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Médias

Fait partie de Les Lettres périgordines

extracted text
Dédiée à

Il est contre la Langue d’Oc quelques pré- tribu, on pourrait dire à une gent Baissa
jugés (pii ont la vie dure et que, il faut bien d’où est sorti le grand romancier Honoré de
le dire, certains Félibres ont contribué à Balzac. C’est l’histoire de celte tribu, de ses
enraciner. Le premier, c’est qu’il n’v a pas exodes, de ses essaimages, de ses échecs le
d’orthographe en Oc. Partant de cela, cha- plus: souvent en une suite de contes souvent
cun a le droit d’écrire comme il veut et selon cruels et sanglants où passent des lueurs
Sa graphie personnelle et nous nous trouvons d’incendie, où des cadavres de pestiférés
devant d’invraisemblables manière d’écrire, jonchent le sol, où la rude misère secoue la
qui sans souci du bon sens, groupent trois race des paysans, où l’amour seul met parmots en un seul et deviennent illisibles, même fois une clarté rafraîchissante eL par dessus
phonétiquement et ne contribuent pas peu à tout cela court dans la trame la malédiction
faire qualifier notre Langue de patois. Or il qui poursuit ces Baissas, le destin maudit
existe pour le Périgord une graphie du Bour- qui accabla celui de Paris, gorgé de café noir,
nal, œuvre d’un savant romaniste, Camille engoncé dans sa houppelande de bure, noirChabaneau, qui tout en permettant d’écrire cissant des nuits durant les pages de la Cornétous les sons d’Oc se résume en quelques die Humaine pour échapper aux créanciers.
règles simples, mais il semble que l’elforl
Une adaptation française accompagne le
minime de mémoire
quelles: réclament texte occitan, mais: si vous pratiquez votre
dépasse la plupart. Un
autre préjugé c est Périgordin, vous abandonnerez l’adaptation
celui du clocher. Chacun enloncé dans son pour lire dans la langue plus rude, plus
chauvinisme local prétend ne pas compren- rocailleuse du Rouergue, les mots que vous
dre le dialecte voisin; ceci sous prétexte qu ici reconnaîtrez et comprendrez et vous sentirez
on dit doù au lieu de del ou caval au lieu de combien le génie de la langue sert le conteur.
chavau, obéissant ainsi à des lois phonéti- pe deuxième livre de Jean Boudou, « Countes
ques parlaitemenl codifiées et qui jouent del meu ostal » (Contes de ma Maison), moins
pour toutes les langues. De là à pioclamer la âpre, vous charmera par sa fraîcheur et par
supériorité de son dialecte de Sarlat sur celui ia naïveté del’invention par ces mille détails
de Périgueux ou de Bergerac sur Sarlat, il n’y si évocateurs de toute une vie terrienne sema qu’un pas vite franchi.
blable à celle de chez nous. Et vous comprenEncore un autre préjugé: cette langue n’est d^ J^nroie ôccitan^au^Te Olp^nU *e P
propre qu’à raconter des viorles alors qu’elle Lhhr£ePde 1QS4 P n
J
F °raux du
est capable de servir les prosateurs les plus
^d’inill t
'Pn'
P°UV°nS
précis et les poètes les plus subtils grâce à
,d ™« ,de. ^e langue, et si nous
ses mots fluides et chantants.
av°ns le dr01* d,e la taire sonner avec fierté,
Un exemple vient de nous être donné une des siècles et qui* s^obstinetmaîgréeièursdchres
fois de plus de la fausseté de ces préjugés en à ne pas mourir et à refleurir encore dans des
meme temps que nous découvrions parmi les œuvres de cette trempe et de cette valeur
jeunes un talent neuf qui, des son premier littéraire.
livre, a dépassé le stade des promesses: pour
Marcel Fournier
celui des certitudes.
__________________
'
Il s’agit d’un jeune instituteur rouergat
/» ,
/ , D ,
Jean Boudou dont le livre, « Countes del
Contes dels Baissas; 1 vol. de 321 pages:
Baissas » (Contes des Balzac) a obtenu un ^00 francs;
légitime succès. Le titre s’en explique facileContes del meu ostal; 1 vol. de 110 pages :
ment lorsque on saura que par sa mère et de 150 francs, chez l’auteur, instituteur au Mauloin, l’auteur appartient à une famille, à une ron, par Maleville (Aveyron).

et M. André Devillard.

En tes allures médiévales
Fleurant les doux parfums d’antan,
Calme et rieuse, lu t’étales
Dans ton nid vert bordé d'argent.
Tes fins joyaux, d’où se dégage
Le charme alangui des vieux temps,
Semblent le garder l’apanage
De n’être âgée que de printemps.

.
s“l1
druidesse altière,
Blonde en sa robe de lin blanc,
Demi, sur son autel de pierre,
,'>n premier chaume an toit tremblant
d"'
" (D'el mystère antique
l u dois, des-pays occitans,

?

l e.re la perle magnifique
qWt
PrintemPs ’
D’écho de ton nal vibre encore,
Puis gronde au fond des rocs béants
Au souvenir du cor sonore
Guidant lés paladins géants.
Dt le ruisselet qui serpente
Parmi les chênes frémissants
Semble chanter quelque sirvenle :
P" Il’es âgée que de printemps.

,,
E 'Diand la nuit vient sur la Dronnç,
Drugner les soirs étincelants,
errasses papillonne
Deurs collet's de ‘fines dentelles
Semblent voltiger, froufroutants
«e fondre a„ coin des venelles;

Tu n>es'âgée ue de prinlemp!l_
7 ' Erll,(/:
'
Princesse des Cites gasconnes
ec™he,d ''é^automnes •
Tu ^sûaéeaue î^
'
Ls
ae Priruemps.

Féon MAZEAUPoème inédit - 1929
————

” Même sans soleil, même sans imagination.
Périgueux est une des villes les plus curieuses du
monde, une de celles que les Français iraient visiter en
Sl e/le était a l’étranger.

Jean de BONNEFON

9

A Paul MEREDIEU
et à ses Amis (lu Chaleï

Vu coin de terre que l'on chimie

ô mon beau Périgord
Il faudrait être quali lié comme le sont Paul
Meredieu et ses amis du Chaleï, pour parler en
connaissance de cause de ce « gai coin de
terre ».
Plus facile, sans doute, est de. vanter cet admi­
rable pays où tout n’est que surprises. Sites mer­
veilleux, enrichis ça et là, de seigneuriales de­
meures. Leurs tours crénelées sont comme autant
de pierreries délicatement serties.
Tout se comptait, en ce beau Périgord, à rendre
le séjour agréable au point qu'on ne sait plus le
quitter.
La langue savoureuse elle-même est un chant
d’allégresse. Et si le Périgord fait de larges con­
cessions à des pays voisins, les amenant à com­
prendre ce qu’ils ne disent pas semblablement, les
Périgordins affirment aux ignorants que certaines
tournures ne se traduisent pas.
Hélas !... mille fois hélas !... toujours trahi par
un accent qui n’a pas le même charme, l’auteur
de ces lignes reste un « étranger » au pays « du
grand Montaigne et de La Boétie ».
Mais, cet « implanté », s’il n’est pas venu au
monde
« En ce gai coin de terre »
Il fait comme vous, amis du C.halcï, il
« Le chérit d’un amour
Que rien ne peut tarir ».
Il le chante à sa façon, mon cher Méredieu, sans
employer une voix aussi belle que la vôtre.

On nous écrit :
De Périgueux:

Monsieur 'e Directeur,
1
J’ai bien reçu le n" 1 de « Lettres Périgordines » I
que vous avez eu l’amabilité de m’adresser. Je voue (
en remercie profondément.
Je l’ai parcouru avec avidité d’abord, puis avec
plus de componction. Je suis un modeste lecteur qui 1
va se reconnaître le droit de juger, d’apprécier... et
de le dire. Votre publication m’a enthousiasmé. Je
pense qu’il serait fort dommage, pour le Périgord et
pour la Poésie, -que lui soit refusée la joie de survi- '
vie et de prospérer.
J’ai noté la bonne présentation de l’ensemble, la
qualité du papier et de l’impression, la netteté des
textes. Les diverses rubriques sont adroitement' dis­
posées. Votre dur labeur n’aura pas été vain.
Les poèmes et les articles de prose sont d’excellente
facture, et j’ai salué au passage, avec plaisir, les
noms de Marcel Fournier, Daniel Gillet, Adrien, Colin.
Paul Courget, Jehan de C'hanterive, Pierre Danton,
Jean Moreux, Antoine Payancé. La valeur des colla­
borateurs dont vous avez su vous entourer est un des 1
gages les plus sûrs de votre réussite...
I
Votre étude consacrée au Musée Militaire du Péri­
gord est très complète. Beaucoup de Périgordins, et (
même de Pétrocoriens, ignorent ce Musée; sa situa­
tion le dérobe trop souvent aux regards du touriste.
Il est bon de le replacer, parfois, devant « les yeux
du souvenir »
C. J.
De Saint-Yrieix (Haute-Vienne) :

Mes félicitations pour votre intéressante revue.
Y. G.

REVUES
Nous avons reçu: « Le Périgourilin de
Bordeaux »; « L’Eveil du Périgord »;:« Le
Courrier Vauelusien » ;' « Entretiens sur les
Arts et les Lettrés »; « L’Alsace Poétique' »;
« Terre Natale »; « La Lyre Normande »:
« Ycnl Nouveau ».

Souventes lois, il lui arrive de vanter le cliarme
profond de cette terre qui a bien voulu l’accueillir
et lui faire le grand honneur de le considérer un
peu comme un proche parent.
Les « Cagouillards » ne sont-ils pas, quelque
peu, apparentés aux Périgordins ?
En de certains endroits, la terre charcntaise se
mêle avec orgueil à la richesse de la vôtre.
Du haut de son contrefort, la Roche-Chalais veut
bien jeter un regard bienveillant, protecteur, sur
Saint-Aigulin, et, pour lui être agréable, prendre
un peu de son patois.
Vos 'cousins quasiment germains, mon cher
Meredieu, ont une Charente au cours sinueux. Et
aussi, une Nie hier- fluette; la Boutonne, avec ses
frais ombrages.
Notre pauvre ami commun disparu, Goulebanèze, les a vantées, n’est-il pas vrai...
Je le sais, Meredieu, vous avez autre chose que
vous chantez de votre belle voix de baryton :
« O ma belle Dordogne
Toi dont les flots limpides
Où se mirent les fleurs
Apporte du Mont d’Or
-fn.r rives de Gascogne
Les suaves senteurs...
Les suaves senteurs »•
Timidement j’ajoute que les Charentais, même
ceux qui furent jadis inférieurs, se plaisent à
vivre sous un ciel chanté par maints poètes déli­
cats, où vous leur avez fait, cordialement, une
large place.
Croyez-le, ils vous en savent gré...

