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PROCÈS-VERBAL
DE LA DISTRIBUTION DES PRIX
AUX ÉLÈVES
de l'école centrale
DU DÉPARTEMENT
DE
LA
DORDOGNE,
Et de la Fête de la Fondation de la République,
» le premier Fendemiaire an
Chez la v.e Duereuilh & Associé , Imprimeur» du Département.
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P R O C E S-V E R B AL
DE LA DISTRIBUTION DES PRIX
AUX ÉLÈVES DE L’ÉCOLE CENTRALE
DU DÉPARTEMENT DE LA DORDOGNE,
Et de la Fête de la Fondation de la République ,
le premier Vendémiaire an 7.
La plus brillante aurore annonce la beauté du jour qui va cdairçr
la célébration de la fête de la République, la distribution des prix ,
et la manifestation de la joie publique.
A neuf heures du matin , les autorités constituées, civiles et mi
litaires , le jury d’instruction publique , les professeurs de l’écoLe
centrale , les élèves , leurs pareils , et beaucoup d’autres citoyens
réunis dans la salle décadaire, placés avec ordre, et de manière à se
communiquer leurs impressions mutuelles ; des airs patriotiques an
noncent l'ouverture de la séance , et préparent les citoyens aux
douces émotions qu’ils vont éprouver.
Le citoyen Prunis , membre de l’administration centrale , faisant
les fonctions de président, se lève, et prononce le discours suivant,
qui a été applaudi, et terminé aux cris de vive la République !
« Ces monumens, ces trophées érigés en ce jour à la gloire des
» sciences et des arts, annoncent une grande époque dans les fastes
» de notre histoire ; l’instruction a déjà fécondé le germe des talens,
» et la liberté sourit aux accens du génie.
.
. ~
( 2 )
» Foules par la violence et par l’oppression , nos ayeux ne con* naissaient ni la force du courage, ni la vigueur de la pensée ; iis
« gémissaient courbés sous le joug de l’erreur et des préjugés : le
» tems avait imprimé sur le front de la nature un caractère d'humi» liation et de mépris.
« Mais nous avons reculé les siècles ; nous nous sommes trans*
» portés au delà des tems, et nous nous sommes ressaisis avec orw gueil du vaste dépôt des connaissances humaines.
» Sublime et magnifique réveil qui assure la conquête de la liberté,
» de la raison et de la philosophie !. .
» Parcourez le globe , vous verrez des conquérans farouches
» étouffer les lumières et les vertus , subjuguer les nations par la
» crainte et par l’ignorance, ériger en triomphe la barbarie et l’apreté
» de leurs mœurs, briser les chefs-d’œuvre des arts, déchirer en
» lambeaux les plus belles productions de la nature , livrer aux
» flammes tous les dépôts du savoir ! Comme si le même feu qui
» les réduisait en cendres, de ait anéantir la justice et la raison , la
» liberjé du monde et le sentiment intérieur de tout le genre humain.
» Non ! les hommes libres en jurent par le sang des peuples itn» molés ; il en sortira des étincelles qui dévoreront un jour les des» potes et les tyrans.
» Les sciences et les arts, loin des orages et des révolutions,
» après avoir erré dans l’Egypte pour la féconder, dans la Grèce
» dont elles ont nourri la liberté, dans Rome qu’elles ont embelli
» de tous les monument de leur gloire, viennent enfin se fixer au
* milieu d’un peuple libre , pour rattacher tous les hommes à la
» justice, à l’humanité, à la vertu, et le monde est vengé.
» La France vole aux extrémités de la ferre recueillir tous les
» débris des connaissances humaines.
n Voyez cet aigle audacieux diriger son vol dans toutes les con» trées Je l’univers : son goàt pour la gloire s'accroît de la rapidité
j» et de l'étendue de ses co.iq têtes ; son ante ardente ne se nourri
( 3 )
» que de son courage , de son indépendance, et du bonheur du
* inonde. La barbarie couvrait la terre de ruines, de sang et de
» carnage; la grande Nation s’enrichit de tous les monumcns de
» l’Egypte, de la Grèce et de l’Italie ; elle mène comme en triomphe
» les dépouilles du génie et de la philosophie.
