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DISTRIBUTION
SOLENNELLE
DES PRIX,
Faite aux Élèves du Lycée, le 13 août 1851.
PÉRIGUEUX,
IMPRIMERIE DUPONT, RUES TA1LLEFER ET AUBERGERIE.
1851.
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SOLENNELLE
DES PRIX,
Faite aux Elèves du Lycée , le 13 août 13S1.
PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE DUPONT, RUES TAILLEFER ET AUBERGERIE.
1851.
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: X.
LYCÉE DE PÉRIGUEUX.
DISTRIBUTION SOLENNELLE
DES PRIX
FAITE AUX ÉLÈVES DU LYCÉE, LE 13 AOUT 1831.
Le mercredi 13 août 1851, à midi, la distribution
des prix a eu lieu, au lycée de Périgueux, dans la
grande salle de l’établissement, sous la présidence de
M. Sauveroche, recteur, assisté de M. le préfet, de
Mgr l’évêque, de quelques autres membres du conseil
académique et de tous les fonctionnaires du lycée, en
présence d’une nombreuse assemblée.
■ M. le maire et plusieurs membres du conseil mu
nicipal , M. le général commandant la subdivision
militaire, plusieurs officiers de la garnison, une par
tie de la magistrature, du conseil de préfecture et
du clergé, assistaient à cette solennité.
— 4 —
La séance a été ouverte par le discours d’usage,
prononcé par M. Gambart, professeur de troisième,
et fréquemment interrompu par d’unanimes applau
dissements.
Après lui, M. Ferrus, proviseur du lycée, dans
une courte et familière allocution, a félicité les élè
ves de leur bon esprit et de leur bonne conduite, et
leur a rappelé sommairement leurs devoirs par des
conseils affectueux; ensuite, exprimant sa reconnais
sance envers les autorités , si bienveillantes pour
l’établissement, il a recommandé à la sollicitude de
l’administration les intérêts matériels du lycée, no
tamment la reprise des constructions déjà si avancées.
Il a terminé par un juste éloge du zèle persévérant
de ses collaborateurs et par l’engagement de consa
crer lui-même tous ses efforts à mériter la confiance
publique et celle du chef de l’académie.
Puis, M. le préfet et M. le recteur ont pris tour
à tour la parole, et leurs discours ont été aussi vi
vement applaudis que respectueusement écoutés.
Enfin, les prix d’honneur ont été proclamés par
M. le recteur, et les autres par M. Audic, censeur des
études.
DISCOURS .
PRONONCÉ
PAR M. GAMBART,
PROFESSEUR DE TROISIÈME.
Jeunes élèves ,
Il y a des siècles de mauvaise humeur , que la règle impa
tiente, que l’autorité gène, qu’indispose tout ce qui existe, que
possède la fièvre des mutations, des innovations, des recons
tructions. Nous vivons dans un de ces siècles chagrins et té
méraires. De nos jours on chercherait vainement une vérité
qu’on n’ait point contestée , une croyance qu’on n’ait point
ébranlée. L'erreur et le paradoxe ont tout envahi; on les res
pire dans l'air; on s’en nourrit.
Un des effets les plus déplorables de cet esprit mécontent
, et aventureux, c'est le discrédit où il a fait tomber les études
classiques. Elles ont été battues en brèche avec tout le reste.
Jusqu’à la tribune , on a dù les défendre et les venger. Les
jeunes gens de nos écoles se pénètrent peu à peu des sophis-
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mes qui assaillent leurs oreilles et leurs yeux. Les uns affectent
un dédain superbe pour nos exercices ; ils ont perdu la foi
classique. Chez d’autres, elle chancelle ; ils ne savent que ré
soudre, et le terme des études les surprend au milieu de leurs
inquiètes irrésolutions. Le petit nombre seulement chez le
quel la rectitude du jugement et la force de caractère ont de
vancé les années compose la milice croyante et courageuse,
le bataillon sacré.'
Qui a fait le mal? je le répète, la manie des réformes.
Qu’ont voulu les réformateurs? chose bien extraordinaire , ils
ne s’entendent point. Chacun arrive son plan à la main. Ce
lui-ci déclare que l’édifice est à rebâtir en entier et sur nou
veaux frais; celui-là, qu’on pourrait le reprendre en sous-œu
vre. A quoi bon, dit l’un, enseigner les langues anciennes;
ces connaissances si longues et si pénibles à acquérir servi
ront-elles jamais dans la vie? Parle-t-on grec ou latin?
On ne peut point proscrire absolument les superfluités , ré
pond un second; l’intelligence aussi a son luxe; contentonsnous de réduire la place qu’on fait aux études littéraires. Un
parti nombreux, enfin, consentirait à les respecter, si elles
s’adressaient au cœur de la jeunesse ; mais elles ne s’occu
pent, disent-ils, que de l’esprit ; elles n’ont aucun souci des
meilleurs sentiments, des sentiments moraux et religieux.
Nous achèverions le jour à énumérer seulement les chefs
d’accusation dirigés contre les études. Les plus graves, sans
contredit, je viens de les signaler ; je vais tâcher d’y répon
dre. Voyons donc quelle est l’influence des'études sur le cœur
et leur importance pour la vie.
Qu’est-ce que le cœur? C’est cette partie immatérielle de
nous-mêmes qui jouit et qui souffre ; qui sent le bien, qui est
émue par le beau, touchée par la vérité; qui s’éprend pour
les vertus. C’est en lui que résident les doux et tendres senti
ments; c’est lui qui produit les nobles et courageuses passions.
11 est aussi le siège des affections honteuses et dégradantes.
Ses meilleurs instincts peuvent être pervertis ; il peut se por
ter au mol avec autant d’énergie qu’au bien ; aimer, adorer
ce qui est digne ou ce qui est indigne de lui ; enfin , donner
naissance à toutes les faiblesses, à tous les opprobres de l’hu
manité.
Mais le cœur, que ses mouvements soient bons ou mauvais,
ne bat pas au hasard; ses aspirations vont à quelque chose;
en dehors de lui se trouve l’aimant vers lequel il est emporté;
en un mot, les passions, celles qui élèvent et vivifient, comme
celles qui ravalent et qui tuent, ont toutes un objet déterminé.
