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BON SENS
D’UN ÉLECTEUR PÉRIGOURDINS
A
JTArrivé a Périgueux depuis vingt - quatre
heures, pour apporter mon vote, à peine ai-je eu
visite deux ou trois de mes amis de la vine ,
que je me suis vu assailli d’imprimés, de toutes
les tailles, sur les élections : guide des Electeurs;
un mot sur les élections ; le cris de la conscience
publique ; un Citoyen à un Electeur , etc. etc. etc.
Ne sachant auquel entendre, dans tout ce
fatras, j’ai eu recours à un expédient qui me
réussit ordinairement, lorsque les gens d’esprit
m’embarrassent , là ou l’esprit n’a que faire. Cet
expédient, c’est de n’écouler que mon intérêt,
sans faire tnrt.à personne, bien entendu ; mais
je pepse qu’ici chacun conviendra, bon gré mal
gré, qpe mon vote est un bien tout nettement
à moi, dont qui que ce soit ne peut trouver
mauvais que je dispose à ma façon.
Soit dît en passant, il m’a d’abord paru que,
là-dessus, je dois consulter MM. les Préfets et
autres personnes, qui, par leurs places, dépen
dent des Ministres ; que je dois les consulter,
dis-je, encore moins que je lié le fais pour la
culture de mes champs, le choix de mes ha
bits ou l’éducation de mes enfans. J’ai 'résolu
i.A VILLE !
I' (2)
ensuite <le ne pas prêter l’oreille «à ceux qui ,
n’ayant pas de ces sortes de places, désirent en.
obtenir. Les gens de bon seus comprendront
assez pourquoi ces exclusions.
Je me suis demandé ensuite pour quels Députés
mon intérêt d’Elecleur, et qui plus est de Citoyen
de la Dordogne , devait me porter à voter , et
pour le démêler, je me suis fait cette autre
question : Qu'est-ce qu’un Député de la Dor
dogne ? J’ai trouvé que c’était un mandataire
pour débattre et traiter vis-à-vis des Ministres
cette partie des intérêts de la France , et plus
particulièrement du Périgord , dont la charte
attribue le soin à la chambre des Députés. C’est
réellement, pour les Périgourdins , comme un
fondé de pouvoirs chargé d’affaires bien impor
tâmes, et d’abord de concourir à déterminer
quelle portion de la fortune de chacun sera
mise à la disposition des Ministres, en contri
bution mobilière, foncière, des portes et fenêtres,
des patentes et autres de cette nature, en droit
sur les achats et sur les ventes , sur les dettes
et sur les paiemens, sur les procès, les successions
et les mariages, etc. etc.; en contributions indi
rectes aussi, fort bien nommées ainsi, puisqu’elles
pèsent dans toutes les directions , si bien qu’à
la moindre action physique, comme boire,
manger, me vêtir, j’ai occasion de me rappeler
les Ministres.
D’après cela, mon bon sens me dit cfn'un
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Député , porté par sou humeur ou par sa po
sition à souscrire ,à toutes Jes volontés des
Ministres , pourrait me mener fort loin , et il
est clair que je volerai pour des hommes trèsindépeudaus de L. L. E.E. ; car j’ai toujours
l’habitude , quand je charge quelqu’un de mes
affaires, d’éviter qu’il n’ait intérêt de les faire
au profit des autres,
11 est vrai que je paie ordinairement pour
faire mes affaires, et la pensée que les Députes
dépenseront beaucoup pour aller «emplir leur
mission, sans qu’il leur soit rien alloué, m’inquielle bien un peu. Je me rappelle, à ce sujet,
que parmi ces inutiles écrits que l’on vient de
me faire lire, les uns parlent de l’honneur»
comme d’un sentiment sur lequel on pourrait
compter pour faire bien remplir une telle mis
sion , et les antres assurent qu’à l’exemple des
Anglais, nous devons trouver fort bon que les
Ministres recompensent les Députés par des places.
Mon bon sens ne s’accommode en aucune façon
de ces raisonriemeus-là : l’honneur est une chose
parfaite, sans doute; et moi qui suis Français
jusqu’au bout des ongles, je sens mon cœur
battre à ce mot : mais chacun l’entend trop à
sa manière, et je veux quelque chose de plus
positif chez ceux que je nommerai Députés.
Quant à ce négoce Anglais, de places entre les
Ministres et les Députés, moi, en ma qualité de
Français, je n’y vois que de la corruption, et
je ne verrai que de la sottise chez le Périgourdin
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qùi confierait les plus chers intérêts de son pays,
pour les défendre contre les Ministres, à des
gens qui devraient attendre, de ceux-ci, des
places. Mais quelle sera donc la récompense de
nos Députés, s’ils répondent à notre confiance ?
Ma foi, si ce sont réellement de braves gens,
ils se trouveront assez récompensés, d’abord par
noire confiance elle-même, et puis, à leur retour,
par l’estime dont ils se verront entourés. Plus
ils auront étudié et défendu avec indépendance
les intérêts de toutes les classes de Périgourdins,
des pauvres comme des riches, plus on leur
fera bonue mine , et cela rejaillira sur leurs
familles : ils légueront cet avantage à leurs
enfans. Me voilà fixé encore sur ce point : mon
bon sens me dit que celui-là ne peut être un
bon Député pour mes intérêts , qui ne sait pas
chercher et trouver sa récompense parmi nous.
Il est vrai qu’avec cette façon de voir il faut
nommer des Députés assez fortunés pour que
leur mission rie dérange pas leurs affaires privées.
De bons Députés ne sont, en vérité, pas si faciles
à trouver, et je crois que lorsque j’en aurai
découvert qui réuniront à-peu-près les qualités
que je leur souhaite, je. ne regarderai pas à
quelques défauts, car qui n’en à pas?
