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J E t’ai rendu compte, dans ma dernière Lettre, des observations
que j’ai faites dans le Département de la Gironde. Celle-ci était
destinée à te transmettre celles que m’a fournies le Département de
la Dordogne; mais un incident, dont tu ne seras pas fâché d’être
informé, me les fait renvoyer à la prochaine.
y
En entrant dans le Département de la Dordogne, je ne pus résister
au plaisir de suivre les bords de la rivière qui lui donne son nom.
Une plaine agréable et fertile, des coteaux bien cultivés me faisaient
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oublier que j’allais à pied, quand j’apperçus un vieux château, qui
me causa des sensations que je n’avais pas éprouvées jusqu’alors.
Je prend» des informations ; et le Curé du Village, que je rencontre
par hasard, m’appjÿt que Fenelon était né dans ce château. Le nom
de l’Apôtre philosophe augmenta mon émotion. J’étais dans l’enchan*
tentent de presser le sable sur lequel il avait marché : les arbres, sous
lesquels je me reposais, lui avaient aussi prêté leur ombrage. Le bon
Curé s’apperçut de mon extase, et en devina la cause. La Boétie,
me dit-il, a pris naissance, non loin de ce château. Celui qui eut le
courage de publier les devoirs des Rois, et celui qui osa parler de
la liberté de ses semblables, devaient naître sous la même influence.
Ils étaient, l’un et l’autre, production de même espèce. Je résolus de
visiter le berceau de la Boétie; et le bon Curé me servit de guide.
Après avoir salué les Dieux domestiques de l’Auteur de la Servitude
volontaire, nous nous rendîmes à Sarlat. En descendant à l’auberge,
je fus douloureusement arraché à mes rêveries par la présence d’un
homme qui était à moitié couché sur un banc. Le vin et la colère le
tenaient dans un état de convulsions à faire peur. Il avait l’air d’un
possédé qu’on exorcise.
Pendant que je cherchais un nom que cette figure hideuse rappelait
imparfaitement à ma mémoire , j’entendis proférer celui de Gomaire»
Alors, je connus distinctement ce Prêtre qu’on vit à Quimper, alter
nativement athée et fanatique ; ce pédant sans pudeur, qui se donne
les airs d’un Savant, parce qu’il a logé dans sa tête quelques passages
proverbiaux d’Auteurs qu’il n’entend pas, et dont il fait à tous propos
la plus ridicule application ; ce jongleur déhonté, qui, élevé, on ne
sait pourquoi, à la dignité de Vicaire épiscopal de l’Évêque constitu
tionnel de Quimper, parvint, on ne sait comment, à se faire nommer
Membre de la Convention nationale; ce personnage s’est, dit-on,
marié à Paris, et remarié au Bugue. Ce second mariage a produit le
Procès dont je vais te rendre compte.
En 1768, Françoise Dessales, seconde femmede Gomaire, contracta
mariage avec Joseph Lafaye-Dubreuil. Il lui donna, en cas de prtôlécès»
et à condition quelle garderait viduité, une pension de 200 francs.
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Dubreuil est mort, pendant la révolution , laissant pour héritiers ,
Françoise Lafaye, sa sœur, Religieuse; Pauline Lafaye, épouse du
Citoyen Maleville, Président au Tribunal de Cassation ; Joseph LafayeFlageac; et Françoise Andrieu, épouse du Citoyen Limoges, repré
sentant sa mère.
Après la mort de Dubreuil, sa veuve ne cachait à personne le double
désir de passer à des secondes noces, et de conserver sa pension.
Gomaire l’entendit, lui sourit : elle se jeta dans ses bras.
Depuis quelques années , ces deux individus sont ensemble. La
même table les réunit; la même couche les rassemble, lis veulent que
cette manière d’être conserve la pension : ils l’appellent un mariage
incivil, une union sentimentalement indissoluble, pareille à celle
d’Oreste et de Pilade.
Quelques-uns des héritiers, Dubreuil, ont d’abord dissimulé leur
mécontentement. Le Citoyen Flageac, seul, n’a pu contenir l’indi
gnation qu’excitait en lui le peu d’égards que sa belle-sœur conservait
pour la mémoire de son frère. Gomaire n’aime pas la résistance ; et il
crut se venger de celle du Citoyen Flageac, en le faisant exécuter
dans ses meubles. Cette démarche mal-honnête a produit la résolution
unanime, de la part des héritiers, de refuser une pension, dont ils
étaient convaincus d’avoir cessé d’être débiteurs.
Gomaire qui, bien évidemment, n’a poursuivi, dans la recherche
de cette femme, que l’occasion d’entasser quelques écus, supportait:
impatiemment les refus concertés des héritiers. 11 crut les diviser, en
écrivant au Citoyen Maleville une lettre contre le Citoyen Limoges.
A cette époque, le Gouvernement s’occupait de l’organisation du
Clergé. Il fut dit que Gomaire avait des prétentions sur la Cure
du Bugue, et qu’il avait sollicité du Cardinal-Légat une Bulle d’abso
lution. Limoges rit, comme la foule, de ce projet insensé, et sur-tout
d’une Pièce de mauvais vers, dont on lui remit un exemplaire.
Gomaire, couvert d’opprobres, devint encore pour lui un objet de
compassion. 11 ne voulut pas le rendre ridicule, en contribuant à la
publicité de ce Pamflet ; il refusa constamment d’en laisser prendre,
des copies. Cependant, comme son exemplaire n’était pas le seulâ
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on en trouva bientôt dans les mains de tout le monde. Tu ne seras
peut-être pas fâché de connaître ce Pamflet; le voici:
G o M AI R E a demandé qu’on le nommât Pasteur ,
Calculant les profits que rend la sacristie :
Sa vieille concubine approuvait son envie.
L'Évêque veut savoir de ce solliciteur
Ce qu’il ferait pour ses Brebis.
J’en donnerai, dit-il , la garde à ma Bergère.
Monsieur, n’en soyez pas surpris :
Sur mon honneur , je ne saurais mieux faire j
Elle a bien soin des loups-garoux.
C’est bon , dit le Prélat : mais , vous ?
Tous les matins , je chanterai la Messe J
Je la dirai pour les pervers.
P uis loin de moi, méchant ; je connais ton adresse :
Les Prêtres , tels que toi, ne sont bons qu’aux enfers.
Désespéré qu’on l’eût deviné, le bon Vicaire de Quimper voulut
faire servir sa mal-adresse au profit de sa cupidité. Il publia que
Limoges était l’Auteur du Pamflet, et en fit un lui-même qu’il ne
se contenta pas de lire à ses affidés, mais qu’il imprima, et répandit
avec profusion , par-tout où il s’imagina que le nom de son Adver
saire avait été prononcé.
Bien persuadé qu’il avait, par ce Libelle, levé tous les obstacles,
aplani tous les doutes, et mérité la pension, il fit scmmer l’épouse du
Citoyen Limoges de payer la part qui la concerne. Des inhibitions
arrêtèrent l’activité de ces poursuites; et la demande fut soumise au
Tribunal de Sarlat. Les délais de l’assignation expirèrent pendant les
vacances. Limoges, qui a plaidé pour son épouse, n’imaginant pas
que la cause serait poursuivie avant la rentrée du Palais, ne parut
pas le jour de l’échéance. Gomaire voulait un Jugement par défaut:
il insista, sur-tout , pour plaider lui-même, en l’absence de sou
Contradicteur. Le Tribunal fixa la cause à la prochaine.
Ce renvoi m’écontenta le Poursuivant : il était furieux , sur-tout
après dîner. On rapporte qu’il sortit de l’auberge en chancelant; qu’il
•’arréra sur Une borne , ou dans la boutique d’une Revendeuse ; et
qu’en salivant, il régala le Public du Discours que le Tribunal avait
refusé d’entendre le matin.
Limoges ne put être prévenu de la détermination du Tribunal,
que l’avant - veille du jour qu’il avait indiqué. 11 arriva la veille.
Plusieurs personnes eurent la bonté de lui faire connaître les moyens
qu’il aurait à combattre : ces moyens couraient les rues. J’ai assisté à
l’audience. Le Citoyen Limoges a parlé le premier. Il a plaidé avec
l’assurance qui convient à une bonne cause. Il m’a paru qu’il avait
laissé son Adversaire sans réponse. Tout autre que Gomaire aurait
changé de système: mais ce Docteur, qui n’est pas docte, avait toutes
ses ressources dans son cahier; et, par l’impuissance de mieux faire,
il eut le courage de débiter en nasillant un Plaidoyer déjà dépessé, dis
séqué, réfuté dans toutes ses parties. Tu conçois quelle fut l’impression
qu’il produisit sur l’Auditoire. Malgré cela , il-a eu l’impudeur de ie
faire imprimer, et de lui donner pour texte : Réponse de Gomaire,
à Limoges. Je passe à l’analyse des moyens des deux Parties.
