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Médias

Fait partie de Compte-rendu de l'assemblée générale des ouvriers du 4 juin 1865

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COMPTE RENDU
*

*

DE

L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES OUVRIERS
Du 4 Juin 1805.

IMPRIMERIE PAUL DUPONT.

COMPTE RENDE
L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES OUVRIERS

DU 4 JUIN 1865.

PARIS
IMPRIMERIE ADMINISTRATIVE ET DES CHEMINS

FER DE PAUL DUPONT.

RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ,

1865

45.

IMPRIMERIE PAUL DUPONT.

COMPTE RENDU
DE

L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES OUVRIERS
DU 4 JUIN 1865.

Le jour de la Pentecôte, 4 juin, les communes de
Clichy et d’Asnières étaient envahies par une foule inac­
coutumée : c’étaient les ouvriers et les employés des
deux imprimeries que M. Paul Dupont possède, à Paris
et à Clichy, qui se rendaient, accompagnés de leurs
familles et de leurs amis, à la réunion annuelle, dans
laquelle ils entendent le compte rendu des opérations de
ces deux établissements.
Sur une estrade dressée dans l’immense galerie de
l’ancienne verrerie impériale, décorée de bannières sur­
montant des trophées emblématiques et des inscriptions
où se lisaient des noms chers à l’Imprimerie, siégeait
M. Paul Dupont, entouré de MM. les Actionnaires, d’un
grand nombre de Députés au Corps législatif, de hauts
fonctionnaires de l’Administration, de la Banque et des
Compagniesindustrielles, qui s’étaient empressés devenir

— 2

juger par eux-mêmes de l’excellence de l’organisation
ou-’rière créée par M. Paul Dupont. Au nombre des
Députés, nous avons remarqué MM. Belmontet, Boudet,
Chasot, Corneille, Creuzet, Deltheil, Lefébure, Pamard,
Roulleaux-Dugage, de Sainte-Hermine, Taillefer.
Après l’exécution d’une ouverture brillante, jouée
par la Fanfare d’Issy, qui apportait son concours à
l’Orphéon de Clichy, M. Paul Dupont a donné lecture de
son Rapport.
Ce document est ainsi conçu :
« Mes Amis,

« le vous dirai, au risque de répéter une phrase banale, que
c’est toujours avec un plaisir nouveau que je vois arriver cette
réunion, qui rassemble autour de moi, chaque année, ma double
famille de Paris et de Clichy, afin d’y entendre le compte rendu
de nos travaux.
« Je vais vous faire connaître, en suivant l’ordre adopté dans
mes précédents Rapports, la marche de nos affaires pendant
l’année 1865 :
« Etablissement de Paris. — Les travaux de l’imprimerie de
Paris se sont élevés, en 1864, à......................... 1,815,475 fr.
« Ceux delà lithographie, à.............................
249,548

« Total........

2,065,023 fr.

« Papiers. — Nous avons employé, en 1864, 80,786 rames de
papier, qui forment 40,393,000 feuilles, soit 5,555,000 feuilles
de plus que l’année précédente, et ce, indépendamment des
rames imprimées pour les clients qui fournissent leur papier,

« Personnel. — Le nombre des ouvriers et employés occupés

— 3 —

dans l’intérieur de nos deux Établissements s’élevait, au 31 dé­
cembre dernier, à 978, savoir :
« Paris................................................................ 58 Zi
978
a Clichy................................................. ............ 394
« Notre personnel s’est accru, en 1864, de 103 ouvriers ou
employés.

a Bénéfices de 1864. — Livrets de la Maison. — Les béné­
fices nets, après le prélèvement des intérêts des actionnaires,
se sont élevés à 77,061 fr.
« Ce qui donne pour votre participation, à raison de 10
p. 0/0...................................................................... 7,706fr.l0c.
« Le Conseil de surveillance a bien voulu,
comme les années précédentes, ajouter à cette
90
somme une allocation de..................................... 1,268
25
« Reliquat de 1863......................................... ..
« Total de votre part dans les bénéfices de

l’année................................................................... 9,000
« Dont il faut déduire :
« 1° Pour jetons à 120 ouvriers nou\
veaux, à 5 francs..................................... 600 fr.
« 2° Secours accordé à un ouvrierque
des infirmitésont mis hors d’état de tra­
vailler (art. 8 du règlement)................... 60
« 3° Pour 4 participants omis à la répar­
tition de l’année précédente............
1,692
140
« 4° Pour des parts du bénéfice de 1864
payéespar anticipation à des ouvriers qui
ont quitté la maison dans le 2e semestre
(art. 5 du règlement).......................
490
« 5°Prélèvement en faveur delà Société
de secours mutuels................................. 402
« Reste à répartir..................
entre 261 participants, savoir :

7,308 fr. »

4 —

« Anciens.....................................
« Nouveaux ayant atteint les 3
années de présence exigées............

1891
I 261
72 '

« Soit 28 francs par livret.
« Indépendamment de cette répartition et des salaires journa­
liers, la Maison a rémunéré, comme précédemment, les ser­
vices exceptionnels de son personnel par des indemnités tri­
mestrielles et des gratifications extraordinaires, qui se sont
élevées, pour 1864, à 27,885 francs, savoir :
« Indemnités et gratifications........................... 18,885 fr.
« Participation de 10 p. 0/0.............................
9,000
Total égal.............................

27,885 fr.

« Soit, en moyenne, près de 100 francs par jour de travail.
« Jetons. —120 ouvriers nouveaux sont entrés dans les deux
établissements de Paris et de Clichy et vont recevoir, suivant
l’usage, la médaille d’argent qui représente leur titre d’affi­
liation à notre Société.

« Compte de participation. — Les fonds provenant de vos
bénéfices annuels et répartis sur tous les livrets s’élevaient,
au 31 décembre 1863, à.................................
A0,820 fr. »
« Il faut y ajouter :
« Les intérêts de l’année
186A, 6 p. 0/0......................... 2,457 fr.
« Les bénéfices de 1864... 7,308
« Les fonds appartenant aux
enfants Chauvin, et provenant
de la souscription faite en leur
faveur dans nos ateliers........ 2,208
« La part de A participants
omis en 1863...........................
140

« Total à reporter... 52,93A fr. 62 c.

