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A L’APPUI DU LIVRE INTITULE :
TABLEAU MORAL ET PHILOSOPHIQUE
DE PARIS,
Si je n’avais eu en vue que ma défense personnelle, j’aurais plaidé
ma cause en avocat ; j’avais beau jeu, puisque le Ministère public
qui s’est complu à ne voir dans mon livre que des obscénités, venait
de porter la parole devant moi contre un pédéraste, pris en flagrant
délit avec une sentinelle. Pour incriminer ce prévenu, il a bien fallu
dire le fait , en préciser les circonstances , et M, le substitut du
Procureur-Général s’en est acquitté en public d’une manière remar
quable : ce seul fait devait justifier mon livre.
La cause du pédéraste a été plaidée et jugée publiquement, et le
tribunal a cru devoir m’interrompre et renvoyer la
défense de
mon livre à une autre audience.
Je ne me plains pas, je reconnais même qu’entraîné par de hautes
considérations morales, j’ai dû sortir de la route ordinaire, et que le
tribunal, jugeant mieux que moi l’effet de mes paroles sur le public,
a bien fait, et bien jugé.
Il n’est pas juste cependant que le public prenne le change à mon
égard. 11 ne faut pas qu’une considération d’ordre me donne la cou
leur d’un homme cynique. Je conçois qu’un avocat soit plus habile
que moi pour colorer et précipiter la marche d’un plaidoyer, mais
je conçois aussi mon avantage à mettre le public dans ma confidence.
A
L’APPUI
DU
LIVRE
INTITULÉ :
TABLEAU MORAL ET PHILOSOPHIQUE
DE PARIS»
Peut-être sera-t-on surpris que , dans une question de droit, dans un procès
qui se plaide publiquement devant des juges graves, en présence d’une si nom
breuse assemblée, je paraisse ici sans l’assistance de M'. Mérilhou, mon ami ,
mon avocat, et qui se distingue si dignement parmi tant d’orateurs pour les
quels je professe une sincère estime ; que j’emploie un langage tout différent de
celui du barreau; mais c’est une liberté que j’attends de l’indulgence de mes
juges; j’ose même me flatter qu’elle ne leur déplaira pas. Mon caractère, le
rôle d’homme de lettres qu’on veut à toute force me faire jouer, et l’espèce de
célébrité qu’on donne à monTableau de Paris, tout m’autorise à croire que vous
me permettrez de m’écarter un peu de la méthode ordinaire; et si j’obtiens
I
a
île vous cette grâce, je me flatte de vous démontrer que non-seulement mon
livre n^doit point être retranché du nombre des vivants, mais même que, s il
n’y était pas, il mériterait dlyètve admis.
J’avoue que j’aime les belles-lettres, qu’il ne faut pas confondre avec les bon
nes lettres ; j’avoue quo jo m’y livre le plus qu’il m’est possible. Que ceux-là s'en
cachent qui n’en savent rien retirer qui appartienne à l’utilité commune, ou qui
puisse,être produit au grand, jour ; mais pourquoi ne l’avouerai-je pas, moi qui
ai vécu de manière que jamais ni mon loisir, ni mes intérêts, ni mes plaisirs,
ni même mon sommeil n’ont refusé un seul de mes moments à mes semblables?
Qui pourrait me savoir mauvais gré de donner à ce genre d’occupation le temps
que d’autres donnent aux,spectacles, aux voluptés, à l’écarté, à la bonne chère,
à l’oisiveté ?
Je commence par ma profession de foi : si j’avais écrit la Pucclle , le Citateur,
et malheureusement beaucoup d’autres livres de ce genre, je les brûlerais; à mes
yeux l’esprit est un fléau social lorsqu'il sème l’impiété et le libertinage.
Je suis pourtant traduit devant les tribunaux pour un livre qui n’est entaché
ni d’impiété ni de vice; tout y est sain, tout y est clair, tout y est senti, tout
coule de source et va au but. En général, les bonnes médecines sont amères.
Les premiers mouvements naturels de l’homme sont de se mesurer avec tout
ce qui l’environne, et d’éprouver dans chaque objet qu’il aperçoit toutes les
qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui. Le premier devoir du moraliste,
comme du philosophe, est d’analyser d’abord parfaitement le réel, avant de
chercher le possible. La connaissance des hommes annonce le penseur et l’ob
servateur , comme l’énergie des tableaux fait seule le grand peintre. Nous pou
vons, en spéculation, allér aussi loin qu’il nous plaît, nous élever jusqu’à l’in
fini ; mais dans la pratique , dans la réalité, il est un terme où il faut s’arrêter.
On reconnaît un esprit observateur, lorsqu’il vous rappelle souvent ce que vous
aviez vu sans l’observer, et ce qui se trouve à l’examen d’accord avec ses remar
ques. Le vrai moraliste a toujours raison ; on peut lui reprocher la crudité des
couleurs, mais non la vérité des portraits. C’est surtout en ce point qu’il diffère du
sophiste. Lorsque le sophisme est lié à quelque chose de réel, on peut s’en diver
tir ; mais lorsqu’il n’est que brutalement sophisme, lorsqu’il n’offre qu’un excès
de sottise d’autant plus digne de mépris qu’il affiche plus de prétention , le mépris
est son salaire; il fallait un Pascal pour rendre supportables les casuistcs des
provinciales. C’est précisément leur sérieux qui les rend plus fous. Que dire à
des sols glorieux , à des bavards importants dont le moraliste veut tirer parti
dans la société ? J’écoule, je mets à l'aise toute leur impertinence,.je feins une.
sorte d’étonnement qu’ils ne manquent pas de prendre pour de l’admiration, et
je finis par tout savoir. Cette recette m’a réussi dans tous les degrés de l’échelle
sociale.
D’ailleurs pourquoi dissimuler ce qui n’est que trop vrai et trop attesté, que.
si le goût de la lecture est plus général que jamais, il est plus que jamais frivole g
On ne lit point , disait Voltaire, et il avait raison; car il voulait dire qu’on ne
lit guère ce qu’il faut lire, et comme il faut lire. Si le style de mon tableau
n’eût pas été par fois crouslilleux, mon remède serait resté dans le vase.
Je sais tout comme un autre, peut-être mieux qu’un autre, que dans l’ordre
civil, celui qui veut conserver la primauté des sentiments de la nature, assiège
Missolonglti avec des
fusées : toujours flottant entre ses penchants et ses
devoirs, il ne sera ni homme ni citoyen , il ne sera bon ni pour lui ni pour les
autres. Pour être quelque chose, pour être soi-même, il faut toujours être dé
cidé sur le parti qu’on doit prendre; le prendre hautement, elle suivre toujours.
C'est ce qui m’a fait attaquer les Jésuites en 1822 , et qui me les fera poursuivre
tant que je pourrai disposer dema mainet.de ma tète, parce que j’ai la profonde
conviction qu’ils ne peuvent régner que par la démoralisation de l’espèce- Com
bien j’insisterais sur ce point s’il était moins décourageant de rebattre en vain
des sujets utiles! Ceci tient à plus de choses qu’on 11e pense. Voulez-vous
rendre chacun à ses premiers devoirs, chassez les Jésuites, vous serez étonnés
des changements que vous produirez. Leur intempérance excite les passions;
elle exténue le corps, et les macérations, les jeûnes produisent le même effet
par une cause opposée. Plus le corps est faible plus il commande, plus il est
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fort plus il obéit. Toutes les passions sensibles ou honteuses logent dans des
corps efféminés; ils s’en irritent d’autant plus qu’ils peuvent moins les satisfaire.
Magistrats, aidez-moi, soutenez mon livre, le vice et l’impiété en ont frémi.
On ne se tue point pour les douleurs de la goutte, il n’y a guère que celles de
l’âme qui produisent le désespoir. L’homme bouleverse tout, il défigure tout,
il aime la difformité, les monstres. Les préjugés, l’autorité, la nécessité ,
l’exemple, toutes les institutions jésuitiques qui nous submergent, étouffent
notre nature, et ne mettent à sa place que des modes, la servilité et la sottise.
Multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire, et osez m’en montrer le
résultat. Si l’homme dans l’état de civilisation où je le vois, pouvait rester sta
tionnaire, je me tairais, sauf cependant sur le dogme jésuitique de l'immora
lité, qu’aucun ordre social ne peut admettre (1). Ici commencent à se faire aperce
voir les effets moraux dont la cause immédiate sort de Mont-Rouge. Jamais, en
quoi que ce puisse être, les Jésuites ne sont bons à rien de bon (a). «11 n’y a plus
(1) Voici comment le journal de l’Etoile a rendu cette dernière phrase : « M. Fournier Ver.
neuil a attaqué, contre les jésuites, le dogme de l'immortalité de l’âme. » Et Coblentz.
Voilà comment, au nom du ciel, Messieurs de l’Etoile exploitent la calomnie ! vous aurez tôt
ou tard votre salaire, g.........
Ce n’est ni par intérêt, ni par amour-propre que j’écris ; mais qu’on relise le chapitre XX de
mon livre intitulé : Curiosité et Indiscrétion , imprimé en i8aa.
La lutte n’est pas douteuse; j’ai l'intime conviction que nous chasserons ces misérables jésuites.
Si je publiais la biographie des hommes vils , scélérats , impies et crapuleux que je connais parmi
eux, je ferais bondir la conscience de tous les honnêtes gens de France. Si je ne l’ai pas déjà
fait, ce n’est pas parce que je manque de matériaux , mais bien parce que les branches pourries
que je voudrais voir couper tiennent à un tronc que je respecte, et que je crois bon et néces
saire.
J’ai centre moi, je le sais, les jacobins, les jésuites, les notaires de Paris et le faubourg SaintGermain ; mais j’ai une puissance de réflexion qui balance la prépondérance de leurs vices.
C’est le débat entre le vrai et le faux. Nous verront bien......
Je ne fais pas du spiritualisme ; c’est de la raison contre des insensés.
(2) S’il est encore des gens pieux qui doutent de l’impiété du jésuitisme et de Ig flexibilité cal.
«idée de scs nouveaux adeptes, qu’ils daignent considérer avec quelle facilité l’Étoile vient d’iu-
d’objets affreux pour qui en voit tous les jours, » me disait le Jésuite Mn-
tius Scévola; il me disait aussi, «Vous êtes trop avancé dans l’ordre moral pour
ne pas voir que les lois ne sont faites que pour les sots. » Messieurs, c’est le
maître Jacques de Mont-Rouge qui s’exprimait ainsi; il rendait par une seule
phrase toute la doctrine de ses devanciers; et c’est à moi qu’il parlait ! à moi
chez qui la raison seule distingue le bien et le mal ! je m’en rapporte à ma con
science pour aimer l’un et haïr l’autre.