Tant bon Périgordin, disait notre. Eugène
le Rog, aime l’ail, le chabrol et l’huile de
noix; j’y ajoute quant à moi ces deux antres
qualités: il parle son dialecte el va à la Féli­
brée.
C’est pourquoi tous les bons Périgordins
seront le 17 juillet à Brantôme oii le Bournat
les invite à sa XXXVIII' Félibrée
Elle emprunte celle année au cadre de la
ville qu’on ne cesse d’admirer, un charme de.
plus, et ce sera merveille que de voir se reflé­
ter dans les eaux calmes de la Dronne, les
cortèges chatoyants, les guirlandes fleuries,
et là où l’on évoquerait l’abbé de Brantôme et
Jacquette de Montbron, noir surgir soudain
une rieuse fille en coiffe poursuivie par an
garçon en blouse, et chapeau rond.
Venez nous joindre aux Félibres, venez
saluer la mémoire du bon Maire André Deuillard, venez entendre les poètes de chez nous
chanter dans celte langue qui vit toujours
parce qu’elle est faite de tant de. vies humai­
nes qui l’ont créée au cours des siècles, venez
savourer nos plais locaux après avoir fait
chabrol cl, retrouvant les usances de noire
terroir, nous fraterniserez ensemble, unis par
le seul lien qui ne trompe pas dans celte
ambiance unique de la Félibrée.
Brantôme cl le Bournat vous attendent le
17 juillet. Sogez fidèles an rendez-vous.

Daniel GILLET.

Concours du Bournat du Périgord pour 1955
1. LANGUE D’OC :
POESIE : Poème à forme iixe, sonnet, ballade,
etc., au choix, consacré à Brantôme et à son site
ou à la Dronne.
La parution des deux premiers numéros de
PROSE : a) Conte, nouvelle, récit (l’inspiration
« Lettres Périgordines » n’a pas été sans nous locale actuelle ou rétrospective de 200 lignes au
attirer quelques critiques; critiques élogieu- maximum;
es... et caustiques, aussi.
h) Etude d’une commune du canton de Brantô­
Voici, pris au hasard parmi tant d’autres me dans son évolution depuis 50 ans.
ious concernant, un article rédigé par un de
2. LANGUE FRANÇAISE :
10s confrères Périgourdins, et paru dans i
POESIE : Sujet libre, mais périgordin de préfé­
’« Eveil du Périgord » le 14-5-55.
Celle insertion résume à elle seule la nature rence, ne dépassant pas 100 vers.
i
3. CONCOURS SCOLAIRE : Réservé aux écoles
des critiques dont nous avons été l’objet.
du canton de Brantôme; a) traduction en Français,
« Cette publication vient de sortir son deuxième
LA DROUNO
numéro. Elle a été créée par un moins de 20 ans,
O Drouno, ante ai vieu ta lountems (lins la jei
Charles Soudeix, dont on peut penser ce que l’on
Itasis la que i eimis autan que mous dons eis
voudra, mais auquel nous accorderons le mérite
Quand, per auvî toun chant, guinchat sur la
d’avoir osé entreprendre et de poursuivre courageuse­
[ÿouncalho
ment une œuvre difficile et coûteuse. Si son premier
Ion l'asio de mous bras ’no eenturo à sa talho.
numéro n’a pas été un coup de maître et lui a même
Quand, per culi, ’no flour de creipo ou de glaouei
valu des critiques peu charitables, nous avons été de
’Navo demei tous jouncs, troussa jusqu’au ÿanouci;
ceux qui l’ont plutôt conseillé que vilipendé.
Qu’apre m’avei balha per embauma sa raubo
« Lettres Périgordines » est nettement mieux, à la
Tas flours de cliabridou, de liedre e de guisaubo
seconde édition, aussi bien comme forme que comme
Nous servias de mirai : semblavo à (pieu niomen
fond. Marcel Fournier, toujours favorable aux jeunes, 1 Que ton aigo en coulant ’navo pus siausamen...
'
André CHAMPARNAUD.
a écrit l’article leader. Notre confrère Daniel Gillet (
(Jean des Tilleuls), nos amis Pierre Danton et Jean
b) Traduction en Périgordin :
Moreux ont également collaboré.
Par l’aménité de son site, la clarté, le prestige
Nous serions de mauvaise foi si nous ne reconnais­ de ses eaux, ses grottes imposantes et ce décor
sions pas les progrès accomplis par cette petite revue ‘ étudié des deux Renaissances, Brantôme se prête
4 à tous les jeux d’imagination dont se grisent les
« bien de chez nous ».
flâneurs, les poètes et les amoureux. Ses fossés au
Continuez à travailler, jeune confrère Soudeix, et
clair de lune encadreraient un conte de Shakes­
vous trouverez peut-être les fonds qui vous manquent
peare. Au levant quand l’aurore diamantè prés cl
le plus. »
1 saules, ne croirait-on pas voir vaguer les chèvres
En effet, l’impression est de plus en plus de Damoetas et rire la fugitive Galathé ? Gomme
onéreuse, et nous avons besoin de lecteurs,
une ondine de ballade, la Dronne incline sur l’au­
d’abonnés et de souscripteurs pour nous aider tomne apaisé les lourdes rousseurs de ses tresses
à continuer lu lâche si dure que. nous avons Mais le cloître mutilé appelle la poésie des élégies
entreprise
, et des ruines; mais la roseraie, les ponts, les pa! villons et les castels nous rendent une Touraine..
Géraud LAVERGNE.
Ce concours peut être un travail individuel ou
Nous avons vu des merveilles comme, ce matin
par équipes. L’Ecole classée première aura en
encore, te joli bijou français que nous avons
garde pendant un an la Coupe scolaire du Bour
admiré à Brantôme ; mais combien de belles
nat. Les envois groupés par école seront accom­
choses avons-nous été forcés de négliger ! Nous
pagnés d’une attestation des maîtres certifiant que
n’avons vu que de trop loin les merveilleux châ­
teaux de la Dordogne... Nous ne sommes entrés y le travail a été fait sans aide.
Les envois en trois exemplaires adressés au
ni dans la grotte de la Madeleine, ni dans celle
Majorai Fournier, Ghaneelade, seront reçus jus­
du Moustier. Mais que voulez-vous ? Il faut qu’on
qu’au 10 juillet 1955.
voyage pour voir el pour observer. . Il faut qu’on
Ils ne devront pas être signés, mais porter unie
voyage aussi pour emporter des regrets avec le
.devise qui sera reproduite sur.une enveloppe fer­
désir de revenir. ”
mée contenant le nom et.l’adresse de l’auteur, ,
-, Raymond POINCARE
Les oeuvres en pc seront accompagnées, dç leur
(Discours prononcé à Périgueux
-traduction littérale en Français.
le 14 septembre 1913)
LL BOURNAT

!

3

CHRONIQUE

MUSICALE
LE FESTIVAL DE CHAACELADE
La presse a donné de substantiels
comptes
rendus sur ce premier festival de Chancelade
qui. malgré le mauvais temps, a obtenu un
triomphal succès, .le me bornerai donc, à en
parler du point de vue strictement musical.
Le programme était présenté par le grand
musicologue Jacques Feschotte, bien connu des
Jeunesses Musicales de France. Son langage est
alerte, précis, direct et sans aucune recherche
oratoire. Son extraordinaire érudition lui permet
de dominer le sujet d’assez haut pour demeurer
constamment accessible à tous. Ses démonstra­
tions sont gaillardement menées et souvent tein­
tées d’un humour plein de finesse.

LES CHANTS POLYPHONIQUES
La Renaissance a été le creuset de la musique
européenne d’où vont surgir l’art classique et
même l’art moderne. La sensualité, le scepticisme,
l’autorité, le matérialisme et le spiritualisme
deviendront des sources d’inspiration dont l’in­
cohérence n’est qu’une trompeuse apparence.
En écrivant pour les voix, les compositeurs
cesseront d’être les esclaves d’un texte rigide et,
la polyphonie succédant à la monotonie, leur
■ouvrira des horizons nouveaux. C’est ainsi qu’ils
obtiendront une sonorité infiniment plus riche et
qui rappelle celle de l’orchestre. Ce nouveau
mode d’expression va rapidement se répandre
dans toute l’Europe et il se créera une unité
artistique tandis que les compositeurs bénéficie­
ront des possibilités toujours plus grandes.
Les instruments étaient alors peu nombreux et
de médiocre valeur. Les musiciens, ayant décou­
vert les lois de l’harmonie, ont écrit leurs
œuvres en plusieurs parties différentes mais qui
se chantent simultanément. Utilisant, souvent
avec prodigalité les onomatopées, ils se rappro­
cheront encore de l’orchestre symphonique.
Le groupe vocal, dirigé avec beaucoup de tact
et d’intelligence par Mme Lavielle, a chanté tour
à tour des œuvres d’Arcadet, Gervaise, J. des
Près, Costelav, Vittoria et A. Jannequin. Les par­
ties de cet ensemble sont parfaitement équilibrées,
les voix justes, jeunes, fraîches et admirablement
fondues. Ajoutez à cela un profond respect de
l’esprit, un souci permanent des nuances et vous
aurez, une idée de la perfection et du relief de ces
différentes interprétations.

