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Médias
Fait partie de Raymond Darène
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Docteur
Emile
RAYMOND
DUSOLIER
DARËNE
Maire de Ribérac sous la Convention
3
Novembre
1792
—
6
Septembre
RIBERAC
Imprimerie Lucien Langaret
1935
1795
Docteur
Emile
DUSOLIER
RAYMOND DARÈNE
Maire de Ribérac sous la Convention
3
Novembre
1792
—
6
Septembre
RIBÉRAC
Imprimerie Lucien Langaret
1835
1795
L’Assemblée électorale qui nomma les députés de la Con
vention se réunit dans les premiers jours de septembre 1792
et c’est le 3 novembre suivant que les électeurs de la commune
de Ribérac procédèrent au renouvellement du corps munici
pal qui avait eu Constantin-Joseph Pluchard pour maire. Les
électeurs firent choix de Raymond Darène qui fut proclamé
maire et des citoyens Jean Banaston, Pierre-François Drouin,
François Savy, François Laborie-Planche, Constantin-Joseph
Pluchard, Pierre Soudou, Pierre Pasquie-Ducluzeau qui fu
rent proclamés officiers municipaux. Les notables, en nombre
double des officiers municipaux, destinés à former avec eux
le conseil général de la commune, furent, par ordre d’élection :
Lapeyrière, juge ; François Soubiran, maître ès arts; JeanBaptiste Pourteiron, l’ancien subdélégué de l’Intendance de
Guienne à Ribérac ; Jacques Lacour père ; Jean Vallade ;
Guillaume Dumonteuil, avoué ; Jean Perrogon ; Jean Rous
seau ; Jean Beau, juge (sieur de la Bénéchie et juge sénéchal
de la juridiction de Ribérac, sous l’ancien régime) ; Pierre
Murgeaud père ; Léonard Boche ; Jean Reytier ; Antoine
Darène, médecin et François Desvernines dont le prénom ré
volutionnaire, Tussilage, est parfois employé.
Texier-Lagrave fut élu procureur de la commune (1) et
François Desvernines, secrétaire de la municipalité (2).
(1) La commune de Ribérac sous la Révolution, englobait non seulement, comme
aujourd’hui, les sections de Raye et de Saint-Martial, mais encore li commune actuelle de
Saint-Martin.
(2) Ce conseil subira des transformations au cours de son existence. Au départ de
Texier-Lagrave, nommé membre du Tribunal Révolutionnaire, Constantin-Joseph Pluchard
prendra les fonctions de procureur de la commune qu’il conservera jusqu’à sa mort, le
20 thermidor an 3 (7 août 1795).
Rousseau et Reytier seront officiers municipaux à partir du 9 messidor an 2 (27 juin
1794-) et Laborie-Planche devra se retirer pour cause d’infirmité le 29 de ce même mois
de messidor.
4
Les nouveaux élus, se réunissant aussitôt en conseil gé
néral, donnèrent mission à Texier de traiter avec le citoyen
Lavaure, pour le prix annuel de 120 livres, d’un local pour les
séances de la municipalité et destiné à servir de maison com
mune, conformément aux offres par lui faites (1).
Le nouveau maire de Ribérac était issu du second ma
riage de Joseph Darène, docteur en médecine, habitant au
repaire noble de la Rivière, paroisse de Villetoureix, avec
Jeanne de Creyssac. D’un prefnier mariage avec Anne de
Lachèze, son père n’avait eu qu’un fils, Poncet, qui était mort
sans postérité en 1770, lieutenant particulier du sénéchal
de Périgueux, tandis que de son second mariage quatre en
fants étaient nés : Joseph, mort antérieurement à 1773 ;
Raymond dont nous nous occupons, et deux filles : Anne qui
épousa Jean Noël, sieur de Lotherie, et autre Anne.
En 1771, Raymond Darène, dans le désir d’achever ses
études, avait gagné la capitale et, à cette occasion avait rédi
gé son testament, « Sur le point, disait-il, de partir pour Paris
» où je me propose d’aller pour continuer mes études et pré» voyant qu’il peut me mésarriver, je veux à tout événement
» disposer de mes biens » (2).
Mais, ses études achevées, il n’était pas revenu en Péri
gord, sinon pour de rares apparitions, et il avait préféré se
fixer à Paris où il était, ultérieurement, devenu conseiller du
roi « en sa cour des monnoies de France » et habitait rue
Platrière, en la paroisse Saint-Eustache (3).
Il fallut la Révolution pour le ramener à Ribérac. Il y
apparut entouré de l’estime générale et tout désigné pour
occuper les emplois de juge au tribunal du district et d’admi
nistrateur de ce même district. Cependant, une intrigue se
forma qui le déposséda de ces deux places. Et c’est en
guise de protestation contre cette cabale que les électeurs de
Ribérac le choisirent pour leur premier magistrat.
Elus le 3 novembre, les membres de la nouvelle munici
palité prêtèrent, le même jour, entre les mains du maire
(1) François Louvigeon, sieur de Lavaure, membre du directoire. La maison dont il
s’agit était vraisemblablement située sur l’emplacement de celle qui porte aujourd’hui le
n’ 5 do la rue de l’Hôtel de Ville.
(2) Arch. de M» Saint-Martin, à Ribérac : Jean Pourteiron, sieur de Bobinât, notaire.
(3) Ibidem : 23 Juillet 1783.
sortant, C.-J. Pluehard, le serment de maintenir la liberté,
l’égalité et l’unité dans la République (1).
Les municipalités précédentes avaient, sans doute, cons
ciencieusement satisfait au devoir de leur charge et Raymond
Darène, le 9 décembre 1792. en approuvant les comptes de la
municipalité sortante , soulignait que « c’est avec une vraie
» satisfaction que le conseil se plaît à rendre justice au zélé,
» à l’intégrité et à l’économie des membres de l’ancienne muni» cipalité ».
Mais les difficultés de tous ordres auxquelles les munici
palités antérieures avaient dû faire face étaient légères en
comparaison de celles auxquelles allaient se heurter Darène
et son conseil et il est heureux que le maire de Ribérac fût
l’homme énergique, probe et intelligent qu’il était, et déjà
façonné aux fermes disciplines par les fonctions qu’il avait
exercées sous l’ancien régime.
C’est pourtant ce qu’on lui reprocha, dès que l’on se
heurta à son intégrité. Et il eut à s’en disculper dans une
lettre adressée aux commissaires, délégués par le directoire
du département de la Dordogne, pour connaître de la dénon
ciation dont il était l’objet de la part de la municipalité de
Saint-Privat.
Pour n’avoir pas été du même avis que cette municipalité
dans la haine dont elle poursuivait Guy Gouaud et Léonard
de Belhade, deux de ses ressortissants qui furent, un temps,
incarcérés à Ribérac, Raymond Darène fut formellement ac
cusé de favoriser- les aristocrates.
« ... Ils me reprochent, s’écria-t-il, d’avoir appartenu à une cour
souveraine. 11 est vrai que je fus membre de la cour des monnaies,
tribunal qui se fit toujours gloire de combattre le despotisme, qui
poursuivit Calonne dans ses prévarications, et qui allait être victime
de son zèle, quand la Révolution de 1789 renversa le vizir qui avait
juré sa perte. Lorsqu’il fut question de démolir le bizarre édifice de
l’ancien ordre judiciaire, la Cour des Monnaies dut être comprise
dans la juste proscription et elle subit la loi commune, mais il n’est pas
hors de propos de rappeler que les membres les plus patriotes de
l’Assemblée Constituante payèrent à ce tribunal le tribut d’éloges
qu’avait mérités sa conduite.
(1) Arch. mun. de Ribérac F. 6 N‘ 14.
6
Au reste, je n’avais pas attendu la Révolution pour provoquer
moi-même la destruction des privilèges. En 1788, je fus le rédacteur
des cahiers des paroisses d’Allemans et de Villetoureix dans lesquels
je demandais l’égale répartition des impôts, l’établissement des assem
blées provinciales et la suppression des intendants. J’étais debout le
jour que le peuple prit la Bastille. Je faisais, en ce moment critique, la
garde du trésor national et je commandais, dans ce poste, vingt-cinq
hommes qui m’avaient choisi pour capitaine dans l'église Saint-Eustache. Pendant un an que j’habitai Paris, tous mes instants furent con
sacrés pour le bien de la patrie et l’affermissement de la liberté. Je
fus successivement secrétaire et vice-président de la section alors
connue sous le nom de district Saint-Eustache. Je fus élu, ensuite, mem
bre de l’assemblée de la commune dont je remplis les fonctions jusqu’à
mon départ de Paris. Je fus chargé par la commune de Ribérac de sui
vre ses intérêts près l’Assemblée Nationale. Je puis me féliciter d’avoir
eu quelque part à l’établissement d’un district à Ribérac et mon zèle
fut secondé par celui des représentants Lacharmie etPauliac. Ces deux
députés, les seuls patriotes de notre première députation, furent aussi
les seuls que je fréquentai et j’ai lieu de penser qu’ils ne me refuse
raient pas de rendre un bon témoignage des sentiments patriotiques
que j’ai professés en sociant avec eux.
