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LE
CHATEAU DE LAFORCE
EXPLIQUÉ ET PUBLIÉ
lin 1843, une épreuve très-endommagée de la vue du Château de Laforce — la
seule, peut-être, qui existât à Bergerac — fut confiée à M. Aug. Dupont, qui
s’empressa d’en faire exécuter et lithographier une réduction fort exacte. Elle
parut dans la sixième livraison des Annales agricoles et littéraires de la Dordogne.
C’est la gravure originale, de grande dimension, que nous publions aujourd’hui,
tirée sur la planche en cuivre retrouvée à la démolition du Château, en 1793.
Cette planche ne portant point de date précise, doit remonter au milieu du
XVIII.e siècle, à en juger par l’écusson d’alliance joint à celui de la famille de
Laforce.
On sait que la terre de Laforce * entra dans la famille de Caumont, le 15 mai
1554, par suite du mariage de François de Caumont, seigneur de Castelnaut,
avec dame Philippes de Beaupoil, baronne de Laforce, de Madurant, d’Eymet et
de Monlboyer, veuve de François deVivonne, seigneur de la Châtaigneraie, lequel
avait été tué, en champ-clos, par Jarnac, en 1547. On sait aussi que cette terre
fut érigée en marquisat, par Henri IV, en 1609, et en duché-pairie, par Louis
XIII, en 1637.
A la fin du XVI.e siècle, l’habitation de Laforce étant peu spacieuse et ne répon
dant point, par son aspect, à la position de ses nobles possesseurs, la reconstruc
tion en fut projetée par Jacques-Nompar de Caumonl-Laforce, le même qui, en* L’usage a consacré d'écrire Laforce en un seul mot.
core enfant, avait échappé, comme par miracle, au massacre de la St.-Barthélemy,
et devint Maréchal de France et l’un des plus grands hommes de guerre de son
époque.
C’est à Laforce qu’en 1585, Henri, alors roi de Navarre, apprit la paix con
clue entre Henri III et les Guise, et la défense faite par le roi de France de prati
quer toute autre religion que le catholicisme.
— « Le roi de Navarre, disent les Mémoires, fit, en ce temps-là, l’honneur à
M. de Laforce de passer quelques jours chez lui, où il vivait avec une telle fami
liarité, qu’il n’y menait personne de sa maison, voulant que ce fussent les officiers
de M. de Laforce qui le servissent; il tint même un de ses enfants au baptême et
le porta jusqu’au temple, entre ses bras. »
La fondation du nouvel édifice eut lieu, en 1604, sous la direction de l’archi
tecte Boisson, et, pendant les années que durèrent les travaux, M. de Laforce
s’en occupa avec une sollicitude continuelle, comme le constate sa correspondance
de famille. Ainsi, il écrivait, en diverses circonstances et de divers lieux, à madame
de Laforce :
— De Laforce, octobre 1604 : « Je me suis rendu à Laforce, d’envie que j’avais
de voir mon bâtiment, qui me contente fort ; l’ouvrage est fort bien conduit : maî
tre Pierre promet que, dans l’année prochaine, il espère que toute la face qui re
garde vers la plaine, à savoir le corps-de-logis et les deux pavillons, seront fort
avancés. »
— De Paris, novembre 1604 : « Sa Majesté a trouvé le dessein de mon bâtiment
fort beau ; il a été vu de toute la cour et fort estimé de tous. Le roi me promet de
m’y aider; mais je crains fort, si je ne trouve quelque moyen qui ne coûte guère,
qu’il sera mal aisé, car il n’y eut jamais tant de poursuivants, ni moins de libé
ralité. »
— Décembre 1604 : « J’ai eu, ces jours-ci, nouvelles que l’on travaille fort à
notre bâtiment. Le roi en a parlé à la reine, en présence de force noblesse qu’il
entretint une heure de la beauté de l’assiette. J’ai fait montre aussi de la soie pro
venue de nos mûriers, de quoi Sa Majesté a été fort aise et de voir le soin que je
prends à en avoir force. Sa Majesté m’a fait l’honneur de me vouloir donner forces
choses de sa ménagerie ; mais il n’y a pas moyen de les faire porter, à savoir des
cygnes, des faisans blancs et autres, des poules de Barbarie et canes d’Inde fort