» Jeunes élèves profitez de nos victoires sur l’ignorance et sur
» les préjugés ; vous êtes dans le vestibule du temple des sciences,
elles sont indépendantes et hères : c’est au milieu d’Athènes et de
» Rome que se formèrent les génies célèbres dont les ouvrages éton» nent l’univers. Ce Bémosthènes dont l’éloquence est plus puissante
» que les armées de Philippe ; Cicéron qui arrache la foudre des
» mains de César, prêt à frapper LiJyitttïis; Homère et Virgile dont
» le monde ne peut contenir la gloire. Ce Galilée qui osa deviner
» la ligure de la terre ; Descartes dont le doute méthodique brisa
» les chaînes dont était environné l’esprit humain ; ce Newton qui
» étonna la nature de son puissant génie et de ses vastes découvertes,
« et parmi nous ce Montagne dont la philosophie entoura le berceau,
» et qui, d’une main sûre, traça l’histoire profonde et hardie du cœur
» humain. Fénélon ! Fénelon ! dont le nom seul inspire la vertu ,
» l’harmonie et le goût.
» Jeunes élèves venez puiser à l’école de ces grands hommes, la
» noblesse des idées , le choix des expressions , le coloris et les
» grâces, et sur tout le génie. Comme cet astre brûlant qui du haut
» des cieux vivifie la nature, le génie anime tous les arts , il respire
» dans le marbre et sur la toile, comme dans l’éloquence et dans la
» poésie; Tyrtée anime le courage de Lacédémone; Sapho inspire
» autant d’amour par ses vers , que Flore et Thaïs par leurs charmes
» naissans, et Phidias sculpte la grandeur et la majesté, la force et
» la puissance dans la statue de Jupiter, et sur le bouclier de Minerve.
» Rappeliez-vous toujours des maux qu’a causé l’ignorance ; l’igno» rance asservit les peuples, et les peuples asservis , n’ont d’autres
» droits que le crime, ou l’impuissance de le commettre.
(4 )
» Approchez, vous qui vous êtes plus particulièrement distingues
» dans la carrière des lettres et des arts, venez recevoir les j rix des» tincs à vos talens ; ils ouvriront une carrière à l’émulation ; vos
« jeunes rivaux partageront un jour la gloire des succès: vous direz
» à la génération future , que vous êtes les premiers enfans de la
x» Dordogne appellés à l’étude et à la liberté par une éducation ré» publicaine.
j» Et vous, membres de ce tribunal sacré d’instruction publique,
» vous professeurs maîtres de la science , vous dont les vertus, le
» mérite, les lumières et le goût honorent notre choix , soyez tou» jours une phalange redoutable contre l’ignorance et l’erreur : la
» liberté créa les arts, les arts nourrissent la liberté ».
Sur l’invitation faite au jury d’instruction publique par le
président, de proclamer le nom des élèves qu’il a jugé dignes de
recevoir des prix , un membre du jury monte à la tribune, et dans
le rapport dont suit la teneur, il rend un hommage impartial aux
professeurs et aux élèves, et prononce à haute voix le nom de
ces derniers, qui se sont particulièrement distingués par leur zèle
et leurs talens.
:
Citoyens,
* Jaloux de seconder les vues de nos législateurs et du gouverwe» ment, de répondre aux désirs des élèves des écoles centrales, pour
» accomplir vos vœux, ceux des professeurs et les nôtres, vous avez
» établi un concours qui développât leurs progrès, et des prix qui
» en fussent, à la fois, le témoignage et la récompense.
» Le jury d’instruction réuni aux professeurs , et à quatre artistes
ou amateurs , adjoints pour le concours du dessin, vient vous pré» senter, par mon organe, son jugement impartial : le nom seul de
» jury lui impose la loi d’être juste, et la nécessité de paraître sévère,
h Et vous, qui ne vous montrez ici que par les succès de vos
» élèves ; hommes laborieux, instituteurs éclairés , le jury vous doit
( 5)
» aussi un acte de justice, un témoignage public de rcconnaissince :
» il proclame votre constance, votre douceur, votre sollicitude pa» ternelle, et la part intéressante que vous avez dans les progrès des
» arts, dans l'avancement des sciences.