La paresse, par exemple, — je choisis mal, vous ne me com
prendrez pas; je vous parle d’un vice peu connu sans doute
parmi vous. — Est-il possible, en effet, que ces jeunes ou
vriers qui commencent à peine leur journée ressentent déjà
la fatigue? Comment languiraient-ils déjà, les pieds de ces
voyageurs qui peuvent dire avec le poète :
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin,
J'ai passé les premiers à peine?
Mais enfin, si un jour, par hasard, vous rencontrez la pa
resse dans un de ces cœurs où elle a élu domicile, demandezlui son objet ? Elle vous répondra que c’est l’inaction, le som
meil; qu’elle n'a de vivacité que pour fuir le travail, d’in
vention que pour satisfaire à ce besoin de repos qui naît du
repos lui-même. Voulez-vous interroger l’émulation? Cela
vous est plus facile. Son but, c’est de dominer par l’intelli
gence, de jouir des honneurs légitimes, de récolter ces fruits
du travail, les plus savoureux des fruits; de mériter enfin les
premiers regards de la gloire, qui sont si doux.
Vous le voyez, basses ou généreuses, toutes nos passions
ont un objet. Mais, cet objet, qui nous avertit de son exis
tence? Qui le voit, qui le désigne au cœur? C’est l’esprit.
Sans idées, il ne peut y avoir d’affections ; les idées leur
donnent naissance. Mais suffit-il que l’esprit, cet œil de l’âme,
ait une fois pour toutes aperçu l’objet ? Le cœur aussitôt s’é
lance-t-il vers lui? La passion s’alimente-t-elle toute seule?
Ecoutez un profond penseur : « C’est de l’âme, dit Vauve» nargues, que viennent tous les sentiments ; mais c’est par
» les organes de l’esprit que passent tous les objets qui les
» excitent. Selon, les couleurs qu’il leur donne, selon qu’il les
» pénètre, qu’il les embellit, qu’il les déguise, l’âme s’y rebute
» ou s’y attache. » Ce sont donc les idées qui dirigent et ca
ractérisent les passions. Le cœur ne fait que sentir, aimer,
désirer ; c’est l’esprit qui trouve et montre dans les objets les
qualités aimables qu’ils possèdent , ou bien qui les leur prête,
qui les suppose en eux, quand elles n’y existent pas. Il s’en
suit que les vices du cœur procèdent d’abord des vices de
l’esprit, d’une fausse et mensongère appréciation des choses,
d’un manque de justesse, de pénétration, d’étendue. Notre
vue est trop courte pour porter du principe à la conséquence ;
les résultats des passions nous échappent, ou nous les déna
turons. Nous devenons la dupe de notre cœur par infirmité
d’esprit.
Je vous parlais tout-à-l’heure de la paresse. Entendons
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raisonner un des adorateurs de cette fausse divinité : — Je
dois arriver à un terme; mes journées de route sont comptées.
— Alors, vous marchez? lui dit la raison. — Point. — Vous
courez, vous volez? — Du tout. —Et que faites-vous donc?
— J’attends que le but du voyage arrive vers moi. Que pensezvous de cette logique ? Vraiment, s’il y a des paresseux parmi
vous, ce ne sont pas les moyens en usage qu’il faudrait em
ployer. N’était ma peur des réformes, je proposerais le seul
traitement efficace, les petites-maisons.
Vous rappelez-vous, jeunes gens, que je viens de quitter
(car je crois encore m’adresser à ce petit et cher auditoire),
vous rappelez-vous cette conversation d’un roi très imprudent
et d’un conseiller très sensé? Pyrrhus, emporté par le génie
des aventures, s’élancait à la conquête du monde. Quels rêves
séduisants de gloire ! Avec quelles couleurs et quel pinceau
l’imagination du guerrier composait le tableau de ses victoires!
Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire? —
Aiors, cher Cinéas, victorieux, contents,
Nous pourrons rire à l'aise et prendre du bon temps. —
Hé! seigneur, dès ce jour, sans sortir de l’Épire,
Du malin jusqu’au soir, qui vous défend de rire?
L’ambition voit-elle plus clair et raisonne-t-elle mieux que
la paresse ?
Nous pourrions ainsi passer en revue toutes les passions
nuisibles, et noits reconnaîtrions partout ou faiblesse ou éga
rement d’esprit. Et, d’autre part, les passions nobles et bien
veillantes croissent et se fortifient à mesure que l’esprit s’étend
et s’éclaire. C’est, qu’en effet, plus l’intelligence s’élève, mieux
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elle apprécie les choses, leurs rapports, leurs liaisons ; elle
signale au cœur de nouvelles qualités dignes de son amour.
Chaque progrès de l’esprit est un progrès du cœur; car les
puissances du cœur ne parviennent pas d’un seul jet à leur
entier développement ; il n’y a point dans le cœur de ces
explosions imprévues et subites. Les bons sentiments se
nourrissent, se développent ainsi que tout le reste. Ils sont
semblables aux fleurs do vos jardins : les conseils, les exem
ples , la réflexion sont comme la rosée qui les fait éclore et
qui répare leur fraîcheur.
Tous vous avez des sentiments de piété filiale, n’est-ce
pas ? Mais que les plus jeunes de mes auditeurs interrogent
les Nestors du ly cée : ils apprendront combien l’amour des
fils grandit à mesure qu’ils comprennent mieux les pré
voyances, le dévouement qui jamais ne leur a fait défaut, à
mesure qu’ils descendent plus avant dans les secrets intimes
de l’amour maternel. Alors seulement l’esprit imprime dans
le cœur ces belles et simples paroles : « Le souvenir des
» soins que nous avons rendus à nos mères peut seul adoucir
» le regret de leur perte. »
La patrie! avec ce mot magique on fait tressaillir jusqu’aux
enfants. Cependant nous l'aimons par esprit d’imitation et
comme de confiance jusqu’à ce que l’intelligence, en portant
la lumière sur l’objet, nous ait montré lès raisons de notre
amour. Au moment où nous pouvons démêler les idées enve
loppées sous ce grand mot, le cœur s’enrichit de chacune
des découvertes de l’esprit. La passion reçoit une nouvelle
chaleur, une nouvelle vie. Les lieux où nous sommes nés et
dans lesquels il est si doux de vieillir, les beaux arbres qui
ont ombrage les jeux de notre enfance, les eaux, les monta
gnes, la campanille, est-ce.là la patrie? Oui, sans doute, nous
aimons ees choses muettes et inanimées ; mais comme cet
amour croit et se vivifie par l'intelligence ! La patrie, c’est cette
mère commune qui nous a donné à tous un môme nom, qui
apprend une môme langue à chacun de ses enfants, qui admi
nistre son immense famille par les mômes lois, qui l’admet
tout entière aux bienfaits des mômes institutions, qui leur
inspire cette communauté d’idées et de sentiments, hélas!
