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Fait partie de Monographie du noyer en Périgord

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MONOGRAPHIE

DU NOYER
EN

PÉRIGORD.

Le noyer est, après le châtaignier, l’arbre à fruit le plus ré­
pandu dans nos campagnes. On l’y retrouve à peu près sur tous
les points du territoire d’un très grand nombre de localités; il
y existe sur les plateaux, sur les croupes des collines, dans les
vallées, le long des routes, au milieu des champs.
Le Périgord peut passer en France pour sa terre de prédilec­
tion; c’est tellement incontestable que, suivant l’économiste
Royer, cité par M. de Lentilhac, il y occupe les six septièmes
de l’étendue totale des terrains qu’il couvre dans tous les dépar­
tements réunis; mais, en ne portant qu’à six mille six cents
hectares la superficie qui lui est consacrée dans notre pays,
Royer est resté bien au-dessous de la vérité. Il suffit, en effet,
de considérer les longues files d’arbres de son espèce aux bords
des voies publiques et dans les terres arables elles-mêmes, pour
rester convaincu que, groupés ensemble à des distances convena­
bles l’un de l’autre, ils rempliraient un espace au moins quatre
fois plus vaste.
S’il est en effet certains lieux de la Dordogne où le noyer ne
joue qu’un rôle secondaire, sur bien d’autres il se place au pre­
mier rang sous toits les rapports.
C’est dans le Sarkiilais ._qu’qn le rencontre le plus fréquent= • BIBLIOTHEQUE"
i LE LA VILLE

L.de Périgueux)

ment, qu’il est le plus en honneur, et qu’il a son véritable cen­
tre parmi nous. De là il s’avance vers le nord-ouest, fait la for­
tune du canton de Thenon, se montre en force dans ceux.
d’Hautefort, Excideuil et Savignac-les-Eglises, englobe Péri­
gueux, l’ouest du canton de Sl-Pierre; pénètre dans les ressorts
des justices de paix de Vergt et de S'-Astier, gagne la vallée de
la Drône, la remonte aux alentours de Brantôme, d’où ses plan­
tations se multiplient au milieu des communes de la montagne ;
atteint Thiviers, rejoint la Drône et la Côledans les circonscrip­
tions de St-Pardoux et de Champagnac-de-Belair, descend de
là sur Mareuil et jusqu’aux portes de Nontron, arrive à Verteillac, fait acte de présence à Ribérac, prospère à Monlagrier,
et entoure la Double par le nord et l’ouest du canton de Sl-Aulaye, par Neuvic etMussidan. De cette dernière étape, il plonge
vers Villamblard, garnit le nord des cantons de S'-Alvère et de
Lalinde, reprend à Cadouin, d’où il revoit leSarladais, son ber­
ceau, sa marche ascendante, et rayonne de là vers Beaumont.
Moins commun ailleurs, il fait néanmoins des apparitions
de tous côtés, et l’on peut dire que, sauf l’extrême nord du dé­
partement, où le climat et le sol lui sont contraires, la Double et
le Landais, qui se trouvent dans le même cas, et quelques par­
ties du sud de la province, il fournit partout une importante
portion du revenu de nos cultivateurs.
Il parvient, en notre pays, dans les sols qui lui conviennent, à
d’énormes dimensions. On a vu des billes de noyer de dix mè­
tres de long et de près d’un mètre d’équarrissage se vendre
mille, douze cents, et jusqu’à quatorze cents francs, car la
beauté de son bois est encore une qualité que ce végétal acquiert
à un très haut degré dans la Dordogne.
Mais ces arbres géants n’existent plus, ou du moins devien­
nent bien rares, et avant peu, suivant toute probabilité, on n’en
rencontrera plus dans nos campagnes.
En 1830, année funeste aux sommités, les noyers furent frap­
pés cruellement par l’hiver, et un grand nombre d’entre eux pé-

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rit, surtout parmi les plus beaux. Il fallut les arracher, et bien­
tôt après la navigation de l’Isle étant venue à s’ouvrir, donna à
l’exportation des bois une telle facilité que l’ébénisterie de Paris
et des autres grandes villes, demanda une notable quantité de
madriers, ce dont les propriétaires s’empressèrent de profiter.
En même temps l’agriculture taisait des progrès et l’on se hâ­
tait d’enlever du milieu des champs ces beaux arbres qui gê­
naient les mouvements de la charrue, et, par leurs racines,
non moins que par leur ombre, portaient un préjudice sensible
aux récoltes.
De plus, on avait remarqué que les huiles apportées du de­
hors commençaient à faire une concurrence réelle aux nôtres et
que les noix perdaient en conséquence de leur prix. Telle fut un
moment la situation; mais, depuis bien des années déjà, la re­
cherche qui s’est établie et va grandissant pour les noix de des­
sert, la certitude qu’un débouché relativement considérable res­
tera, longtemps du moins, acquis à nos huileries, l’expédition
des cerneaux qui a commencé, les achats continus de bois pour
la saboterie, ont réhabilité à peu près complètement la plante
un moment délaissée. Voilà trente ans qu’on a replanté dans beau­
coup d’endroits, trente ans qu’on replante avec activité tous les
jours ; et si les mutations actuellement fréquentes de la propriété,
le morcellement incessant des héritages, le soin que l’on prend
de ne plus laisser envahir les cultures par des colosses trop exi­
geants, la propagation de la greffe, qui, ayant pour but l’amé­
lioration des produits, nuit au développement du végétal, le
besoin de jouir vite, sont autant d’obstacles qui ne permettent
plus de songer à léguer à nos neveux de magnifiques tiges
comme autrefois, il n’en est pas moins certain que le nombre
des noyers s’accroît en général sensiblement. Il est même des
localités où avant peu la production sera triplée.
Elle est déjà parvenue à un haut degré d’importance.
On peut calculer, que, tout compensé, chacune de nos cinq
cent quatre-vingt-deux communes ne renferme pas moins de