Total reporté........ 5'2,93li fr. 62 c.
« En déduisant de cette somme :

« 1° Le remboursement de livrets aux ou­
vriers qui ont cessé, en 1864, de faire par­
tie de nos établissements.. 2,214 fr. 15 c.i
« 2° Le prélèvement de
/
1 p. 0/0 en faveur de la
Société de secours mutuels.

410

l
42 c.J

« Il reste en caisse, au 31 décembre 1864...


50,310 fr. 05 c.

« Cette somme est indépendante de 22,595 francs remboursés
aux ouvriers qui ont précédemment quitté les ateliers, en
sorte que votre participation a produit, dans ces dernières
années, 75,529 fr. 62 c.
« Vous ne pouvez sans doute disposer de votre part dans ce
bien commun, si ce n’est en vous séparant de nous ; mais tant
que nous restons ensemble, il vous est permis d’y puiser à titre
d’avance, et les prêts approuvés par vos délégués sont toujours
faits sans intérêts.
« Pendant le cours de cette année, 11 d’entre vous ont de­
mandé des avances s’élevant à................................... 1,283 fr.
« Il a été successivement remboursé......................
614
« Ce qui réduit le chiffre des avances au 31 dé­
cembre à........................................................................
669
« Cet actif de 50,000 fr. n’est aujourd’hui pour vous qu’un
fonds de prévoyance, qui vous aide à parer à des malheurs im­
prévus ou à vous garantir momentanément contre les suites
d’un chômage à votre sortie de la Maison ; mais un jour, peutêtre, ce levier puissant de l’épargne et de l’association qu’on ap­
pelle le capital deviendra pour vous la source de grands avantages.
Quoi qu’il en soit, il y a très-peu d’agglomérations ouvrières
qui soient en mesure de présenter une réserve disponible aussi
importante.

« Approvisionnements pour les ouvriers. —36 ouvriers ont usé
de la faculté que nous donnons, depuis quelques années, à
notre personnel de se procurer le bois et le charbon chez nos
fournisseurs, au taux de nos marchés en gros et avec des faci­
lités de payement.
« Le montant des demandes s’est élevé à 1,120 fr. 65 c.

« Service médical. — Le médecin de la Maison de Paris a
soigné 116 malades, et celui de la succursale de Clichy, 22.
« Les médicaments ont été fournis gratuitement à tous.
« Nous ne saurions donner trop d’éloges à nos honorables mé­
decins, MM. de Custine et Villette, pour les soins et le dévoue­
ment qu’ils apportent à leurs pénibles fonctions.
« Un poste médical, où des consultations sont données trois
fois par semaine, vient d’être installé dans la Maison de Paris,
ainsi qu’une pharmacie destinée, comme celle de Clichy, à appli­
quer les premiers remèdes dans des cas d’urgence.
« Décès. — En 1864, nous avons eu la douleur de perdre 4
camarades: MM. Hutin, employé; Tascher, Moulon, composi­
teurs, et Gellée, menuisier.

« Société de secours mutuels . — Notre Société de secours
mutuels a payé, en 1864, 3,896 journées de maladie, soldé les
honoraires de ses médecins et payé tous les mémoires des phar­
maciens.
« Sa situation financière se résume ainsi :
« Il restait encaisse au31 décembre 1863. 4,164 fr. 24 c.
« Recettes de 1864....................................
14,060
87
Total............
« A déduire les dépenses effectuées pen­
dant l’année 1864.............................................

18,225

11

11,464

15

« Il reste en caisse, au 31 décembre, un
excédant de.....................................................

6,760 fr. 96 c.

— 7

« Résultat très-satisfaisant,car cet excédant dépasse de 2,596 fr.
celui que vous avait légué l’exercice précédent.
« L’encaisse de votre Société va s’augmenter :
« 1° D’une somme de 402 francs prélevée sur le. compte de par­
ticipation, d’après une décision de votre Conseil d’administration;
« 2° De la somme de 500 francs versée par Sa Majesté l’Im­
pératrice, lors de la visite dont Elle a honoré récemment notre
établissement de Clichy.

« Vos délégués, reconnaissants de cet acte de générosité de Sa
Majesté, ont décidé que, pour en perpétuer le souvenir, ces
500 francs constitueraient, dans le capital de la Société, un fonds
inaliénable, sous le titre : Don de l’Impératrice.
« Caisse des retraites. — Votre fonds de retraites s’est aug­
menté, en 1864, d’un versement de 1,432 francs, opéré en votre
nom à la Caisse des Dépôts et Consignations, conformément à
une délibération de votre Assemblée générale, et d’une subven­
tion de l’État de 1,337 fr. 74 c.

« Voicicomment se résumait ce compte au 31 décembre dernier:
«Versements antérieurs............................... 3,211 fr. » c.
« Versements de 1864................................. 1,432
« Allocation de l’État..................................... 1,337 fr. 74 c.

« Ce capital va s’accroître :
« 1° D’une nouvelle subvention que M. le
Ministre de l’Intérieur m’informe avoir accor
dée à notre Société....................... 1,122 fr
« 2° D’une somme de............... 2,000
dont vous avez autorisé le pré­
lèvement sur votre excédant de
1864;
« 3° De la somme de...............
402
provenant de votre compte particulier.
« Total à cejour..

- 8

« Vous pouvez donc compter qu’une fois l’échéance fixée par
les Statuts arrivée, votre Caisse aura toutes les ressources néces­
saires pour commencer le service de ses pensions.
« Établissement de Clichy. — Votre succursale continue à se
développer et à grandir. Encore quelques efforts, et il n’y aura
pas dans le monde entier une Imprimerie qui puisse lui être
comparée.
« Elle compte en ce moment 11 ateliers en activité.
« 1° L’atelier des Machines s’est augmenté de 2 presses
mécaniques, ce qui porte le nombre à 19, imprimant par jour
200 rames de papier.
« 2° Composition. •— Nos travaux de composition sont divisés
entre l’atelier des hommes et ceux des femmes. Le personnel
des compositrices compte 10 ouvrières de plus, et a exécuté en
1864 pour près de 50,000 francs de travaux.
« 3° Lithographie. — C’est le service qui se développe le plus
lentement, parce que les travaux qui nous sont commandés en
autographie ou en lithographie sont presque toujours pressés et
doivent être réservés à l’atelier de Paris.