Gomaire a convenu d’abord qu’il avait écrit au Citoyen Maleville
la lettre dont j’ai parlé. Pour légitimer cette démarche bien condam
nable sans doute , il a eu la mal-adresse de dire qu’il l’avait écrite ,
parce qu’il croyait que son Adversaire était cause que le Citoyen
Maleville ne payait pas la pension. Gomaire refuse à Limoges le titre
d’Avocat. 11 l’accuse d’ineptie, d’ignorance; et cependant, il veut
que, dans une question de droit, un Président du Tribunal de Cassa
tion ait été déterminé par son influence. Tu t’apperçois que Gomaire
a toujours le cœur d’un méchant, et très-heureusement la tête
d’un fou.
Pour obtenir une pension, Gomaire a dit que Limoges était un
nourrisson de Robespière et de Marat, un des apôtres abhorrés de
3793 » que » pendant qu’il était Procureur-Syndic du District de
Montignac , il avait fait vendre , comme biens nationaux , des biens
qui ne l’étaient pas ; qu’il avait, de son autorité privée , fait enlever
l’argent des détenus; qu’il avait été proscrit comme terroriste; et que
lui, Gomaire, était un girondin honnête, une victime intéressante.
Eh, quoi ! s’est écrié Limoges, depuis quand c’êst-îl un crime
d’avoir aimé la révolution ! Mais...... quel est ici mon accusateur ?
L’être le plus affreux , parmi tous ceux à qui la Nature accorda une
• figure humaine; un Prêtre apostat, marié, remarié, honni, hué,
vilipendé , méprisé, conspué ; un Conventionnel par hasard , un
soi-disant Patriote de la crête , ose me faire un crime de mon atta
chement à la liberté des beaux jours de 1789 ; de cette liberté , dont
la partie honteuse de la Convention nationale noüs avait privés,
pour y substituer une Bacchante furieuse, dont on l’avait nommé
Grand-Prêtre. Cette Divinité nouvelle honorait le mensonge et le
parjure. Elle appelait philosophie l’abnégation de tous les sentimens
généreux , de tous les liens d’intérêt et d’affection , qui attachent
l’homme à son semblable, et lui aident à supporter les maux du
passage de la vie ; et voilà pourquoi Gomaire se donne insolemment
à lui-même le sobriquet ridicule de Gomaire le philosophe , de
Gomaire sans préjugés.
Oui, je suis un des Apôtres abhorrés de 1793 ; car, lorsque le
très-tolérant, le très-pacifique Vicaire de Quimper provoquait l’assas
sinat des Prêtres insermentés , par une Adresse, où il disait qu’une
femme était morte dans les douleurs de l’enfantement, pour n’avoir
pas voulu croire à ses reliques, je faisais une Proclamation , où je
disais : « Rappelez-vous que, chacun étant le maître de choisir le
» culte qui plaît le plus à sa conscience , on ne doit pas faire un
crime à celui qui ne va pas à la Messe des Prêtres assermentés
>5 pourvu que, d’ailleurs, il soit lui-même tolérant, et qu’il se
» conduise , de manière à ne pas mériter la peine que la Loi inflige
» aux mauvais Citoyens ».
Pendant que Gomaire et ses pareils proscrivaient les hommes à la.
mine, j’écrivais aux Comités révolutionnaires et aux Municipalités
de mon arrondissement : « Soyez sévères ; mais soyez justes ; ne
»» croyez pas les accusateurs ; jugez les accusations. Une lâche con» descendance , une partialité criminelle compromettraient les Lois
i» et la République. Une austérité désaprouvée par la justice, rendrait
» vos pouvoirs insupportables à ceux qui doivent les chérir. Que
i» le méchant trouve en vous des Magistrats inexorables t protégez
»> l’innocent ; et montrez-vous toujours les défenseurs des Patriotes
» persécutés ».
« Rendez-vous dignes de la cause de la liberté ; sacrifiez au bon
is heur et à la prospérité de vos Concitoyens, les haines, les jalousies ,
» et toutes ces rivalités que fomentent nos ennemis , et qui divisent
souvent ceux qui , s’ils étaient unis , rendraient les plus grands
» services à la chose publique , etc. ».
Je suis un des Apôtres abhorrés de 179J; car, lorsqu’on faisait
conspirer les détenus dans les prisons, pendant que l’aristocrate , le
modéré, Dutard, Président du Comité de Surveillance, affichait,
dans l’intérieur de la maison de réclusion , un Arrêté qui réduisait
les détenus au pain et à l’eau , j’écrivais à la Municipalité du Bugue ;
« Les reclus sont des hommes , quoiqu’ils soient nos ennemis.
» N’user à leur égard d’aucune mesure, d’aucune précaution que
» l’humanité puisse désavouer, etc. ( 1 ) ».
Il m’a semblé que celui qui, en 1797, osait concevoir, émettre,
imprimer et proclamer ces idées , devait en être bien fortement
.pénétré. Limoges continue. Je suis un des Apôtres abhorrés de
1793 ; car, pendant que Roux - Fasillac était en mission dans le
Département , on lui fit prendre un Arrêté qui me traduisait au
Tribunal criminel révolutionnaire, pour y être jugé, dans vingtquatre heures, comme fédéraliste et modéré. Dumoulin , dont on
connaît la brusque et courageuse franchise , était présent à cette
scène. Il attendit l’éloignement de mes dénonciateurs; il me connais
sait peu , et réclama néanmoins contre cette mesure ; il se saisit du
mandat lancé contre moi, le mit en pièces, et le brûla. Les Gen
darmes , qui l’attendaient à la porte , furent congédiés ; et moi ,
j’existe encore... En l’an 4, Roux-Fasillac eut occasion de m’écrire;
et il ne put dissimuler sa surprise du traitement que j’avais éprouvé:
« Ainsi donc, me dit-il, tu as couru le danger d’être destitué,
1, à une certaine époque, comme modère; et ru l’as été ensuite comme
» terroriste. Tu devais éprouver cette petite mortification, etc. ».
Cette lettre, datée du 2 vendémiaire an 4, porte le timbre de la
Convention nationale.
Après le 9 thermidor, on annonça des changemens dans les Auto
rités constituées. Les Fonctionnaires coupables devaient être destitués.
Cette mesure ne me regardait pas. On demandait des preuves. Je
m’étais conduit de manière à faire désirer à quelques hommes de voir
passer en d’autres mains la place de Procureur-Syndic de District que
j’occupais depuis sa création ; mais leurs griefs n’étaient pas de nature
à motiver ma destitution. Dans l’impossibilité d’en indiquer, on
essaya d’en supposer. Il était connu qu’à l’époque la plus critique dé
, la révolution, j’avais eu, dans l’intérêt du Citoyen Sair;t-Aulaire,
de Condat, des relations avec le Procureur-Syndic d’Orléans. Un
individu s’avisa de prendre mon nom ; et, en passant à Orléans, de
faire une visite au Procureur-Syndic. Au même instant, la députa
tion de la Dordogne , et les connaissances que j’avais à Paris, furènt
prévenues de mon arrivée ; et, bientôt après, on ne parla plus dans
le District que du voyage que j’avais fait précipitamment à Paris,
pour assister à un conciliabule de Jacobins. Je fis tomber ces bruits,
en produisant le signalement de ce prétendu moi : je l’ai encore;
et , de tous les hommes, je suis celui auquel il peut convenir le
moins. Un premier Commissaire épurateur passa dans le District.
Je fus dénoncé : ma justification n’était pas difficile ; et je restai
Procureur-Syndic. Un Arrêté du Comité de Salut public ordonna la
saisie de l’argent des détenus. Les Comités révolutionnaires furent
chargés de son exécution ; et le Comité de Montignac le fit exécuter.
En m’imputant d’être la cause ou l’auteur de cette fouille , Gomaire
teste fidèle au serment qu’il a fait de ne dire jamais la vérité.
Je n’aime pas à revenir sur le passé; mais il est certain que, parmi
Ceux qui, après le 9 thermidor, s’emparèrent de l’opinion , plusieurs
se rendirent coupables des mêmes excès qu’ils reprochaient aux domi
nateurs de 1795. J’avais résisté de tous mes moyens aux entreprises
des uns : je ne voulus pas devenir le complice des autres; et voilà
mon crime. Je fus encore dénoncé à Chauvier ; mais Chauvier
demandait des preuves. On ne put le déterminer à sévir contre moi,
qu’en mettant sur mon compte une réunion de femmes qui, dans le
canton du Bugue, réclamaient tumultueusement leurs cloches et leur
Curé. On lui persuada que le District, qui jusqu’alors n’avait pas
éprouvé la plus légère commotion , était menacé d’une guerre civile,
si je restais encore en place. Chauvier se décida sur ce rapport;
et voilà son Arrêté : « Considérant qu’il est urgent de pourvoir aux
«fonctions de Procureur-Syndic du District de Montignac, arrête
» que le Citoyen Lagorsse en remplira provisoirement les fonctions ».