— 4 —

mille noyers donnant un produit d'un hectolitre de noix l’un,
soit 582,000 sacs, ce qui, au taux de neuf francs, forme un
chiffre de 3,238,000 fr. annuellement, somme qui serait bien
plus élevée si tous les cantons avaient, comme celui de Sarlat,
30,000 arbres en rapport, 40,000 hectolitres de fruits et
330,000 fr. de revenu par an de ce chef seulement. Mais il
faut faire observer que nous sommes à Sarlat dans la vraie pa­
trie du noyer en Périgord, et, tenant compte de la décroissance
en ce genre que l'on remarque à mesure que l’on s’éloigne de
ce point, on semble fondé à croire que le calcul ci-dessus repose
sur des bases rationnelles.
Il est même bien plutôt au-dessous qu’au-dessus de la vérité.
Effectivement, de documents qui me sont arrivés de sources
auxquelles on peut ajouter foi, il résulte qu’on ne saurait porter
à moins de 35,000 quintaux métriques la quantité de noix de
dessert exportées, à moins de 12,000 quintaux métriques celle
de l’huile envoyée à l’extérieur, à moins de 400,000 fr. la
valeur des cerneaux expédiés. D’un autre côté, il faut remar­
quer que chaque ménage rural consomme environ, d’après tou­
tes les estimations faites par mes zélés correspondants, soit
pour son alimentation, soit pour l’éclairage, en moyenne
50 kilog. d’huile de noix par an ; or, le nombre de ces familles
est approximativement de 84,000 dans le département ; mais,
comme souvent deux ménages habitent ensemble sous le même
toit, je réduis le nombre des exploitations à 60,000, et, m’ap­
puyant sur la base que je viens d’indiquer tout à l’heure, je
trouve que la quantité d’huile qui leur est nécessaire annuelle­
ment est de 30,000 quintaux métriques. L'huile de noix pro­
duite forme donc en tout un poids de 42,000 quintaux métri­
ques. Il reste après sa fabrication, déchet déduit, au moins
40,000 quintaux de tourteau; enfin, on ne saurait évaluer à
moins de 6,000 hectolitres,, et c’est bien peu, la quantité de
noix consommée en nature par nos populations.
Portant maintenant le prix du quintal métrique de noix de

dessert à 20 fr. seulement, au lieu de 27 à 28 fr. que se
vendent les plus belles, sachant que le prix de l'huile varie
entre 100 et 120 fr. le quintal métrique ; ne l’établissant qu’à
110 fr. à cause des huiles inférieures; supputant le tourteau
à 10 fr. les 100 kilog., et les noix restant dans le pays à 9 fr.
l’hectolitre, j’arrive au résultat ci-desous :
Noix exportées.... 35,000 q. m. X 20 —
Huile fabriquée... 42,000 q. m. X 110=
Tourteau.............. 40,000 q. m. X 10 =
Cerneaux........................................................
Noix restant dans le pays 6,000'1 x
9 =

700,000 fr
4,620,000
400,000
400,000
54,000

Total............................ 6,174,000 fr.

C’est, on le voit, beaucoup plus que je n’avais d’abord compté.
Pour obtenir un quintal d’huile, il en faut environ cinq el
demi de noix; or, multipliant par cinq et demi les 42 mille
quintaux métriques d’huile, nous aurons 231,000 quintaux mé­
triques de fruits, auxquels il faut ajouter les 35,000 quintaux
métriques en nature expédiés pour dessert. Admettons que l’hec­
tolitre de noix pèse 40 kilog., les 266,000 quintaux métriques
dont il vient d’être parlé ne représenteront pas moins de 665,000
hectolitres ; ajoutons-y 13,000 hectolitres pour les cerneaux
exportés et les noix restant dans le pays, nous obtenons un
rapport annuel de'678,000 hectolitres de noix dans le départe­
ment; j’étais donc bien au-dessous du vrai, loin d’exagérer, en
commençant.
Mais n’a-t-on pas amplifié les quantités exprimées comme re­
présentant la consommation locale ou le commerce extérieur?
J’ai déjà fait connaître que des bases sérieuses avaient servi à
établir ce calcul. Reprenons-le pourtant, examinons sous un
autre point de vue, et nous allons voir à quels résultats nous ar­
riverons.
Le canton de Sarlat fournit à lui seul pour 350,000 fr. de

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noix chaque année. Si chacun des 47 cantons en produisait au­
tant, nous trouverions une somme de 16,450,000 fr. ; mais Sar­
lat est exceptionnel sous ce rapport; transportons-nous donc dans
l'arrondissement de Périgueux et prenons pourpoint de départ
le produit accusé pour les deux communes d’Eyvirat et de SaintFront-d’Àlemps, qui fournissent chacune 1,500 hectolitres par
an; supposons que les 582 communes du département obtien­
nent la même moyenne que celles-ci, qui ne sont pas dans un
pays de grand rendement, et nous aurons 873,000 hectolitres
qui, à 9 fr..l’un, représenteront un revenu de 7,857,000 francs.
Procédons de même dans le canton de Champagnac-de-Belair
pour les communes de Condat-sur-Drône et de Lachapelle-Faucher qui donnent chacune 1,800 hectolitres année commune,
nous voici à plus de 9,437,000 francs. Le canton de Ribé­
rac lui-même, l’un de ceux qui ont le moins de noix
parmi les territoires oii la culture du noyer a une certaine im­
portance, en produit pourtant encore 5,370 quintaux métriques.
Si tous les cantons en étaient réduits à ce chiffre, la production
départementale dépasserait encore 5,000,000 de francs; et il
est bien évident que Ribérac est sous ce rapport fort au-dessous
du rendement moyen. Admettons un canton type parmi ceux
oh le noyer n’est pas le plus répandu; que ce canton renferme,
comme celui de Mareuil, par exemple, 1,788 exploitations rura­
les dont chacune absorbe pour sa consommation particulière
50 kilog. d’huile, nous aurons 894 quintaux métriques de cette
denrée, valant, à 110 fr. l’un, 98,340 francs. Comptons que,
toujours comme celui de Mareuil, d’après la statistique remar­
quable de M. Descourade (1), il en vende en outre pour
50,000 fr., ce sera un produit annuel, pour la contrée, de
(t) Je regrette de ne pouvoir citer ici les noms de toutes les personnes
dont le zèle,- le dévouement et les lumières m'ont singulièrement facilité
_ce travail. Je veux au moins les en remercier collectivement, et je le fais de
grand cœur et avec une sincère reconnaissance pour l’appui bienveillant
qu’elles m’ont prêté. Je me suis, du reste, empressé de les signaler chacune
individuellement a M. le préfet, sur la demande duquel j’ai rédigé cette notice.

