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PROCÈS-VERBAL
DE LA RENTRÉE DES COURS
DE L’ÉCOLE CENTRALE
DU DÉPARTEMENT DE LA DORDOGNE ,
Ij’An huit delà République, et le i.erjour du mois de frimaire,
l’Administration centrale , réunie à tous les Corps administratifs et judiciai
res , au Général et à l’État-Major de la io.e Division militaire, ainsi
qu’à un grand nombre de citoyens de tous les âges et de tous les
sexes, s’est rendue , à trois heures de l’après-midi , de la salle de ses
séances à l’École centrale. Elle marchait, précédée d’un orchestre nom
breux et de tous les Instituteurs primaires de la commune de Périgueux,
invités, avec leurs élèves , à assister à la rentrée de ces Cours qui ,
depuis trois années , ont donné à l’instruction publique la vie la plus,
active et la plus brillante.
Le Jury central d’instruction et les Professeurs attendaient, à la première
porte d’entrée des Écoles, les Autorités constituées, l’État-Major, '
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Instituteurs et leurs Élèves , et généralement tous les Citoyens accourus
en foule. Ils se sont présentés à la réunion , et l’ont conduite
à la première salle de la bibliothèque , où tout était disposé pour la
recevoir.
Des airs faits pour porter dans les âmes une émotion douce, se sont
alors fait entendre, avec ceux qui sont si chers aux Républicains. Le
plaisir était dans tous les yeux, il agitait délicieusement tous les cœurs.
La décence la plus entière régnait, soit parmi les élèves des écoles
centrales, soit parmi ceux des instituteurs primaires. Bientôt le Président
de l’Administration, centrale s’est levé et a dit :
Citoyens,
» Sous l’empire de la liberté, l’instruction publique devait être réor» ganisée d’après les principes qui président à toutes les institutions répu» blicaines : aussi vit-on , avec l’ancien régime , cesser les vieux établisse» mens d’enseignement public , atteints par une réforme attendue depuis
» long-temps. Cependant il s’écoula , jusqu’à leur remplacement, un inter» valle assez long pour nous faire sentir amèrement les privations que
» nous éprouvions de toute espèce d’instruction. Pendant trop long-temps
« nous fûmes menacés de l’ignorance qui mine les états en les condui» sant à la barbarie , et par elle à l’esclavage qui entraîne leur dépo» pulation et leur ruine.
» On attendait avec la plus vive impatience les écoles centrales; elles
» furent établies ; et notre département s’empressa de donner à celle qu’il
» possède l’accroissement et la vie. L’époque de son établissement
» fut célébré, et chaque année l’époque de son ouverture est un jour
» de fête.
» Tant de soins ne seront pas perdus : trois ans sont à peine écoulés,
» que déjà une nouvelle clarté luit sur les esprits ; les sciences et les
» beaux arts germent et se répandent parmi nos concitoyens étonnés
» de leurs nouvelles connaissances.
» L’enseignement dégagé, par l’effet de la révolution, des entraves
» dont il était chargé dans un régime intéressé à comprimer le savoir,
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» à étouffer les talens et à intercepter les lumières , prend ici une marche
» consolante. Instisuteurs, élèves, tous à l’envi, et par une noble émula» tion, rivalisent de zèle et d’application. L’Administration centrale
» comptant sur leur persévérance , ose se flatter que les uns et les autres
» offriront, pendant le cours de cette année, des résultats également
» satisfaisans, et qu’à la fin de l’année scholaire, elle aura les mêmes
» éloges à donner , les mêmes prix à décerner que les années précé» dentes : elle ne négligera aucun des moyens que les lois et les cir» constances laissent en son pouvoir pour la prospérité de l’école.
Le Professeur de Belles-Lettres , succédant au Président de l’Administra
tion centrale , a parlé ainsi :
Ci toyens,
» L’Étude est pour nous la source féconde des jouissances les plus
» douces, les plus variées et les plus durables. Par elle nous éclairons
» sans cesse nos vertus, nous reculons les limites de notre demeure.
» La faculté donnée à l’homme d’étendre indéfiniment le domaine de la
» pensée, est le premier titre de sa^grandeur.
» Toutes les nations ont senti les vérités simples que j’énonce : toutes
» ont dû les juger précieuses : aussi nos Représentans bien convaincus
» que la nature confie aux lumières notre dignité , ont-ils soigneuse» ment organisé l’instruction publique. Jaloux d’en assurer les grands
» résultats , c’est l’institut entier qu’ils ont consulté ; et si sous les
» rapports des arts d’agrément, l’instruction qu’ils ont décrétée n’est pas
» complette, elle l’est du moins pour tous les objets qui portent le
» caractère d’une utilité réelle.
