FRB243226101_PZ_2650.pdf
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Année classique i83a—1833.
Une fête où la jeunesse du pays est réunie pour
être publiquement récompensée en présence des
magistrats et de l’élite des citoyens , une fête
que les mères embellissent de leurs larmes , ne
peut manquer d'exciter au plus haut point l’inté
rêt et la sympathie. Mais de semblables solennités
peuvent offrir un autre intérêt : dans les études
d’un collège , l’observateur peut voir l’expression
des besoins de la société ; dans les noms procla
més, un avenir et un progrès. Cet intérêt nouveau
s’attachait à la distribution des prix de cette année.
Les mathématiques et l’histoire ont été reconnues
prépondérantes par la multitude des vainqueurs ,
les langues étrangères ont eu leur triomphe ; le
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dessin linéaire, l’architecture, la topographie, ont
exposé leurs produits : enfin, tout concourait à
prouver aux familles que cet établissement, tou
jours jaloux de sa vieille renommée dans les lettres
classiques, aspirait aussi à la gloire de former des
citoyens pour la société nouvelle. '
M. le maire a ouvert la séance en ces termes :
Messieurs,
C’est toujours avec un nouveau plaisir que chaque année,
et à la même époque, nous nous trouvons réunis dans cette
enceinte ; c’est toujours avec empressement que nous assistons
à cette distribution de palmes et à ces mentions honorables
qui promettent à la patrie de courageux défenseurs, à la ma
gistrature des juges éclairés et intègres, et à la France de bons
■ citoyens : grands et précieux avantages qui font notre orgueil,
et que nous devons à cette instruction qu’on nous donne; à
cette instruction vraie et solide qui, lorsqu’elle est unie aux
qualités de l’esprit et à celles du cœur, peut seule distinguer
l’homme et le rendre utile à ses semblables!
M. le principal et MM.-les régens rie ce collège, nous con
naissons votre zèle, et ne pouvons qu’applaudir à vos efforts
comme à vos succès; nous savons que vous ne négligez rien
de ce qui peut contribuer à là morale et à l’instruction : aussi
est-ce pour nous un plaisir en même temps qu’un devoir de
rendre ici un hommage éclatant à cette vérité.
Et vous, jeunes élèves, dont la conduite, pendant cette an
née scolaire, n’a mérité que des éloges, n’oubliez jamais les
nobles exemples que vous ont donnés vos maîtres. Rapportez
dans vos familles, si justement jalouses et empressées de vous
recevoir, ces jeunes talens que nous allons bientôt couronner.
( 3 )
rapportcz-y surtout cette morale et cet esprit <le sagesse qui
constituent l’homme de bien, et nos vœux seront accomplis.
M. Sauveroche , professeur de rhétorique, a en
suite pris la parole :
Messieurs ,
Au pied du Capitole s’élevaient deux temples long-temps
célèbres, long-temps sanctifiés par la même vénération. L’un,
simple et sans faste, était consacré à la vertu; l’autre, orné des
chefs-d’œuvre du génie, riche des monumens de la gloire, était
dédié à l’honneur. Rapprochement heureux! emblème sublime!
mais pensée plus sublime encore de celui qui en posa la pre
mière pierre : il fallait traverser la première enceinte pour ar
river à la seconde!...
La main qui brisa l’urne funéraire des Scipion, des MarcAurèle, ne respecta pas ces religieux asiles : ils ont disparu
avec la cendre et les trophées des héros. Mais la pensée du
fondateur plane encore sur leurs ruines, et ces ruines éloquen
tes semblent nous répéter encore : Héritiers des Romains, ren
dez à la vertu ce noble privilège qu’elle avait autrefois, celui
de conduire le citoyen aux distinctions sociales!
Hâtons-nous, messieurs, hâtons-nous de comprendre cette
savante leçon de la sagesse antique : elle nous révèle tout le
secret d’un passé glorieux, elle nous dévoile le mystère d’un
heureux avenir. Puisque cette jeunesse qui peuple nos écoles
est altérée de gloire et de bonheur, montrons-lui, mais puri
fions les sources où elle pourra étancher cette soif qui la tour
mente ; puisqu’elle est destinée à prendre bientôt place dans
les rangs de la société, qu’elle apprenne de nous à connaître
les obligations qu’impose le double titre d’homme et de ci
toyen.
(4)
Dès-lors, messieurs, notre mission acquiert un caractère
plus auguste; l’enseignement devient un sacerdoce; ce n’est
plus seulement l’esprit que nous devons orner de connaissan
ces utiles, c’est le cœur qu’il faut façonner, qu’il faut enrichir
d’heureuses semences : tâche importante, tâche difficile à rem
plir.
Amis de la jeunesse, reconnaissez ici avec nous la prudence
de l’Université. Les théories étaient froides et rebutantes, elle
a eu recours à l’exemple ; les longs raisonnemens n’étaient pas
à la portée du premier âge, elle a voulu qu’une expérience
anticipée facilitât l’étude des devoirs; les hommes chargés de
l’enseignement ne devaient être ni des publicistes ni des tri
buns , elle leur a dit : Que les clameurs du jour ne troublent ja
mais la paix de vos écoles; mais faites parler le passé; mon
trez à vos élèves que la félicité ou le malheur des peuples fu
rent toujours la récompense ou l’expiation de leurs mœurs;
montrez-leur que la vertu est le premier des droits au titre de
citoyen : et l’histoire a été enseignée dans tous nos collèges.
