plus
grandes conceptions. C’est du secours mutuel que se prêtent les con­
naissances, qu’est formée la chaîne d’instruction publique.
« Instituteurs primaires, l’Administration centrale sait apprécier vos
travaux. Elle ne se dissimule pas combien ils sont pénibles: plus près
de l’enfance, vous faites cclore en elle le germe des sciences, que
dans un âge plus avancé les Professeurs développent, et font fruc­
tifier.
T) Que la voix de l’Administration centrale ne peut-elle se faire
entendre dans cet instant sur tous les points de notre Département?

» Que ne pouvons-nous réunir dans cette enceinte les pères et
mères qui, pouvant donner aux fruits de leur amour une éducation
soignée, oublient que sans ce bienfait, la vie est un présent stérile ?
» Que ne pouvons-nous être assez éloquens pour surmonter chez
les esclaves des anciens préjugés, leur répugnance pour les institu­
teurs républicains?
'
*
» Nous leur dirions , envoyez avec assurance vos enfans aux
écoles nationales, ce n’est que là qu’ils peuvent faire des progrès, et
acquérir les talens propres à illustrer un jour leur patrie; ce n’est que
là, qu’ils formeront leur cœur au goût des mœurs et des institutions
républicaines ; c’est là, que se faisant des amis parmi les compagnons
de leurs travaux et de leur gloire, ils auront acquis pour toute leur
vie, de fidèles soutiens dans le malheur comme dans la prospérité.

» Que pourriez-vous craindre pour-leurs principes, avec des pro­
fesseurs aussi recommandables par leurs sentimens , que par leurs
lumières et leur civisme? N’avez-vous pas dans la sagesse et la vi­
gilante sollicitude du Jury d’instruction, une garantie suffisante de 1^
confiance que vous aurez témoignée?

( 10 )
j» Vous aurez remis vos enfans en dépôt dans leurs mains paternelles.
» Pour prix de votre condescendance , ils vous rendront des ré*
publicains vertueux et éclairés ».
f^ive la République !

Ce discours , propre à «xciter l’émulation et l’amour du travail
dans le cœur des jeunes Elèves , a été couvert d’applaudissemens,
qui n’ont été interrompus que par la musique.

Ensuite le citoyen Claverie , professeur des langues anciennes, a
parlé dans ces termes, sur la méthode de l’enseignement en général.
Citoyens,

» On avait dit depuis long-tems que les peuples seraient heureux,
quand la philosophie tiendrait le sceptre des gouvernemens; quand
la philosophie , sortant de l’obscurité , où l’ignorance , l’orgueil, et
l’oppression la tenaient cachée et gémissante, se lèverait, pour con­
duire les Nations , pour présider à leurs constitutions , à leurs lois,
corriger leurs mœurs , et diriger sans cesse leurs travaux vers le
perfectionnement de l’espèce humaine. Cette voix , qui appellait le
philosophe au poste, qu’il eût dû toujours occuper; qui retentissait
à travers les siècles , a été enfin entendue. Les français l’ont suivie,
lorsquè brisant d’une main hardie les marches antiques , d’où la mol­
lesse et l’orgueil , le mensonge et la superstition dictaient des vo­
lontés absùrdes ou despotiques, ils mirent à leur place la-raison, la
vertu, la vérité, la sagesse, la philosophie enfin seule Signe de com.
mander aux hommes. .
» Mais pour soutenir le nouvel édifice , dont la liberté et l’égalité
furent les premières colonnes ; pour le defendre contre les assauts
des passions , contre le vil intérêt, l’astucieuse vanité, le noir fana­
tisme , il fallait le protéger par le flàmbeau tutélaire des sciences , et
l’environner de l’éclat imposant des arts. 11 s’était éclipsé, ce flambeau
conservateur, au milieu des secousses révolutionnaires et des orages