De retour dans ce district, mes concitoyens ne tardèrent pas à me
donner des preuves multiples de leur estime et de leur confiance. Je
fus élu juge du tribunal du district et administrateur du même district ;
et, au moment où une petite intrigue, à laquelle mes adversaires actuels
ont la plus grande part, me substitua des successeurs pour les deux
places que j’occupais, la commune de Ribérac me choisit pour son
premier magistrat. C’est à eux de dire si j’en ai rempli les fonctions
avec l’activité et le zèle d’un bon et vrai républicain, si je ne me suis
pas empressé d’oublier tous mes ressentiments personnels pour réser
ver et combiner mes efforts avec ceux du directoire et les diriger vers
le salut de la patrie. J’invoque sur ce point le cri de mes concitoyens
et j’ose me flatter qu’il sera en ma faveur...
Ribérac le 29 avril 1793. » (1)
Le premier acte de la nouvelle municipalité fut, le 9 no
vembre 1792, d’installer le tribunal dont les juges avaient été
élus le même jour qu’elle.
« Le conseil général de la commune de la municipalité de Ribérac,
en séance permanente, délibérant sur l’installation des juges du tribu
nal du district, un membre est venu lui annoncer que les administra
teurs de ce district, invités pour la cérémonie, se rendaient dans le
(1) Arch. Nationales. W 404, N» 933, l™ partie, pièce 86.
prétoire provisoire. Aussitôt le conseil général s’y est rendu lui-même.
Lesdits administrateurs ayant été introduits dans le parquet de la salle
d’audience et les officiers municipaux s’étant placés sur le haut des
sièges, le citoyen maire est allé prévenir les citoyens juges, qui étaient
dans la chambre du conseil, qu’il allait être procédé à leur installation.
Les citoyens Simon Delacour, Villesuzanne, Lapeyrière, Jean Beau,
Qalaup et Jean-Baptiste Pourteiron qui ont été élus juges du tribunal
du district, selon le procès-verbal de leur élection qui nous a été remis
par le procureur syndic du district de cette ville, ont été aussitôt intro
duits dans le parquet. Alors le procureur de la commune a fait un ré
quisitoire tendant à ce que lesdits citoyens fussent installés sans délai.
Le maire a fait ensuite lecture du serment qu’ils devaient prêter de
maintenir la liberté, l’égalité et l’unité de la République française ou de
mourir à leur poste en les défendant et de remplir avec exactitude et
intégrité les fonctions de leurs offices, lesquels ont tous répondu
individuellement, la main droite levée : Je le jure ». (1)
Les difficultés surgirent pour Darène dès le jour de son
élection et la première lui vint de son conseil même et fut le
fait de l’officier municipal Pieire Pasquie-Ducluzeau. Celuici habitait aux Granges, petite agglomération toute proche de
Faye, commune actuelle de Ribérac. Or, les habitants de Faye
poussés par leur curé, Nicolas Lamarque, le frère du Conven
tionnel (2), par lequel ils étaient soutenus, avaient émis la pré
tention de s’ériger en municipalité indépendante, malgré le
décret de la Constituante du 17 Juillet 1790, et avaient préci
sément choisi Pasquie-Ducluzeau pour leur maire. Aussi ce
dernier, après s’être abstenu de prêter serment entre les
mains de Pluchard, comme ses collègues l’avaient fait, négli
geait-il de paraître aux séances. Il fallut le mettre en demeure
de choisir entre une démission formelle ou l’acceptation de
ses fonctions avec les obligations qu’elles comportaient. Il
ne répondit que par une lettre évasive dans laquelle, arguant
de sa santé, il déclarait qu’il présenterait ses explications dès
qu’il irait mieux. En réalité, il ne cherchait qu’à gagner du
temps, au courant qu’il était des démarches, en pleine voie
de succès, tentées par le curé de sa paroisse.
(1) Arch. mun. de Ribérac.
(2) François (chevalier de) Lamarque, avocat, juge au tribunal civil de Périgueux,
élu par le département de la Dordogne, le neuvième sur dix, député de la Législative, et
le premier sur dixà la Convention, né et mort à Montpon (1753-1839), l’un des membres
les plus violents de la Convention.
Entre temps, Darène écrivait au citoyen François
Meynard (1), autre membre de la Convention, pour l’intéresser
à ce débat et le prier de mettre obstacle aux prétentions sépa
ratistes des habitants de Faye. Mais Meynard ne put y
parvenir. Et, par sa lettre de protestation du 12 Janvier 1793,
adressée aux membres de la Convention nationale, Darène
nous apprend que la séparation des deux municipalités avait
été prononcée le 25 décembre précédent par deux commissaires
de passage à Libourne, dont l’un d’eux était justement Fran
çois Lamarque, dans des conditions qui lui paraissaient telle
ment illégales qu’il était soucieux de les soumettre à l’Assem
blée tout entière, afin qu’elle en jugeât (2).
Darène fit en définitive triompher son point de vue. Lés
gens de Faye furent contraints de cesser leur dissidence et les
choses rentrèrent dans l’ordre, même fort avant le départ de
Nicolas Lamarque qui se retira à Montpon, le Ie1' Janvier 1794,
après avoir renoncé à son état de prêtre.
Mais la municipalité connaissait d’autres difficultés.
L’élection de Raymond Darène à la mairie de Ribérac était le
strict désaveu par les citoyens de la commune des intrigues
par lesquelles Darène avait été dépossédé de ses fonctions
d’administrateur du directoire. Il ne faut pas s’étonner, après
cela, que le directoire conservât quelque rancune à la commu
ne. Aussi, quand Darène voulut exposer à cette assemblée que
Ribérac se devait d’être d’un accès facile pour toutes les
agglomérations du district dont il était le chef-lieu et récla
mait à ce titre des améliorations indispensables à la voirie
et, pour y parvenir, une équitable répartition des fonds
alloués, il se heurta à une hostilité non déguisée qui l’obligea
à s’adresser au directoire du département (3).
(1) François Meynard, accusateur public du tribunal criminel de la Dordogne, élu
membre de la Convention nationale, le neuvième sur les dix représentants du département,
était né & Vanxains. 11 fut le seul des députés de la Dordogne à ne pas voler la mort du
roi. Il était fds de Jean-Christophe Meynard, ancien garde du corps. Il fut créé baron par
le roi Louis XVIII, en 1815.
(2) Arch. mun. de Ribérac F. 6 n° 15
(3) Cette tension devint tellement aiguë qu’elle tourna à l'altercation la plus violente
à l’occasion d’un versement de 2380 livres 12 sols, 6 deniers par le maire de Ribérac à
cette administration, le 7 août 1793.
Il accusait les administrateurs du district de n’avoir
pensé à Ribérac que pour améliorer la rue où ils tenaient
leurs séances (1), d’avoir gaspillé 4000 livres sur le chemin qui
conduisait à la Double, c’est-à-dire au second atelier de cha
rité, signalait enfin que le canton de La Roche-Ghalais, bien
plus petit que celui de Ribérac, avait reçu 2400 livres. « Nous
nous interdisons toute réflexion à cet égard, disait-il en ter
minant » (2).
Plus d’un an plus tard, rien n’avait été entrepris. On peut
s’en assurer par la lecture d’une lettre datée du 9 pluviôse
an 2 ( 28 janvier 1794), sorte de rapport fourni sur sa demande
au représentant du peuple Lakanal dont il sera fait mention
plus loin.
C’est énoncer un lieu commun que d’affirmer que dans
nos provinces rien n’était prêt pour faire face aux exigences
qu’allait imposer la Révolution. Malgré leur meilleure vo
lonté, les hommes auxquels elle délégua une part d’autorité,
si humble ait-elle été, durent tout improviser ou presque. La
seule recherche de locaux pour tenir leurs réunions fut une
véritable épreuve pour les élus du district et de la municipalité
de Ribérac. Quand le directoire, le comité révolutionnaire, le
tribunal, la justice de paix furent à grand’peine pourvus, il ne
resta rien pour la municipalité. Aussi, la voit-on errer, pen
dant tout le temps de son règne, lamentablement locataire
d’une pièce, parfois de deux, jamais plus, dans une maison
Comme le vice-président Delugin lui faisait remarquer que dans le paieinennt qu’il
effectuait, Darène versait plusieurs gros assignats à face royale, démonétisés depuis le 31
juillet, celui-ci le reconnaissait volontiers, observant seulement qu’il avait touché cet argent
avant la démonétisation et le donnait tel qu’il l’avait reçu. Le vice-président n’acceptant pas
cette explication, le maire s’emporta contre ce qu’il nommait un outrage et Delugin ayant
lâché imprudemment, dans la vivacité des propos échangés, le mot de menteur, Darène
bondit vers la table des administrateurs et, la frappant de ses poings, déclara qu’il référe
rait de cette insulte à ses concitoyens et requit que procès-verbal fut dressé de l’incident.