» Vous savez que dans le célèbre plaidoyer cTUlisse contre Ajax
» pour les armes d’Achille, l’éloquent iïls de La’érte ne l’emporta suc
» son fougueux rival , qu’en s’écriant j'ai emmené , j'ai entraîné
» Achille à la guerre de Troye , tous ses exploits, sa gloire 9 ses armes
» tri appartiennent.
» Les progrès de vos élèves sont votre ouvrage, leurs succès font
», votre triomphe !
,» Les bons effets des établissemens publics sont incalculables ; le École
» goût, l’émulation pour les beaux arts ont franchi l’enceinte de nos de dessin
» écoles; des amateurs ont paru à nos concours. Vous avez consigne
», dans votre procès-verbal d’assistance au jugement des dessins, vous
», m’avez- chargé de déclarer, de la part du jury spécial , que la
>» citoyenne Seraphinc Peyssard obtiendrait le premier prix de dessin,
» si elle eut pu concourir. Moi , je la loue d’avoir donné tous ses
>» momens à l’étude des arts, dans un âge où il est beau de préférer
», le laurier au myrthe.
», De quatre-vingt-dix élèves qui ont suivi l'ccolc du dessin, vous
» avez vu les ouvrages de quarante dans la galerie d’exposition pu>» blique : leur professeur a eu l’idée heureuse de placer les dessins
» qui avaient concouru à l’ouverture du cours , en parallèle avec
», ceux qu’ils présentent en ce jour pour les prix , afin qu’on put
», juger de leurs progrès; et l'on peut dire qu'ils se sont surpassés
», eux-memes.
», Ils n’ont point pain à cette tribune , ainsi que leurs émules dans
», d’autres parties, pour répondre à des difficultés, à des questions,
»» mais leurs travaux sont devant vous, et tandis que nous sommes
* 2
(6)
» obligés de rappelîer a votre souvenir les progrès des autres , les
« succès de nos dessinateurs lixent en ce moment vos regards sa» lis faits :
. » Cet art muet parle sans cesse aux yeux.
» Notre satisfaction est néanmoins troublée par le regret de ne
» pouvoir distribuer autant de prix qu’il y a d’élèves qui les méritent.
» Les cinq premiers les recevront de vos mains , et les cinq qui les
» suivent, et peut-être les atteignent, auront un accessit d’honneur.
» Consolez-vous , jeunes citoyens , quelques feuilles de chcne
» étaient à Rome la récompense des plus belles actions, et le jury
» vous destine une palme.
Histoire
y L’histoire naturelle embrasse les trois règnes de la nature, et
Naturelle. >, détaille les individus de ces innombrables familles : le défaut de
» collections, l’absence d’un cabinet formé ont réduit cette étude
» immense à la botanique. Nos élèves vous ont présenté quelques
» fleurs; votre indulgente équité en formera une couronne.
» Vous avez vu paraître à cette tribune des auteurs de deux mille
anciennes. )) ans : nos élèves ont fait revivre leur esprit, les beautés de leurs
» ouvrages. C’est là que doivent se borner les connaissances d’une
» langue qui, concise , majestueuse et sonore, deviendrait barbare
» dans la bouche d’un gaulois. On employait près de sept ans à cette
» étude stérile; et les progrès que nos élèves ont fait pendant quel» ques mois, méritent des récompenses.
,
Mathéma» Nos mathématiciens ont répondu sur l’arithmétique et sur Pal—
tiques.
„ gèbre , de manière à déréler les connaissances qu’ils ont en géo-
« métrie : leur facilité à répondre aux problèmes proposés, la rapidité
» de leurs calculs, ont ôté à cette science abstraite tout ce qu’elle
» offre d’austère et de pénible. Ils recevront les prix sans doute avec
» reconnaissance , mais vous les donnerez avec autant de justice,
» et le jury y joint ses éloges.
( 7 )
» Vous avez chanté dans nos fêtes les hymnes de quelques-nns
h de nos élèves; d’autres ont développé, à cette tribune, les prin» cipes , les règles de la poétique , et en ont fait des applications
» qui annoncent leur goût : un d’eux plus avancé, disons aussi plus
» heureux (car il faut naître poêle), a joint l'exemple au précepte.