» Cependant avec quelque soin , avec quelque étendue qu’ils se soient
» occupés d’une institution à laquelle devait se rattacher la splendeur de
» la République, des murmures contr’elle se sont fait entendre. On a
» accusé l’instruction nouvelle de sapper en silence les fondemens si res» pectables de la morale , tandis qu’au contraire ses leçons constantes
» la font porter sur une base désormais inébranlable. Il serait en effet
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» étrange que la raison, seul arbitre du juste et de l’injuste, ne suffit
» pas à nous démontrer, à nous rendre chers nos devoirs envers nos sem» blables. La sanction de la divinité rend nos obligations plus sacrées
» sans doute ; mais n’est-ce pas elle qui nous parle sans cesse par la
» raison? Et veut-on prétendre que ses décrets condamnent ce que
» cette faculté et l’expérience démontrent utile ?
» On s’est encore étayé, pour présenter l’éducation actuelle comme
» dangereuse, de cette allégation que les Législateurs de la Republique
» avalent affecté de se taire sur la nécessité de développer les principes
» d’un culte autrefois privilégié parmi nous. Mais on s’est tû sur la
» nécessité absolue où se trouvèrent les rédacteurs de la déclaration des
» droits de rien décréter d’exclusif en faveur de telle opinion ou de
» telle autre. Au reste, nos Représentans en promulguant leurs décrets
» en présence de l’Être suprême, n’avaient-ils pas assez témoigné leur
» attachement religieux à la plus évidente, à la plus nécessaire des
>>' vérités, à celle qui est la base première de tous les cultes ? N’avaient» ils pas assez indiqué qu’il fallait, en quelque manière, identifier l’homme
» avec cette grande idée d’une intelligence universelle , d’une intelligence
» source unique de nos facultés bornées ? N’avaient-ils pas voulu qu’on
» remplît le cœur des jeunes citoyens de ce sentiment de confiance en elle
v> qui encourage l’homme dans les travaux, le soutient dans les revers,
» et sans cesse anime un séjour où l’athée absurde s’anéantit dans
» l’immobilité, ou s’abime dans le désespoir.
» Les reproches si peu fondés que je viens de rappeler, mais auxquels
» il a bien fallu répondre, sont les seuls , je le crois du moins , qu’on a
» quelquefois fait entendre. On ne pouvait en effet attaquer l’instruc» tion actuelle sous les rapports de sa variété , de son étendue. Le
» rapprochement qu’il était aisé de faire des écoles centrales avec les
» anciens collèges, n’était pas , puisqu’il faut le dire, à l’avantage de
» ces derniers. Quel''homme de bonne foi ne convenait pas que l’édu» cation qu’il avait autrefois reçue, il avait été dans l’obligation indis» pensable de la refaire ? En était-il un qui ne rappelât pas avec des
P regrets, qu’au temps où il avait fait ses études, toutes les parties d’un
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« enseignement, vanté seulement à l’époque ou 11 n’est plus, étaient à
» peu près tronquées.
» Et quelles ressources , il faut bien enfin qu’on en convienne ; quelles
» ressources ailleurs que dans deux ou trois cités de la France offrait-on
» à ces jeunes citoyens auxquels leurs parens n’ont souvent à léguer
» d’autre héritage que celui de leurs vertus? Pouvaient-ils dans un ensemble
» étendu , varié, cultiver ces arts, s’enrichir de ces connaissances qui,
» maintenant, s’ils sont appliqués, leur ouvrent tous les sentiers des emplois
» et de la gloire ? On les croyait bien profondément instruits quand ils
» avaient consumé les années si précieuses du jeune âge , à l’étude jamais
» raisonnée de la langue des anciens Romains. On pensait bien mériter
« de la société et de leur reconnaissance quand on déifiait en leur faveur
» la faculté de vivre aux dépens d’autrui ; quand on éteignait dans le tom» beau d’un cénobite, le flambeau de leurs beaux jours, et qu’on leur
» préparait, dans une illusion bientôt dissipée , le désespoir d’une longue
» vie.
» Voilà , Citoyens, les résultats malheureusement trop communs des
» institutions , qui n’aguère encore , étaient les nôtres. On pourrait
» m’objecter , sans doute , qu’il fût des exceptions, quoique rares, à la
» destinée dont je parle : mais Ce ne sont7pas seulement quelques hommes
» que le vrai Législateur considère dans la masse des nations. Aux yeux
» de celui qui ne vit que par les sentimens élevés et qui n’a que des
» idées libérales , toute distinction que l’intérêt social permet d’effacer,
» et qu’on n’efface pas, est un crime. La nature, dans sa fécondité
» immortelle , n’accorde pas plus le génie à la richesse qu’à l’indigence ;
» on doit donc soigner également les talens de tous, et rendre moins
» importune , par l’instruction , une inégalité malheureusement néces» saire, mais dont la société , sous les rois , fut toujours si horriblement
» défigurée.