que nous avons connue. Voyez-vous comme les voiles qui nous
cachaient celte grande image tombent un à un sous les regards
de l’esprit, et nous la découvrent dans toute sa beauté. Oui,
l’amour, quel que soit son objet, veut être éclairé ; l’intelli
gence peut seule l’élever, l’affermir, l’ennoblir. Les hommes
qui ont donné leur vie à la patrie , non pas au milieu des
bruyantes mêlées, mais dans le Silence et dans l’ombre, sans
être soutenus par l’espoir de la renommée, dont les noms ne
sont inscrits sur aucun monument, ceux-là l’aimaient de cet
amour de raison et d’esprit.
Jeunes élèves, si notre intelligence était toujours saine ; si
nous ne nous laissions pas éblouir par les feux de l’imagina
tion, ni égarer par ses mirages trompeurs , chaque jour ver
rait se fortifier nos bonnes inclinations, et nos passions
mauvaises, ou ne s’allumeraient pas, ou s’éteindraient bientôt
faute d’aliments. Nous sommes nés pour connaître , pour
aimer le beau et le bon ; pourquoi nos cœurs ne s’abandon
nent-ils pas toujours à leurs heureux penchants ! C’est encore
une fois due nous nous abusons sur la valeur des obicts ;
— 12 —
cœur s’empresse de se donner quand l’esprit n’a fait encore
qu’entrevoir. Plus tard, c’est vainement que l’expérience nous
a repris; notre conviction, quelque forte qu’elle soit, n’en
traîne plus le cœur ; la passion grandit en dépit de l’intelligence
et de la volonté; elle est adulte; elle commande en tyran, et
l’homme s’écrie alors avec désespoir :
Je vois, je sens le bien ; c’est le mal que je fais !
Comment accoutumer le cœur au frein et à la règle? comment le sauver du despotisme des sens? Faites de bonne heure
appel à la raison ; qu’elle préside au déploiement des facultés,
rendez-la capable de combattre les écarts de l’imagination;
avertissez, éclairez l’esprit en l’appliquant sans cesse aux ob
jets des passions, et c’est ici que m’apparaît l’excellence des
études; c’est de ce point de vue qu’il les faut examiner pour
comprendre leur importance. Le plus beau côté des études, et
l’on n’y prend pas garde, c’est le côté moral; c’est la morale
qui leur donne l’âme et la vie ; c’est d’elle que les études
tiennent leurs litres de noblesse ; c’est elle qui leur a fait
d’infaillibles promesses de stabilité ; clic enfin qui les rend
impérissables.
En vérité, à entendre les appréciations qu’on en fait, il
semble que les langues anciennes soient composées de signes
n’ayant pas plus de valeur pour le sentiment que les notations
algébriques; que tout le travail de l’intelligence consiste à
rapprocher ou à séparer des mots, à jouer enfin un jeu fort
analogue à ces jeux de patience, amusements ennuyeux de
l’enfance. On dirait quelles sont l’expression d’idées mortes
depuis des siècles, de sentiments qui ne sont plus les nôtres;
le dépôt de faits, d’usages qu’il importe fort peu de tirer de
la poussière des siècles ; quelque chose enfin connue un mu
sée où l’on verrait entassées des momieg égyptiennes, des
vases étrusques, des balistes, auprès d'inventions plus mo
dernes et non moins vieillies ; des mousquets à mèche et à
rouet, par exemple ; que ces jeunes mémoires, on les surcharge
de détails d’une érudition oiseuse ; qu’on va môme jusqu’à
leur faire retenir le nombre d’années qu’a vécu la nourrice
d’Ànchise, les noms des cinquante filles de Danatïs, que saisje? Peut-être ceux du perroquet de Corinne ou du moineau
de Lesbie. Sans doute il ne faut pas prendre au hasard et de
toutes mains dans l’antiquité ; il faut bannir tout ce (pii don
nerait à l’intelligence une nourriture plus délicate (pic solide ,
rejeter ce qui n’intéresse pas vivement et d’une manière
directe les mœurs et la vie : que reste-t-il de l’antiquité après
ce triage? Elle reste presque tout entière. C’est que les siècles
ont déjà consommé ce choix, anéanti les parties impures,
respecté seulement les beautés qui résistent à la plus forte
des épreuves. Peut-être dans les nombreux ouvrages qu’ils
• nous ont transmis, trouverait-on moins de choses inutiles ou
dangereuses que n’en produisent dans une seule de nos jour
nées les arts et les lettres. Aussi, dans ces modèles qui n’ont
point été surpassés, dans ces textes grecs et latins que feuil
lette notre jeunesse, avec d’autant plus de profit que chaque
sens demande à être conquis, que ne trouve-t-on pas? Où
chercher ailleurs cette pureté de goût, cette sagesse d’exécu
tion , cette sobriété dans l’abondance, cette plénitude de vé
rité ? Combien l’on s’étonne de trouver sous ces formes mortes
tant de vie et de chaleur ! Quoi ! ces choses d’un autre âge
sont toujours éclatantes de fraîcheur et de beauté? Par quel
miracle de conservation ces œuvres du génie antique sont-
— 14 —
elles plus neuves que les productions écloses hier? Nos idées ,
que nous croyons modernes, les voilà exprimées avec toute
la force, la simplicité ou la magnificence quelles peuvent re
vêtir. Toutes nos passions ont fait tressaillir leurs cœurs; ils
n'ont été étrangers à aucune des délicatesses les plus exquises
de notre sensibilité ; ils ont tout senti, tout traduit, et imprimé
à ce que leurs mains ont'touché le sceau de la perfection.