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148,340 francs. Multipli’ée par 47, nombre des cantons du dé­
partement , cette somme formera pour l’huile seule, non compris
les noix consommées ou vendues en nature, un total de
6,972,380 francs.
Et il est bon nombre de cantons qui dépassent très notable­
ment le chiffre que je viens d’adopter pour celui du canton type.
C’est ainsi que, en dehors du Sarladais, Thenon, d’après un
mémoire fort bien fait de M. le Vte de Marguerie, tire de ses
noix un revenu de plus de 220,000 francs. Si tous en faisaient
autant , il faudrait inscrire à la recette du département pour le
fruit des-noyers plus de 10,000,000 de francs.
Allons plus loin.
La circonscription de Mareuil même, dont je viens de parler
incidemment deux ou trois fois, et qui est à coup sûr loin d’être
des plus riches en ce genre, avait, dès 1852, 1,632 quintaux
métriques d’huile. Depuis, bien des progrès, comme partout
ailleurs, y ont été accomplis ; oublions-les, admettons qu’on y
soit, sur ce point, resté dans le statu quo, elle n’en aura pas
moins pour 181,720 fr. d’huile. On peut bien supposer, certai­
nement, que les 46 autres cantons lui sont, tout mis en balance,
égaux pour cela. Ce serait donc 8,540,840 fr. que l’huile seule
du noyer procurerait à la Dordogne !
On le voit, les donnéesci-dessus se corroborent l’une par l’au­
tre en laissant s’établir positivement l’idée que la recette est
plus considérable que je ne l’avais pensé d’abord. Il faut de plus,
quant au nombre d’hectolitres représentés parle poids des huiles
et des noix indiquées plus haut, faire ressortir que si l’hectolitre
marchand, c’est-à-dire composé de noix triées, pèse 40 kilog.,
l’hectolitre de noix récoltées et oh il s’en trouve naturellement
de vides ou de rabougries en certaine quantité, ne va guère
au-delà de 36 kilogrammes. D’où il suit que le nombre d’hec­
tolitres que j’ai signalé comme rendement général devrait
encore cire augmenté de près d’un dixième.
A l’argent tiré du fruit, il faut ajouter celui que le bois donne

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annuellement. Par commune on abat bien chaque hiver l’équi­
valent'de dix arbres valant en moyenne 120 francs. On en ex­
ploite une plus grande quantité, et sur le nombre il en est qui se
payent à des prix plus élevés; d’autres bien moins, mais dans
l’ensemble on peut admettre que leur valeur totale èst repré­
sentée par le chiffre ci-dessus.
Eh bien ! il existe, je-lé répète, 582 communes en Périgord ;
c’est donc 608,400 fr., qui viennent en appoint aux sommes
déjà notées.
Récapitulons; nous avons, comme plus haut, pour les noix
en nature, l’huile et les cerneaux, au minimum 6,174,000 fr.
Pour le bois débité................ . ........................ .
698,400
Total par an, certainement au dessous de la
vérité...................................................... 6,872,400 fr.

Un beau denier! Et que l’on comprend bien l’attachement que
les cultivateurs professent pour un arbre qui, négligé, presque
sans soin, leur vaut des rentes qu’on évalue, à Montignac, être
le dixième du produit total du sol; à Thenon, atteindre presque
la moitié de la valeur des céréales récoltées, et cela, sans près1
que bourse délier; qui, partout à peu près, fournit au paysan
son luminaire, une bonne partie de l’huile qui entre dans sa
consommation, un précieux engrais pour son bétail; qui donne
un fruit de’table recherché !
L’arrondissement de Sarlat exporte à lui seul pour
3,000,000 dé francs en produits du noyer. Le canton de son cheflieu participe à ce résultat en en expédiant, comme me l’écrit
M..Miçhelot, président du comice agricole et adjoint de la ville,
pour 4,200,000 fr., savoir : 900,000 francs en huile, 250,000
en cerneaux et 50,000 en noix. Il n’est pas si modeste localité
du Sarladais qui ne trouve dans le noyer une ressource impor­
tante. La commune de Valojoux, qui n’a pas au-delà de 525
habitants, dont le sol couvert de coteaux et sillonné de petits
vallons est:peu favorable aux céréales, a récolté en 1866 pour

— 9 —

plus de 12,000 francs de noix. Cette paroisse renferme environ
la sept cent vingtième partie de la population rurale du dépar­
tement. J’ai eu la curiosité de chercher combien, si la même
production relative existait en noix partout en Périgord, on ob­
tiendrait de .revenus de cette unique denrée; j’ai trouvé, ce que
tout le monde peut faire comme moi par une multiplication des.
plus faciles, 8,640,000, fr.! Décidément plus on creuse, plus
on voit que l’on peut attendre, chez nous, du noyer, des
sommes dont l’énoncé surprend au premier abord comme irn probable.
Les importants rendements signalés tendent à s’augmenter
pour toute la Dordogne dans des proportions considérables.
En effet, la demande des noix de dessert va croissant et, selon
toute probabilité, la fabrication de l’huile qui trouve des débou­
chés avantageux sur plùsreurs points de la France et de l’étran­
ger, malgré la concurrence des huiles' d’olive et de graines,
ne décroîtra pas.
La noix du Périgord est la meilleure connue. En Amérique,
elle est maintenant sans rivale; à Paris, les étalagistes qui veu­
lent attirer les chalands placent des écriteaux portant en gros­
ses lettres ces mots : Noix du Périgord, sur des sacs de ce
fruit venant souvent de tout autre lieu. Ainsi en agit-on pour
les truffes. La Touraine et le Dauphiné, qui font grand bruit de
leurs produits du même genre, et, qui, disait-on, devaient 'de
beaucoup nous primer sous ce rapport, non-seulement ne nous
envoient rien, mais, loin delà, des marchands de Blois vien­
nent acheter les noix de Mareuil et d’une partie du Nontronnais; nous expédions dans l’Indre-et-Loire, et le département
de l’Isère compte au nombre de nos principaux acquéreurs,
tant pour l’huile que pour les cerneaux !
Voici quels ont été les pays destinataires des envois faits par
nos négociants pendant l’année qui vient de s’écouler. Pour
les noix de table : Bordeaux et de là TAngleterre et les EtatsUnis d’Amérique; le Languedoc, l’Ag'enais, Paris, le Berry, .
I*