JEAN-SEBASTIEN BACH : « LA CANTATE 140 »
L’orchestre de chambre, dirigé avec beaucoup
d’autorité et de subtilité par le maître Léon Duysens, a débuté en deuxième partie par un prélude
de J.-S. Bach, transcrit spécialement par le sym­
pathique chef. L’ensemble instrumental, composé
d’excellents éléments en a donné une magnifique
interprétation. On se trouvait alors dans l’atmos­
phère de recueillement et de réceptivité indispen­
sable pour écouter la suite du programme.
C'était la Cantate 140 dite « Wachter auf »,
pour chœurs et orchestre, de Jean-Sébastien Bach.
On demeure confondu devant la noblesse, la gran­
deur et le souffle de ce véritable monument de
l’art musical. Le génial compositeur y étale toute
sa magnificence en un éblouissant langage. Sa
personnalité qui rayonne constamment, apparaît
avec tellement de richesse qu’on reconnaît, tour
à tour, la rigueur de l’architecte, la puissance du
constructeur, l’émouvante inspiration du poète et
la ferveur mystique du croyant. Cette cantate est
faite d’une ample suite de variations sur un même
thème. On y trouve des dialogues au cours des­
quels les solistes racontent les événements tandis
que les commentaires sont donnés par les chœurs.
L’orchestre illumine cette partie chantée par
un accompagnement discret et d’un symbolisme
expressif. L’exécution, pleine de vigueur et d’in­
telligence, en a été parfaite. Les chœurs avaient à
accomplir une tache difficile. Us s’en sont tirés
avec un sens musical, une aisance, une souplesse
dignes des meilleures formations professionnelles.
11 est en effet, permis de leur adresser un tel com­
pliment. Les trois solistes, Mlle Salignac (soprano),
MM. Bertran (ténor) et Mèredieu (baryton) ont
accompli un véritable tour de force et leurs ma­

gistrales interventions ont justement soulevé l’en­
thousiasme du public.
L’orchestre, à la fois sobre et expressif dans
son accompagnement, a mené à bien une délicate
mission. Emotion contenue, puissance d’évoca­
tion, intelligence du texte ont marqué cette magni­
fique interprétation de la Cantate 140.
BRAVO A TOUS !
Mme Lavielle et le maître Léon Duysens ont
ainsi donné une nouvelle preuve de leur compé­
tence et de leur dévouement. Il est bien difficile
de se faire une juste idée des difficultés que tous
ont eu à surmonter pour arriver à un aussi bril­
lant résultat. C’est pourquoi nous les félicitons et
les remercions au nom de ceux qui, ce soir-là, se
sont sentis fiers d’être Périgourdins. Remercions
aussi le jeune Vincent Fournier et tous ceux qui,
à (les titres divers, ont participé au succès de cet­
te soirée. Il leur fallait la foi et une belle dose
d’optimisme pour se lancer dans cette aventure.
La fortune sourit aux audacieux et leurs opiniâ­
tres efforts ont été récompensés par l’adhésion
enthousiaste du public.
Nous espérons que le festival de Chancelade
aura de nombreux lendemains et qu’avant long­
temps il deviendra une solide tradition. Les orga­
nisateurs caressent de grands espoirs à ce sujet.
Nous en reparlerons.

* ++
JOSE FALGARONA
La Société d’Etudes Hispaniques, toujours sou­
cieuse de servir la culture sous toutes ses formes,
a invité le grand pianiste espagnol José Falgarona, à donner un récital à Périgueux, salle des Mu­
tilés. Reprenant les œuvres des premiers compo­
siteurs de son pays, tout imprégnés par l’influence des grands maîtres italiens invités à la Cour
d’Espagne, il a terminé par deux musiciens de gé­
nie : Granados et Manuel de Fall'a.
Son jeu brillant, nerveux, a su mettre en relief
tout ce qu’il y a de vivant, de chaud, de coloré
et de sensuel dans cette musique rythmée et bril­
lante. Son étincelante virtuosité, sa souplesse et
son intelligence musicale ont séduit le public qui
a manifesté son admiration par d’enthousiastes
applaudissements.

+ +
A TRAVERS LES MICROSILLONS
Il semble bien que les éditeurs de disques cher­
chent constamment à se surpasser. Des quantités
de nouveaux disques s’olfrent sans cesse à l’atten­
tion des mélomanes, et il est extrêmement malai­
sé de faire un choix. C’est donc avec beaucoup
d’hésitations et d’incertitudes que nous vous pro­
posons cette sélection :
« Symphonie N° 41 » en ut majeur, dite « Jupi­
ter » K 551, par l’orchestre symphonique RIAS, de
Berlin, direction Fcrenc Fricsay. Disque Gramrnophon 10.083, 25 centimètres.
Cette symphonie fut achevée le 10 août 1788
après trois mois d’un miraculeux travail. Elle est
empreinte d’une puissante sérénité. I-e composi­
teur y atteint le point de liberté extrême dans
l’élaboration du jeu de l’orchestre et ce même jeu
annonce la symphonie moderne. On y retrouve la
hautaine certitude qui convient à la majesté du
sujet.
L’orchestre symphonique berlinois en a donné
une exécution richement maniée, à la fois ferme,
souple et de noble stature. Son équilibre demeure
parfait et elle reste résolument fidèle à l’atmosphè­
re de l’œuvre.
« Symphonie N° 6 » en si mineur, op. 74, dite
« Pathétique ». Orchestre Philharmonique de Ber­
lin. Direction Igor Markewitch. Disque Grammophon 18.193. 30 centimètres.
C’est la bouleversante confession d’un grand
compositeur mettant son cœur à nu et nous pre­
nant à témoin de sa profonde douleur. Sous la
direction d’Igor Markewitch, bien prédisposé, par
sa précision et sa netteté, à interpréter des œu­
vres d’un tel romantisme, l’Orchestre Philharmo­
nique de Berlin s’impose indiscutablement dès les
premières mesures. L’exécution est claire, brillan­
te. vigoureuse, soigneusemnt étudiée et, parfois
même, fignolée. On sent, cependant, qu’Igor Mar­
kewitch ne s’est jamais départi de son sang-froid
et ne s’est pas laissé aller aux impudiques aban­
dons d’une confession publique.

« Sonate N° 3 » en mi bémol, opus 12, pour vio­
lon et piano.

VISAGES DU PÉRIGORD

Fernande flnfly de La Baudye
Décrire avec minutie l’art d’un peintre est une
tâche extrêmement sensible car, depuis quelques
années, l’esprit est confondu par une trop lourde
abondance de chefs d’œuvre. Le talent a fait place
au génie. On n’ose plus parler de certains artistes.
Rien n’atteint à leur niveau, et les adjectifs sont
impuissants.
O, délicate et charmante Audy de La Baudye,
faut-il écrire votre nom ? Votre sort est modeste,
comme l’est votre vie. Il est doux « comme un
poème qui se récite au crépuscule, entre le double
mystère du jour et de la nuit ». 11 fait surgir des
images mélancoliques et des gestes consolateurs
Il n’est point pour briller dans l’essor brutal de
notre temps; laissons-le dans l’ombre paisible où
passent, furtifs, amoureux et poètes.
Fernande Audy de l-a Baudye est de souche
périgordine. Déjà, son père cherchait son bonheur
au milieu des champs. Tous les étés, la famille so
retrouvait dans la douceur du Périgord. C’est là
qu’une toute petite fille apprit à distinguer chaque
essence d’arbre. De retour à Bordeaux, elle conti­
nuait à vivre ses vacances. La force émotive qui
se dégage de ses paysages, reconstitués, pour la
plupart de souvenirs, vient de ce qu'ils ont été
l’objet d’une passion tenace qui survit à la sépara­
tion et grandit dans l’absence.
D’autres sans doute, cheminent sur les mêmes
pistes. Le temps marquera leur place, plus tard,
quand leur tâche sera terminée. Seulement, les
peintres seront-ils les seuls à « évoquer les minu­
tes heureuses des paysages français » ’? Ils auront
à subir la concurrence de quelques proses sugges­
tives.
La qualité des compositiôns d’Audy de La Bau­
dye illustrerait le mot de Van Gogh : « Dans un
tableau, je voudrais un quelque chose de conso­
lant, comme une musique ». En effet une secrète
sensibilité se lait jour à travers scs paysages,
d’une matière nuancée et fondue comme un pastel.
Comme on interrogeait un Maître, il y a quelques
années, sur les tins de la peinture : « L’Art, ré­
pondit-il, n'est à mes yeux qu’un moyen. Si le
cœur ne ressent rien, les meilleurs modes d'ex­
pressions restent inutiles. »
Audy de La Baudye sait peindre. On sent qu'elle
connaît les champs, les arbres, la mer et les ba­
teaux. Les tableaux colorés et évocateurs, retien­
nent avec justesse les formes et les couleurs con­
trastées.
JEHAN DE CHANTERIVE.
« Sonate N" 4 » en la mineur, op. 23, pour vio­
lon et piano, par Zino Francescatti (violon) et
Robert Casadessus (piano). Philipps A 011.011.
25 cm.
Ce sont deux sonates de la jeunesse de Beetho­
ven à Vienne. Le lyrisme y est d’une admirable
pureté. On ressent, à l’audition, les marques d’une
chaleur expressive dans 1’ « allegro con spirito ».
Le « rondo » final est plein de verve, tandis que
f « adagio » médian est un constant témoignage
d’élans passionnés, bien dans la manière de Bee­
thoven,
La jeunesse fougueuse de ces deux œuvres est
restituée par le fougueux archet de Zino Frances­
catti, tandis que le subtil accompagnement de Ro­
bert Casadessus force l’admiration.
Nous nous devons de signaler, aux « Chants du
Monde », : « Eugène Onéguine », opéra de Tchaikowsky, avec les solistes, l’orchestre et les chœurs
de l’Opéra de Moscou, en trois disques microsil­
lon LDX - A 8.080-9-90 (30 cm.), et le « Concerto
N° 1 » pour piano et orchestre, en mi bémol ma­
jeur, joué par le prestigieux artiste Emile Guillels
et l’orchestre national d’U.R.S.S., dirigé par K.
Kondrachine. LD-M-8.052 (25 cm.)
La firme Decca offre, en hommage à Georges
Enesco les derniers microsillons gravés par le
grand artiste. Il s’agit de 1' « Intégrale des con­
certos pour clavier et orchestre », de Jean-Sébas­
tien Bach, par l’Association des Concerts de cham­
bre de Paris, avec les solistes C. Chailley-Ruchez,
F. Le Gonidec, J.-J. Painchaud, Y. Grimaud, pia­
nistes ; C. Crunëlle, J.-P. Rampai (flûtes) et C.
Ferras (violon).

P. DANTOU.

4

Sonnet à " La Marseillaise "
Cet hymne national enveloppé de gloires
Hymne qui bat la charge an cœur de nos guerriers
Hiimne que vont chantant sur les hauts promon-

[toires,

Ceux qui, face au péril, moissonnent les lauriers !
Souffle ardent qui déferle en vagues de victoires,
Sa mâle claironnée enfante les héros,
Hymne du sacrifice et des faits méritoires,
Assaut vers le triomphe avec le sac au dos !
Cet hymne des Français, c'est notre "Marseillaise”
C'est l’hymne qui grandit au sein de la fournaise,
L’hymne du pont d’Arcole et des champs de
[Valmy

Toute la France, chante sa musique altière
C’est le cœur des Français et de la France en­
tière
Qui bat, en nos drapeaux, et fait vibrer leurs plis !
Adrien COLIN

LA NET
Dins lou ciaù de sourne velours
La net emmantelant la terro,
Fai pareisse pus nauls qu’au jour
Lous pibleis à la cimo autiero.
Is se quinquen demei lou siau,
Que mounto jusqu’à las eitelas
Fl que recreubo pau à pau,
Las chausas en pesas sur élus.

