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Fait partie de Discours prononcé à la distribution des prix du Collège de Périgueux

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DISCOURS
PRONONCÉ

A LA DISTRIBUTION
DU COLLÈGE DE PÉRIGUEUX,
Le 23 août 1857

PRINCIPAL.

Vous êtes fiers d’appartenir à une époque fertile en merveil­
les, à un pays illustré par toutes les conquêtes des arts et de

l’industrie ; à cette époque, à ce pays où le savant travaille à

l’amélioration intellectuelle de tous, où la terre apprend à deve­
nir plus féconde au profit du cultivateur, où l’or du riche se di­

vise en mille canaux et retourne à sa source, aux classes labo­

rieuses ; où les trésors de la fortune publique deviennent les tré­

sors de l’économie active et prévoyante; où toutes les puissances

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de l’intelligence, de la richesse et Je l’autorité sont au service Ju
bien-être général. Et voyez, en effet :

Déjà l’instruction élémentaire, toujours morale, toujours re­
ligieuse, pénètre dans les hameaux, où l’on commence à com­

prendre qu’un bon laboureur peut savoir écrire ; dans presque

toutes les villes, et je dirai bientôt dans la nôtre , l’enfance pau­
vre et errante trouve un asile contre le froid, la faim et l'igno­
rance, plus dangereuse encore. L’artisan ne vit plus au jour le

jour; chaque jour amène son pain, mais il sait que ce jour a un

lendemain; chaque heure de travail est pour lui un avenir, une
assurance contre le vice et toutes ses misères.
Et voyez encore :

Autrefois, en France, autant de provinces, autant de lois ; au­
tant de langues, autant de pays. Aujourd’hui il n’y a qu’un code,
c’est le code français; une seule langue, c’est la langue fran­

çaise ; un seul pays, c'est là France. C’était peu cependant d’a­
voir lié toutes les parties de ce vaste corps par une puissante
unité, il fallait l'animer, lui donner la vie ; il fallait rapprocher,

assimiler ces élémens divers, rendre concitoyens du même em­

pire tous les enfans de la patrie commune. Alors, sous les efforts
d’un million de bras, ont disparu des barrières long-temps in­

franchissables. Nos villes, devenues voisines, ont été étonnées de
se regarder en face ; les monts, vieux enfans de la terre, ont été
forcés d’abaisser leur hauteur ou de nous ouvrir un passage sous

l’abri de leurs sommets ; nos fleuves les plus éloignés se sont pour
ainsi dire donné la main et sont devenus frères, comme les

habitans de leurs rives ; notre commerce, affranchi des tributs
qu’il payait à l’industrie étrangère, s’est élancé sur ses ailes de
fer et de feu jusqu’aux extrémités du globe. Il n’y a plus d’Océan,
les mondes se touchent : Washington, Alexandrie, Constantino-

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pic , Pondichéry, sont à nos portes. Oui, vous êtes fiers d'ètrc

Français du 19.' siècle!
Jeunes élèves, le tableau que je viens d’offrir à vos yeux est le

tableau du progrès. Si je m’arrêtais à ce tableau, ou si je me
contentais d’ajouter quelques traits capables seulement de vous
plaire ou de satisfaire votre orgueil, ce ne serait qu’une flatterie,

et je n’oublierai pas que toutes les fois que je vous parle, je
vous dois une leçon.
Et quelle leçon, lorsqu’au début je suis obligé de vous avouer

avec franchise que le progrès n’a jamais été unanimement com­
pris, qu’il a été affirmé ou nié avec la même assurance, prouvé

ou réfuté avec une raison supérieure, débattu contradictoire­

ment par les philosophes les plus habiles, et représenté sous di­
verses figures, sous divers symboles; tantôt avançant directe­

ment sur une même ligne, avec une accélération uniforme; tan­
tôt se déroulant en spirale à travers les siècles ; tantôt décrivan1
dans sa course périodique le cercle qu’il a décrit et qu’il décrira

toujours! S’il est donc une question fixe et indécise, palpable et

insaisissable, pleine de clartés qui éblouissent et d’obscurités
qui confondent, c’est la question du progrès. La discussion n’est

pas nouvelle; elle a commencé avec le progrès, elle est progrès
elle-même. Elle était déjà vieille il y a trois mille ans, lorsqu’un
philosophe à qui on niait le mouvement se mit à marcher. Eh
bien, faut-il croire ou ne pas croire au progrès? Oui ou non.
Consultez, j’y consens, les temps anciens, les temps modernes;

interrogez Athènes, Rome, votre patrie. Non, dira l’aréopage.