BellesLettres.
» Vous avez applaudi aussi à l’idille d’un autre élève, que son
» professeur a récité: son excessive modestie l’a empêdiéde disputer
» un prix qu’il aurait obtenu; mais s’il est beau de le mériter, il est
h plus glorieux encore de le mériter et de le recevoir. Jeunes poètes t
» le jury proclame vos succès; vous seuls pouvez les célébrer.
» Français , vous savez vaincre et chanter vos conquêtes ,
» Il n’est point de laurier qui 11e ccignè vos têtes.
,, L’histoire de tous les peuples de tous les siècles offrait un ta- Histoire.
» bleui magnifique, mais effrayant par son obscurité et son immense
» étendue : les élèves peu nombreux, accourus même trop tard, ne
b vous ont présenté que quelques détails cosmographiques, et ne
» pouvant connaître l«s moeurs et les événemens des peuples de l’an» tiquité, ils ont, au moins, trié les traits les plus marquans de leur
» dévouement à la patrie : ce choix et leur zèle méritent quelques
» encouragemens.
Enfin le résultat des méditatioUs des législateurs et des profondes Législation
» observations des philosophes , vous a offert une nouvelle science
» la plus difficile de toutes, la législation. Son nom seul, abstrait,
» a repoussé les adoléscens , qui croyaient venir à des écoles de
» droit , et de dix qui ont suivi ce cours méta^Jiysiqtie et histori
és que, un seul a développe , à cette tribune, les causes générales
» qui d terminent les lois, la morale d’une société, le gouvernement
» domestique et politique considérés aux différentes époques de la
» civilisation ; il a saisi l’esprit de ce cours lumineux , et a satisfait
a aux objections de manière à mériter une mention particulière.
m
( 10 )
les marques les plus vives et les plus affectueuses de jo:e et de sa
tisfaction.
Parmi les élèves , le citoyen Levgonie a particulièrement excité
l’enthousiasme et l’admiration ; vainqueur dans quatre cours , il a
obtenu les quatre premiers prix. Les membres de l’administration
centrale, cédant à la vive impression qu’ils éprouvent, se lèvent par
un mouvement spontané au moment où ce jeune citoyen vient re
cevoir les prix qui lui ont été décernés , le serrent d.m leurs bras,
et déposent dans son sein les larmes de joie que cet intéressant élève
fait couler.
Le professeur des belles-lettres prononce le discours suivant sur
les bienfaits de la vérité opposés aux maux de l’erreur.
« Quand le Français , aux accens du génie,
S’environnait des débris de ses fers,
Et, de vingt rois bravant la ligue impie,
De sa grandeur étonnait l’univers,
L’organe impur de la lâche imposture
Et des tyrans l’esclave adorateur,
Dans l’avenir feignaient, avec terreur,
De voir un peuple amant de la nature,
En insensé poursuivant le bonheur,
Se dégrader dans une nuit obscure.
» Mais les pervers riches de nos débris,
Grands par le crime et dieux par l’ignorance,
Assez long tems des mortels avilis
Ont prolongé la misère et l’enfance.
Des préjugés déchirant le bandeau ,
L'homme remonte au premier rang des êtres;
Et, sans frémir ainsi que ses ancêtres,
De la raiton r.dit m i t le . mbeau ,
1 Marchean bonheur sans d.lire et sans maîtres.
( 11 )
» Sur des lauriers l’auguste vérité
De ces beaux jours a fait notre partage :
Nos fionts par elle ont repris leur fierté ;
Mais rappelons qu’aux jours de l’esclavage,
Lorsque sa voix vengeait l’humanité ,
L’ami de l’homme, errant, persécuté,
A la mort même exposa son courage.
» Libres, heureux et grands par ses bienfaits,
De tant de honte effaçons la mémoire ;
Mais, Citoyens, c’est peu de nos regrets;
Restons debout pour fixer la victoire!