La luno qu’un vent s’avançà
D’argent viu e de lum lous bagno,
Lur oumbro bluio vet dansa
Sur lou prat que siausamen gagno.
E lous pibleis naul plumachats
Dedins quèù lum de reibassado
Semblen doits gigants adressât s
Que van >uchà countro une armado.
Marcel FOURNIER

ÇBetceuée â mtoi (JilA
Entre ton père et la maman
Vient de blottir, mon cher enfant,
Laisse au dehors hurler le vent
Le vent méchant.

Orage sur l'Océan
L’orage
Violent
Fait rage,
Courant
Sur l’onde
Profonde
Où gronde
Le vent...

Si sur ton front, ami, les roses effeuillées
Déposent leurs senteurs;
Si bravant le destin, tu parcours les allées
Des jardins enchanteurs;

La tempête
Qui sévit
Ne s’arrête
Et ne fuit.
Quel délire,
Elle déchire
Les navires
Asservis !

Dans la nuit qui se meut, devine les ténèbres
Qui marchent sur tes pas;
Regarde, à tes côtés, grimaçants et funèbres,
Les spectres du trépas !

Des voix s’appellent
Dans ce cahot.
La mer cruelle
Lance ses flots.
Plaintes humaines
De terreur pleines
Voix incertaines
Des matelots !

O noir précipice
Où trône la mort !
C'est l’instant propice
Au funeste sort...
L’abime engloutit
Les marins hardis
Dans le grand oubli
De tout ce qui dort !
Charles SOUDEIX.
« Ombres et Reflets » 1954.

Tout mon bonheur de vivre, à ton adieu s’éteint,
Et je ne garde plus qu’un regret nostalgique
De mes rêves éclos dans un climat mystique,
Au cœur d’un monde étrange et désormais lointain
Ni le parfum des fleurs, ni le chant des fontaines,
Ne peuvent plus alors, sans toi, m’y retenir ;
Je n'en flatte, éploré, l’offensant souvenir
Que pour mieux abuser mes sens d’attentes vaines.

Je vais seul sans goûter le charme ensorceleur
Des jours mélodieux que le temps nous dispense,
El, miroir accablant, sali par ma souffrance,
Le ciel sur moi parait hostile et sans couleur.

N’es-tu pas bien entre nous deux,
Et ne le sens-tu pas heureux ?
Ils vont venir, les rêves bleus
Du fond des cieux...

Harcelé par l’hiver de mes soucis moroses,
Je vais seul, insensible aux ronces des chemins,
Aveugle et taciturne et n’ayant plus tes mains
Pour me guider parmi les dédale des choses.
Paul COURGET

Revois la plage au soleil d’août,
Le sable entre tes doigts si doux,
Le flot, baignant de ses remous
Les rochers roux...

MON CLAIRON (Sonnet) 1

Ferme tes yeux pleins de douceurs ;
Le vent va calmer ses ardeurs,
Miens plus près encor de mon cœur,
Sécher tes pleurs...

Or, après mon tambour, je voulus un clairon
Pour sonner le rappel parmi mes camarades !
Et l’écho de St-Georges et celui de St-Front,
Fiers ont répercuté mes vives claironnades !

Et moi, je songe en te berçant,
Que nous voici au bout de l’an
Qui coule inexorablement
Tout doucement...

J’ai sonné l’hallali, le salut au drapeau,
Les appels au réveil, de la charge et la soupe
Avec le ralliement, et la marche à l’assaut
Exaltant la valeur de ma petite troupe !

Car nos destins suivent leur cours...
Je vois à ton foyer, l'amour,
El toi, câliner à ton tour,
Ton fils... un jour.
Jean MOREUX

Notre vie même est un livre. Il nous suffit d’é­
voquer nos souvenirs, afin d’en parcourir les dif­
férents chapitres.
Jehan de CHANTERIVE

oftanceà

Grâce à mes claironnées, nos amicaux combats
Ont eu sur le moral de vaillants résultats.
Et j’ai, de tout mon souffle, sonné l’appel à l’aide !
■ Mon clairon a toujours eu de mâles accents,
Et j’évoque, par lui, les souvenirs ardentsDu clairon si fameux chanté par Déroulede !
Antoine PAVANCE (juin 1955)-

(1) Deuxième sonnet tiré d’une série de « Poèmes
enfantins ».

A Charles SOUDEIX.

Avant que de rêver sous l’astre qui se mire
Dans le beau lac calmé;
Avant que d’accorder ta trop pressante lyre
Au souffle parfumé;

Ils sont là, noirs et beaux, de rage contenus
El l’insulte à la bouche !
Entends leurs cris affreux ! Vois... tous ces in­
connus
Veulent ravir ta couche !...
Mais malgré ces clameurs qui sillonnent ta route,
Malgré ces faibles cris,
Ami, il est au ciel une voix qu’on écoule
Et dont lu sais le prix !

Celle voix, doucement, il te faut la connaître
Sans aucune rancœur,
Afin que nos sanglots, dans le jour qui va naître,
Illuminent ton cœur !...
JEHAN DE CHANTERIVE

G1SLA1NE
Un sourire, une larme, à peine,
Trouverons-nous dans l’avenir,
Le temps de nous aimer, Gislaine
Et de mourir.
Nous irons, dans le soir qui trépasse,
(ü nuit de. mystère et d’azur !)
Comme ombre hésitante qui passe
Le long d’un mur.

Les heures calmes et joyeuses
Tristes parfois, mais sans dégoût
Auront sur nos lèvres pieuses,
Le même goût.
Nous serons deux dans la souffrance
Qui mène, ensemble au grand amour
Vivant toujours de l’espérance
Du premier jour.

Nous irons, cœur à cœur, dans la vie,
Défrichant le même layon ;
Pour moi lu seras, mon amie,
Le pur rayon.
Pour loi je creuserai, Gislaine,
Près de mon cœur, entre mes bras,
Un lieu d’oubli contre la peine
Qui vient, là-bas.
Georges PUYMÀNGOU

EFFET DE NUIT
Au zénith, la lune rêveuse
Glisse vers nous un long regard,
Dans l’azur, lumineux brouillard,
Coule le lait des nébuleuses.

Dans la noirceur du firmament,
Un grand frêne élève son dôme,
Luit, comme le cimier d’un heaume,
Léger, son feuillage d’argent.
'Tandis que rôde, en la nuit grise
L’aïle invisible de la brise,
Douce aux arbres de- mon verger,
Un papillon sorti de l’ombre,
Autour de moi vient voltiger,'
'
Te! le rêve d’ùne, âme sombre. ‘
Ludovic RERNF.ro

Plaisir de la lecture
« LE MAL DE COLLEEN »
par Marc Chadourne. (1)
Auteur de nombreux romans, dont plu­
A Monsieur J. DELBONNEL.
President du Syndicat d’initiative sieurs sont épuisés, et de récits de voyages en
U.R.S.S., en Indochine, en Chine, à Bali, en
de Montignac,
Corée, en Amérique Centrale, au Cameroun,
Premier adjoint au Maire.
en Océanie, etc... Marc Chadourne, Prix
Fémina 1930 pour « Cécile de la folie » a
rapporté de son dernier séjour en Amérique
du Nord (il était professeur à l’Université
d’Utah, puis, directeur des Etudes françaises
à Connecticut Collège) « le Mal de Colleen »,
dont l’héroïne n’est pas une femme... mais
une chienne.
La gracieuse Vézère, aux ilols clairs irisés
Etrange roman d’un étrange amour de
de chatoyants reflets, déroule ses méandres Philippe Arnaud, chargé de cours à l’Univer­
pittoresque,s à travers la paisible vallée sité de l’Etat d’Utah, misanthrope tournant
aux décors agrestes et changeants. Son cours au misogyne.
Après des, vacances prises par Arnaud dans
bordé de verdoyants feuillages, de roches son Périgord natal « dans la douceur austère
teintées de marron et de gris-bleu lé, embrasse, de sa maison d’enfance, où il s’était laissé
sur son passage, la coquette et riante cité de engourdir par la tiédeur infusée de langueurs
Montignac, coupée en deux parties^ par ses anciennes », la venue, de France, d’Alix, une
rivale féminine à la chienne (Colleen) provo­
eaux, et située dans un cadre enchanteur qui que chez l’animal des accès, curieux dont
en fait une des plus jolies villes du Sarladais. Arnaud, perplexe, ne parde pas à être hanté...
Un pont de pierre relie galamment ses
Profondément original mais prenant, cette
deux rives, et la Vézère, de son onde limpide, nouvelle œuvre du grand romancier, venue de
caresse, à sa droite, le pied des anciennes sa retraite du Nouveau Monde s’apparente à
maisons du vieux quartier monté sur pilotis cette phrase de Marcel Proust: « Je trouve
» très raisonnable la croyance celtique que
eL qui était l'une des' défenses de la ville » les âmes de ceux que nous avons perdus
primitive. A gauche, ce sont les restes d’an­ » sont captives dans quelque être inférieur,
ciennes maisons à galeries que domine la » dans une bêle, un végétal... perdus pour
masse ocreuse du vieux château des Comtes, à » nous jusqu'au jour où nous nous trouvons
tours carrées, dans une desquelles est la » en possession de l’objet qui est leur prison.
» Alors elles tressaillent, nous appellent... »
chambre appelée d’Henri IV, parce que ce
En 1950, le Grand Prix de l’Académie Fran­
Prince y logeail lorsqu’il venait à Montignac, çaise a été décerné à Marc Chadourne pour
n'étant encore que roi de Navarre, et, en celte i’ensemble de son œuvre.
qualité, comte de Périgord.
Montignac ! Nom qui sonne, musical
comme une note métallique ! Nom qui cas­
« L’OISEAU FRIVOLE »
cade, clair et sonore comme l’écluse de sa
par Encline Le Maire. (2)
rivière ! Coin de rêve pour le penseur épris
de solitude enchanteresse, qui y trouve mille
Le public féminin a fait un grand succès
sources nouvelles d’inspiration. Ville de pré­
à l’œuvre d'Eveline Le Maire, auteur de près
dilection pour les amateurs de bonne chère, de vingt romans dont l'un a obtenu le Prix
avec ses volailles savoureuses, ses noix, truf­ Spiritualiste (Le rêve d’Antoinette), dont
fes, foies gras, liqueurs, pâtés, universelle­ deux ont été couronnés par l’Académie Fran­
ment connus et appréciés. « Versailles de la çaise et deux autres par la Société des Gens
de Lettres.
Préhistoire », avec ses grottes préhistoriques
Son dernier ouvrage « L’oiseau frivole » est
de Lascaux, du Moustier, de Castel-Merle et un roman d’amour qui nous présente les
son musée; pays des châteaux et des ruines, incertitudes morales de Joëlle Mareuil, enfant
avec son église romane de Saint-Amant-de- égoïste et gâtée, qui ayant repoussé la deman­
Coly, son château de Losse (des xii° et xvi* de en mariage d'un jeune étudiant en méde­
qu'elle trouve trop sérieux, accepte par
siècles), de la Salle, de Belcayre (xi° siècle), de cine
contre les avances du brillant et vain Renaud
l’Herm, célébré par Eugène Le Roy, sa tour Deschamps... qui rompt les fiançailles quand,
penchée de la Vermondie. Site admirable qui le père de Joëlle mort, la jeune fille se trouve
offre au savant, à l’historien, à l’archéologue, seule et ruinée.
Sujet banal; dur apprentissage de la vie
une mine inépuisable de précieux documents.
par
notre héroïne qui te débat péniblement
...Et, mollement, la Vézère poursuit sa
contre elle-même, victime de sa propre frivo­
course transparente, glissant, là-bas, au fd lité.
des verts coteaux où fleurit le muguet. Elle
emporte en son cours les souvenirs profonds
de ce « berceau monlignacois », où l’Histoire
et la Littérature se gravent dans le grand
Michel Collioure vient de faire paraître aux
livre du Temps avec les noms célèbres d’un Edifions du C.E.L.F. (92, rue Léopold à Maliromancier, Eugène Le Roy, père spirituel de nes (Belgique) un volume intitulé « Sarda­
nes » (aucun rapport avec la danse espagnole'
« Jacquou le Croquant », du « Moulin du bien connue). La seconde partie « Histoires
Frau », et qui a sibien connu, aimé et décrit d'un homme » est pleine d’humour et d’en­
le Périgord; d’un moraliste, Joseph Joubert, train. Mais pourquoi y avoir annexé en pre­
l'ami de Chateaubriand, auteur de 4 Pen­ mière partie quelques « poèmes » d’un
« modernisme » regrettable ?
sées », « Essais et Maximes »; d’un fabu­
Aux mêmes éditions viennent de paraître
liste, Pierre Lachambeaudie, auteur de
des recueils de poèmes modernes tels que:
« Fables »; de poètes, Jules Clédat et Delbon- « Ce rien miraculeux » de Josse Alzin, prêtre,
nel, tous enfants du pays.
Charles SOUDE1X.

