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Médias

Fait partie de Compte-rendu de l'assemblée générale des ouvriers du 21 mai 1866

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COMPTE RENDU
L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE

DES OUVRIERS

DU 21 Mal 1866.

IMPRIMERIE PAUL DUPONT.

COMPTE RENDU
DE

r

f

LASSEMBLEE GENERALE DES OUVRIERS
DU 21 MAI 1866.

PARIS
IMPRIMERIE ADMINISTRATIVE ET DES CIIEMINS DE FER DE PAUL DUPONT,
BUE DE

GRENELLE-SAIXT-HONORÉ, 45.

1866

O

r

IMPRIMERIE PAUL DUPONT-

COMPTE RENDU
DE

L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES OUVRIERS
du 21 mai 1866.

L’Assemblée annuelle des ouvriers et employés de
l’Imprimerie Paul Dotoxt a eu lieu, le lundi de la
Pentecôte, 21 mai 1866. Comme les années précé­

dentes, la séance a été tenue dans l’ancienne verrerie

impériale, l’une des dépendances de la succursale de
Clichy.
L’immense salle présente, bien avant l’ouverture de
la séance, un spectacle curieux et animé. Au milieu le
bureau, placé sur une vaste estrade; aux deux extré­

mités deux autres estrades destinées aux Orphéonistes et
à la Fanfare d’Issy, qui apportent leur concours à la fête;
à droite et à gauche du bureau sont placés les ouvr ier
qui vont recevoir des médailles et des livrets, et les
élèves de l’École et de l’Orphéon auxquels des prix
vont être décernés ; sur les murs, des faisceaux de

— 6 —

drapeaux, des trophées emblématiques., les noms des
hommes éminents qui ont illustré l’Imprimerie ; ici une
presse, là des livres, ailleurs des tableaux, présentant
aux regards les chefs-d’œuvre typographiques qui ont
valu à M. Paul Dupont tant de distinctions hono­
rifiques ; partout l’image de l’activité intelligente et du

travail.
À une heure la foule des ouvriers et de leurs familles
envahit les places indiquées par MM. les Commissaires.
Au pied de l’estrade, un compartiment réservé pour les

invités est occupé par un grand nombre de dames dont
les fraîches toilettes tranchent heureusement sur la sévé­
rité du costume des hommes. L’aftluence est considé­
rable, et, malgré les efforts des Commissaires, beaucoup

de personnes ne parviennent pas à se placer, et se
répandent dans lesjardins et le square de l’établissement,

où leur arrivent, comme un écho avidement écouté, des

fragments de discours et de chants, les applaudissements
etles bouffées d’harmonie qui s’échappent de l’intérieur.
À deux heures, M.Paul Dupont monte au bureau; à
sa droite siègent les délégués de MM. les Actionnaires ;

à sa gauche les différents chefs de service des deux
établissements ; autour de lui plusieurs de ses collègues
au Corps Législatif, parmi lesquels on remarque

MM. le comte de Las Cases, Deltheil, Belmontet, Millon,

le marquis de Sainte-Hermine, etc.; M. le curé et M. le
vicaire de Clichy, et un grand nombre de notabilités du
clergé, de la presse, de la politique, de l’administration
et du commerce.

— 7

Après une ouverture brillamment exécutée par la
Fanfare, M. Paul Dupont déclare la séance ouverte, et

donne lecture du Rapport suivant :

« Mes Amis,

« Je viens, comme d’habitude, vous faire connaître ta marché

de nos affaires et leurs résultats pendant l’année 1865.

TRAVAUX RE L’ANNÉE.
« Les travaux exécutés par nos deux imprimeries de Paris et
de Clichy se sont élevés à.............................................. 2,180,440 f. 51

« Ceux de la lithographie à......................................

268,597

08

« Total des opérations...............................................

« En 1864, nous n’étions arrivés qu’à.................

2,455,037
2,331,312

59
42

« Augmentation pour1865....................

123,725

17

« Comme vous le voyez, le chiffre de nos affaires s’accroît
chaque année. Malheureusement les bénéfices ne suivent pas la
même progression; nous subissons la loi commune à toutes les

industries, et la concurrence nous obligeant à réduire succes­
sivement nos prix, il nous faut, pour retrouver les résultats des
années précédentes, étendre constamment le cercle de nos opé­

rations et accroître notre outillage.
« papiers. — Nous avons employé, en 1865, 87,538 rames

— 8 —

de papier, qui forment un total de 43,789,000 feuilles, soit
3,396,000 feuilles de plus que l’année précédente, et ce, indé­
pendamment des rames imprimées pour les clients qui fournis­
sent leur papier.

« Notre établissement de Clichy a pris, depuis l’année der­

nière, de nouveaux développements.
« machines. — La salle des machines compte 10 mécaniques
de plus, en sorte que le nombre total s’élève aujourd’hui à 25,
imprimant en moyenne 300 rames de papier par jour.
« composition. — Les ateliers de composition sont toujours en
pleine activité. Celui des hommes compte plusieurs ouvriers

d’élite, qui sont chargés des travaux difficiles.
« Celui des femmes continue à nous donner pleine satisfaction.
11 compte en ce moment 60 compositrices travaillant avec une
intelligence qui témoigne d’une véritable aptitude. 11 faut donc

plus que jamais nous féliciter de leur avoir ouvert une carrière
nouvelle, dans laquelle elles trouvent des moyens d’existence
plus faciles et plus fructueux.

« ancienne verrerie. — Le magnifique bâtiment dans lequel
nous sommes'réunis aujourd’hui va être consacré en totalité
au dépôt des livres et des papiers. Il sera relié, par une galerie
en voie d’exécution, à la salle des machines, ce qui nous per­

mettra de donner plus d’extension à la reliure, dont les tra­

vaux se sont beaucoup accrus. Avant peu, si le Ciel continue
à bénir nos efforts, nous pourrons montrer avec orgueil l’impri­
merie de Clichy comme étant sans rivale.

« magasin général du matériel. — C’est grâce à ce magni­
fique ensemble de constructions qu’il nous a été possible de

9 —
créer tout récemment une salle destinée, sous le titre de Maga­
sin général, à devenir le dépôt de tous nos caractères. Lorsque

notre immense matériel était réuni à Paris, les planches se

trouvaient, faute d’espace, entassées les unes sur les autres,
et les recherches y étaient si difficiles que souvent, pour un
travail pressé, on avait plus vite fait de commander de nou­
veaux caractères que de rechercher les anciens. Cette situation,
pleine de dangers et qui se traduisait par un excédant de dé­
pense, n’existe plus aujourd’hui : les lettres de toutes sortes
étant classées par espèces et dimensions dans des casses diffé­
rentes, comme les livres d’une bibliothèque, se présentent sous
la main à l’instant même où le besoin les fait réclamer ; l’éco­
nomie que ce magasin général nous permettra d’apporter dans

nos dépenses annuelles sera considérable.
« direction.— L’imprimerie, à ses débuts, avait dit être placée

sous une direction spéciale chargée de veiller à tous les détails
d’installation ; maintenant que l’organisation est complétée, la

direction est devenue inutile, et Clichy a pu être rattaché à l’éta­
blissement de Paris. Cette centralisation, qui réunit les travaux
sous la main d’un prote unique, nous a permis d’imprimer plus
d’ensemble et de rapidité aux ordres donnés et à leur exécution.

— C’est à Paris que se trouve le siège de l’administration géné­
rale ; c’est là qu’on apporte les commandes et les réclamations,
et il était utile qu’on pût y trouver, à l’instant même, réponse à
tout. Peu importe, en effet, au client que l’ouvrage ait été fait

dans l’une ou l’autre des imprimeries ; l’essentiel, pour lui, c’est
qu’il ait marché plus rapidement, et ce résultat nous l’avons
obtenu complètement. Ainsi un mémoire de 200 pages, par
exemple, arrive le matin et doit être terminé le soir. Un seul

atelier n’aurait pas pu remplir cette tâche, qui, divisée, est deve­

nue facile : une partie de la copie est transmise à Clichy ; l’autre
est confiée aux ouvriers de Paris, et le travail se trouve achevé
dans les délais fixés.