La destitution entraînait après elle la réclusion ; et la vie sédentaire
ne me convient pas. Cet Arrêté semblait ne pas devoir me compro
mettre , puisque mon nom ne s’y trouvait pas. J’écrivis, cependant,
à Chauvier, comme j’aurais écrit à un Cocher de fiacre : je me plaignis
d’une détermination qui ne présentait aucun motif; je fis mouvoir
mes amis, pour découvrir les causes de ma destitution. Il n’en donna
jamais aucune. J’eus recours aux Comités de Gouvernement; et après
le rappel de Chauvier, celui de Législation m’écrivit, le 13 messidor
an 3 : « Dès que l’Arrêté qui vous concerne, n’a effectué qu’un simple
» remplacement, sans prononcer destitution ni suspension formelle,
» et sans contenir aucun motif qui vous soit défavorable, les dispo» sitions contenues dans l’article premier de la Loi , du 5 ventôse,
» ne vous sont point applicables. Par le même principe, les plaintes
» que vous faites de l’injustice de votre destitution, et du déshonneur
» qu’elle peut attirer sur vous, ne nous paraissent pas fondées, puis» qu’il ne s’agit pas de destitution , mais d’un simple remplacement,
» qui n’emporte aucune trace de déshonneur, et vous laisse tous vos
» droits, à l’estime de vos Concitoyens ».
Cette réponse me tranquillisa; mais on me réservait d’autres assauts.
C
Lorsque la Municipalité de Terrasson rédigea les tables de proscription
des Terroristes , je ne fus pas mis au nombre des proscrits. Elle y
porta quelques individus, dont je crus devoir embrasser la défense.
J’aurais mieux fait de ne pas me mêler de ces querelles : je ne devais
pas avoir la prétention de me présenter comme une digue au torrent;
et alors on m’eût laissé tranquille : mais une injustice que je puis
combattre ou empêcher, ne me laisse jamais indifférent. Je fus puni
de ma résistance ; et placé , parce que j’étais le défenseur de ces
coquins , à la tête d’une liste supplémentaire. C’est alors qu’on
m’accusa d’avoir été le dénonciateur de Brossard, condamné par le
Tribunal révolutionnaire. De toutes les imputations contradictoires,
qui m’ont été faites pendant la révolution, celle-là me fut la plus
sensible. Une dénonciation est un acte libre ; et si tout bon Citoyen
doit dénoncer un complot tramé contre la sûreté de l’État, je ne crois
pas que cette obligation s’étende contre un particulier isolé, quelles
que soient ses opinions ou sa conduite dans le monde. Je voulus avoir
raison de cette nouvelle atrocité : j’écrivis au Gouvernement, pour
qu’il me fît juger; je le fatiguai tellement de mes plaintes, que la
vérification fut ordonnée. Tout semblait disposé dans l’intérêt de mes
dénonciateurs. Le Commissaire favorisait ouvertement leurs projets.
Mes dénonciateurs eux-mêmes, le père, la mère, les parens, les amis
de Brossard furent entendus comme témoins; et j’étais absent. Aucun
d’eux ne parla de la dénonciation ; aucun d’eux ne dit un mot qui pût
faire soupçonner que j’en étais coupable. Pendant qu’on manœuvrait
ainsi contre moi, je fis la découverte d’un Arrêté de Roux-Fasillac,
Commissaire de la Convention dans le Département. Il résulte de ces
Arrêté, du 3 frimaire an 2, que Brossard, Secrétaire du Comité
révolutionnaire de Périgueux, avait accusé le Comité de Terrasson:
de laisser en liberté les Prêtres insermentés ( quelques-uns de ces
Prêtres existent encore ), et que le Comité de Terrasson avait égale
ment dénoncé Brossard. Avant de prononcer,. Roux-Fasillac voulut
s’assurer des faits , et renvoya sur les lieux deux Commissaires pour
les vérifier. Deux Membres du Comité furent entendus contradictoi
rement avec Brossard sur le rapport des Commissaires et le résultat
V
de leurs débats motiva la détention de celui-ci, et par suite son renvoi
au Tribunal révolutionnaire. Cet Arrêté suffisait, sans doute, à ma
justification ; mais les méchans sont ingénieux. On s’avisa de dire,
non pas que j’avais engagé Brossard à dénoncer le Comité , mais bien
le Comité à dénoncer Brossard. Outre que les Comités n’aimaient pas
à recevoir des impulsions étrangères, celui de Terrasson était composé
d’hommes à exercer sur moi, bien loin de recevoir de moi, l’influence
qu’on me donnait sur eux. On voyait, dans ce Comité, le Citoyen
Bouquier-Teyssenac, Jurisconsulte, honoré de la confiance publique
et de l’estime de ses anciens Confrères à Bordeaux ; le Citoyen
Demery, Président du Canton de Terrasson, qui, constamment„
a réuni les suffrages de ses Concitoyens, et mérité la confiance du
Gouvernement : tous les autres, avec moins de moyens, avaient assez,
de discernement et de courage, pour ne se décider que par leurs
propres inspirations. Quand ce Comité eut connaissance de ce nouveau
chef d’accusation, articulé contre moi, il s’empressa de m’envoyer une
déclaration, signée de tous ses Membres, le 16 floréal an 3. Ils attes
taient que jamais je n’ai pris, directement ni indirectement, aucune
part à leurs opérations ; ils assument sur eux la responsabilité de tout
ce qu’ils ont fait ; ils nomment ceux qui, aux différentes époques „
leur ont fait des dénonciations; et prouvent, de cette manière, que
les dénonciateurs des Terroristes, l’avaient été des Aristocrates r voilà
l’empire de l’habitude.
Le District de Montignac , réorganisé par Boussion j devait otî
m’absoudre, ou me renvoyer devers les Tribunaux. J’étais impatient
de voir la fin de cette affaire; et il semblait que les obstacles se multi
pliaient, en raison de l’empressement que je mettais à les vaincrei.
J’eus toutes les peines imaginables,, pour réunir les Membres épars;
de cette Autorité ; j’y parvins à la fin ; et le Conseil général décidai
unanimement, le 3 fructidor an 3, qu’il était constant que je n’étais;
pas le dénonciateur de Brossard ; et passa à l’ordre du jour, tant sur
mon désarmement, que sur le renvoi devers les Tribunaux..
Après une aussi complète justification , qui déjà avait été rendue;
publique en l’an 3 , Gomaire a eu la lâcheté d’imprimer, qu’avanc
la Plaidoirie de Limoges, il doutait, mais qu’il était maintenant
convaincu qu’il était l’auteur de la dénonciation contre Brossard.
On doit s’attendre à tout de la part d’un être aussi profondément
pervers : mais ce qui étonne, c’est de voir Françoise Dessales, qui,
dans le temps, vit de très-près les tribulations qu’on fit éprouver à
Limoges; qui fut dans la confidence de tous ses chagrins; qui connut
ses moyens, son innocence, s’applaudir publiquement d'avoir inspiré
à Gomaire l’idée de l’accuser encore. La Nature a justement placé
sur la figure de cette abominable mégère le tableau de la laideur de
'son ame : sa conduite justifie son accouplement avec un monstre
digne d'elle.
Après le iS fructidor, on crut que nous rétrogradions vers le
système abandonné depuis deux ans ; et alors je devais être l’homme
du jour : mais, non. Ceux qui m’avaient dénoncé, en l’an 2 et en
l’an 4 , me dénoncèrent en l’an 6. Une main amie que je n’ai pu
connaître encore, m’informa qu’on s’était plaint, parce que j’avais
donné des conclusions favorables à une misérable Servante, du côté
de Sarlat, arrêtée venant d’Espagne. Cette Lettre timbrée, Conseil
des 520, m’inspira l’idée d’écrire au Ministre de la Justice. Mon
Mémoire a resté sans réponse ; et la Servante fut sauvée.
Les fonctions de la Jùdicature de paix sont de nature à ne devoir
offusquer l'amour-propre de personne; et je me regardai comme
sauvé du naufrage révolutionnaire, lorsqu’on m’en eut confié l’exer
cice. J'étais encore dans l’erreur. Mes antagonistes ne s’étaient pas
départis de leurs projets. J’étais observé jusques dans mes démarches
les plus indifférentes, au point que les Commissaires, près le Tribunal
civil & Administration centrale de la Dordogne, dénoncèrent un
Jugement que j’avais rendu, entre un Percepteur et un Particulier.