11 faudrait vous montrer dans l’histoire les images des
grands hommes, non pas leur ressemblance corporelle, mais
l'image elle-même de leur âme, avec ses plus beaux traits ;
les exemples laissant dans le cœur une ' empreinte d’autant
plus profonde qu’ils tombent de plus haut ; plus qu’une étude
sur les vices et les vertus, plus qu’une école de morale, une
morale en action.
C’est que si les temps modernes ont été si fertiles en in
ventions , si la science, appliquée à la matière, a opéré et
opère encore tous les jours tant de prodiges; si la face de la
terre s’est renouvelée, le cœur humain, lui, ne s’est point .
transfiguré; l’investigation n’a point découvert en lui de nou
veaux sentiments; l’homme peut tout changer, hormis luimême ; il sent aujourd’hui comme il a toujours senti ; il se
meut dans un même cercle d’idées et de passions.
Je viens de dire que la morale était l’âme des études. Pour
quoi ? Parce quelle est l’âme de la littérature. Tous les bons
écrivains parlent au cœur un langage digne de lui ; une même
pensée les anime. Poètes, historiens, fabulistes, tous sont
remplis de touchantes peintures, d’utiles leçons, d’exemples,
de maximes vraies et solides, puisées dans la nature, pro
pres à devenir la règle des mœurs et les guides de la vie.
— 15 —
D’Aristote à Phèdre , dans des langues et à des époques dif
férentes, sous l'infinie variété des costumes, vous trouverez
toujours un même soutien aux formes les plus dissemblables.
Ici, l’imagination a prodigué ses plus ravissantes fantaisies ; là,
simple et sévère, la raison analyse, compare et juge; ici, la
passion, émue et frémissante , fait éclater ses transports ; là
s’égaient la satire et la verve comique. Allez hardiment, au
fond ; partout vous rencontrez les vérités morales , les en
seignements sérieux.
fi
1
Il faudrait ici parcourir les genres littéraires, vous faire
voir l’apologue enveloppé d’ingénieuses .fictions , désarmant
la défiance, porté en se jouant jusqu’au cœur et déposant,
dans les jeunes âmes, les- premières connaissances sur le bien
et sur le mal avec autant de sûreté que l’aiguille laisse dans
le tissu le fil qu’elle conduisait.
Nous aurions demandé au poète si ce brillant coloris, ce
charme continu de style , -toute cette magie enfin ne sert pas
à embellir la raison, à parer la vertu, à en inspirer les no
bles mouvements. Le glorieux témoignage que saint Basile
rendait à Homère : « Tous ses poèmes ne sont qu'un magnifique
éloge de la vertu » , l’étendant à la poésie entière, nous au
rions reconnu qu’elle répand sur votre enfance les bienfaits
dont lui fut redevable l’enfance du genre humain.
Mais je dois à de légitimes impatiences le sacrifice de mon
sujet. Évitons les détails-, et bornons-nous à définir la litté
rature.
C’est l’image fidèle de la vie avec tous ses accidents, en
visagée sous toutes ses faces. Elle embrasse l’homme tout en-
— 16 —
tier. L’homme est le modèle qui a posé devant chacun de ces
grands peintres, les Homère, les Sophocle, les Virgile; c'est
le cœur humain qu'ils ont contemplé, dont ils ont reproduit
tous les traits. Dans la littérature, vous voyez les ressorts des
passions, vous comprenez leur jeu , vous suivez leurs mouv ements dans tous les sens , vous connaissez l'intérêt qui les
émeut, vous touchez sans cesse, vous pesez l'objet qu’elles
poursuivent. Les compositions les plus différentes ont toutes
ce même thème invariable, le cœur; toutes le même but, de
former, de développer le cœur en éclairant l'esprit ; et c’est
pour cela que, dans la Mythologie, les muses étaient sœurs;
quelles se ressemblaient, qu'on les confondait entre elles.
Mais cette littérature ancienne, dira-t-on, s’est formée sous
l’influence du paganisme ; la plus haute des inspirations,
l'inspiration chrétienne, lui a manqué; loin d'aider à raffer
missement de nos saintes croyances, elle ne peut que les af
faiblir. Elle ne parle point à la jeunesse des vérités révélées,
les plus importantes de toutes; et la foi, comme tous les sen
timents, a besoin d'être entretenue et réchauffée. Quoi donc!
oublie-l-on la place immense que les écrivains sacrés occu
pent dans l'enseignemmit? (Ces jjeunes sens, qui entrent à
peine dans les classes dlttnmanilés, sont-ils moins familiers
avec saint Jleïm-CteysosHéaiw qu'avec- Homère? Gsunaissentils de nom
tes saint Basile, les saint (Grégoire de
Naxiamte ? Ne leur a-ft-o® pas tengwment appris à goûter la
pieuse et suave étetjiiaemœ dam Fêneteo? Ces analyses si pteines. si saisissantes, sà «aimgëfiqpKS qu'un Massiik® a tra
cées du mot humain m’icmil—dites pfflml presque ctoque jour
exercé leur inteUfaewe et ternir nméware? Et s'est—mu bwné à
leur en signaler tes espneaskras brâlaœifcs et tes mmiKiiiveanemts
«aratoires?
Les études se partagent entre les écrivains les plus fameux
de l’antiquité et les plus beaux génies de la littérature chré
tienne. Les pères de l’église grecque, les orateurs sacrés du
XVIIe siècle, les noms les plus chers aux chrétiens font l’or
gueil de tous nos programmes ; et les Massillon, les Bossuet,
aussi grands à nos yeux, aussi respectés chez nous, qu’ils
peuvent l’être en aucun lieu, ne prêtent point seulement à des
études de style, à des imitations de forme ; ils apprennent à
notre jeunesse (et c’est là que nous mettons notre ambition)
à penser comme ils ont pensé, à croire comme ils ont cru, ce
qui est un acheminement à vivre comme ils ont vécu.