- 1.0 « voies de communication. — Nos rapports avec Clichy sont

établis au moyen de huit chevaux et quatre voitures, dont les
départs sont échelonnés, en quelque sorte, d’heure en heure;
elles servent, en outre, au transport des imprimés dans Paris.
« Afin de faciliter encore nos relations entre les deux établisse­

ments, nous avons réclamé la pose d’un fil télégraphique cor­
respondant avec l’imprimerie de Clichy. La demande officielle
est faite, et j’ai l’espoir qu’elle sera accueillie.
« bénéfices. — Les bénéfices nets, après le prélèvement des
intérêts des actionnaires, se sont élevés à 82,299 fr. 70.
« Ce qui donne, pour votre participation, à raison de 10

p. 0/0................................................................................................
« Le Conseil de surveillance a bien voulu ,

8,229 fr.97 c

comme les années précédentes, ajouter à cette

somme une allocation de......................................................

770

03

9,000

»

« Total de votre part dans les bénéfices de

l’année..............................................................................................
« Dont il faut déduire ;
« 1° Pour jetons à 172 ouvriers nou­

veaux, à 5 francs................................................. 860
« 2° Pour des parts du bénéfice de

1863, payées par anticipation à des ou­

vriers qui ont quitté la maison dans le
2e semestre (art. 5 du règlement).... 476
« 3° Pour 4 participants omis à la ré­

partition de l’année précédente................. 112
« 4° Indemnités à des veuves d’ou­
vriers décédés dans l’année....................... 225
:< 5° Prélèvement en faveur de la So­

ciété de secours mutuels............................. 539
.« Reste à répartir,
entre 3 09 participants, savoir :

— 11
« Anciens....................................................
« Nouveaux................................................

231
78

309

« Soit 22 francs par livret.

« jetons. — 172 ouvriers nouveaux sont entrés dans les deux
établissements de Paris et de Clichy et vont recevoir, suivant
l’usage, la médaille d’argent qui représente leur titre d’affiliation
à notre société.
« compte de participation. — Les fonds provenant de vos

bénéfices annuels et répartis sur tous les livrets s’élevaient, au
31 décembre 1864, à...................................................
48,090 fr. 91 c.
« Il faut y ajouter :
« Les intérêts de l'année

1865, 6 p 0/0............................
« Les bénéfices de 1865.
« Les fonds appartenant

aux enfanlsChauvin, et provenantde la souscription faite
en leur faveur dans nos ate­

liers ....................................................
« La part de A participants

omis en 1864............................ .
« Le livretde M. Manéglier.
« Total....................
a En déduisant de cette somme :
« 1° Le remboursement de livrets aux

ouvriers qui ont cessé, en 1865, de faire
partie de nos établissements. A ,316 fr. 60 c.
« 2° Le prélèvement de
1 p. 0/0 en faveur de la

Société de secours mu­
tuels..........................................

A63

05

« Il reste en caisse, au 31 décembre 1865.,

— 12 —
« Cette somme, répartie sur tous les livrets qui sont dans

vos mains, forme une réserve à laquelle, dans un esprit de sage

prévoyance, vous vous êtes imposé de ne toucher que dans
des cas extrêmes et pour satisfaire à des besoins urgents.
« Les prêts sur ce fonds commun vous sont toujours fait ssans
intérêts. Pendant le cours de cette année, ils se sont élevés
à.....................................................................................................................
2,900 »

« Il a été successivement remboursé...............................

1,827 50

« Ce qui réduit le chiffre des avances au 31 dé­

cembre à.................................................................................................

1,072 50

« service médical.— Les médecins de la maison, MM. de Custine et Villetle, ont, comme par le passé, donné leurs soins au
personnel des établissements de Paris et de Clichy. Ils ont eu,
celte année, une tâche plus pénible pendant la terrible épidémie
qui a frappé Paris et qui, heureusement, n’a fait qu’un très-petit
nombre de victimes parmi nous. Le dévouement de nos hono­
rables médecins a été au delà de tout éloge.
Ils ont eu à soigner cent quarante et un malades, auxquels
les médicaments on été fournis gratuitement.
« décès. — Notre personnel a été, depuis l’an dernier, bien
cruellement éprouvé, et la mort a fait dans ses rangs des vides
nombreux et regrettables.

« Nous avons eu la douleur de perdre vingt de nos camarades :
MM. Digard, Gambin et Bailly, correcteurs; Casalini, Cugnet,

Devos, Boyer et Gerrebos, compositeurs ; Mlles Litz et Delamarre,
compositrices ; MM. Biziaux, conducteur ; Chevalier et Piérard,
imprimeurs ; Laviron et Passot, margeurs ; Lenain, Serniclaës

et Rémy, employés au magasin ; Lavaud, trempeur, et Mme Catois,
brocheuse.

« société de secours mutuels.— Notre Société de secours mu­

— 13 —
tuels a payé, en 1865, 3,923 journées de maladie, soldé les ho­
noraires des médecins et payé tous les mémoires des pharma­
ciens.
« Sa situation financière se résume ainsi :
« Nous avions au 31 décembre 1864..................
« Recettes de 1865............................................................

6,760
21,327

96
65

« Total..........
« A déduire les dépenses .effe ctuées pendant

28,088

61

l’année 1865..................................................................................

18,048

55

10,040

06

« Il reste en caisse, au 31 décembre, un

excédant de..................................................................................

« Ces résultats sont très-satisfaisants, puisque malgré les char­
ges extraordinaires qui ont pesé cette année sur la société, l’en­
caisse s’est accru de 3,279 fr. 10c.
« caisse des retraites. — Votre fonds de retraites s’est aug­

menté, en 1865, d’un versement opéré en votre nom, et d’une
subvention de l’État.
« Voici comment se résume, au 31 décembre dernier, la situa­

tion de ce compte :
« Versements antérieurs...........................................
« Versements de 1865.........................................................
« Allocation de l’État...........................................................

6,213
2,402
1,122

18
»
»

« Intérêts de 1865....................................................................

375

10

10,112

28

4,415

»

14,527

28

« Total...........
« Ce capital va s’accroître :
« 1° D’une nouvelle subvention qui a été

accordée à notre Société.....................
1,415 »
« 2» D’un prélèvement que vous avez
autorisé sur l’excédant de 1865...
3,000 »
« Total du fonds de retraites.................................

— 14 —
C’est en 1870 seulement, aux termes des statuts, que le ser­
vice des pensions pourra commencer ; mais vous savez que
le Conseil d’administrationn’a jamais hésité à faire accorder des

secours viagers à ceux de nos camarades qui, à la suite de ma­

ladies ou d’infirmités, se trouvaient hors d’état de travailler.
« maisons d’habitation. — Nos deux maisons continuent à être
occupées et les logements y sont toujours retenus d’avance. Il

est regrettable qu’elles ne puissent pas contenir un plus grand
nombre de ménages, car les logements ouvriers manquent gé­
néralement dans les environs de Paris. J’ai fait appel dans les
journaux aux capitalistes qui, soit par dévouement, soit par spé­
culation, voudraient construire des maisons ouvrières. Nul n’a en­

core répondu, et j’ai dû recourir à la Société immobilière et au
Crédit foncier avec lesquels je négocie en ce moment, pour la
construction d’un village tout entier qui se composerait de
petites maisons avec jardins.