« 4° Brochage. — Son personnel se compose aujourd’hui de
60 ouvriers ou ouvrières. Ses travaux ont atteint 60,000 francs
en 1864.
« 5° Les ateliers de Reliure, de Réglure et de Cartonnage
sont toujours en bonne situation.
« 6° Fonderie de caractères. — Cet atelier a augmenté encore
cette année sa production, grâce à l’outillage dont nous l’avons
pourvu.
« 7° Clicherie. — Nous allons compléter cet atelier, qui nous
rend de réels services, en lui annexant un atelier de galvano­
plastie.

« 8° L’atelier des Forges et Machines continue à être chargé des
réparations que nécessitent le matériel de Paris et celui de Clichy.
« L’ensemble des affaires de Clichy a atteint
cette année............................................................
« Il avait été, en 1863, de............................... I
«Augmentation.................................................

833,781 fr.
487,363
----------346,418 fr.

« L’accroissement des affaires de Clichy n’a nui en rien à
l’établissement de Paris, dont les travaux croissent également.
Notre clientèle se montre d’autant plus dévouée que nous lui
offrons ici une grande réduction de prix, et à Paris une rapidité
d’exécution prodigieuse, comme vous en pourrez juger par le fait
suivant : un volume, grand format in-4° de 324 pages, a été
corrigé, imprimé et broché en une nuit. Un autre, format in-8°
ordinaire, a été, dans la même semaine et en 12 heures, remanié,
imprimé et broché à 2,000 exemplaires; exécution qui a telle­
ment satisfait l’auteur, qu’il a envoyé dès le lendemain, aux
ouvriers,une lettre de félicitations accompagnée d’une gratification
de 700 francs.
« Comme vous le voyez, nos deux établissements, loin de se
nuire, se fortifient l’un par l’autre. A celui de Paris sont réservées
les commandes urgentes et payées plus cher ; à celui de Clichy,
celles qui sont moins pressées et qu’on doit faire à bon compte.

« École. — L’École, aujourd’hui dirigée par mademoiselle
Alvizet, continue à être fréquentée très-assidûment par toutes
les jeunes filles de l’établissement. Comme les années précé­
dentes, nous récompenserons tout à l’heure par une distribution
de prix les élèves qui se sont plus particulièrement distinguées
par leur zèle, leur travail et leur conduite.
« Instruction religieuse. — M. Maréchal, notre vénérable
vicaire de Clichy, a bien voulu continuer ses instructions reli­
gieuses à nos jeunes filles.

10 —

« Orphéon. — Cette utile institution, qui continue à se déve­
lopper et à se perfectionner sous l’habile direction de M. François,
prête, comme vous pouvez en juger aujourd’hui, un charme de
plus à nos assemblées et à nos réunions de famille.
« Je ne veux pas terminer ce compte rendu sans vous parler de
la bonne fortune qu’a eue notre nouvel établissement de recevoir
Sa Majesté l’Impératrice.
« Pendant cette visite, qui a duré deux heures, Sa Majesté a
voulu voir dans les plus grands détails toutes les parties de l’impri­
merie : les ateliers de composition, —• les presses et machines à
imprimer, — les maisons ouvrières dont Elle a apprécié la bonne
disposition, — le dispensaire médical, — l’école, où elle a été
saluée par les chants des jeunes élèves.
« Dans l’atelier des machines, l’Impératrice a imprimé Ellemême, en lettres d’or, sur une feuille de satin, une pièce de
vers composée en son honneur, et, dans celui des presses, une
page reproduisant la date du jour où Elle honorait l’imprimerie
de sa présence.
« En se retirant, Sa Majesté a laissé une somme de 500 francs
pour votre caisse de secours.

« Conclusion.— Tel est, mes amis, le compte que j’avais à vous
rendre pour l’année 186A et qui, vous le voyez, est, à tous les
points de vue, favorable. Nos travaux s’accroissent dans une
telle proportion que notre double matériel, malgré son impor­
tance, est devenu insuffisant et nous fait quelquefois défaut;
mais je procède à son augmentation avec une prudente lenteur,
puisque c’est vous permettre de faire des heures supplémentaires
qui sont payées en dehors et viennent ajouter à vos salaires jour­
naliers.
« Cette question de salaire me conduit naturellement à vous
entretenir d’un fait important qui s’est produit depuis notre der­
nière assemblée : je veux parler de la loi nouvelle qui a si pro­
fondément modifié les conditions du travail national dans le
sens de la liberté, la loi des coalitions, à laquelle j’ai participé

11

comme membre de la Commission spéciale nommée par la
Chambre des Députés.
« Jusqu’alors il n’avait pas été permis aux ouvriers de s’en­
tendre pour réclamer une augmentation de salaires. Toute réu­
nion ou concert à ce sujet, même quand ils avaient eu lieu paci­
fiquement, étaient frappés de pénalités sévères par l’ancienne
législation.
« Il nous a paru juste de donner à l’ouvrier la faculté, sans
violer la loi, de discuter librement le taux de son travail et de lui
permettre ainsi, en demandant ce qui peut être raisonnable­
ment accordé, d’améliorer sa situation et de préparer quelques
épargnes pour l’avenir.
« Lorsque tout hausse deprix, le salaire doithausser dans une
égale proportion, et il n’y aurait pas de société possible le jour
où la valeur du travail ne suffirait plus pour nourrir les travail­
leurs. C’était, du reste, le même principe que j’avais aidé à faire
triompher en faveur des petits employés.
« Cette loi, à son début, a porté dans plusieurs industries une
telle perturbation que de bons esprits, trop prompts à s’alar­
mer, l’ont considérée comme inopportune, dangereuse et devant
être nécessairement rapportée. C’est trop se hâter : la loi, je le
crois encore, est bonne; bien plus, elle doit, si on en use sage­
ment, être le meilleur remède contre les coalitions elles-mêmes
et les dangers qu’elles entraînent toujours à leur suite.
« La plupart des anciennes coalitions n’éclataient que par suite
de l’impossibilité de s’entendre et de pouvoir discuter pacifique­
ment : recourir à l’État, faire intervenir les tribunaux dans des
affaires privées, était une voie funeste qui irritait au lieu de
calmer. Les débats d’intérêt privé, si chacun y apporte un
peu de bonne foi et de raison, se pacifient mieux et plus vite
lorsqu’ils sont traités en famille. L’entente est d’ailleurs d’autant
plus facile que les intérêts du patron et de l’ouvrier sont soli­
daires, l’un ne pouvant être atteint sans que l’autre à l’instant
même ne souffre à son tour.—.