Ce n’est pas sur les idées d’autrui que j’écris mes livres, c’est sur les miennes,
et 6ur des faits que j’observe depuis vingt ans. Il dépend certainement de moi
de ne point abonder dans mou sens, de ne poiut croire être seul plus sage
que tout le monde ; mais il ne dépend pas de moi d’avoir d’autres yeux que les
miens, et de m’affecter d’autres idées. J’ai vu des hommes partir des conditions
les plus malheureuses, et je les ai vus arriver aux postes les plus élevés de
l’ordre social ; j’ai remarqué, et j’en citerais mille exemples, que le désir
de commander et de jouir ne s’éteint pas avec le besoin qui l’a fait naître.
L’empire éveille et flatte l’amour-propre , et l’habitude le fortifie. La fantaisie et
les vices succèdent au besoin, et malheureusement ces pernicieux exemples,
partant du faubourg Saint-Germain, jettent leurs funestes racines dans le cœur
de la société, et forment, à la longue, les préjugés, les mœurs et même l’o
pinion.
Personne n’aime à prendre une peine inutile; hélas! jious n’avons que trop
la malheureuse facilité de nous payer de mots que nous n’entendons point. Nos
maux moraux sont tous dans l’opinion , hors un seul, qui est le crime; et
celui-là dépend de nous. La domination même est servile quand elle tient à
sultcr l’ultramontanisme, dont elle a suivi et prêché les maximes pendant quatre ans par ordre
du ministère. 11 répugne à tout homme religieux de voir jouer avec les doctrines, les trônes,
les libertés et la religion, comme le directeur de l’Étoile, M. de Genoude, joue le trois pouç
cent. Je connais des hommes qui ne parlent et n’écrivent que pour les congrégations et le jubilé,
et qui feraient étrangler le Pape pour une hausse de vingt-cinq centimes.
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l’opinion; carie grand seigneur, le prince môme, dépend des préjugés de ceux
qu’il gouverne par les préjugés ; pour nous conduire comme il lui plaît, il faut
qu’il se conduise comme il nous plaît. Nous n’avons qu’à changer'de manière
de penser, il faudra bien, par force , qu'il change de manière d’agir. Avec quelle
évidence et quelle profondeur, M. le comte Molé vient d’émettre cette vérité
devant la Chambre des Pairs. « Craignons davantage encore, Messieurs, leur
» effet sur l’esprit des peuples ; craignons qu’elles n’ébranlent le pouvoir dans son
» principe, et rendent chaque jour moins populaire la forme de notre gouverne-
» ment. » J’ai vu cette métamorphose s’opérer plusieurs fois dans le cours de ma
vie. J’ai vu des princes, des visirs, des favoris, des courtisans, des prêtres, des
soldats, des valets et des caillettes titrées, tourner leurs armes, leurs toges et
leurs langues contre leur maître et contre leur patrie.
On ne peut me faire qu’un véritable reproche , c’est celui de viser trop juste ;
j’en souffre peut-être plus que ceux qui se plaignent; battant et battus, conso
lons-nous ensemble. Dans la carrière des idées morales, on ne peut avancer
trop lentement, ni trop bien s’affermir à chaque pas. Je n’ai connu la porte du
vice qu’en entrant dans le monde moral ; je n’ai aperçu la tromperie et le men
songe que lorsque j’ai mis le nez dans le chapitre des obligations et des devoirs.
J’ai tout vu, et, depuis vingt ans, j’observe, j’étudie et je compare. Du moins ,
tenez-moi compte de vingt ans de silence, dans un siècle où tout le monde parle
à tort et à travers. Croyez m’ên, Messieurs, le seul homme qui fait à sa volonté,
est celui qui n’a pas besoin pour la faire , de mettre les bras ou la langue d’un
autre au bout des siens; d’où je pourrais conclure que la liberté vaut mieux
que l’autorité; mais je ne vais pas jusque-là ! pour moi, l’autorité et la liberté
sont deux excellentes choses lorsqu’on n’en abuse pas.
Plus les hommes se rassemblent, plus ils se corrompent. L’haleine de l’homme
est mortelle à ses semblables ! J’ai raison sur ce point au propre comme au
figuré. Le libertinage comme la méchanceté vient de la faiblesse; l’homme n’est
libertin et méchant que parce qu’il est faible! Celui qui pourrait tout ne ferait
jamais de mal. Lorsque le physique va trop bien, le moral se corrompt, Ces
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messieurs aux grands airs ont besoin d’être réveillés de temps à autre! Regnard
en faisait des filous et les montrait ainsi à la risée publique. I/liomme qui ne
connaîtrait pas la douleur, ne connaîtrait ni l’attendrissement de l’humanité, ni
la douceur de la commisération ; son cœur ne serait ému de rien, il ne serait
pas sociable, ce serait un monstre parmi ses semblables. Persuadez-vous bien,
Messieurs, que la faiblesse et la domination réunies n’engendrent que folie et
malheur... Dispensez-moi des tableaux, j’en aurais de terribles à vous offrir. Je
conçois que les grands, accoutumés à voir tout fléchir devant eux, s’indignent de
rencontrer un homme qui ose leur dire en face, vous êtes borgnes, la goutte
vous ronge, vous êtes vicieux et vous serez écrasés encore une fois sous le poids
de vos vices ! Yos airs insolents, votre puérile vanité, ne vous attireront que mor
tifications, et peut-être autre chose... Enfin vous boirez les affronts comme l’eau...
Si ce que je dis est vrai, qu’ont-ils à me répondre! J’ai vu les plus huppés et les
plus hautains piquer l’assiette et tailler le trente-et-un. Je conçois que le rugisse
ment d’un lion épouvante les animaux, et qu’ils tremblent en voyant sa terrible
hure; mais j’affirme pour ma part que je ne tremble pas devant une livrée.
Nous n’avons pas de lois morales; l’homme qui ne tue ni ne vole passe pour
honnête homme. Les lois dugrandSaint-Louisétaient empreintes, sans doute, de
la férocité de son siècle; mais elles étaient fortes et conservatrices ! Le dissolvant
est trop fort, l’espèce se dénature; on ne parle que de perfectibilité, et je vois
distinctement le triomphe d’un ordre matériel qui nous reporte à la barbarie !
C’est la faiblesse, la dépravation et le fanatisme qui ont transformé en désert le,
vastes contrées de l’Asie. L’erreur se lègue d’un âge à l’autre dans la race hu
maine , comme un héritage de famille, tantôt grossi, tantôt diminué, éprouvant
divers changements selon les mains où il tombe, et enrichissant les uns et ruinant
les autres, suivant l’usage qu’on en fait.
Nous rentrons, après trente ans de secousses qui ont ébranlé l’ordre social jus
que dans ses fondements, dans les illuminés, les théosophes et les cabalistes de
tous les genres. Les beaux moyens de vérité que les rêves et la démence ! Il est
certain que cette ténébreuse folie, celte science des insensés, jette ses racines
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ùutour de nous, depuis le cabinet du monarque jusqu’au galetas du chiffonnier.
Ce n’est pas sans quelque répugnance que je mets sous vos yeux ce monstrueux
délire ; mais je le fais parce que la raison humaine sans guide est capable, même
en morale, et même dans le plus honnête homme, des plus honteuses illusions.
Messieurs, j’ai vu se réaliser la belle fable de Platon : les philosophes d'un esprit
léger qui avaient cru pouvoir, par le secours des sens, atteindre à la connais
sance des choses intellectuelles, ont été changés en oiseaux : ceux qui, négligeant
l’étude des choses célestes, ne se sont occupés que des objets terrestres, sont de
venus des porcs, et parmi eux les plus mauvais ne sont que des reptiles. Messieurs,
je ne suis pas sorcier, mais mon esprit, naturellement observateur, aperçoit des
nuances qui échappent au vulgaire. J’écrivais en 182a et je l’ai imprimé: « Les
» portes du jésuitisme prévaudront ; leurs grossiers missionnaires ont tout ce qu’il
a faut pour conquérir le monde: absurdité, obscurité, tristesse, fanatisme, cla» bauderie, en faveur du pauvre et du peuple. On les méprise au foyer de l’opéra
» et dans les salons de Paris; mais on ne connaissait pas les Epîtrcs de Paul à
» Rome, tandis qu’elles préparaient la destruction du paganisme et l’établisse-
» ment de la religion chrétienne sur ses ruines. » J’ai lancé ce lièvre trois ans
avant que les aboyeurs à tant la page n’eussent aboyé, et voilà qu’un des ré
dacteurs du Courrier français me dénonce comme salarié par la Congrégation
pour motiver la suppression de la liberté de la presse. Il faut ajouter que la Quo
tidienne me dénonçait le même jour, mais comme elle savait à quoi s’en tenir,
je n’ai rieu à lui répondre, tandis que le Courrier saura de moi que, dans la race
des chiens courants, les limiers sont en première ligne.
Je n’attaque pas les Jésuites par esprit de parti; je connais parmi eux de grands
misérables; mais je suis persuadé que beaucoup d’âmes pieuses les secondent de
très-bonne foi; c’est leur morale relâchée, ce sont les principes constitutifs de
leur ordre que j’ai assez vigoureusement attaqués; je les crois subversifs de tout
bon ordre social et je les repousse dans l’intérêt de la morale et de nos libertés.
M. le comte de Montlosier, qui est aristocrate, les repousse tardivement, mais il
les repousse parce qu’il ne veut pas, avec raison, que la noblesse française soit
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soumise aveuglément
la vassalité papale ; quant à M. le vicomte de Bonald, il
veut que la cour de Rome domine tout, même le Roi.
L’ancien esprit de la France n'existe plus; la dégradation des âmes a suivi la
corruption des mœurs. Robespierre et les Jésuites ont fait voir ce que la France
peut souffrir des tyrans, et j’aperçois beaucoup de gens dont cet exemple éveille
l’ambition et les espérances. On affecte aujourd’hui plus que jamais cette déplo
rable singularité de démentir ce qu’il y a de plus généralement reconnu; si les
traits que j’ai lancés eussent été faux, calomnieux, la cause de ces illustres serait
devenue celle de tous les honnêtes gens, et même de ceux qui ne le sont pas ; car
lorsque la vertu est généralement reconnue, ceux mêmes qui ne l’aiment point
veulent qu’on la respecte; c’est un hommage qui coûte peu et qui n’engage à rien.