« pompiers. — Vous savez que, dans un intérêt de sécurité
pour notre Établissement, nous avons organisé une compagnie

de pompiers, prise dans notre personnel même, et qui s’exerce
chaque semaine aux manœuvres. Nous n’avons pas eu besoin
encore, Dieu merci ! de ses services pour notre compte, mais
ils ont été fort utiles à nos voisins dans les derniers incendies

de Clichy et des communes environnantes.
« Au mois de juin 1865, un feu très-violent s’est déclaré
dans un des bâtiments de l’usine de produits chimiques qui est

contiguë à notre imprimerie. Les pompiers, mes fils en tète, y
sont accourus des premiers, et, grâce à leurs efforts, le feu a été
circonscrit dans le premier bâtiment et tous les autres ont pu
être préservés.
« Le mois dernier, la commune de Gennevilliers, située à deux
kilomètres,était le théâtre d’un incendie considérable, lia éclaté
au milieu de la nuit, dans une importante fabrique de bougies :

— 15 —
8,000 kilogr. d’huile y étaient accumulés dans des cuves et des
tonneaux et devaient servir d’aliment aux flammes. Au bruit de
la générale et du tocsin, nos braves pompiers se sont élancés au
pas gymnastique dans la direction que leur indiquaient les lueurs
de l’incendie, et ont été d’un puissant secours pour arrêter les
ravages du feu, d’autant plus dangereux qu’il était alimenté

par l’huile, la stéarine et des graisses en combustion. A cinq heu­
res du matin ils occupaient encore le lieu du sinistre. Les au­
torités et la presse ont rendu hommage à leurs énergiques efforts,

et les Compagnies d’assurances, reconnaissantes des services
qu'ils avaient rendus, leur ont fait remettre des médaillles d’ar­
gent, qui seront conservées comme des titres d’honneur pour
notre compagnie.
« approvisionnements. — Nous avons étendu cette année les
achats en gros. Ils ont porté principalement sur le vin, les pom­
mes de terre et les légumes secs.
« A l’égard des ouvriers qui n’ont pas de ménage, nous avons
exigé d’un traiteur, placé en face de l’Établissement, des prix

très-réduits, savoir : 75 c. pour un déjeuner composé de deux
plats et d’un dessert, et 1 fr, 10 c. pour un dîner ayant trois

plats, un-potage et un dessert.
« bibliothèque,—Nous ne nous sommes pas uniquement préoc­

cupé des choses matérielles de la vie, nous avons encore, dans
l’ordre moral, voulu satisfaire aux besoins de l'intelligence en orga­

nisant une bibliothèque publique. Elle compte déjà près de A00 vo­
lumes, que nous devons à la générosité de plusieurs éditeurs de
Paris, clients de l’imprimerie. Je saisis avec empressement cette
occasion de remercier ces généreux donateurs d’avoir répondu
avec tant d’empressement à l’appel que leur ont adressé vos dé­

légués. Grâce à leurs dons, non-seulement nos ouvriers, mais les
habitants de Clichy et deLevallois pourront venir chercher dans

notre bibliothèque, qui va être incessamment ouverte, les livres

— 16 —
dont ils auront besoin pour s'instruire ou se distraire pendant
les jours de repos.
« école. — L’école, dirigée avec beaucoup de zèle par ma­

demoiselle Alviset, continue à être fréquentée par les jeunes fdles.
Comme les années précédentes, nous distribuerons tout à
l’heure des prix aux élèves qui se sont plus particulièrement

distinguées par leur zèle, leur travail et leur conduite.
« orphéon. — Cette utile institution se développe et se per­

fectionne chaque année, comme vous pouvez le remarquer, sous

la direction si intelligente et si dévouée de M. François.
« instruction religieuse. — M. Maréchal, notre vénérable

vicaire de Clichy, a continué, comme les années précédentes, à
donner tous les jeudis ses instructions religieuses, qui sont pour
notre Établissement un véritable bienfait et comme le couronne­

ment de nos institutions ouvrières. Le sentiment du bien qu’il
fait suffit sans doute pour le payer de la pénible tâche qu’il s’est
imposée et qu’il remplit avec un zèle qui ne s’est jamais démenti,
mais il y aurait ingratitude de notre part à ne pas proclamer
ici, dût soh humilité en souffrir, combien nous lui sommes tous
reconnaissants.

CONCLUSION
« J’ai l'habitude, mes amis, de profiter de notre réunion pour
conférer avec vous sur les faits importants, politiques ou autres.

— 17 —
qui se sont produits pendant l’année écoulée. Dans notre dernière
réunion, nous nous sommes entretenus de la nouvelle loi sur
les coalitions, et je vous disais qu’elle constituait une véritable
conquête pour la classe ouvrière, et pourrait produire un grand
bien, ou beaucoup de mal, suivant la façon dont on en userait :
un grand bien, si elle était sagement comprise et ne servait
qu’à discuter librement le prix des salaires ; un grand mal si
on en usait sans préparation et avec abus en abandonnant l’a­
telier : car elle porterait alors la guerre et le désordre dans
les industries, et amènerait inévitablement lo désastre et la ruine
des deux parties.
« Hàtons-nous de reconnaître que, sauf des exceptions peu
nombreuses, les coalitions ont été paisibles et n’ont amené au­
cun désordre sérieux. Les unes, celles qui avaient pour but

une réduction légitime des heures de travail, ont presque toutes
réussi, et les concessions ont été immédiates ; les autres, beau­
coup moins justes, n’ont point abouti et n’ont amené qu’un
surcroît de gêne et de malaise pour l’ouvrier. Le plus souvent
le débat a été consciencieux et paisible; les ateliers, tout en dis­
cutant, sont restés ouverts et n’ont pas chômé un seul jour. 11
n’y a eu ni colère, ni rancune, ni souffrance pour personne.

« Une lacune, toutefois, se faisait sentir dans cette loi si déli­

cate et si brûlante des coalitions : l’interdiction de s’entendre,
et elle vient d’être comblée par l’initiative personnelle de
l’Empereur.

« Les ouvriers, j’en suis convaincu, useront avec la même sa­
gesse de cette nouvelle faveur qui constitue pour eux une véritable
émancipation et complète leur liberté absolue d’action; elle sera, si
elle est bien comprise, le remède le plus efficace pour arriver à
l’abolition complète des grèves. Qui dit réunion, dit conciliation
et désir de s’entendre ; il faut donc que les réunions soient calmes,
essentiellement d’affaires : qu’on ne se laisse pas entraîner à écou­

ter des avocats bavards ou taquins, aimant la lutte, et toujours

— 18 —
prêts à faire d’une question d’affaires une question de salaire et
de coterie. Pressé par le besoin naturel d’améliorer sa situation,
l’ouvrier peut être conduit momentanément à des prétentions

mal fondées ; mais son erreur, tant la vérité a une puissance irré­
sistible, ne résistera pas aux raisons bonnes et sérieuses qui lui
seront données. Il comprendra, alors, quelles que soient les né­
cessités de sa position, qu’il est parfois matériellement impossible

de faire droit à des demandas peut-être très-justes au fond ; que
les salaires sont dominés par la grande question de la concur­
rence et du taux de la production ; que pour produire il faut écouler
et vendre, et que pour vendre, il ne faut pas que les prix de revient
soient plus élevés que ceux des établissements rivaux; qu’il
est impossible dès lors à un patron, telle bonne volonté qu’il ait,
de régler les conditions du marché. Il comprendra enfin, car tout
se lie en industrie, que son propre salaire est lui-même en jeu
dans cette question, et que pour payer ce salaire, il faut écouler,
ce qui ne serait plus possible le jour où les prix de revient se­

raient trop élevés. Saluons donc avec reconnaissance le droit de
réunion.
« J’ai encore à signaler àvotre attention un projet de loi très-

important, qui vient d’être présenté par le Gouvernement au
Corps Législatif, et qui va être discuté dans quelques jours. Je

veux parler de la loi sur les sociétés coopératives.
« Sans partager les grandes espérances que de bons esprits
fondent sur elle, il faut reconnaître qu’elle est un nouvel hom­

mage rendu au principe de l’association, cette grande force
des temps modernes, qui porte avec elle une puissance, une fé­
condité dont il est impossible de définir les limites.
« Il y a une idée qui envahit et passionne chaque individu ;
c’est le désir bien naturel de s’élever à une situation indépen­
dante et de prendre une meilleure place.

Dans les campagnes, ce tourment se traduit, pour le cultiva­
teur, par l’ambition d’acheter une parcelle de terre qui lui per­

— 19 —
mette de nourrir sa famille. Dans les villes, l’ouvrier est poussé
par l’instinct de l’affranchissement : il éprouve le besoin
d’échapper à la situation précaire de salarié, en devenant par
son travail producteur, entrepreneur, patron, capitaliste ; am­

bition noble, légitime et facile à réaliser le jour où il aura un
petit capital à sa disposition : c’est donc à former ce capital que
tendent ses aspirations, et gouvernement, industriels et patrons
de toutes sortes doivent le seconder dans cette voie.
<t Deux routes sont ouvertes à l’ouvrier pour marcher vers le

but. L’une, bien connue, déjà suivie, c’est la voie des épargnes

individuelles qui permettent chaque jour à quelques-uns d’en­
treprendre pour leur compte un commerce, une industrie quel­
conque.
« L’autre est celle des épargnes collectives, c’est-à-dire l’épar­

gne individuelle s’unissant à d’autres épargnes analogues, afin
de constituer un capital commun , et d’agir de concert dans le
cercle de telle ou telle fabrication. On s’entend, on s’unit, on
s’associe en vue de se fortifier, de s’étendre et d’arriver plus
sûrement à l’indépendance enviée. De même qu’en fait de voya­

ges il fallait le chemin de fer pour ouvrir carrière aux foules,

de même en fait d’industrie il faut l’association pour ouvrir au
grand nombre l’accès du capital et de l’indépendance.