— Oui, répondra Socrate; qu’on m’apporte la ciguë ; lé progrès
existe et l’àme est immortelle. — Non, dira Rome dégénérée. —
Oui, répondra Galilée du fond de son cachot, le progrès existe

et la’terre tourne. — Oui, répondra la France de toutes les épo­

ques, la France de Charlemagne, de saint Louis, de François I."r,
de Louis XIV, la France de 89. -1- Oui, répondra la France d’au-

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jourd’hui, je suis la France du progrès; j’ai confié mes destinées
à celui qui doit au progrès et sa couronne et sa haute renom­

mée parmi les peuples : il m’a rendu mon drapeau, le drapeau

du progrès ; il m'a parée de tous les chefs-d'œuvre des arts.
Voyez mes arcs de triomphe, mes obélisques, mon Versailles,

autrefois le séjour d’un grand roi, aujourd’hui le domicile de
toutes les gloires; voyez ce trône que j’ai élevé de mes mains;

tant de simplicité, tant de dignité; la modestie des vertus pri­

vées avec tous les soucis de la grandeur; des fils de roi qui,
dans les écoles comme sur les champs de bataille, ne trouvent

que des compagnons et des égaux; une royale mère, douce et

bonne entre toutes les mères, et qui pleure avec elles en voyant
le front de ses fils orné d’un laurier de collège.
Quelle leçon encore, lorsqu’il faut vous apprendre que le pro­
grès, semblable à la fortune, a ses illusions, ses mécomptes, ses

déceptions ! Il éblouit souvent ceux qu’il a enrichis, il les aveugle,
il les rend injustes. Etrange oubli, ou plutôt étrange présomption!
Les travaux de nos pères disparaissent dans le lointain des

figes ; nous n’avons des yeux que pour nos œuvres ; il nous sem­
ble que nous avons inventé ce que nous avons trouvé, il nous

semble que nous inventons chaque jour; nous avons la préten­

tion d’avoir posé la première pierre de l’édifice dont les fonde-

mens sont contemporains du monde, de cet édifice qui ne s’achè­

vera pas, qui s’écroulera pour être sans cesse recommencé. Nous
oublions la succession des progrès, les découvertes d’autrefois,
prouvées par les découvertes d'aujourd’hui ; nous oublions par
combien de sueurs, de veilles et de sang ont été achetés ces bien­
faits dont nous jouissons avec une superbe ingratitude. Faudra-t-

il évoquer devant nous les seuls, les véritables héros, les bien­
faiteurs de l’humanité, environnés de tout leur éclat? Non. Nous

ne contestons pas la gloire des grands hommes, mais la préémi­

nence de leur époque; nous ne renversons pas de son vieux pié-

dcstal la statue de Newton ou de Descartes, de Pascal ou de Ba­
con, mais nous prononçons la déchéance de leur siècle pour in­

troniser le nôtre.

Pour vous, jeunes élèves, la première condition du progrès
est de le comprendre, et vous commencerez à le comprendre

quand vous vous direz à vous-mêmes : Le progrès ne m’appartient

pas, je n’ai rien fait pour lui. C’est alors que vous serez dignes

d'entrer dans la carrière du progrès ; alors vous pourrez fixer
le point du départ pour mesurer ensuite le chemin que vous au­
rez parcouru. Mais ne vous dissimulez pas d’abord ce qu’il vous

en coûtera pour vous mettre à ce point de départ qui ne sera pas

le même demain, qui reculera sans cesse devant yous ; mais
vous êtes jeunes, pleins d’ardeur, pleins d’émulation.... vous y

voilà parvenus. Ici, jeune homme du progrès, écoulez encore

une leçon, écoutez en peu de mots l’histoire du progrès ; si je
vous rappelle le passé, ce n’est pas pour refroidir votre ardeur,
mais pour la ranimer, pour rehausser à vos yeux la dignité de

votre mission.