( II )
politiques ; des écarts malheureux faillirent meme à l’éteindre. Mais
le génie puissant de la philosophie le sauva du danger , lui rendit son
éclat, et répandit sa lumière bienfaisante sur la. patrie "régénérée. Nous
vîmes reparaître parmi nous,les sciences et Les arts, non pas avec ces
chaînes dégradantes, que l’esprjt de mensonge et de servitude éten­
dait jusques dans le sanctuaire des lettres , jusques dans le domaine
de la pensée; mais avec les armes dè-la vérité, mais avec les brillans
attributs de la liberté , et d’une noble indépendance.
» Choisi pour contribuer à ce glorieux renouvellement, pour diriger
une-des branches de l’instruction, qui doit embellir désormais le sol.
de la liberté, et donner la trempe républicaine aux générations qui
s’élèvent, j’aurais tâché, Citoyens, d’exposer à vos yeux les avanta­
ges d’un enseignement basé sur la raison et la philosophie ; si des
bouches plus éloquentes ne vous avaient déjà présenté ces tableaux.
Mais comme le voyageur , au commencement de sa course jette ses
regards inquiets sur l’espace qu’il a à parcourir, qu’il me soit permis
de porter les nôtres sur la carrière où nous rentrons, et d’offrir quel­
ques aperçus sur la marche , que nous devons tenir ensemble, pour
atteindre le but, le plus grand’succès dans l’instruction et la gloire
de l’Ecole centrale.
» J’abregerai les développemens, où le sujet m’avait d’abord en­
traîné ; mais je chercherai quelques vérités trop peu reconnues , qui
puissent offrir quelque intérêt dans ce jour solemnel de notre rentrée.
» La nature en formant l’homme physique, ébauche aussi l’homme
moral : elle produit seule et sans maître les premières sensations et
les premières idées ; inspire les premières inclinations. Elle pose ainsi
(et c’est là une vérité féconde et importante) , elle place les pierres
fondamentales sur lesquelles doit s’élever le reste de l’édifice, l’ou­
vrage de l’Instituteur. La route qu’elle suit, indique celle que le second doit suivre dans sa marche, et de là naissent les moyens que
l’enseignement doit employer; moyens simples dans le principe d’<.

( 12 )
Hs découlent, et presqpi’infinis dans l’application. Mais voilà la règle
qui doit diriger la main institutrice, « consulte la nature; suis, étends
la ligne qu’elle traça, et ne perds jamais de vue ce premier modèle ».
» Observons donc les procédés et la marche de la nature, à cette
époque, où l’être sensible commence à jouir de la vie et de l’aurore
de la raison. Comment agit-elle, cette sage institutrice, sur l’intelli­
gence qui éclot et se développe ? Nous ne voyons alors dans l’effet
de son action , que des sensations uniques, privées encor de ces
liaisons qui les enchaînent , et les coordonnent les unes aux autres.
Il faut que les impressions soient senties une par une, élaborées dans
plusieurs filières des sens , avant de former des combinaisons et des
vues générales. L’enfant qui a pour seul guide la nature, n’aperçoit
pas les rapports spécifiques au moment où ses facultés se déploient ;
il ne classe pas, il ne généralise point. Quoiqu’environné d’espèces
innombrables d’êtres, il ne sent que l’impression des individus. Il voit
bien une mère qui lui sourit , un père qui le caresse; et il ne voit
pas des hommes : il voit la rose qui-l’éblouit, la violette qui em­
baume ses sens; et il n’aperçoit pas des f'eurs. C’est qu’il est livré
toutjentier aux objets individuels. Il ne saurait encor rassembler des
analogies, ordonner des classes. Alors que les perceptions se sont
multipliées, que les sens ont été souvent reportés sur les objets liés
par des ressemblances, il les dispose d’après leurs dépendances réci­
proques , il compose quelque ensemble , il range les systèmes diffé­
rens des êtres; et c’est là le résultat tardif du raisonnement que don­
nent l’habitude et une lente expérience.
» C’est ainsi que, conduit par la nature, l’homme monte par degrés
des langes du berceau au rang des êtres pensans , qu’il parvient à
jouir réellement du spectacle du monde qu’il habite. Et telle est la
marche que va suivre le sage Instituteur, en suppléant ce que la na­
ture a voulu laisser à ses soins et à son industrie.
« Le jeune homme, qui entre dans la carrière des sciences, entre
dans un nouveau inonde , dans une nouvelle vie : il revient pour