«Dans ce système, il y a encore des ouvriers sans doute, mais
des ouvriers qui sont déjà, grâce à leur accord, devenus capi­
talistes, et dont la préoccupation même doit se tourner, pour le

développement de leur bien-être, plutôt vers le produit de leur
capital, que vers le prix de leur travail proprement dit.
« La société coopérative, qui tend à substituer l’association au

régime du salaire, la république à la monarchie, embrasse trois

ordres principaux d’opérations :
« l°La société de crédit, destinée à faire des prêts aux associés ;
« 2° La société de production, ayant pour but d’établir des

ateliers de travail en commun, peut également être appliquée

— 20 —
soit à la construction de logements d’ouvriers, soit à vendre
dans des magasins communs la production de travailleurs
isolés.
« 3° La société de consommation, consistant à acheter, pour les

vendre aux associés ou à des tiers, les choses nécessaires aux

besoins de la vie, ou aux travaux de leur industrie.
« Je vais, pour vous les faire mieux connaître, entrer dans

quelques détails particuliers sur chacune d’elles.
« Société de crédit mutuel. — La société de crédit mutuel est

destinée à procurer à des groupes d’ouvriers qui se sont réu­
nis à cet effet les capitaux dont ils ont besoin pour commencer
quelque entreprise. Il n’y avait autrefois d’affaires possibles que

pour ceux qui disposaient de grands capitaux ; aujourd’hui, grâce
au crédit mutuel formé par l’association, on arrive à réaliser
un gros chiffre avec des francs ou des centimes multipliés.
« Ce concours d’argent, librement offert au travail, établit entre
ces deux grands agents de production une sorte de traité
d’alliance qui offre un spectacle digne d’intérêt. Les épargnes
amassées par tous, jour par jour, sou par sou, versées dans une
caisse commune, administrée par les sociétaires eux-mêmes,
tendent ainsi à multiplier la création de sociétés nouvelles et
justifient complètement leur titre de crédit mutuel.
« Ce sont de nouvelles caisses d’épargne élevées en face de la
caisse d’épargne administrée par l’État, avec cette différence

que les sommes n’y sommeillent pas, mais qu’elles s’accumu­
lent dans les caisses sociales à titre d’actions. Au lieu de pro­
duire un intérêt, elles produisent un dividende.
« L’ouvrier ne confie pas à d’autres ses économies, il les fait
fructifier pour son propre compte. Il se commandite lui-même
en fournissant de sa main gauche les fonds nécessaires au travail

exécuté par sa main droite. Résultat heureux en cela qu’il
exerce l’ouvrier à la prévoyance et à la sagesse, et qu’au lieu

de laisser maudire le capital et le capitaliste, il apprend à
le bénir comme un instrument d’affranchissement et de pros­
périté.
«N’avons-nous pas vu, dans un autre ordre d’idées, toutes les
classes de la société participer à ces emprunts publics pour les­

quels le gouvernement avait eu l’heureuse pensée de s’adresser
à tous.
« Lapremière association de crédit a été fondée, vers 1844, en

Angleterre, sous le nom de Société des ouvriers équitables de
Roclidale, par 40 pauvres tisserands qui avaient versé 20 cen­
times par semaine. 19 ans plus tard, le nombre des sociétés

était de 800, comprenant 200 mille membres et possédant un
capital de 25 millions de francs.
« En Allemagne, une société coopérative, appelée Banque du
peuple, possède, assure-t-on, un capital de 200 millions.

« Un des grands obstacles qu’elles rencontreront peut-être pour

s’établir en France, c’est que tous les membres sont solidaire­
ment responsables des avances faites à l’un d’eux, et que cette
charge de solidarité est effrayante, dans les grandes villes sur­
tout, où personne ne se connaît.

« Société de production. — Une fois le capital réuni par l’insti­
tution du crédit mutuel, il deviendra facile de réaliser la société
de production; elle s’occupe, comme son titre l’indique, d’établir
des ateliers de travail, soit isolés, soit en commun, et d’en vendre

les produits collectivement ou individuellement, ce qui trans­

forme ainsi les ouvriers salariés en ouvriers associés, ou plutôt
indépendants.
« Les partisans les plus dévoués de cette société prétendent
qu’elle est la suprême expression de la coopération et renferme
en elle la solution complète du problème du travail, c’est-à-dire :
fondation d’ateliers avec des capitaux réalisés par cotisation et

non empruntés ; — répartition plus équitable entre le capital et
le travail; — réserves réunies et confiées à une banque spéciale

— 22 —
d’escompte au profit des sociétés groupées; — bénéfices ré­

partis entre les associés, après prélèvement des sommes néces­

saires pour la fondation des institutions de secours et de pré­

voyance.
« D’autres au contraire, considèrent l’établissement des sociétés
de production comme un malheur, parce qu’elles absorbent l’in­
dividualité de tous les associés ; — parce qu’elles favorisent l’am­
bition, toujours funeste, qui pousse tant d’ouvriers à travailler
pour leur compte, alors qu’ils ont des ressources et des écono­
mies insuffisantes ; — parce qu’au lieu d’une direction unique et
indispensable, elles donnent à tous les coopérants une indépen­
dance pleine de dangers et qui doit leur créer de cruelles décep­
tions; — parce qu’elles sont la proscription du salaire, et que

l’ouvrier, ayant besoin de son salaire pour vivre,ne peut attendre
les résultats, plus ou moins heureux, d’une entreprise industrielle.
Ils disent que la plupart des sociétés de ce genre formées de­
puis 18à8 ont succombé; que les autres n’ont eu que des ré­
sultats insignifiants, et ne peuvent, en tout cas, être appliquées

qu’à des commerces de très-faible importance, à de petites entre­
prises ; qu’elles constituent, en un mot, le morcellement de l’in­

dustrie, résultat également fatal aux ouvriers et au pays.
« Comment, ajoutent-ils, l’ouvrier acquerra-t-il un outillage
coûteux ? Comment, s’il est seul, pourra-t-il faire passer la matière

première d’un genre de travail à un autre? Comment fabri­
quera-t-il économiquement, dans un temps où le bon marché,
c’est-à-dire la vente possible, est obtenu surtout par la division
du travail et l’emploi des machines? Sauf de rares exceptions, et
s’il ne s’agit que d’un travail artistique, il s’exténuera de fati­
gues, travaillera plus que chez son patron,et n’aura, pour rémuné­
ration, qu’un bénéfice incertain, souvent inférieur à son salaire.
« Ce mode d’association est encore si peu connu, qu’il m’a
semblé utile , pour votre instruction , de n’omettre aucune des

critiques auxquelles il a donné lieu. Quelques-unes me semblent
cependant contestables ; ainsi, il n’est pas absolument exact de

dire que la société Ae production doit forcément amener la sup­

pression du salaire, elle peut seulement le compromettre. Alors

môme, en effet, que tout le travail aurait été exécuté par des
associés coopérateurs, le salaire n’en existerait pas moins, caria

société, devant être considérée comme un tiers qui remplace le
patron, serait obligée de donner à chaque membre, avant par­
tage, un salaire débattu et proportionnel au travail de chacun

d'eux« Les sociétés de production peuvent également s’appliquer à
la construction de logements pour les ouvriers. A Scheffield, en
Angleterre, il n’y a pas un ouvrier mécanicien qui ne soit pro­

priétaire de la maison qu’il habite. A Mulhouse, une société fondée
pour le même objet permet aux ouvriers, moyennant une trèsfaible redevance, de devenir propriétaires.