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le Maine. Pour les huiles : Lyon, S'-Etienne, Roanne, Clermontd’Auvergne, Besançon, Valence, Grenoble, Chambéry, la
Suisse et l’Allemagne. Les cerneaux vont aux mômes endroits
que les huiles.
Combien existe-t-il de variétés de noyers et quelles sont-elles
en Périgord ?
Questions difficiles à résoudre, attendu les espèces locales qui
se trouvent sur plusieurs territoires isolés, la multiplicité des
noms donnés suivant les endroits, aux mêmes sortes, dont
chacune est désignée quelquefois par quatre ou cinq appellations
différentes, la variation de forme, de couleur et de qualité que
le terrain imprime parfois d’un lieu à l’autre à des produits de
même nature, en influant, en outre notablement, sur l’élévation,
la tenue et l’aspect des arbres qui les portent. Je vais cepen­
dant, d’après les principales notes que j'ai reçues, et sur le vu
de noix.qui m’ont été envoyées étiquetées de Montignac, des
environs de Périgueux et de Mareuil, tâcher de donner un
aperçu au moins aussi approximatif que possible des fruits les
plus généralement connus et estimés. Ils sont fournis par :
Le Noyer commun (franc clepied ou sauvageon), que l’on ren­
contre le plus habituellement sur les terriers, dans les haies,
au milieu des champs, où il naît au hasard de noix tombées du
panier du cultivateur, du bec de la pie, ou qui y ont été trans­
portées par les mulots dont elles formaient une partie des provi­
sions. Il est grand, donne un excellent bois d’ébénislerie, el son
fruit à coque dure ou demi-tendre, renferme une amande délicate
et une huile de première qualité. Arrivé à son développement
normal, il couvre une vaste superficie de terrain et produit de
temps à autre en abondance. Par malheur, son rendement est
loin d’être régulier, car, très sensible aux dernières gelées du
printemps, il voit fréquemment détruire en une seule matinée
les espérances qu’il donnait, et, par suite, reste quelquefois
plusieurs années de suite improductif. De cet arbre paraissent
issus :

NOIX COQUE TENDRE
pour dessert
MAREUIL.

NOIX DE JAUGE
pour dessert
MAREUIL .

NOIX COUTURES
MAREUIL.

NOIX SAUVAGEON
pour huile
MAREUIL.

NOIX COQUE TENDRE
PÉRIGUEUX.

NOIX RONDE SAUVAGEON
pour huile
PÉRIGUEUX.

NOIX COUDURAS

NOIX PLACEE

PÉRIGUEUX.

MONTIGNAC.

ROIX GRAND-JEAN
MONTIGNAC.

NOIX DE LALANDE
MONTIGNAC.

NOIX COUDURAS
MONTIGNAC.

NOIX REDON OU RONDE
MONTIGNAC.

Périgueux, Dwpunl. ft Ç‘

Le noyer de Redon, ou à fruits ronds de Montignac.
Le Plaeel à fruits gros ou petits dont le brou se détache dif­
ficilement de la coque qui reste noire; il paraît an,dogue au
Plaeeau des environs de Périgueux. Peut-être est-ce le même
que la Petite Ente ou le Noyer Mésange dont il sera question
plus loin. Cependant il paraît moins frileux.
Peu sensible en effet à la gelée et aux autres variations at­
mosphériques, le Plaeel donne, écrit M. de Marguerie, d’une
manière assez égale, sauf les cas de grêle. Il est très estimé.
Nommons ensuite :
• '
Le Lattarel, qui est probablement le Nogarelle, à noix gros­
ses et très nettes, fort prisées dans le Sarladais.
Le Grand-Jean, qui serait, d’après quelques-uns, une va­
riété du noyer Saint-Jean, mais qui semble bien plutôt être le
véritable noyer à grappes, espèce fertile quoique à petits fruits,
très haut classé dans l’arrondissement de Sarlat et dans le can­
ton de Brantôme.
Le noyer à Coque tendre, appelé ailleurs noyer d’Amande, de
Lande, ou de La Lande, à noix excellentes pour l’huile et la
consommation en nature, mais qui a l’inconvénient majeur de
pousser trop vite dès les premiers beaux jours.
Le noyer Petite Ente, qui n’est autre sans doute que le noyer
Mésange, à fruits petits, à coque très tendre, bien remplie; de
qualité supérieure pour la table et le pressoir. Souvent atteinte
par les derniers froids, la noix avorte et, de plus, la fragilité de
ses parois n’en permet guère le transport. Dans quelques loca­
lités, ce npyer est commun sous le nom de Senzille, qui est la
traduction patoise du mot- français Mésange.
Le noyer à
fruits ronds dérive du noyer de Jauge ou
à Bijoux', en patois périgourdin on le nomme Cacodas. Son fruit
de première grosseur est fréquemment vide ou tout au plus à
moitié plein; aussi est-il délaissé. Il paraît pourtant que dans
le nord-est du canton de Brantôme,■ d’après M. Bordas, il réus­
sit bien et que son produit y est satisfaisant.

