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Fait partie de A M. Dégrange principal du Collège de Bergerac

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A M. DÉGRANGE 1
PRINCIPAL DU COLLÈGE DE BERGERAC
ET CHEVALIER DE LA LEGION D HONNEURS

Monsieur ,
J’ai déjà répondu à votre longue Epître en désa­
vouant les deux articles que vous m’imputiez. Le peu
que j’ai dit est plein de modération. Tout autre, peutêtre , se serait égayé à vos dépens; la chose était fa­
cile s mais quand tout le département rirait aujourd’hui
du bon esprit, de l’aimable politesse , de la judi­
cieuse critique , de la saine logique de votre Lettre,
en résulterait-il quelque chose d’utile? non, sans
doute. J’ai donc fait sagement. Je n’insisterais pas, si
vous vous étiez borné à combattre les articles en ques­
tion ; mais vous avez été beaucoup plus loin. Je vous
dois une réponse un peu plus détaillée.
Ici, Monsieur , je ne m’en cache pas, j’éprouve quel­
que embarras ? Comment vous écrirai-je ? Comme à ur
Principal ? mais votre style (i) m’avertit que vous n’avez
pas eu la prétention d’écrire en Principal de Collège.
Vous écrirai-je comme à un Chevalier de la Légion
d’Honnêur ? mais vous n’en avez pas tenu le langage (2).
Je le vois, vous avez voulu me mettre à l’aise, et
me faire bien sentir que vous ne prétendiez pas tirer
avantage de vos titres. Vous vous êtes jeté dans l’arêne
(1) Je ne parle point des fautes de langue; je ne suis pas un
Àristarque ; Mais votre Ecrit, plein de fiel, de haine et de calomnie,
ne saurait être le style d’un Principal qui, par état, doit prêcher
la douceur , l’amour de l’ordre et le plus grand respect pour la vérité.
(i) Un chevalier de la Légion d’Honnêur n’aurait pas dit que
Louis XVIII a sacrifié la justice à sa politique. Non , Monsieur, tou»

( 2)



comme simple folliculaire. Je vous en remercie. Ce­
pendant je n’oublierai point qui vous êtes; je respecterai
votre personne, et n’attaquerai que votre Epître.
Comme folliculaire, Monsieur, votre Ecrit est mal
raisonné ; il est incendiaire et calomnieux.
Parlons d’abord de votre manière de raisonner.
Dès les premières lignes, vous nous donnez votre me­
sure. En parlant des deux articles qui vous ont
remué la bile -, vous dites du second : « Quoiqu’il ne
• soit pas tout-à-fait exempt d'erreurs politiques., il a
» pu cependant être lu avec plaisir par les honuned
» sages. » En vérité, vous avez une singulière idée des
hommes sages. Quand donc avez-vous vu que l’erreur
et la sagesse fissent si bon ménage?
Plus loin, croyant répondre à cette phrase : « De» mandez au Roi les premiers rapports de ses ministres
» sur la situation des choses, etc. » , vous vous écriez,
en prenant le ton plaisant, que vous ignorez si les mi­
nistres de S. M. ont communiqué leurs rapports au ré­
dacteur. Quoi! Monsieur, vous, un docte! vous recou­
rez à ces misérables subterfuges? Vous affectez de mé­
connaître une façon de parler aussi ordinaire ? Est-il
donc nécessaire d’avoir entendu le discours d’un homme
raisonnable, pour imaginer qu’il n’a pas déraisonné?
Mais vous-même, car ici les exemples les plus con­
traires peuvent également vous confondre , vous-même,
dans votre Epître, n’avez-vous pas employé la même
maniéré de vous exprimer, lorsque, d’un ton que vous
croyez pathétique, vous nous renvoyez aux chaumières
pour voir la joie qui y règne aujourd’hui? En cela,
vous n’avez rien dit que de raisonnable; cependant, un
mauvais plaisant ne pourrait-il pas parodier ainsi votre
phrase? « Je ne sais si les bons habitans des campagnes
» ont mis dans la confidence de leur joie le Principal de
» Bergerac ; mais, ce que je sais avec toute la France ,
» c’est que les Principaux de collèges ne courent pas
» les champs, surtout à l’époque du dernier trimestre
» de l’année, » Vous ririez de cette parodie; vous auriez raison. Permettez-nous donc de rire un peu de vos
argumens.
Je passe à des raisonnemens plus graves, je lis dans
votre Epître : « La Charte a aboli toute confisea-^