Les membres du directoire qui siégeaient ce jour-là étaient Delugin, Fombelle et
Lavaure. Le secrétaire général Durieux, qui avait voulu intervenir, avait été sèchement
prié par Darène de s’abstenir « dans une discussion qui ne le regardait pas .•>. (Arch.
dép. de la Dordogne. Registre des délibérations du district de Ribérac L. 776 f» 33).
(1) Rue du Four. Le Directoire tenait ses séances dans l’immeuble portant actuelle
ment le nu 3 t.
(2) Areh. mun. de Ribérac : Adresse au conseil géuéral de l’administration du dé
partement (2 décembre 1792) F.6 n°, 13.
aujourd’hui, dans une autre demain, sans pouvoir se fixer,
soit parce qu’à l’usage elle s’y trouve mal, soit parce que les
propriétaires veulent reprendre le local loué, finalement
s’agrégeant à telle autre administration qu’elle gêne et par
qui elle est gênée (1).
La loi sur les suspects compliqua encore la situation par
les prisons qu’il fallut ouvrir. L’ancien régime avait connu
une seule prison dans les sous-sols du château qui avait à peu
près suffi ; mais, à présent, c’était bien autre chose. On dut en
improviser trois et encore fut-on obligé de laisser nombre de
détenus dans leur maison, se contentant de les faire sur
veiller par des gardes nationales.
Ah ! si le château des de Chapt n’avait pas été dans un
état de décrépitude si lamentable, quelle aubaine il eût repré
senté ! mais c’était une ruine. C’est à grand’peine si l’on put
y réaliser une chambre de détention pour les suspects, un
grenier pour les grains, un magasin pour les fourrages. Sans
cela comme on l’eût utilisé ! Comme on se fût hâté d’y loger
tous les corps administratifs dont la cité avait tout à coup le
besoin impérieux ! On se fût gardé de le démolir, certes ; on
l’eût même restauré, au besoin, ce monument d’une ère
esclave, comme on s’exprimait en ces temps nouveaux, si la
somme à dépenser n’eût pas été considérable.
Et ces levées de troupes au logement desquelles il fallait
pourvoir avant qu’elles prissent le chemin des frontières. Oh !
ce n’était jamais que pour quelques jours! Encore fallait-il
arriver au bout de ces quelques jours. On les logeait tant bien
que mal, partie chez l’habitant, partie dans des locaux plus
ou moins abandonnés. Quand les troupes étaient parties,
c’était au tour des prisonniers de guerre espagnols d’arriver ;
et le problème se posait à nouveau à peine différent.
Les années de disette, la pénurie des grains, la nécessité
des réquisitions et celle du nivellement obligèrent encore à
(1) Elle changea au moins sept fois le lieu de scs séances. Elle demeura quatorze
mois dans la maison de Louvigeon qu’elle partagea, d’ailleurs, avec la justice de paix à
partir du 17 janvier 1793. Ce temps écoulé, elle alla pour un mois rue du Four dans la
maison occupée par le directoire. Pendant un autre mois, elle logea chez Bitard avec le
comité révolutionnaire. Le 15 mars 1794 elle trouva asile, toujours rue du Four, dans une
maison ayant appartenu au prêtre Jean Lacombe. Le 23 mars 1795. elle se trouvait dans
dans la maison voisine de celle de François Soubiran ; enfin, le 26 juin de la même
année, on la voit encore en peine d’un lieu pour tenir ses .séances.
11
de nouvelles improvisations. Il fallut créer des greniers, pour
entreposer les grains et, après les greniers, des magasins pour
abriter les fourrages, les équipements, les draps, les chaussu
res, les armes, le harnachement. La population civile, comme
l’armée, clamait ses exigences et voulait qu’on les écoutât.
Le peuple manquait de pain, les boulangers manquaient
de farine, le minage manquait de grains, les caisses publiques
manquaient d’argent. Lorsqu’à force de réclamations, le maire
avait obtenu que du blé fût réquisitionné pour la population
dont il avait le souci, c’était aux bouviers, toujours mal payés,
souvent surmenés, d’hésiter longuement avant d’obéir aux or
dres, parfois môme de s’y soustraire sans vergogne. Il fallait,
alors, recourir à la gendarmerie pour contraindre les récalci
trants, les menacer de les déclarer suspects, comme on mena
çait de déclarer suspects les ouvriers qui se dérobaient de plus
en plus aux travaux de réfection du pont du Chalard. La recher
che des nobles, des prêtres insermentés, leur arrestation, leur
surveillance dans les maisons de détention nécessitaient l’em
ploi sans relâche de la garde nationale.
Celle-ci, indisciplinée, de plus en plus difficile à recruter,
devenait de plus en plus familière avec les détenus, braillait
et s’enivrait dans les corps de garde. Il fallait élaborer des
réglements, ce qui é'ait peu ; les faire exécuter, ce qui était
beaucoup.
« ... Certains abus se sont introduits dans la garde nationale. Des
membres boivent à toute heure du jour avec d’autres citoyens ; la
sentinelle a été remarquée en état d’ivresse » (1).
Dans son grand désir d’humanité, la Révolution voulait
une part de plus en plus large aux humbles, aux malades,
aux déshérités du sort. La fin de l’ancien régime avait connu
deux admirables filles, deux religieuses, les sœurs Moulin,
qui avaient consacré leur personne et leurs biens à la fonda
tion de l’unique hôpital de Ribérac, mais leur caractère reli
gieux et celui de leurs collaboratrices n’avait pu être toléré
par le nouveau régime. Celles que la mort n’avait pas prisés
avaient été obligées de se séparer. L’hôpital était devenu
laïque (2).
(1) Arch. mun. de Ribérac F. 6 n° H — 27 avril 1793.
(2) Du même auteur L'Hôpital de Sainte-Marthe de Ribérac, dans le Bulletin de
la Société historique et archéologique du Périgord, 1924
’IÏBLIO THEÇLT
!
CE LA VILLE
;
’ UE PERIGUEUX !
12
Un petit hospice pour femmes enceintes fut fondé pour
compléter le premier dont l’ancien curé de Saint-Martial, Ni
colas Déroulède, était devenu le directeur avec la collabora
tion de la sage-femme Louise de Villefumade qu’il avait
épousée.
Mais ces établissements marchaient aussi mal que possi
ble. Tantôt les vivres, tantôt les médicaments manquaient et
c’était merveille quand ces detresses pouvaient être apaisées (1).
Après tout, tout cela n’était, cependant, que la vie quoti
dienne d’une municipalité qu’elle fût de Ribérac ou d’ailleurs.
Tout au plus peut-on dire que Ribérac, plus surpris que
d’autres cités de son rang par les événements révolutionnai
res, eut à improviser davantage. Mais c’est le travail dans la
suspicion, sous la surveillance aigiie, non pas des ennemis du
régime dont l’hostilité était singulièrement platonique, mais
sous celle des assemblées supérieures, des commissaires de
toute sorte, des délateurs de toute espèce auprès desquels on
risquait de passer pour n’être jamais assez pur, jamais assez
intègre, jamais assez pénétré de civisme, qui faisait des
efforts les plus consciencieux une angoisse quotidienne. La
réaction thermidorienne ne fit que déplacer le danger. Ceux
qui avaient été a«sez adroits ou assez heureux pour échapper
à la censure des commissaires jacobins furent alors accusés de
terrorisme, témoins Antoine Dufraisse et Lin Lacour.
Il ne faut pas s’étonner, après cela, que d’aucuns cher
chèrent à fuir les postes dangereux dont les avait investis la
confiance redoutable de leurs concitoyens ou celle, plus redou
table encore, de leurs supérieurs.
Texier-Lagrave, malgré les objurgations pathétiques que
lui avait adressées Galaup aîné (2), quand il était venu ins
taller le comité révolutionnaire de Ribérac, le 6 nivôse an 2,
n’avait pas hésité à saisir, quand elle lui fut offerte, l’occasion
de partir pour l’année :
(1) Darène écrivait au directoire du district le 2 fructidor an 2 (7 septembre 1794) :
« La plus affreuse détresse s’y fait sentir et si un pareil état s’y prolongeait quelques
jours, tous les malades et servants seraient forcés d’abandonner cet asile de la douleur.
Dans le moment actuel il y manque de tout, même des aliments les plus nécessaires à
la vie ».
(2) Galaup Pierre-François, administrateur du département, délégué par RouxFazillac.
« ...Et toi, Texier, que plusieurs citoyens, égarés par la malveillance
cherchent à inquiéter, sois constamment ferme au nouveau poste qui
t’est assigné par le représentant du peuple (1). Tes travaux peuvent
être plus utiles à la Republique dans ce district qu’à l’armée. Sans doute
que si tu n’écoutais que les mouvements de ton cœur, tu volerais aux
combats où l’amour de la patrie appelle tous les Français. Mais des
combats plus pénibles te retiennent sur tes foyers. Tu auras à terrasser
l’aristocratie, le fanatisme, le fédéralisme, en un mot toutes les petites
passions qui dégradent les hommes et qui de leur nuage épais cou
vrent encore les rayons de la liberté. Il n’y a pas à balancer. C’est ici
le poste le plus périlleux » (2).