» En la proscrivant cette inégalité, autant qu’ils l’ont pu, nosRe» présentans ont donc bien mérité de leurs concitoyens et j’ajoute de
» l’humanité toute entière. Mais si nous sommes dignes dè sentir et d’ap« précier leurs bienfaits , payons avec eux le tribut d’une reconnaissance
» solennelle aux génies bienfaiteurs de l’homme. Nous marchâmes aves
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» la terreur et l’humiliation dans les ténèbres ; avançons vers de grands
» destins à l’éclat du jour qui nous environne ; bénissons, loin de les
» maudire , les mains courageuses qui nous ont affranchis des liens d’une
» longue enfance.
» Ils sont grands , Citoyens , ils sont inappréciables les avantages que
» nous tenons d’un siècle également glorieux et réparateur ! Et combien
» ils doivent encourager une jeunesse généreuse à rentrer dans la lice où
» des applaudissemens mérités l’ont déjà si souvent accueillie. Qu’on est
» heureux de pouvoir se dire : avec du zèle , avec l’application qui main» tenant m'honore, et qui dans l’avenir doit me présenter à l’estime ,
» aux suffrages de mes concitoyens , je suis sûr de ne point consumer dans
» des études vaines les jours du jeune âge, ces jours où l’ame s’ouvre
» à toutes les espérances , et ne crée pas même d’illusion qu’elle ne se
» promette de réaliser. Dans les prétentions que peut avouer le mérite
» je n’aurai désormais d’autre concurrent que les vertus et les connais» sances. Les titres d’un orgueilleux délire ! . . . . On se montre indul» gent en n’en parlant plus. Les Législateurs de la République ont d’ailleurs
» respecté mon enfance comme l’âge mûr. Ce n’est plus sous l’empire
* d’une terreur habituelle qu’on dirige les esprits vers l’instruction ,
» qu’on nourrit aux sentimens élevés les jeunes âmes ; c’est de la raison
» qui, quoiqu’on en dise, est de tous les âges; c’est de l’élévation du
» caractère qu’on attend aujourd’hui des efforts constans, des succès
» glorieux et rapides.
» Vos Professeurs, jeunes Citoyens, sont heureux autant que vous
» mêmes de l’oubli de ce triste abus qu’on appela long-temps un droit
» nécessaire. Ils savent que la raison seule doit parler à la raison ; que
» le langage seul de l’honneur allume dans le cœur du citoyen libre le
» feu sacré source de sa vie. Rentrez donc avec nous dans le sanctuaire
» des artss dans celui des sciences. En vous éclairant avec des amis,
» fortifiez-vous sans cesse dans les vertus, sans lesquelles les connais» sances n’ont que des dangers. Vous êtes la douce espérance d’un
» peuple qui occupe les cent voix de la renommée. Pour vous instruire
» à chérir ses lois , rapprochez les nations qui ont été l’honneur de l’hu-
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» manité, de celles qui se traînent devant vous sous le poids des chaînes.
» Vous avez souvent admiré les Grecs alors que les Romains allaient
» parmi eux chercher des maîtres dans les arts et dans la sagesse.
» Voyez ce qu’ils sont devenus sous la domination féroce d’un vain» queur stupide. Assis , en imagination, sur les ruines silencieuses de
» ces cités où jadis tant de grandeur exista ; demandez - vous si le
» sceptre de la mort n’est pas celui de l’oppression et de l’ignorance. »
L’orchestre, après ce discours, s’est de nouveau fait entendre, et
l’expression du plaisir a pris dans ce moment un caractère de vivacité.
Le silence s’étant rétabli, le Président de l’Administration a lu l’arrêté
qui fixe l’heure de la rentrée de chacun des Cours. Cette lecture achevée,
la réunion entière est revenue au Département. L’orchestre a conti
nuellement joué, dans la marche, des airs qui étaient les interprètes de
la joie et de la gaîté universelles. Tous les cœurs étaient heureux de
ces espérances que justifient des succès constans et glorieux.
L’Administration centrale de la Dordogne, oui le Commissaire
du Gouvernement,
Arrête que le procès-verbal ci-dessus sera transcrit sur ses registres,
imprimé et envoyé aux Administrations municipales et autres Fonction
naires publics.
Signé VERLIAC, président ; BABUT, DeLESPINASSE , ViEILLEMARD,
Durieux , Administrateurs ; et J. - B. Lamarque , Commissaire du
Gouvernement,
Collationné:
Excousseau,
Secrétaire en chef.
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