MONTIGNAC
àiLC-Qyézèce

++

++

(1) Edition Plon, Paris, 240 p. : 420 francs.
(2) Même éditeur, 254 p.

dont Armand Bernier, dans sa préface,
déclare: « Péguy, s’il vous avait entendu,
vous aurait, à cause de vos idées, revendiqué
comme l’un des siens, »; « .J’ai éteint le
soleil », par Etienne Huszar (sous-titre:
« roman noir en vers blancs, »); « Perspecti­
ves » par A. Cavens, collaborateur depuis 1922
de « La Flandre libérale »; Enfin, « Nudité »,
par Jean Georges Samacoïtz, directeur de la
revue littéraire « Essor », de Mulhouse.
Aux Editions Janus (Pierre Jean Oswald,
2, Place Baudoyer à Paris, IVe), Oleg Ibrahimoff de Ste Geneviève des Bois, (Seine-etOise) présente: « Nous sommes les barbares »
que Jean Rousselot qualifie d’« Apollinaire
plus sauvage que nature ».
Ces cinq volumes de poésie ne sont pas îles
recueils de poèmes à forme classique. Cer­
tains sont indiscutablement des rébus et s’ap­
parentent à l’incompréhensible.
El pour terminer, quelques mots sur deux
romans Périgourdins sortis tout récemment:
« Saint Gorien sur Noir ».
« Saint Gorien sur Noir » ne figure pas sur
la carte de notre département. Cependant,
« au beau milieu d'une vallée qu’embroche la
Dordogne, au pied de quatre collines, quatre
tétons fièrement plantés vers le ciel », ce
village existe bien — du moins dans l'imagi­
nation de son auteur Pierre Dauriac, juge de
paix au Dorât (Hte-Vienne) qui nous le décrit
complaisamment, de même que ses, habitants.
L’auteur doit bien connaître notre terroir,
comme il connaît bien les hommes, ce qui
explique que son ouvrage, un roman sur la
triste période de l’occupation, en Sarladais.
soit si riche de notations psychologiques sur
la mentalité des paysans de ce temps et de ce
coin de Dordogne, hommes « au langage
rugueux comme un labour mal hersé ».
« Gaieté, humour, vérité », proclame la
couverture du volume. Certes, sa lecture est
recommandée aux neurasthéniques, mais si
les situations sont des plus cocasses, elles ne
sont jamais « forcées », elles restent des plus
vraies,, basées sur le marché noir du tabac qui
sévissait naguère, au cours de ces années tra­
giques venant après tant d'autres, si calmes
qui « avaient marqué leur passage d’un doigt
léger, d’une petite ride, et qui coulaient, ainsi
que la précédente, doucement, comme une
eau venant de profond et qu'aucun orage ne
trouble ».
On voit, par ce court extrait, toute la poésie
du style de cet ouvrage, fin et léger, qui doit
plaire aux plus pointilleux, en un genre dif­
ficile.
Bonne chance donc, en Périgord (...et ail­
leurs !) à « Saint Gorien sur Noir » (1).

+ +
« Le Maître d’Escornebœuf ».
Dû au talent de M""' Louise Martial, auteur
de « Science de cœur », (Roman d’une insti­
tutrice), « Le Maître d’Escornebœuf » n'est
pas, comme « Saint Gorien sur Noir » un
roman humoristique. Son genre est tout dif­
férent, mais il est aussi vrai, et c’est sa qua­
lité essentielle. Car la vie quotidienne des
paysans périgordins d’il y a quelques dizaines
d’années apparaît dans ces, pages au style
prenant. Quel drame magistralement évoqué,
né sur cette colline d’Escornebœuf, si connue
des Périgordins ! Et que de descriptions
émouvantes, soit du bac de Campniac, soit de
la Saint Mémoire, soit de divers travaux des
champs,, à côté d’une élude psychologique
poussée.
Ce livre est édité luxueusement par l’« Ami­
tié par le livre ». On peut se le procurer
également auprès de l’auteur, 9, rue de la
Sablière à Paris. Illustré artistiquement par
Maurice Albe, il mérite de figurer en bonne
place auprès des célèbres romans Périgour­
dins d’Eugène Le Roy.
Jean. Moreux.
(1) 240 pages. Subervie.. Imprimeur-à Rodez.
En vente, à Périgueux ou chez l’auteur au
Dorai (Hte-Vienne).

6
DEFINITIONS
Un cru, c’est du vin.
Une crue, c’est de l’eau.

Donc l’eau est le féminin de vin.

TEINT I)E ROSE
Lu troisième femme de Milton était d’un carac­
tère altier. Mais elle avait un si beau teint qu’un
gentilhomme français dit à l’auteur du « Paradis
perdu » :
« Monsieur Milton, madame votre épouse a la
fraîcheur de la rose.
— Cela peut être, répondit le poète. Mais je
suis aveugle, et je n’en sens que les épines... »
MOURIR A SEC

Sainte-Beuve étant rédacteur du Globe, eut une
querelle avec un des propriétaires de ce journal,
M. Dubois.
I ue rencontre ayant été jugée nécessaire, on se
rendit sur le terrain. Il pleuvait à torrent.
Sainte-Beuve avait apporté son parapluie et des
pistolets dignes de figurer au musée de Cluny : ils
dataient du XVIe siècle.
Au moment de faire feu, les témoins veulent
exiger que Sainte-Beuve ferme son parapluie. Mais
celui-ci résiste énergiquement en disant avec
colère :
« Je veux bien être tué, mais je ne veux pas
m'enrhumer ! ».
II fallut bien accepter, et Sainte-Beuve se battit
en tenant son parapluie grand ouvert.
Quatre balles furent ainsi échangées sans résul­
tat.

PENSEES DROLES GLANEES PAR CI... PAR LA...
— La langue des femmes est leur épée, et elles
ne la laissent jamais rouiller.
— Laisser croire qu'on a de l’esprit rapporte
plus souvent que d’en avoir.
— Les femmes retournent à Dieu comme elles
sont allées au diable : pour changer.
— Le comble de la volupté pour un romancier :
naturaliste :
— Déposer un baiser brûlant sur une bouche...
d’égout.
— Le comble de l’habileté pour un dentiste :
nettoyer les bouches du Rhône !
Cueilli dans un roman d’un de nos excellents
écrivains 1900 :
« Sur ce mot, elle leva les yeux. Ceux de Jean
la génèrent. Alors, elle essaya de baisser les siens.
Elle n’v parvint pas. Scs prunelles humides
étaient comme scellées par des rayons à celles de
son mari ».
Enfoncés les rayons X !■
LE FRANÇAIS
L'EMPORTE PAR 84 VOIX. SUR 110

La science qui étudie les noms de lieux (topo­
nymie) a pris un si grand développement que le
troisième congrès international, tenu à Bruxelles,
réunit les délégués de trente nations.
Quatre langues officielles étaient admises : le
français, l’anglais, l’allemand et l’talien. Sur 110
communications, 84, soit plus des trois quarts,
étaient rédigées dans notre langue dont se sont
servis, outre les Français et les Belges, des Espa­
gnols et Ilispano-Américains, des Portugais, des
Roumains, des Balkaniques, des Hongrois, un as­
sez grand nombre de Nordiques et même — pour
être mieux compris d’un auditoire international
-— quelques Italiens.
La langue française, grâce à ses qualités intrin­
sèques, continue à jouer un rôle de premier plan
dans lès relations culturelles entre les peuples.
ITaprés l’hebdomadaire e Les Nouvelles Litté­
raires ».