Mais revenons à Raymond Darène, non pas pour reprendre
par le menu toutes les manifestations de son activité adminis
trative, mais pour citer quelques-uns des épisodes les plus
importants qui jalonnèrent sa carrière de maire.
Le 13 septembre 1793, une véritable émeute éclata dans
Ribérac, provoquée par une troupe de volontaires en partance
pour l’armée. Voici les faits tels que Darène les consigna dans
le procès-verbal qu’il remit lui-même aux membres du direc
toire de Ribérac, auprès desquels il était venu conférer de la
situation :
« ...La municipalité est prévenue par la clameur publique d’un
grand rassemblement de volontaires qui s’est effectué sur la place de
cette ville, vis-à-vis et dans la maison où est logé le citoyen Limousin
fils, l’un des officiers suppléants du recrutement et ce, environ les
quatre heures après midi. La municipalité s’est transportée en corps
et en écharpe au milieu du rassemblement et chaque membre s’étant intro
duit dans la foule où étaient déjà les citoyens Dufraisse et Limousin
fils, officiers du recrutement, on n’a pas tardé à s’apercevoir que
l’objet des réclamations des volontaires consistait en ce que dans le
décompte qui leur a été fait il leur fût passé vingt sols par jour sans
aucune retenue depuis le jour de leur inscription. Et à cet égard les
réclamations ont été si vives que toutes les représentations, tant des
officiers municipaux que des officiers de recrutement pour ramener les
volontaires à l’exécution de la loi, ont été infructeuses. Le tumulte et
la confusion ont été accrus considérablement et plusieurs volontai(1) Roux-Fazillac Pierre, du district d’Excideuil, ancien lieutenant-colonel de cavale
rie, député de la Législative et de la Convention.
(2) Arch. dép. de la Dordogne. L 828 F 5. Texier partit pour l'armee le 29 nivôse
an 2 (18 janvier 1794).
res ont ajouté aux prétentions ci-dessus de nouvelles demandes,
comme celle de leur fournir des boucles de souliers, des jarretières et
des cols... L’insurrection étant portée à son comble, les autorités étant
méconnues et la municipalité insultée par quelques volontaires, ceux-ci
se sont portés en grand nombre à la maison d’arrêt de cette ville (1),
ont forcé la porte à coups de bûche et de gros bâtons. Le citoyen Desdoux, concierge, a déclaré par écrit que le citoyen Pierre Tamisier, de
la commune de Saint-Sulpice, est entré dans sa maison pour l’assassi
ner et mettre dehors les prisonniers... Nous sommes demeurés instruits
que le concierge, son épouse et son frère, ont couru de grands risques
pour la vie... »
Le lendemain de ces événements, la municipalité décla
rait qu’une enquête était ouverte sur les faits de la veille et
elle engageait les citoyens à faire leur déposition. A la mai
son d’arrêt, Raymond Darène, accompagné de l’officier muni
cipal Pluchart, recueillait celle du concierge Descloux qui se
plaignait d’avoir reçu trois coups de bâton, l’un au côté gau
che, l’autre sur la nuque, l’autre sur le bras droit. Il déclara,
en plus de ce qui est dit au procès-verbal qui vient d’être lu,
que le valet de Brunet le fouilla « pour lui prendre son porte
feuille enfoncé dans son gousset de culotte » et que la nommée
Faraude « incitait les mutins à tuer le concierge et à mettre
le feu à la ville » (2).
Le 16 septembre Darène ordonnait au citoyen Lazare (3),
commandant de la garde nationale, de s’assurer de cinquante
hommes en armes sur lesquels il pût compter pour prévenir
de nouveaux troubles en prévision du départ de ces volontaires
reporté au 22 septembre. Ses gardes devaient être prêtes à
marcher sous son commandement le lendemain à midi (4).
Le 28 septembre 1793, c’est contre les jeux que la muni
cipalité est appelée à sévir. Le discrédit montant des assignats,
(1) Cette prison était située rue Notre-Dame au fonds de l’impasse qui s’ouvre entre
les n°5 20 et 22.
(2) Arch. mun. de Ribérac F. 6 n° 12.
(3) Le citoyen Lazare Elie était marchand graisseux, c’est-à-dire épicier. Le troisième
jour de la première décade du deuxième mois de l’an 2, l’huile de sa boutique qu’il offre
de céder au prix du maximum est réquisitionnée. « 11 ne sera pas délivré plus d’une
chopine à chaque citoyen ».
(4) Arch. mun. de Ribérac F. 6 n° 12.
la rareté du numéraire faisaient de plus en plus perdre la
notion de la valeur de l’argent et beaucoup de citoyens se
livraient à des jeux effrénés, non seulement parmi les habi
tants de la ville mais parmi d’autres, venu des points les
plus éloignés du district, qui se rassemblaient dans des tri
pots clandestins.
« ... C’est dans les jeux de hasard, dit le procureur de la commune
que se fondent les fortunes particulières. Le citoyen oublie ses devoirs
civiques et les besoins de sa famille pour satisfaire une passion
qu’entretient l’espoir du gain. Il semble que ces joueurs avides crai
gnent la lumière. C’est la nuit qu’ils se livrent à leurs combinaisons
ruineuses. Nous avons, malheureusement, dans cette ville, à sévir
contre de pareils désordres. En vain l’indignation publique poursuit
depuis longtemps ceux qui souffrent des tripots dans leurs maisons ;
les lois prohibitives sont toujours violées ; la passion du jeu appelle
ici du bout du district, et de plus loin encore, des citoyens qui aban
donnent leurs affaires domestiques, viennent la plupart sacrifier au
hasard un argent qu’ils dérobent à la propre subsistance de leurs
enfants ou à l’acquit des contributions qu’ils doivent à la République.
Et, c’est ce qui est le comble de la subversion de l’ordre, on voit des
hommes publics, peu soucieux des devoirs de leur place, qui ne crai
gnent pas de se montrer dans les rassemblements et d’en devenir les
principaux auteurs... » (1).
En conséquence le procureur Texier demandait, ce qui
fut voté, pour toute personne qui tolérerait chez elle des jeux
de hasard une amende de trois cents livres à la première con
travention et jusqu’à dix mille livres d’amende et deux ans
de détention en cas de récidive.
L’année suivante, le 11 prairial an 2 (30 mai 1794), la
municipalité délibère encore sur ces mêmes jeux de hasard
« qui blessent les lois et les mœurs et qui tendent à la ruine
des pères de famille et à la dépravation des jeunes gens » (2).
Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que pour rendre efficace
la surveillance des maisons où elle soupçonnait qu’on jouât,
la municipalité arrêtât le 10 fructidor an 2 (27 août 1794) que
les cabaretiers seront tenus de mettre à leur maison « une
enseigne ou brandon » dans l’endroit le plus apparent sous
(1) Arch. mun, de Ribérac F. 6 n° 12.
(2) Ibidem.
peine d’une amende de 18 livres d’abord et d’interdiction à la
deuxième contravention (1).
Le 16 nivôse an 2, c’est-à-dire le 5 janvier 1794, c’est une
émeute à Saint-Martin, qui vient d’éclater à propos de l’enlè
vement des cloches de l’église, qui sollicite la vigilance du
maire. Le comité révolutionnaire a requis la force armée que
Raymond Darène tiendra à assister, accompagné de l’officier
municipal Savy et des citoyens Texier-Lagrave, Lacroix,
Fulchie, Combealbert, membres de ce comité qui « ont suivi
'expédition » (2).
Deux jours plus tard, le 18 nivôse, un événement grave
jette l’émoi dans la ville. Et s’il ne s’agit pas d’un acte se rap
portant précisément à la gestion de Darène, il est d’importance
suffisante pour être relaté. Il s’agit de l’arrestation de Jean
Limousin, l'avocat, l’ancien député de la Législative, celui-là
même contre lequel les émeutiers du 13 septembre précédent
avaient élevé des réclamations (3)
Le comité révolutionnaire était en séance quand furent in
troduits les citoyens Mainsat et Bouyssavy, membres du comité
de surveillance de Bergerac. Ils étaient porteurs d’un ordre de
la Convention du 12 du même mois demandant l’arrestation de
Mayac-Limousin, président de la commission des subsistances
de Ribérac, et sa traduction dans la maison d’arrêt. Les papiers
suspects que les deux envoyés découvriraient au domicile de
Limousin devaient être remis à Lakanal dont ils étaient les
mandataires et ils demandaient au comité de Ribérac de leur
adjoindre quelques-uns de ses membres pour leur faciliter
leur mission.
(1) Arcli. mun. de Ribérac F. G n° 12.