Que vous êtes heureux , mes jeunes amis, à un âge où vos
cœurs sont encore vides de passions, de les étudier, de les
juger par l’esprit; de connaître avant d’avoir senti! À l’expé
rience personnelle qui se forme si lentement et qu’on paie
toujours si cher, substituant l’expérience d’autrui, vous ac
quérez une prudence anticipée. Celle imagination, la plus
brillante , la plus mobile, et aussi la plus dangereuse de nos
facultés, parce qu’elle nourrit toutes les passions, les éludes
classiques la règlent, la disciplinent; elles offrent sans cesse
à vos jeunes esprits les traits de la vérité , le spectacle de la
nature ; sans cesse elles vous ramènent à la réalité; elles pré
parent toutes vos facultés pour la vie.
La vie est un combat dont la palme est aux cieux, a dit un
poète. A cette lutte de l’homme contre lui-même, et trop sou
vent aussi contre ses semblables, vous n’arriverez pas neufs
et sans armes. Vous vous êtes longuement exercés comme
s’exercait l’athlète avant de descendre dans l’arène, comme le
soldat a fait la petite guerre avant d’aller au feu. Les exem-
2
pies que durant votre jeunesse vous aurez appris à sentir,
à admirer, resteront toujours sous vos yeux ; tant de nobles
maximes laisseront dans votre mémoire une trace profonde et
lumineuse; et vous le savez, « les maximes des hommes dé
cèlent leurs cœurs. » Il faudra bien que vous vous souveniez
toujours de ce commerce intime long-temps entretenu avec
les Chrysostôme, les Fénelon, les Bossuet ; car ce sont là vos
véritables maîtres. Les autres n’ont servi qu’à placer à votre
portée les enseignements des premiers, qu'à vous les faire
goûter, qu’à vous les faire aimer. Il faudra bien que vous
vous sentiez toujours d’avoir été élevés par de telles mains,
car n’espérez pas dépouiller les idées de ces maîtres illustres,
ni secouer leurs leçons; elles vous suivront partout. Rougi
rez-vous d’être ‘religieux ? Vous entendrez Massillon vous
dire : « Quoi donc! il n’y a point de honte à servir les rois
de la terre, et il y en aurait à servir Dieu ! » Vous ferez-vous
gloire d'être des esprits forts? Un sage vous criera : « Les es
prits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par dérision ? »
Votre incrédulité se trahira-t-elle par des paroles sacrilèges?
Vous entendrez ce terrible anathème retentir à vos oreilles :
« Profilez de ce seul moment pour déshonorer le nom de Dieu
» et tombez, au sortir de là, entre les mains éternelles de sa
» colère et de sa justice! » Voilà les souvenirs classiques qui,
si vous êtes mauvais, vous fatigueront de leurs voix impor
tunes, qui troubleront vos joies coupables, qui seront vos juges, vos bourreaux.
Mais bien plutôt ils veilleront en vous, ils feront la garde
autour de vos cœurs, ils les défendront des attaques ouver
tes, des surprises, des séductions. Comment vous laisser
éblouir par la gloire? * C'est une apparence, » vous diront-ils.
— 19 —
Par les richesses? « C’est un songe, » Comment se fier à la
santé? « C'est un nom. » Aux promesses brillantes (le la jeu
nesse? « C’est une fleur qui tombe. » Oui, ces souvenirs clas
siques seront dans la vie votre force et votre conseil. Vous
trouverez aussi votre plus doux amusement à les rajeunir
sans cesse, car c’est encore là un grand bienfait des études.
Quand elles nous ont initiés aux plaisirs de haut goût, quand
sur les ailes de l’esprit nous avons une fois été portés jusqu’à
la source des plus pures jouissances, combien au prix de
celles-là toutes les autres nous paraissent grossières et mépri
sables , et que nous voulons de mal à notre faiblesse, s’il ar
rive qu’elle s’y laisse surprendre !
Si telle a toujours été l’influence des études sur le cœur,
si le nom même d’humanités prouve, mieux que les raisonne
ments, leur action salutaire, combien leur importance s’est
accrue dans ces dernières années ! Les temps ont bien changé :
l’esprit d’erreur et de nouveauté, comme parle Bossuet, a
pénétré partout; jusque dans les hameaux se sont propagées
les pernicieuses théories, les criminelles doctrines : lectures,
conversations, pensées, tout roule sur de terribles problèmes.
A peine sortis de nos mains, vous allez tomber dans le cou
rant des idées du jour; vous allez avoir un jugement à porter,
une conduite à tenir, une influence à exercer. Eh bien ! mes
amis, si vous ôtes fidèles aux sentiments que les études ont
fait naître dans vos âmes, qu’elles y ont cultivés avec
tant de soin; si vous demeurez fermes dans les principes
quelles ont déposés en vous, principes que proclament nos
cœurs, qui s’appuient sur l'autorité de tous les noms fameux,
que confirme l’expérience de trente siècles, vous pouvez
affronter nos orages, vos mains tiennent la boussole; à vos
— 20 —
yeux ne se voileront jamais les étoiles; toujours vous saurez
où est le port. Jugez et agissez; je ne crains rien de vos
jugements, ils seront sages; rien de votre conduite, elle sera
honnête et courageuse. Si l’on vous dit que l’homme est né
pour jouir, vous répondrez avec les philosophes profanes et
chrétiens, qu’il est né pour souffrir et pour mériter. Tout
système qui tend à 'faire prédominer les sens sur l’âme,
vous le rejetterez avec eux ; toujours vous condamnerez ce
qui porte atteinte à la foi de nos pères, à la nôtre,
Non, les maladies qui travaillent ce siècle ne sont point nées
des études ; les éludes n’ont point enfanté cette science igno
rante et présomptueuse, le premier de nos maux ; elles n’ont
point soufflé l’impiété aux générations présentes. Ah 1 sî les
bons sentiments s’altèrent, si l’égoïsme se fortifie, si l’affaiblissèment du respect et de l’obéissance commence par la famille,
pour se faire sentir ensuite aux lois et à la religion, n’accusez
pas les études, n’accusez pas les hommes ! Ils combattent le
mal; ils lui disputent pied à pied le terrain. Sans eux, l’en
vahissement serait plus prompt , les ravages plus désolants.
S’il y en a qui aient failli et qui, possédés du démon de l’or
gueil , aient annoncé des nouveautés dangereuses, ceux-là ont
trouvé dans chacun de leurs pairs l’inflexible sévérité d’un
juge, et l’on n’a point entendu nos voix réclamer contre leur
condamnation. N’accusez pas les hommes! Où en serions-nous
si les compagnies entières devaient porter la peine des fautes
individuelles, et si, résidant ailleurs que dans la masse,
l’honneur, la dignité d’un corps était exposée dans chacun
de ses membres et pouvait péricliter avec lui?