J’arrive enfin au plus grand appui de mes adversaires, à celui qu’on peut regar
der comme le rempart de mes accusateurs, au faubourg Saint-Germain, et quelque
gravité, quelque force qu’il apporte dans celte cause, je crains beaucoup plus, je
l’avoue , son autorité que ses raisons. Je demanderai d’abord que la dignité per
sonnelle de ce noble faubourg, l’espérance des Jésuites, la gloire de ses ancêtres,
ne soient point des armes contre moi, et que les avantages qu’il n’a reçus que
pour être utiles à tous, ne servent pas à la perte d’un seul. Tous ces nobles per
sonnages sont revêtus d’illustres fonctions ; ils n’ont vaincu ni à Zurich ni à Marengo, mais ils sont les premiers dignitaires de la buvette; paneticr, échanson ,
maître d’hôtel, maître de la garde-robe.......................... .... ...................................
.
.
.
.que sais-je! ils ont pour eux une grande éloquence, une grande répu
tation de probité, d’intégrité, de mœurs, de courage, une autorité telle que
doivent l’avoir des hommes à qui la nation française doit la sienne.....................
............................................................................. ;.................................... Je me
persuade toutefois qu’après la raison et le bon sens, rien ne me servira autant,
auprès de mes juges , que cette prééminence du faubourg Saint-Germain. Ces
hommes si sages ne voudront pas qu’un citoyen succombe dans les tribunaux de
manière à faire croire qu’il a succombé sous l’excessive prépondérance de ses
accusateurs. Il n’est pas bien qu’un accusateur fasse sentir dans les tribunaux
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une prépondérance trop marquée, trop «Je pouvoir, trop de crédit : employez tous
ces avantages, pour le salut des innocents, pour le soutien des faibles, pour la
défense des malheureux : oui... mais pour le péril et la ruine des mœurs, jamais!
Il ne s’agit point d’épuiser sa bourse et de verser l'argent à pleines mains; je
n'ai jamais vu que l’argent fit aimer personne; en-politique je pourrais citer
comme exemple, Napoléon , Decazes et Villèle , et en amour le vieux D..... et
nous les publicains du siècle. Il ne faut point être avare et dur, ni plaindre les
Grecs,* qu’on pourrait secourir; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres; si vous
n’ouvrez aussi votre cœur, celui des autres vous restera toujours fermé. Votre
argent n’est point vous; il y a des témoignages d’intérêt et de bienveillance qui
font plus d’effet, et sont réellement plus utiles, que tous les dons. Ne faites pas
seulement l’aumône , faites la charité; les œuvres de miséricorde soulagent plus
de maux que l’argent. Aimez-nous, et nous vous aimerons ! Servez-nous, du moins
par vos exemples, et nous vous servirons! Soyez nos frères et non des maîtres
scandaleux. Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’ap parence de la liberté; on captive ainsi la liberté même. Que savons-nous, que
pouvons-nous, que connaissons-nous ; tout n’est-il pas à votre merci ? Ne dispo
sez-vous pas, par rapport à nous, de tout ce qui nous environne? Ah! laisseznous du moins des mœurs, la plainte et la pensée. Nous aimons naturellement à
découvrir le faible de ceux qui nous gouvernent, ce défaut n’est pas révolution
naire : nos areux l’avaient plus que nous. 3’avoue que ce penchant porte à la mé
chanceté, mais il n’en vient pas: il vient du besoin d’éluder une autorité qui se
dégrade et que ses vices et sa faiblesse rendent importune. La raison est le
frein de la force, et vous rendez Hercule vicieux et insensé. Vous avez beau ra
mollir nos corps dans l’inaction, vous n’en rendrez pas notre entendement moins
flexible; arrivés au point de civilisation où nous en sommes, il faut tuer l’espèce
pour détruire sa perspicacité.
Ce serait poser un principe trop injuste et faire aux accusés une condition trop
dure et trop malheureuse, si l’opinion de leur accusateur était regardée comme
leur sentence.
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Ce n’est pas parce que je suis devant elle que je fais l’éloge de la Magistrature.
J’ai dit,dans mon tableau de Paris, page 477- « Je déclare que la magistrature
» est le corps où l’on trouve le plus de mœurs, de pureté et de probité. Je fais
» ordinairement la part de l’humanité et des faiblesses qui en sont inséparables-:
» je n’attaque que le vice et la dégradation morale. »
Je suis devant des Magistrats français , et je sais que la nature elle-même
forme les magistrats pour l’honnêteté, la gravité, la tempérance , la justice,
la fermeté d’àme ; elle les fait grands dans toutes les vertus. Ils y ajoutent
quelquefois des principes religieux , où l’on voudrait plus de modération , plus
de douceur , qui sont enfin , pour dire ce que j’en pense, plus sévères et plus
rigoureux que la nature et la vérité ne le comportent. Loin de moi l’idée de
jeter du ridicule sur ce rigorisme qui, par lui-même, rentre assez dans mes
goûts; je respecte la vertu avec ses défauts, j’abhorre le vice et la doctrine
d'Esorbar qui le sème (i).
(i) Beaucoup de personnes que je sais être bien intentionnées pour moi, ont trouvé mon exorde
trop long ; elles in’ont même blâmé de n’avoir pas pris un avocat. Ces personnes n’ont pas ré
fléchi sur l’idée dominante de mon livre. C’est aux Jésuites que j’attribue l’augmentation du
vice parmi nous; je n’ai pas dil abandonner cette cause, ce principe, pour chercher un fauxfuyant judiciaire : Je suis accusateur et non accusé, et je me crois capable de soutenir m»
thèse : je ne manque pas de matériaux.
Ce n’est pas devant une peine correctionnelle que je céderai l’honneur de défendre l’ordre
social. Je ne reculerais pas devant une peine plus forte. Si M. l’abbé de Lamennais, qu’ap
puie le Vatican , nous montre ce qu’est un Prêtre ; moi, que personne n’appuie, je prouverai ce
qu'est un homme qui n’a pas peur.
lancé dans le public une médecine après avoir constaté l’état du malade. Je ne
disconviens pas de l'amertume du remède , mais je soutiens que les ingrédients
qui le composent sont de bon aloi ; que je les ai puisés chez les meilleurs apo
thicaires anciens et modernes , et que mon livre n’outrage, dans son ensemble
ni dans ses détails, les mœurs et la religion. Je rougirais d’avoir à le justifier sur
cc point avec d’autres armes que celles qu'il contient.
DISCUSSION.
Avant de commencer cette partie de ma défense qu’on nomme la discussion ,
je supplie le ministère public de ne voir rien de personnel dans les traits qui
pourraient involontairement m’échapper ; je vise plus haut , je sens tout cc
qu’a d’absurde l’interversion de nos rôles; enGn je fais la part du devoir, et
je ne me plains que de l’exiguïté de l’attaque.
Virtulem verba putes...
Hou.
(1)
Lorsque j’ai reçu l’assignation en vertu de laquelle je m’assieds sur le banc
des filous , mon premier besoin a été de regarder les passages de mon livre
que le Jésuite M..... a barbouillés d’encre rouge, et mon premier cri, après
examen , a été celui que proféra Malesherbes en lisant la sentence des bour
reaux de g5 : « Du moins si cela avait le sens commun ! » Non il n’est pas
possible de reculer les bornes de cette stupidité, jamais l’audace et la sottise
ne se montrèrent plus visiblement à nu. J’aurais deviné, si je ne l’avais su,
que la dernière équipée des enfants d’Ignace avait eu lieu chez les austro-golbs.
Le mensonge , pour être plus impudent, en est-il plus ingénieux ? La ruse ,
qui nie les faits publics , est-elle autre chose que du délire ou de la rage ? Il
♦ faut que le plaisir de mentir soit bien savoureux ou bien payé, puisqu’il efface
chez les Jésuites , qui nous gouvernent , un sentiment qui doit être bien pé
nible, ce me semble, l’intérieure et invincible bonté de mentir à soi-même et
aux autres. Si tout ce qui est faux n’est pas excusable , que dira-t-on de tout
ce qui est crime ?
Les esprits faux et passionnés ne voient, dans les meilleures institutions 5
que les abus qui en sont inséparables, et, dans les plus mauvaises, que les
avantages qui peuvent s’y rencontrer. Je n’ai pas commis cette erreur. J’ai pris
l’ordre social tel qu’il est ; je n’ai vu en religion que la révélation ; je n’ai vu
en politique que la Charte; appuyé sur ces deux éternelles bases de notre bon
heur, j’ai cherché quelle pouvait être la cause du mal dont j’apercevais les
nombreux et funestes effets. Le vice m’est apparu , non sous la forme d’un
spectre , mais plein de vie, d’insolence et rongeant la morale publique , comme
la rouille ronge le fer.
On ne se fait pas une idée juste de ce qu’est un moraliste dans la société.
Tant qu’il compose , ou qu’il observe , ce n’est qu’un particulier ■■ iqui s’amuse
ou qui s’instruit ; mais dès que l’écrit sort de ses mains pour paraître dans le
public , le moraliste devient un homme public , un allié de la loi et de la
justice, puisqu’il instruit, reprend et corrige. Ai-je raisonné à tort et à tra
vers sur la religion , le gouvernement , les lois, la morale , les intérêts poli
tiques , les choses et les personnes? Non, je n’ai vu que le vice, et je l’ai
signalé comme un dissolvant; pour le signaler il a fallu le peindre, et, pour le
peindre , il me fallait des faits publics_ct des mots usuels. Qu’on me sache gré ,
sur ce point, de ma retenue.
Ai-je dit que l’ordre social , quelque parfait qu’il fût, pouvait empêcher la
haine d’un ennemi, la jalousie d’un concurrent, la trahison d’un ami ? non ,
je n’ai jamais demaudé l’impossible; mais, remontant des effets trop visibles et
trop ignominieux à la cause secrèlc, j’ai dit : « Voilà où nous conduisent les Jé
suites,» et, après avoir cité des faits irrécusables, j’ai cité leurs maximes. Il
semble , en vérité , qu’après avoir dépravé l’espèce, ces Messieurs nous fassent
grâce de la vie. Pour mériter de vivre, nous disent-ils, il faut aimer le mal
que nous avons fait, que nous faisons et que nous ferons. Nous tenons école
de scandale , nos Imes classiques tolèrent les vices et les crimes. « Il n’y a de bien
» cl de mal que grâce à la société et aux lois : il n’y a d'autre vertu que de
» suivre ses goûts et ses penchants qui sont innocenls par cela même qu’ils
» sont naturels. » Ne croyez pas, Messieurs, que ce soit de vieilles maximes
réchauffées par moi; je les puise dans Lassius, il est vrai, mais je les retrouve
4
>4
dans une brochure intitulée : de la nécessité des lois religeuses , qui n’a pas quinze
jours d’existence. Je connais personnellement l’auteur, qui demande les mai- •
ries pour les Jésuites. Quelle source et quel appui pour notre sainte religion !