belles. »
— Décembre 1610 : « Je vous prie, criez fort pour notre bâtiment, afin que la
besogne s’avance et nos jardins. Je fais état d’amener un sculpteur. M. de la Barraudière m’a promis aussi de s’en venir à Laforce avec moi; car je veux résoudre
mon parterre et l’allée du palemail. »
« 5 »
— De Laforce, mai 1611 : « Notre fille de Castelnaut me vint voir, il y a trois
ou quatre jours , avec notre petit. Nous passons bravement le temps, et je trace de
belle besogne avec le fontainier qui veut faire merveilles. Je fais aussi commencer
bientôt les fondements des galeries....... Nous avons résolu, ma fille de Castelnaut
et moi, de parachever d’unir le parterre; j’ai fait assembler nombre de manœuvres
qui ont commencé ce malin. Il y a du plaisir à les voir travailler. Je suis bien
marri que je ne puis encore assembler assez de pierres pour entreprendre toute la
galerie; mais je fais cejourd’hui cesser tous les ouvriers qui travaillaient dans la
maison et les fais tous mettre à la première muraille des galeries, afin de fermer le
Château et qu’il puisse être en défense; car il n’y a point de raison que, parmi ces
rumeurs de guerre, tout soit ici à l’abandon : j’espère que, dans dix ou douze
jours, il sera fermé. Je fais aussi hâter tous les planchers du pavillon double.
Croyez que ma présence n’a pas été inutile ici et que j’ai fait fort avancer notre
besogne, même pour encourager les paysans, que je fais tous venir, à tour de rôle,
pour le charroi de la pierre, et leur fais reconnaître qu’ils en pourraient avoir be
soin eux-mêmes pour la retraite. »
— De Tonneins, juillet 1614 : « Si vous êtes brave femme, vous nous viendrez
voir à Laforce et dire un petit votre avis sur le bâtiment. Je plaindrais fort ma
peine et mon argent si vous ne voulez participer au contentement. »
Le Château de Laforce, enfin achevé, se trouva l’un des plus beaux de la pro
vince de Guienne, tant par sa magnifique situation sur la plaine de la Dordogne
que par l’élégance de sa structure et par l’éclat et le poli, presque inaltérables, des
matériaux employés, et qu’avaient fournis les carrières deRussac, près Lalinde.
Sa construction seule avait coûté 184,000 livres, à une époque où la valeur du
marc étant à sa valeur actuelle à peu près comme 4,516 est à 11,952, la somme
ne serait pas représentée aujourd’hui par 500,000 francs.
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Ce monument, qui avait demandé tant de frais et de soins, fut sur le point de
disparaître, quelques années à peine après son achèvement, pendant les guerres de
religion qui désolaient la France. En 1622, le duc d’Elbeuf, qui commandait les
troupes du roi Louis XIII et cherchait à soumettre toutes les villes et places du
parti protestant, résolut de mettre le siège devant le Château de Laforce. Malgré
les représentations et les instances des seigneurs qui l’accompagnaient, et dont plu
sieurs étaient amis ou parents de la famille de Laforce, le duc d’Elbeuf arriva, à
la fin de janvier, devant le Château, que M. de Laforce, alors à Sainte-Foy,
vint secourir en toute hâte. Le siège dura quatre jours ; après des négociations in
fructueuses et des escarmouches dans la plaine, qui coûtèrent plus de deux cents
hommes à M. de Laforce, le duc d’Elbeuf regagna Bergerac, par suitè d’une ré
solution subite qui n’a pas été bien expliquée, et il fut convenu que le Château de
meurerait neutre. Cet édifice avait eu beaucoup à souffrir, et l’un des pavillons
avait reçu plus de trois cents coups de canon; les jardins avaient été dévastés, les
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écuries et granges réduites en cendres, ainsi que soixante maisons du bourg ou
des environs, et plusieurs habitants avaient été victimes de la cruauté des assié
geants. Cette même année, M. de Laforce fit sa paix avec Louis XIII.