(2) Ibidem.
(3) Jean Limousin, sieur de Mayac, avocat, fds d’autre Jean Limousin, également
avocat, et de Marie Durif, deuxième femme de son père qui se maria trois fois. Epousa
Madeleine Havart de Popaincourt. Voici en quels termes Saint-Martial, procureur général
syndic de la Dordogne, appréciait Limousin au lendemain de son élection à la Législative :
« Avocat médiocre, sans fortune, avide de se placer ; il affecte toutes les formes qui
peuvent le lui assurer ». Il est vrai que Saint-Martial, réactionnaire passionné et même
haineux, ne doit pas être absolument cru sur parole. ( H, Labroue : L’Esprit public en
Dordogne pendant la Dévolution. Paris, Alcan 1911).
La perquisition de Bouyssavy et Mainsat, accompagnés
des citoyens Lacroix et Fulchie ne donna aucun résultat.
Néanmoins les délégués de Bergerac, de retour au lieu des
séances du comité révolutionnaire, demandèrent qu’il fût
pris des mesures de sûreté à l’égard de Limousin jusqu’au
lendemain matin, « qu’ils se chargeront de sa personne pour
le transférer dans la maison d’arrêt de Bergerac ».
Sur quoi le Comité arrêtait que ledit « Limousin fils de
meure consigné dans sa maison... et qu’il y sera gardé à vue
par les citoyens Dumoulin et Leyssonie, gendarmes à la rési
dence de cette commune ».
Jusque là il n’y avait de la part du Comité révolution
naire de Ribérac qu’à exécuter les ordres et on ne voit pas
comment il aurait pu s’y dérober. Mais, en revanche, on ne
s’explique pas très bien, sinon parla terreur panique où dut
jeter ses membres la crainte de manquer de civisme, pourquoi
ils aggravèrent sans désemparer, une situation qui pouvait
avoir de si tragiques conséquences.
Par un arrêté du 21 frimaire précédent (19 décembre 1793)
le représentant du peuple Roux-Fazillac avait prescrit l’épu
ration des corps constitués. Cette opération avait été faite par
le Comité précédent et il paraissait que l’actuel n’avait pas
à revenir sur un sujet qui semblait réglé. Il n’en fut rien et
comme Limousin était en même temps juge de paix de Ribé
rac, l’arrêté suivant, le concernant, fut aussitôt pris, dans
une hâte qui montre par-dessus tout le désir de se mettre à
couvert de la part des délibérants quand on lit les pauvres
considérants qui entraînèrent leur décision :
« ...Considérant que quoique depuis le commencement de la Révovolution jusqu’à sa députation à l’Assemblée législative, le citoyen
Limousin fils ait donné constamment des preuves de son attachement
au nouvel ordre, que même, depuis son retour de la Législative, il ait
paru adopter et professer de bonne foi des principes conformes aux
progrès de la Révolution, que nommé officier supérieur pour le recru
tement de 300.000 hommes, il ait rempli cette commission à la satis
faction publique et qu’il ait réuni les suffrages de la société populaire
de Ribérac pour être membre de la commission des subsistances établie
dans cette commune, motifs qui ont déterminé, sans doute, l’ancien
comité à le proposer pour la place de juge de paix du canton de Ribérac,
Néanmoins, considérant que Limousin fils est entaché dans l’opi
nion publique pour avoir voté pour Lafayette à l’Assemblée législative,
18
Considérant que le reproché qu’on peut lui faire à cet égard le dé
pouille de cette confiance intacte et générale qui doit investir l’homme
public dans un gouvernement révolutionnaire.
Le Comité arrête qu’il sera proposé au représentant du peuple de
destituer Limousin... et qu’il lui sera indiqué pour le remplacer le ci
toyen Jean Valade de Ribérac... » (1).
Le rapport suivant, que Darène adressa le 9 pluviôse an 2
(28 janvier 1794) sur sa demande à Lakanal (2), est intéressant
non seulement par son objet mais encore et surtout, pour
nous, parla description qu’il comporte du Ribérac de ce temps
là. Il n’en fait pas un tableau flatté. Il doit donc être vrai :
« ...Notre cité ne renferme que d’humbles toits qui par leur pau
vreté et leur irrégularité ne comportent pas même l’idée d’embellisse
ment. On voit encore un antique et hideux château qui semble toujours
menacer de son roc escarpé les chaumières qu’il domine, mais le mar
teau des patriotes va faire tomber ce dernier monument de la féodalité.
Des citoyens qui l’habitent reflueront vers la petite cité dont toutes les
maisons sont occupées : elles suffisent à peine pour loger tous ceux que
le district appelle dans cette enceinte et il est extrêmement urgent d’éle
ver de nouveaux édifices pour recevoir les nombreux établissements qui
doivent le jour à la liberté.
Nous avons déjà parlé de l’emplacement de l’hôpital. Ce local est
spacieux. Il conviendrait de le traverser par une routé bien désirée qui
ferait la communication d’Angoulême à Bergerac. Cette route, impor
tante pour la République entière, a été demandée et l’exécution en a
été ajournée. Les avantages qu’elle procurerait au roulage sont ample
ment détaillés sur les registres de l’administration du district. Son
exécution ne présente pas de grands obstacles. Elle abrégerait de dixsept postes les voyageurs qui partent des points occidentaux de la
(1) Arch. dép. de la Dordogne L. 828 f» 25.
(2) Lakanal (Joseph), dont le nom s’écrivait Lacanal, mais dont il jugea bon de
modifier l’orthographe afin de se distinguer de ses frères royalistes, né à Serres (Ariège) en
1762, mort à Paris en 1845. Elève des doctrinaires, doctrinaire lui-même, il enseigna
dans leurs collèges jusqu’à l’âge de trente ans, et c’est en cette qualité qu’en 1784 il pro
fessait la rhétorique au collège de Périgueux. Elu à la Convention en 1792 par l’Ariège,
alors qu’il était vicaire général de son oncle, évêque constitutionnel de ce département, il
demeura hostile aux luttes des partis ; il siégea au centre et vota la mort de Louis XVI.
Son activité, un instant détournée par une mission dans la Dordogne, s’employa sur
tout dans les questions d’enseignement.
Exilé par la loi des régicides en 1816, il émigra aux Etats-Unis où il fut nommé pré
sident de l’Université de la Nouvelle-Orléans. Il revint en France en 1833 et y mourut
membre de l’Académie des sciences morales et politiques.
19
République pour se rendre aux Pyrénées-Orientales et qui sont obligés
de passer par Bordeaux.
Sur un côté de cette route on construirait l’édifice destiné à rece
voir l’administration du district, la société populaire et les arbitres, de
l’autre côté serait l’hospice ; on trouverait un local pour y placer le
cimetière dont notre commune ne peut pas absolument se passer. On
trouverait aussi un emplacement agréable pour y fonder l’autel de la
patrie...
Nous observons au représentant du peuple qu’il n’est rien de si
intéressant pour notre district et ceux qui l’avoisinent que la répara
tion et la confection de la route qui le traverse ; et, à cet égard, nous
nous croyons fondés à nous plaindre de ce qu’il n’y a pas été donné un
coup de pioche depuis la Révolution. L’abord de notre commune, du
côté de Bordeaux, est presque impraticable...
Nous avons déjà indiqué les besoins de la société populaire en
lui désignant une place dans l’édifice projeté. Certes, il n’est guère
possible de trouver une société plus embarrassée que la nôtre pour
tenir ses séances. Jusqu’à ce jour elle a occupé une chambre, qui sert
aussi au tribunal du district, et dans laquelle tous les citoyens confon
dus ne peuvent mettre l’ordre nécessaire aux discussions de leurs
délibérations.
La municipalité et le Comité révolutionnaire occupent une mai
son telle qu’ils ont trouvée, vacante et destinée à devenir la proie
d’une saisie réelle...
Notre minage, qui est le centre unique d’approvisionnements du
district, appartient au ci-devant seigneur et tombe en ruines (1). Nous
sommes obligés de transférer momentanément le marché dans une
petite église abandonnée (2)...
Notre commune réunit trois paroisses dont la population est de
3250 individus. Les églises sont partout abandonnées à l’exception de
celle de Faye. Nous sommes encore incertains sur les dispositions du
citoyen Lamarque, curé. Nous célébrons les décadis avec exactitude et
le plus grand zèle. Le peuple se réunit dans une de ces églises aban
données, qui est la seule qui convienne à cet objet, mais elle ressemble
à une grange et il est indispensable d’y faire quelques réparations pour
la rendre salubre (3)...
Nos marchés sont les plus renommés du département. Le concours
des citoyens est immense et nos places sont insuffisantes pour conte(1) Le minage de Ribérac était situé, sous l’ancien régime, rue Notre-Dame, du
côté opposé à la place de la nouvelle église, mais presque à l’embranchement de la rue du
Four, dans l’immeuble qui porte aujourd’hui le numéro 21.