Certainement il ne faut pas beaucoup de génie pour faire beaucoup de pro
sélytes, avec de semblables doctrines il ne faut que des ministres assez insensés
pour souffrir qu'on les répande. Non , certes , la raison , et, par conséquent, la
religion elle-même , ne font nullement un crime des penchants du cœur hu
main ; mais elles font un devoir de les combattre et un mérite de les sur
monter , tant qu’ils ne sont pas dans l’ordre moral. La vertu n’a jamais été
autre chose depuis le commencement du mande, jusqu’à Escobar s’entend,
et, c’est à lui et à ses disciples qu’il a été réservéde statuer sur ce point, comme
sur tant d’autres, que, jusqu’à eux , le monde entier n’avait pas eu le sens
commun.
Le premier chapitre de mon livre est relatif au personnel des Tuileries ;
j’ai rendu au Roi , ainsi qu’à toute la famille royale, l’hommage qui leur est
dû. On peut s’en rapporter à moi, si le contraire eût existé , s’il y avait eu un
parc aux cerfs, ou quelque chose de véreux, je l’aurais dit.
Ce qu’il y a de remarquable dans ce chapitre , c’est que j’y ai , moi-méine,
planté ma potence ; voilà mes propres paroles : « Un excellent principe cliange» t-il de caractère parce qu’on en tire de fausses conséquences ? 11 y a dans
» nous une force morale qui tend toujours vers la vérité. Quand il n’existerait
» pas de lois répressives , un honnête homme doit éviter de troubler l’ordre
» public par la hardiesse de ses maximes ou par l’irrégularité de sa conduite. »
Voici, page 58 , le passage dans lequel le barbouilleurà gages a barbouillé deux
lignes: <> Mais parce que les appétits voluptueux sont rares dans sa vieillesse.
» et qu’une profonde satiété nous saisit après coup , faut-il que, pour forcer
» la nature , et en obtenir ce qu’elle s’obstine à refuser, les vieillards se fassent
» fouetter jusqu'au sang? » Mais si le fait est vrai, le moraliste a raison. Yeulon des témoins, faut-il nommer l’illustre et le champ de bataille qui l’a vu
expirer ? Faut-il enfin exhiber les instruments du supplice ? Le Jésuite qui a
barbouillé, aurait dû saisir les réflexions qui suivent et précèdent le coup de
fouet. « La volupté n’est pas le fait de la vieillesse , et surtout d’hommes qui, par
» leur position dans le monde , ne devraient pas donner de si scandaleux
j>
exemples. Le vice hume son propre venin et en empoisonne l’homme qui
n s’y livre. » Le vice laisse à l’âme ce qu’un ulcère laisse à la chair. Quœ
fuerunt vitia, mores sunt. SÉs.
Ce malheureux coup de fouet est la seule tâche relevée dans ce premier cha
pitre : dire la vérité et des vérités hardies sur tout ce qui environne le Roi, et
n’avoir encouru qu’uh si mince reproche, c’est bien quelque chose.
i5
Passons au second chapitre , intitulé : l’Ilàtel-dc-Villc , dans lequel j’ai groupé
toutes les prétentions cl les petites vanités parisiennes, les crimes de la révolu
tion , les effrayants progrès de l’athéisme dans la populace, et son auxiliaire, la
superstition , prônée par les Jésuites. Que croyez-vous, Messieurs, qu’a bar
bouillé le mutin dans ce chapitre fort de choses, de faits et d’excellentes raisons ?
Les trois lignes que voici ; je parle de l’ancien échevinage : — « Je saisun sot qui
» commencera par me mépriser et dont toute la vie sera consacrée à effacer
» mon nom, mes travaux, et jusqu’au souvenir de mon existence. » Mais brillez
donc le Bourgeois Gentilhomme de Molière, brûlez l'École des Bourgeois, brû
lez Daneourt, brûlez tout enfin.
Midas , le roi Midas a des oreilles d’âne ; il n’y a que l’irréligion qui soit es
sentiellement ennemie de tout ordre social et moral. La magistrature est reli
gieuse et morale, et je ne l’ai point aperçue en corps à la procession du jubilé.
Ceci me laisse croire que j’ai eu trop raison dans l’exorde de mon chapitre inti
tulé : Place des Victoires. Il y avait pourtant de la pâture pour un Jésuite, mais
le Mutin n’a pas osé y mordre. A mesure que, par le fait des jésuites, je le sou
tiens , oui, par leur fait seul, l’esprit religieux s’affaiblit, et que la cupidité et l’a
mour des jouissances gagnent les cœurs, la probité est exposée à plus de tenta
tions , et le vice corporel étend ses racines. J’ai expliqué le dogme de l’immora
lité et sa 'nécessité pour les Jésuites dans ce chapitre. J’ai fait sentir l’urgence
de quelques lois morales pour venir au secours des magistrats; j’avais touché dans
le vif , découvert la plaie. Les Jésuites se sont lus.
11 y a des gens qui prétendent que je suis trop piquant dans la satire, et que,
sortant des bornes qu’elle prescrit, j’arrache l’épiderme ; d’autres, au contraire,
pensent que ma prose manque de nerf ; c’est peut-être à la réunion et à la vérité
de jees deux reproches que mon chapitre de la Colonne a trouvé une grâce si
plénière aux yeux de mon censeur. J’ai pourtant fait vibrer , dans ce chapitre ,
les cordes le» plus délicates du cœur humain, d'où je pourrais conclure, si j’en
avais besoin , que ce n’est pas par plaisir que je cherche le vice.
Voici donc, de compte fait , deux cent trente pages qui, sauf le coup de fouet
et les savonettes à vilain , sont irréprochables , même aux yeux des Jésuites. Je
voudrais , de tout mon cœur, dans l’intérêt des mœurs , du trône et de l’huma
nité , qu’on pût en trouver autant dans les mille volumes sortis de leur école.
Les œufs longs ont un lait plus blanc et un goût plus délicat que les ronds;
la coque en est plus dure, ce qui prouve qu’ils renferment un germe mâle. J’ai
remarqué, étant enfant, que les coqs et les poules n’avaient pas de plus grands
ennemis que les chapons et les poulardes; ces espèces de mulets sont toujours
sombres, ne prennent aucune part àla joie commune, cassent les œufs, dérangent
5. z
»6
les couvées, et détruiraient volontiers leur race, s'il9-en avaient le pouvoir. Vous
voyez, Messieurs, que j’arrive enfin sur le théâtre de mon déshonneur , et mal
heureusement , ou heureusement, je ne suis pas corrigé. Me voici sur le chapitre
A» beau monde. J’ai faille cchapitre, je l’avoue, mais je vous prie de croire que je
n’ai pas fait le beau monde.
Après un exorde, du moins iuofTensif, puisque le censeur ne l’a pas badigeoné,
arrive immédiatement le morceau de prose que je vais vous lire , et que je vou
drais pouvoir graver dans l’âme de tous les humains.
< Il importe fort peu que nous soyons surs de la grosseur du soleil, ou de la
» manière dont l’âme agit sur le corps ; mais il est de la plus haute importance
» que l’homme soit sur de ses devoirs et de sa fin. Quoi! le méchant est assez
*> corrompu pour décliner le jugement de sa conscience ; et vous ne craignez pas
» qu’il se serve des armes que vous lui fournissez vous-même , pour révoquer en
» doute, ou plutôt pour rejeter loin de lui des lois que vous dépouillez de toute
» sanction ! Vous pouvez croire qu’il lui suffira d'une probabilité pour préférer le
» devoir qui lui semblera difficile, au crime qui lui paraît aisé et avantageux !
» Non , ce système est aussi mauvais dans la pratique que dans la spéculation.
» Affirmer tout est une illusion de l’orgueil; mais douter de tout est une arme
» pour la perversité. Avec quel plaisir Cicéron s’abandonne à l’encourageante
» idée, à la consolante perspective d’un avenir! Avec quel ravissement il em» brasse cette immortalité qui appartient à l’être qui pense ! et il est tout simple
» qu’une âme telle que la sienne, telle que celle d’un Platon, d’un Socrate , d’un
» Marc-Aurclle et d’un Saint-Louis, ne cherche pas à démentir le sentiment in> time de son excellence, l’instinct de sa grande destination, et que , de la nuit
» même de sa demeure terrestre, elle s’avance à la clarté des vérités divines et
• morales , jusque dans l’avenir immense et dans les années éternelles. Celui
» qui n’a pas déshonoré son origine et son espèce ne cherche pas un terme à son
» existence ; celui qui ne craint pas les regards du ciel ne demande pas à la
> terre de le couvrir pour jamais. Mais pourquoi l’athéisme fait-il de si rapides
» progrès à côté de la superstition dont on nous accable, et devient-il un sym» bole de croyance , même pour l’ignorance la plus grossière ? Si cette funeste
» doctrine devient presque vulgaire, c’est que les Jésuites, détruisant toute ino» ralité, font tomber la base de toute morale raisonnée : la croyance d’un Dieu.
» C’est que le peuple, voyant qu’on se joue sans scrupule et sans pudeur des mots
» crime et vertu, toujours employés en sens inverse, se persuade que les devoirs
» de l’homme envers son Créateur , ne sont qu’illusion et mensonge. Les ré» quisitoircs, les grimaces, le luxe et la fausse piété des grands et des moines,
a ue lui eu imposent plus; et avec quelle avidité ces âmes corrompues doivent
» elles se saisir d’une doctrine qui met le dernier sceau à toute corruption ,
» achève d’étouffer toute conscience et de justifier tous les forfaits ! Que peut-il
» en coûter à des hommes de cette trempe, pour vouloir mourir comme des
» brutes, après avoir vécu comme des monstres! Mais je vais trop loin : les Jé« suites viennent nous offrir un réfuge : l’hypocrisie! »
Vous venez d’entendre, Messieurs, mon entrée dans le beiid monde. Nd fal
lait-il pas appuyer , par des faits irrécusables , une assertion decctteimportance?