PENSEES
— Quelque rare que soit le véritable amour, il
l’est encore moins que la véritable amitié.
— On ne donne rien si libéralement que ses
conseils.
La Rochefoucauld
— En long bonheur semble avoir besoin d’excu­
se, et un long malheur de pardon.

J. Roux
— La force sans intelligence est brutale ; sans
charité, elle est inhumaine.
André Joussain.

Par conséquent, lorsqu’un marchand de vin
mouille sa marchandise, cela devrait s'appeler un
mariage et non un baptême.
Deux définitions d’un seul coup :
Fruit mûr : qui ne demande qu’à tomber.
Femme mûre : idem.
LE SIGNET
Le comte Mole, conseiller d’Etat, dit un joui- à
Napoléon :
—■ Sire, vous avez tué sans retour l’esprit révo­
lutionnaire.
— Vous vous trompez, dit Napoléon. Je suis le
signet qui marque la page où la Révolution s’est
arrêtée. Mais quand je serai mort, elle tournera
le feuillet et reprendra sa marche. »

QUATRAIN PATRIOTIQUE
Deux choses ici-bas, m’ont fait aimer le jour.
L’amour, la liberté, les seuls biens que j’envie...
Pour l’amour au besoin, je donnerai la vie
Mais pour la liberté, je donnerais l’amour...
Mars 1944
André DEVILLABD

REMINISCENCE
Jamais il ne nous était autant apparu com­
bien la peinture est une douce poésie. L’ar­
tiste fixe, sur sa toile tout ce qu’il ressent. Il
n’est pas nécessaire de l'approcher pour
comprendre sa sensibilité.
Lorsqu’il peint, les moindres détails de son
tableau sont empreints d’une nie intense; il
vibre de tout son être, lorsqu’il les fixe.
Les ciels apparaissent dans toute leur lumi­
nosité: douceur ou colère... Les sous-bois
semblent frissonner sous la caresse d’une,
brise enivrante. De jolies natures mortes
sont non moins saisissantes de vérité...
Il faudrait des pages pour évoquer une à
une ces œuvres où la section des Humoristes
occupait une place de choix.
Les auteurs seraient à citer. La sélection
avait été faite avec une autorité qui, vrai­
ment s’est affirmée nettement
21/. Christian Breton, Président de la Société
des Beaux Arts de la Dordogne, a su d’autant
mieux présenter la multitude de jolis
tableaux, le jour de. l’inauguration, qu’il est
lui-même peintre distingué.
Nombreux ont été les visiteurs de cette
exposition dont un long souvenir sera gardé.
Elle présentait ce qu’il g a d’heureux, de
beau dans les œuvres les plus variées.
A l’exemple d’anciens, puissent les jeunes
s’adonner à la douceur exquise d’un agréable
tête à tête avec la nature périgorde si belle,
si resplendissante, d’une beauté parfois étran9e.
.
Et si le poète a sa Muse qu’il caresse amou­
reusement, le peintre a sa palette qu’il chérit
d’autant ardemment qu’elle donne à sa vie.
un charme incomparable.
Daniel Gillet.

AUIËÜ

POESIE

Poésie, adieu, mon âme se brise !
Par les chants d’amour plus doux que la brise
Ne cherche plus à me charmer ;
Mon cœur est muet, ma main est glacée,
Ma tête retombe et lourde et lassée.
Adieu, je ne sais plus aimer !
Poésie, adieu, confidente intime !
Par la noix suave autant que sublime
Ne cherche plus à m’exalter ;
De mon cerveau froid a fui le délire,
Regarde en ce coin, j’ai brisé la lyre.
Adieu, je ne suis plus chanter !

Poésie adieu, reine des songes !
Par tes gracieux et plaisants mensonges.
N’espère plus me raviver ;
Mes déceptions, vois-tu bien, sont telles.
Qu’elles ont mis, là, des douleurs mortelles.
Adieu, je rie sais plus rêver !

Louis REJOU
« Mes Prémices »

En feuilletant au hasard des pages de vieux
journaux du début de noire siècle, nous
avons, dans l’ « Avenir Illustré » de 1902,
découvert deux lettres de Victor Hugo, a.dres-.
sées à l’un de nos vieux et célèbres compatrio­
tes d’alors, M. Ferdinand Pouyadou.
Nous transcrivons ici, l’article rédige par le
chroniqueur du temps.Lu première lellre arriva à la suite d’un arti­
cle de la « Tribune des Poètes » qui, à un mo­
ment où le nom de Victor-IIugo était aussi
proscrit de la presse que sa personnes du terri­
toire, contenait un 1res chaleureux éloge du
poète exilé :
Hauteville - Ilouse, 8 février 1856
” Vous faites, Monsieur, de forts beaux vers, et
quelques lignes de prose cordiale où vous ave:
bien voulu écrire mon nom, me donnent l’occa­
sion et le. droit de vous le dire. J’en suis charmé.
Je suis heureux de remercier et de féliciter de
nouveau en vous cette jeune et vaillante ” Tribu­
ne des Poètes ” qui lutte contre la triste mission
présente, qui relève le flambeau dans la nuit et
l’honneur dans lu honte. Je vous serre la main,
à vous et à tous ”
Victor HUGO
L’adresse porte : M. Ferd. Pouyadou. 4, rue lie.
gnard, près l’Odéon.
La seconde, quelques années plus tard (1864)
en réponse à l'envoi d’un petit volume de vers.
« Le temps jxidis » :
” Nous traversons, Monsieur, un interrègne
qu’on appelle l’empire. C’est l’éclipse de la Vérité
et de la Grandeur ; du Droit dans la nation et de
l’diéal dans l’art.
Chose consolante, en ce temps sombre, on re­
connaît le poète à cette flamme qu’il a dans les
yeux : Liberté ! Nous êtes un libre esprit, vous
avez la double Indue du pédantisme et du despo­
tisme, vous avez le double amour de la poésie
et de T indépendance.
Recevez, avec mes remerciements pour vos
beaux vers à moi adressés, mon cordial serrement
de main ”
Victor HUGO
C’est aussi entre les mains de Ferd. Pouyadou
que nous avons vu, en tête d’un exemplaire des
« Châtiments », merveilleusement relié par David,
la photographie de Hugo, avec cet envoi : « A M.
Ferd. Pouvadou, Guernesey Ilauteville-House
1864 »,
De la même époque sont encore les deux lettres
ci-après, des deux fidèles compagnons de Victor
Hugo : Auguste Vacquerie et Paul Meurice.
Voici celle de Vacquerie, dont « La Voix des
Ecoles » venait de publier une pièce inédite, ac­
compagnée de quelques lignes de sympathie pour
se personne et son grand talent :
” El vous aussi, Monsieur, recevez par-delà la
mer, mes cordiales sympathies. C’est une autre
manière de suivre les proscrits, que de se souve­
nir d’eux. Vous parlez de nous à la jeunesse des
écoles, c’est-à-dire à la France de demain qui sera,
grâce aux hommes comme vous, différente de la
France d’aujourd’hui. Je lis tout ce que vous écri­
vez, c’est vous dire combien je suis heureux de
voir mêler mon nom à votre œuvre généreuse. Je
vous remercie de m’avoir donné l’occasion de
vous témoigner toute mon estime pour votre tâtent
et je vous serre la main confraternellement ”,
Auguste VACQUERIE
Une iongue et chaleureuse analyse du roman de
Paul Meurice « Lu famille Aubry », publiée par
F. Pouyadou, dans la « Tribune des Poètes », au
moment où le drame « L’avocat des pauvres »
était le plus attaqué, par ordre, lui valut la lettre
suivante :
” Je reçois seulement aujourd’hui, Monsieur, le
numéro de la ” Tribune des Poètes ” qui contient
cette cordiale appréciation de la ” Famille Au­
bry ”. J’ai été bien profondément touché de cette
bonne sympathie d’amis inconnus, si littéraire­
ment exprimée qu’on serait tenté d’applaudir, si
on ne se souvenait à temps qu’il est question de
soi. Nous aurons, j’espère, occasion de nous voir
et de nous connaître. Monsieur, et je serais heu­
reux de vous dire, dans un serrement de main.,
ce que les mots disent toujours si mal.
Merci de tout cœur et de tout cœur à vous ”.

Paul MEURICE

7

Du vers classique, au vers libriste
par Charles SOUDEIX
Il y a longtemps déjà que l’auteur de ces
lignes se devait de donner aux lecteurs une
explication de son procédé poétique. La publi­
cation de ce journal littéraire lui en fournit
aujourd’hui l'heureuse occasion.
Cela vient un peu de ce que pas mal de
bons esprits se sonL souvent demandé — et
l'auteur en a perçu quelques échos. - pour­
quoi la plupart, pour ne pas dire la majorité
de ses poèmes sont composés librement, sans
aucun souci des règles de l’Art poétique.
Ici, il nous faut ouvrir une parenthèse:
avant de nous lancer dans une définition
sommaire des lois de la versification qui
n'aura certes rien d'une dissertation ou d’une
analyse littéraire, il convient de rassurer de
suite le lecteur sur nos intentions. Nous ne
« prétendons pa,s fonder de toutes pièces une
nouvelle école (Dieu sait qu’elles ne man­
quent pas de nos jours !) Mais, au milieu de
celte littérature de décadents et de névrosés,
de celle poésie (?) absurde, grotesque et sans
couleurs qui infestent de nos jours les publi­
cations, il serait encore heureux de rencon­
trer des accents plus forts, d’une belle venue,
et d'une verve vraiment française. »
Qu’on ne voit, dans cet exposé de noire
poésie actuelle, aucune allusion à la doctrine
de Jacques Prévert, doctrine sur laquelle
nous ne voulons poser aucun jugement, pas
plus que sur les « élucubrations » de certains
poètes (!) de nos jours, dont voici un exem­
ple de versification pris au hasard, et que
nous livrons à la curiosité sceptique du lec­
teur;
« Ambiances fatiguées de jets de salives et de
[mégots
Dominos aux yeux noirs, j’en perds mon rêve
L’espoir tourne sur un accordéon de fortune
Le cuisant souvenir d’un printemps gui n’est
[pas né
Attrape-nigauds, attrape-fleurs, attrape-rimes
Tristesse de Chopin sur un tule à essai. » (1)
Cela est un échantillon de notre littérature
contemporaine de plus en plus dépravée et
avilie. Abâtardie, c’est le mol. Nous vivons en
pleine anarchie littéraire.
Pourtant, dans ce brouhaha poéliipie, deux
bons genres, quoique différents, se distin­
guent encore: le genre classique et le genre
symbolique; donc, poésie pas morte.
Le vers classique, régi par des règles stric­
tes et suivies, comporte trois principaux élé­
ments qui sont :
a) les syllabes, ou nombres, ou pieds, con­
sidérés soit en eux-mêmes, ce qui est la
prosodie, soit dans leurs rencontres les uns
avec les autres, ce qui comprend Yélision et
l’hiatus;
b) les accents et la césure, c'est-à-dire le
rythme;
c) la rime.
El puis les groupements réguliers de vers
que l'on appelle strophes et qui constituent
les poèmes à forme fixe. Citons: la ballade, le
sonnet, le triolet, le rondeau, etc...
Le symbolisme est l’antithèse du Parnasse:
il suggère la réalité au lieu de l’exprimer,
recherche les effets d’harmonie, vit des sym­
boles et affranchit le vers.
Celui qui rédige cette page a écrit l'année
précédente dans la préface de son livre poéti­
que « Ombres et Reflets »; « Depuis l’avène­
ment du symbolisme, on a vu la césure et la
rime bousculées, des mètres nouveaux inven­
tés (14 ou 17 pieds). Presque tous les poètes
contemporains usent volontiers du vers
impair (7, 9. 11 syllabes)...
...Sans doute le vers convient admirable­
ment (rythme, cadence, harmonie, coupes,
rimes, etc...) mais il n'est nas l’unique moyen
d’exprimer la poésie
» La poésie, est une. création: son souci est
d’exprimer notre cime, nos pensées, nos senti­
ments.