« Société de consommation. — J’arrive maintenant aux
sociétés, qui ont pour but d’apporter l’économie dans les
dépenses, en achetant directement en gros des choses né­
cessaires aux besoins de la vie ou aux travaux des différentes
professions, de les payer comptant et de les avoir ainsi à meil­
leur marché et de bonne qualité. Les associés auxquels ces
choses sont ensuite vendues profitent de ce double avantage,
et comme le prix de la vente est toujours un peu supérieur à
celui de l’achat, la différence est employée à faire face aux frais
d’administration, à composer un fonds de réserve ou à constituer

des bénéfices qui sont distribués entre les associés, dans la pro­
portion de leurs mises et quelquefois eu égard à leurs acqui­
sitions.
« Les sociétés de consommation peuvent être fondées, soit en
créant des magasins généraux, soit en conservant les intermé­
diaires et en obtenant d’eux des remises qui profiteraient à la
caisse sociale ou au consommateur. Gomme il faut à la fois avoir
les objets à bon marché et de bonne qualité, il y a souvent plus

de facilité d’obtenir ce double avantage dans les magasins exis­
tants, sauf à faire avec eux des traités spéciaux.

— 24 —
«Les sociétés de consommation ont encore pour résultat d’em­

pêcher la hausse exagérée des denrées, en supprimant les in­
termédiaires commerciaux, et, sous ce rapport, elles peuvent
être très-utiles. Trop souvent l’intermédiaire, au lieu de faciliter

les affaires, les trouble d’une façon grave ; pour lui, les lois de
l’offre et de la demande n’existent pas. Les prix une fois fixés
ne s’abaissent plus, et il en résulte pour le consommateur,

comme pour le producteur, des conditions incroyablement oné­
reuses.
« Une personne qui a voulu assister, il y a quelques jours, à la

halle, à une vente à la criée, me racontait qu’elle avait été
frappée de la différence incroyable qui existe entre le demi-détail
et le prix des boutiquiers, et elle me citait l’exemple suivant :
« Un panier de 25 harengs saurs est vendu 2 fr., soit moins

de 9 centimes l’un, en gros. Au détail, chaque poisson est payé

de 20 à 60 c. En les calculant, l’un dans l’autre, à AO c. seule­
ment, cela constitue une aggravation de prix de 8 fr. pour le
panier, soit de 300 p. 0/0. C’est dans des cas semblables, vous
en conviendrez, que la suppression de l’intermédiaire est un vé­
ritable bienfait. On pourrait citer des faits équivalents, pour
toutes les autres espèces de marchandises, depuis celles qui ont
une vente limitée, jusqu’à celles dont la consommation est géné­

rale et journalière.
« Il a été déjà créé des sociétés de production pour des bou­
langeries destinées à vendre le pain au prix coûtant, et, s’il reste
quelque bénéfice, à le partager entre les consommateurs.
« En Allemagne, beaucoup de sociétés se bornent/a traiter avec
certains fournisseurs, en s’engageant à se servir exclusivement
dans leurs magasins, moyennant un rabais qui leur est fait sur
les prix.
« Voilà, mes amis, ce que j’avais à vous dire sur les sociétés

coopératives. Je tenais à ce que vous fussiez parfaitement fixés
sur le parti que vous pourrez en tirer pour votre propre compte,
et c’est dans cette pensée que je suis entré dans ces longs dé­

— 25 —
tails et que j’ai insisté plus particulièrement sur les difficultés,

les impossibilités même, suivant quelques-uns, qu’elles présen­

tent dans leur application.
« Au surplus, une expérience très-concluante se prépare sous
vos yeux. Le nombre des brevets d’imprimeurs, à Paris, fixé

à 90, vient d’être porté à 91 par suite d’un nouveau brevet que
plusieurs de vos camarades ont sollicité et que l’Empereur n’a
pas hésité à leur accorder, afin d’établir une imprimerie coopéra­
tive. Si elle réussit, nous y applaudirons d’autant plus sincèrement
qu’elle aura eu plus de difficultés à surmonter. Il n’y a peut-être
pas, en effet, une profession au monde plus difficile à administrer
et qui comporte autant de rouages divers ; il n’en est pas qui ré­

clame à un égal degré des efforts d’activité et de prudence. D’une
part, les acquisitions journalières et nombreuses, en caractères,
papiers de toutes sortes, encre, outillage, etc., doivent être faites
dans les meilleures conditions possibles ; — de l’autre, il faut une
surveillance active sur un personnel considérable de composi­
teurs, — pressiers, — conducteurs de machine, — margeurs et
receveurs de feuilles, —- correcteurs, — réviseurs, — hommes
de conscience, — chefs de magasins, — glaçeurs, — satineurs,
— rogneurs, — brocheuses, — régleurs, — employés aux
écritures et à la correspondance, — tenue des livres, — caissier
et garçons de caisse ; l’imprimeur est encore obligé de s’occu­
per des rapports avec les clients, — de l’examen des manuscrits
à imprimer, — des traités à conclure, — des crédits à ouvrir.

Il lui faut enfin des capitaux considérables.
« Autrefois une imprimerie pouvait être créée avec un matériel
valant cent mille francs au plus. Aujourd’hui, sous l’empire
d’une folle-concurrence, on est obligé, pour abaisser les prix,
d’opérer sur une grande échelle, d’employer des machines per­
fectionnées d’autant plus coûteuses, et c’est par demi-millions
que se calcule le matériel d’une imprimerie de quelque impor­
tance. La nôtre a déjà coûté plus de 2 millions, et chaque année

elle exige de nouvelles dépenses.

26 —
« On se demande avec effroi comment l’imprimerie coopérative

parviendra à former un capital important? Si elle emprunte
à un banquier cette grosse somme, au nom de qui l’em­

prunt sera-t-il fait? Si chacun verse suivant sa fortune, celui
qui aura 10,000 francs les apportera-t-il fraternellement à la
société par un beau dévouement et sans réserve d’avantages par­
ticuliers vis-à-vis de celui qui n’aura fourni que 500 francs? N’est-il
pas à craindre que le porteur de ces 10,000 francs préférera les
mettre de côté pour les placer à intérêts, en attendant l’occa­

sion de s’établir dans de meilleures conditions.
« Mais en supposant le capital formé et tous les obstacles vain­

cus, comment marchera la société ? S’il y a un chef unique au­
quel tous les pouvoirs seront délégués, auquel toutes les volontés

seront soumises, ce sera une société ordinaire, ce ne sera plus
une société coopérative.
« S’il n’y a pas de chef, si le commandement est partagé, par
quel prodige de direction pourra-t-on accorder tant d’intérêts
divers ? Le principe si honorable de la confraternité parviendrat-il à réunir dans les mêmes sentiments d’esprit et de direction
un groupe de plusieurs centaines d’ouvriers? Chacun d’eux
fera-t-il le sacrifice de son opinion, de ses penchants, de ses
habitudes, par le seul motif qu’il travaille dans une imprimerie
coopérative ?
« Si l’autorité est déléguée à un chef chargé d’écouter et de
faire exécuter la volonté de chacun, quelle sera sa situation au
milieu d’affaires si complexes? Quelle voix écoutera-t-il? Ne per­
dra-t-il pas la tète au milieu de tant d’avis et de conseils divers?

Cette dure condition me rappelle une réponse pleine de bon
sens que, dans une pièce de théâtre, un négociant adressait à sa
femme qui lui avait fait de vifs reproches pour n’avoir pas pris

assez de conseils dans ses acquisitions :
« Des conseils ! des conseils ! s’écriait ce digne négociant. Et
« comment veux-tu qu’un chef de maison puisse faire ses affaires,
« lorsqu:on lui dit de tous côtés : — Achetez beaucoup de cali-

— 27—
« cols... n’en achetez qu’un peu... n’en achetez pas du tout?...
« Comment veux-tu qu’il puisse marcher vers son but, s’il est
« sans cesse tiraillé à gauche, à droite, en avant, en arrière ?...
«Faites doncquelque chose de bon, d’utile, avec des taquineries,
« des obsessions, des mauvais vouloirs et des conseils saugrenus ! »
« Ce qui est certain, c’est qu’on voit rarement au delà de trois

ou quatre industriels se réunir ensemble pour travailler en

qualité d’associés, parce qu’ils savent que l’établissement le plus
florissant dépérit bien vite s’il marche sans unité de direction.
« On se demande aussi comment s’opérera, à la mort d’un

membre de la coopération, la liquidation de ses droits et de sa

part dans la société.
Quoi qu’il en soit de ces difficultés, et nous espérons qu’elles
seront surmontées, il n’en faut pas moins remercier le gouver
nement de l'Empereur d’avoir proposé cette loi, ne fût-ce qu’à
titre d’essai, car elle était ardemment désirée par une partie des

classes ouvrières qui voulaient essayer les applications variées de
l’association. Elle a d’ailleurs à nos yeux un grand mérite, c’est

i[ue, d’une part, elle a pour but l’organisation de la prévoyance
sous toutes les formes, avec la mutualité pour base, et que,
de l’autre, par son caractère moral et intellectuel, elle est la con­
damnation la plus formelle des idées de socialisme qui se sont
produites en I8Z18.
« 11 était alors de bon goût de faire la guerre au capital, c’està-dire au travail, puisque le capital est le fruit du travail accu­
mulé par l’épargne. On croyait qu’on pouvait lutter contre lui, et,
sans lui, on supprimait l’association, on demandait une règle
commune pour tous, une part égale pour les traitements, sans
distinction de capacité; on mettait sur un pied d’égalité celui
qui n’avait fait preuve que de paresse et d’insouciance avec

celui qui avait contribué au succès de l’entreprise, et l’on ne
voyait pas que ces idées fausses et absurdes aboutissent, en dé­

finitive, à la suppression de la famille et à l’organisation d’une

servitude universelle.