Si le beau monde m’a offert une moisson vingt fois plus forte que mes besoins;
si j’ai eu la délicatesse, ou plutôt la sobriété, de n’offrir que la vingtième partie
de cette ignoble tableau ; si, enfin, je n’ai peint le vice dans toute sa laideur que
pour le corriger, que pourra-t-on me reprocher? Rien, sans doute; car-la so
ciété aime les moralistes; elle sent quelle en a besoin; mais les Jésuites n’en
veulent pas : le vice est leur allié; ne pouvant hébéter l’espèce, il faut la cor
rompre, la dégrader; et voilà pourquoi, depuis-dix ans, le nombre des sodomistes
a centuplé. Consultez votre greffe ; car il faut que vous sachiez que c’est-Iù où je
suis venu chercher la confirmation de la scène des lanciers de la garde , et tant
d’autres horreurs dont assurément je n’ai poiut abusé.
Le censeur a incriminé la page 271 jusqu’à la page 282 inclusivement. Je
veux être pendu, si j’y découvre un mot qui puisse blesser l’oreille la plus
chatouilleuse ; je ne peux pas les copier ; ce serait trop long, mais on peut les
lire. Je 11’y parle même pas de vices : il ne s’agit que des travers généraux qui
tiennent aux habitudes' parisiennes. Le Parisien ressemble beaucoup à l’Athénieu,
et j’ai presque copié Théophraste. 11 n’y avait donc pas de Jésuites à Athènes,
puisque le livre des caractères ne conduisit son auteur ni devant les archontes ,
ni en police correctionnelle. Eh ! Messieurs , j’ai passé sous silence bien des
faits qui attestent notre ratatinage social. Je n’ai pas dit que les pères et les mères
jalousaient le bien-être de leurs enfants. Quel chapitre ? Le seul trait satirique qui
rr-sorte de ces pages est celui-ci: il vous regarde, Messieurs : « Malgré le bruit
» qui se lait autour de ce temple dédié à Thémis , c’est encore le coin de Paris
• où on dort le mieux. » Cependant je l’ai volé à Juvénal ; magrits ôplbus dormïtur
in urbe.
11 faut que le Censeur, soit bien bête , pour s’être imaginé qu’une plai
santerie aussi innocente pouvait blesser la magistrature et le barreau; et quand
je les aurais piqués, ce qui n’a pas été mon intention, puisque je l’ai dit dans
une note tout exprès, quelle est la loi qui interdit la satire !
Les pages 289 et 290 sont incriminées; c’est encore des mœurs et non des vices.
Je n’y vois que le déflorâtes virginilalis écrit en latin; mais la coutume de Paris
5
18
ne s’en gène pas, ce me semble. De bonue foi, que me veut-on, sur quoi dois-je
me défendre?
J’aime à me rendre raison de lout : j’ai voulu savoir sur quel considérant était
motivé l’arrêt de mort du vertueux Malesherbes. 11 avait secouru son fds émigré,
et la loi, voulant détruire ce qui est indestructible, les liens de la nature, pu
nissait de mort ce cri de l’âme. La loi était atroce, mais elle n’était pas incom
préhensible. J’aurais entendu Robespierre, ^e l'aurais bravé , il ne fallait que
savoir mourir; mais comment braver des misérables qui sont atroces , muets et
invisibles ? comment leur répondre ?
Pages 291 et 292. Je vais les lire , pour qu’on m’apprenne enfin ce qu’on doit
dire, et ce qu’on ne doit pas dire. De deux choses l’une; ou je suis la plus grosse
bête de France , ou l’attaque dirigée contre mon livreja’a pas le sens commun !
Vous allez décider, Messieurs. ( Vdd. les deux pages ci-dessus. )
Je touche au terme de ma pénible course, je vous attends sur tout le reste du
chapitre, Boileau et La Bruyère à la main, ce qui prouve que les vices repa
raissent de loin en loin , comme les mauvaises herbes ; car je n’ai fait que cal
quer. J’ai pris jusqu’aux expressions : « C’est trop pour un mari d’être catin et
dévote , une femme devrait opter, » est littéralement pris dans La Bruyère.
J’avoue, car je n’ai ni envie ni besoin de tromper mes juges , que je n’ai trouvé
ni dans Boileau ni dans La Bruyère, ni dans aucun moraliste, un exemple de la
soif du sang comme véhicule voluptueux. Je savais que l’infâme livre du mar
quis de Sade se réimprimait avec profusion. Je connais un libraire qui a fait
une fortune considérable avec ce livre depuis 1814- Connaissant la cause de ce
vice horrible, et en voyant les effets, j’ai dù le signaler ; je l’ai fait avec tous les
ménagements possibles. Je l’ai mis sur le compte de riches Anglais qui séjour
nent parmi nous, parce que ce sont eux principalement que les victimes m’ont
signalés. Hélas! Messieurs, je puis amener devant vous deux victimes de cette
férocité, dont l’une a à peine douze ans! J’ai voulu voir, et j’ai vu les ci
catrices.
Le vice de bestialité, qui est un crime aux yeux de toutes les lois anciennes et
modernes, que le Lévitiquepunit de mort, n’est qu’indiqué dans mon livre. Je
n’ai lancé qu’un trait satirique , tandis que j’avais à ma disposition trois exem
ples qui n’ont pas un an de date, et des témoins. Je n’oseiais pas vous raconter,
même en latin , la mort récente de lord S.... et l’histoire des trois singes.
Mon plus grand crime, je le sais, c’est d’avoir découvert la plaie de Gomhorre ,
si bien mise à nu devant la Cour royale, sous la présidence de M. Desèze. « Il
n’y a pas de Jésuites en France. » Mot honorable que les Jésuites ne pardonne
ront pas. J1 ne s’agit pas de leur pardon, mais bien de la véracité des faits que
’9
j’avance. Ce commerce scandaleux est-il public ? est-il notoire que le nombre
des Antinoiia égala au moins celui des Phryncs ? Est-il notoire que non-seule
ment la pratique, mais la théorie, se professe publiquement? Un jeune littéra
teur, porteur d’un nom recommandable, a prêché ces ignobles maximes à une
table d’hôte habituellement fréquentée par l’espérance du barreau, les appuis
futurs de la morale publique, les stagiaires qui m’écoutent; et s’il m’était
permis de nommer les masques et de me servir des mots de ma langue , pour
peindre ce degré de dégradation humaine, je raconterais un fait que je tiens d’un
professeur septuagénaire, et qui m’a été dit en présence d’un jeune avocat qui
brillera bientôt parmi vous.
Messieurs , vous avez eu la bonté d’écouter l’exorde de mon chapitre du beau
monde, daignez écouler la péroraison.
« Ce relâchement des liens moraux est plus funeste à l’ordre social que la
guerre civile. Peu d’hommes sont destinés à être rois; mais tous à-peu-près de
viennent pères de famille.Une famille est comme un arbre dont tous les rameaux se
protègent et se partagent la rosée du ciel, dont toutes les feuilles se développent
par le même soleil et souffrent des mêmes intempéries. Nous ne sommes pas nés
pour une vie errante; il faut une maison , et la meilleure est celle qui subsiste
dans la modération et dans les limites du nécessaire. Le respect filial, l’intimité
fraternelle , sont les sentiments qui embellissent le foyer domestique. Où Irouvera-t-on de la force contre le malheur? l’esprit de famille doit s’allier pour le
plaisir et pour la défense. Ce n’est pas le site, c’est une épouse et des enfants
qui nous attachent à la patrie. Il faut être frère par la vertu comme on l’est
par la naissance. Les actions s’épurent par la pensée. Le corps n’est que l’instru
ment de l’àme, et notre âme est l'instrument de Dieu. Tous les hommes n’ont
pas été jetés dans le moule de Montaigne, il leur faut de bonnes lois et de
bonnes habitudes. L’extrême philosophie conduit à l’extrême indifférence ; té
moin le crachat d’AristippccX le même trou de Plutarque. L’homme ici-bas évite de
s’observer : craindrait-il donc de se connaître ? Il est triste néanmoins d’arriver
à la mort sans percer les ténèbres de notre ignorance , sans pénétrer les mer
veilles de notre esprit, et sans plonger ses regards dans le fond de notre âme!
« Ne vaut-il pas mieux n’avoir qu’à réprimer les passions dans leur fougue,
que poursuivre les vices dans leurs détours ? »
Cette péroraison a encore vingt pages ;toutes de cette couleur, de cette force,
et je suis assis sur le banc des filoux comme immoral !.... Dans tout le chapitre
intitulé Histoire du Notariat (i) , messieurs de la Grâce n’ont barré que l’histoire
de ma blanchisseuse, qui est devenue marquise. Oui, elle était jolie, elle
était même belle : ses grands yeux noirs auraient ému Platon. C’est la phrase incri
minée. Je vous demande grâce, Messieurs, je n’avais alors que vingt ans; le
crime est prescrit.
Le ministère public n’a pas nié la véracilë des faits contenus dans mon livre ,
il s’est contenté de dire que je les avais puisés dans de mauvais lieux. Oui certes
je les ai pris dans de mauvais lieux; il ne s’agit que de s’entendre: j’appelle
mauvais lieux partout où le vice réside et s’étale sans contrainte ; mais il y a
de la mauvaise fois à m’offrir, comme un habitué de ces lieux , lorsque tout le
chapitre incriminé roule sur le beau monde. Où en sommes-nous! vous avouez
'tacitement l’existence publique de ces monstruosités; vous êtes , par état, par
devoir, commis pour les poursuivre, et vous requerrez une peine de trois mois
de prison contre le moraliste que l’état ne salarie pas, et qui vient gratuitement
au secours de la société ! Oui, dit le pouvoir, par votre organe, nous connaissons
tous ces désordres, mais le malade n’est pas en état de supporter l’amputation ;
il faut qu’il finisse'dans l’état où vous le voyez, comme ces vieilles maisous
qu’on étaie et qu’on ne répare pas. Je m’arrête devant les conséquences d’une
pareille apathie, mais je demanderai toujours pour qui et pourquoi la France paie
un milliard et demi de contributions. L’anarchie avec son sang, ses crimes et ses
haines , vaut mieux pour Y espèce qu’un pouvoir qui admet l’immoralité comme
principe. Sauf quelques grosses injures personnelles , et qui portent sur des faits
faux, notamment mon exclusion du respectable corps des notaires de Paris, le
ministère public n’a pas articulé un seul fait contre mon livre; mais, en re
vanche , il a fort bien dit que mon livre n’était qu’une longue obscénité. Il est
toujours difficile de se défendre contre une accusation indéterminée. Je sou
haite , dans l’intérêt de la morale publique , que Messieurs du ministère public
attaquent le vice comme je l’ai attaqué. Je souhaite encore que leur style , leur
sa probité, mais que j’ai traité de nullité politique dans le chapitre de l’hôtel-dc-ville , vient de
prendre couleur à la Chambre des députés , en attaquant franchement le parti avec lequel il
vote depuis dix ans. C’est un coup de fusil tiré le lendemain d’une bataille. Malgré l’ineflicacité
de ce coup , je lui en sais gré. Il est toujours honorable de dire publiquement : « Je ne sois pas
Jésuite. »
Je ne suis pas injuste, en frappant le notariat, et frappant peut-être trop fort ; je n’ai voulu
frapper que le vice , on finira parme rendre justice. Je n’ai jamais confondu Bertrand.... avec...