(2) L’église de la Trinité. C’est d’ailleurs là qu’il est encore.
(3) Eglise Notre-Dame.
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nir cet afflux de personnes et de marchandises. Celle qui reçoit le
marché des cochons est susceptible d’être pavée dans sa partie supé
rieure et il est nécessaire d’y construire un mur en terrasse pour éviter
l’éboulement des terres (1)...
Il existe sur la place inférieure une échoppe, autrefois usurpée par
les seigneurs et par eux transmise à un particulier. Il y a matière à
contestation pour savoir si l’on doit la laisser subsister. Elle embarrasse
beaucoup le marché et dégrade horriblement cette place. Il serait
avantageux de l’abattre et de construire dans une partie du local
qu’elle occupe un corps de garde et au-dessus une chambre de disci
pline avec un petit arsenal.
Enfin nous n’avons point de halle... Le local où elle fut jadis pour
rait la recevoir encore (2).
Tels sont, citoyen représentant, les détails que le temps nous
permet de te transmettre... Tu as demandé une réponse prompte
et précise ; ton indulgence excusera l’imperfection de l’exposition. Il
faut avoir vu notre dénûment pour en avoir une idée juste. Ce motif
contribuera, nous l’espérons, à accélérer le moment qui t’amènera au
milieu de nous. Tu seras le père chéri de la grande famille qui t’attend
avec une vive impatience (3) ».
La tradition rapporte qu’à la suite de l’invitation que lui
avait faite la municipalité, Lakanal vint en personne à Ribérac
se rendre compte des besoins signalés par Darène. Les travaux
commencèrent, notamment au pont du Chalard et à la route
d’Angoulême. Le nom A’Avenue Lakanal donné à l’avenue
qui mène à la Dronne est le souvenir de son impulsion.
Après la lecture de ce rapport il serait malaisé de s’éton
ner que Darène s’irritât contre l’incurie de ses administrés
qui jetaient des ordures par les fenêtres, laissant s’accumu
ler le fumier devant leurs portes, qu’il menaçât les marchands
du vendredi qui laissaient divaguer les animaux par les rues,
empêchant la circulation et même encombrant le seuil des
boutiques (20 août 1793) (4).
(1) C’est la même place où est l’actuel marché.
(2) Sous l’ancien régime la halle de Ribérac était à l’extrémité sud de la place Natio
nale actuelle, vis-à-vis du café du Midi. Elle n’existait déjà plus au commencement du
XVIlIme siècle.
(3) Arch. mun. de Ribérac. Registre de correspondance. F. 6 N» 19.
(4) Ce n’était pas, hélas ! contre des faits nouveaux que s’emportait le maire de
Ribérac. L’ancien régime avait connu une par aille incurie .des habitants. Un 12 septembre
1777, un certain Nerpeix, de Vanxains, ayant conduit deux vaches au marché, les plaça,
Jusqu’à présent Darène et son conseil avaient été épargnés
par la délation quand éclata en germinal an 2 une affaire qui
faillit très mal tourner et dont le dénouement appartint à la
Convention. C’est l’affaire d’Arlot.
La municipalité de Darène avait cru pouvoir recevoir le
serment d’adhésion à la Constitution civile du clergé, en date
du 30 mai 1793, de Joseph d’Arlot, abbé de Frugie, emprisonné
à Ribérac et lui délivrer un certificat de civisme le 3 vendé
miaire an 2 (24 septembre suivant).
Le directoire du département non seulement avait annulé
ce serment par le seul fait que l’incarcération de l’intéressé
était de nature à prouver la suspicion du sujet, mais considésans plus de gêne, dans l’entrée de la porte du nommé Laurent Tocheport, cordonnier, de
manière qu’elles obstruaient complètement le passage. Une discussion, promptement ora
geuse, s’ensuivit qui se termina par des coups de poing dont la justice eut à s’occuper.
Mais c’était les porcs qui étaient surtout détestables. Qu'on se représente un vendredi
d’été particulièrement chaud, l’odeur suffocante de ces animaux dans des rues étroites et
leurs ébats sur les fumiers et les tas d'ordures que Darène stigmatisait, dans l’eau de
vaisselle croupie sous le trou des éviers ; qu’on y ajoute l’exaspération des mouches et
qu’on lise maintenant cette plainte de la supérieure de l’hôpital, Marie Moulin, contre un
nommé Pierre Morange, dit Pierrille, et l’on saisira sur le vif jusqu’où pouvait aller l’irri
tation produite chez certains par ces animaux déchaînés.
Depuis bien du temps elle et toute sa communauté sont en butte aux t injures et
» aux outrages de Pierre Morange, dit Pierrille, cabaretier, leur voisin. La maison où de» meure led. Pierrille est sur le devant d’une partie de celle dudit hôpital et led. Pierrille
» a une grange séparée de sa maison et sur le derrière d’icelle. Pour aller de sa maison à
» sa grange il a passage dans une allée et sur une petite cour appartenantes audit hôpi» tal. Les jours de marché, pour la commodité des marchands et autres personnes qui vont
» boire chez lui, il fait entrer leurs cochons et les ferme dans lesd. allée et petite cour.
» Ces animaux y font un tapage affreux et, d’ailleurs, fouissent et bouleversent tout le
» terrain. En vain la suppliante a-t-elle fait aud. Pierrille de fréquentes observations ; il y
» a toujours répondu par des bravades et des injures.
» Vendredi dernier, environ trois ou quatre heures après midi, quelqu’un de la com» munauté ouvrit une des portes de communication entre lad. maison dud. hôpital et lad.
» allée ; aussitôt les cochons entrèrent en foule dans la chambre basse dud. hôpital joi» gnant lad. allée, passèrent dans le réfectoire et, de là, dans la grande cour où des maï» chands et autres personnes à qui ils appartenaient vinrent les chercher ».
Pierrille, soit dit en passant, fit à cette occasion un abominable esclandre et traita la
supérieure de belle façon. Pensant qu’il pourrait le calmer par de bonnes paroles, messire
Eymeric Lachèze, vicaire de àaint-Martin, qui confessait dans la chapelle, étant venu vers
lui avec des mots d’apaisement, celui-ci lui dit qu’il reconnaissait en lui un honnête
homme « mais que lad. dame Moulin, plaignante, était une foutue viadaze » (Arch. dép.
de la Dordogne : Juridiction de Ribérac).
Voir du même auteur : Les Rues de Ribérac au XVHI"'f siècle dans le Bulletin de
la Société historique et archéologique du Périgord
rait comme un acte d’une extrême gravité qu’un certificat de
civisme, portant la signature de seize membres du conseil généfal de la commune, eût pu lui être délivré. Il ne pouvait
voir là que la preuve que la bonne foi des signatures avait été
surprise par des procédés qu’il convenait de dévoiler ou
une prévarication qu’il importait de punir et il demandait son
avis au comité révolutionnaire de Ribérac
Celui-ci, appelé à en délibérer le 9 germinal (29 mars 1794)
fut extrêmement embarrassé. Il ne lui échappait pas que le
moment était très peu favorable à des mesures de rigueur en
vers Darène et son conseil, dans un temps où celui-ci avait à
se débattre contre des difficultés de toute sorte, et qu’en châ
tiant une peccadille on risquait se priver d’une collabora
tion singulièrement précieuse qui fournissait chaque jour ses
preuves et amener au pouvoir de nouveaux magistrats dont
l’inexpérience pourrait être un désastre. Aussi, déclarait-il
prudemment que « dans les circonstances actuelles, il pour» rait être dangereux de prendre des mesures sévères contre
» les signataires du certificat dont s’agit,... signataires qui
» sont en partie attachés à des fonctions publiques qu’ils pa» raissent exercer de bonne foi et à la satisfaction de leurs conci» toyens, contre lesquels il n’a été fait aucune plainte au comi» té, que de ces signataires plusieurs sont occupés, sans discon» tinution, à la distribution des subsistances et aux mesures
» difficiles dans leur pénurie qui, désorganisées subitement,
» pourraient produire chez l’indigent des effets funestes... »
Considérant en outre que Lakanal avait été saisi de la
même dénonciation, le comité ne voyait pas la nécessité d’in
tervenir dans un débat où la solution paraissait réservée à ce
représentant du peuple ou, atout le moins, d’intervenir avant
d’avoir pris de luises instructions (1).
Cependant l’affaire fut rapportée devant la Convention, ap
pelée en dernier ressort à juger du conflit, par le représen
tant du peuple Romme (2i qui se fit envoyer le dossier le 19 ger
minal (Voir note 1 page 23).
(1) Arcli. dép. do la Dordogne L 828.
(2) Romme Charles-Gilbert, né à Riom en 1750, mort à Paris en 1795. Mathémati
cien distingué, professeur en Russie du comte Stroganov, il retourna en France avant la
Révolution. Elu député du Puy-de-Dôme en 1791, réélu à la Convention, il siégea à la
Montagne. 11 fit partie de la commission chargée de la réforme du calendrier républicain.