Jeunes élèves, lorsqu’une touchante solennité appelle au
tour de vous vos pères et mères, il est doux pour vos maîtres
de pouvoir aujourd’hui, en présence de l’élite des citoyens,
répondre par un juste tribut d’éloges au zèle soutenu que vous
avez apporté à cette nouvelle étude.
Votre ardeur a triomphé des premières difficultés; vous ne
•vous arrêterez point à ces faibles essais, vous continuerez à
étudier l’histoire: l’histoire deviendra l’objet de vos entretiens,
•le charme de vos loisirs. Vous arrachant souvent au cercle du
présent, vous aimerez à remonter les siècles écoulés, à évoquer
•tous ces grands hommes dont le nom a rempli le monde, à
converser avec eux, et le spectacle de leurs actions donnera
à votre esprit une hâtive maturité. Les ouvrages historiques
remplaceront dans vos mains tous ces livres frivoles qui ne
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sont propres qu'à exalter) tromper, émousser la sensibilité,
et où la raison ne trouve point de nourriture.
Mais comment l’étudieriez-vous, cette science à la fois si at
trayante et si féconde? A’votre âge on se complaît au récit des
batailles; on aime le tumulte des combats, les sanglantes catas
trophes; on applaudit au succès d’un Cyrus ou d’un Alexan
dre, d’un Gengis ou d’un Charles XII; on les suit avec trans
port dans leur marche dévastatrice. Mais leur secrète pensée?
On ne la pénètre pas : étranger au mystère de leur âme, on
s’arrête au dehors trompeur de leur existence. Mais le sort des
peuples? On ne s’en inquiète guère : on ne voit que le conqué
rant ; on se suspend avec enthousiasme à son char de triomphe»
sans s’occuper de la chaumière qu’il renverse, du sillon qu’il
détruit, des enfans ou des mères qu’il écrase en passant; étourdi
par le bruit des armes, aveuglé par les rayons d’un soleil san
glant, on est tout à la gloire d’un seul, on voudrait être à sa
place; on ne se lasse pas de compter ses trophées ou de re
lire ses prétendus hauts faits. Que les siècles, au contraire, s’é
coulent dans le silence; que les lettres et les arts soient florissans sous les auspices de la paix; qu’un Antonin, qu’un Mé
dicis, qu’un Stanislas mettent toute leur ambition à faire des
heureux, les annales des nations sont sans attrait : il semble
que le bonheur des sociétés soit un titre à l’oubli.
Hé quoi! le but de l’histoire est-il donc seulement de ré
veiller en nous de vives émotions, ou de satisfaire cet inquié
tant besoin de la nouveauté qui nous tourmente sans cesse? Ah!
gardez-vous d’une opinion si légèrement conçue, si contraire
aux progrès de votre raison naissante. Considérée comme le
vain aliment de la curiosité, comme un riche musée où dans
mille tableaux se trouvent représentés tous les incidens de la
vie humaine, l’histoire est sans intérêt pour un esprit juste et
réfléchi : l’homme sage, ami de ses semblables, ami de lui-mê-
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me, verra toujours dans l’histoire une véritable école de mo
rale où les citoyens et les nations pourront puiser d’utiles enseignemens.
Telle fut la pensée du vieillard de Chéronée, lorsque, jetant
dans la même balance les législateurs, les héros de Rome et de
la Grèce, il osa soumettre les illustrations de l’antiquité au ju
gement de la philosophie; telle fut la pensée de Montesquieu,
lorsque, d’une main hardie, soulevant le voile qui couvrait le
cadavre de l’empire romain, il découvrit à nos yeux étonnés
l’organisation forte, athlétique, de ce géant dont la grandeur
pesa sur le monde, dont les pieds ont laissé partout de si pro
fondes empreintes, et les traces encore sensibles des funestes
poisons qui, l’épuisant à la longue, détruisirent en lui les sour
ces de la vie; telle fut, enfin, la pensée de l’Université, lorsque,
pour éclairer vos pas dans la carrière sociale, elle voulut que
pour vous le flambeau de l’histoire répandît ses clartés sur les
écueils et les abîmes dont cette carrière est semée.
Il n’en est aucun parmi vous qui n’ait lu, traduit, gravé
dans sa mémoire tous les faits mémorables des républiques de
la Grèce et de Rome. Depuis le jour où le fils de Pisistrate
tombe sous les coups d’Harmodius et d’Aristogiton, jusqu’au
moment solennel où la Grèce entière vient honorer, par des of
frandes et des larmes, la cendre du dernier des Grecs; depuis
l’effroyable journée où, vertueux contre nature, Brutus im
mole ses enfans au génie sanguinaire de sa patrie, jusqu’à cette
heure terrible où sous les coups d’un autre Brutus, avec le der
nier soupir du grand César, s’exhale le dernier soupir de la dé
mocratie romaine, que d’événemens, que de guerres, que de
révolutions; mais aussi que de vices, que de vertus!
Attentifs à tous les mouvemens que le génie ou la nécessité
imprimèrent à ces républiques, vous nous feriez, j’en suis sûr,
le récit des combats qu’elles ont livrés; vous pourriez nous
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compter leurs nombreux héros. C’est déjà un grand pas de fait ;
mais ne vous reste-t-il rien à faire?