Je m'expliquerai quelque jour. Montrer tout ce que peut faire l’immoralité érigée en principe
dans un langage nouveau, c’est avertir l’homme de ne jamais dénaturer les expressions de la
morale, sous peine de tout dénaturer à la fois.
&
21
énergie et la pureté de leurs doctrines fassent pâlir celles professées dans mon
livre. Je n’ai ni fardé ni plâtré le vice; aucune considération humaine n’a sus
pendu ma plume. Je l’ai signalé et flétri, non-seulement dans les égoûts de
l'immoralité, mais même sur les sommités sociales, parce que c’est là princi
palement qu’est sa source. Aussi peut-on regarder comme certain que je ne
serai jamais ni procureur-général, ni ministre.
J’ai refusé la fortune, la grande fortune, que j’aurais pu saisir vingt fois , si
ma conscience eût été souple. Je l’ai repoussée à ce prix, et j’en rends grâces à
Dieu qui, par cette voie secrète, a centuplé mes forces morales.
Qui non moderabilur ira.
Infectum volet esse dolor , quod suaserit et mens
Dum pcenas odio per vim festinat inulto ,
Ira furor brevis est : Hor. liv. 1, ép. □.
Comment se fait-il que le dernier chapitre, intitulé le clergé, et la note qui le
suit, dans laquelle j'ai buriné en soixante pages l’histoire ecclésiastique, ait
échappé à l’encre rouge de M. de Corbière ? Quoi ! j’ai touché avec indépendance,
hardiesse , talent même, dit-on, la corde la plus délicate de l’ordre social, sans
avoir encouru des reproches avouables ! je ne suis donc pas irréligieux? Non , je
ne le suis pas, ces Messieurs le savent bien. Je suis né chrétien gallican, je n’âi
jamais oublié les devoirs que m’impose ma religion, je l’ai toute dans l’âme, tan
dis que les Jésuites ne l’ont que dans la tête et dans le gousset.
J’ai prouvé qu’un vrai chrétien gallican savait arrêter la controverse à l’an
neau mystérieux, surhumain, qui sépare le spirituel du temporel! Le grand
Bossuet lui - même sentit l’impuissance de son génie pour fixer cet anneau à la
terre et jeta ses quatre propositions comme ancre de salut.
Que dans son système absolu M. l’abbé de La Mennais fasse une pareille con
cession , et le salut de la France sortira peut-être de la police correctionnelle.
Non, il n'en sortira pas ; c’est tout bêtement de la bascule religieuse. La tréso
rerie sera tour-à-tour, et selon ses besoins, ultramontaine et gallicane, et le pape
viendrait ici s’il n’était couvert par la maxime actor sequitur, forum rei (1).
(1) Je n’ai l’intention d’adresser rien d’offensant à M. l’abbé de La Mennais ; je combats ses
doctrines sur la prépondérance du spiritualisme, mais j’admire son courage, son beau talent,
et surtout sa noble franchise. J’aime les hommes qui expliquent nettement leurs principes et
qui suivent une ligne droite ; il faut espérer que tes tribunaux lui rendront justice; des questions
d’un ordre si élevé ne peuvent pas faire la matière d’un arrêt.
6
22
Messieurs , les Séguier. les Mole, les Harlai, les Dague'sseaü, ne punirent ja
mais un moraliste qui, observant la théorie du crime dans tous les temps et dans
tous les pays, surmonta le dégoût de cette pénible étude, en faveur de l’utilité
dont elle peut être, pour connaître et traiter les maladies morales, comme la
médecine interroge les poisons et jusqu’aux excréments, pour y chercher des re
mèdes aux maladies du corps. On me reproche de mettre trop à nu des vices aussi
honteux ! Lorsqu’il s’agit de rendre hommage à la vérité , le scandale n’est rien.
Dire la vérité est un devoir, il est rare que celui qui le remplit soit assez heureux
pour pouvoir le faire sans choquer personne. Le vrai scandale est pour ceux qui
font le mal. Le moraliste en le racontant gémit sur ce qui a été commis ; il le ra
conte pour qu’on cesse de le commettre à l’avenir. Il doit dire ce qui a été. tout
ce qui a été. Ce serait une absurdité de le rendre comptable des faits dont il n’est
que le rapporteur, et qui sont attestés par mille procès-verbaux déposés dans
votre greffe. Le public à droit à la révélation de ces faits , et s’il me reste quelque
scrupule, c’est de n’avoir pas tiré parti d’un procès-verbal qui constate qu’un
maître des requêtes et un marquis ont été pris in flagrante delicto au corps-degarde du pont tournant. Le fait m’a été confirmé par l’ofiicier du poste; l’objet
des tendres désirs de ces deux honorables rivaux était le tambour Nadelon. Pascilur in magna, silva, formonsa, juvenca. N’oublions plus,, Messieurs, ce qui est si
ridiculement et si malheureusement oublié parmi nous, qu’il est de la nature
de l’homme d’être mené par des objets sensibles, et qu’il n’y a que des sots ou
des monstres qui, en la dégradant, puissent se croire plus forts que la nature
humaine.
Je vais passer brièvement aux faits généraux que l’accusation appelle « Le livre
dans son ensemble, n
Je me suis permis dans ce livre quelques traits innocents contre les notaires
et contre les médecins..............................
A l’égard des notaires, je leur donnerai bientôt un autre remède ; j’ignore
Quant aux Jésuites pris en corps et en âme, c’est autre chose; ils ne doivent pas être en
France, ni les arrêts, ni les lois, ni la haine, ne sont prescrits.
La chambre de i8io, nous a légué ses ventrus politiques, qui sont usés, témoin le dernier
discours de M. de Saint-Chamaus.
La petite Eglise, après avoir fait fabriquer des Cardinaux. nous découvre en cc moment des
ventrus pontificaux ; c’est une combinaison toute nouvelle. Les généraux du Vatican saluent la
trésorerie ; l’abbé Dubois, comme le phénix, renaît de ses cendres. Nous allons voir un joli gactii.
Ohles beaux moyens de gouvernement ! vous comptez sur la fronde, vous n’aurez pas cet
honneur, la guerre des pots-de-chambre n’est plus qu’une guerre de sifflets.
23
s’il évacuera toutes leurs humeurs ; mais je les préviens que , connaissant à
fond leur maladie , je les purgerai comme des auvergnats.
C’eût été de ma part une bien folle entreprise, de vouloir médicamenter la
Faculté ; aussi ne me suis-je permis qu’un simple lénitif contre les médecins, de
ne sais pour mon compte de quelle maladie nous guérissent ces messieurs ;
mais je sais qu’ils nous en donnent de bien funestes; la lâcheté, la pusilla
nimité, la crédulité, la terreur de la mort. Que m’importe qu’ils fassent mar
cher des cadavres! Je n’ai pourtant attaqué la Faculté que par le coté moral.
Que diront ces messieurs lorsque je creuserai la question sous les rapports phy
siques? lorsque je m’amuserai à relever tout ce qu’il y a d’incohérent et d’in
compréhensible- dans leur fructueux, mais maladroit assemblage de méta
physique et d’anatomie ? Les imbéciles supposent toujours qu’en traitant un
malade, on le guérit, et qu’en cherchant une vérité on la trouve: balancez
donc l'avantage d’une guérison par la mort de cent malades, et l'utilité d’une
vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent avec elle. Je
demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes ! Quelques-uns
de ceux qu’il guérit mourraient, il est vrai, mais des millions qu’il tue res
teraient en vie.
Puisque me voilà en justice réglée, je vais faire mon examen de conscience.
Depuis vingt ans que je suis dans le monde et dans les grandes affaires . je ne
me suis jamais gôné pour dire mon sentiment sur les vieux Variais. Je n’aime
pas les réputations usurpées. Vivant alors au cœur de 1 société habituelle de
l’avocat......., j’interrompais parfois le chorus de ses admirateurs; je ne pou
vais admirer ce que je ne trouvais pas bon : il s’en est vengé depuis , nous
sommes quittes. Mais , avant d’en finir avec lui, qu’il me soit permis de dire
que,- si ses honneurs se sont accrus, son style ne s’est point purifié. Voici un
dernier échantillon : « Violer son devoir, c’est briser la chaîne des rapports des
» hommes entr'eux et avec l’ordre social : c’est substituer l’arbitraire à la
» règle, la faillibilité etles caprices, quelquefois nionvZr«fa,r, des passions humaines,
» à la certitude des inspirations gravées dans notre âme par Dieu lui-méme ;
» le vague, l’inconséquent et l'inconnu, c’est-à-dire, le chaos moral , à la
» justice et à la vérité , sans lesquelles il n’y a, pour les masses , non plus que
» pour les individus , ni bonheur, ni repos , ni assurance cl’ex ster. » Regardez
bien , Messieurs, que le livre pour lequel je suis traduit devant vous, n’est
que la paraphrase de ces six lignes (Yithos.
Le reproche le plus général et le plus vrai qu’on ait fait à mon livre, c’est
le manque de pudeur dans l’expression. Mais si , comme moraliste , j’ai cru
avoir besoin de ce genfe énergique, qu’aura-t-on à me répondre ? J’ai signalé
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le vice, je l'ai même décrit dans toute son horreur, et appuyé sur des faits
notoires, irrécusables ; mais je crois à la vertu ; j’y crois sur ma tête, sur ma
propre vie.
Tacite, le grave, le profond, le sage Tacite , inventait des mots horribles
pour peindre l’horreur des vices de son temps. Je n’en ai point inventé.