12 —

« Le patron doit accorder ce qui est possible, et l’ouvrier ne pas
demander au delà. Tout consiste à savoir ce qui peut être donné,
et cela dépend de la différence existant entre les prix de revient
et le prix de vente, c’est-à-dire entre l’offre et la demande.
« Si le prix coûtant, qui se compose de la main-d’œuvre, du
coût de la matière première, de l’intérêt du capital, des frais
généraux dans lesquels entre l’usure du matériel, laisse une
marge suffisante de bénéfices, le salaire doit être augmenté. Si,
au contraire, par suite de la concurrence, ou par toute autre
cause majeure, il ne reste point de bénéfices, force est à l’ouvrier
de se résigner, sauf, s’il ne peut attendre des. temps meilleurs,
à aller demander à une autre industrie ce que celle-ci lui refuse.
« Il y a, en effet, dans cette question du prix de revient, une
puissance supérieure devant laquelle chacun doit s’incliner, et la
désertion en masse des ateliers, ce moyen inintelligent d’inti­
midation, ne peut faire que l’on trouve des bénéfices là où il
n’en existe pas. (Vive approbation.)
« La loi nouvelle, en affranchissant l’ouvrier, en lui donnant le
droit, qui lui avait été refusé jusqu’ici, de discuter librement son
salaire et de s’éclairer, a voulu surtout lui permettre de conti­
nuer son travail sans recourir à la grève, qui est la pire des
extrémités.
« L’origine même de ce mot est sinistre : il vient, vous le
savez, de la place de Grève, où avaient lieu les exécutions capi­
tales, et où les ouvriers sans travail venaient se réunir pour être
embauchés. — Qui dit grève, dit cessation de travail, c’est-àdire la ruine de l’ouvrier et de sa famille, cette grève que nos
anciens législateurs avaient eu principalement pour but de pré­
venir en édictant contre elle des peines si sévères.
« La grève, c’est la guerre et la plus redoutable, la guerre ci­
vile, avec le travail et les travailleurs pour enjeux. — Elle chasse
l’ouvrier des ateliers, le pousse aux habitudes de dissipation,
et l’humilie en le forçant à vivre de ressources le plus souvent
insuffisantes et toujours peu honorables, puisqu’elles provien-

13 —

nent ou de camarades qui travaillent pour lui, ou de caisses de
secours qu’elles épuisent. — Elle rend ennemis ceux-là mêmes
qui étaient le mieux faits pour s’entendre, et sème entre eux des
ferments de discorde, de défiance et de haine, d’autant plus
difficiles à effacer qu’ils ont été accompagnés d’une sorte de
violence. — Si la grève se prolonge, elle n’est pas seulement
inefficace, mais elle compromet gravement l’industrie nationale
au profit de l’industrie étrangère.
« On trouve dans notre histoire de nombreux exemples des
maux qu’elle a produits. Les ouvriers parisiens, qui avaient déjà,
au moyen âge, le monopole des objets de luxe, parce qu’ils avaient
le monopole du goût, suspendirent plus d’une fois leurs travaux
sous l’ancienne monarchie, pour obtenir des augmentations de
salaire : ils recoururent entre autres, en 1545, à ce moyen
extrême et violent, et le résultat de cette grève, restée célèbre,
futde nous rendre, pour plus d’un siècle, tributaires de l’étranger.
C’est qu’en effet tout s’enchaîne dans le développement suc­
cessif de la prospérité publique, et qu’un temps d’arrêt dans le
travail, en déplaçant les rapports commerciaux, déplace en
même temps les centres industriels, et souvent pour toujours.
« L’augmentation irréfléchie des salaires a pour conséquence
forcée l’augmentation du prix de revient; et, si cette augmenta­
tion ne peut être prise sur les bénéfices, c’est le public, c’est-àdire les acheteurs et les consommateurs qui devront supporter
cette hausse ; or, plus la main -d’œuvre, sous la pression des
grèves, haussera dans les fabriques françaises ainsi que le prix
des autres matières premières, plus le public restreindra ses
achats, et plus nous serons en état d’infériorité relativement à la
fabrication étrangère, toujours prête à profiter de nos fautes.
« Les lois du libre échange, en permettant aux produits étran­
gers de venir sur nos marchés rivaliser avec nos propres pro­
duits, ont ouvert à deux battants les portes de la France aux
Allemands et aux Anglais, rivaux redoutables dont la concur­
rence, même dans les temps de calme, ne 'peut être soutenue

— 44 —

qu’au prix d’efforts continuels et surtout au prix d’une large
et cordiale entente entre les ouvriers et les patrons. Le jour
où, par nos discussions prolongées et des prétentions abusives,
nous aurons arrêté la production en élevant les prix, les ache­
teurs, malgré notre supériorité incontestable, se pourvoieront
sur d’autres marchés; et nos relations, une fois rompues, ne
pourront plus se renouer, parce qu’en matière industrielle et
commerciale, on ne brise jamais impunément les habitudes
prises.
« Déjà les étrangers, qui ne perdent aucun de nos mouvements,
ne cachent plus leur joie et hâtent les préparatifs, afin de faire
profiter leur production de tout ce que la nôtre va perdre. Je
lisais hier dans un journal belge un article qui, à cet égard, est
plein d’enseignements :
« Il nous suffira, dit-il, de démontrer que si l’industrie belge
« sait se placer à la hauteur voulue, elle doit profiter infaillible—
« ment de ce qui se produit actuellement en France.
« Prenons pour base de noire raisonnement la carrosserie,
« industrie qui s’exerce avec avantage dans les deux pays.
« Le prix de la voiture de Paris est beaucoup supérieur à
« celui des meilleures voitures belges comme prix de revient.
« Eh bien ! les exigences des ouvriers, si elles doivent être
« admises, comme tout porte à le croire, augmenteront cette
« différence dans des proportions qui doivent nous ouvrir des
« marchés nouveaux.
« En effet, la main-d’œuvre est comprise aujourd’hui dans le
« prix d’une voiture d’un modèle donné, en France, pour
« 1,200 fr. ; en Belgique, pour 900 fr. Les réclamations tendent
« en France à augmenter les salaires dans une proportion de
« 20 p. 0/0, ce qui porterait la main-d’œuvre, en total, à l,ââOfr.
« Ces résultats, nous le répétons, ne concernent pas seule« ment la carrosserie; ils pourront être obtenus, et au delà, pour
« plusieurs branches de travail, aussitôt que les différends sur« venus en France entre patrons et ouvriers auront eu un terme.