On ignore les conclusions de Romme mais l’arrêté défini
tif pris par le comité révolutionnaire de Ribérac le 18 floréal
(7 mai), ne dut pas laisser, vraisemblablement, que de s’en
inspirer.
« ... Considérant... que, d’ailleurs, la municipalité de Ribérac a donné
et donne journellement des preuves de civisme dans l’exercice de ses
fonctions et d’une grande activité pour les mesures relatives à la pé
nurie des subsistances, à la destruction du fanatisme et pour les se
cours à accorder aux indigents et aux parents des défenseurs de la
République,
Par ces motifs le Comité déclare seulement improuver purement
et simplement le certificat de civisme délivré par les seize signataires,
membres de la municipalité et du conseil général de la commune de
Ribérac du 24 septembre dernier (vieux style) à Joseph d’Arlot, aver
tit les dits signataires d’être plus circonspects à l’avenir... (2) ».
On ne pouvait pas être plus modéré dans le ton, plus
compréhensif d’un événement en somme d’une importance
considérablement grossie.
Le 15 juillet 1795, Robespierre était tombé depuis un an.
Le comité révolutionnaire de Ribérac avait clos ses registres
depuis le 25 ventôse an 3 (15 mars 1795). Une ère nouvelle
avait commencé. Si Darène avait pu être inquiété pour sa
modération en germinal an 2, c’est maintenant au tour de
Dufraisse de se disculper du crime de terrorisme (3).
Il venait d’apprendre sa révocation d’administrateur du
district par arrêté du représentant du peuple Boussion. 11 se
présenta aussitôt à la municipalité et demanda communication
de l’arrêt qui le destituait, ce qui lui fut accordé.
Alors, faisant observer qu’en vertu de la déclaration des
droits de l’homme et du citoyen, nul ne peut être jugé sans
Mais l’Assemblée n’accepta pas les noms qu’il proposait de donner aux mois : République,
Unité, Fraternité, Liberté, Justice, Egalité, Régénération, Réunion, Jeu de Paume, Bas
tille, Peuple, Montagne. Etranger aux événements de thermidor, il protesta contre la
réaction et, accusé de complicité dans l’insurrection montagnarde du l,r prairial an 111,
il fut condamné à mort ; mais devançant leur exécution, lui et ses amis se poignardèrent
l’un après l’aut''e, Romme le second.
(1) Arch. mun. de Ribérac. Registre de correspondance F. 6 n° 19.
12) Arch. dép. de la Dordogne L. 828.
(3) Sur Antoine Dufraisse, voir du môme auteur : Le comité révolutionnaire de
Ribérac dans le Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord (1931).
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être entendu, il exprima son extrême surprise « que le con» seil général de la commune de Ribérac l’ait jugé coupable
» de terrorisme d’après le rapport fait par ses commissaires, sur
» la vérification par eux faite des arrêtés et lettres des registres
» du comité révolutionnaire de Ribérac ; qu’il aurait désiré,
» pour sa justification, être entendu sur les faits dont on
» l’accuse, à la plupart desquels il n’a pas contribué, puisqu’il
» y a près de dix-huit mois qu'il n’était plus du comité et que
» les autres lui sont communs avec les membres qui ont
» composé le comité ; qu’au surplus il invite le conseil général
» de la commune, sur la convocation qu’il demande au procu» reur de ladite commune qu’il en soit fait, de lui indiquer le
» jour et l’heure à laquelle il s’assemblera, pour prendre en
» considération toutes les raisons qu’il peut faire valoir pour
» sa justification » (11.
Le Directoire n’en prononçait pas moins les conclusions
suivantes, à la date du 2 thermidor (20 Juillet), contre An
toine Dufraisse et Lin Lacour, ce dernier agent national du
district, partageant avec Dufraisse la même accusation.
D’après la délibération prise par le conseil général de la com
mune de Ribérac, dans la séance du 26 messidor, après le rapport
des commissaires nommés dans la séance du 20,
D’un avis unanime Lin Lacour et Dufraisse ont été désignés
comme devant subir l’un et l’autre la surveillance et le désarmement
que prescrivent les lois du 5 ventôse et 21 germinal dernier.
Le Directoire arrête qu’à la diligence de la municipalité de Ribé
rac il sera procédé sur le champ au désarmement de Lin Lacour et
Dufraisse... arrête, au surplus, qu’il sera transmis à chacun des sus
nommés copie des motifs qui ont déterminé la délibération du conseil
général de la commune par l’intermédiaire de la municipalité à qui le
procureur syndic demeure chargé de faire passer les dites deux co
pies qui lui seront remises collationnées à ces fins ; demeure aussi
chargé le dit procureur syndic d’en transmettre une troisième copie
ainsi que le présent arrêté à l’administration du département à telles
fins que de droit (2).
Cependant le Directoire, le 13 vendémiaire an 4 (7 octobre
1795) annulait cet arrêté en marge duquel on peut lire :
(1) Arch. mun. de Ribérac F. 6 n° 13 f» 8 : 27 messidor an 3.
(2) Arch. dép. de. la Dordogne . L. 778.
Rayé, ouï de ce réquérant le procureur syndic, les noms ci-dessus
de Lin Lacour et Dufraisse, en exécution des arrêtés du comité de
sûreté générale du 4me jour complémentaire de l’an 3.
A Ribérac le 15 vendémiaire an 4 de l’ère républicaine,
Borac, procureur syndic ; Lavaure ; Lamy-Bosdupic.
Approchait la période où, justement lier des efforts
accomplis, Darène allait poursuivre une carrière enfin apaisée.
Cependant, il lui restait à réorganiser la garde nationale dont
il avait eu à se louer si peu souvent soit par son indiscipline,
soit par son intempérance ou la désaffection déplus en plus
grande de ses concitoyens à s’enrôler dans ses rangs.
C’est à ces derniers, aux tièdes, aux réticents qu’il lança
cet appel le 12 thermidor an 3 (30 juillet 1795) :
« Frères et amis,
» Une insouciance apathique frappera-t-elle encore longtemps
» d’inertie votre courage et toutes vos facultés ? L’égoïsme le plus
» mal entendu paralysera-t-il les mesures les plus sages que prend le
» gouvernement pour assurer le maintien de l’ordre et le règne de la
» justice ? Entendez-vous confier aux brigands et aux voleurs le soin
» de protéger vos personnes et vos propriétés ? Deux fois la voix de
» vos magistrats a proclamé la loi qui vous ordonne de vous organiser
» en garde nationale, deux fois ils vous ont indiqué les jour et heure où
» devait s’opérer cette organisation et vous avez méconnu vos devoirs
» puisque vous ne vous êtes pas rendus au lieu de l’assemblée.
» Citoyens, une pareille négligence est coupable ; elle est, de plus,
» un mauvais exemple pour les autres communes du district qui ont
» les yeux fixés sur vous et ne manqueront pas de vous imiter. Elle
» tend à l’anéantissement de l’ordre public et favorise les projets des
» anarchistes. Un vieux proverbe dit : « Aide-toi, je t’aiderai ». Eh ! bien
» le gouvernement a dépouillé les hommes féroces de l’autorité qu’ils
» avaient usurpée et dont ils vous ont accablés. 11 leur a arraché les
» armes meurtrières dont ils menaçaient votre vie à chaque instant ; il
» vous indique, il vous prescrit la marche que vous devez suivre pour
» vous garantir à jamais de l’oppression et du brigandage et vous
» semblez plongés dans un sommeil léthargique... » (1).
Cette fois l’appel fut entendu et le 22 thermidor Darène
pouvait consigner sur le registre des délibérations le procèsverbal de l’organisation de la garde nationale.
(1) Arch. mun. de Ribérac F. 6 n° 13.
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Mais la plus constante de ses préoccupations, le souci le
plus térébrant de son administration fut — et cela surtout à
partir du commencement de l’hiver de 1794 — d’épargner la
disette sinon la famine à ses concitoyens. Il serait fastidieux
de citer toutes les démarches faites, tous les arrêtés pris, toutes
les lettres écrites par lui pour ne pas laisser rançonner le pays
jusqu’au dernier sac de blé, quand on le soupçonnait d’avoir
de l’excédent, ou pour obtenir qu’il fût secouru quand le
peuple criait sa détresse.
« Un grand nombre de citoyens réclament journellement près de
» nous du pain ou du grain. Nos ressources sont totalement épuisées ;
» vous pouvez vous en convaincre par vos recensements, écrivait-il,
» le 16 frimaire an 3, au directoire. L’année dernière l’administration
» faisait porter cent sacs de grain au minage. A présent, à peine en
» voit-on un de temps en temps ».
Le 23 frimaire il écrit encore :
« Hier, il n’y eut rien au marché. Nous vous invitons derechef à
» prendre des mesures promptes à écarter la famine qui nous menace.
» Nous voyons avec la plus grande inquiétude nos plus proches voisins
» requis de livrer pour une destination étrangère des grains qui nous
» sont de toute nécessité. La commune d’Allemans verse en ce moment
» trois cents quintaux de grains ».