— 12 —

Le Couturés; sous- ce nom, j’ai reçu du canton de Mareuil
une espèce de noix longue, très volumineuse, à coque tendre,
qui n’est pas
'.
.......
Le Couturas. Celui-ci, qui porte encore en divers.endrolts les
noms de Co’udurds, Noyer à fruits pointus, Corne de Bœuf,
Corne de Mouton, donne un fruit de couleur nette, se conser­
vant bien, à coque allongée un peu dure, acuminée. vers son
extrémité, claire, de grosseur moyenne, à nervures médianes
saillantes, suivant la description .très exacte qu’ên donne M. de
Lentilltac. L’arbre ne se reproduit identiquement que par la '
greffe. Semé ou bien enté près de terre, il est d’un beau port,
et, quand il a atteint toute sa croissance, son bois est magni­
fique et présente .parfois dès loupes d’une haute valeur pour la
confection des meubles.
Le noyer Saint-Jean a l’avantage de' débourrer tard et d’é­
chapper ainsi aux influences pernicieuses des derniers froids;
mais la qualité de ses produits est secondaire; ils ne sont pas
très abondants, et quand l’automne n’est pas beau, il arrive sou­
vent qu’ils ne parviennent pas à maturité.
II ne saurait convenir dans un climat moins‘chaud que le
nôtre:
Le noyer à fruits anguleux, beau végétal, au tronc droit et
élancé, ressemble beaucoup par l’aspect au noyer commun, et
de môme que lui se reproduit de semis. Son huile est des meil­
leures.; mais comme, outre qu’il est sensible aux intempéries
printanières, son amande adhère tellement à l’enveloppe très
dure qui la recouvre, qu’on ne saurait l’en extraire-en entier;
on le fait partout disparaître. G’est X'Over fAvare) de plusieurs
cantons•
. .
A côté de ces variétés du pays, on a fait des essais de planta­
tions du noyer fertile récemment mis dans le commerce par
M. Leroy, d’Angers, et qui fructifie dès sa troisième année. Malheureusement son peu de vigueur dans nos contrées ne donne
pas jusqu’à présent grand espoir d’en tirer un réel .avantage.



• .

«5*

— 13 —
Çà et là quelques propriétaires ou pépiniéristes ont aussi tenté
d’acclimater le noyer Mayotte du Dauphiné, le noyer Noir et le.
noyer Cendré d’Amérique, ces deux derniers renommés pour
leur bois et qui, destinés à fournir des baliveaux de croissance .
relativement rapide, seraient ensuite, pour le commerce ou
l’huile, greffés en bonnes espèces locales; mais pour le momént,
il est impossible de rien augurer du résultat de ces petites ex­
périences isolées -et à peine commencées.
Deux grands courants partagent le Périgord en ce qui con­
cerne la destination des noix que l’on y propage. Tandis que le
sud du Sarladais parait s’attacher surtout à celles propres à
fournir des’huilés de qualité, le nord de cet arrondissement et
la plus grande partie de celui de Périgueux recherchent de pré­
férence les noix de table qui, chaque jour, y'gagnent du ter­
rain aux dépens des autres, et dont la demande pour i’étran­
ger prend de vastes proportions..L’on cite par exemple tel
marchand des environs de Périgueux qui, à lui seul, a fait
partir, le trimestre dernier, 750 quintaux métriques de noix
de dessert pour l’Angleterre.
Les meilleures noix pour l’huile seraient également-très-ap­
préciées, la plupart du moins, pour la table, si leur coque flat­
tait plus l’œil. Celles dites à Coque Tendre et Mésange'seraient
même au premier rang pour la consommation de dessert, si l’on
pouvait les envoyer au loin sans avarie, ce que ne permet pas
la frêle contexture de leur enveloppe. Le Couduras leur est,
par suite, préféré, lorsqu’il s’agit de voyager, et c’est lui qui
forme en majorité la masse des noix dites de commerce dans
lesquelles les autres, ne comptent relativement que pour bien
peu de chose.
• • .

Du reste, la vente des cerneaux, qui devient assez active
même pour des localités éloignées, permettra aux noix dites à
huile de sortir désormais en plus grand nombre du pays. C’est
un service que Tes habiles négociants de Sarlat et dé Montignac,
notamment la maison Allard et Ci0, intelligemment dirigée par

— 14 —

notre honorable collègue M. de Saint-Ours, auront rendu à
l’agriculture de la Dordogne.
D’autre part, les noix spécialement réservées à des expédi­
tions lointaines n’en fournissent pas moins leur contingent no­
table à la fabrication de l’huile, puisque leur élite seulement
prend le chemin de l’étranger, tandis que -tout ce qui est mé­
diocre de conformation ou de poids parmi elles est envoyé au
moulin-.
Ainsi des deux côtés le commerce est alimenté tant en fruits
de dessert qu’en fruits pour l’huile, dont il y a trois classes.
D’abord, Y huile vierge obtenue par la. simple pression à froid
des cerneaux; elle est d’une grande finesse et d’une saveur très
délicate, égale même, d’après des gourmets, à celle d’olive.
Mais comme elle ne saurait se conserver longtemps sans alté­
ration et sans rancir, on n’en extrait que fort peu. Vient
ensuite Yhuile ordinaire comestible, dite huile blanche, qui se
fait avec les amandes concassées, chauffées une première fois et
choisies parmi les meilleures; et enfin Y huile à brûler, appelée
huile noire que l’on fabrique en divisant et récliauffant le tour­
teau déjà soumis au pressoir et qu’on y repasse une seconde fois
après y avoir ajouté les noix de rébut , mises précédemment
de côté.
Bon nombre de moulins de campagne sont munis des appa­
reils nécessaires pour la trituration, la presse et la chauffe.
C’est là qu’on apporte les amandes séparées de leur coquille et
divisées par sacs de 40 à 50 kilog., que l’on fait moudre chacun
séparément. Le mode de préparation est, dans la plupart de ces
usines, encore ce qu’il était au siècle dernier, aussi ne retire-ton pas par cé procédé toute l’huile que la noix devrait rendre.
Quelques meuniers pourtant ont.un outillage perfectionné; on
trouve çà et là des machines du système Bazinet, de Mareuil.
couronné dans plusieurs concours importants. M. Puypeyroux
décrit en ces termes la manière dont on fabrique l’huile à Trélissac, près Périgueux : « Si la noix est de bonne qualité et l’usinier