( 13 )
ainsi dire an berceau, et aux jours d’une autre enfance. Il faut donc
le mener encor comme un enfant; car la nature ne se dément point.
Cet âge de faiblesse passera sans doute d’autant plus vite que .les
facultés sensibles sont plus exercées, que l’intelligence a pris pins de
forces. Mais l’Elève a suivi jusqu’ici un cours conforme à la consti­
tution de son être, à son organisation ; et malheur à qui. l’écarterait
de la direction naturelle. Ii faudra donc à l’imitation de son premier
maître, lui montrer d’abord Les objets en eux mêmes, et dans une
espèce d’isolement qui ne surcharge pas l’imagination; remuer, frap­
per les sens, individualiser, élaborer ses nouvelles conceptions. Quand
les i pressions auront été bien senties, les expériences bien obser­
vées., il faudra .analiser, anatomiser les élémens; fixer la vue sur cha­
que point de l’horizon scientifique , qu’on parcourt; combiner et
coordonner les connaissances encor éparses; enfin ramener la série
des choses à cet ensemble, à cette unité, qui peut résulter de la
réunion de toutes les parties, et de tous les rapports. Ainsi l’habile
architecte rassemble d’abord, choisit ses matériaux ; puis les façonne
et les classe; enfin les unit , les cimente, et donne à l’édifice cette
correspondance des parties, cette unité qui en fait l’ornement et la
solidité.
» Cet aperçu touchant la vraie méthode dans l’enseignement des
sciences, où je tâche d’indiquer le moyen universel et unique , qui
a\ an e les progrès et forme le savant, c’est l’analyse; c’est l’instru­
ment que doivent prendre en main, et ne jamais quitter, le géomètre,
le physicien, le métaphysicien , le moraliste, le littérateur, le gram­
mairien. La marche est la même pour toutes les sciences ; car elles
sont toutes sœurs , dit Cicéron; et l’on peut dire d'elles ce qu’un
célèbre poète de Rome disait des belles nymphes de l’Océan ,
Fades non omnibus una ,
Non diversa. tamen ; qualem decei esse sororuin.
Si elles n’offrent pas toutes le même visage , elles ont des traits de
ressemblance, qui annoncent une commune origine ; elles se nour-

( 14)
rissent de la même sève, et portées, si je puis le dire, sur le même
char, elles ne connaissent pour guides que la nature, et l’analyse qui
se modèle sur celle là, et suit son impulsion.
» Mais puisque l’objet est assez important , fixons encor cette
méthode analytique; et pour en saisir les traits caractéristiques, op­
posons-la à son ennemie la synthèse. J’emplois ces termes techni­
ques, lorsque c’est de ces deux mots, analyse, synthèse, que dé­
pendent les moyens et les défauts de l’art d’étudier et d’insrruire. Les
deux méthodes, quoiqu’elles semblent se rapprocher, n’en ont pas
moins des caractères différentiels. La synthèse se présente armée
d’abstractions , d’axiomes , de principes ; elle monte dès le premier
pas aux notions universelles. L’analyse modeste dès l’entrée offre
d’abord peu, suit la génération des idées, la subordination des con­
naissances, et s’élève par degrés des vues particulières aux générales:
celle-la étale les définitions, les résultats, les formules, avant d’avoir
parcouru et digéré les observations , et les faits qui en sont le fon­
dement : celle-ci monte par degrés, observe chaque partie ; allant
toujours du connu à l’inconnu, elle ne laisse rien de vague, rien
d’intermédiaire dans sa marche. La première, dédaignant les sentiers
qui conduisent au sommet (jle la science, et en reculent sans cesse
les limites, s’élance d’un seul vol au plus haut point , d’où elle ne
peut ensuite que descendre à travers des régions inconnues; se fer­
mant ainsi la voie des découvertes. La sec onde, appuyée' de l’expérien.ce et des faits , suit l’ordre, la chaîne des vérités; et, posant par­
tout des jallons qui marquent la route, elle "avance environnée de
lumières, étendant sans cesse la carrière. Enfin, la synthèse com­
mence mal, dit un grand métaphysicien , procède, et finit de même;
l’analyse commence par où il faut commencer, procède sûrement,
et parvient sans faux pas au but proposé.
» D’après ce rapprochement pourrait-on encor se méprendre sur l’art
d’étudier, d’apprendre , et d’étendre la sphèté des connaissances hu­
maines. Cependant cette méthode lumineuse, que la nature ,et la