Grâce au ciel 1 ici ne pénètrent point les bruits du dehors ;
ici l’on ne brûle point ce qui ajeté adoré ; d’ici sont bannies les
— 21 —
indiscrètes curiosités , les irritantes dissertations ; ici l’on ne
précipite point la jeunesse dans l’avenir, mais on la retient,
mais on la trempe longuement dans le passé; ici nous ne
cherchons rien, tout est trouvé; l’enseignement n’obéit à au
cune variation; au milieu des changements, il demeure im
muable comme la morale, son éternel objet. Il ne crée pas
plus qu’il ne détruit ; il conservé. Il conserve tout ce que le
passé nous a légué de grand, de beau, d'utile : les traditions
de sagesse, de raison, de bon goût, toutes les vérités consa
crées par l’expérience des siècles.
Jeunes gens, je suis arrivé à la fin de ces pages, dont
votre impatience peut-être a doublé le nombre. Votre fête
va commencer. Laissez-moi vous exprimer encore la pensée
qui m’occupe en ce moment. Je songe avec joie que ces cou
ronnes , ces distinctions ne récompensent pas seulement les
mérites de l’esprit, mais encore les mérites du cœur, puis
que les bonnes études, je vous l’ai montré, fécondent l’âme
tout entière. Mes amis, soignez vos cœurs; surtout, conservez-les simples et croyants. Soignez vos cœurs, c’est la
meilleure partie de nous-mêmes; c’est le cœur qui nous
manque aujourd'hui. S’il fallait choisir , il n’y aurait point à
hésiter : les qualités du cœur sont mille fois préférables à
celles de l’esprit. Le cœur, c’est la source des plus douces
affections ; c’est de là que s’épanche l’amour de vos mères ;
c’est par lui que fleurissent l’amitié, la charité, la foi, tout
ce qui charme, tout ce qui rafraîchit, tout ce qui console.
Par lui, nous sortons de nous-mêmes pour vivre et sentir
dans chacun de nos semblables. Toutes les grondes pensées
viennent du cœur; c’est lui qui nous envoie l’ardeur du
dévouement, la générosité du sacrifice, le courage impétueux
— 22 —
ou constant qui renverse les obstacles ou en triomphe avec
une lente persévérance. Il est la force de l’homme, il est le
foyer de tous les héroïsmes. Voyez-vous nos glorieux martyrs
autrefois livrés en proie aux bêtes féroces? Ces femmes, ces
enfants quelquefois, d’où leur vient ce calme et celte sérénité ?
Où puisent-ils cette étonnante énergie? C’est dans la foi, c’est
dans le cœur. C’est du cœur que partait ce cri d’un guerrier :
« A moi, Auvergne! » Par lui, nous surpassons les rois, les
conquérants. Croyez-vous qu’un champ de bataille soit le
théâtre obligé des héros, qu’ils ne se montrent que dans le
choc, dans l’ébranlement ? Le sublime n’e'st point si rare et
ne demande pas tout cet appareil. Dans les plus humbles
conditions, il y a des héros, et l’éclat des plus belles victoires
pâlit auprès de tant d’actions simples et grandes que le cœur
a inspirées.
C’est à vous maintenant, mes élèves de troisième, mes
jeunes amis, que je m’adresse ; c’est vous qui mettrez lin à ce
discours en répétant cette noble parole, que nous avons plus
d’une fois commentée ensemble et que, j’en -suis certain,
vous n’oublierez jamais dans la vie : « On doit se consoler de
» n’avoir pas les grands talents, comme on se console de n’a» voir pas les grandes places. On‘peut être au-dessus de l'un
» et de l’autre par le cœur. »
Ch. GAMBARD.
Vu et approuvé :
Le Recteur,
E.-L. SAUVEROCHE.
DISCOURS
PRONONCÉ
PAR M. DE CALVIMONT,
PRÉFET DE LA DORDOGNE.
Jeunes gens,
De toutes les solennités classiques auxquelles j’ai assisté
comme administrateur, celle de ce jour est assurément pour
mon cœur la plus riche en émotions de tous genres. Nul ici
n’en doutera, je pense ; car tous savent, enfants et pères, que,
dans cette maison, j’ai reçu, comme eux, le bienfait de
l’enseignement; ce bienfait que rien ne paie, hormis la recon
naissance d’un impérissable souvenir.
Aussi, m’estiiné-jc heureux qu’une occasion publique me
soit offerte de remercier en mon nom, comme au vôtre et au
nom du pays, les hommes honorables et distingués qui se
sont voués à faire de vous d’honnêtes, d’utiles citoyens, depuis
le plus humble des martyrs de votre première enfance, jus-
— 24 —
qu’à cet éminent recteur dont la vieille affection m’honore et
m’est si chère.
Jeunes gens, cette journée n’est pas seulement une fête
pour vous et pour eux , c’est aussi la nôtre ; c’est la fête de
tous, fête éminemment nationale, dans laquelle le présent et
le passé se réunissent, recueillis, pour saluer paternellement
l’avenir. Affectueux et imposant aréopage, où siègent en pre
mière ligne l’éloquence et la grâce chrétienne, personnifiées
dans le chef vénéré de l’antique église de notre Périgord ; la
magistrature, les fonctionnaires de tout rang et de tout ordre,
les élus de la cité, réunion dévouée et pacifique, rehaussée
si brillamment par les glorieux uniformes de notre fidèle et
vaillante armée... et, pour compléter le tableau, cette foule
d’amis, de parents, de mères attendries et impatientes... Ces
mères qui ont toujours de si douces paroles pour la victoire
et de plus douces encore pour le courage malheureux !
Jeunes gens, n'oubliez jamais cette heure solennelle, cette
heure unique dans la durée du temps qui vous est mesuré,
car on n’inspire pas deux fois cet intérêt pur de tout mélange,
ces profondes sympathies, cet accord de tous les cœurs !...
Comprenez donc bien les obligations que vous imposent ces
livres, ces couronnes, ces fanfares triomphales, cet encoura
gement unanime au point du départ!...