On sentait bien que, dans aucun cas, ce Jugement ne pouvait pas
me nuire; mais on était bien aise de me mortifier, en le faisant
casser. Les Lentes ampoulées des Commissaires, étaient remplies
de ces grands mots : Usurpation de pouvoir, attentat à l’Autorité.
Le Ministre de La Justice c’en foi pas étourdi. 11 leur reprocha de ne
pas entendre iear métier ; et leur apprit qu’on ne pouvait s’occuper
de semblables dénonciations, que lorsqu’elles étaient faites par les
Parties intéressées. Cette réponse dut ne pas contenter ces Messieurs;
mais ils ne se départirent pas de leurs projets. Ils rédigèrent une
nouvelle dénonciation ; et le stratagème qu’ils mirent en usage, pour
faire servir à leurs desseins la timide simplicité d’un Campagnard,
annonce combien le Peuple était à plaindre d’avoir ses intérêts entre
les mains de pareils hommes. Voici la Lettre que le Commissaire
central écrivit au Collecteur, le 6 prairial an 5 : 11 J’ai à vous confier
s» des mesures importantes, et qui exigent le secret. Voudrez-vous
a» bien, dans cet objet, vous rendre incessamment auprès de moi ;
a> je vous y engage instamment «. Cet appel excita ma curiosité.
Je fus instruit de tout : je parvins à me procurer une copie des Pièces ;
et, comme on l’imagine bien, je m’empressai d’envoyer au Ministre
de la Justice les motifs qui avaient déterminé mon Jugement. Mes
dénonciateurs échouèrent encore. La seconde dénonciation eut le
sort de la première; et mon Jugement fut exécuté dans toutes ses
dispositions.
Il n’est pas vrai que Limoges ait dit, comme l’a débité Gomaire,
qu’il était modéré; et son Adversaire, montagnard, correspondant
de Pitt et de Cobourg. Il n’a dissimulé ni son enthousiasme pour la
liberté , ni son aversion contre tous ceux qui , comme le Vicaire
de Quimper , en ont déshonoré la cause. Il n’est pas assez fou,
pour avancer que Pitt et Cobourg avaient voulu tirer parti d’une
pécore.
L’Assemblée électorale de l’an 6 nomma Limoges, Membre du
Conseil des 500, pour un an. Il donna sa démission. L’Assemblée
ne voulut pas le remplacer. L’Élection fut cassée pour le tout ;
et le Directoire exécutif, qui avait provoqué cette mesure, le
rendit à ses fonctions , en le nommant encore Accusateur public.
Réélu en l’an 7 , il ne fut pas jugé propre, après le 18 brumaire,
aux fonctions législatives ; mais il n’en conserva pas moins la con
fiance du Gouvernement, puisqu’il lui adressa une commission de
Juge au Tribunal d’appel qu’il n’a pas acceptée. Gomaire connaît
cette particularité; car il lui écrivit, le 21 prairial an 8 ; « J’ai
D
[ *4 3
» appris hier que vous étiez Juge au Tribunal d’appel à Bordeaux i
» je vous en fais mon compliment ; et je m’en félicite, avec tous
5» les amis de la justice et de la République ».
Il fut constitué à l’épouse de l’émigré, Duverdier, une somme
déterminée. En payement de la constitution , on délaissa dans la
suite au mari un bien venant de la famille de la femme. Le bien
donné en payement de la dot, n’est pas dotal ; et le bien fut vendu»
Le Conseil d’État a confirmé cette vente.
Le Conseil général de la commune de Montignac comprit, dans
le tableau des biens nationaux , une maison vendue , sous seingprivé , par le Citoyen Marzac, à l’émigré Felets, qui la revendit,
à pacte de rachat, par acte authentique, et la retira de même. Le
Conseil municipal déclara que le vendeur avait sollicité le transporc
de l’impôt sur la tête de l’émigré. Quelques particuliers honnêtes
déposèrent qu’ils avaient vu la police. La maison fut déclarée natio
nale; et le Conseil d’État en a confirmé la vente.
Avant le 17 nivôse , l’Administration du District de Montignac^
sur le réquisitoire du Procureur-Syndic, exima de la liste des biens
nationaux les biens de Labarde, donnés par contrat de mariage au
premier né. La Loi rétroactive , du 17 nivôse, annulla la donation;
et, sur la demande d’une députation couverte de guenilles , dont
Dutard était l’orateur, le bien de Labarde fut déclaré national. Dutard
a acquis les meilleurs fonds à très-bas prix, et les a payés plus tard que
cous les autres.
Un des Messieurs d’Àbzac fut condamné. Ses biens étaient indivis
avec ceux de ses parens. On ne demanda pas la division dans les
délais : toutes les parts furent vendues ; et Dutard est encore riche
des dépouilles de cette famille infortunée. Il n’existe que deux récla
mations contre les ventes faites pendant l’administration du Citoyen
Limoges; et ces réclamations ont été rejetées. Voilà, suivant Gomaire,
qui ne voit pas si loin que le bout de son nez, une forte preuve
contre le Procureur-Syndic du District de Montignac. La famille
Labarde et la famille d’Abzac n’ont pas réclamé; et je suis convaincu
que Gomaire n’a parlé d’elles, que pour leur donner l’idée d’en former
[r<]
l’entreprise. Malgré ses liaisons avec Dutard, on assure qu’il ne le
ménage pas dans l’occasion.
Après ces explications, Limoges a ajouté : Je ne sais pas comment,
en révolution, chacun a fait son compte. Elle a nui à mes intérêts,
à mes jouissances, et ne m’a rien laissé qui puisse compenser les
pertes que j’ai faites ; et cependant je l’aime encore ; et j’ai la bonnefoi d’en convenir. D’autres sont comblés de ses faveurs , de ses
richesses ; et ils ont l’air de la dédaigner, de la haïr. 11 est, il faut
l’avouer, des inclinations bien malheureuses. Avant la révolution,
une carrière honorable, brillante et lucrative, s’ouvrait sous mes pas;
et, si les projets de mes amis n’avaient pas réussi, je serais au moins
ce que je suis. Sans elle , mon Adversaire, qui dit complaisemment
que le temps de mapopulacerie est passé, n’aurait pas pour soixante
mille francs de biens nationaux. 11 psalmodierait des oremus dans le
fond d’un Monastère , si le débordement de sa conduite ne l’eût fait
périr dans un vade in pace. Oui ! j’ai désiré pour moi, pour mes
Concitoyens, pour l’humanité entière , la plus grande somme de
bonheur dont on puisse jouir, sous l’influence d’un Gouvernement,
ami de la liberté. J’ai servi la révolution, dès son berceau ; et je l’ai
servie pour elle; conservant mes principes, sans partager ses fureurs,
Je l’ai servie pour ma propre sûreté, quand elle a commencé d’être
cruelle. En l’an 5 , j’étais coupable des crimes de 1793 ; et, en 1793,
j’étais criminel, en ne justifiant pas les reproches que je devais éprouver
en l’an 5. Le parti dominant m’a toujours maltraité; et, quand il était
malheureux, je l’ai constamment défendu. J’ai été chargé de l’exé
cution de mesures sévères ; et, tout en parlant le langage du temps,
j’en ai sans cesse tempéré les rigueurs. Pendant les jours les plus cri
tiques, j’ai rempli des fonctions importantes. Ceux que j’ai secourus,
m’ont persécuté; ceux que j’ai maltraités,m’ont défendu. Un homme,
infiniment malheureux, parce qu’il était bien criminel ; un homme
qu’avec l’aide du Citoyen Janet-Lafon, Président du Tribunal criminel
dont j’étais Accusateur public, j’ai convaincu du plus grand crime,
que j’ai conduit à l’échafaud ; Grailly m’écrivait, vingt-quatre heures
avant sa mort ; « J’ai lu sur votre physionomie des sentimens de
si justice, mais en même temps d’humanité. On prélude ma mort
si par une charge de fers. Une femme tendre, des enfans innocens
ai s’unissent à mes sollicitations, et vous engagent à demander que je
si sois traité moins rigoureusement, pour que j’arrive à ma malheu3i reuse destinée avec des préludes moins affreux, qui me donnent la
si mort mille fois avant son terme ». Je garde cette Lettre avec soin;
je la produis avec orgueil. L’homme qui voit le jour pour la dernière
fois, ne peut ni dissimuler, ni flatter. La main qui va mourir, ne
saurait être l’interprète du mensonge.