Plutarque, le judicieux, l’honnête Plutarque, ce vieux précepteur d’Henri IV,
ce livre éternel où j’ai bégayé les premiers mots de ma langue, et dans lequel
ma mère mettait ses fichus ; dissimule-t-il les fautes, les passions , les vices
d’Alexandre ? Appelle-t-il un chat un chat, et D.... un fripon.
U. de Chateaubriand, dans son dernier discours académique, prononcé devant
la duchesse de Berry, s’en est-il gêné sur Héliogabale , qui fut éour-à-tour mari
et maîtresse ! Il n’y a pas dans tout mon livre un trait de cette force.
Le Journal des Débats qui , du moins à mon avis , réunit de grandes capa
cités littéraires , u’a-t-il pas , en rendant compte du discours du noble pair, fait
une dissertation sur la manière de traduire la graveleuse énergie des anciens ?
N’a-t-il pas dit formellement qu’il était temps que notre langue sortît des
bornes que semblait lui assigner la douce monotonie des salons? et joignant
l’exemple au précepte, n’a-t-il pas traduit hardiment, sans circonlocution, le
passage qui peint Héliogabale se sauvant du trône et se réfugiant dans des la
trines ? non pas des latrines à l’anglaise qüi, dans nos élégantes demeures , sont
dissimulées en élégants cabinets de toilette , mais dans des latrines in naturalibus. Je vous fais grâce d’un tableau qui présente le maître du monde obligé
de se cacher dans des excréments humains.
L’homme qui satisfait un besoin au coin de la rue, celui qui prononce fré
quemment ce sale mot qui commence par une m , peuvent être orduriers, mais
ils ne sont pas immoraux. La gravure de Carie Vernet, représentant le bar
bouilleur qui défend de faire des ordures , tandis que deux goujats , sous ses
pieds , enfreignent la consigne , n'est pas immorale. L’homme cynique dans
ses actions publiques et privées , celui qui dégrade la nature, est immoral.
La marchande de saucissons et mille autres gravures allégoriques , que la
police tolère et encourage peut-être , sont immorales.
Les chansonniers des rues qui paient patente, chantent publiquement des
chansons dégoûtantes d’immoralité.
La Journée d’un fiacre, par le moraliste de Jouy, est immorale.
Le Citateur et la Pucelle sont immoraux et impies.
Faublas est un roman immoral , parce qu’il excite au plaisir sans correctif.
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différence j- a-t-il entre Gilblas et mon tableau ? à part celle du génie , je n’en
vois d’autre que le lieu de la scène. Lesage a placé ses héros imaginaires à la
cour de Philippe III, et moi j’ai placé mes héros véritables où la nature les a
placés, sur le pavé de Paris. Lesage , ce génie si profondément moral, peint
pourtant l’amour sous des couleurs enchanteresses ; j’ai combattu l’amour
dans son ivresse, dans scs excès , et j’ai tâché de prouver que , malgré son in
docilité , il était facile de le faire entrer dans des bornes que la raison et la
décence ne désavouent pas.
Itegnard, qu’on n’accusera pas d’immoralité , pas plus que Lesage , s’estil arrêté devant l’énorgie des tableaux et des expressions ?
Molière a-t-il reculé devant la scène admirable où Elmire cache son mari sous
la table? Isolez cette scène du grand but qui la rend indispensable , elle ne sera
qu’une obscénité ; mais, devenant le moyen nécessaire pour faire tomber le
masque à cette âme hypocrite, pour démasquer ce vicieux Tartufe , c’est un
coup de génie. Hélas ! grand homme, tes leçons immortelles n’ont détruit
ni les hypocrites , ni les.......
J’ai cité des traits hideux, mais j’en avais besoin , comme argument et comme
laits pour arriver à un but moral. Qu’on me cite dans tout mon livre un tableau
immoral que j’aie buriné à plaisir, sans prémices et sans conséquences morales.
Sed videt hune omnis domus et vicinin tota,
lntrorsum turpem , spcciosum pelledccora. (1)
Hor. ép. XVI, liv-i.
Je ne suis pas seul en police correctionnelle ; il n’y a pas dans mon livre
un seul fait qui ne soit de la plus exacte vérité , et même', avant de l’écrire
pour le flétrir, je l’ai choisi entre cent autres que j’ai en magasin. Les vices
sont impérissables; tous ceux que je signale me donnent pour complices Tacite,
Plutarque, Quintilien , Saint-Chrisoslôme , le grand Saint-Augustin, Horace,
Juvénal, Perse, Montaigne, Charron, Boileau, Molière, enfin tous les mora
listes , sans en excepter Massillon.
Je voudrais bien que les oreilles dé mes contemporains fussent un peu moins
chatouilleuses, et que leurs mœurs valussent un peu mieux. Un procès, un
jugement correctionnel ne suffit pas pour anéantir une vérité morale. Mon
(i)Mais cet homme si beau, si chamarré, sa maison, ses voisins, savent qu'au dedans rien
n’est si hideux.
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livre restera, parce que je l’ai dite cette vérité qui blesse tant de gens : le fré
missement du vice, de l’hypocrisie et de l’impiété , a proclamé son succès.
Bessus le Péonien avait tué son père , et son crime fut long-temps caché. Un
jour qu’il allait souper chez un de ses hôtes avec quelques amis , il entend crier
des petits d’hirondelles , et. avec une pique qu’il tenait à la main , il abat le nid
et écrase les petits oiseaux. On s’étonna, comme de raison, d’une action si
brutale et on lui en demanda le motif. Quoi! répondit-il, vous ne voyez pas que
ce, sont de faux témoins ? vous ne les entendez pas crier à mes oreilles que, j’ai tué mon
père ? Le Roi de Péonie fit pourtant pendre Bessus comme parricide.........
La dépendance des choses, des mots et des opinions, n'ayant point de mo
ralité , n’engendre point de vices; les mots les plus sales, lorsqu’ils sont sans
apprêt, sans équivoque, et dans toute leur grossièreté, sont plus propres à
rebuter qu’à séduire. On évite un excrément, mais on le remarque. La dépen
dance des hommes , lorsqu’elle est désordonnée, engendre tous les vices; c’est
par elle que'le maître et le valet se dépravent mutuellement. Je connais un do
mestique qui jouait dans une grande maison le rôle de chasseur , ou plutôt de
braconnier, que les grands juchent derrière leur voiture , et qui n’est sorti de
sa condition qu'à cause de la grossesse des deux filles de la maison. La mère était
rivale, et le père....... Pour remédier à ce mal, cherchez d’autres moyens que
celui de traduire les moralistes de bonne foi sur la sellette des voleurs. Armez la
loi d’une force réelle , supérieure à l’action de toute volonté particulière, même
de celle de M. de Corbière; que vos lois aient, comme celles de la nature , une
inflexibilité qrfaueune force humaine ne puisse vaincre, et vous verrez la dé
pendance des hommes devenir celle des choses ! Vous joindrez cette liberté légale
qui maintient l’homme exempt de vices, à la moralité qui l’élève à la vertu.
L’histoire n’est pas séditieuse.^Ie suis si éloigné des sentiments que me prête
l’accusation que j’ai moi-même, et contre l’avis d’hommes pieux et éclairés , ar
raché démon livre trois chapitres. Le premier retraçait les amours du comte...,.,
et de madame de..... L’agonie de cette dame, son influence sur les sentiments
religieux de son amant; l’intervention de l’abbé de.... Le'premier acte de jésui
tisme sur l’esprit du comte, et le serment sur l’hostie, renouvelé de l’abbé
Dubois.
Le second était entièrement consacré à la réception du comte dans l’honorable
corps des Jésuites; le lieu, ce n’était pas en France, la date, elle nom des
assistants.
Et le troisième offrait l’intérieur de la sacristie de Saint-Roch , que je connais
à fond; combien de fois m’est-il arrivé d’y entendre la messe au flambeau ,
avant le jour! Boileau pouvait impunément plaisanter les chanoines de la sainte
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chapelle, parce que le peuple était alors profondément religieux ; je n’ai pas
voulu que ma satire offrit une arme à l’impiété.
Passons d’une sacristie à l’Opéra.
Je dis donc que, sans les chercher, le hasard me jette au nez les questions
sociales les plus graves. J’allai voir, il y a peu de jours, l’opéra d'Armidc, et je
pris place dans la logeaux secondes en face. Il y avaitdans une loge de droite, à
côté de moi, madame la duchesse de.... 11 y avait aussi une jeune et élégante
dame et deux chevaliers que je ne connais pas. Je prêtai i’oreille, et voici mot à
mot la conversation de ce double couple.
L’un des chevaliers, c Eh bien ! c’est convenu, j’accompagne demain les en
fants de France à Bagatelle, et je ferai préparer votre déjeuner chez le restaura
teur du Gros Chêne, on y mange d’excellents lapereaux à la garde! Nous étions
en carême et en temps de jubilé. »
La duchesse. " Impossible ! c’est l’heure du jubilé; le Roi commence ses sta
tions, ctM. le duc l’accompagne.»
Le chevalier, a Entre nous, expliquez-moi donc ce que c’est que ce jubilé? »
Messieurs , permettez-moi de sevrer un peu votre curiosité ; sachez seulement
que le plus spirituel des roués de la régence, et le baron d’Holbac, auraient pâli
devant la duchesse. "Enfin , croiriez-vous, disait-elle, que je ne sais pas me
servir de mes heures, et que j’y cherche vainement la femme adultère! J’ai lu
ce matin , pendant l’office, le Médecin Confesseur. »
Le lendemain, je sortais de chez M. le juge d’instruction, je débutai par une
conférence à Notre-Dame, où je ne vis de remarquable que le vieil R.... J’allai
de-làau Jardin des Plantes visiter les hôtes qucnourritle Roi. Du moinsen voilà
qu’on a eu la prudence de museler ! m’écriai-je.
Je ne reste en place que lorsque j’écris, me voilà sur le boulevard extérieur.
Deux poissardes entre deux vins, deux vieux ccps de vigne, fixent mon attention.
Ces deux luronnes parlaient aussi du jubilé, et si le grand air, le grand jour ,
leurs vêtements, leur langage et leur trogne rougie, n’eussent détruit mon illu
sion , je me serais cru dans la loge de l’opéra.
L’oreille d’un cheval bridé est dans sa bouche; celle du moraliste est dans ses
ycwa.Scd cquis frœnalo est auris in ore, Il or. Si un homme portant barbe, et sur
tout blanche barbe, s’occupait sérieusement à bâtir des châteaux de caries , à at
teler trois souris à un grand charriot, à aller à cheval sur un bâton, à prendre
pour un article de foi les cabalistiques inspirations d’un Jésuite, fût-il cardinal;
on dirait que cet homme, bon et honnête d’ailleurs, a perdu l’esprit.