Lorsque se déroulaient devant vous tous ces imposans ta
bleaux où la pensée humaine, plus puissante que le temps, as
sure aux empires une immortalité que leur refuse la nature;
lorsque vous apparaissait, hideux de crimes ou couronné de
lauriers, le génie capricieux des révolutions, vous êtes vous
dit : Rome et la Grèce furent heureuses, florissantes, aussi long
temps que la vertu y fut compagne de la gloire, aussi long
temps que l’amour de la patrie ne fut pas un vain mot, un mot
prostitué, jeté en l’air par l’ambition ou l’avarice; mais du jour
où l’homme abjura les qualités du citoyen ; du jour où Végoïsme, la discorde, la licence, prirent la place du désintéresse
ment, de l’union, du respect qu’on doit à la loi, d’une liberté
sage et protectrice; à dater de ce jour, tout fut désordre, oppro
bre, anarchie, infortune?
Avez-vous fait ces réflexions, mes amis? et tournant instinc
tivement vos regards sur notre belle France, sur cette patrie
que vous aimez tant, vous êtes vous écriés :
O ma patrie! puisse l’amour qui t’est dû vivre à jamais dans
le cœur de tes enfans! Saintes lois qui assurez le bonheur des
peuples, conservez à jamais votre auguste caractère : restez for
tes , restez inviolables! Et toi, fille du ciel, sœur du christia
nisme ; toi qui consoles l’homme de sa faiblesse et des misères
de la vie; toi sans qui la nature humaine perd sa dignité et sa
grandeur, ô liberté! que ton nom ne soit jamais profané! Pé
risse à tes pieds ce monstre qui voudrait usurper ta place,
souiller ton autel : périsse la licence!.... Tu ennoblis, elle dé
grade; tu conserves, elle détruit; par toi l’édifice social est ci
menté; la licence ne. règne que sur des ruines : son nom est
écrit sur les débris de Rome et de la Grèce. O ma patrie! sois
plus heureuse que la Grèce et que Rome !
( 8 )
Àh! si des seutimens si généreux font déjà battre vos cœurs,
et m’est-il permis d’en douter? comme vous serez forts dans la
pratique pénible, dans les luttes laborieuses de la vie! comme
les sacrifices vous seront légers et faciles! comme vous justifierez
les vœux et l’espoir de la France !
La France! oui, vous l’aimerez, vous la chérirez toujours :
vous l’aimerez comme Épaminondas aimait Tlièbes , comme
Aristide aimait Athènes, comme Itosciusko aimait la Pologne,
c’est-à-dire avec désintéressement, avec abnégation de vousmêmes; vous l’aimerez comme l’aimait celui qui, mêlant son
dernier soupir aux chants joyeux de la victoire, s’écriait à Marengo : Je meurs avec le regret de n’avoir pas assez fait pour la
France! Et il mourait pour elle!....
Jeunes Français, je ne vous cite ici que Desaix; mais que de
nobles exemples je pourrais offrir encore à votre admiration, à
votre fierté nationale, si, parcourant avec vous nos annales
immortelles, je faisais retentir dans cette enceinte les noms de
tous ces hommes illustres dont la bravoure patriotique ajouta
des pages glorieuses à l’histoire de la patrie !
Ne croyez pas cependant que le patriotisme ne puisse se
montrer que les armes à la main ; ses palmes sont encore la
récompense des talens et du courage civil : elles brillent avec
éclat sur la lyre plaintive d’un Chénier ou d’un Delavigne; elles
ombragent le front des Franklin, des Mirabeau, des Bailly, des
Barnave; et Foy n’est pas moins grand à la tribune, au milieu
des orages parlementaires, que sous le canon impérial, dans les
funestes plaines de Waterloo! Heureux qui, comme lui, peut
consacrer à son pays la force de son bras et le flambeau de son
génie! Que manque-t-il à sa gloire? La couronne militaire lui
est offerte par ses compagnons d’armes, la France en deuil
dépose sur sa tombe la couronne civique !
Sublime exemple de le reconnaissance d’un peuple généreux,
( 9 )
cet hommage rendu aux cendres d’un grand homme suffira pour
prouver à la postérité que si la valeur guerrière fut dans tous
les temps la qualité distinctive du Français, le Français, au 19.e
siècle, sut apprécier et honorer les vertus du citoyen.
On est citoyen, ou du moins digne de ce nom, lorsque, heu
reux de vivre dans un pays libre, fort sous l’égide de la loi, on
est soi-même esclave de la loi; lorsque, le cœur fermé aux
bassesses de l’égoïsme, on ne recule pas devant l’honneur d’un
sacrifice; lorsque, foulant aux pieds tout flétrissant amour des
grandeurs ou des richesses, on ne craint point d’immoler ses pas
sions à la paix, au bonheur des autres; lorsque fortune, cou
rage , talens, on consacre tout à la patrie.
Mais cet amour même de la patrie n’est pas une vertu inté
ressée, exclusive, qui isole les masses sociales. Tout s’enchaîne
dans les affections des hommes et des peuples : les vertus de
famille ne se séparent point de l’amour du pays; le patriotisme,
à son tour, est étroitement lié à un sentiment plus grand, plus
vaste, plus généreux encore, je veux dire l’amour de l’huma
nité.
Et c’est ce que ne comprirent jamais les Romains, en cela si
inférieurs aux Grecs, leurs rivaux : renfermés dans l’étroite
sphère d’un égoïsme national, ils*enchaînèrent les peuples au
Capitole. Mais tandis qu’une profonde politique appelait les
dieux de toutes les contrées autour de Jupiter-Capitolin, ma
jestueuse image de cette fraternité qui devrait exister entre tous
les hommes malgré la diversité des opinions et des croyances,
les vit-on jamais briser le sceptre du tyran qui, assez barbare
pour opprimer sa nation, rampait lâchement à la vue des fais
ceaux consulaires ? Les vit-on dispenser d'une main généreuse
aux habitans des autres contrées les bienfaits de cette liberté
dont ils étaient si jaloux?