«

— 28 —
«L’association coopérative sm contraire, est un hommage rendu
au capital, dont elle se sert pour fonder des ateliers ; c’est une
guerre, mais une guerre loyale, une concurrence légale, faite au

capital accumulé par le capital coopératif. Les économies de
l’ouvrier lui appartiennent ; il en dispose à son gré, et ne les
place dans l’association que si cet emploi lui semble le meil­
leur ; enfin, il reste son maître, et n’aliène de sa liberté que ce
qu’il a consenti à engager dans l’acte d’association.
« Maintenant, , et avant de terminer, je veux vous entretenir

du mode d’organisation qui nous régit, et en le comparant aux

sociétés qui vont être tentées, vous en faire mieux apprécier le
mérite.
« L’association coopérative a pour but, comme vous l’avez vu,
l’affranchissement de l’ouvrier de toute espèce de tutelle ou de
direction; il ne relève que de lui-même, il est son seul guide;

l’atelier en un mot est à lui, il y est le maître comme il l’est
dans sa propre maison.
« Le titre de participation que porte notre Société, indique au
contraire l’union et l’accord du patron et de l’ouvrier. — Le
premier, tout en conservant sa direction et son libre arbitre, con­
sent à abandonner au second une part déterminée du bénéfice
qui est réalisé en fin d’année : c’est une sorte d’alliance entre

l’industrie et la propriété du travail, c’est le patronage sous
l’égide de l’association.
« Dans la société coopérative, le salaire dépend de la réussite

des affaires; dans la société en participation, il est constamment
assuré et garanti, car elle porte pour devise sur son drapeau :
garantie du salaire, — part des bénéfices. C’est une grande er­
reur de considérer le salaire comme une tache, et de vouloir
s’en affranchir; le salaire n’est, en définitive, que leprix des biens
obtenus par le travail. On a beau dire nous sommes tous sala­
riés : liste civile, — dotation, — indemnité, — solde, — trai­

tement, — appointements, —honoraires, etc., etc., — ces di­
vers modes de rémunération ne sont, en définitive, que des

r

— 29 —
salaires ; or, est-il raisonnable, quand, depuis le chef de l’État,
chacun demande à être salarié, de venir dire à l’ouvrier d’y re­
noncer et de le remplacer par des bénéfices incertains ?

« Dans la société en participation, le salaire, d’ailleurs, n’est, à

proprement parler, qu’un à-compte payé régulièrement, par
quinzaine, à valoir sur les profits de l’année courante, lesquels
peuvent croître de plus en plus, si les circonstances ont été fa­

vorables, si les produits se sont écoulés à des prix rémunéra­
teurs, si les créances se sont réalisées sans pertes, s’il reste, en
un mot, de gros bénéfices : c’est la société coopérative, sans au­
cune chance de perte pour l’ouvrier.
« Votre part de 10 0/0 dans les bénéfices,répartie en parts égales
entre tous les ouvriers de l’atelier, hommage le plus complet qu’il

fût possible de rendre aux principes de la fraternité, est, vous
le savez, inscrite sur vos livrets de participation ; il y constitue
un fonds commun qui vous rend capitalistes, comme si vous aviez
un compte ouvert à la Banque de France. Vous en pouvez dis­
poser à volonté, soit à titre d’avances ou prêts d’argent, soit

définitivement, si la somme entière vous est nécessaire, pour

entreprendre quelques affaires à votre propre compte. N’est-ce

pas là une véritable caisse de crédit mutuel 'l
Enfin, nous apportons dans notre participation, d’un côté, le tra­
vail, del’autre, des capitaux, ces deux éléments constitutifs de toute
entreprise commerciale ; nous fabriquons des livres, des impri­
més; nous les vendons, et, en fin de compte, nous partageons les
bénéfices restants après prélèvement des salaires et de l’intérêt

de l’argent. C’est bien là encore une véritable société de produc­
tion, avec cet avantage immense que l’ouvrier peut gagner, mais
qu’il n’est jamais exposé à perdre la plus petite partie de son

salaire, ou du capital inscrit à son compte.
Quant à la société de consommation, voilà vingt ans qu’elle est
instituée parmi vous. Le bois, le charbon, le vin, les légumes
vous sont livrés en détail, aux prix des marchés en gros.
La maison en fait l’avance, et vous remboursez avec des tem-

30 —
péraments s’ils vous sont nécessaires. Plusieurs maisons de
commerce accréditées vous fournissent avec une remise excep­
tionnelle les objets dont vous avez besoin. Que pourra-t-on deman­
der de plus aux sociétés de consommation ?
« Si nous poursuivions notre étude comparative, il serait facile

de constater encore que nous avons devancé et réalisé toutes

les sociétés de prévoyance instituées dans ces derniers temps.
« Vous parlerai-je de la Société de secours mutuels, qui fonc­
tionne dans les meilleures conditions, a payé dans les six der­

nières années seulement hit ,156 journées de maladie, a fourni à
tous gratuitement les médicaments et les soins du médecin, et
pourvu aux funérailles des membres qu’elle a perdus.
« De la caisse de retraites de la vieillesse, dont le capital s’é­

lève déjà à 14,527 fr. et va permettre très-prochainement d’ins­
tituer plusieurs pensions viagères aux ouvriers les plus âgés ?
« Le projet de loi vous parle encore delà construction de mai­
sons destinées à loger les ouvriers. Mais les nôtres sont construi­

tes depuis longtemps ; de petits jardins en dépendent ; l’air, la
lumière y pénètrent à profusion.
« Comme vous le voyez, mes amis, tout ce que la loi nouvelle
sur la coopération va tenter en faveur des classes ouvrières,

notre Société a le bonheur de l’avoir déjà exécuté et mis en pra­
tique. A-t-elle mieux fait que ce qu’on se propose de faire? L’a­

venir nous l’apprendra.
« Quoi qu'il en soit, notre expérience est complète, nous sommes
sortis du domaine de la théorie, et nous pouvons assister avec

calme et confiance aux expérimentations qui vont être tentées...
Mais, jusque-là, sauvegardons notre chère Association contre
toute atteinte, car c’est elle qui, depuis vingt années, a doublé
nos forces, assuré le succès de nos entreprises, et a déposé
dans nos cœurs ces sentiments de concorde et d'affection qui
font, des mille ouvriers de nos deux imprimeries, comme des
enfants d’une même famille. »

— 31 —

Les conclusions rie ce rapport, fréquemment inter­

rompu par de nombreuses marques d’approbation, sont
accueillies par des bravos unanimes.

Les élèves de l’Orphéon, sous la direction de leur
habile professeur M. François, interprètent avec un
ensemble remarquable un chant de Zucchini : Par des
chants solennels...
Puis, M. Eugène Clostre , délégué des ouvriers,
prend la parole en ces termes :

« Cher Patron,
« Cette fête du travail, qui revient chaque année, à pareil jour,

emprunte un caractère plus solennel aux circonstances mémo­
rables au milieu desquelles elle s’accomplit.
« Au moment où l’esprit du vieux monde vient encore une fois
engager sa lutte éternelle contre le droit nouveau, et demander
au Dieu des batailles la consécration d’iniquités tant de fois com­

battues, on se sent heureux d’assister à ce spectacle émouvant,
où se reflète comme un sentiment de patriotisme et d’honneur.