Ainsi préparé, je me suis fait comme un
espèce de cathéchisme, que je communique
de bien bon coeur , à mes co-électeurs ; ils y
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prendront ce qui leur paraîtra utile pour eux
et pour leur pays.
Demande. Pourquoi nomme-t-on des Députés ?
Réponse. Pour débattre et traiter, avec les
Ministres, la partie des intérêts communs que
la Charte attribue à la chambre des Députés ,
et d’abord pour régler les dépenses publiques
et fixer l’impôt.
D. Qu’elle est la première qualité d’un bon
Député de la Dordogne ?
R. De ne faire dépendre sa manière de voter
que de ce qu’il croit être l’intérêt des Péri
gourdins. ( Bien entendu que leur premier in
térêt est celui de la France entière. )
D. Dites les autres qualités que l'on doit
chercher dans un bon Député ?
R. Celles d’un bon père de famille, des moeurs
simples et modestes , la connaissance des intérêts
particuliers des Périgourdins, une réputation
intacte, assez de fortune et déconomie poqr
pouvoir supporter avec indépendance les dépenses
auxquelles sa mission l’oblige , une fermeté
éprouvée,
D. Doit-on nommer Député un homme revêtu
de fonctions qui le mettent dans la dépendance
des Ministres?
R. Un tel choix compromettrait les intérêts
du département ; ce serait- mettre le Député
entre son intérêt et celui de ses commettants ,
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eF, qui pis est j entre des devoirs de nature diffé
rente et peut-être contraire.
D. Est-ce qu’un Député ne doit pas accepter
de places lorsque les Ministres lui en offrent ?
IL La loi ne l’interdit pas ; mais il vaut mieux
nommer Députés des hommes qui ne désirent
aucunes places.
D. Pour ce que vous venez de dire relati
vement aux places, n’y a-t-il aucune exceptions?
R. Oui , pour’ celles qui sont inamovibles de
leur nature; ceux qui en sont revêtus ne peuvent
craindre d’en être dépouillés par les Ministres
pour leur avoir résisté.
D. Quels sont les défauts qui doivent em
pêcher de nommer un Député ?
R. Les principaux sont l’ambitiou, qui se laisse
si aisément séduire ; l’orgueil, qui rapporte tout
à soi ; l’extrême souplesse auprès des grands ;
la disposition à trouver bien tout ce qui vient
du Ministère, pour cela seul que cela vient
de lui , la faiblesse enfin, qui se laisse si aisément
effrayer.
D. A quels signes peut-on distinguer un bon
d’un mauvais Député ?
R. Un bon Député revient de Paris comme
il y a été, un mauvais Député y obtient des
emplois et des pensions; tout lui est bon , pour
lui ou pour les siens, depuis la place de con
seiller d’état jusqu’à celle de percepteur. Un
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bon Député dit à la tribune tout ce qu’il pense
pour le bien de l’État, sans s’inquiéter des
ennemis puissans que la vérité lui fait ; surtout
il est vigilant pour défendre le pauvre peuple
de son pays coutre certains impôts qu’il sait
devoir être un trop lourd fardeau : un mauvais
Député flatte sans cesse le pouvoir actuel ; pour
lui plaire, il sacrifie sans difficulté les intérêts
locaux de sa province. Tous deux sont souvent
dans les bureaux des Ministères : le bon, pour
les intérêts de ses compatriotes , l’autre pour les
siens propres. Le bon Député pense au Périgord,
non seulement quand il siège, mais tout son
temps est à ses concitoyens pendant son séjour
à Paris , ceux même d’opinions différentes qui
ont été d’un parti opposé au sien , ceux-là même
peuvent s’adresser à lui ; ils sont Périgourdins,
cela suffit : il ne craindra aucunes démarches
pour leur être utile. Il est clair' que le mauvais
Député, tout occupé de lui-même, rebute au
contraire ses compatriotes qui viennent réclamer
une partie de son temps et de son crédit, ou bien
les promesses qu’il fait à ces pauvres Périgourdins,
ne sont que des gasconnades. Le bon Député,
l’orsqu’il se retrouve dans son pays, n’y fait
pas plus de bruit qu’un simple citoyen ; le
mauvais fait montre, quelquefois insolemment,
du crédit dont il jouit auprès du Ministère, des
dignités du pouvoir qu’il a obtenus en sacrifiant
ses opinions et les intérêts- de ses eommettans.
S’agit-ild’eleclions, il ira même au besoin jusqu’à
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menacer de la colère du Roi ceux qui ne le
nommeront pas ; en un mot il tranchera du grand
seigneur : ce signe-là surtout indique un mauvais
Député , et il faut y faire une extrême attention,
dans un moment où l’élévation de Messieurs les
Pairs de France doit faire souhaiter plus que
jamais aux gens de bon sens des Députés popu
laires.
D. Qu’elle récompense le Périgord peut-il
offrir à ses Députés lorsqu’ils ont bien rempli
leur mission ?
£> .
R. Nulle autre que l’estime générale et l’affeetion de chaque Périgourdin ; on ne peut même
pas imaginer d’autres récompenses convenables
pour de bons Députés, ceux qui en cherchent
d’autres na méritent pas cette épithète de bons;
mais aussi il est du devoir des Périgourdins
de donner avec constance des marques d’estime
et d’affection à ceux qui ayant déjà été
Députés ne se sont attiré de reproches que de
la part des Ministres et aucuns de la part de
leurs commettant"
A Périgueux, chez la y.»Favre, imprimeur
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Fait partie de Bon sens d'un électeur périgourdin