( I5 )
raison réclament, les hommes la perdirent de vye pendant une longue
suite de siècles : ils subirent la voie tout opposée , qui, à la honte
de l’esprit humain , s’est étendue jusqu’à nos jours. Ce fut là un écart
bien désastreux pour les sciences et le perfectionnement de l’instruc­
tion • écart qui nous offre encor aujourd’hui une utile leçon.
» Quelques génies créateurs avaient ouvert, ou étendu le domaine
des sciences et des arts. Epars chez les Nations et dans les siècles,
ils instruisirent le monde , et répandirent le bienfait de diverses dé­
couvertes. Mais, parvenus au faîte de l’édifice, ils renversèrent l’échaffaudage, à l’aide duquel ils avaient bâti; ils oubliaient quelquefois
eux-mêmes les moyens qu’ils avaient mis en œuvre , et qui leur
étaient devenus inutiles. Leurs successeurs , se plaçant d’abord au
point, où les maîtres avaient porté la science, ne connurent pas, ou
dédaignèrent le long chemin qui avait dirigé, ceux-ci ; et se cachant
à eux-mêmes leur ignorance, ils s’entourèrent d’une fausse pompe
de savoir de principes hasardés, d’axiomes vagues, de généralités_de
toute espèce, dont ils firent à leur gré la base des connaissances qu’ils
ne possédaient pas. Ils établirent des sciences de mots, des systèmes
d’abstractions, qui n’offrent qu’un vain son , lorsqu’elles ne sont pas
le résultat des idées bien senties, de faits bien comparés. De là tom­
bant d’écart en écart, ils attribuèrent à ces abstractions une sorte
d’existence, une force, ce semble, magique, qui créait des réalités
dans tout ce qu’on imaginait , et jusques dans le néant même. Dès
lois la vraie science se dégrade , et se perd ; un calaos de termes insignifians lui succède , un fatras de subtilités prend la place de la
raison fies paralogismes établissent partout le mensonge; la fausse
méthode , le jargon scholastique fortifient le désordre universel : on
se précipite d’abynae en abynae , et la vérité, comme la vierge Astrée,
put à peine trouver quelque asile sur la terre.
« L’esprit humain enfoncé dans un obscur dédale avait beau cher­
cher à se reconnaître ; il ne cessait de s’égarer parce qu’il commençait
toujours là, par où il devait finir, parce qu’il avait abandonné la route

( 16)
de la nature , la méthode de l’analyse, et qu’il se fermait ainsi la voie
des decouvertes, même de celle qui aurait pif le redresser. Si quel­
ques génies heureux ou hardis, assez forts contre le torrent, évitèrent
d’être entraînés , ils ne purent reconnaître , ou arrêter la cause de la
contagion générale : tant il est dangereux le premier pas qu’on fait
hors le véritable chemin.
» Enfin, après des longs siècles d’erreur paraît un homme célèbre,
qui aperçoit et sonde le mal. Bacon juge qu’il fallait refondre en en­
tier l’esprit humain; et en indiquant le remède, il commence l’ou­
vrage. Loke suit cette heureuse indication , il descend à la source
du mal, porte une main réparatrice dans les opérations de l’entende­
ment humain , écarte au loin les ténèbres qui cachaient les précipices.
A ce nouveau fanal les vrais philosophes s’élancent dans la même
-route, ressaisissent de toutes parts le fil conducteur depuis long-tems
abandonné; ils avancent , luttant contre les préjugés et l’habitude,
contre l’injustice de leurs contemporains ennemis de la lumière. A
la tète de ceux-là parut un génie profond, un Français, qui devait
faire triompher pleinement la vérité.. Condillac , disciple hardi du
philosophe anglais , alla plus loin que son maître; il osa, et presque
rie nos jours , reprendre i’examen approfondi de i’ame, creuser dans
ses replis les plus secrets, et‘recréer l’esprit humain. C’est lui qui fixa
cette méthode analytique, dont il fit des étonnantes applications; et
après avoir perfectionné cet instrument de ses recherches , ainsi que "
de nos études, il le remit entre nos mains tout brillant des succès
de son maître.
» Soyons donc jaloux de ce dépôt précieux que légua aux jeunes
nourrissons et aux instituteurs le plus grand analyste, célt'bre institeur lui même. Employons cet instrument, cette sage méthode, qui
retira les sciences d’un trop long naufrage, leur rendit un véritable
cclat, et aggrandit leur empire.
» Ils sentirent bien la nécessité, le pouvoir de ce précieux ins­
trument, ces savans géomètres , les Clairaut, les Euler, les Lagrange;