Honneur, honneur à la France ! elle a mieux compris sa mis-
( ’O )
sion parmi les peuples : soit qu’aux rives.de l'Ohio l’Américain
se venge d’un asservissement de trois siècles, soit qu’aux bords
de l’Eurotas le Grec dispute au Musulman le tombeau de ses
pères, soit que Varsovie déploie encore ce noble drapeau que
le désespoir cachait dans les cercueils de Praga, soit que le
Portugais opprimé, foulé aux pieds, secoue le joug d’uu autre
Christiern, toujours, partout où la liberté agite sa lance, sa lance
est aux mains d’un Français !
Voilà, jeunes élèves, voilà des exemples qui vous rendront
fiers d’appartenir à la France, qui ne s’effaceront point de vos
esprits, parce qu’ils parlent à vos cœurs. Vous vous souviendrez
qu’on se doit à sa patrie, mais que les droits de l’humanité sont
sacrés, éternels, inviolables.
Lorsqu’il plaît au Tout-Puissant de nous jeter dans le creuset
de la vie, il ne se contente pas d’écrire dans nos cœurs : Aime
ta famille, chéris ta terre natale; il y grave, comme dans l’Évan
gile, cet autre principe moins exclusif, plus digne du Maître
suprême : Aime tes semblables; puis s’élève la voix de l’histoire,
dont les impérissables jugemens éternisent le souvenir de tous
les bienfaiteurs de l’humanité.
Et croyez-vous que Socrate au milieu de ses disciples soit
moins grand que Léonidas à la tête des trois cents ? Léonidas
sauve la Grèce, Socrate hâte la renaissance de l’homme : s’il
nous était donué de choisir entre ces deux immortalités, pour
rions-nous balancer un instant ?
Cortès, par la puissance du génie, ou plutôt par la force
du glaive, a soumis l’Indien au joug castillan; Las Cases tombe
aux pieds de Charles V pour obtenir la liberté des habitans du
Nouveau-Monde : qui ne préférerait aux riches triomphes du
conquérant les sublimes humiliations de l’apôtre ?
Que Fox et Chatain soutiennent le courage du peuple anglais
contre la France, puisque la France est ennemie de l’Angle-
( 11 )
terre, Fox et Chatam auront rempli les devoirs du patriote; le
patriotisme anglais leur décernera des lauriers : mais quels lau
riers le genre humain va-t-il décerner à cet autre député des
communes, à ce Wilberforce qui, lorsque sa patrie est menacée,
ose détourner l’esprit de sa nation d’un intérêt si puissant pour
demander, au nom du christianisme et de l’honneur, l’abolition
de la traite des nègres?
Socrate, Las Cases, Wilberforce, vous fûtes les bienfaiteurs
du genre humain , vous êtes immortels !
Humanité! patrie! mots sublimes, mots féconds, ils résument
tous les sentimens que l’histoire doit réveiller, entretenir dans
nos cœurs ! sentimens généreux qui débordaient du génie de Ta
cite, lorsqu’au milieu d’un siècle corrompu il osait déchirer la
pourpre des tyrans pour les enchaîner, les clouer tout nus, tels
que le vice les avait faits, au poteau vengeur de l’infamie! sen
timens héroïques qui remplissaient I’àme de Henri IV, lorsqu’un
coup de poignard lui arracha avec la vie la gloire de donner la
liberté à tous les peuples de l’Europe !
Aimez donc votre patrie, jeunes Français; soyez fiers de sa
gloire, malheureux de ses infortunes, heureux de ses prospé
rités : mais qu’une sympathie vive, sincère, abandonnée, vous
attache à toute l’humanité. Dieu lui-même a déposé au fond de
vos âmes ces deux nobles affections ; l’éducation les a déve
loppées; ne souffrez pas qu’elles s’altèrent en vous, ces divines
semences; mettez tous vos soins à les nourrir, à les fortifier :
hommes, citoyens, vous le devez, et l’étude de l’histoire vous
en facilite les moyens.
Paraissent maintenant tous ces personnages fameux qui dans
le vaste drame de l’humanité s’élèvent au-dessus des masses
sociales, comme ces héros dont l’imposante stature dominait
l’armée d’Agamemnon; paraissent tous ceux dont la vertu ins
crivit les bienfaits sur les colonnes de son panthéon, tous ceux
,
( 12)
que le mépris et la haine de leurs contemporains ont condam
nés à une triste immortalité : ce n’est plus votre esprit, c’est
votre coeur qui va les juger.
Pourquoi ce sentiment de joie, de vénération, d’amour, à
l’aspect d'un Titus, d’un Louis XII, d’un Gustave-Adolphe,
d’un Washington? C’est qu’ils sont sortis de la lutte les mains
blanches et pures; c’est que leur âme ne fut jamais flétrie par
des passions funestes; c’est qu’ils furent les amis, les bienfai
teurs des hommes.
Pourquoi, au contraire, ce secret effroi, cet indicible saisis
sement d’horreur au seul nom de Sylla ou d’Octave? C’est que
la voix sanglotante des victimes perce toujours à travers les
clameurs du triomphe; c’est que tous leurs lauriers ne purent
dérober à nos yeux la tache sanglante des proscriptions.