Plus de satire , je me corrige enfin ; je reconnais qu’un avare n’est qu’un
homme frugal ; un libertin , un homme galant pour les dames; un sot, un fan
faron , un homme qui aime l’estime ; l’hypocrisie est de la religion , la dureté de
la franchise, la violence de la chaleur; le vol, la spoliation de l’habileté. Vous
voyez bien, Messieurs, que je sais tourner ma langue et me faire de9 amis.
Messieurs,
C'est toujours un mauvais moyen, même avec une bonne intention , de Irasduire un moraliste véridique sur le banc des voleurs ; car, indépendamment de
tout ce qu'a d'ignominieux, pour le public qui raisonne, cette similitude, c’est
surtout en morale, comme en philosophie, que qui prouve trop ne prouve rien.
Partant d’un faux principe, vous tombez aussitôt dans le filet des fausses consé
quences , dont vous ne pouvez plus sortir avec un adversaire qui n’eût pas en
gagé la lutte, s’il n’eût été certain d’y envelopper ses contradicteurs, et des
auditeurs qui lisent, écrivent, parlent et raisonnent. Une condamnation infamante
ou afflictive ne vous sauverait pas, et ne saurait ni me flétrir, ni me donner tort.
Mes juges , ou plutôt les conservateurs nés de la morale publique, écarteront un
dilemme sophistique, qui ne peut pas être la solution du procès, puisque c’est
le procès même qui fait du dilemme un argument monstrueux en bonne mo
rale comme en bonne logique. La guerre contre les méchants et les vicieux est
la mission de l’homme honnête. Il appartient à tout citoyen de leur parler de
manière à les intimider, et de les peindre avec des traits qui les fassent rougir
d’eux-mêmes. Ces sortes d’exécutions morales sont une vengeance publique que
le talent seul peut exercer quaudil est joint au courage. A l’égard du talent , le
public est mon juge, et j’attends son arrêt ; quant au courage , on ue peut me
reprocher d’en avoir manqué , puisque le vice est tout-puissant.
<
il me parait difficile de réduire en démonstration l’attaque dirigée contre mon
livre ; elle est si sourde, le motifvéritable si occulte, que la raison raisonnée ne peut
y avoir de mesure bien certaine ; il faut s’en rapporter à la raison sentie. Quand
la raison et le vice sont en présence dans un degré si haut, on ne peut plus dé
cider; on ne peut que choisir. Chacun peut librement et publiquement suivre son
penchant, et même le donner pour règle. Loin de mettre la moindre humeur dans
cette discussion , il faudra seulement se réjouir qu’il y ait des hommes assez vi
cieux pour ne pas s’accorder sur le droit de primauté; et qu’importe en effet ,
qui soit le premier, pourvu qu’il faille encore admirer le second ! je les admire
donc tous les deux eu justice; mais dans mon for intérieur, j’aime mieux le»
mœurs de Malesherbes , que celle du duc qui fait la traite des ramoneurs.
. J’admire l’inconséquence de nos ministres ; ils proposent, et fout adopter des
lois répressives contre la liberté de la presse, et ils les font toujours de ma-
nière à cc que tout se dit et tout se fait, comme s'il n’y avait pas de lois , et les
viccsqui sont inhérents à notre pauvre nature,vont leur train. Ils nous prescrivent
de rester en repos, ctils ne s’y tiennent pas eux-mêmes. Ils tourmentent l’ordre
social, et lorsqu’un citoyen courageux offre le tableau de leur fatale incurie, ils
défèrent son livre aux tribunaux, non parce qu’il touche aux grandes bases de la
société, ils s’en moquent, ils n’y entendent rien ; mais parce qu’il peint en mots
trop énergiques la dépravation qu’ils semblent protéger. Ce sont des rats qui
mordent le lion pendant sou sommeil.
Cependant, la discussion contradictoire met la vérité dans un nouveau jour ,
et si j’allais tout dire.... j’en sais long..... Rassurez-vous, Messieurs, si je
n’ai pas la faiblesse et la timidité de certains h'èmmes que l’État salarie, je n’ai
pas du moins leur audace importune et insolente.
Certes , il ne faut aucun courage pour prodiguer les accusations ,les calomnies
et la corruption aux dépens du trésor royal; surtout lorsqu’on sait se procurer
des gages certains de sécurilé. Mais il ne s’agit pas ici d’un budjet, ou du grand
commun de Versailles; il s’agit d’un livre moral et religieux , d’un livre qui
frappe le vice en le découvrant, et qui honore la vertu; qui, pour flétrir ce
vice, décuplé depuis six ans , a dù nécessairement citer des exemples hideux ,
mais vrais; et qui enfin ne contient que des mots français, parce qu’il est écrit
pour des Français. Heureusement, la magistrature en France n’est pas une itnécure! Il y a des juges d Berlin qui ne confondent pas quelques mots cyniques
employés comme image, comme argument ou comme besoin, avec le cynisme
des hommes , des actions et des choses que le moraliste doit flétrir. Ces juges
ne confondent pas la droiture d’intention avec la perfidie ; l’homme courageux
qui dit une vérité utile, sans quêter les suffrages de la populace, avec ces charla
tans du pouvoir, qui . pour de la Htveur, (le l'argent,-CT sans doute du mépris
public , font tomber, l’un après l’autre, tous les appuis de nos libertés.
Je suis si loin de vouloir m’assimiler à celui qui a fait peindre en rouge
quelques feuillets de mon livre , que j’ai fait tout juste le contraire de ce qu’il
a fait. J’aurais pu, comme tant d'autres , accuser , corrompre ; mais ce
n’est ni l’ambition, ni la cupidité qui m’ont mis la pluipe à la main. Quand
je fais un livre, cc n’est pas pour être ministre , ou pour augmenter mon cré
dit auprès du peuple ou du Roi par des phrases complaisantes: c’est pour
frapper le vice et en préserver mes enfants par des avis salutaires. C’est un té
moignage que j'ai droit de me rendre, et dont l’envie même ne saurait s’of
fenser. J’ai pour principe d’écrire , non pas ce qu’il y a de plus favorable auprès
des grands, assez d’autres y sont portés, mais ce qui est le plus utile aux
bonnes mœurs; et, pour réussir dans ce genre , il faut de la sagesse, comme
exemple, et de leloquence pour le persuader. L’abbé de La Mcnnais ne s’y
ruine pas, mais il y perd visiblement son latin. Certes, mes opinions diffèrent
des siennes, mais je n’en dis pas moins que l’attaque dirigée contre lui par des
reptiles qui vivent aux dépens de ses maximes depuis six ans, est ignoble ; g3
était plus féroce, mais il était moins vil et surtout moins lâche.
Quand, après avoir exposé les effets du vice impuni, et l’avoir, sinon séché,
du moins flétri dans sa source, et regardez bien, Messieurs , que cette source
est toujours sur les sommités sociales, comme celle des fleuves dans les flancs
et sur la crête des Alpes et des Appennins, le moraliste vous a montré le
meilleur parti qu’il y ait à prendre, il a fait tout ce qu’on doit exiger de lui.
Je pourrais placer ici une riche A>mparaison, mais elle blesserait trop d’amours
propres ; je m’abstiens......... Que chacun fasse sou devoir et les bonnes mœurs
reparaîtront parmi nous, mais si on reste oisif en présence des Jésuites qui
gomorrhisent Paris , la France est perdue.
Je me résume, et je conclus qu’on ne peut pas isoler quelques phrases de
mon livré pour le juger; que ces phrases et les faits qu’elles expriment font
nécessairement partie de mon tableau, et sont indispensables pour rendre évi
dentes, sensibles, les vérités morales qui les suivent ou les précèdent? C’est
du gibier de moraliste , comme les voleurs et les assassins sont des matières à
réquisitoires (1).
Magistrats, en exposant mes sentiments avec liberté, j’ai si peu entendu
qu’ils fissent autorité , qu’on les trouve toujours précédés ou -survis de mes
raisons, afin qu’on les pèse et qu’on me juge. Je ne m’obstine point à défendre
mes idées , mais je ne m’en crois pas moins obligé de les proposer. Les maximes
(i) Le Journal des Débats a rapporté que j’avais été indécemment interrompu à plusieurs re
prises par un avocat placé à ma droite , le fait est vrai. Je ne connais pas cet avocat, mais pen
dant que les juges délibéraient et que je recevais les marques les plus flatteuses d’intérêt de la
part de vingt avocats qui m’entouraient , l’un d’eux m’a reproché d’avoir attaqué M. Chaix
d’Estanges dans mon livre., et de l’avoir fait pour me venger des injures qu’il avait vomies
contre moi il y a quatre ans. Ce n’était c/u’à l’audience, m’a-t-il dit, et vous vous êtes vengé
dans un livre.
J’avoue publiquement que j?ai été homme dans ce trait de satire, ce qui ne prouve pas que
j'aie tort tout-à-fait, mais ce qui doit atténuer l’âcreté de ma remarque.
M. d’Estanges a dû reconnaitr^ depuis l’injustice de son attaque. Il a dù mesurer la distance
qui me sépare des misérables qui me poursuivaient pour me voler et voler le public.
Je souhaite que cet aveu satisfasse M. d’Estanges ; je n’avais que ce grief contrelui, et je serais
Lâché de nuire à sa réputation, comme à ses intérêts.
3i
sur lesquelles je diffère aVtc tant de inonde, ne sont point indifférentes; leur
vérité ou leur fausseté importe à connaître; elles font le bonheur ou le
malheur du genre humain. Proposez ce qui est faisable , me dit le ministère
public, c’est comme s’il me disait, proposez de faire oc qu’on fait, ou du
moins proposez quelque bien qui s’allie avec le vice existant.
J’ignore quel est le sort que vous me réservez, mais si vous me promettiez de
m’absoudre sous la condition que je renoncerais à l’étude des mœurs et de la
philosophie, je vous répondrais : j’aime et j’honore la magistrature, je la regarde
comme le.seul débris de nos anciennes vertus; mais j’aime mieux obéir à Dieu
qu’à vous; et tant qu’il me laissera la vie et la force, je* ne cesserai pas de
poursuivre le vice, et d’exhorter à la vertu ceux qui voudront bien m’écouter.
FOURNIER VERNEUIL,
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Fait partie de Mémoire à l'appui du livre intitulé : Tableau moral et philosophique de Paris