Non content d’avoir attaqué le Citoyen Limoges dans ses opinions,
dans sa conduite politique, son Adversaire le poursuit encore dans sa
vie privée, dans ses rapports de famille et d’amitié. 11 l’accuse de
susciter des contestations injustes, et de porter ainsi le trouble dans
les familles........Également fort dans tous les sens, il répond à tout
avec le même avantage.
Après la mort de Pelissier, dit-il, sa veuve s’empara de l’or, de
l’argent, des assignats, des titres, des contrats, des effets précieux,
et se rendit à Paris, pour solliciter la levée du séquestre posé sur son
hérédité. Sa mauvaise étoile s’arrêta près des lieux où reposait le trèsvertueux , très-catholique Vicaire de Quimper. Madame Pelissier
réunissait aux bienfaits de la Nature toutes les grâces du bon ton.
11 la jugea gibier de bonne prise, et l'accueillit avec la souplesse
d’un Frère quêteur. Le malheur est communicatif et sans défiance.
Elle lui confia ses peines. Il parut les partager ; il promit de la
servir, et se nantit de ses papiers. Après quelques démarches, il mit
un prix à sa complaisance....... Cette proposition fut repoussée avec
horreur. Il insiste ; il menace : la victime se tait ; et bientôt elle
oublie tout, pour ne pas oublier qu’elle était mère....... Une femme
honnête ne pouvait pas vivre long-temps dans une position, qui
contrariait à-la-fois ses penchans et sa vertu. Elle mourut. Pendant les
convulsions de son agonie , elle parlait sans cesse de Pelissier, de ses
enfans. Ses dernières paroles furent une invocation à ses amis, pour
les prier de défendre sa mémoire et....... Ce vieux bouc s’imaginait
nous faire croire qu’elle était morte d’amour pour lui.
Après s’être empare de vive force de la veuvé , il voulut savoir si
les biens de Pelissier méritaient les honneurs de l’invasion.- Il ouvric
une correspondance avec l’Avocat, Claretie. Le mobilier lui fit envie;
et, par les soins de Claretie, les meubles les plus précieux lui furent
adjugés. 11 n’en a pas payé le prix : il désira la ferme des immeubles;
et le bail fut porté sur la tête d’un particulier, qui, moyennant un
billet de garantie, signé de Claretie, prêta son nom, pour le conserver
à Gomaire. Après avoir joui deux ans sans débourser un sol, il a aban
donné la ferme, et désavoué le mandat qu’il avait répété dans plusieurs
lettres. Les soins, l’empressement, la délicatesse et le zèle que le man
dataire avait mis à le servir, méritaient une autre récompense. Il y fut
si sensible, qu’écrivant à un de ses amis, le 29 brumaire an 9, pour
l’informer de ce coupable désaveu, il lui disait : « Le voilà, ce Gomaire
» que j’ai tant affectionné, de qui j’ai à me reprocher d’avoir dit tant
»■> de bien ». Claretie me donnait à lire les lettres de Gomaire. Le
style en était barbare, et entrelacé de citations latines accumulées
sans ordre, sans choix et sans mesure : mais il disait tant de bien de
lui-même; il s’attribuait tant, et de si bonnes qualités, que, malgré
son pédantisme , nous espérions qu’il serait un voisin intéressant.
Quelle était notre erreur 1 Organisé pour la haine , l’amitié fut
toujours étrangère à cette ame mal-faisante. Incapable de contracter
des liaisons honnêtes, il ne peut en supposer que de criminelles chez
les autres. Ses espions se répandent de tous côtés : personne n’est à
l’abri de ses sarcasmes ; tout le monde est atteint par les traits morti
fères de sa langue empoisonnée. S’il est reçu quelque part , il s’attache
à y découvrir les événemens malheureux ou prospères, et raconte
ensuite dans le monde, en les défigurant, les secrets qu’il a surpris.
Impropre à quoique ce soit d’utile, il emploit les loisirs d’une vie
inoccupée à créer de nouveaux moyens de nuire. Écrire des lettres
qui rendent l’ami suspect à son ami ; barbouiller quelques rimes,
pour attaquer les réputations les mieux établies, tels sont les délassemens de ce misérable, qui n’a pas rougi de se comparer à Socrate
et à Caton. La comparaison eût été moins révoltante, s’il eût nommé
Cartouche, Ravailhac ou Mandrin.
E
[ i8’]
Depuis son convoi, la veuve Pelissier paraît avoir dissipé un patri
moine considérable. Les enfans de Pelissier n’auront rien de leur
mère. Leur tuteur a répudié son hérédité; et ce qu’il y a d’inconce
vable, c’est de voir Gomaire, à la faveur d’un compte qu’il produit,
absorber le montant des meubles des mineurs, le prix de la ferme de
leurs immeubles, et se porter encore leur créancier. Le jour de la
justice luira pour ces infortunés. La profondeur de l’abyme sera
sondée : les rôles changeront ; et le créancier arrogant ne sera plus
qu’un débiteur déconcerté.
Quand j’appris l’arrivée de Gomaire dans le Département, je courus
au-devant de lui : je regardai comme un jour de fête celui où je le
réunis avec mes amis. Mon beau-père et mon épouse, à qui j’avais
communiqué mon enthousiasme, multipliaient les prévenances et les
égards ; et, en très-peu de temps, il fut chez moi, avec l’aisance et
la liberté qu’y trouvent mes amis. Quelques autres, à mon exemple,
lui firent politesse ; mais tant d’empressement ne servit qu’à l’étourdir»
Il se crut un personnage de conséquence, et devint exigeant : il tran
chait toutes les difficultés, frondait toutes les opinions; il molestait
en propos ceux qui se permettaient d’examiner les siennes. Les Auto
rités constituées furent aussi soumises à sa censure; et l’Administration
du Bugue, vilipendée publiquement, parce quelle ne délibérait pas
à son gré ( i ).
(i) En plaidant, Limoges parla de cette indécente sortie, et du méconten
tement du Citoyen Senailliac , l’un des Agens municipaux. SeDailliac était
présent à la plaidoirie de Limoges ; et , en sortant, il lui reprocha l’inexac
titude de sa narration. J’étais , dit-il , si mécontent de lui , que je l’attendis
long-temps, pour lui donner vingt coups de bâton. Limoges n’avait pas connu
les projets de Senailhac; et il ne parla que de sa mauvaise humeur. Gomaire,
dans son Mémoire , prête à Limoges le propos de Senailhac, et le fait désa
vouer par son auteur, en présence de Lagibertie, qui lui en a fait le rapport.
Je doute du désaveu et du rapport. Si l’un et l’autre est vrai , Senailhac avait
sans doute des raisons, pour nier le propos ; et Lagibertie , pour en informer
Gomaire. Dans tous les cas, le propos n’en est pas moins constant, puisqu’un
besoin il serait prouvé.
K
Cette conduite indisposa tous les bons Citoÿens : us furent indi
gnés , sur-tout, du projet qu’il avait formé de s’emparer du jeune
Pelissier, afin de conserver plus long-temps la manutention de la
fortune de son père. On a vu cet enfant : je l’ai vu moi-même; et ce
fut Madame Lafon , sa tante , qui, la larme à l’œil, m’en fit appercevoir; je l’ai vu s’indigner, entrer en fureur, quand on lui donnait
le nom de Pelissier. 11 voulait être appelé, Gomaire. C’était Gomaire
qu’il désignait pour curateur : il le nommait son père. Le Public avait
déjà jugé cet infâme séducteur. Il était, pour tous les pères de famille,
pour tous les hommes, amis de la morale et de la justice , un objet
d’exécration et d’horreur ; et mon illusion durait encore. Seul, je
luttais vainement en sa faveur contre l’opinion de tous; je multipliais
mes démarches, pour lui conserver des partisans, pour lui procurer
des amis. Si quelques-uns semblaient approuver son apologie, c’était
des hommes faibles dont il était bien connu , et qui?, redoutant sa
malice, lui faisaient l’hommage de leur silence, comme on vit autre
fois des Peuples idolâtres offrir des sacrifices à la grêle et au tonnerre,
pour les déterminer à ne pas détruire leurs moissons.