Mais, dira-t-on, ils furent de bonne foi; un zèle aveugle, un
patriotisme mal entendu, voilà tout leur crime. Et puis? En sontils moins coupables, moins odieux? Leur égarement serviraitil d’excuse à leurs forfaits?
Jeunes élèves, vous frémissez, vous reculez d’horreur à la
seule pensée d’un fanatique ensanglantant l’autel du dieu qu’il
croit adorer; mais descendez en vous-mêmes, sondez votre
cœur : le fanatisme politique est-il moins effrayant que le fa
natisme religieux? Atvarès de Tolède est-il moins criminel que
Valverde ? Et si vous justifiez le Tibère de la terreur, pour
quoi flétrir le Vitellius de la Saint-Barthélemy? X’ont-ils pas
l’un et l’autre foulé aux pieds les plus saintes lois? ne furentils pas l’un et l’autre impies, inhumains, sanguinaires?
C’est à regret, mes amis, que j’ai prononcé les tristes noms
que voire oreille s’indigne d’entendre. Vos païens sont venus
chercher ici d'autres émotions ; mais qu’ils me pardonnent ces
reflexions pénibles : Cest en flétrissant, en stigmatisant le crime,
qu’otl fait aimer la vertu, et la vertu devait être l’objet de ce
discours.
Ma tâche serait plus longue que difficile à remplir, si, pour
arracher votre âme aux liens des passions vulgaires et lui don
ner un noble essor, je croyais utile de mettre sous vos yeux
tous les mémorables exemples que nous présentent, je ne dirai
pas les temps anciens, continuellement invoqués, mais seulement
les quarante dernières années de notre histoire.
S’il Fallait vous exhorter au désintéressement, je vous repré
senterais Kléber dédaignant la fortune au milieu des trésors de
l’Orient; Drouot, déposant sur l’autel de la patrie des richesses
méritées par de glorieux services; ou, mieux encore, je vous
citerais un de vos compatriotes, Daumesnil, laissant pour uni
que dot à ses enfans la lettre d’un étranger assez insensé pour
penser qu’on achetait des citadelles en France, et que la gloire
y trafiquait de l’honneur !....
S’il était nécessaire de raviver en vous la piété filiale, je vous
dirais : Imitez le général Foy! Jeune encore, à votre âge, Foy
n’avait d’autre ambition que le désir si louable de plaire aux
auteurs de ses jours; l’espoir de contribuer au bonheur d’un
père ou d’une mère soutenait son ardeur dans ses travaux de
collège : c’est à sa mère qu’il fit hommage de ses premiers succès !
Heureuse mère! elle pouvait, comme Cornélie, s’écrier en
embrassant son fils : Voilà mon plus bel ornement! Elle aurait
pu ajouter avec orgueil : Il sera l’ornement de la France; il sera
son appui; il aimera sa patrie comme il aime sa mère!
C’est qu’en effet, jeunes élèves, la piété filiale est la marque
certaine d’un naturel privilégié, d’une âme noble et pure. Pre
mier lien de la société humaine, gage assuré de la prospérité
des familles, elle est comme le principe et le couronnement de
toutes les vertus, de tous les mérites; et plus l’ascendant du
génie a élevé l’homme au-dessus de ses semblables, plus nous
( 14)
sommes heureux de contempler en lui celte qualité simple et
modeste.
Qui de nous entendra jamais sans une douce émotion le nom
de l’impératrice-mère se mêler aux immortels récits du captif
de Sain te-Hélène?
Oh ! ce ne sera pas un trait oublié dans l'histoire du héros,
que cette piété filiale dont ne purent le distraire toutes les joies
de la gloire, tous les déchiremens d’une longue agonie !
Plutarqnes de notre âge, entretenez encore la postérité de sa
tendresse pour ses frères, de son dévouement à l’amitié; et tan
dis que nos guerriers iront demander d’héroïques inspirations
à l’airain parlant de la colonne, le simple citoyen, l’homme de
la famille, trouvera dans vos récits l’exemple des vertus pri
vées et domestiques.
Et vous aussi, vous qu’un destin si digne d’envie, qu’une
âme grande et généreuse enchaînaient à la gloire et aux infortu
nes du héros, Las Cases, Bertrand, Montholon, vivez dans ces
annales de la France; soyez immortels; soyez à jamais les mo
dèles de l’amitié et de la fidélité au malheur !
Jeunes Français, de si nobles souvenirs pourraient-ils vous
trouver froids et indifférens ? Quoi ! les conceptions sublimes
d’Homère ou de Corneille, du Dante ou de Shakespeare, ré
veillent dans vos esprits d’heureuses inspirations, et les beaux
exemples de la vertu ne vous inspireraient pas le désir, la vo
lonté ferme d’imiter ceux qui furent vertueux? Ah! s’il en était
ainsi!.... mais non, les leçons de l’histoire ne seront par per
dues pour vos coeurs; vous avez compris toute notre pensée:
l’histoire sera pour vous ce qu’elle était pour Cicéron, ce qu’elle
était pour Montaigne, le flambeau de la vérité, l’école de la vie;
et dans vos études historiques, la noble ambition de devenir
meilleurs triomphera des attraits d’une futile curiosité.