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capable, 2 kilogrammes d’amande doivent donner 1 “200 d’huile.
Pour broyer la noix dépouillée de son enveloppe et de ses cloi­
sons intérieures, on se sert d’une meule placée verticalement et
tournant sur une autre meule placée horizontalement; l’amande
ayant été réduite à l’état de pâle par cette opération, on la
place dans un chautt'oir, espèce de chaudière en fonte très large
relativement à sa profondeur, on l’y retourne, soit à l’aide de
spatules mues par la main des hommes, soit à l’aide d'un mé­
canisme commandé par l’eau. Ce dernier mode, employé à Rhodas, a le grand avantage de donner plus de force et d’agir plus
régulièrement. Le degré de chaleur nécessaire pour amener la
masse à un état de cuisson convenable, varie entre 100 et ISO,
suivant l'humidité du bloc. La pâte suffisamment chauffée est
enlevée le plus promptement possible afin d’éviter tout refroidis­
sement, et mise dans une maie, où elle éprouve une forte pres­
sion au moyen d’une vis en fer que fait mouvoir un cabestan di­
rigé à bras ou, ce qui. est bien préférable, marchant au moyen
d’un volant mû par l’eau. C’est ce dernier'système que l’on em­
ploie chez M. Magne. Il permet d’économiser trois hommes qui
seraient nécessaires pour le service du cabestan. Ainsi se fait ce
que l’on nomme Yhuile blanche. On broie, chauffe de nouveau
et represse; Yhuile à brider s’obtient ainsi. »
Le noyer pour prospérer veut un terrain argilo-calcaire ou
argilo-siliceux, profond et frais, mais sans humidité trop grande
et continue ; celle-ci le ferait périr. Peu importe que l’endroit oii il
est placé soit rocailleux ou rocheux même, ses suçoirs savent fort
bien trouver les veines qui leur conviennent, s’y enfoncer et en
tirer avantageusement parti. De là vient que l’on voit beaucoup
d’arbres de cette espèce posés sur des blocs nus en apparence,
grandir, s’élever très haut et produire suffisamment. Plusieurs,
situés ainsi sur les bords des routes, étonnent le voyageur par leur
aspect imposant. C’est que leurs racines puissantes embrassant
les quartiers de roc, ont pénétré très bas dans des fentes à peine
visibles à la superficie, y ont trouvé la nourriture cachée que

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les siècles y ont amoncelée, et ont fait jouir la plante de ces ri­
chesses que nulle autre que celle-ci ne pouvait utiliser. Le noyer
pousse à souhait dans les tas de pierres où les alluvions amè­
nent des débris terreux qui en comblent peu à peu les vides; il
aime les pentes situées au bas des coteaux et qu’arrosent les
eaux pluviales qui, venant des sommets, entraînent avec
elles un limon'fertilisant. Il croît vigoureusement dans les’ ter­
res labourées et fumées. Le calcaire et le sable purs, non plus
que les terrains marécageux, ne sauraient lui profiter. Par con­
tre, le bord des fontaines semble lui être cher.
Nos pères l’acceptaient partout et tel qu’il se trouvait ; ils le
laissaient grandir à sa guise, recueillant avec reconnaissance
ses fruits quand il lui plaisait d’en fournir, s’en passant quand
la saison avait été mauvaise; le voyant s’élancer, l’admirant
dans son entier développement, le rabattant sur les plus basses
branches quand il commençait à dépérir pour lui faire émettre
de nouveaux rameaux; et, lorsqu’il tombait de vétusté, se'ser­
vant philosophiquement de ses débris pour chauffer leur foyer.
Alors on en trouvait qui, dans des terrains favorables, don­
naient, lorsque-le printemps n’amenait pas de frimas impor­
tuns, ce qui était rare, jusqu’à 6 et 7 hectolitres de noix l’un.
C’est de cette époque que datent les magnifiques sujets qui
font encore l’orgueil de plus d’un vallon ou d’un plateau, mais
dont le nombre se restreint chaque jour. Ils étaient tous venus
sur place et francs de pied.
Aujourd’hui les circonstances ne permettent plus, je l’ai dit,
d’agir comme autrefois. La division et la transmission des hé­
ritages , le besoin d’argent qui se fait vivement sentir à l’a­
griculture, et la demande qui s’est éveillée pour l’extérieur,
ont porté et portent de plus'en plus à multiplier les noix pré­
férées par le commerce et à donner des soins particuliers aux
arbres qui les fournissent; aussi, greffe-t-on maintenant beau­
coup, soit pour avoir des fruits meilleurs pour l'huile, soit pour
en obtenir de dessert.

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La greffe la plus généralement employée est celle dite en fhîle,
chalumeau, sifflet , anneaux ou faune. Voici comment on y
procède en beaucoup d’endroits. Je copie le Bon Jardinier,
où cette opération est très clairement exposée :
« A l’époque ou l’écorce commence à se détacher de l’au­
bier par suite de la formation du cambium, on étête le sujet,
ou ses branches, au-dessus d’une partie oh l’écorce est bien
unie. On pratique ensuite à l’extrémité du moignon des inci­
sions longitudinales de 6 centimètres environ de longueur qui
la divisent en lanières que l’on détache de haut en bas, et qui
n’adhèrent au bois que par l’extrémité inférieure. On prépare
en même temps la greffe. C’est un tube d’écorce muni d’yeux
bien aoûtés, d’une hauteur égale à la longueur des lanières
qu’on a faites; on le détache du bois par un mouvement circu­
laire de droite à gauche, et de façon à ne pas s’exposer à vider
les yeux. Si ce tube est du diamètre du sujet, on le fait glisser
sur la greffe jusqu’à la naissance des lanières, qu’on relève et
dont on recouvre, -à l’exception des yeux, le cylindre d’écorce.
On lie les lanières et on enveloppe le tout avec du mastic ou de
la cire à greffer. Mais si, au contraire, le tube a un plus petit
diamètre que le sujet, on le fend, et on conserve sans la déta­
cher la partie de l’écorce du sujet nécessaire pour couvrir le
bois. Si enfin le tube est plus large, on lui enlève une lanière,
de façon à le réduire au diamètre du sujet. »
A ces intéressants détails, il est bon d’ajouter les recomman­
dations suivantes, faites par M. de Laurière, du Pont-SaintMamet, dans la lettre qu’il a bien voulu m’écrire à ce sujet :
1° bien ajuster les chalumeaux et hérisser le bois au-dessus afin
que la sève ne les fasse pas remonter; 2° ne greffer que des
sujets vigoureux ayant au moins 6 centimètres de diamètre, et
pouvant recevoir au minimum cinq ou six greffes ; 3° greffer
le plus lard que pourra le permettre l’état de la végétation, par
un beau temps, le matin ou le soir, jamais en plein soleil;
4°, chose essentielle, visiter les arbres une ou deux fois par se-