Au mois de messidor an 7, je fus appelé au Corps législatif. Gomaire
voulait être Commissaire près l’Administration centrale, 11 lui suffisait
d’avoir annoncé son envie, pour commander mon zèle. Je mis tout
en œuvre pour réussir : je faisais son éloge à tout venant; j’exaltais
son honorable proscription , sa glorieuse captivité ; je lisais son nom
dans les listes de Marat; je parlais avec enthousiasme de l’empreinte
de ses fers, lorsqu’un homme d’un sens droit, et qui me parut initié
dans les mystères de la révolution, me conduisit dans un coin, et m’y
parla ainsi : Je ne suis pas étonné de votre enthousiasme pour cet
individu. 11 faut le connaître, pour le juger. Il a été détenu ; cela est
vrai : mais Henriot allait tous les jours le visiter dans sa prison ; et ses
collègues étaient maltraités par les geôliers. La plupart de ses col
lègues sont morts sur l’échafaud; et le Général, du
mai, provoqua
sa liberté. Il faisait des vers patriotiques; mais tant d’autres ont péri,
malgré qu’ils eussent fait des vers patriotiques, et sans avoir été
Membres d’une Commission proscrire par les Vainqueurs. Ce rappro?
chement changea subitement 1 ordre de mes idées, et me fixa pour
toujours. Retiré au mois de ventôse an 8, je lui adressai ma première
visite : elle a été la dernière.
Gomaire, qui se bat les flancs, pour persuader que son Adversaire
vaut aussi peu que lui, en avait , en l'an 8, une opinion plus favorable.
Pressé par le tuteur des enfans de Pélissier de rendre le compte qu’il
leur doit, il a recours à Limoges, pour qu’il prenne sa défense ;
et, pour l’y engager, il lui écrivit en ces termes, le S fructidor :
« Vous avez vu f mon cher Limoges, que j’avais quelque chose à
« vous dire, et que j’en cherchais le moment j c’était ceci : Amicè.
»» «
pQits w nt&xtKiRS: { et j’attendais de votre amitié cette
« réponse : FWh mumiare, Mon ami, j’ai trouvé simple que vous
» ne voulussiez pas être Arbitre entre Lafon et moi. Un Arbitre est
» un Juge ; mais mon affaire a changé de face. Si elle était mal
»> présentée et mal détendue, je perdrais tout, et je devrais peut-être
»> encore, ce qui serait extrêmement malheureux. Limoges, je ne
» puis pas croire que vous me refusiez votre appui. 11 faut que j’aie
»> un Défenseur; et c’est vous que je veux. Votre départ me décide à
«î vous écrire. Je tremble que l’on me prévienne, etc. ». Limoges
ne voulue pas être Arbitre, parce qu alors il connaissait Gomaire.
La même raison l’empêcha d’être son Défenseur. Piqué de ce refus,
il jura une haine implacable à celui qui le lui faisait éprouver ; et
voilà la cause de l’impuissante colère qu’il exhale contre lui. 11 est
dangereux quelquefois de désobliger les méchans. Il l’accuse d’avoir
suscité une discussion entre Madame Ducluzau et M.r Rey, son frère.
Écoutons sa réponse : Je n’aime pas, a-t-il dit, Madame Ducluzau ;
je la haïrais, si je pouvais haïr. Conseillère perfide , elle avait formé
.contre moi des entreprises donc l’exécution était impossible ; et ,
n’a guère, elle a souffert qu’on employât la main innocente de sa
JSIle , pour lâcher la Diatribe de Gomaire dans les maisons d’où elle
avait été repoussée. U est temps que le Public connaisse la part que
j’ai prise au Procès. Je pensais qu’en principe, la demande de M.r Rey
était fondée. Des considérations particulières m’en faisaient désap
prouver l’entreprise. M.r Laveile, père, ecM.r Loys furent consultés.
Ils partagèrent mon opinion, sans approuver mês scrupules. J’ai eri
main la consultation de ces Messieurs ; et une autre , dans le même
sens, de MM. Martignac, Brochon , père , Émerigon. La cause fut
plaidée à Périgueux, non par moi, puisque fêtais alors à Paris, mais
par Lanxade qui la gagna. Quand M.v Rey m’annonça cçt avantage,
voici ma réponse : « Malgré le succès que vous avez obtenu , je dois
»> toujours vous conseiller de ne pas en abuser. 11 vous impose des
»> obligations, envers Madame Ducluzau , que je voudrais vous voir
» remplir. Vous lui avez donné des assignats représentant des écus;
et vous ne penserez pas qu’elle ait ainsi reçu ses droits légitimaires ».
Cette Lettre, du 16 fructidor, porte l’empreinte du Conseil des 500.
Il y eut appel du Jugement de première instance; et M.r Rey
n’a pas à se reprocher d’avoir négligé l’occasion de terminer : mais
Dutard , qui seul a porté la mésintelligence entre le frère et la sœur;
qui, lorsqu’il poursuivait ce procès à Bordeaux , avait la mauvaisefoi de me l’imputer, et la lâcheté de me dépeindre aux Juges sous les
couleurs les plus horribles, écarta toutes les propositions, ne voulut
adopter aucun arrangement. De retour au Bugue , je déterminai
M.r Rey à consulter encore avant de poursuivre sur l’appel : je lui fis
un Mémoire, pour présenter aux Avocats de Périgueux. Ses préten
tions paraissaient si claires, que le Citoyen Lanxade, son Défenseur,
lui conseilla de faire imprimer mon Mémoire, et d’apposer au bas sa
signature et la mienne, comme si le Mémoire avait été fait par un
autre , et que nous en eussions ensemble approuvé les moyens. Je
n’avais pas compté sur la publicité de mon Mémoire ; et cet arran
gement n’aurait pas eu lieu , si j’eusse été consulté. On avait cru
pouvoir disposer de ma signature ; et je ne dus pas la désavouer.
Cet état de choses donnait contre moi quelqu’avantage au solliciteur,
dont je connaissais les dispositions ; mais je ne dus pas en calculer
les inconvéniens. Si Dutard mettait au nombre des griefs, contre son
beau-frère, l’intérêt que je pouvais prendre à sa cause, qu’aurait-il
fait, si j’eusse annoncé qu’il l’avait entreprise contre mon sentiment.
L’amitié qui , dans l’occasion, ne nous impose aucun sacrifice, n’est
plus qu’un sentiment stérile, qui ne mérite pas qu’on le cultive;
F
et j'aimai mieux qu’on crût dans le monde que j’avais voulu me venger
de Madame Ducluzau, que de compromettre les intérêts de son frère,
en déclarant que je n’étais pas son Conseil. Voilà comment je suis
perfide envers mes amis ; voilà comment je me venge de mes ennemis.
Antignac, Notaire à Beynac, était débiteur de Dutard de deux
lettres de change : l’une allait échoir; l’autre avait encore dix-huit
mois de terme; Dutard pria Antignac d’anticiper le payement de la
première. Antignac chargea son frère aîné de la retirer; et celui-ci
la fit payer par une de ses Demoiselles. Au lieu de remettre la lettre
de change acquittée , Dutard livra celle qui ne devait l’être que dans
dix-huit mois.
Lorsqu’Antignac s’apperçut de la supercherie, la lettre de change
n’était plus dans les mains de Dutard : elle semblait avoir passé,
long-temps auparavant, dans celles de Gomaire , qui voulut la
conserver. Les frères, Antignac, en murmurèrent ouvertement ; mais
il fallut payer. Gomaire a essayé depuis de les faire rétracter; mais ils
avaient donné trop d’éclat à cet événement, pour condescendre à ses
désirs. Antignac, de Beynac , a seul déclaré que Gomaire ne Bavait
pas maltraité , qu’il lui avait donné du temps ; ce qui prouve ,
tout juste , le concert qu’il reproche à l’endosseur et au porteur
de sa lettre de change.
C’est pourtant à la faveur de cette déclaration que le très-vertueux,
Gomaire, a cru convaincre Y univers que j’étais un calomniateur; c’esc
avec cette déclaration que ce nouveau Mathan a publié qu’il était
Chrétien comme Jésus-Christ, qu’il n’avaic jamais fait une action
indigne de la vertu. La médisance peut à son gré s’exercer sur cette
carcasse de inalfaicieur; mais il est impossible de le calomnier ( i ).
Madame- ‘Lidonne est sœur de la chaste Suzanne de Gomaire.
Au commencement du Procès, je crus devoir lui annoncer les pre
mières hostilités : je la priai de me fournir quelques preuves du
mariage de sa sœur. Cette démarche, suivant mon Adversaire,
me ravale presque à son niveau. J’écrivis à Madame Lidonne ,
non parce que j’étais convaincu qu’elle n’aimait pas un vieux
hypocrite, qui s’est avisé de rimer contre elle des horreurs, parce
qu’elle n’a pas approuvé qu’i/ eût usé quatre rames de papier,
pour séduire sa sœur, mais parce que j’ai pour elle trop de défé
rence et de respect, pour entreprendre une semblable contestation,
sans l’en prévenir. Je lui ai demandé des preuves du mariage de sa
sœur, parce que, dans la dure nécessité de la voir dans les bras
d’un tel homme , elle était , plus que moi, intéressée à prouver
qu’il l’avait épousée. Madame Lidonne et ses Conseils auraient eu
sur l’honneur des notions bien erronées, si , possédant les documens
que je lui demandais, elle ne me les eût pas envoyés.