Puisse l’épouvantable tableau des guerres civiles dont Rome
( 15 )
et l’Angleterre furent le théâtre, des guerres de religion qui, si
long-temps, ensanglantèrent la France et l’Allemagne, vous ren
dre sages et tolérans! C’est à vous surtout que je m’adresse, à
vous qu’une inévitable nécessité entraîne déjà loin de nos re
traites, au milieu des tumultes du monde. Puissent les efforts
inouïs que firent vos pères pour être libres, leurs malheurs lors
que la liberté dégénéra en licence, vous instruire à défendre vos
droits , à éviter de funestes excès! Puisse enfin la gloire de tous
les bienfaiteurs de l’humanité, de tous ceux qui dans la carrière
des armes, des vertus, des talens, ont trouvé l’admiration de
leurs contemporains et le; bénédictions des siècles, vous en
flammer du désir de marcher sur leurs traces!
Alors, à ces sublimes enseignemens de l’histoire, vous join
drez les leçons plus sublimes encore de l’Évangile. Vous serez
chrétiens, car le christianisme régénéra l’homme et brisa ses
fers; vous serez Français, car vous appartenez à la France;
vous serez hommes, enfin , dignes de votre siècle, dignes d’un
siècle meilleur ; et peut-être n’aurez-vous plus la douleur de
vous entendre dire ce qu’on nous a dit à nous si souvent, ce
que le vieillard de Pylos disait il y a trois mille ans aux rois de
la Grèce : Vos pères valaient mieux que vous!....
Ce discours, suivi de longs applaudissemens, a
produit une profonde impression sur l’assemblée.
Elle s’accroissait encore de l’intérêt qui s’attachait à
la pensée que le jeune et savant professeur appar
tient au pays par sa naissance, et que naguère il
était lui-même sur les bancs de cette école sur la
quelle réjaillit aujourd’hui l’éclat de ses succès lit
téraires.
Après M. Sauveroche, M. Guichemerre, principal
du collège, s’est exprimé en ces termes:
/
J
( 16 )
Messieurs ,
Une grande pensée a présidé à l’institution de l’Université :
pensée généreuse, pensée de conservation et de progrès. Pen
sée généreuse, qui réunit toutes les lumières et tous les talens,
pour de là les répandre sur le pays comme une rosée fécon
dante ; pensée de conservation , qui l’établit dépositaire des
doctrines qui ne sauraient ni changer ni périr ; doctrines qu’elle
doit défendre comme on défend ses autels ou ses foyers; enfin,
pensée de progrès, qui marche quand le siècle marche, qui
accepte toutes les améliorations , toutes les découvertes utiles,
et en fait des vérités par la sanction qu’elle leur imprime.
Nous ne chercherons pas le berceau de notre Université au
berceau de la monarchie, à cette époque où nous n’avons pas
d’histoire, parce que nous n’avons pas de patrie ; lorsqu’à
cette éclatante lumière qu’avaient répandue autour d’eux les
Eusèbe, les Grégoire et les Chrysostôme, succéda une nuit
profonde sur cette terre d’Occident que se disputaient tour à
tour l’ambition, la cruauté, la perfidie, et où le vieil Homère
fut sans lecteurs pendant neuf cents ans.
Ce n’est pas encore an règne de Charlemagne que l’Univer
sité pourra se montrer à nous, même dans son enfance : c’étaient
des écoles monastiques et épiscopales, ce n’était pas l’UniverSité. Charlemagne, un grand homme, un prince investi de tant
de puissance, n’a pu faire vivre ses écoles au-delà de son règne.
Les temps n’étaient pas venus, et la barbarie, plus forte que
l’empereur, devait replonger l’Europe dans trois siècles de
ténèbres.
Laissons donc l’Europe se débattre contre les Northmans, les
Slaves, les Hongrois et les Sarrasins, torrent dévastateur que
le bras infatigable de Charlemagne avait refoulé tant de fois.
Ne demandons point la science aux siècles barbares; ne cher-
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chons point le feu sacré dans les décombres et au sein des ruines:
nous ne saurions trouver le règne de l’intelligence et des lu
mières sous les règnes de Charles le Chauve, Charles le Gros
et Charles le Simple.
Nos études, messieurs, ne peuvent prospérer qu’à l’omhre
de la paix; elles demandent la tranquillité et le silence; elles
veulent respirer à l’aise, et notre devise est tout entière dans
ces deux mots : Repos et dignité !
Nous ouvrons l’histoire à l’époque de notre première régé
nération : c’est à ce moment solennel où le Français peut se
glorifier d’avoir une patrie, où il y a une France, une capitale,
une royauté, un roi, enfin un gouvernement politique; période
de gloire qui vit éclore avec la liberté, des faits d’armes que
n’ont pas désavoués les dcscendans des Godefroy, des Robert
et des Raymond. Alors se nationalisèrent parmi nous les idées
de loyauté, de dévouement, de fraternité militaire, lorsque les
Montebello d’un autre âge faisaient entendre aux champs de la
Palestine les cris héréditaires d’honneur et de patrie.
Alors s’élève l’Université, contemporaine de la civilisation et
de la liberté. Suivez-la maintenant dans cette grande entreprise
de l’amélioration des peuples, vous ne la trouverez jamais audessous de sa glorieuse mission : que le siècle grandisse, elle
grandit avec lui; qu’il s’avance à grands pas dans la carrière,
elle l’accompagne en éclairant sa marche.
