FRB243226101_PZ_2785.pdf
- extracted text
-
•v Quoique les auteurs profanes ne nous fassent connaître l’histoire
des premiers temps que sous le voile des fictions, et que la vérité
vienne avec peine jusqu’à nous à travers les ingénieuses allégories,
partout, néanmoins, les lettres et les sciences nous apparaissent
comme les bienfaitrices du genre humain. Nous voyons alors la
poésie présider à la société naissante; or, la poésie était toute la
science et toute la littérature.' Le poète était soldat, législateur et
pontife ; édifier des villes, établir des lois, adoucir les mœurs, tel
était l’œuvre du poète ; c’étaient là les miracles de l’harmonie.
Aujourd’hui, nous ne demandons plus à la science et à la littéra
ture d’élever des remparts, de graver des décrets sur le marbre ou sur
l’airain, de polir la rudesse des peuples sauvages. Nous leur confions
une tâche non moins noble, non moins honorable. Que dis-je?*Mes
sieurs, leurs fonctions sont toujours les mêmes,, toujours saintes, tou
jours augustes.
Savans et hommes de lettres, vous êtes encore les interprètes de la
nature, les organes de la sagesse et les précepteurs des nations.
Les murs des villes ne s’élèvent plus à votre voix, comme autrefois
aux accens d’Amphion ; mais vos sublimes enseignemens font l’édu
cation des peuples qu’enrichissent vos découvertes laborieuses et
fécondes.
Vous n’ètes plus législateurs à la .manière de ces chantres divins
dont les générations primitives conservaient d’âge en âge les poéti
ques inspirations ; mais vous annoncez la loi, vous ordonnez l’obéis
sance à la loi, le culte de la loi !
Enfin , grâce à la civilisation, vous n’avez plus à asservir au joug
la férocité ou la barbarie; mais vous exercez encore un ministère de
paix et de concorde. Vous avez des préjugés à combattre, des erreurs
à confondre, des passions à dompter. Amis et médiateurs, vous invo
quez tour à tour la tolérance et la liberté. Que votre voix est puis
sante ! c’est celle de la conscience et de la vérité. Ce ne sont plus les
accords ravissans de cette lyre d’Orphée qui apprivoisait les grossiers
habitans de la Thrace; mais c’est une éloquence forte et persuasive,
qui subjuge les cœurs et unit tous les hommes par les liens d’une
douce fraternité, au nom de la justice et de la raison.
Messieurs, un vaste champ s’ouvre devant nous : le savant est
citoyen de toutes les nations; le monde entier est son domaine et
lui appartient par le droit du génie. Loin de lui ce faux patriotisme
qui ne veut rien donner, rien devoir à l’étranger; point de rivalité
basse et jalouse entre les fils de la science, entre les talens faits pour
se comprendre et s’estimer. Devant eux, les murs qui environnent
l’enceinte des villes disparaissent; pour eux, il n’y a plus ni mers
ni montagnes, plus d’Océan, plus de Pyrénées.
A cette époque où une main puissante retrancha du reste de l’Eu
rope et exila sur ses vastes mers une nation long-temps rivale, nous
avons vu, au milieu de l’élite de nos savans, les deux flambeaux de
l’Angleterre, Brougham etDavy, assis auprès de Laplace et de Cuvier,
et à la tête de l’illustre compagnie, brillait, non pas le vainqueur
d’Arcole, le héros de Monthabor, mais un mathématicien; c’était le
président de l’Institut national.
Et puisque nous citons les héros de la science et des batailles,
pourquoi ne parlerions-nous pas de ce Pierre-le-Grand, de ce véri
table fondateur de l’empire des czars; de ce czar devenu artisan et
camarade de ses derniers sujets. Il parcourt, non pas en prince mais
en travailleur, l’Angleterre, l’Allemagne et la Hollande. Enfin, il
vent aller puiser aux sources de la civilisation et du savoir; il touche
î® sol français; et lorsque la sentinelle des frontières cria : Qui vive!...
Un© voix répondit : « Laissez passer, c’est un roi qui vient à l’école! »
Et à son départ, ce roi, ce maître du grand empire, reçut pour pas
seport un diplôme d’académicien français!....
Heureuse et salutaire influence des études! Il y a, entre les savans
de tous les pays, union et parenté : les habitans des rives du Dniéper,
du Tage et de la Tamise, assis à nos foyers domestiques, ne sont plus
des étrangers.
Seraient-ils aussi des étrangers pour nous, ceux qui viennent nous
demander l’hospitalité par le sang de leurs pères versé pour notre
cause?.... Jeunesse, gloire et malheur, voilà bien des titres à nos
larmes!.... Ajoutons un nouveau titre à la sympathie de ceux qui
m’entendent. Vous êtes, comme eux, les disciples des muses, Jes
élèves de la science et de la littérature. Venez dans nos demeures :
vous ne trouverez point nos pères; ils sont morts avec les vôtres....