A la fin de sa glorieuse carrière, ce ne fut ni à Paris, ni à Castelnaut-des-Mirandes, ni dans quelque autre de ses terres de Béarn ou de Normandie, que le duc
de Laforce songea à se retirer, mais dans ce Château de Laforce qu’il avait bâti et
loujours affectionné. —« C’est là qu’il voulait, comme il le disait lui-même, se
donner le plaisir de jouir de cette douce vie qu’offre le repos de la maison à une
vieillesse telle que celle à laquelle il était parvenu, après les grands travers qu’il
avait soufferts. »
Quelques semaines avant celte retraite, il assistait et contribuait, plus qu’aucun
autre, à la victoire de Zouafques, où, suivant les historiens, « le maréchal de
Laforce, malgré ses 80 ans, resta tout le jour à cheval, armé de toutes pièces,
assisté du marquis de Castelnaut, son fils, maréchal-de-camp. »
il mourut à Laforce le 10 mai 1652, sans avoir quitté la religion protestante.
M. de Laforce se trouvant dans le carrosse de Henri IV, au moment où ce prince
fut assassiné, le poignard de Ravaillac avait été conservé, jusqu’en 1793, au Châ
teau de Laforce. Celte arme a été restituée à la famille, après la révolution.
Le fils aîné du Maréchal de Laforce, Armand de Caumont, qui devint, après
la mort de son père, Duc, Pair et Maréchal de France, rentra dans le sein de
l’Eglise catholique, et mourut à Laforce le 16 décembre 1675.
Citons encore trois membres célèbres de cette famille :
Henri-Jacques de Caumont, Pair de France, né le 5 mars 1675, membre de
l’Académie Française en 1715. Il avait fondé l’Académie de Bordeaux, en 1713.
Charlotte-Rose de Caumont, morte en 1724. Elle a laissé plusieurs ouvrages en
prose et en vers.
Henri-François-Xavier de Belsunce de Castelmoron, né au Château de Laforce,
le 4 décembre 1671, d’Armand de Belsunce, Marquis de Castelmoron, et d’Anne
de Caumont-Lauzun. Devenu évêque de Marseille en 1710, Belsunce brava héroï
quement la peste qui désola celte ville de 1720 à 1721 , en pratiquant la charité
et l’abnégation pratiquées, avant lui, par Charles Borromôe et, plus récemment,
par Hyacinthe de Quelen et Denis Affre.
Arriva l’année 1793 , année de vandalisme, de terreur et de sang. L’on aurait,
peut-être, été tenté d’espérer que le Château de Laforce échapperait à la tempête.
Sa construction n’avait rien de commun avec ces forteresses ou ces donjons féodaux
qu’on pouvait considérer, jusques à un certain point, comme des instruments de
despotisme; aucun souvenir d’exactions tyranniques ou de drames mystérieux ne
s’y rattachait. Mais certains hommes d’alors avaient entrepris — folie immense! —
de faire oublier toute notre histoire passée, en livrant au marteau les monuments,
aux flammes les archives nationales, à la mort les familles renommées.......Sous les
ordres du conventionnel Joseph Lakanal, la démolition du Château de Laforce fut
résolue et accomplie. Tout ce que les illustres possesseurs de celle demeure y
avaient assemblé : marbres élégants, arabesques brillantes, riches tapis, vases
antiques, meubles précieux, somptueuses tentures, magnifique bibliothèque, ta
bleaux et portraits, dont plusieurs de la main de Van Dyck et d’autres grands
maîtres , tout fut renversé, mis à l’encan, vendu à vil prix, brisé, profané ou sous
trait. Quant aux manuscrits, correspondances et litres de famille, lettres de souve
rains , documents historiques, on les amoncela au milieu de la cour d’honneur, et
le feu, en les dévorant, noircit les murs à demi-écroulés.