L’histoire du progrès est longue et douloureuse. Sans remon­
ter aux premiers âges, il n'y a pas encore deux mille ans que le

christianisme fit entendre sa voix ; le christianisme, grand pro­

grès , source de tous les autres. A cette voix, l’homme, naguère
la propriété de l’homme, retrouva ses droits et sa céleste ori­
gine ; il eut des croyances, une morale, des devoirs ; plus de

maîtres, plus d’esclaves ; partout des frères et des égaux. L’éga­
lité des hommes devant Dieu fut proclamée avant qu’on ne pro­

clamât l’égalité des hommes devant les hommes. Mais que de

guerres, que de sang répandu pour arriver à la tranquille pos­

session delà divine vérité! et après la victoire, long-temps
après la victoire, d’autres martyrs encore !

Dans la succession des temps, le christianisme étendra sur

tous les peuples son influence salutaire. Un apôtre chrétien dira

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aux nations qu’il faut aimer l’humanité avant son pays, et à ces
paroles commenceront à disparaître et les haines internationa­
les, et les dénominations de barbares, et les guerres d’extermi­

nations; la victoire elle-même ne sera plus qu’un instrument de
civilisation et de progrès..Mais la confraternité universelle, la

grande réconciliation se fera long-temps attendre, et on la verra
bien tard sortir du sein de la poussière et des ruines, et s’élever

sur les débris des peuples conquérans.
Si, détournant les yeux d’un si triste spectacle, je cherchais

le progrès dans les sciences et dans la littérature, j’aurais en­

core à vous raconter de pénibles angoisses et des chagrins

amers. Mais les génies bienfaiteurs du monde 'ont rempli le

monde du récit de leurs malheurs. Je ne vous apprendrai pas
que depuis Socrate jusqu’à Galilée, jusqu’à Descartes, la plu­
part des grands hommes ont expié par la mort, par la pauvreté

ou par l’exil, le tort de leur supériorité, le tort impardonnable

d’avoir résisté à l’ignorance intolérante et puissante. Je ne vous
apprendrai pas que les découvertes les plus utiles ont été fu­

nestes à leurs auteurs ; que la boussole, la vapeur, l’électri­
cité comptent parmi les plus savans de nombreuses et nobles

victimes; que toutes les sciences ont leurs martyrs; que les
temps de progrès sont les plus féconds en généreux sacrifices.
Je ne vous apprendrai pas, enfin, que la littérature elle-même,
appelée à l’instruction des peuples, a eu ses ennemis, ses guerres

et ses combats. On lui a disputé ses conquêtes, on lui a disputé

ses droits les plus incontestables, ceux de la raison et du talent.
Les représentans littéraires du progrès au 19.' siècle, les Chà-

teaubriand, les Lamartine j les Victor Hugo, ont été troublés
dans leurs illustres veilles par les clameurs de l’envie et de l'i­
gnorance ; peut-être même ont-ils un moment douté de leur gé­
nie; mais la foi intérieure, celte foi qui révèle l’homme à l’hom­

me, a été la plus forte, et ils ont avancé, ils ont frappé, ils

ont ému , ils ont éclairé le siècle qui les dénigrait ; et on les a

vus, comme le Tasse, comme Milton, comme le Camoëns, comme
La Fontaine, comme Molière, comme tous leurs aînés dans le pro­
grès , comme tous leurs aînés dans la gloire ,

Verser des torrens de lumière
Sur leurs obscurs blasphémateurs.
Jeunes élèves, enfans du 19.° siècle, enfans de la France
forte et régénérée , j’ai ouvert devant vous une vaste carrière ;

je vous ai dit votre mission et vos périls, le travail et le prix
du travail, le présent qui vous pousse et l'avenir qui vous at­
tend...... Marchez !

IMPRIMERIE DUPONT.