( 17 ).

qui dûrent leurs succès et leurs profonds résultats à cet esprit d’ana­
lyse qui dirigeait leurs recherches, répandait la lumière dans leurs
ouvrages, et facilitait des opérations regardées comme inaccessibles
aux forces humaines.
» Il sentirent l’avantage de cette méthode, ces moralistes Législa­
teurs, qui, remontant aux usages des peuples, observant l’influence
des besoins dans les hordes sauvages, l’empire des goûts factices dans
l’homme civilisé, mesurant le pouvoir des climats, des temps, et des
lieux, montèrent par degrés aux vrais principes de la science sociale;
et suivant la génération des idées , l’enchainementedes vérités, établi­
rent les bases des gouvernemens libres.
» Et vous aussi, vous reconnûtes les avantages de cette marche
analytique , vous illustre et trop malheureux Lavoisier; lorsque vous
renouvellâtes la face de la chimie, cette science ténébreuse jusqu’à
vous; lorsqu’arrachant ses secrets à la nature, vous composiezet
décomposiez les élémens qu’on avait crus indestructible^lorsqu’enfin
vous recommandiez dans l’avis à vos imitateurs, à vos élèves , ce
moyen puissant, la source de votre gloire et le vrai secret des succès
dans les sciences. » La méthode que j’ai tâché de retracer à vos yeux , non seule­
ment règle la marche de l’enseignement, elle signale encor les dé­
fauts, qui corrompent l’art et arrêtent ses progrès. Sans m’étendre ici
sur le reste d’empire qu’exercent encor l’opinion, les préjugés, et le
fanatisme de la routine ; je reporterai, s’il m’est permis , vos regards
sur les premiers pas de l’enfance dans la carrière de l’instruction. C’est
à cet âge , où les facultés sont si faibles, l’intelligence si peu éten­
due, que l’enseignement devrait être analytique, les leçons simples,
je dirais presqu’enfantines , et l’art du maître si peu distant de la na­
ture , qu’il parut se confondre avec elle, ou se lier sans intervalle à
son action bienfaisante. Mais ici (nous ne saurions trop le rappeller),
l’on abandonna la vraie route ; la fausse méthode porta ses ravages
près de l’aurore de la vie, et vint ajouter encor aux peines et aux

A--

( 18 )
pleurs dont furent entremêlés les jours de la paix et du plaisir inno­
cent. Le mal n’est pas encor réparé, parce que des mains assez phi­
losophiques n’y ont pas appliqué le remède. La réforme qui reste à
faire, il faudrait la commencer aux premières leçons données à l’en­
fance , à- l’alphabet même. Et d’après la manière dont on donne ces
premières leçons, dont on présente les sons élémentaires, les signes
de nos idées entièrement généralisés , ët séparés de ces mêmes idées;
ne semblerait-il pas qu’on veut nourrir l’enfance d’abstractions, de gé­
néralités ; l’initier pour ainsi dire dans le langage de l’algèbre, dans
la science même tics abstractions ? J’indiquerais, si c’était ici le lieu,
et que je pusse voir toutes les conséquences de la méthode analyti­
que , quelque changement utile pour cet âge, où se préparent l’homme
et le citoyen, ne fit-il même que diminuer ses peines, ou lui épargner
quelques pleurs.
» Je pourrais aussi, en parcourant d’autres degrés de l’instruction,
marquer ie^défauts que d’antiques et funestes usages y ont conservés,
et commes consacrés. Et jusqu’à quand enfin repoussera-t-on-dans
l’étude des langues savantes ou modernes, les vues sagement réfor­
matrices de Dumarsais, de Pluche, de Beauzée , de Condiilac, des
; grammairiens vraiment philosophes ? Jusques à quand obstruera-t-on
l’entrée d’une carrière, où se forme et se perfectionne le lien qui
unit les hommes et les sociétés de tous les temps • par des nomen­
clatures de tout genre , par de3 définitions obscures, des règles va­
gues et le plus fortement généralisées , par ces séries fatiguantes de
terminaisons incalculables des mots , par toutes ces abstractions enfin,
si propres à lasser, à dégoûter, à éloigner même le jeune élève? Ne
,peut-on donc pas enfin reconnaître que les langues s’apprennent
: en conversant ou avec les vivans, ou avec les ouvrages des morts ?
Qu’ici, comme pour les autres systèmes des connaissances, l’expé­
rience, les faits, les observations multipliées conduisent sûrement et
sans effort 3ux règles et aux principes généraux , que des grammaires
sauraient à peine imprimer à force de temps et de peines dans la tête