— 15 —

« Que nos chefs d’industrie suivent donc avec attention les
« faits qui se passent en France. »
« Voilà comment raisonnent nos voisins. Voilà avec quelle bru­
tale franchise ils proclament notre déchéance. Que ce cri de
satisfaction poussé par la concurrence étrangère soit entendu
dans tous les ateliers de la France ; qu’il retentisse comme un
avertissement salutaire, au moment où, par une fatale coïnci­
dence, la plupart des branches de notre industrie sont travail­
lées d’un malaise que nos dissensions ne font qu’aggraver, et
que tous les travailleurs répondent d’une seule voix et comme
un seul homme : — Non, l’industrie ne se suicidera pas! C’est là
mon vœu le plus cher, et je vous connais assez, mes amis, pour
savoir que tous vous vous y associerez de tout votre cœur. (Vive
approbation.')
« Vous connaissez la triste situation des fabriques de Lyon, où
60,000 ouvriers sans travail sont obligés de recourir à la charité
publique. La situation de nos autres branches industrielles n’est
pas moins grave, puisque, comparées aux trois premiers mois
de 1864, nos importations ont baissé de plus de 50 millions!
Et c’est au milieu de ces graves circonstances que nous inter­
romprions nos travaux ! C’est en présence de pareils faits que
nous adresserions aux capitaux, toujours prêts à s’alarmer, les
menaces de la grève ! Mais que deviendra l’industrie, le jour où
les capitaux ne trouveront plus un intérêt suffisant, où ils cesse­
ront d’avoir confiance ? Ce jour-là il n’y aura plus d’entreprises
possibles. L’homme qui a un véritable génie commercial, l’ouvrier
qui se sent la force d’aspirer aux grandes affaires, ne peuvent
réussir qu’en faisant appel aux capitaux, sans lesquels leurs bras,
leur aptitude, resteraient paralysés. Il faut donc, par notre
harmonie, les encourager et ne point leur donner l’idée de faire
grève à leur tour, car ce danger serait non moins grand que
celui des concurrences étrangères.
« Vous pouvez juger par vous-mêmes de l’importance que les
capitaux jouent dans les affaires. Notre société se fondait, il

— 16—

y a quarante ans, avec 700,000 francs. Quelque temps après,
1,400 mille francs lui étaient nécessaires; aujourd’hui, tant les
affaires s’agrandissent ! elle exige plus de 2millions. Si ces capi­
taux lui étaient retirés, vos divers ateliers si actifs, où l’ou­
vrage abonde et où vous n’avez jamais connu le chômage, se­
raient dans l’obligation de se fermer à l’instant même.
« Espérons que ces luttes déplorables, qui ne peuvent provenir
que d’un malentendu, vont cesser pour ne plus se renouveler.
La nouvelle loi a placé les ouvriers sur un pied de complète
égalité avec leurs patrons ; ils se montreront dignes de la liberté
qui leur est donnée. Ils s’enquerront, ils discuteront, mais sans
déserter le travail comme avant leur émancipation. Sans doute
il existe parfois des griefs légitimes : les patrons peuvent être
imparfaits quelquefois ; mais les ouvriers, de leur côté, sont-ils
tous parfaits ? Se font-ils tous un devoir, non-seulement pour
leurs patrons, mais surtout pour eux-mèmes et leur famille, de
travailler la semaine entière? Apportent-ils toujours dans l’atelier,
comme travailleurs, ce courage et ce dévouement qui ne leur
fait jamais défaut, comme soldats, sur le champ de bataille? Je
pose la question et vous laisse le soin d’y répondre ! Il faut, donc,
par cela même, être plus indulgents les uns pour les autres.
« Sil’ouvriera des moments difficiles, le patron a aussi les siens,
et ceux qui envient son sort ne connaissent guère les soucis, les
angoisses qui accompagnent cette vie industrielle où il joue sa
santé, sa fortune privée, souvent même l’honneur de son nom et
l’honneur de sa famille ! Lorsque l’ouvrier, sa journée finie, et
libre de soucis, peut, en rentrant chez lui, se livrer aux dou­
ceurs de la famille, commence pour le patron la partie la plus
laborieuse de sa tâche : ses soirées, ses nuits, doivent être con­
sacrées à résumer les affaires faites, à préparer celles de l’ave­
nir, heureux quand les événements politiques, les crises com­
merciales et surtout les grèves ne viennent pas déranger tous
ses calculs! Puisque chacun a sa part de souffrance, la concilia­
tion doit être plus facile ; mais pour qu’elle soit durable, il faut

