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LE FLÉAU
Crevaient en torrents d’eau, qui pensait que soudain
Le désastre guettait et que tous les courages
Auraient à se hausser d’un effort surhumain !
Le fleuve furieux qui roule dans ses vagues
D’innombrables débris, volés aux miséreux,
Qui de sites riants fera des terres vagues,
Devient votre ennemi, grossit, jaune et fangeux
De la maison que bat le flot et qui chancelle
Sous les coups répétés qui viennent l’assaillir,
Il faut fuir, n’emportant pas même un souvenir,
Et grelottant de froid, transis jusqu’à la moelle, \
Pères, mères, enfants avec les vieux parents
S’éloignent en pleurant en un navrant cortège
Pour chercher un abri, du pain, des vêtements.
*
Et l’ancien pense alors aux tristes jours du siège
Mais, comme en ce temps-là, la Croix-Rouge paraît
Son drapeau flotte au vent et la lutte commence
Sur vingt points à la fois, dans un ordre parfait,
Elle a mobilisé sa troupe elle s’avance.
Tous ces nouveaux croisés, d’un admirable élan
Vont se multiplier près d’un frère en détresse.
L’or qu’on donne c’est peu, car le seul talisman
Pour soulager, c’est quand le cœur a fait largesse ;
C’est lui qui fit la part de ces déshérités !
On gardera longtemps la vision troublante
De tous ces campements, logis improvisés
Où se rassérénait l’œil empli d’épouvante,
Où l’espoir revenait en des cœurs douloureux
En voyant cette femme avec sa robe blanche,
Inlassable servante auprès des pauvres vieux
Et qui sur les berceaux des tout petits se penche !
On retrouve partout la bienfaisante main
Que mouillait de ses pleurs l’échappé de Messine,
Qui pansait les blessés aux combats marocains
Et qui très simplement ici fait la cuisine :
Ils ont été vers l’eau comme ils iraient au feu,
Tous ces hommes de club, loin de leurs habitudes.
Les soldats, les marins qui peinaient avec eux
Leur disaient :
« Eh ! copains, nous en voyons de rudes. »
Puis on fraternisait dans l’accord chaleureux
Qui bat à l’unisson dans les âmes françaises,
Lorsque le pays souffre ou quand les malheureux
Appellent au secours dans les heures mauvaises.
Ils ne furent pas seuls, les heureux de ce monde
A payer largement le tribut que l’on doit
A tout être souffrant, dans la couche profonde
Des humbles, des petits, plus pauvres quelquefois
Que ceux qu’ils assistaient; on en vit d’admirables,
Adoptant des enfants, partageant leur pain noir
Avec des inconnus, donnant place à leurs tables
A tout venant... avec des paroles d’espoir!
Puis devant le fléau, ces frères ennemis
Qui se heurtent sans cesse en un vent de folie,
Ont fait trêve au combat, leurs bras se sont unis
Pour les tendre à celui qui les réconcilie !
Si Paris, en ces jours, fut fier de ses enfants,
II lui faut dire aussi toute sa gratitude
Aux amis étrangers, qui d’un beau mouvement
De générosité, se firent multitude !
C’est que notre Paris leur appartient un peu.
Aimant de l’univers, à son centre il attire
Les esprits et les cœurs ; son creuset sur le feu
Amalgame en progrès le Beau, le Bien, le Pire !
Pourquoi faut-il, hélas, qu’entre les nations
D’un malheur seul peut naître Amour, Miséricorde ?
Croix-Rouge, à ton drapeau mets comme inscription
En lettres d’or, ces mots : Fraternité, Concorde !
Fait partie de Le Fléau : Paris 1910