Pour éviter l’exécution provisoire du contrat constitutif de la
pension , j’offris, au Bureau de paix , de la payer, sous jcondition.
Gomaire la refusa. Je dis qu’il avait tort, parce que sa compagne
en aurait employé le montant au payement de sa patente. Cette
réflexion égaya l’auditoire,- et mon clair-voyant, Adversaire, ne
m’entendit pas. Depuis, il a imprimé par dépit que j’avais puisé
cette idée dans les entresols de Saint-Seurin , et qu’il s’honorait
de ne m’avoir pas compris. Si la stupidité nous honore, personne
n’est plus honoré que le très-honorable Président du Comité d’ins
truction pour le service du Basacle ou de Montmartre. Néanmoins,
je conçois difficilement que l’être le plus dissolu s’avise de faire
ïe niais.
Après avoir passé devant le Bureau de paix, Gomaire demanda
une copie du procès-verbal : Limoges en commanda une autre»
Le Greffier les leur remit le même jour» Limoges s’occupa de suite
de la rédaction du projet d’assignation. Il fit lui-même la copie des
verbal, de manière que toutes les écritures étaient prêtes, lorsque
Salavert, jeune , le prévint qu’il était chargé de l’assigner» Limoges
aurait pu s adresser à un autre Huissier, qui aurait
remis sort
acte, avant que Salavert eût songé à écrire la première ligne de
celui de Gomaire ; mais il trouva plus simple de répondre à la
démarche honnête de Salavert, en lui offrant sa commission : il
l’accepta, parce que Limoges était demandeur, et parce qu’il trouva
plus commode de n’avoir que sa signature à apposer. En assignant,
Limoges se constituait en frais; et, vraisemblablement, il les aurait
laissés pour le compte de Gomaire , s’il n’avait pas tenu à utiliser
ses écritures et son papier. Gomaire qui, dans les actions les plus
indifférentes de la vie , porte des intentions coupables , pour qui
l’habitude du mal est exclusive de la possibilité du bien, a crié de
toutes ses forces que Limoges avait épouvanté, corrompu, séduit
son Huissier ; et qu’en lui sauvant les frais de l’acte , il avait commis
un crime, de félonie. Quand il lui notifia les inhibitions, l’Huissier
de Limoges les lui annonça la veille; et personne ne s’est avisé de
blâmer cette démarche.
Dans le dessein d’indisposer le Tribunal contre son Adversaire,
Gomaire a dit qu’en parlant avec Limoges du procès de M.r Rey
qu’il avait gagné à Périgueux, il lui avait affirmé que le gain ou la
perte d’un procès dépendait de la bonne ou mauvaise digestion des
Juges ; et à l’occasion d’un autre qu’il avait aussi gagné à Périgueux,
que la conscience était le dernier meuble de la maison............... ..
Si Limoges avait tenu ce langage , il en conviendrait. Dans le
premier cas, il n’aurait fait que répéter ce qu’a dit un grand homme
examinant l’influence du physique sur le moral. Dans l’autre , il
aurait avancé une vérité cruelle mise en évidence par la conduite
de Gomaire, et dont l’honnête homme condamne la pratique : mais
il ne l’a pas dit ; car le procès de M.r Rey fut jugé pendant qu’il
était à Paris. Le seul qu’il ait défendu à Périgueux, est celui de
la veuve Borie ; et, depuis bien long-temps avant le Jugement, il
n’allait plus chez Gomaire. Ce n’est donc pas après avoir gagné ces
deux procès, et à leur occasion, qu’il a tenu, dans la chambre de
Gomaire, près de son bureau, le propos qu’il lui attribue ; Mentitur
iniquitas sibi.
La charité chrétienne commande au très-vertueux, Gomaire, de
publier que Limoges est en opposition avec toute sa famille ; qu’il
n’aime pas sa femme ; que sa femme ne l’aime pas, etc. , etc.
Si l’harmonie pouvait être troublée dans cette famille , Gomaire
aurait dû se promettre quelques succès par l’attention qu’il a mise
à supposer à tous des torts les uns envers les autres ; mais il devait
savoir qu’il l’avait tenté inutilement. Limoges est obligé de s’ab
senter souvent; et l'homme de Jésus- Christ, voulant porter la
désunion dans le ménage , criminalisait ses absences. Toutes ses
démarches étaient coupables. Quand il a vu qu’il ne pouvait pas
réussir, il s’est concerté avec Dutard, pour répandre dans le Dépar
tement qu’il était sur le point de divorcer.
Il atteste que, dînant un jour chez le beau-père de Limoges,
il a entendu dire à celui-ci que M.r Maleville , qui ne l’aime pas,
qui ne l’estime pas, qui ne pense pas comme lui, était un j...-f.....
Gomaire a dîné souvent chez le beau-père de Limoges; mais il
ne s’y est rencontré avec lui, que lorsqu’il l’y attira pour la pre
mière fois. Le hasard semble avoir ménagé cette particularité,
pour seconder les convives qui l’accusent d’imposture. Limoges ne
s’est jamais servi contre personne de cette grossière qualification;
et Gomaire est le seul qui pût en légitimer l’usage.
Gomaire nous annonce que ses espions l’ont informé que Limoges
voulait le forcer à quitter la commune du Bugue. Ce rapport n’est
qu’absurde ; et son inventeur n’en sera pas plus intéressant. Limoges
serait bien fâché qu’il ne voulût pas y fixer sa résidence. Ailleurs ,
il ferait encore des dupes ; et il n’est plus dangereux où il est :
Habet fienum in cornu. Limoges est dans l’enchantement, quand il
contemple son petit marcassin, lui faisant des grimaces, ou galopant
tous les matins, pour distribuer, de porte en porte, les idées que son
cher père a contre lui ramassées pendant la nuit.
Au fond, Gomaire a soutenu que sa compagne devait jouir de
sa pension , tant qu’on ne représenterait pas l’acte de son mariage.
Limoges disait au contraire. Avant la publication du Code civil,
la possession d’état, sans aucun titre, constituait le mariage; et, quand
G
le Code a paru , vous portiez publiquement, l’un et l’autre , le nom
de femme et de mari. La Loi nouvelle exige des époux la repré
sentation de leur contrat ; mais cette disposition qu’on ne fera pas
rétroagir, n’est impérative qùe contre eux. Les enfans, ou des tiers
intéressés qu’on n’a pas du consulter, n’ont besoin que d’invoquer
la possession. En s’exposant à une amende, Gomaire et Françoise
Dessales ont pu, sans publications préalables, se marier légalement
( art. 186 de la Loi sur le mariage ) devant un Officier public , autre
que celui de leur domicile (art. 187), et sans faire constater sur
les registres la preuve de leurs engagemens ( art. 46 de la Loi sur les
actes de l’état civil ). Si l’on était astreint à la nécessité de produire
un titre , quelle serait la ressource de quiconque aurait besoin, pour
quelle cause que ce fût, de prouver l’existence d’un mariage mysté
rieusement célébré ? La preuve que je demande à faire, n’a pas pour
objet de donner aux Parties un état qu’ils désavouent, mais de prouver
que Françoise Dessales a cessé d’exécuter la condition. Il est bien
étonnant qu’après avoir quitté le nom de son mari, pour prendre
celui d’un autre homme, elle ait encore l’impertinence de soutenir
à la Justice qu’elle n’est pas remariée : Nemo auditur propriam allé
geais turpitudinem. Si elle n’est pas remariée, elle est la concubine
de Gomaire ; et, dans l’un et l’autre cas , elle a perdu la pension.
Ces raisons, fortifiées par l’assentiment de plusieurs Jurisconsultes
recommandables de Paris, de Bordeaux et des Départemens, ont
déterminé le Tribunal à permettre la preuve demandée.
Quand ce Jugement fut connu, chacun en raisonna à sa manière.
Un domestique de M.r Flageac en conféra avec un qui l’avait été de
Gomaire. Celui-ci en fut instruit; et aussi-tôt il se hâta de faire une
Adresse à ses Concitoyens, datée du milieu de ses bouteilles. Il les
engage , au nom de Dieu, à ne pas déposer contre lui : il ne trouve
rien de plus coupable que cette conversation dont il a la preuve écrites
.il annonce des révélations plus importantes ; il en conclut que Limoges
est, à ses yeux , un être méprisable, et qu’ainsi la pension doit être
maintenue. Ne présumant pas assez de son Adresse , il a écrit à tous
ceux dont il connaît le nom ; il se plaint des persécutions qu’on suscite
aux talens'et'à la'vertu'dans ce siècle d’ignorance et de désordre.