t

( 19)
des élèves ? Espérons "que la raison et l’esprit d’analyse feront dispa­
raître ce reste d’anciennes inconséquences , et opéreront enfin la ré­
forme que peuvent exiger les différentes bran hes de l’instruction.
» En vous rappeilant, Citoyen», la marelle qu’on doit suivre pour
l’étude et l’avancement des sciences, en essayant de yous indiquer
le vrai fanal qui peut éclairer l’instruction, et diriger le réformateur,
je. vous ai présenté la route que suivront sans doute les Professeurs
de votre Ecole centrale. Dire ce qu’ils ont à faire, c’est dire ce qu’ils
feront, et bien mieux que je ne saurais le tracer. Je ne prétends pas
qu’ils obtiennent d’abord tout le succès que pourraient produire une
méthode lumineuse et un zèle constant : trop d’obstacles assiègentle bord de l’arène.; les difficultés attachées à un nouvel établissement,
un certain balancement dans les opinions , un levain de préjugés fer­
mentant sous la cendre, un foi attachement à d’anciens abus, l’envie
peut-être et la malveillance s’agitant -dans l’ombre , lutteront encor
contre des instituteurs philosophes et républicains. Ajoutez à ces diffi­
cultés celles qu’apportent des jeunes-gens , qui se ressentent pour la
plupart des longues années coulées dans l’inaction , loin des travaux
et de la discipline de l’école, les dépôts même de la science , les li­
vres élémentaires entachés de vestiges de l’erreur, ou d’une fausse
méthode; et peut-être enfin, pour ne rien cacher, quelque empreinte,
d’anciennes habitudes conservées comme malgré elles , à leur insçu
même , dans les âmes les plus républicaines. Mais nos premiers efforts
et notre volonté bien prononcée de combattre tous les obstacles, sont
le garant des succès que l’avenir prépare. Le zclc des élèves, dont le
nombre ira croissant, dont les talens et les progrès ont déjà réjoui
les maîtres; vos soins jaloux de seconder nos efforts, de récompenser
nos travaux, en couronnant un jour nos disciples, promettent le règne
brillant des sciences et des arts au département de la Dordogne.
» Il me resterait, Citoyens, à vous parler, comme je me proposais
en entrant, des moyens que vous devez employer vous mêmes, pour
seconder les martres de l’instruction, vos zélés coopérateurs; mais je

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craindrais d’abuser trop long-tems de votre îndulgerlce. Qu’est-i(
besoin d’ailleurs de vous entretenir des moyens que vous connaissez,
que vous savez mettre en œuvre, pour contribuer de votre part au plus
grand succès de l’enseignement et des études? Est-il besoin devons
montrer l’intérêt que vous devez prendre à votre nouvel établissement,
quand vous avez sous les yeux l’exemple de nos sages Administrateurs:
ils sont vos modèles par leur amour ardent pour les succès et l’accrois­
sement de l’Ecole centrale , par les soins généreux qu’ils mettent à
construire le temple des muses, les ateliers des arts , et à leur donner
cet éclat qui crée les élèves , enhardit et honore les artistes. Il est
votre modèle ce Jury éclairé et laborieux que vous voyez faire des
sacrifices , mettre son bonheur à consolider te sanctuaire des sciences,
à répandre cet esprit vivifiant, qui entretient le travail et l’émulation,
enfante les chefs d’œuvre. Ainsi jadis le dieu de l’harmonie entretenait
l’esprit créateur dans l’empire des muses. C’est l’intérêt chaleureux qu’ils
prennent ensemble pour assurer et décorer ce nouveau temple , qui
doit, Citoyens, vous servir de guide. Suivez ces modèles, c’est vous
dire assez ; intéressez-vous au succès de cej établissement, à la gloire
de votre Ecole centrale.
» Et si ma voix pouvait se faire entendre des autres Citoyens de
ce Département, je leur dirais aussi « qu’il vous soit cher cet établis­
sement tant désiré , tant combattu ; que vous avez vu enfin s’élever
en l’honneur des sciences et des arts ; que vous voyez croître et
fructifier auprès de vous : c’est vous-mêmes qui le formâtes , puisqu’il
est l’ouvrage de vos sages, de vos représentans ■ intéressez vous donc
à ses progrès, à sa gloire; soyez-en jaloux, et vous aurez tout fait;
car l’amour jaloux prend tous les moyens pour atteindre son but.
Votre avantage, votre patriotisme, votre honneur, tout vous y en­
gage. Le nouveau musée rapproche de vos foyers ces précieuses
sources*d’instruction , que des privilèges injustes, des préjugés domi­
nateurs écartaient autrefois loin de vous, et resserraient dans quelque
points épars d’une même patrie ; il n’était trop souvent permis d’y