Vous trouverez l’union et l’enthousiasme des souvenirs.... Vous serez
encore en famille!....
Par tout, Messieurs, nous retrouvons cette grande association de
tous les esprits cultivés, de tous les talens, de tous les génies, tra
vaillant de concert au grand 'œuvre de la perfection humaine. Ré
pandus sur la surface du globe, tantôt ils explorent les terres et étu
dient les secrets de leur fertilité; tantôt ils interrogent les diverses
religions, les diverses philosophies, et, comme ce roi de l’antiquité,
visitent le monde par amour pour la sagesse. Vous les voyez, ces
missionnaires de la civilisation, rapporter à leurs concitoyens le pro
duit de leurs courses lointaines; vous les voyez, ces conquérans pa
cifiques, déposer sur l’autel de la patrie des dépouilles non sanglan
tes , précieux trophée qui n’a coûté aucune larme.....
« Plus l’instruction se répand dans une nation, plus les connais« sances humaines s’étendent, plus elle devient sage, libre et heu« reuse. »
Ces paroles, descendues du trône, révèlent à l’homme de lettres
sa vocation, lui indiquent ses devoirs, lui découvrent le but et la ré
compense de ses travaux.
C’est par la base qu’il faut commencer l’édifice ; c’est au peuple que
le savant doit sa première leçon. Ici, Messieurs, je crois inutile de
présenter l’instruction, je dis l’instruction populaire, comme un de
voir et une nécessité. Ici, Messieurs, l’ignorance et les préjugés ne
peuvent trouver aucun apologiste. Quoi ! il y aurait une partie du genre
humain deshéritée du patrimoine commun ; il y aurait un droit d’aî
nesse pour l’intelligence ; il y aurait parmi nous des Ilotes, des Parias,
sans droits comme sans devoirs. Vous feriez deux nations dans une
nation : l’une riche de tous les trésors, jouissant de la plénitude de
là vie politique, matérielle et intelligente, se nourrissant des sueurs de
cette autre nation, sans patrie et sans avenir, livrée à la pauvreté de
l’intelligence, la plus désespérante de toutes les pauvretés; semblable
à ces esclaves qui, destinés par la naissance à demeurer ensevelis dans
les profondeurs de la terre, passent les jours et les nuits...... je me
trompe, vivent leur vie tout entière au milieu d’une seule nuit, nuit
éternelle et sans aurore....... et cela pour satisfaire l’insatiable cupi
dité de leurs barbares maîtres ! Non, il n’en sera pas ainsi de nos con
citoyens et de nos frères : ils seront tous appelés au bienfait de l’ins
truction; ils verront cette lumière bienfaisante qui guidera leurs pas;
ils contempleront ce soleil qui éclaire et fortifie!....
C’est alors, messieurs, que nous pourrons proclamer notre régé
nération sociale. Jusque là, point de moralité, point de liberté,
point de bonheur! Point de moralité, car la vertu elle-même a be
soin d’être soutenue et guidée par l’instruction. Point de liberté, car
la liberté, fille de la conscience, la liberté, fille de la civilisation, ne
saurait exister au sein d’un peuple ignorant et corrompu. Point de
bonheur enfin, car le bonheur des peuples, c’est la moralité, c’est
la liberté....
Maîtres de la jeunesse quand une autorité tutélaire et prévoyante
vous a confié le précieux dépôt des sciences et des lettres, elle li
vrait en vos mains tout l’avenir de la France. Oui, l’avenir de notre
belle patrie est tout entier dans la force et dans les progrès de l’ins
truction. Souvenez-vous que, dans les temps de désordre, la même
proscription fiappe l’êrofcMn pauvre, le collège du riche et l’athé
née du savant. Pour assurer le repos et la gloire du pays, faites en
tendre des doctrines généreuses, doctrines d’ordre et de conserva
tion, et que vos enseignemens retentissent long-temps dans le cœur
de vos élèves! Et vous, jeunes gens, vous vous montrerez dociles à
cette voix; vous serez les. dignes enfans de la France régénérée, de
la France libre par les lumières et l’instruction. Vous êtes nés à une
époque où les encouragemens ne peuvent manquer à vos efforts, ni
la récompense à vos services. Dans les nouvelles carrières qui vous
attendent, chacun de vos succès sera pour nous un triomphe; votre
vie deviendra un témoignage éclatant de la puissances de nos étu
des, et vous prouverez la supériorité de nos doctrines par l’alliance
de toutes les vertus de l’homme et du citoyen!
A Périgueux, chez F. DUPONT, père, Imprimeur de la Préfecture.
Fait partie de Discours prononcé par M. Guichemerre