I

( 3 )
» tion en France, donc elle a considéré toute confiscation
» comme injuste. » Admirable!...... « En fait de pr in—
» cipes , tout ce qui est vrai pour l'avenir, l’est égale—
n ment pour le passé : donc il a été commis une injustice
» envers les émigrés, (i)» Divin !...... Ecoutez maintenant
la parodie de vos raisonnemens : « La Charte a aboli de
» fait toutes nos constitutions antérieures ; donc elle a
» considéré comme injustes toutes nos constitutions anté—
» rieures. x Ainsi, le Roi aurait regardé comme injustes
pon seulement nos dernières constitutions , mais encore
celle qu’avait signée l’infortuné Louis XVI, et toutes
celles de nos anciens souverains ! Poursuivons. « En fait
» de principes, tout ce qui est vrai pour l’avenir, l’est aussi
» pour le passé-, donc si dans un an , dans deux , dans dix ,
» une loi défendait à tout mauvais raisonneur de se faire
» imprimer, on pourrait citer FI. Dégrange devant les
» tribunaux , pour avoir déraisonné et s’êtrefait imprimer
» Ze 29 juillet 1815. » Ces conclusions veus révoltent.
Pourtant , Monsieur , elles sont rigoureuses , si les
vôtres sont justes. Mais rassurez-vous. La Charte, en
abolissant nos anciennes constitutions , n’a point déclaré
criminel l’ouvrage de nos anciens rois; elle n’a pas da­
vantage déclaré injustes des confiscations faites aux ter­
mes des lois. Sa Majesté a voulu donner à la France
une constitution plus appropriée aux temps , aux nou­
veaux besoins de ses peuples. Remercions le Roi de
ses bienfaits , et n’en faisons pas la matière des sophis­
mes les plus ridicules. Ne craignez pas non plus d’ê­
tre jamais cité devant les tribunaux, pour avoir dérai­
sonné le 29 juillet i8i5. Les principes en morale sont,
éternels; mais les décisions législatives ne le sont pas,
et celles à venir ne peuvent rien sur le passé. Les lois
changent avec les temps ; ce que la loi permettait hier,
peut-être demain le défendra-t-elle : mais ce n’est
pas avec la loi du lendemain qu’on juge les actes de
la veille.
Je pourrais vous suivre plus long-temps de sophis­
mes en sophismes , mais il faudrait un volume pour
Vous faire comprendre que vous parlez pour ne rien
dire; que vous répondez sans répondre; que toujours
(1) Il s'agit des biens nationaux.

/

(4)
hors de la question , vous vous perdez en déclamations
ridicules et qui lui sont étrangères ; que vous prétendez défendre les royalistes , quand il ne s’agit pas
d’eux, mais de ces folliculaires qui trafiquent de la
parole suivant l’esprit du jour , et portent aujourd’hui
aux nues ce qu’ils traînaient hier dans la boue. Je me
suis chargé de vous faire voir que vous raisonniez mal,
mais je ne pourrais sans dégoût, sans vous ennuyer de
vous-même, relever tant de faux raisonnemens qui
n’ont même pas le mérite d’être captieux, Ce que j’ai
dit doit vous suffire.
J’ai avancé que votre Ecrit était incendiaire : je le
prouve. A la vérité, je suis bien persuadé que vous
ne l’avez pas cru vous - même. Votre caractère, vos
mœurs , vos vertus , car il en faut pour mériter les ti­
tres que vous portez, prouvent assez que vous n’avez
pas vu le mal que vous faisiez. Mais lisez, et jugez
vous-même jusqu’où l’inconséquence et la passion peu­
vent égarer un honnête homme.
J’appelle incendiaire un Ecrit qui peut alarmer les
citoyens sur la stabilité de nos constitutions , semer des
inquiétudes chez une classe nombreuse, réveiller les
partis, entretenir des espérances chimériques et des bainés coupables. Votre Epître présente-t-elle, ou non,
ces caractères ? En parlant des biens nationaux, vous
nous dites :
Les biens confisqués ( en vertu fies lois préexistantes )
ne doivent pas être confondus avec les autres biens na­
tionaux
Si un pareil principe pouvait être admis , tous les
propriétaires actuels de ces biens ne devraient-ils pas
être alarmés ? Mais, Monsieur, ils savent que vos dé-cisions ne l’emporteront pas sur nos lois; ils savent
que vos subtiles distinctions ne prévaudront pas sur
la Charte constitutionnelle , sur la Déclaration du 2
mai 1814 , sur les dernières Proclamations de S. M.,
sur la justice. MM. Dard et Falconnet furent accusés
d’avoir cherché à jeter l’alarme parmi les acquéreurs des
biens nationaux : or, 'quelles armes employaient-ils ?
les vôtres , Monsieur. Comme vous ils distinguaient
ce que les lois, ce que le Roi ne distinguent point,
ce que les premiers principes de droit public défendent