( 21 )
aller puiser, qu’aux richesses, à la faveur, ou à l’intrigue : aujourd’hui
leurs ondes arrosent également tout le sol de la France, et elles peu­
vent couler jusques dans vos maisons. Vous aimez la patrie; vous
aimez donc vos familles , -votre Cité , votre Département, votre Na­
tion ; car l’amour de la patrie se compose de tous ces élémens, de
toutes ces douces affections. Vous jouirez‘donc , vous ferez jouir vos
enfans des avantages qui peuvent honorer votre pays et d’autres vousmêmes. Ils viendront donc ces jeunes élèves nourrir leur esprit,
rectifier leur cœur, échauffer leurs âmes au foyer des lumières et du
patriotisme : ils viendront se pénétrer de l’amour du vrai, du beau ,
de l’honnête, aux leçons des maîtres jaloux de leur bonheur. Vous
vous applaudirez de les voir courir dans la carrière , de les y voir
cueillir les lauriers de Minerve , qui iront s’entrelacer avec ceux ré­
servés aux défenseurs, aux héros de la patrie : vous vous applaudirez
enfin de pouvoir dire ; j’ai donné à la République des enfans dignes
d’elle, dignes de la liberté, dignes du siècle de la raison et de la
philosophie ».
Vive la République !

Ce discours, qui s’est fait remarquer par d’excellentes idées sur la
nécessité de la science et de l’étude , a été vivement applaudi, et la.
musique s’est de nouveau fait entendre.
Enfin, après un moment de silence, le citoyen Brothier, biblio­
thécaire , a pris la parole , et a dit :
Citoyens,
u Elle va donc se r’ouvrir cette auguste et silentieuse enceinte ?
que la munificence nationale a consacré aux sciences, aux lettres et
aux arts. Chacun de nous reviendra puiser à cette source vivifiante
de lumières et d’instruction ; et la bibliothèque de ce Département
va nous offrir de nouveau dans le cours de l’année littéraire que nous
commençons, le vaste et précieux dépôt de toutes les connaissances
humaines.

(

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« L’utilité d’un semblable établissement a été sentie par toutes les
Nations savantes ; mais pour en démontrer encore l’excellence par ses
heureux résultats, jettons un coup d’œil rapide sur les effets qu’il a
déjà produit; et ici, Citoyens, il n’est pas un de vous qui n’aille audevant de ma pensée : vous vous rappeliez les succès qui ont cou­
ronné l’année dernière les travaux de notre Ecole centrale , et vous
ne pouvez vous dissimuler.qu’ils sont en partie le fruit de cet établis­
sement précieux, près duquel les Elèves et les Professeurs sont venus
tour à tour acquérir ou perfectionner leurs connaissances. Il est en­
core présent à votre mémoire ce jour vraiment auguste et solemnel,
où ces intéressans Elèves reçurent au milieu des transports de l’alé'
gresse publique les justes récompenses dues à leur zèle , à leur assiduité , et à leurs progrès; ce jour où les palmes littéraires, que les
magistrats leur avaient distribué, furent soudain portées.dans le sein
paternel ; ce jour où les sentimens de la nature se mêlant à ceux de
la reconnaissance, firent verser de si douces larmes, et produisirent
dans tous les cœurs de si délicieuses sensations.
» Quels motifs plus puissans d’encouragement et d’émulation pour­
rions-nous offrir à ceux qui veulent parcourir la carrière des sciences
et des arts ?
» Oui, Citoyens, c’est de ce foyer que doivent partir ces rayons
lumineux et bienfaisans, destinés à dissiper les ténèbres de l’ignorance;
c’est ici que tous les doutes seront résolus, toutes les difficultés vain­
cues; et pour me servir de l’expression d’un sage de l’antiquité, c’est
ici qu’on trouvera le trésor des remèdes de l'âme et de l'esprit.
» Le fameux Descartes dont le nom ne doit être prononcé qu’avec
respect, et sur-tout dans cette enceinte; cet homme immortel disait,
que la lecture était une conversation avec les grands hommes des siècles
passés ÿ, mais ajoutait-il , c'est une conversation choisie , dans laquelle
ils ne nous découvrent que la meilleure de leurs pensées.
» Venez donc , Citoyens , venez converser avec ces génies qui
^commandent l’admiration des siècles ; venez au milieu de ces illustres