(1) Grotesr/ué, de Paul Mari (Editions Janus).

»De ce fait, il est facile de conclure qu’une
pensée bien appliquée avec ce qu’elle peut
avoir de complexe et de délicat, de laid et de
joli, n’a aucune raison d’être dans la forme
logique de la poésie. Une. prose, rythmée et
imagée est par conséquent une poésie simple,
renouvelée et délicieuse... »
Cette prose rythmée s'apparente au vers
libre, c’est-à-dire de differentes mesures,
dénudé alors des règles trop rigides de
l'alexandrin. De grands poètes comme Paul
Claudel, Francis Jammes, Fernand Grech et
tant d’autres en ont tiré de très beaux effets.
Plus près de nous, un compatriote, Paul
Courget, auteur de « Fumée aux yeux » et de
« Musique sur des mots » écrit: '
Le. ciel est ce jour plus doré...
Dans les huiliers le printemps chante:
Il n’est pas jusqu’à mon cœur
Qui n’éprouve un besoin d’aimer sans horizon.
(Demi-TeinleS.)
Albert Samain murmure:
Ne parle pas,
Ou si bas,
Que ce soit un secret vaporeux qu’on devine.
Et qui se meurt
Dans le cœur
Comme une haleine d’ange en un duvet
[d’hermine.
(Musique confidentielle. Au jardin
de l’Infante).
Il est un fait indéniable, nul ne l’ignore.
C'est que le vers régulier, fleuron de la belle
poésie, est excellent. Jehan de Chanterive
nous dit avec un style étudié dans un qua­
train à rimes embrassées:
La course de mes ans est un arceau de roses,
Où mes rêves passés sans cesse revenus,
Sur le socle d’airain demeurent, méconnus,
Ceints du très lourd tortil de nos souffrances
[closes..
(A un Poète).
Oui, mais la poésie n’est pas seulement un
alliage de mots, de signes idéologiques; elle
est aussi, et avant tout, une musique.
El c'est là notre règle.
Dire avec une plus grande liberté d’expres­
sion, sans lois rigoureuses qui nous condam­
nent à une limite des mots dans un vers,
tout ce que nous ressentons; traduire nos
pensées en vers plastiques auréolés d’harmo­
nie, c’est-à-dire souples, malléables et colorés.
Parce qu’il faut l'avouer, le talent ne tient

Quelques Aperçus
sur la Préhistoire
L’homme préhistorique ! Qui ne le connaît
pas ? N’importe quel touriste qui est allé aux
Eyzies a pu voir, sous un abri, une masse informe,
un bloc à peine dégrossi. On lui a expliqué que
cet individu très grossier est une reproduction
exacte et scientifique de Monsieur Cros-Magnon,
avec ses 2 m. 30 de haut, ses bras ballants, son re­
gard vague et sans vie. Mais ce qui est plus grave,
c’est que la majorité des gens se liant à cette sta­
tue, se représentent nos ancêtres comme des bru­
tes dénuées de tout entendement. Or, songez aux
basses de notre civilisation, ce sont en général les
découvertes de ces hommes, et vous serez moins
sûrs de l’écrasante supériorité du cerveau moder­
ne sur celui des préhistoriques. Chaque geste qui,
pour nous, « hommes civilisés » est devenu un
réflexe, comme « craquer » une allumette, leur
posait un problème et leur était un obstacle de
plus dans cette lutte pour la vie, lutte rendue plus
dure par un climat presque polaire. Et' pourtant,
malgré toutes cés difficultés,
ils trouvaient le
' temps dé songer à la mort, de décorer leurs outils
et de brasser ces admirables fresques qui ornent

aucunement de la versification. Pas du tout.
Autrement, tous les versificateurs seraient des
artistes. Non. La poésie est seule un art.
Le poète, ce volcan d’images, est seul un
artiste . Son talent lient surtout à ce qu'il a
à (lire et non comment il le dit. El c’est éviter
les non-sens, les à-peu-près, les absurdités
dues à l'inflexibilité du vers régulier.
Notre vers, pour le différencier cependant
de la prose, peut garder la rime, sans aucun
souci de sa nature masculine ou féminine,
singulier ou pluriel, pourvu qu'elle soit heu­
reuse à la musicalité.
Notre poésie, avant toute chose, doit être
claire parce (pie nous voulons comprendre et
être compris. Elle doit être simple sans être
naine, profonde sans être prolixe.
L’auteur de ces lignes a écrit, voilà quel­
que temps, un poème à versification libre qui
traduit bien, et ses sentiments, et la forme
qu’il a voulu donner à son style et genre
poétique:

VOTEE NOM
Votre nom n’est plus rien pour moi depuis
| longtemps
Il s’est évaporé certain jour, brusquement.
Avec mes amours brisées
Cruellement lésées.
Je n’ai pas éprouvé de battements de cœur
Ni même de rancœur.
D’autres vous ont aimé depuis,
Et votre nom chéri
A été prononcé, beaucoup de fois encore
Sans qu’il fisse, .en mon âme, éclore,
La frénésie
De la jalousie.
Votre nom avait cette harmonie du cristal
Musical;
Ce murmure du zéphir qui flotte, dans l'azur
Le plus pur...
Combien je vous aimais, pourtant !
Le cœur battant,
Je répétais tout haut votre nom dans le soir.
J’étais plein d'allégresse et d’espoir
Et d’amour.
Mais depuis certain jour
Et cela brusquement.
Voire nom n’est plus rien pour moi depuis
[longtemps...
(Marguerites effeuillées).

Faire de ia poésie le miroir de son âme/
aux reflets sonores et touchants, voilà le rôle
et la beauté de son vers semi-classique, seinilibrisle.
Et c est cette voie là qu'il continuera de
suivre.
Ch. S.

un grand nombre de grottes. D’ailleurs, ces pein­
tures suffiraient à prouver l’intelligence et le sens
artistique de nos lointains ancêtres, mais elles
feront l’objet de plusieurs articles dans ce journal,
et je ne m’y attarderai pas.
Evidemment, ils ne possédaient pas toute la
science qu’un enfant du XX" siècle acquiert dès sa
naissance, sans efforts, mais connaissance n'a ja­
mais signifié intelligence, et leur mérite est d’au­
tant plus grand qu’ils étaient seuls et devaient tout
inventer. N’ayant pas l’écriture, leur civilisation
se transmettait par la coutume et l’on voit diffici­
lement un Pasteur ou un Einstein apprenant par
cœur toutes les connaissances antérieures pour
entreprendre des recherches.
C’est cette diff iculté de transmission qui expli­
que que dans un territoire comme la France, il v
ait eu plusieurs civilisations distinctes, arrivées
à des degrés différents, et l’on voit la difficulté à
laquelle se heurtent les préhistoriens quand ils
veulent généraliser. Certains ont même voulu re­
trouver en Afrique des industries européennes,
mais ils oublient peut-être un peu qu’il y a à peine
deux siècles il existait en Afrique et en Europe
deux cultures très différentes, n’a.yant que peu de
points communs. Pourtant on retrouve au Sahara
des outils préhistoriques identiques à ceux décou­
verts dans nos gisements français, mais ils corres­
pondent plus à des besoins similaires qu’à des
civilisations semblables, et c’est pour cela que
l'on trouve des lifaces dits « acheuléens » à peu
près dans le monde entier.
Jean DELFAFD.
(A suivre)