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maine afin de les empêcher de pousser ailleurs que par la
greffe.
On ente généralement le noyer lorsqu’il a dix à quinze
ans, soit après l'avoir levé en motte et replanté à demeure,
soit après l'avoir acheté chez les pépiniéristes qui en élèvent
beaucoup de semis, mais qui, à l’exception des espèces pure­
ment d'ornement , ne le greffent presque jamais.
Les greffes en fente ou en éeasiow ne sont pas usitées. On
accuse la première de prendre avec difficulté, de détériorer
l’arbre et même d’abréger son existence. Cependant, elle réus­
sit quelquefois très bien. Quant à celle en écusson, il parait
qu’elle se décolle aisément.
Le noyer a trois grands inconvénients qui ont fait hésiter
longtemps, après le désastre de 1830, à le propager de nou­
veau, et qui, même dans quelques parages, ont arrêté jusqu’à
présent l’élan qui, presque partout ailleurs, se manifeste main­
tenant en sa faveur dans nos contrées. On peut notamment
citer l’exemple des environs de Monpazier, où son produit,
autrefois considérable et fort apprécié, ne dépasse pas aujour­
d’hui 400 hectolitres. On reproche à cet arbre d’être trop sen­
sible au froid, et par conséquent de n’offrir que des revenus
casuels. Il est aussi très lent à croître, puisque, dans les bons
terrains eux-mêmes, il n’arrive à un rendement moyen d’un
hectolitre et demi de fruits que vers l’âge de trente ans, et que,
dans les sols de moindre nature, il faut attendre cette rente dix
à quinze ans de plus. Enfin, il est vorace, ne permettant pas
à beaucoup d’autres plantes de prospérer, sous son ombrage;
de sorte que dans des pays riches on l’extermine à plaisir.
Ces griefs sont fondés, et cependant il me semble, avec
M. Delingeas', agriculteur expérimenté, que sa culture est
avantageuse, précieuse même sous plusieurs rapports. D’abord,
en ce qui concerne l’alternance, ou plutôt l’irrégularité de ses
produits, la greffe y obvie presque entièrement. En effet, celte
opération a pour résultat heureux, non-seulement d’améliorer

la qualité de la noix, mais encore de retarder la végétation
du sujet, soustrayant ainsi la récolte à l’influence des dernières
fraîcheurs. Beaucoup de proprietaires greffent dans ce seul
but.
Il est évident que le noyer ne doit être toléré ni dans les jar­
dins, ni dans les vignes, ni dans l’intérieur des terres arables
d’une haute qualité. Mais sur les pentes extrêmes qui joignent
les coteaux au fond des vallées, il joue un rôle utile et souvent
nécessaire, qu’aucune autre essence arbustive ne saurait rem­
plir avec autant d’avantage; ses longues racines y soutiennent
la terre, que sans elles les pluies entraîneraient, et, parfois,
comme le fait judicieusement remarquer M. le marquis de
Campagne, le revenu net qu’il donne dans ces conditions
dépasse la valeur du sol dans lequel il vit.
À la tête des petits vallons secondaires, là oh les torrents des­
cendus des collines amènent une quantité considérable de
pierres chaque hiver, ravinent le pays, et où une culture,
même avancée, ne fournirait avec de grands efforts que de
minces recettes et aurait pour résultat final, la plupart du temps,
de faciliter l’érosion et l’enlèvement de la couche végétale lors
des grandes pluies, le noyer sera le bienvenu. Espacé à des
distances convenables, c’est-à-dire à20 mètres environ l'un de
l’autre, de manière, par exemple, qu’il s’en trouve 25 à l’hec­
tare, il donnera sans frais environ 37 à 40 hectolitres de noix
qui, à 8 fr. l’un seulement, vu la médiocrité du sol qui nour­
rira peu le fruit en général dans ces endroits, représenteront
une somme de 296 à 320 fr. net, les soins étant payés par l’élagage. C’est un rendement qu’on n’atteint, avec des céréales, et
souvent même avec des plantes industrielles, que dans des sols
de très bonne nature. Que l’on donne à cette plantation, chaque
année, un labour superficiel avec un peu de fumier, son produit
sera facilement doublé. Et cependant le noyer ne s’y trouvera
pas dans la position qui lui est la plus favorable. Il semble ne
vivre en société qu’à regret; il aime l’air, l’indépendance, la

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liberté. C’est quand il est isolé qu’il est le plus beau, le plus
fructifère. Le voisinage de ses semblables lui nuit, mais on ne
saurait le laisser seul ici ; le mieux y serait l’ennemi du bien.
Abattue vers 60 ans et remplacée par de nouveaux sujets disposés
entre les anciens, cette petite garenne si, malheureusement pour
faire un peu d'argent, son propriétaire veut l’utiliser, offrira
une ressource importante. Notre saboterie si renommée et celle
des départements voisins s’empresseront d’acquérir ses bois et
les paieront d’autant mieux qu’à cet âge on pourra de cha­
que tige extraire plusieurs beaux madriers. M. de Bosredon a
calculé le profit que l’on peut retirer d’un arbre de cette essence
bien venu et convenablement exploité. « Ceci, dit-il, paraît
un détail puéril, et cependant c’est à ce commerce que le noyer
doit en grande partie le prix élevé de son bois. On peut le
comprendre facilement, car le cent de paires de galoches ou
de socques brutes vaut aujourd’hui 20 fr., et un noyer de gros­
seur ordinaire en donne environ , dans ses branches seulement,
cinq à six cents paires, ce qui porte la valeur des branches à
100 ou 120 fr., le tronc de l’arbre étant évalué 80 fr., soit en
tout 180 à 200 fr. » Admettons 100 fr. seulement pour le bos­
quet dont il est ici question, il vaudra 2,500 fr. en tout,
c’est-à-dire beaucoup plus qu’on n’offrirait du terrain qui le
nourrit. Ailleurs, même dans des sols privilégiés, le noyer ne
me parait pas devoir être négligé; seulement là, comme, du
reste, on commence à le pratiquer avec succès, il doit être mis
uniquement en bordure. Il ne faut pas croire qu’ainsi placé, il
porte aux cultures qui l’avoisinent un préjudice aussi réel qu’on
pourrait le supposer tout d’abord. Les carrés seront effectivement
chacun au moins d’un hectare; 20 noyers les limiteront, 5 sur
chaque face ; ces noyers greffés n’arriveront jamais à une grande
hauteur, leurs racines et leur ombre, donnant d’un-côté sur des
voies publiques ou d’exploitation, n’auront d’action sur les
terres labourées que par la moitié de leur circonférence ; elles
n’enlèveront donc, et tout au plus, que le cinquième du pro-