( 5 )
de distinguer. Vous nous dites , il est vrai, que les
ventes des biens dont il s’agit ont reçu , depuis que le
Roi les a sanctionnées , le caractère légal qui leur man­
quait. Mais , prenez-y garde , ce n’est que parce qu’elles
étaient légales que le Roi les a sanctionnées : autrement
il eût sanctionné une injustice. Ici, peut-être, ceux qui
ne vous ont pas lu m’accuseraient d’abuser des avan­
tages que vous m’avez donnés J ils ne voudraient pas
croire qu’on pût tirer une pareille conséquence de vos
prétendu» raisonnemens : je suis donc forcé de leur ap­
prendre que vous l’avez tirée vous-même : en cela du
moins vous avez été conséquent.
Le Roi ( je copie vos propres paroles), le Roi a cru
qu'il fallait sacrifier la justice à la politique;

J’accorde, Monsieur., que vous n’ayez pas cru in­
sulter aux vertus de S. M. : je veux que personne ne
les respecte plus sincèrement que vous, et j’aime mieux
vous croire un mauvais raisonneur qu’un mauvais Fran­
çais. Mais voyez les beaux résultats de vos paradoxes.
Si S. M. , comme vous le dites, réglait sa justice sur
la politique, n’est-il pas évident que le jour où la po­
litique permettrait de sacrifier les propriétaires actuels,
ce sacrifice serait fait aussi tôt et cela d’autant plus
promptement que, dans votre système ce serait un re­
tour à la justice? En vérité les politiques de votre
force, et les justes à votre manière , feraient de la
France un état vraiment digne de servir de modèle à
tout l’Univers. Plus de lois, plus de constitution, plus
de garantie; l’intérêt du moment, les calculs de la
politique, voilà les deux arbitres souverains, auxquels,
suivant les circonstances, tout serait sacrifié, jusqu’à
la justice elle-même. Mais il n’en est pas ainsi. Non,
Monsieur, et ce que le Principal d’un petit collège de
France vient de décider dans sa profonde sagesse, n’in­
fluera en rien sur nos destinées; pas plus que n’ont in-,
flué.les écrits de MM. Dard et Falconnet dont vous
avez embrassé la doctrine. Nous avons vu le Roi sacri­
fier ses ressentimens personnels et fermer l’oreille aux
conseils de vengeance ; mais plus il s’est montré géné­
reux dans sa-cause, plus il se montrera toujours juste et
impassible dans la cause des autres : voilà, Monsieur,

( 6 )
Ce que pensent tous les Français. Votre Ecrit incen­
diaire ne les fera point changer de senliinens.
Je passe à vos calomnies.
Elles tombent sur tout le monde, personne ne vous
échappe, vous n’épargnez même pas ce»# dont vous
voudriez bien qu’on vous crût le sincère ami. Le
Roi, les Royalistes; les Fédérés, les Acquéreurs de
biens nationaux , et nous autres pauvres diables de Jour­
nalistes , chacun reçoit une ruade. Dans votre colère ,
à la fois plaisante et déplorable, vous brouillez, vous
confondez tout ; vous dénaturez les faits les plus con­
nus, vous empoisonnez les meilleures choses, et quand
vous ouvrez la bouche pour louer et bénir, il n’en sort
que des blasphèmes et des malédictions. Ne vous fâchez
plus, Monsieur le Principal ; plusieurs accès de cette
nature pourraient déranger vos facultés morales.
Vous aimez le Roi, dites-vous; pourquoi donc l’accu­
sez-vous d’être plus politique que juste? Vous vous an­
noncez comme l’avocat des royalistes ; pourquoi donc
, gâter leur cause , quand elle est gagnée , et gagnée sans
vous ? Pourquoi leur ravir la gloire de s’étre armés
pour le prince ? Pourquoi nous affirmer que, sans les
Fédérés, ils auraient laissé faire? Pourquoi, démentant
des faits passés sous nos yeux, avancez-vous que la
Vendée n’a pris les armes que contre les Fédérations de
l’Ouest ? Ignorez-vous que les Vendéens étaient sous le
drapeau , avant qu’il fût question d’aucune Fédération ?
Avouez-le , Monsieur, un ennemi ne traiterait pas son
ennemi plus cruellement que vous ne traitez ceux dont
vous vous dites l’ami. Tout autre que moi , Monsieur ,
soupçonnerait peut - être ici quelque perfidie cachée ;
mais je n’y vois qu’un zèle presqu’aussi mal entendu que
celui de l’ours de la fable : et lui aussi se disait l’ami
de son maître ; mais vous savez comme il le défendait
des mouches.
Voyons maintenant comment vous attaquez vos en­
nemis.
« Les Fédérés, si l’on vous en croit, sont tous des
» brigands;, à la vérité il en est qui furent séduits et
» égarés ; mais tout Ce qui existait en France de criminel
» et de corrompu se précipita avec ardeur dans les Fé~
» dérations. » Cette phrase entortillée, et que vou»