17 —
qu’elle repose sur le juste sentiment des intérêts communs et de
la solidarité industrielle, etqu’elle apporte, avec la régularité du
travail, des sentiments de bienveillance, d’affection, de dé­
vouement, qui ne devraient jamais cesser d’exister entre celui
qui crée le labeur et celui qui l’exécute.
« Voilà, mes amis, ce que j’avais à vous dire sur la grève, sujet
brûlant, que nous seuls peut-être pouvions traiter avec une en­
tière liberté d’esprit, parce que, sauf un jour où nous avons été
divisés d’opinion sur une question d’économie sociale,— le tra­
vail des femmes, — jamais, depuis quarante-cinq ans, une seule
difficulté relative au salaire ne s’est élevée dans nos ateliers.
(Applaudissements.')
« Vous savez qu’on n’attend pas ici que les améliorations soient
demandées, mais qu’on va au-devant d’elles : vous jouissez de­
puis longtemps de deux choses qui troublent en ce moment les
fabriques de Paris : l’augmentation des prix, la réduction à
10 heures de la journée de travail. Par vos délégués, vous êtes à
même de manifester vos besoins et vos désirs, auxquels on
donne satisfaction toutes les fois que cela est possible. Par le
compte rendu aux actionnaires de la Société, vous connaissez, à
la fin de l’année, le résultat des bénéfices dont vous avez votre
part, bien qu’ils proviennent, pour la majeure partie, des publi­
cations en dehors de l’imprimerie. — Il n’y a ici ni maître ni
ouvriers dans l’acception ordinaire de ce mot, mais des amis,
des associés, une famille qui, il y a quelques jours à peine,
me donnait une preuve nouvelle de sa sympathique affection,
famille à laquelle je suis heureux de consacrer les dernières
années de ma vie, et que serviront, à leur tour, les deux fils que
j’élève au milieu de vous.
« Déjà j’ai pu vous procurer des avantages particuliers qui ne se
rencontrent pas communément : travail assuré, sans chômage,
sans interruption du premier au dernier jour de l’année; —
logements à bon marché, dont j’espère augmenter le nombre
ainsi que celui des jardins; — nourriture et objets de consom-

— 18 —

mation à prix réduits ; — participation, à titre d’associés, dans
les bénéfices qui se sont élevés, pour les quatorze dernières an­
nées, à plus de 75 mille francs; — avances sur les livrets pour
des besoins légitimes, ce qui vous rend capitalistes, comme si
vous aviez un compte courant à la banque de France; — soins
zélés et dévoués du médecin pour vous et vos familles ; — allo­
cations particulières pour les jours de maladie ; — pensions de
retraite pour vos vieux jours : voilà ce qui est déjà obtenu, mais
qu’il ne faut considérer que comme un premier pas dans la
voie de perfectionnement que nous poursuivons, et que nous
atteindrons d’autant plus rapidement que nous resterons plus
unis... Resserrons donc encore, dans l’avenir, nos liens de
bonne affection non-seulement en vue de nos propres intérêt?,
mais aussi pour l’intérêt et la gloire de notre belle profession. »
(Applaudissements prolongés.)

Cette lecture terminée, les Élèves de l’Orphéon
chantent, avec infiniment de goût, la Prière de la Muette,
d’Auber, et un chœur d’un caractère tout différent, la
Garde passe, de Grétry.
La parole est ensuite donnée à M. Eugène Clostre,
délégué des ouvriers, lequel s’exprime en ces termes :

« Cher Patron,
« L’ouvrier vivait jadis dans l’isolement, sans que personne
s’avisât de s’inquiéter si son salaire était suffisant, si ses enfants
recevaient quelque instruction, si, dans les jours de maladie et
quand venait la vieillesse, il lui restait quelques ressources pour
le défendre contre la misère.
« A cette situation douloureuse l’esprit du passé n’opposait
qu’un remède : l’aumône. Mais c’était là un bienfait stérile ;

— 19 —

l’abîme se creusait toujours plus profond, et rien ne pouvait le
combler.
« Des hommes de cœur et de dévouement sont venus, qui ont
dit au Travailleur.de ne plus souffrir dans un état de passive
résignation ; qui lui ont démontré que, par le travail, la persévé­
rance et l’épargne, il pouvait s’élever au-dessus du besoin et
aspirer à de plus faciles destinées. Ils ont ouvert devant lui une
voie nouvelle; ils lui ont appris la dignité et le respect de soimême ; ils lui ont enseigné la doctrine de Celui qui a dit :
Aimez-vous les uns les autres! Ils ont proclamé le dogme de la
solidarité humaine. (Applaudissements.)
v Parmi les noms des hommes éminents qui ont suivi ou pré­
cédé le mouvement de rénovation sociale dont nous sommes les
témoins, le vôtre, Monsieur, brille d’un éclat que rien ne saurait
effacer. Vous n’ètes pas de ceux qui attendent que la route soit
tracée et déjà parcourue par d’autres ; mais, au contraire,
ouvrier de la première heure, depuis longtemps déjà vous avez
mis eu pratique le précepte d’amour que le Divin Législateur a
inscrit au cœur de tous les hommes. (Applaudissements.)
« 11 y aura bientôt vingt ans que vous avez appliqué ce grand
principe, qui est la loi suprême des sociétés modernes, — et qui
est encore à l’état de théorie pure chez vos confrères : l’asso­
ciation. Vous avez dit à tous : En échange de vos efforts, je
vous promets un concours dévoué ; je vous assure une part dans
mes bénéfices ; je créerai pour vous des institutions de pré­
voyance et de crédit que vous administrerez vous-mêmes et
qui vous procureront une retraite pour vos vieux jours. Je veux
enfin cesser d’être votre maître, pour devenir votre associé,
pour rester votre ami !
« Ce généreux programme, vous l’avez réalisé, Monsieur. Vous
avez toujours été pour nous l’ami le plus cher et le plus
sûr. Vous avez groupé autour de vous une immense famille,
dont la reconnaissance et l’amour vous sont acquis à tout ja­
mais ! (Applaudissements.)

— 20 —

« Mais eux aussi, — ces déshérités d’hier, vos associés aujour­
d’hui, —■ ils ne se sont point montrés ingrats ; ils ont mis tout
leur savoir, toute leur volonté, tout leur cœur, au service de la
grande phalange ouvrière dont vous êtes le chef ; — et c’est en
vous appuyant sur eux que vous avez édifié cette maison puis­
sante qui défie toute concurrence. C’est ce faisceau d’intelligen­
ces qu’animent la noble passion de l’art, l’inspiration féconde,
le désir de se maintenir au premier rang, qui a porté votre nom
partout où l’Imprimerie est en honneur, et l’a fait retentir avec
éclat dans toutes les Expositions de l’Europe. Vienne mainte­
nant la grande Exhibition de 1867, et, nous en sommes sûrs,
de nouveaux triomphes, dont nous demanderons à prendre
notre part, s’ajouteront aux victoires si glorieusement rem­
portées.
« Aussi bien le moment ne pouvait être mieux choisi. Jamais
peut-être les lettres et l’imprimerie n’ont été tenues en plus
grande estime. Elles ont conquis droit de cité dans les palais ;
— et tandis que le Souverain lui-même écrit, de la main qui a
tenu l’épée de Solferino, l’histoire du conquérant des Gaules,
— qui lui-même était un grand écrivain, — la gracieuse com­
pagne que Dieu lui a donnée se rend au milieu de nos ateliers,
et prodigue les encouragements de sa présence et de son au­
guste bienveillance aux travailleurs dont la foule empressée se
précipite sur ses pas. [Applaudissements.)
« Ce n’est point seulement, Monsieur et cher Patron, le chef
d'industrie que nous honorons aujourd’hui. Les spéculations
commerciales, la direction de vos deux Établissements n’ont
point suffi à cette activité prodigieuse que chacun admire en
vous. Vous avez eu l’ambition de servir votre pays, et trois fois
vos concitoyens vous ont choisi pour les représenter au Corps
législatif. Dans cette haute position, vous avez pu rendre de
nouveaux services à la classe laborieuse. Membre de la Commis­
sion de la loi sur les coalitions, vous avez contribué de tous vos
efforts à faire triompher le principe de la liberté.