Ces deux lettres, entre tant d’autres, citées à titre
d’exemple, dans lesquelles Darène traduisait sous une forme
combien atténuée, les doléances ou la colère du peuple, mon
trent dans toute son étendue l’angoissant problème que fut
pour lui l’alimentation de la ville. Mais, malgré sa bonne
volonté, le directoire ne pouvait empêcher certaines catastro
phes de venir aggraver la pénurie des subsistances. Il arrivait
que la neige, accumulée sur les toitures des greniers publics,
les crevait et que le blé que la prévoyance y avait entreposé
entrait en germination.
Darène dut vivre dans ces moments les heures les plus
pénibles de sa magistrature. Le comité révolutionnaire s’en
était bien rendu compte, d’ailleurs, en prenant sa défense
dans l’affaire d’Arlot.
Le 18 fructidor an 3 (4 septembre 1795), les clubs furent
supprimés. A ce sujet la municipalité de Ribérac prit l’arrêté
suivant :
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Le conseil municipal, considérant que les registres et papiers
des clubs doivent être déposés au secrétariat de la municipalité,
considérant que le club qui a eu lieu à Ribérac a discontinué ses
assemblées presqu’immédiateinent après la chute du tyran Robes
pierre, que, depuis cette époque, les papiers de ce club sont restés
entre les mains de divers citoyens inconnus à la municipalité et qu’il
convient de faire des perquisitions pour s’assurer desdits papiers afin
que le vœu de la loi soit rempli.
Arrête, sur ce ouï le substitut du procureur de la commune (1),
qu’il sera fait une proclamation au son du tambour pour inviter tous les
citoyens détenteurs desd. papiers d’en faire, incontinent, le dépôt au
secrétariat de la municipalité, commet les citoyens Darène, maire, et
Reytier, officier municipal, à l’effet de se transporter dans la salle où
s’est tenu autrefois le club de Ribérac, pour y recueillir les registres
et pièces qui pourront s’y trouver encore et, attendu que lad. salle
appartient à un particulier et non au club, il n’y aura pas lieu d’en
faire fermer les portes... » (2).
La constitution de l’an III, qui fut l’œuvre de Boissy
d’Anglas, en remplaçant les municipalités communales par
des municipalités cantonales destinées à se substituer aux
anciens directoires de district mit fin au règne de Raymond
Darène en tant que maire de Ribérac.
Il fallut pourvoir à de nouvelles élections.
Un arrêté du directoire du 15 fructidor (1er septembre 1795)
avait informé le peuple que les assemblées primaires se réuni
raient, savoir la section de Ribérac dans le grenier public situé
dans la maison du citoyen Beau (3), celles de Vanxains et
d’Allemans dans l’église de la Trinité, celles de Villetoureix
et Saint-Méard dans la grande salle du château.
Chaque commune devait élire un membre. Nous ignorons
le résultat de cette élection fixée pour toute la France au 20
(1) Le procureur de la commune Constantin-Joseph Pluchard était mort le 20 ther-"
midoran3 (7 août 1795). «Il emporte avec lui tous nos regrets et ceux de tous les
citoyens » avait dit Darène en annonçant cette mort au directoire.
(2) Arch. mun. de Ribérac, F. 6'n° 13 f" 13.
(3) Jean Beau, sieur de la Bénéchée, ancien juge sénéchal de Ribérac et juge au
tribunal du district, habitait dans l’une des maisons de la rue Notre-Dame dont la destruc
tion est partiellement intervenue pour former la place qui est devant la nouvelle église.
C’est celle qui est encore debout qui marque l’emplacement de la demeure de l’ancien juge.
Au demeurant la maison du sénéchal Beau a depuis longtemps disparu et sa place n’est
tenue que par la masure à usage d’atelier que l’on voit, séparée par une petite ruelle de
l'Auberge du Château,
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fructidor (6 septembre), mais nous savons que Raymond
Darène fut élu, le 10brumaire an 4 (1er novembre 1795), prési
dent de cette municipalité à compétence élargie par 71 voix sur
117 suffrages exprimés, le reste des voix étant allé à JeanBaptiste Pourteiron, l’ancien subdélégué de l’intendance de
Guienne avant la Révolution.
Le résultat ne fut proclamé qu’à sept heures du soir car,
auparavant, on avait dû procéder à l’élection du juge de paix
qui ne fut acquise qu’au deuxième tour de scrutin et proclama
Jean Vallade.
Raymond Darène avait été mis en échec dans la section
de Ribérac par 29 voix contre 35 à Pourteiron, mais le résul
tat général le proclama élu.
Nous n’avons pas à suivre Raymond Darène plus loin. Ce
serait sortir des limites que nous avons imposées à notre
sujet (1).
Raymond Darène mourut en l’an 8 (2).
Aujourd’hui son nom est tombé dans un oubli fâcheux.
Ceux de sa cité sont peu nombreux à connaître même son
nom, encore moins son activité, et qu’il fut cet homme intègre,
souvent courageux, de tout point irréprochable et dont la
moindre gloire n’est pas d’avoir gardé ses mains pures de
sang dans des temps où il était devenu si commun de sacri
fier la tête des autres pour sauver la sienne.
Sans doute, il n’empêcha pas les arrestations de suspects,
mais pouvait-il le faire ? S’il avait pris parti contre la révolu
tion aurait-il pu être ce maire et de celui qui l’aurait remplacé
la postérité pourrait-elle dire ce qu’elle dit de lui qu’il n’en
voya personne à l’échafaud ?
Certes, il lança, un jour — et c’était le 13 août 1793'—
après avoir lu le décret delà Convention déclarant Dumouriez
(1) La constitulion de l’an 3 eut ce résultat pour Ribérac de rendre inutiles les
édifices que l’on avait commencé à construire pour loger les corps administratifs de la
Convention. Il faut admettre que les travaux n’étaient pas très poussés, car il n’en demeure
aucune trace.
(2) Voici en quels termes l’annuaire de la Dordogne pour l’an 11 annonçait sa mort:
< L’an 8 rappelle aussi à nos regrets un fonctionnaire recommandable, le citoyen Darène> Larivière, de Ribérac, membre du conseil général dn département qui joignait à la science
» de l’économie publique un espnt judicieux, des connaissances locales précieuses ; en un
» mot tous les talents qui font un bon administrateur » (Périgueux, Dupont imprimenr).
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traître à la patrie et les proclamations des commissaires de la
Convention, Jean Bon Saint-André (1) et Lacoste (2), qu’il ne
fallait pas craindre de dénoncer les suspects et lui-même,
donnant l’exemple, dénonçait la citoyenne Patronnier, domi
ciliée à la Beauviére, comme ayant deux frères émigrés « et
sans autre motif » (3), mais qui ne voit là une formule de style
si je puis ainsi parler, plutôt qu’un acte de terrorisme ? Une
telle dénonciation n’était pas destinée à entraîner des consé
quences irréparables. En comparaison de tant d’autres, les
risques courus par les parents d’émigrés, si ce seul grief était
retenu contre eux, étaient légers, et Darène ne l’ignorait pas.
Les deux victimes de Saint-Privat qui portèrent leur tête
sur l’échafaud, au procès desquelles fut incidemment mêlé
Darène, ne lui durent pas leur supplice. La municipalité de
Saint-Privat, par les accusations qu’elle dirigea contre lui, en
fournit le moins discutable témoignage (4).
Parmi tous les citoyens de la commune de Ribérac, telle
qu’elle était alors constituée, il n’y eut qu’une seule victime
de la Terreur, un prêtre, Jean de Villefumade, né le 27 mars
1764 â Saint-Martin ; mais il avait quitté le territoire natal
plusieurs années avant la Révolution. 11 fut arrêté à Bordeaux
et son exécution, qui eut lieu le 19prairial an 2 (6 juin 1794),
fut le fait du sinistre Lacombe et de ses acolytes de la commis
sion militaire, de ce Lacombe dont Camille Jullian a pu dire
que c’était « le type le plus parfait du criminel, presque beau
à force d’être complet ».
FIN
(1) Jean Bon Saint-André, ne a Montauban en 174-9, mort a Mayence en 1813. Elu
membre de la Convention en 4792, il siégea à la Montagne.
(2) Lacoste Elie, docteur en médecine, originaire de Montignac, administrateur du
département, élu membre de la Convention le troisième sur dix par les électeurs de la
Dordogne ; avait fait partie de la Législative.
(3) Arch. mun. de Ribérac.
(4) Sur cette affaire au sujet de laquelle je n’ai procédé que par allusion, parce qu’elle
appartient à l’histoire de Saint-Privat et ne se rattache qu’accessoirement à l’administration
de Darène, lire le travdltrès consciencieux et très complet de A. Dubut : Un maire et
un ancien noble du Ribéracois exécutés pendant la Terreur dans le Bulletin de la
Société historique et archéologique du Périgord (1333).