(7) •
espérez faire passer au moyen d’une exception jésui­
tique , qui, grâce à ce que vous ajoutez , n’excepte plus
personne, est réductible à celle-ci : Tout Fédéré est
un scélérat. Ainsi, tant de pères de famille , tant de ci­
toyens paisibles, tant d’hommes estimables, se trouvent
enveloppés dans la même proscription. Vit-on jamais
juger avec moins de justice et plus de légèreté une classe
d’hommes aussi nombreuse? Je ne suis point Fédéré;
mais il suffit d’être homme, pour être révolté de vos
étranges assertions.
Les acquéreurs de biens nationaux ne sont plus, sui­
vant vous, des acquéreurs légitimes; mais'des spoliateurs
que la Charte constitutionnelle aurait provisoirement am­
nistiés , jusqu’au jour où la politique permettra la révi­
sion de ce procès. En vérité, il serait difficile de décider
lequel ici l’emporte, ou de l’injure que vous faites à un
aussi grand nombre de Français, ou de l’alarme que vous
cherchez à répandre parmi eux. Peut-on outrager plus
ouvertement nos lois, nos constitutions , la morale
publique, la justice, le Roi, et tout ce qu’il y a de
respectable au monde? Peut-on plus audacieusement en­
tretenir cet esprit de haine et de discorde qui nous
divise?
M’arrêterai-je maintenant aux calomnies qui me sont
personnelles ? Il le faut bien, malgré le mépris qu’elles
m’inspirent.
Vous saviez fort bien que les deux articles du N.»
474 étaient extraits littéralement du N.° 70 de l'indé­
pendant \ mais vous aviez besoin d’un prétexte pour
m’attaquer, ou plutôt pour racheter aux yeux des
hommes religieux certaines pécadilles que je n’ai pas
besoin de vous rappeler. Ce petit stratagème ne serait
que plaisant, si vous aviez su vous contenir dans les
bornes de la décence et de l’honnêteté. Mais quoi!
parce que vous aviez besoin d’un nouvel habit pour de
nouveaux jours, fallait-il me déchirer avec aussi peu
de générosité que de bonne foi ? Vous m’imputez tous
les articles du journal. C’est mentir à votre conscience.
Est-il personne qui ignore qu’aux époques diverses dont
vous parlez, les journaux étaient soumis à la censure,
que les articles dont ils se corn posaient étaient- com­
mandés par l’autorité, dictés pat elle, et souvent en-

(.8 )
voyés par elle tout imprimés? Un journaliste était-il
libre alors ? Pas plus que vous, moins que vous , Mon-»
sieur: car du moins, vous aviez la liberté du silence.
Le nôtre aurait été suivi de notre proscription. Ouvrez
tous les journaux de ces temps malheureux; tous tenaient
le même langage. Gela seul vous indique qu’ils n’é­
taient tous que les échos d’un maître à qui vous n’avez
pas plus résisté qu’eqx, et que vous avez flatté comme
eux, mais avec cette différence, que vous n’y éliez
pas obligé. Que diriez-vous de moi, si, usant de re­
présailles, j’allais relever vos discours, vos harangues,
vos thèmes, vos pasquinades, vos courbettes, et ces
adresses pompeuses dont, dit-on, vous étiez le béné­
vole rédacteur ? Ne vous plaindriez-vous pas de mon
peu de générosité ? vous auriez raison. Les Principaux
de collège avaient aussi leur collier dans la chaîne gé­
nérale : les plus courageux l’ont porté, sans rien dire;
mais ce n’est pas une raison de faire le procès a ceux
qui, comme vous, ont parlé. Que diriez-vous encore,
si, tirant parti de deux ou trois mains de papier que vos
ennemis m’ont envoyées depuis votre indécente attaque ,
j’allais fouiller toute votre vie? Vous crieriez au per­
fide ; et vous en auriez le droit : il est certaines armes
dont un honnête homme ne se sert pas. Ne vous en
servez plus vous-même.
Je m’arrête, Monsieur , j’abandonne ma lettre, et
la vôtre surtout, à vos réflexions. Renoncez à un mé­
tier indigne de vous, soyez ce que vous êtes, ne vous
jetez plus dans les rangs des folliculaires, vous n’en
avez pas heureusement pour vous le déplorable talent ;
des écrits pareils aux vôtres ne vous vaudraient qu’une
fâcheuse célébrité.
Je vous salue.

F. Du^ist.
flÎBUëÏHfcQÏiï \

! B£ LA VtLLtZ ;
| DE Pg-St&ü'gUX ■'

A PERIGUEUX, chez F.DUPONT, Imprimeur de la Préfecture.