Celui d’entre vous dont l’intelligence et le cœur verront
dans cette solennité autre chose qu’un éclat bruyant ou une
pompe inaccoutumée, celui-là, du banc où il est assis, peut
lire d’avance la page sur laquelle est écrite son immuable
destinée. C’est le travail, inspiré par la conscience du devoir,
— 25 —
que nous allons couronner tout à l’heure ; c’est au travail et
au devoir accompli que la patrie reconnaissante réserve sa
confiance et ses plus brillants honneurs.
Vous allez rencontrer, il est vrai, au sortir même de cette
enceinte, avant peut-être d’arriver au loyer paternel, deux
contradicteurs implacables de cette vérité que nous vous
disons, les deux mauvais génies de toutes nos époques , mais
particulièrement de l’époque actuelle : je veux dire l’impuis
sance et l’envie. L’impuissance, qui vous dira que le travail
est inutile et la fortune aveugle ; l’envie, qui proclame la
faveur, seule reine de ce monde, la conscience toujours dupe
et le devoir sans fruit... Détestables sophismes devant les
quels ont failli tant d’intrépides lutteurs ; doctrines perverses,
filles de la paresse, mères de ce découragement, — le pire
de tous, — qui mène au désordre, à la révolte impie, à la
haine de Caïn!...
Jeunes gens, n’écoutez jamais ces détracteurs de la pensée
divine !
Le travail et l’accomplissement du devoir, ces deux leviers
de la volonté humaine, n’ont jamais manqué d'enfanter des
miracles : Dieu aime et protège les esprits courageux.
Ni les obstacles du chemin, ni l’injustice des hommes, ni
les tempêtes sociales, rien n’émeut et n’arrête le travailleur
d’élite qui a le sentiment de sa valeur et la légitime ambition
d’un loyal succès. Voyez-le partir de ces bancs classiques,
enfant obscur, pauvre et sans nom, n'ayant d’autre guide que
son honneur, d’autre flambeau que son intelligence, Dieu seul
— 26 —
pour soutien!... Il marche péniblement, il marche long-temps
peut-être... Mais enfin il arrive... et va s’asseoir, digne entre
les plus dignes, aux conseils de l’état.
Il n’est pas donné à tous, il est vrai, d’arriver au faite des
missions politiques. Dieu, dans ses desseins impénétrables, a
mesuré inégalement les ailes de chacun des esprits nés de sa
création... Mais si vous ne reculez point devant un travail
ardu, si de toutes les libertés auxquelles la jeunesse aspire
vous choisissez, comme la meilleure, la liberté d’entrer loya
lement dans la lice nationale, avec tous vos contemporains
pour émules, riches ou pauvres,- grands ou petits, sans haine
pour les uns, sans dédain pour les autres ; si vous n’êtes point
surtout trop impatients du succès, si vous ne le désirez qu’au
tant que votre conscience vous dira que vous l’avez mérité,
soyez certains, quoi qu’il advienne, que votre place est mar
quée d’aujourd’hui par le doigt de Dieu au milieu des hommes
dont un pays s’honore et dont le nom n’est jamais prononcé
qu’avec sympathie et respect.
Un mot en terminant :
Jeunes gens qui allez franchir, pour n’v plus rentrer, les
portes de cet asile du recueillement et de l’étude, n’avez-vous
jamais songé à cette protection invisible dont vous fûtes l’ob
jet pendant le cours de vos travaux scolaires ? Ne vous êtesvous jamais demandé comment il se faisait que pendant que
l’orage grondait au-dehors, ébranlant les nations et les em
pires, vos études fussent continuées, votre vie fût aussi calme,
le silence de ces murs toujours aussi austère? N’avez-vous
pas reconnu l'influence protectrice et paternelle de ce faisceau
puissant et tutélaire qu’on appelle l’état?... L’état, qui a pour
chef aujourd’hui l’un des héritiers du plus grand nom des
temps modernes, esprit loyal et réparateur, dont la fermeté ,
la prudence et le courage ont si vaillamment justifié cet en
thousiasme populaire, inouï dans nos annales, qui le fit choi
sir, au milieu de nos détresses civiles, comme le symbole
providentiel de l’ordre et du salut!... C’est à l’état, c’est à son
chef si digne que vous avez dù le calme de vos études, comme
vous leur devrez la sécuritéde votre avenir. Comprenez donc
bien, dans toute son ampleur, la reconnaissance que vous
impose cette dette contractée par votre jeunesse, et fasse sur
tout le ciel que la France le comprenne comme vous! Qu’il
s’agisse, en effet, d’un seul homme ou de tout un peuple, Dieu
se lasse bien vite de protéger les cœurs ingrats.
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DISCOURS
PRONONCÉ
PAR M. SAUVEROCHE,
RECTEUR DE L’ACADÉMIE.
Messieurs ,
A une époque aussi profondément émue que la nôtre, cha
cun se fatigue à chercher la solution du problème de l’avenir,
et comme cet avenir est dans la génération qui s’avance, la
direction de la jeunesse, l’éducation publique, est pour tous
les esprits sérieux l’objet de graves préoccupations.
Louable sollicitude, légitime comme le sentiment de la
conservation, naturelle comme la tendresse d’un père pour
ses enfants.
“« •
Direction difficile, périlleuse peut-être, mais assurément
féconde en résultats , si ceux dont elle est la mission spéciale
trouvent dans le concours d’hommes sages, prudents, dé-
— 30 —
voués au bien public, un auxiliaire indispensable à leur am
bition de bien faire.
C’est l’espoir de ce concours , messieurs, qui a fait notre
confiance, lorsque, écoutant nos patriotiques désirs et ceux
d’une honorable amitié, comblant la mesure de notre recon
naissance, le chef de la République nous a appelé, nous, en
fant du Périgord, à administrer l’académie de la Dordogne.
Notre espérance n’a point été déçue, et les expressions nous
manquent pour dire ici hautement toute notre gratitude
envers le conseil académique , si dignement représenté dans
cette solennité ; envers le conseil général, si confiant dans
nos bonnes intentions ; envers les autorités administratives
et judiciaires, toujours prêtes à seconder notre action ; envers
le sacerdoce, si heureux de s’associer à notre œuvre de mo
ralisation et de progrès.