« Car la France, qui met sa gloire la plus haute à cultiver les
arts que la paix féconde, — l’industrie, qui est sa richesse, —
le commerce, qui porte à tous les confins du monde le prestige
de son nom et de sa civilisation, — ne saurait être mieux repré­
sentée que par cette réunion d'hommes d’élite, administrateurs,

législateurs, ouvriers de la pensée et ouvriers du labeur manuel,
qui tous demandent au travail les jouissances intellectuelles et

la satisfaction des besoins de chaque jour.
« Et pourquoi ne le répéterais-je pas dès le début de cette
allocution? Quel est le véritable souverain de notre époque, si ce

— 32 —
n’est le travail?— À quoi se reconnaît la grandeur d’une nation,
si ce n’est à la somme de travail qu’elle produit ?—Quel est
l’élément le plus puissant de son bien-être, sinon le travail ?
« Grâce à Dieu, nous ne sommes plus au temps où le travail était
considéré comme une loi imposée aux hommes par la fatalité;

où ne rien faire s’appelait vivre noblement. L’homme n’est pas
condamné au travail; c'est le travail, au contraire, qui est sa
force, son triomphe, et non son châtiment !
« Vous avez compris, Monsieur, que le moment était venu de
faire sortir ces vérités du domaine de la théorie vaine, et vous
les avez fait entrer dans le champ réel de la pratique.
« Ne considérant point vos ouvriers comme des serfs attachés
à la glèbe industrielle ; voyant en eux autre chose qu’un outil

perfectionné dans le seul but de concourir à la fortune de votre
maison et d’accroître sa renommée, vous les avez appelés à un

rôle plus digne d’eux et de vous. Vous avez honoré en eux le
travail; vous avez réalisé la triple alliance du capital, de l’intel­
ligence et du travail, et résolu ainsi ce problème cherché vaine­
ment par les adeptes de la science économique.
« Devançant les précurseurs de l’idée sociale, qui ont dit que

l’association était l’unique remède aux maux dont souffre la
classe ouvrière, vous l’avez réalisée depuis longtemps. Vous
n’avez pas attendu que le précepte vînt d’en haut, et qu’une loi,
sollicitée par tout le monde, réglementât l’exercice d’une faculté
revendiquée comme un droit. Vous avez fait de vos ouvriers vos
associés ; vous avez fait plus, vous en avez fait vos amis. (Ap­
plaudissements.')
« Cette question de sociétés coopératives qui passionne tant les
polémistes, vous l’avez traitée aujourd’hui avec toute l’autorité
de votre caractère et la conscience d’un homme de cœur. C’est
avec la même franchise que je l’aborderai à mon tour et que

j’userai de cette liberté d’appréciation qui m’a toujours guidé
toutes les fois que j’ai été appelé à exprimer publiquement une
opinion.

33 —
« C’est surtout au point de vue de l’abolition du salaire que

sont envisagées les sociétés coopératives. On croit généralement
que par l’association les ouvriers deviennent tous patrons, et
qu’il n’y a plus de salariés.
« Sans doute, l’association conduit à l’indépendance, et les
économies qu’elle impose à ceux qui veulent sincèrement remplir
des obligations librement consenties sont l’élément principal
de la moralisat'on des classes laborieuses, et, conséquemment,

f

de leur bonheur. Mais, d’abord, il existe deux sortes d’associa­
tions qui ne touchent en rien au salaire : la société de crédit
muiuel, que son titre seul définit suffisamment, et qui s’adresse
plutôt aux petits fabricants qu’aux ouvriers proprement dits,

et la société de consommation, qui achète pour les revendre, à
ses membres et même au public, les objets de première né­

cessité.
« Le mode d’association qui seul peut modifier profondément
les conditions du travail est la société de production, dont le but
est de se procurer des matières premières et de les transformer

en objets manufacturés;— qui substitue le travail en commun
r

au travail isolé, et met au service de chacun la puissance de la
mutualité.
«Vous nous avez, Monsieur, indiqué, d’une voiximpartiale, les
avantages de ces sociétés et les inconvénients que vous redoutez
de leur trop large propagation. Je n’ajouterai qu’un mot à la dé­

finition que vous en avez faite.
« Le but principal de l’association de coopération est d’amener

le travailleur à l’épargne et de le stimuler par l’exemple. Mais ce

serait une erreur de croire qu’elle substitue brusquement le
patronat au salariat. Le salaire existe toujours; seulement il
échappe au despotisme souvent inintelligent du patronage. Les
associés ne sont que les premiers ouvriers de l’association, et
c’est au moyen des retenues qu’ils s’imposent volontairement
que s’alimente le fonds de roulement nécessaire au fonctionne­
ment de la société, et que s’augmente le chiffre des affaires.

— 34 —

Quelquefois même, comme dans la nouvelle imprimerie, par
exemple, qui a réuni plus de 300 adhérents, ils ne peuvent tous
être occupés, et sont simplement inscrits selon la date de leur

souscription.
« Le bienfait de l’association n’est donc pas sensible immédia­
tement pour l’ouvrier; ce n’est que plus tard, quand l’œuvre
dont il est le coopérateur grandit et prospère, quand la situation
de la société permet de distribuer des dividendes, qu’il recueille

les fruits de sa persévérance, et que l’épargne, qui lui a été faci­
litée par l’application du grand principe de la solidarité, lui per-

met d’assurer son propre bien-être et celui des êtres qui lui sont
chers.
« Pourquoi donc les 'regards des hommes qu’anime le désir
sincère de contribuer à l’amélioration morale et matérielle des

masses populaires se tournent-ils vers les sociétés ? C’est que le
temps n’est plus où les forces vives de la nation s’épuisaient à
produire sans constituer l’épargne, et à travailler sans adoucir le
sort des travailleurs. C’est que, s’il est vrai que nous ayons

besoin les uns des autres à cause de nos souffrances, cela est
encore plus vrai a cause de notre faiblesse, et que beaucoup
pensent que l’association est le dernier mot de l’humanité !
« Proclamons-le donc bien haut avec vous, cher Patron, oui,

le principe de la mutualité est excellent et fécond, — soit qu’il
s’applique à l’assurance contre les malheurs dont nous sommes
à chaque instant menacés, — soit qu’il nous aide à vaincre
les difficultés de la vie, 11 substitue l’action commune à l’effort
individuel; — il rend possible la création d’établissements
comme celui auquel notre concours est acquis ; — il sauvegarde
les intérêts des travailleurs, et leur procure les moyens de se

soustraire à l’exploitation impitoyable dont ils ont été si souvent
les victimes !
« Il est tout naturel de voir les ouvriers réunis ici applaudir aux

tentatives d’émancipation des travailleurs, — quoique personnel­
lement, et grâce à l’organisation exceptionnelle dont ils jouissent;

«y

35 —
ils soient désintéressés dans la question; — mais ce qui est plus
rare, c’est de voir un patron signaler avec tant de bienveillance

les avantages de l’association ; c’est de le voir se félicitant de la
création d’une nouvelle imprimerie, c’est-à-dire d’une nouvelle
concurrence, parce que cette création est l’application d’un
principe supérieur à l’intérêt individuel, et dont il se fait le géné­
reux propagateur. Vos vœux et les nôtres, Monsieur, suivront
ces hardis novateurs dans leur expérience : puissent-ils leur pré­
sager lé succès !
« Fidèle à votre double rôle de chef d’industrie et de législateur,
vous n’avez cessé de vous préoccuper de la question des grèves,

toujours actuelle, et de la loi sur les coalitions, qui a pour but

de les conjurer, en facilitant les transactions entre patrons et
ouvriers.
« Nous constatons avec vous, Monsieur, qu’un progrès notable
a été accompli. L’Empereur, dans une circonstance solennelle, a

déclaré que l’autorisation de se réunir serait accordée à tous ceux
qui en feraientla demande en dehors de la politique. Une circulaire
très-libérale du Ministre de l’Intérieur a en même temps invité

les préfets à ne pas refuser ces autorisations. Mais tout en se fé­
licitant de ces concessions, les intéressés ne peuvent s’empêcher

de reconnaître qu’elles attestent l’imperfection de la loi. Ils pen­
sent que la liberté de réunion et la liberté d’association sont
deux sœurs qu’on ne peut séparer;-ils pensent que le droit

n’existera pour eux que le jour où il sera inscrit dans la loi.
« C’est à ce perfectionnement que doivent tendre les efforts de