L'ASSAUT
NOUVELLE, par Henri BARAUDE
I
L'escadre croisait dans le golfe de Petchili,
cherchant un point de débarquement pour mar­
cher sur la capitale de l’Empire.
L’amiral pensait les Célestes rendus raisonna­
bles par la prise de Canton.
En face de l’embouchure de Peï-IIo, les trois
couleurs flottant au mât, la flotte reçut des coups
de canon. Des forts, construits pour la défense du
fleuve, envoyaient à mi-distance, perdus dans la
mer, des boulets crachés par de vieilles pièces
mal servies. L’insulte au pavillon exigeait une ré­
paration sanglante.
Le commandant en chef établit rapidement son
plan. Il franchirait de nuit l’embouchure du fleu­
ve large et profond, prendrait à revers, au petit
jour, les batteries de la côte et pousserait, après
leur destruction, jusqu'à la ville de Tien-Tsin
dont il pensait détruire l’arsenal et les magasins
de vivres.
Un canot, envoyé à la tombée du jour en recon­
naissance. rapporta que le passage semblait libre,
sans estacade ni barrage, les forts demeuraient
muets... A minuit, la flotte se mettait en mouve­
ment.
Ce soir-là, on se montrait fort gai à bord du
vaisseau - amiral, car le lendemain il y avait ba­
taille et les jeunes officiers en escomptaient la gri­
serie et le succès.
Parmi ceux-là se trouvait de Liépar, promu
sous-lieutenant à l’affaire de la tour Lyn. Sorti
du rang, officier à vingt ans, proposé pour la
croix, il voyait devant lui un brillant avenir.
En face de lui, à table, dans le carré, trônait
un jeune sous-lieutenant nouvellement sorti de
Saint-Cyr, arrivé depuis quelques jours, nommé
des Briers.
—: Je me figurais, disait-il, qu’on ne pouvait pas
être gai à la veille (l’une bataille.
■— Vous voulez dire la veille d’une fête ? reprit
en riant de Liépar.
Des Briers le regarda fixement :
— En effet, pour les officiers de fortune com­
me vous, ces journées-là sont de bonne aubaine !
Fronçant les sourcils, de Liépar hésita un ins­
tant. Mais, failait-il se fâcher de la boutade d’un
camarade, surtout d’un nouveau venu qui n’avait
pas encore vu le feu ? Un peu de fièvre dans l’at­
tente du lendemain causait sans doute cet énerve­
ment. Lui, qui voyait sa huitième affaire, ne de­
vait pas y attacher d’importance. Aussi reprit-il.
jovial :
— Le mot est joli ; il s’applique toujours à qui
n’a pas de sous en poche !
On rit. mais des Briers ironique continua :
— Demain vous aurez la croix ou le deuxième
galon.
— Mais, j’y compte bien, fit en souriant de
Liépar.
Amer, des Briers accentua :
—■ En vous faisant valoir à la place d’un autre.
Son interlocuteur le dévisagea. Cependant, ça
ne pouvait pas être sérieux. Sèchement, il répon­
dit :
—: Je ferai mon devoir.
Des Briers, emballé, s’excitait de plus en plus.
—* Ça ne devait pas être bien terrible, cette
tour Lyn ?
—■ Vous n’y étiez pas. Cessez, je vous prie.
Mais il ricana :
— Revenu sans blessure, avec un grade, c’est
joli 1
—: Assez ! cria de Liépar. Retirez le mot, offi­
cier de fortune I
— Moi, retirer !... Ah ! ah ! ah ! éclata des
Briers qui regardait son adversaire debout, fré­
missant, le geste impératif.
— Retirez le mot.
Dédaigneusement, des Briers haussa les épau­
les quand, d’un bond, de Liépar franchit la table
et le souffleta, criant :
— A nous deux I
Des Briers, pâle, se leva.
—: Quand vous voudrez, fit-il.
—i De suite.
— Où ?
— Ici.
■— Soit.
— Ces messieurs serviront de témoins.

■—- La place est mesurée.
— Nullement. Défense de rompre, nous avons
juste la longueur, habits bas !
En un clin d’œil, les escabeaux tirés, les té­
moins rangés, les fers se croisèrent. Un froisse­
ment d’épées, un cliquetis d’armes, clair comme
un choc de verres retentit lorsque, soudain, la
porte s’ouvrit, l’amiral parut.
Les combattants s’arrêtèrent, muets.
Froid, sévère, hautain, il regarda chacun puis
il parla :
— A trois mille mètres, sur la côte, dix ouvra­
ges nous menacent, soixante pièces de canons
nous guettent, vingt mille Chinois nous épient.
Demain, cette nuit, il y aura bataille, et deux
officiers vont répandre leur sang pour une que­
relle futile !
Alors, par les assistants, il se fit raconter la
scène :
-—: Messieurs, ajouta-t-il, chacun de vous gar­
dera les arrêts trente jours. Vous, Monsieur des
Briers, pour avoir outragé un de nos plus vaillants
officiers ; vous, Monsieur de Liépar, pour avoir
frappé un camarade devant l’ennemi. Demain,
vous aurez le commandement des premiers pelo­
tons débarqués. Je serai juge, après l’affaire, du
plus brave d’entre vous. Donnez-vous la main.
L’étreinte se serra, cordiale.
—; Demain, dit de Liépar, j’aurai une blessure.
—: Moi, la croix ! ajouta des Briers.
Il

Dans la nuit noire, l’escadre s’avançait, entrait
dans le fleuve à l’eau profonde. Un grand silence
régnait sur les rives, à bord on n’entendait que le
frémissement des machines, sourd et très lent. On
marchait avec précaution.
Subitement, de l’avant du vaisseau - amiral, un
cri partit. Immédiatement, le bateau toucha. Des
lumières coururent sur le pont, s’agitèrent en si­
gnaux pour arrêter l’escadre, tandis qu’une grêle
(le balles s’abattit sur le bâtiment. Elles cinglaient
contre la coque d'acier, sifflaient stridentes, re­
bondissaient, ricochaient sur l’eau.
Les décharges se succédaient rapides, la situa­
tion devenait périlleuse.
— Machine en arrière ! commanda l’amiral.
Le bateau avait donné contre une estacade de
pâlis et de jonques, préparée dans un anse du
fleuve et dressée après le passage de la reconnais­
sance.
La machine haleta, le bateau tressaillit, trembla
et. s’inclinant, se dégagea de l’obstacle, se mettant
en marche arrière, lentement, sans répondre au
feu mal ajusté. A l’embouchure, l’escadre s’arrêta
et le débarquement commença.
L’amiral avait donné ses instructions. Les pre­
mières compagnies à terre établiraient, au moyen
de retranchements rapides, une place protégée. An
jour, on attaquerait les batteries de la rive gau­
che, qui commandaient tout le fleuve.
Une raie de lumière séparait, à l’horizon, la mer
du ciel encore noir lorsque, les tranchées creu­
sées. les troupes atterrirent.
L’ordre de bataille formé, dans le jour grandis­
sant. on marcha en avant.
Presque de suite éclata, violent, le feu des Chi­
nois qui, bien abrités derrière les palissades, se
montraient braves.
L’attaque avançait lentement, par bonds, puis
se terrait. A cent mètres des ouvrages, une fan­
fare éclata, enlevant la chaîne, la jetant à l’assaut
et la poussant jusque sur les parapets d’où les
défenseurs s’enfuirent. A coups de crosse et de
hache, on abattit les palissades et, dans la fumée,
debout, sabre au poing, à cinquante mètres l’un
de l’autre, les deux sous-lieutenants s’aperçurent.
Mais, au-delà de cette première rangée de forti­
fications, une vaste plaine s’étendait, longue, dé­
nudée, montant en pente douce, jusqu’à une émi­
nence, couronnée d’une grande redoute, s’ap­
puyant, sur ses côtés, à de nouvelles palissades,
redoutable, solidement occupée.
Des troupes de renfort arrivaient. L’ordre vint
de pousser l’attaque.
La chaîne des tirailleurs s’ébranla : mais la
fusillade nourrie venant de la redoute la força de
se jeter à terre. Des hommes tombaient qui ne se
relevaient plus.
Encore une fois, les officiers mirent debout la
ligne de combat, la jetèrent en avant. Us l’arrêtè­
rent à plat ventre. A quatre cent mètres de la
redoute, il semblait impossible d’avancer.
Cependant, sur des ordres pressants, une com­
pagnie de renfort arriva au pas de course contre
la ligne : elle l’enleva encore puis, après avoir
franchi une quarantaine de mètres, on la vit ondu­

ler sous le feu, comme les blés jaunis sous le
souffle de la tempête, les têtes s’inclinaient, sa­
luant les balles, de nombreux soldats, lâchant leur
fusil, roulaient à terre. Au moment où de Liépar
regardait à sa gauche, il vit des Briers tournoyer
sur lui-même, s’abattre lourdement :
— Pauvre garçon ! lit-il, il a sa croix.
Une nouvelle compagnie, qui arrivait en cou­
rant, se brisa contre les tirailleurs qui n’avan­
çaient plus. Elle s’aplatit sur le terrain, avec eux.
— En avant ! criaient les officiers.
Les clairons sonnèrent la charge, mais l’oura­
gan de plomb tombait. Nul ne bougea. Un ordre
impérieux des chefs, de nouveau se perdit dans
le tapage.
L’amiral arrivait, un aide de camp tomba à ses
côtés.
— Personne n’entraînera donc l’assaut, cria le
commandant en chef.
•— Si, moi ! fit de Liépar. Et, se tournant vers
les clairons : « Sonnez « Cessez-le-feu ! ». com­
manda-t-il impérieusement.
La sonnera retentit, le feu se ralentit, cessa par
degrés. Des rares coups de fusil s’entendirent en­
core, puis un dernier coup résonna, tandis que
la fusillade chinoise continuait son vacarme.
La fumée se dissipait, roulait sous la brise du
matin et, à trois cents mètres apparaissait, en haut
du terrain, la formidable redoute.
On vit alors, franchissant les tirailleurs, un
sous-lieutenant qui remettait son sabre au four­
reau, s’avancer seid. droit sur la redoute, en criant
joyeusement :
— Je viendrai vous chercher quand je l’aurai
prise.
Un frisson secoua la chaîne. Les têtes se levè­
rent : on regardait cet homme, sur qui pleuvait
la mitraille, s'en aller comme à la promenade,
seul, à l’assaut du fort dont les défenseurs ne ti­
raient plus que sur lui. Les balles ricochaient tout
autour, sur la terre, soulevaient de petits flocons
de poussière blanchâtre. Il s’avançait, méprisant,
tandis que les Chinois, hébétés de cette folie su­
blime, commençaient à trembler, ne l’ajustaient
plus, n’osant même plus tirer, tant cela leur sem­
blait prodigieux, surhumain.
Alors, un souffle passa sur l’armée, les soldats
se dressèrent tout à fait, regardant l’officier qui,
dans le soleil, marchait vers la gloire.
Tout à coup, sans ordre, sans commandement,
les clairons emballés sonnèrent la charge. La
chaîne tout entière se leva, poussa, un formidable
cri et se lança à l’assaut, la baïonnette en avant.

Le soir venait. Sur les défenses du Peï-Ho, le
pavillon tricolore flottait. La France était victo­
rieuse, mais à quel prix ? On se comptait... Trop
de braves manquaient : parmi eux, des Briers et
de Liépar.
Nul n’avait vu ce dernier après l'assaut furieux.
Arrivé dans la redoute avant tous, il avait disparu.
L’heure s’avançait. A la joie du triomphe se mê­
lait la tristesse des deuils. L’appel rendu, le cercle
allait se rompre quand, sonore, une voix retentit :
— De Liépar, présent !
Il arrivait, haletant, couvert de sang, un dra­
peau ennemi à la main et, gouailleur, il ajouta :
— J'ai perdu la partie, car je suis sans blessure.
II. B.

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