Limoges poursuit dans sa personne un Citoyen vertueux, un homme
chrétien comme Jésus-Christ t il soulève Israël contre sa vertu ; il a
juré d’en faire un autre Crucifix. Gardez-vous bien, leur dit-il, de
faire comme Pilate, de vous en laver les mains : servez-moi de trom
pettes ; et publiez à mon exemple, dans tout Punivers, que mon
Adversaire est, à mes yeux, un infâme calomniateur. Que ce concert
d’imprécations retentisse jusques dans les cieux ; qu’il en impose à la
multitude; qu’il glace d’effroi les témoins; qu’il étonne mes Juges;
et je gagne mon procès ( i ).
J’ai fait des découvertes importantes : elles honoreront l’espèce
humaine. Le monde intellectuel va changer. Mahomet, Calvin.
et Luther, et tous les autres chefs de secte, n’étaient que des
écoliers. Mon génie s’est ouvert des routes nouvelles. Je suis destiné
à éclairer l’univers : Nunc noÿus nascitur ordo. Accablez mon
Adversaire ; et je récompenserai vos efforts, en vous faisant voir
la lumière ( 2 ).
(1) Françoise Dessales fait débiter qu’on n’aurait pas dû lui refuser sa pen
sion : elle a assez perdu dans la maison de son mari. Lorsqu’en liquidant une
communauté , on accorde à la femme la moitié des acquêts , sans lui faire
supporter les aliénations qui s’élèvent à plus du double , il n’y a pas là de
lésion. Jamais Dubreuil n’avait joui la dot de sa femme : elle en percevait les
revenus. Si elle a reçu en assignats le remboursement de quelques, créances ,
les héritiers n’en sont pas responsables. Elle a été trop bien traitée par eux.
Ils auraient pu lui demander les revenus qu’elle a tournés à son profit...
A l’époque de ce traité , M.r Maleville était à Paris ; et Limoges n’était pas
marié.
( 2 ) On refusera de croire à l’existence d’un homme qui porte si loin la
présomption et la folie. Il est, cependant, vrai que Gomaire fit une visite à
M.1’ Souffron, Prêtre. Il s’annonça comme un Philosophe, un Savant inspiré,
qui faisait un gros Livre, où il prouvait qu’on n’était pas Catholique, si l’on
n’imitait pas sa conduite. L’honnête Ecclésiastique , qui le voyait pour la
première fois , le prit pour l’Antéchrist .- il fit un signe de croix , et se
retira.
*
Je suis convaincu que Limoges n’a eu connaissance du colloque
des domestiques, que par l’Adresse de Gomaire. 11 n’a cherché,
ni fait chercher des témoins, parce qu’ils ne lui sont pas nécessaires.
]l est nanti, de l’aveu juridiquement fait par le très-honorable , trèsvéridique Vicaire de Quimper, de l’existence du mariage dont il ne
veut pas convenir par respect pour le christianisme et pour la vérité.
Cet aveu est consigné dans deux Requêtes qu'il a signifiées au Citoyen
Lafon, tuteur des enfans Pelissier, les 11 germinal et 26floréal an 10.
et où il prend le titre de tuteur de ses enfans et de la Dame Dugay ,
sa première épouse. Si la Dame Dugay fut sa première épouse, qu’il
nous indique donc la seconde.
Quand Limoges aurait pris des informations, pour découvrir ceux
qui pouvaient déposer des rapports établis entre Gomaire et sa com
pagne , il n’y aurait dans ses démarches rien d’inconvenant , rien
d’extraordinaire. Lorsqu’on est chargé de faire une enquête, on ne
peut pas assigner tout l’univers : on se fixe sur les témoins ; et l’on se
fixe en les interrogeant. Celui qui s’attache à critiquer des moyens
licites et nécessaires, annonce sa faiblesse : il donne la mesure de ce
dont il est capable lui-même dans l’intérêt de sa passion.
J’ai cherché à découvrir pourquoi Gomaire avait négligé le procès,
pour se livrer à des déclamations étrangères, et attaquer, dans son
honneur, un homme qui ne voulait que se défendre. Les gens sensés
n’ont vu, dans ses écarts, que le désir de s’arracher du bourbier de
l’infamie. Altéré du désir d’être important, il a des habitudes trop
sales, et les sentimens trop bas, pour arriver à autre chose qu’à la
célébrité SErostrate. Il a cru qu’en mettant sur le compte de son
Adversaire les vices et les défauts dont son ame est pétrie, il rendrait
d’autant plus vraisemblable la collection des vertus dont il n’a pas
honte de se parer. Personne n’a pris le change : mais, comme il est,
malheureusement, dans le caractère de la plupart des hommes de se
réjouir des déplaisirs d’autrui, que la malignité quelquefois surprend
un sourire involontaire à l’amitié, ceux qui s’intéressent à Limoges,
ont été mortifiés de le voir aux prises avec un si méprisable Adver
saire; et la seule impression qu’il en ait éprouvé lui-même, c’est celle
du chagrin de ses amis. Si quelques individus ont complaisament
colporté le Mémoire de Gomaire ; si quelques autres en ont ri ,
Limoges peut n’être pas en reste avec eux. Comme lui, ils sont
exposés à rencontrer un autre Gomaire sous leurs pas. Ce soir,
demain, et plus souvent encore, il aura l’occasion de rire : la moitié
du monde rit de l’autre moitié. Pendant la révolution , il a été
attaqué de toutes les manières, sous toutes les couleurs. On a lancé
contre lui quelques aboyeurs ; mais les lanceurs et les lancés n’ont
obtenu, dans l’obscurité de leurs intrigues, qu’une destitution insi
gnifiante, un acte arbitraire, dont le Comité de Législation lui fit
justice. Quand ils l’ont attaqué directement, il les a marqués au
front. S’ils osaient récidiver, il est prêt à les marquer encore ( i ).
Je ne te parlerai pas de la description burlesque que Limoges a
faite des amours de ses Adversaires. 41 compare Françoise Dessales
à une vieille citadelle sans palissades, dont la conquête n’a coûté
qu’un coup de main. Leurs premières conventions n’étaient pas pour
le mariage. Gomaire n’aspirait qu’à mourir avec des nœuds coulans;
et, pour la première fois, son goût rencontra les vœux de la justice.
Il s’est vanté d’être chéri des habitans de Brest et de Rochefort. On a
convenu que ces deux Villes offraient des établissemens qui devaient
lui convenir. Il était hors de lui-même, tandis que Limogçs, riant
de sa fureur, annonçait le peu d’importance qu’il donnait à une cause»
qui mettait à contribution toutes les facultés de son Adversaire. Il l’a
accusé, malgré qu’il fasse l'esprit fort, de redouter les revenans et les
( I ) Gomaire recherche avec empressement les occasions de susciter des
querelles à tous ceux qu’il s’imagine devoir être appelés en témoignage. Il
veut se ménager ainsi le prétexte de censurer leurs dépositions : il espère
accroître l’intérêt qu’il inspire , en se donnant les airs à’un malheureux 3
tandis qu’il fait dire à l’oreille des uns et des autres que , depuis trois mois ,
il travaille jour et nuit ;i faire un Poëme épique, dont les habitans du Bugue
sont le sujet. Les témoins de Limoges , tous ceux qui n’auront pas fait des
vœux pour l’Auteur , n’y seront pas épargnés........ Ce loup cervier mettrait
avec plaisir la Société en pièces, si l’opinion n’avait eu soin de lui cassée
les dents.
[ 3° ]
sorciers. En repoussant les diatribes dégoûtantes de Gomaire, Limoges
n’a pas cessé de l’agacer. Il voulait payer au mort le tribut de sa résis
tance; et son ombre doit être satisfaite. Une discipline sévère conte
nait autrefois ce mauvais Prêtre dans les bornes du devoir. Émancipé
par la révolution , l’hypocrite s’est livré au désordre et à la déprava
tion de ses goûts. L’Autorité, un instant, lui donna le costume d’un
personnage d’importance. A peine a-t-il été vu dans la foule, que le
charme a disparu. Cet astre lumineux n’est plus qu’une lampe sépul
crale : le Président du Comité d’instruction, qu’un histrion babillard,
ignorant et sans moyens ; l’homme vertueux, qu’un ingrat et faux
ami, dont le cœur avili se montre invulnérable contre tout ce qui
peut atteindre ou mortifier un honnête homme ; le Chrétien sem
blable à Jésus-Christ, qu’un méchant sans moralité, qui ne connaît
de jouissances, que dans les maux qu’il a faits : Sic transit gloria.
mundi.
Adieu, mon cher Ami ; j’espère que tu me tiendras compte de
la longueur de ma Lettre.
P.-S. J’ai vu toutes les Pièces indiquées dans ma Lettre. Limoges n’en
refuse la communication à personne.