Un corps dépositaire de tant d’espérances, riche de tant d’a
venir, devait bientôt prendre sa place au milieu des institutions
fondamentales de l’état; aussi l’Université, par l’importance de
ses services, ajoutait à l’autorité de ses décisions : les princes
la prenaient pour arbitre, les peuples la regardaient comme
leur libératrice, les rois l’appelaient leur fille aînée, et voyaient
sans ombrage s’élever presqu’à l’égal du trône une puissance
protectrice et amie.
2
( J» )
Et cclto puissance, toujours dévouée au pays, faisait entendre
aux rois des paroles franches et sévères ;
Et cette puissance, dans l’assemblée des états du royaume,
s’élevait avec courage contre les dilapidations de la fortune
publique;
Et cette puissance, lorsque ses conseils n’étaient pas enten
dus, pour ajouter à la terreur de ses décisions, fermait le sanc
tuaire des sciences, et les peuples, à peine sortis de l’igno
rance , craignaient de retomber dans l’abîme ;
Et cette puissance suivait Charles VII sur les bords histori
ques de la Loire avec quelques fidèles.... pour ne pas voir
l’etranger.
Messieurs, il existe deux périodes bien distinctes dans l’his
toire de l’Université. La première comprend les quatre pre
miers siècles depuis sa fondation. Dans cette période, l’Univer
sité est corps politique ; elle est admise aux conseils du prince
et de l’état, et à une époque de privilèges, c’était le moins
dangereux de tous, que celui de parler au nom de la science
et de la dignité humaine. Mais l’Université ne tardera pas à
rentrer dans ses véritables limites, lorsqu’un prince de mau
vaise humeur lui aura dit : « Comme vous n’appelleriez pas
« des soldats pour vous aider à résoudre d’un point de foi dans
« vos assemblées, on n’a que faire de vous ici pour vous donner
« connaissance des affaires de la guerre. C’est pourquoi ren tournez à vos écoles, et ne vous mêlez que de votre métier;
« et sachez que quoiqu’on appelle l’Université la fille du roi
» ce n’est pas à éllé à s’ingérer des affaires du royaume. »
Ce prince-là voyait un peu plus loin que son siècle : une révo
lution était prochaine ; et avec le privilège politique des maî
tres devait bientôt disparaître le privilège des écoliers, celui
de porter l’épée.
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clés. C’est l’Université des Rollin, des Porée, des Hersant, des
Jouvency, des Lebeau ; c’est l’Université de l’empire; c’est l’U
niversité qui nous a nourris de ses leçons ; c’est l’Université
qui nous a appelés à des fonctions dont on n’est jamais asseï
digne; c’est la nôtre à tous, messieurs; c’est l’Université mo
derne, que je ne veux ni louer ni défendre : son éloge est dans
le souvenir de ses services et de ses bienfaits.
L’Université du 17/ siècle est française par ses études : avant
elle, la langue de Malherbe et de Corneille, de Bossuet et de
Pascal, n’était pas encore la langue des écoles.
Au milieu de tous les grands écrivains qui donnèrent tant
d’éclat au grand siècle, un homme passe comme inaperçu ;
il n’a pour lui ni les triomphes de la scène ni les triomphes
de la tribune sacrée; son nom ne brille point dans cette auréole
de gloire qui environne le nom de Louis XIV : ce modeste
bienfaiteur de l’humanité, c’est Rollin, le législateur des écoles,
l’auteur du Traité des études, le père de la jeunesse, le guide
tutélaire des maîtres. Par lui, les génies de Rome et d’Athènes
revivent pour inspirer d’autres génies; ils revivent, non plus
seulement pour faire entendre sous un autre ciel des sons aussi
purs que sous le ciel de l’Italie ou de la Grèce, mais pour or
ner notre langue , la perfectionner et l’enrichir. Si le nom de
Rollin échappe à l’histoire, il aura son immortalité dans le sou
venir des familles; on n’oubliera jamais que Racine, à sa der
nière heure, lui confia l’éducation de son fils, en lui disant :
« Je vous laisse mon fils... je meurs sans regret... »
Dans l’âge suivant, la philosophie, qui jusqu’alors s’était
bornée aux spéculations de l’antiquité et aux disputes du moyen,
âge, prend un essor hardi, et proclame son système réforma
teur. Je ne vous peindrai point l’état du pays mené violem
ment de l’intolérance à l’incrédulité, des doctrines nouvelles,
une morale nouvelle, les philosophes se précipitant dans le
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matérialisme pour échapper au mysticisme , le Joute se ré
pandant sur toutes les croyances, et au milieu de ce vaste
ébranlement l’Université acceptant des lumières nouvelles ,
mais minée sourdement, sourdement attaquée par cette partie
de ses disciples qui déjà, plus tard et toujours, ont voulu l’en
vahir; Enfin, à 1 heure de l’incendie qui dévore tout, elle s’exile
dans le Silence, et emporte avec elle son culte et sa foi, comme
autrefois le héros troyen emportait avec lui ses dieux domesti
ques.
L’Université, lille des rois, a disparu; mais sa destinée est
d'ètre immortelle : une puissante main la ramènera au jour
plus pompeuse et plus belle.