tous les hommes qui veulent résolùment empêcher ces grèves

fatales, qui ne sont, il est vrai, que l’exercice de la faculté qu’a
l’ouvrier de vendre son temps et son travail le prix qui lui con­

vient, mais qui n’en sont pas moins la source de maux effrayants

dont il importe de prévenir le retour. {Applaudissements.)
« Toutes ces vastes pensées qui vous préoccupent, Monsieur,
ces études des problèmes économiques auxquelles vous vous

livrez, et qui suffiraient à absorber la vie d’un homme ordinaire,

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n’ont pas épuisé cette activité dévorante que vous dépensez à
notre profit. Elles ne vous ont pas détourné du but que vous
poursuivez avec autant d’énergie que de prudence.
« Ce magnifique établissement de Clichy, qui avait fait naître
tant de préventions fâcheuses, s’est encore agrandi depuis notre

dernière réunion. Vingt-cinq machines en pleine activité, des
galeries de composition commodément agencées, une réserve
pour le matériel dont l’étendue ne laisse rien à désirer, des
ateliers pour la fonderie, la lithographie et la reliure parfaite­
ment outillés, font de Clichy une imprimerie sans rivale en
Europe.
« Si Clichy a grandi en importance, l’imprimerie de Paris n’a

point vu pour cela diminuer l’étendue de ses affaires : à elle
revient l’honneur de ces travaux enlevés avec cette rapidité in­
croyable dont elle seule a le secret, et à laquelle aucun de ses
concurrents ne pourra jamais atteindre.
« Nous avons appris, Monsieur, avec une vive satisfaction, que

le chiffre des affaires s’était encore accru de 124,000 francs.
Si les bénéfices n’ont pas suivi la même progression, ce n’est
point notre dévouement qu’il faut en accuser. Non, la responsa­
bilité en revient à cette concurrence sans frein que nous font
des confrères imprévoyants qui, réduisant sans cesse les prix,
creusent l’abîme dans lequel ils s’engloutiront eux-mèmes.
«Une occasion s’est présentée pour vous, cher Patron, de
nous donner une nouvelle preuve de votre affectueuse sollici­
tude, et vous l’avez saisie avec empressement. Il y a quelques
mois, une épidémie, dont on a un moment redouté la violence,
sévissait sur Paris. Nos établissements comptaient déjà un cer­

tain nombre de victimes, et plusieurs décès étaient venus affliger
notre population ouvrière.
« Vous, Monsieur, vous étiez absent ; mais, du fond de cette
retraite modeste, où vous allez, chaque année, chercher un
repos réparateur, votre cœur, ému à la pensée des douleurs qui

assaillaient vos amis de Paris et de Clichy, vous inspira un de

ces actes auxquels vous nous avez habitués. Une dépêche apprit

à notre dévoué Directeur qu’un crédit illimité lui était ouvert, et
que vous entendiez qu’aucune, infortune ne restât sans soula­
gement. Des mesures sanitaires furent ordonnées, une enquête
fut faite, des secours efficaces donnés, et des consolations por­
tées à ceux qu’une perte irréparable livrait au découragement.
« Qu’ajouterai-je, Monsieur ? Mes yeux,en cherchant dans cette
foule qui m’écoute, rencontrent le regard de deux jeunes orphe­

lins qui vous bénissent. Je ne puis mieux terminer cette rapide
allocution qu’en m’associant à leur reconnaissance, et en me
faisant ainsi l’interprète des collaborateurs dont vous avez fait
les exécuteurs de vos généreuses résolutions. (Applaudissements
prolongés.)

M. Paul Dupont, visiblement ému, répond à M. Eu­
gène Clostre:
« Je vous remercie des sentiments d’affection que vous venez
de m’exprimer en si bons termes, au nom de nos camarades.

Ils me sont d’autant plus précieux, qu’ils me donnent la certi­
tude que vous ne me quitterez point pour aller tenter des
associations nouvelles.... essais qu’il faut laisser à ceux qui
sont mécontents dans leur atelier.... Les bons ménages ne
divorcent point, et je n’ai pas besoin de vous dire que je
m’efforcerai chaque jour de rendre le nôtre meilleur encore.
« Dites bien à nos camarades que moi aussi je ne les aban­
donnerai pas, et que je voudrais les serrer tous sur mon cœur,

comme je vais y presser leur délégué. »

M. Paul Dupont donne l’accolade à M. Eugène
Clostre, au milieu d’un enthousiasme indescriptible,
auquel se mêlent les joyeux accords de la Fanfare.

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L’Orphéon chante alors avec un charme saisissant
la Ronde de nuit de la Fiancée d’Abydos par A.Barthe.
L’auditoire témoigne à plusieurs reprises, par ses
applaudissements, du plaisir que lui fait éprouver cette
musique charmânte et la manière agréable dont elle est
rendue.

M. Paul Dupont reprend la parole, et annonce qu’il
vient de recevoir une lettre de M. le Ministre de l’Inté­
rieur qui lui apprend qu’une nouvelle allocation de

500 francs est accordée à la Société de secours mutuels.
Cette nouvelle est accueillie aux cris de: Vivel’Empereur!
La distribution des prix aux élèves de l’École et de
l’Orphéon a lieu ensuite. Avant de procéder à l’appel
des lauréats, M. Paul Dupont adresse aux jeunes filles
de l’École l’allocution suivante :

35

« Votre excellente institutrice avait demandé pour vous
prix. C’e'tait presque autant que d’élèves, et c’est la

meilleure preuve que vous êtes toutes méritantes.

« Nous avons eu la barbarie de réduire ce nombre à 17 :
c'est bien peu; aussi ai-je tenu à dire, même à celles qui ne
recevront pas de prix, que nous sommes très-satisfaits de
leur zèle et de leurs progrès.

« Continuez donc à étudier avec le même courage. Si l’in­
struction est utile dans tous les états, elle est indispensable

pour la compositrice ; elle vous fera faire moins de fautes, et
vous gagnerez plus d’argent... et même de bons maris; car
ceux-là préfèrent toujours la femme laborieuse et instruite. »

— 39 —

L’intéressanle cérémonie commence alors par Ja pro­
clamation des noms des élèves que leurs succès passés
mettaient hors de concours. Puis chaque élève reçoit
des mains de M. Paul Dupont, ou de M. le curé de
Clichy, le prix et la couronne qui lui sont décernés,
au bruit des fanfares et des applaudissements.

f

L’Orphéon chante ensuite deux chœurs : le Chant des
Voyageurs, et le Départ des Chasseurs, avec cet entrain
auquel ses auditeurs sont habitués.

Lorsque les applaudissements se sont éteints,
AL Paul Dupont, reprenant la parole , fait appeler
M. François, et, se faisant l’interprète de Ta satisfaction
générale, il lui adresse les paroles suivantes :
« Le régiment chantant que vous commandez, et qui vient


encore aujourd’hui de faire ses preuves de savoir et de
vaillance, désirait depuis longtemps donner un témoignage

de reconnaissance au chef qui l’a conduit si souvent à la

victoire.
« Je viens donc, en son nom, vous remettre ce bâton de com­
mandement.... vous étiez colonel, vous voici aujourd’hui

maréchal ! »

M. François reçoit de M. Paul Dupont une baguette
de chef d’orchestre en ivoire, avec monture d’or et
émail, et retourne à son poste au milieu des bravos et
des applaudissements qui se prolongent pendant plusieurs
minutes. Il fait ensuite exécuter à ses élèves enthou-

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siasmés le chœur du Cidre du Voyage en Chine, de
Bazin. Ce morceau est enlevé avec une verve et un

brio qui électrisent l’assemblée entière.
La séance est levée à quatre heures, et les ouvriers
rentrent momentanément dans les ateliers , ce qui per­
met aux invités d’assister aux différents travaux qui
s’y accomplissent, et d’emporter, en se retirant, une
idée complète, non-seulement de l’Imprimerie pro­
prement dite, mais de tous les éléments qui concourent

à la création du livre, depuis la gravure et la fonderie
des caractères, qui en sont comme les générateurs,
jusqu’à la reliure, qui le complète, et en fait un objet de
première nécessité ou une œuvre d’art dont la place est
marquée à l’avance dans les plus riches bibliothèques.

Paris. — Paul Dcpont, rue de Grenelle-Saint Honoré, 43.