L’apôtre impur des superstitions
Rugit dans l’ombre ; il nous menace encore ;
Et du serpent les funestes poisons
Pourraient souiller le drapeau tricolore.
Pour conserver les fruits de nos travaux,
A le combattre il faut songer sans cesse,
Et ne marcher qu’à l’éclat des fanaux
Autour de nous placés par la sagesse :
C’est aux leçons des esprit généreux
Qu’on s’agrandit, que se trempent les âmes :
Sur les écrits de ces enfans des cieux
La liberté versa toutes ses flammes.
» Du fanatisme implacable ennemi ,
Sur tous les tons signalant des prodiges ,
De l’univers par le fourbe abruti
Voltaire, en dieu, dissipe les prestiges;
Et quand Raynal , Jean-Jacques, Mirabeau,
Montrent à nu l’oppresseur de la terre ,
L’homme s’éveille à la voix du tomi&tre,
Qui du despote tclaire le tombeau ! g}’
( 12 )
» Ah ! que toujours avec ces morts célèbres
Le citoyen aime à s'entretenir ,
Et de l’erreur écartant les ténèbres
Avec orgueil plonge dans l’avenir!
S’il remontait aux siècles de ses pères,
Il gémirait de les voir à la f is
Jouets des rois et martyrs de chimères,
V ivre et mourir sans soupçonner leurs droits.
Voilà les fruits du déplorable empire
Par le mensonge acquis sur les humains !
Toujours tremblans , égarés , incertains ,
Et prosternés aux autels du déliré ,
Sous ce ciel même où la divinité
Fit resplendir tant de magnificence ,
Ils ont pensé que gémir en silence,
Et d’un brigand respecter la puissance,
C’était des dieux adorer la bonté.
» Et vers ces jours d’opprobre et de misère
On ose encore reporter des regrets !
Donner des pleurs aux tyrans de la terre,
Et sans rougir parler de leurs bienfaits !
Mais des complots les artisans perfides
Qu’obtiendront-ils de crimes superflus ?
Bravant en paix leurs fureurs homicides,
La raison règne , ils ne régneront plus.
» Dans ces cités que l’égalité sainte
Fit retentir des ateliers de Mars,
L’amour de l’homme aux sciences, aux arts
Par tout d’un temple a consacré l’enceinte.
Là le jeune hon.me ardent, laborieux ,
Libre du joug d’une crainte servile ,
( 13 )
Loin des écueils d’un fatras ténébreux,
Aux vérités s’ouvre un sentier facile :
Locke l’appelle ; il marche sous ses yeux.
Roberson , Hume, et Gibbon et Voltaire,
Sans préjugés peintres des nations ,
Dans une nuit que leur génie éclaire,
En l’entraînant lui dictent leurs leçons.
S’il s’attendrit sur l’effrayante scène
Ensanglantée aux cris des passions ,
Disciple heureux des Plines , des Buffons,
Il vient errer dans un riant domaine ;
De l’univers parcourt la vaste chaîne ,
Ou , vers les cieux , à la voix des Newtons,
Règle son vol dans sa route incertaine.
» Mais sur la terre enfin redescendu ,
Epris de l’homme, il cherche à reconnaître
Pourquoi stupide, ou sage, ou corrompu
Tel peuple est libre, ou rampe sous un maître.
Sur ses écarts , sur ses lois et ses moeurs
11 l’interroge, observe son génie
Et se prépare à servir la patrie
Dans les conseils de nos législateurs.
» Quand ces objets d’une étude sévère
Ont fatigue son esprit curieux ,
11 se délasse aux chants harmonieux,
Aux grands tableaux de Virgile , ou d’Homcre>
De l’épopée où brille en sa splendeur
Le peintre habile et le puissant génie,
Il passe aux jeux de l’aimable Thalie,
Rit avec elle, ou pleure avec sa sœur:
Enfin, des traits d’une main libre et sûre,
( 14 )
Il vient s’instruire à récréer nos yeux,
Charmer les cœurs par sa douce imposture,
Et des couleurs soignant l’accord heureux,
Sous ses pinceaux embellir la nature.
« 11 n’est qu'un peuple et libre et généreux,
Des nations l’espoir et le modèle ,
Dont la sagesse et dont les nobles vœux
Aient pu donner cette base éternelle
A nos destins, à ceux de nos neveux !