Ici, messieurs, nous faisons notre propre histoire. Nés au
milieu des luttes sanglantes de la liberté, nous avons été ef
frayés, dans le sommeil du berceau, par les cris des discordes
civiles. Plus tard, nous avons été appelés les premiers sur les
bancs des écoles renaissantes; nous avons balbutié dans notre
enfance les noms des héros géans de l’Italie, et nous avons
appris à lire dans les bulletins de leurs victoires. Plus tard
encore, lorsque les capitales des nations avaient vu nos aigles
triomphantes, le vainqueur, avec toute sa puissance, pensait
sans doute qu’il manquait quelque chose à son ouvragé. Il ras
semble la jeunesse des écoles, et lui dit : — <■ Vous êtes mon
peuple.... vous êtes le grand peuple!... Soyez dignes de vos
destinées par votre dévouement à la patrie, par la science et
par la vertu!... » Il dit, et créa l’Université impériale.
U fonde son Université nouvelle avec toutes les illustrations
de l’ancienne; il appelle à lui tous les talens qui ont survécu
au grand naufrage; il va les chercher dans la solitude de la
vie privée, dans les temples et au pied des autels qu’il a re
levés; il associe toutes les gloires à cette régénération; il veut
que toutes les gloires lui appartiennent.
Vous pardonnerez, messieurs, ce retour à des souvenirs de
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jeunesse. Quelle était fière alors, celte jeunesse île France,
lorsque l’empereur venait la visiter lui-même au sein (le ses
écoles, montrait à ses côtés ces hommes autrefois cachés dans
la foule, et maintenant grandis par leurs services et deveuus les
ornemens et les soutiens de l’empire !... Il leur promettait à
tous la même récompense; il serrait la main aux plus dignes :
un cri d’enthousiasme était leur réponse; et au sortir de
cette entrevue, il n’y en avait pas un qui ne se crût l’arbitre
des nations, et ne mît déjà son épée dans la balance de l’Eu
rope !
L’Université impériale, fidèle à la pensée de son fondateur,
avait compris qu’il n’y avait point d’éducation sans crovance
et sans culte, et la religion devint à la fois l’auxiliaire de la
morale et de la puissance. Fidèle aux mêmes inspirations, elle
proclama comme premier devoir l’amour de la patrie, toujours
inséparable de l’amour du prince. Dans cet esprit et dans ce
but, les lettres grecques et latines retrouvent leur ancien éclat;
les études mathématiques prennent un développement et un
essor inconnus; l’histoire enseignée aux écoles, c’est l’histoire
du pays, parce qu’elle va devenir l'histoire du monde; la lan
gue française est cultivée avec ardeur, car on lui a aussi promis
l’empire; quant aux langues étrangères, on les apprendra par
la conquête!
Nous touchons aux faits contemporains, et vos souvenirs
pourront m’aider à terminer ma tâcheNous avions chèrement acheté une paix qui promettait d’être
durable, et, en échange de tant de sacrifices, la France put es
pérer de se venger par les conquêtes de l’intelligence. Une in
croyable ardeur anime la jeunesse des écoles; il faut regagner
par la puissance du talent et du génie la prépondérance eu
ropéenne que la fortune des armes nous a ravie; il faut que la
France soit encore la première par la domination de la pensée.
f, 22 )
L’Université guide et protège ce grand mouvement; le domaine
de l’histoire est agrandi; la philosophie et les mathématiques
prennent leur place à la tête des études, et l’on parle enfin de
donner aux habitans des hameaux l’instruction primaire, ce
pain de la vie intellectuelle et morale.
Pourquoi faut-il, messieurs, qu’après une révolution faite au
nom de l’émancipation des peuples, quelques réformateurs
aveugles osent proscrire de nos écoles les éternels modèles du
vrai et du beau, et renverser de leurs autels les dieux de l’élo
quence et de la poésie, comme des idoles que l’on a trop long
temps enceuseés?
Maîtres de la jeunesse, c’est à vous que l’Université a confié
le dépôt de ces éternelles doctrines ; vous ne les laisserez point
périr entre vos mains. Le jour où les dieux de la Grèce et de
Rome vous auront quittés, sera votre dernier jour.... Hé quoi!
n’avez-vous pas apporté votre tribut aux progrès de l’esprit
humain, et votre enseignement s’est-il arrêté quand le domaine
des connaissances s’est agrandi? Nos jeunes mathématiciens, nos
jeunes historiens, répondent par leurs succès.
Jeunes gens, non, je ne vous dirai pas que vous êtes indignes
de votre siècle, que ces flots de lumière répandus sur la so
ciété nouvelle ne sont pas venus jusqu’à vous; je vous dirai:
Une assez vaste carrière est ouverte à votre studieuse ambition;
nous pe proposerons point à vos efforts les chimères d’une
science impossible. Multiplier à l’excès vos études, ce serait les
affaiblir et hâter leur décadence. L’Université veille sur vous,
sur vos intérêts les plus chers, sur votre avenir; elle saura va
rier vos travaux sans rien ôter à leur force, à leur utilité, à leur
énergie.
Il veille aussi sur vous le magistrat dont les lumières égalent
le dévouement, digne à double titre de votre reconnaissance et
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)
comme bienfaiteur de cet établissement, et comme protecteur
de cette cité.
Mes amis , encore quelques années, et vous serez tous appe
lés au sein de la société, et notre ouvrage paraîtra au grand
jour. Vous y paraîtrez tels que vous serez sortis de nos mains,
non pas riches de tous les trésors de la science, mais formés
par la salutaire habitude du travail, exercés à toutes les occu
pations sérieuses, tout prêts pour le service du pays.... et vos
maîtres seront justifiés!
Après ce discours, qui a été vivement applaudi,
M. Guichemerre a proclamé les noms des jeunes
vainqueurs.
T
Fait partie de Procès-verbal de la distribution des prix du Collège de la ville de Périgueux