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duit brut de l’espace circonscrit , en admettant que celui-ci re­
présente seulement un hectare de superficie. S’il était plus con­
sidérable, le dommage, on le comprend, serait moindre en­
core.
Supposons maintenant que cette terre excellente porte en
deux ans, d’abord 30 hectolitres de froment, à20 fr. l’un, soit
600 fr.; puis, pour 2,000 fr. de tabac, le produit de cet assole­
ment biennal sera 2,600 fr. Or, il est bien évident que les frais
de culture du froment ne peuvent, dans aucun cas, être comptés
à moins de 10 fr. par hectolitre; ils sont souvent, et d’ordi­
naire, bien plus considérables; le tabac, de son côté, exigera,
comme M. de Presle l’a démontré, pour 1,300 fr. de travail
pendant sa croissance ou sa manipulation, avant d’être livré à
la régie. Il faut donc, des 2,600 fr. précédents, en retrancher
1,600. Le revenu net se borne par conséquent à 1,000 fr., soit
300 fr. par an et par hectare. Elevons-le à 600 fr., et supprimons-en 1e cinquième, soit 120 fr. que nous porterons au
compte des noyers qui l’auront dévoré, la perte sera plus que
compensée par tes arbres qui en seront cause, puisque ceux-ci,
profitant des labours et de l’engrais, ne pourront , à coup sûr,
donner moins de 40 hectolitres de bonnes noix, valant au mi­
nimum 9 fr. 1e sac, ce qui fera 360 fr. Il est vrai que ce produit
se fera relativement longtemps attendre; mais dans les pre­
mières années 1e mal sera nul, 1e noyer étant trop faible pour
nuire ; plus tard, il y aura compensation, et enfin, à la tren­
tième année, l’avantage de la bordure sera flagrant. D’ailleurs,
il est très rare qu’au blé succède régulièrement une culture
aussi exigeante que celte du tabac, après lequel reviendrait le
froment, et ainsi de suite. Avec 1e peu de bras dont nous dis­
posons maintenant, il serait impossible d’en agir ainsi ; il faut,
en outre, laisser quelque place aux racines et fourrages annuels,
qui rapportent beaucoup moins en numéraire. Us réclameront
bien leur tour une fois en trois ans, d’autant plus que la pro­
duction du tabac n’est pas permise sur une assez grande échelle

pour qu'il en soit autrement. Partant, le dommage occasionné
par le noyer se trouvera considérablement diminué, et le bénéfice
en provenant sera considérablement augmenté. Je pourrais citer
tel grand propriétaire dont les domaines, bien dirigés, sont
chaque jour plus florissants, dont les recettes en froment, four­
rages, racines et tabacs, augmentent graduellement, et qui
n’a pas cru pouvoir mieux faire que de garnir toutes les limites
de ses champs de noyers de bonnes variétés. Il en tire un parti
notable, et, en 1866, sans avoir proportionnellement souffert
plus que ses voisins du déficit des céréales, il a obtenu déjà 80
quintaux métriques de noix, valant ensemble 1,790 fr., appoint
qui n'est pas à dédaigner.
Il y a de trop rares cultivateurs qui n’hésitent pas à prodi­
guer les façons les plus intelligentes à leurs noyers. Ils les tra­
vaillent comme si c’était des pieds de vignes, les déchaussent,
renouvellent la terre à leur pied, puis les rechaussent pour ga­
rantir leurs racines de la chaleur et de la sécheresse, enlèvent
les branches gourmandes ou mal placées de manière à donner
de l’air aux autres. Les produits croissent en conséquence en
nombre et en valeur, et les autres récoltes naturellement n’en
souffrent pas plus qu’autrement, d’où, nouvelle et grande
augmentation de bénéfices, sans que la perte s’élève en rien.
Pour la lenteur de la croissance de l’arbre, on ne saurait y
remédier; mais on peut en atténuer les fâcheux effets, en plan­
tant, par exemple, 80 noyers au lieu de 20, sur 400 mètres
de longueur. A la quinzième année, on en arrachera la moitié,
soit les numéros pairs, ce qui procurera un fagotage appréciable
déjà. Dix ans après, on opérera de la même manière, et alors,
outre le bois pour saboterie que l’on en aura retiré, ainsi que
les menues branches, on aura, des sujets enlevés, obtenu de
plus quelques récoltes de noix qui auront une certaine valeur. Il
ne restera plus alors sur les bordures que les pieds de noyers
qui doivent y fournir leur carrière, et que l’on aura eu soin,
lors de la plantation, de choisir de manière à ce qu’ils soient

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les plus beaux, el de placer aux points qu’ils doivent occuper
définitivement.
En somme, avec la majorité des personnes qui ont bien
voulu me fournir des notes sur cette matière, j’ajouterai même,
avec, et de beaucoup, le plus grand nombre des praticiens, je
pense que le noyer est appelé à remplir un rôle de plus en plus
considérable dans l’état acluel des choses, sur la presque totalilé
de la surface de noire département. Intelligemment aménagé,
nettoyé de son bois mort, greffé des meilleures sortes, planté
comme il convient, cet arbre, si de plus on veut bien prendre
quelque souci de ne pas l’endommager en ramassant ses fruits,
si l'on trie et fait sécher ceux-ci avec un peu plus d’attention
que maintenant, sera pour nous une véritable source de riches­
ses. On ne peut attendre moins de ce beau végétal, qui est à la
fois notre obvier et notre amandier, dont l’émondage chauffe
nos colons, dont les branches leur fournissent de solides et
saines chaussures, qui, entre les mains d’industriels ha­
biles, revêtent des formes élégantes, tandis que son tronc droit
et robuste, arlistement mis en œuvre par l’ébéniste, sert à
fabriquer des meubles dignes, par la finesse du grain, l’éclat et
la durée, de rivaliser avantageusement avec ceux pour la con­
fection desquels on emploie les bois exotiques les plus re­
nommés.

L. DE LAMOTHE.