Avec de tels appuis, soutenu par l’amitié du premier ma
gistrat du département et par l’honorable sympathie du pre
mier pasteur de l’église, nous avons pu, peut-être, ne pas
rester trop au-dessous de notre grave mission, et fournir,
sans trop faillir, la laborieuse carrière qui nous était tracée.
Carrière hérissée de difficultés, semée de fatigues!...
Mais, de quoi me suis-je pris à parler? Chers élèves., j’ou
bliais presque que j’étais au milieu de vous, que c’est aujour
d’hui votre fête, le jour des récompenses, le jour des plus
vives joies de la famille.
L’année dernière, pouf la première fois depuis dix-huit ans,
t,
— 31 —
il ne me fut pas donné d’assister à cette fêle, de vous adres
ser avant le départ la parole d'adieu.
Croyez-le bien, mes amis : le regret m’en fut plus amer que
les souffrances physiques qui me retenaient éloigné de vous.
Ma position est différente aujourd'hui : mon cœur pour
vous reste le même. Je ne me devais qu’à vous ; je me dois à
tous. Mais, après vous avoir si long-temps appelé mes en
fants, moi, ancien élève, ancien chef de celle maison , puisje me défendre ici des vieilles affections de la famille? N’êtesvous pas toujours mes enfants? N’est-ce pas la môme famille?
Qu’y aurait-il de changé? Un autre moi-même vous dirige;
les mômes maîtres vous façonnent à la science et à la vertu.
Je me trompais : un grand changement s’est opéré en vous :
vous avez, grandi dans la science ; l’étude a mûri votre raison.
C’est à volre'raison que je m'adresse :
Jeunes gens, nous vivons dans des temps difficiles : le
souffle des révolutions a ébranlé le sol do la patrie. Heureuse
insouciance de votre âge ! Protégés contre les malheurs et les
tristesses du dehors, vous n’avez, ni ressenti la secousse ni
entrevu les dangers qui ont fait pâlir vos pères.
z
Mais, bientôt, il vous faudra entrer dans la vie; et vous
aurez, aussi vos tristes jours ; et votre œil mesurera la pro
fondeur de l’abîme.
— 30 —
voués au bien public, un auxiliaire indispensable à leur am
bition de bien faire.
C’est l’espoir de ce concours , messieurs, qui a fait notre
confiance, lorsque, écoutant nos patriotiques désirs et ceux
d’une honorable amitié, comblant la mesure de notre recon
naissance, le chef de la République nous a appelé, nous, en
fant du Périgord, à administrer l’académie de la Dordogne.
Notre espérance n’a point été déçue, et les expressions nous
manquent pour dire ici hautement toute notre gratitude
envers le conseil académique, si dignement représenté dans
cette solennité ; envers le conseil général, si confiant dans
nos bonnes intentions ; envers les autorités administratives
et judiciaires, toujours prêtes à seconder notre action ; envers
le sacerdoce, si heureux de s’associer à notre œuvre de mo
ralisation et de progrès.
Avec de tels appuis, soutenu par l’amitié du premier ma
gistrat du département et par l’honorable sympathie du pre
mier pasteur de l’église, nous avons pu, peut-être, ne pas
rester trop au-dessous de notre grave mission, et fournir,
sans trop faillir, la laborieuse carrière qui nous était tracée.
Carrière hérissée de difficultés, semée de fatigues !...
Mais, de quoi me suis-je pris à parler? Chers élèves., j’ou
bliais presque que j’étais au milieu de vous, que c’est aujour
d'hui votre fête, le jour des récompenses, le jour des plus
vives joies de la famille.
L’année dernière, pour la première fois depuis dix-huit ans,
— 31 —
il ne me fut pas donné d’assister à cette fêle, de vous adres
ser avant le départ la parole d’adieu.
Croÿez-le bien, mes amis : le regret m’en fut plus amer que
les souffrances physiques qui me retenaient éloigné de vous.
Ma position est différente aujourd'hui : mon cœur pour
vous reste le même. Je ne me devais qu’à vous ; je me dois à
tous. Mais, après vous avoir si long-temps appelé mes en
fants , moi, ancien élève, ancien chef de cette maison , puisje me défendre ici des vieilles affections de la famille? N’êtesvous pas toujours mes enfants? N’est-ce pas la même famille?
Qu’y aurait-il de changé? Un autre moi-même vous dirige;
les mêmes maîtres vous façonnent à la science et à la vertu.
Je me trompais : un grand changement s'est opéré en vous :
vous avez grandi dans la science ; l’étude a mûri votre raison.
C’est à votre'raison que je m'adresse :
Jeunes gens, nous vivons dans des temps difficiles : le
souffle des révolutions a ébranlé le sol de la patrie. Heureuse
insouciance de votre âge ! Protégés contre les malheurs et les
tristesses du dehors, vous n’avez ni ressenti la secousse ni
entrevu les dangers qui ont fait pâlir vos pères.
Mais, bientôt, il vous faudra entrer dans la vie; et vous
aurez aussi vos tristes jours; et votre œil mesurera la pro
fondeur de l’abîme.
Ecoutez :
Près de cet abîme, la main des sages s’efforce d’élever pour
vous une barrière protectrice.
Sur cette barrière , je vois écrits, ces mots : Religion ! fa
mille ! pairie !
Que ces mots, dont le sens fécond ressort de toutes les le
çons de vos maîtres, qüe ces mots soient à toujours votre
devise. Façonnés par une mâle éducation, formés au bien par
l’étude du beau, vos cœurs ne seront jamais la proie ni des
doctrines impies ni des prédications subversives; et la France
pourra compter sur vous.
Il y a trente-trois ans, j’étais, avec quelques amis qui
m’écoutent, sous les yeux de deux maîtres qui m’encoura
gent, assis à la place où vous êtes. Il y avait là des prix, des
couronnes, et nous étions comme vous, par l’espérance,
pleins du bonheur que ces couronnes allaient procurer à nos
mères ; comme vous, nous étions impatients'des longs dis
cours. Je m’arrête pour vous couronner.
Périgueux. — lmpr. Dupont.
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I M II
Fait partie de Lycée de Périgueux : distribution solennelle des prix : faite aux élèves du Lycée le 13 aout 1851