( 23 )
morts, venez puiser dans leurs écrits des leçons de goût, de sagesse,
et de morale ; ils vous apprendront ce que vous devez être et connue
hommes et comme citoyens : venez vous tous artistes, poètes, phi­
losophes , les muses vous appellent dans leur sanctuaire : Clio vous
présente sa trompette, Erato sa lyre , Uranie son compas. C’est ici
que sont les sources fécondes de l'Hyppocrène et du Permesse : c’est
ici que croissent et s’élèvent les lauriers d’Apollon. Quelle carrière
que vous parcouriez , à quel genre d’étude que vous vous livriez ,
des trésors immenses vous attendent; venez-en recueillir votre portion,
et dans ce vaste champ moissonner à la fois et pour vous , et pour
vos concitoyens.
» S’il est un règne où les sciences et les arts doivent prospérer ,
c’est sans doute celui de la liberté. L’esclavage fut toujours fondé sur
'l’ignorance; tandis que les lumières et l’instruction conduisirent l’hom■ me à la connaissance de ses droits , à la conquête de son indépen­
dance.

A) C’est l’intime conviction de ces vérités qui arma toujours le des­
potisme contre les sciences et les lettrés; aussi l’antiquité vit-elle le
féroce Omar détruire avec toutes les fureurs du vandalisme, les restes
de cette bibliothèque fameuse que la munificence des Ptolomées avaient
formé dans Alexandrie , restes précieux échappés aux flammes , dont
elles avait été d’abord la proie.
» Mais , Citoyens , au milieu des sentimens douloureux que fait
naître cette grande catastrophe, quel autre sentiment consolateur vient
ranimer nos âmes ? Et qui de nous , au seul nom de la ville que bâtit
Alexandre, ne songe pas 'soudain à ce héros , qui , en remplissant
de la gloire du nom français les riches contrées qu’arrose le Nil,
vole à fia délivrance de leurs malheureux habitans ; à ce héros qui,
au milieu de ses conquêtes, s’honore du titre de membre de l'institut,
et qui fait marcher d’un.pas égal ses triomphes dans les combats, et
ses succès dans les sciences et les arts !. ... Illustre Bonaparte, telle
. est donc ta destinée, que ton souvenir doit s’associer à tout ce qui

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distingue le conquérant et le philosophe , et que ton nom est aussi
cher aux arts qu’il l’est à la victoire !... Poursuis ta glorieuse carrière,
confonds dans ta course rapide les projets de ce gouvernement cor­
rupteur, qui seul ose encore appeller sur l’humanité tous les fléaux
de la guerre; prépare par tes triomphes la paix glorieuse que désire
la France. La paix ravivera les arts, et c’est au milieu de ses douceurs
que la République devenue l’exemple et le modèle du monde, jouira
de tous les bienfaits de la liberté et de tous les avantages de l’ins­
truction ».
Vive la République} les sciences et les arts !

Ce discours brûlant du plus pur patriotisme , et retraçant l’utilité
qu’on doit retirer de la lecture, a reçu des applaudissemens universels.
Ensuite le signal du départ ayant été donné, le cortège s’est mis
en marche dans le même ordre qu’il était arrivé ; rendu au lieu des
séances de l’Administration centrale, les différentes Autorités consti­
tuées s’y sont séparées.
Fait en séance à Périgueux, le i.er frimaire, an 7 de la République
française, une et indivisible.
Signé Grand , président, Jos. pRUNrs, Gintrac, Verliac,
GalaüP , administrateurs , et N. Beaupuy , commissaire
du Directoire exécutif.