En sorte que de cette maison magnifique il ne reste plus une pierre; et, sur son
emplacement, livré à la culture, c’est à peine si une dépression du terrain indique
encore le large fossé qui isolait complètement le Château, lorsque le pont était
levé.
Seules, les écuries, connues sous le nom de Recettes, sont encore debout. Elles
ont remplacé celles qui furent incendiées en 1622; mais, par une négligence au
moins blâmable, ce bâtiment, fort remarquable, se détériore de jour en jour. Ces
écuries, les plus belles de France après celles de Chantilly, sont divisées en deux
parties, dont celle de l’est était destinée aux chevaux étrangers, et celle de l’ouest
aux chevaux de la maison. Au-dessus étaient les greniers à blé.
Les Recettes étaient séparées du Château par une vaste surface gazonnée; à l’est
était une allée de marronniers où venaient danser, le jour de l’Assomption, villa
geois et villageoises. La présence et les largesses du seigneur de Laforce encoura
geaient leur joie. Des vieillards se rappellent aussi les gracieux reposoirs de FêteDieu exécutés par les dames du Château, sous le portique d’entrée.
C’est encore à la piété de la famille de Laforce que l’Eglise actuelle, bâtie en
1733, doit la boiserie d’autel, d’ordre corinthien, à colonnes torses, que l’on y
remarque, mais dont le mérite a été masqué, il y a peu d’années, sous un bario
lage de mauvais goût. Il n’y avait point de chapelle dans le Château; un oratoire,
situé au-dessus de l’entrée principale, y fut inauguré le 24 octobre 1737.
Ce fut dans l’Eglise que l’on inhuma les membres de la famille de Laforce décé
dés depuis 1737 jusqu’à la révolution. Il n’est point hors de propos de les men
tionner ici, quoiqu’il ne reste aucune trace extérieure de leurs tombeaux, sinon
deux marbres funéraires qui furent brisés, à celte dernière époque, et relégués
dans les Recettes :
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« 8 »
1. ° Antonin de Caumont, Marquis de Castelnaut, âgé de 17 ans, mort en 1737.
2. ° Jacques-Armand de Caumont, Marquis de Laforce, âgé de 3 ans, mort en
1762.
3. ° Armand-Nompar de Caumont, Duc de Laforce, qualifié, sur l’épitaphe, de
« Pair de France, Marquis de Caumont, de Taillebourg, de Madurant, Eymet,
Boesse et Cugnac, Comte de Mucidan, Baron de Castelnaut-des-Mirandes, Seigneur
de la Prévôté et Domaine de Bergerac et autres lieux », âgé de 86 ans, mort en
1764.
La légende est surmontée des armoiries complètes de la famille, deux licornes
supportant l’écu, avec cette devise : Fit via vi.
4. ° Alexandre-Nompar, Marquis de Caumont, âgé de 9 mois
mort en 1765.
5. ° Enfin, un vieux domestique, nommé Sébastien, dont la famille de Laforce
n’avait pas voulu se séparer, même après la mort, noble pensée qui honore égale
ment les maîtres qui la conçurent et le serviteur qui en fut l’objet.
Nous avons cru convenable de joindre ces quelques renseignements à une gra
vure dont le sujet faisait la gloire de notre pays et l’admiration des étrangers. Le
souvenir du Château de Laforce s’efface, chaque jour, avec la génération qui vit
la splendeur et la ruine de cet édifice. C’est pourquoi nous regardâmes comme une
bonne fortune la découverte de sa représentation fidèle, de même que nous regar
dons sa publication comme une action utile, au double point de vue de l’art et de
l’histoire.
Fait partie de Le Château de La Force