— 21

« Malheureusement, en reconnaissant la légitimité des coali­
tions qui ne se révèlent pas par la violence, le législateur n'a
point encore atteint le but qu’il se proposait. Nous avons eu le
douloureux spectacle de grèves nombreuses, qui ne sont point
encore terminées. Vous nous avez confié les réflexions pénibles
que vous suggère cette lutte fratricide entre les salariés et les
salariants. Je vous demande la permission d’y ajouter un mot,
au nom des travailleurs que je représente ici. Les ouvriers sages
et laborieux professent cette opinion, que les grèves ne se pro­
duiraient pas si une plus grande liberté leur était laissée pour
se réunir et s’entendre. Ce n’est que dans les conciliabules se­
crets que sont prises les résolutions extrêmes. Une assemblée
publique n’assumerait point une aussi terrible responsabilité. De
ses délibérations sortiraient le plus souvent des tentatives de
conciliation qui arrêteraient le mal dans sa source. (Vive appro­
bation.)
« Vous pouviez, ainsi que vous le dites, Monsieur, aborder cette
question brûlante des grèves avec une entière liberté d’esprit.
Si nous avons été un jour atteints par ce malheur social, — je
puis le proclamer avec une juste fierté pour vous et pour nousmêmes, ce n’était point pour une question de salaire. Ce doit
être pour vous, Monsieur, un juste sujet d’orgueil d’avoir tou­
jours su résister à cette tendance qui pousse quelques industriels
à demander à l’avilissement des salaires un accroissement de
leurs revenus. Si un malentendu s’est produit dans notre asso­
ciation, il a été soulevé par un problème formidable qui, malgré
qu’on fasse, sollicite et obtiendra sa solution : l’améhoration de
la condition des femmes dans la société actuelle. (Approba­
tion.)
« Les esprits les plus sérieux sont divisés sur cette question ;
il ne faut donc pas s’étonner si quelques-uns, redoutant un péril
sans doute imaginaire, se sont séparés de nous. Mais nous en­
trons dans la période d’apaisement, et nous pouvons, sans res­
triction aucune, nous associer de tout cœur au vœu fraternel

22 —

que vous émettiez tout à l’heure : Soyons toujours unis ! (Applau­
dissements.')
« Je ne saurais clore cette allocution sans vous remercier, Mon­
sieur et cher Patron, de l’acte généreux dont a profité un de nos
plus chers camarades, un des plus anciens et des plus hono­
rables serviteurs de votre Maison, qu’une affection cruelle em­
pêche de se livrer d’une manière fructueuse à ses travaux. Vous
avez bien voulu lui accorder une pension annuelle de 600 francs.
Grâce à vous, Monsieur, la famille de notre ami conservera la
modeste aisance à laquelle son chef l’avait habituée. Soyez béni
pour cette bonne action ! » (Applaudissements unanimes.)

M. Paul Dupont répond à M. Eugène Clostre :
« Oui, mon cher Délégué, des réunions préalables dans les­
quelles chacun exposerait avec calme ses pensées et ses besoins
auraient de réels avantages. La Commission de la Chambre en
avait jugé ainsi, en proposant que nul abandon des ateliers ne
pût se produire avant huit jours consacrés à des tentatives de
conciliation... Le Conseil d’État a refusé cet amendement, et je
crois qu’il a eu tort... Il faudra y revenir... Le congrès doit pré­
céder la guerre.
« Mais il y a un autre moyen encore indiqué par un esprit
supérieur, dont la vie a été consacrée à l’étude des questions
ouvrières et sociales. « Point de coalitions! a écrit Proudhon dans
un livre publié depuis sa mort, point de coalitions, mais des
associations. » C’est là, en effet, le vrai nœud de la difficulté, le
seul remède efficace aux maux que nous déplorons..
« Sans doute les associations ne seront pas toutes fructueuses.
Il y a plus à glaner qu’à moissonner dans les champs arides de
l’Industrie ; mais qu’importe si, au lieu de méfiances, l’harmonie

— 23 -

el la confiance régnent dans les ateliers?... La plainte, en effet,
n’est plus permise quand on souffre ensemble.
« Et maintenant, que je vous remercie, du fond de mon cœur,
pour les bonnes paroles que vous venez de m’adresser en votre
nom et en celui de vos camarades. »

En terminant cette réplique, M. Paul Dupont donne
l’accolade à M. Eugène Clostre au milieu des applau­
dissements enthousiastes de l’assemblée.
LaFanfare se fait entendre de nouveau, puis l’Orphéon
chante les Vendanges, chœur, par Orlandede Lassus.
En ce moment, une dépêche arrive àM. Paul Dupont,
qui en donne lecture à l’Assemblée. C’est une lettre de
M. le Ministre de l’Intérieur, annonçant que, dans l’im­
possibilité où il était d’assister, comme il en avait le
projet, à la réunion, il envoyait, au nom de l’Empereur,
une somme de 500 francs, pour être versée à la Caisse
de secours de l’Établissement. Cette communication est
accueillie aux cris de : Vive l’Empereur !

La distribution des prix aux élèves de l’École et de
l’Orphéon a lieu ensuite. Ce spectacle, si intéressant,
alors qu’il a lieu dans les établissements scolaires, em­
pruntait un caractère touchant à la circonstance où il
se produisait. En effet, ces jeunes filles, qui venaient
recevoir des récompenses méritées par leur zèle et leur
exactitude, c’étaient aussi des ouvrières habiles et intel­
ligentes, mettant au service de leur art l’instruction
qu’elles trouvent dans la Maison, qui étend ainsi sur elles

“24

un double patronage, dont elles savent se montrer dignes
par de constants progrès.

Le Prix d’Honneur a été obtenu par Mllc Gausson,
qui a été nommée dix fois.

Après celte distribution, l’Orphéon fait entendre le
Chant de l'alouette, de Mendelsohn, et Chantons la
Vapeur, chœur de Chariot. Ce chœur, le grand succès
du moment, a eu les honneurs du bis. Il a été chanté
avec une puissance et une justesse d’intonation remar­
quables. M. François et ses élèves ont justifié les bravos
unanimes qui ont salué chacun des morceaux exécutés
par eux.
Vu l’heure avancée, la distribution des livrets et mé­
dailles a été renvoyée au lendemain.

La séance a été close joyeusement par une dernière
fanfare. M.Goupy, directeur, a reçu et transmis à ses
camarades les félicitations de M. Paul Dupont, qui les
a remerciés du concours que chaque année ils veulent
bien apporter à cette solennité.

Après la séance, les divers ateliers ont repris leurs
travaux pendant une heure, et les invités ont pu visiter
en détail, et au moment de leur action, ces machines
puissantes, ces presses, ces galeries de composition, de
brochage, de reliure, etc., tous ces éléments d’un tra­
vail facile et prompt, qui font de la Maison Dupont
un établissement sans rival en Europe.

RELATION
DE LA VISITE DE S. M. L'IMPÉRATRICE
DANS

L’IMPRIMERIE ADMINISTRATIVE DF CLICHY.

Le 21 mars dernier, Sa Majesté l’Impératrice a daigné honorer
de sa visite l’imprimerie de M. Paul Dupont, à Clichy, établis­
sement qui, sous plusieurs rapports, et notamment pour le tra­
vail des femmes, avait quelques titres à l’intérêt particulier de
l’Impératrice, dont on connaît la vive sollicitude pour toutes les
institutions où préside une idée, soit de bienfaisance, soit de
progrès humanitaire.
Sa Majesté est arrivée à deux heures et demie, accompagnée
de deux de ses dames d’honneur, de mademoiselle Bouvet, sa
lectrice, et de M: le marquis de Piennes, l’un de ses chambel­
lans. M. le baron Ilaussmann, préfet de la Seine, s’y était rendu
quelques instants auparavant.
Descendue de voiture dans la première cour, Sa Majesté a
visité d’abord les maisons ouvrières, dont elle a apprécié la bonne
appropriation, ainsi que le dispensaire médical destiné à fournir
les premiers secours aux malades.
Elle a visité ensuite l’atelier des compositrices et ceux où de
nombreuses ouvrières sont occupées aux travaux de pliage, de
brochure et de satinage.
Chacun était à son poste comme les jours ordinaires.
Ce spectacle excita vivement l’intérêt de Sa Majesté, qui put
suivre ainsi les détails de ces travaux si multiples, parcourant
les rangs des ouvrières, s’approchant d’elles, examinant de près
ce qu’elles faisaient, leur adressant des paroles affables, les in­
terrogeant sur leurs occupations, sur leur situation, sur leurs
intérêts.

— 26 —

L’imprimerie de Clichy possède une école gratuite, dont chaque
apprentie suit les cours jusqu’au jour où son éducation est suf­
fisante et relativement complète. M. le curé de Clichy a présenté
à Sa Majesté les élèves de l’école, qui ont exécuté ensemble le
Domine salvum. A la suite de ce chant, la plus jeune des éco­
lières, surmontant, non sans effort, l’émotion qu’elle éprouvait,
a adressé quelques paroles de gratitude à Sa Majesté.
Dans l’atelier des machines, l’Impératrice posant sa main sur
la barre d’une presse à bras a imprimé elle-même, en lettres
d’or, sur une feuille de satin l’acrostiche suivant :
ta lie est dans notre France honorée et bénie,
cj nissant aux vertus mille dons précieux :
q râce, beauté, douceur, bienveillance infinie,
wclairent son front pur comme un reflet des cieux,
a ous gardons son doux nom que notre presse heureuse
>-< mprima par sa main, souvenir gracieux,
M mhlème de son âme aimante et généreuse.

Signé: Les Compositrices de Clichy.
21 Mars 1865.

Plus loin sa Majesté a vu reproduire, en caractères de cou­
leur, la date dujour où elle honorait l’imprimerie de sa présence.
Par une coïncidence remarquable, c’est le même jour,
21 mars 1566, il y a 299 ans, jour pour jour, que Marguerite de
Valois, reine de Navarre, visitait l’imprimerie de Robert Estienne,
où elle improvisait le quatrain suivant :
Art singulier! D’ici aux derniers ans,
Représentez aux enfants de ma race
Que j’ay suivy des craignans Dieu la trace
Afin qu'ils soient les mêmes pas suivants.

'

Sa Majesté a tenu à voir toutes les parties de l’établissement :
les machines à vapeur, la fonderie des caractères, la cliche­
rie, etc., etc.

— 27 —

Après cette longue excursion, et pendant que l’Impératrice
prenait quelques instants de repos, les Orphéonistes ont fait en­
tendre divers morceaux de chant.
Les ouvriers, qui jusque-là étaient restés à leur travail, de­
mandèrent alors à quitter les ateliers pour assister au départ de
l’Impératrice. Cette permission leur ayant été accordée, ils en­
tourèrent sa voiture, au nombre de quatre à cinq cents, et la
saluèrent des cris de : Vive l’Impératrice! Vive l’Empereur!
Vive le Prince impérial !
Sa Majesté leur a fait remettre 500 francs ; ils ont résolu spon­
tanément que cette somme ne serait point distribuée et qu’elle
ferait désormais partie du capital affecté à la dotation de la
caisse des pensions, et y serait inscrite sous le titre de Don de
l’Impératrice.

Imprimerie Paul Dupont, ree de Grenelie-Saint-Honoré, 4H.