Quel avenir tant de grandeur prépare
A l'univers dévoré sans pitic
Par l’i npasturc et superbe et barbare,
Par le tyran qu’elle a déifié!
Un jour ces fronts que souille Ja poussière
Seront vengés de tant de lâcheté :
Le genre humain, avec la liberté,
Va du bonheur parcourir la carrière ;
;
Et c’est à nous que de la terre entière
Les nations devront leur majesté !
Un noble orgueil aux fils de la victoire
Convient peut-être ! Errant dans ses déserts
L’Arabe même, en ses joyeux concerts,
De nos travaux fait retentir la gloire....
Nous fûmes grands dans les champs des combats;
Soyons plus grands par les fruits du génie :
C’est aux vertus, à la lyre, au compas
Qu’il appartient de donner aux états,
Avec b paix , la splendeur et la vie ».
m
D EM A Y.
Le président de l’administration centrale se lève, et rappelle qu’à
Cyrene, ville de la Grèce', où des concours publics étaient ouverts
✓
à l’émulation et au goût, les talens naissans y disputaient le prix de la
victoire; les femmes même, dit-il, osaient s’y montrer; et la jeune Arête,
fille d’Aiistippe , leur en donnait l'exemple : célèbre par son esprit,
scs grâces, sa beauté, elle était encore un modèle de sagesse et de
vertu. Ce trait d'histoire heureusement appliqué a appelé; et fixé tous
les regards sur la citoyenne Peyssard ; elle s’est avancée, et a reçu
du jury une branche de laurier, et les témoignages de l’intérêt et de
l’admiration qu’excitent ses talens, et ses premiers travaux dans l’art
du dessin.
La séance a été levée au bruit des instrumens, et couronnée par
les témoignages d’une joie pure et de contentement , que chacun
des spectateurs goûtait et emportait avec lui.
A deux heures après-midi, une salve d'artillerie annonce à la force
armée qu’elle doit se mettre en bataille sur la place de la clôtre; aux
autorités civiles et militaires, aux fonctionnaires publics, aux élèves
des différentes écoles , aux artistes désignés par l’administration mu
nicipale pour figurer dans la fête , aux vieillards et aux militaires
blessés, qu’ils doivent sc ranger dans la galerie du département selon
l’ordre prescrit.
A trois heures le bruit de l’artillerie annonce le départ du cortège,
qui se rend à la Pelouse, où l’on a disposé devant l’arbre de la li
berté , l’autel de la patrie , au milieu duquel on a placé un faisceau
de piques portant chacune le nom d’un département.
Les autorités constituées forment une première enceinte autour de
l’autel, la force armée une seconde, et une foule innombrable de
citoyens entourent et pressent leurs magistrats, et les défenseurs de la
patrie.
Après des chants civiques, le président de l’administration centrale
s’avance sur les bords des marches de l’autel, et prononce un discours
dans lequel il peint avec énergie et rapidité, ce qu’il en a coûté à
la Nation française pour arracher la liberté des mains de ses opprei-
( I6 )
seurs, et pour fonder la République : les prodiges de valeur qui, de
puis cette mémorable époque , ont signalé nos guerriers, et fatiguent
en quelque sorte la renommée, qui peut à peine célébrer leurs ex
ploits; l’immense carrière que cet heureux changement a ouvert aux
sciences, aux arts, et au bonheur des français, d’où semble aujour
d'hui dépendre celui de tous les autres peuples de la terre.
Il appelle les regards de la providence sur ce peuple si digne de
sa protection spéciale; et termine son discours au milieu des cris de
vive la République, par un hommage qu’il rend à la vieillesse , à la
jeunesse, à tous les citoyens qui exercent des emplois utiles, et à
toutes les vertus qui seules peuvent consolider la République.
Ce discours est suivi d’une invitation aux magistrats, vieillards, et
autres citoyens de venir porter au faisceau place sur l’autel de la
patrie, les baguettes blanches qui leur ont été données, afin de pré
senter sous cet emblème, la réunion de toutes les volontés, et de
tous les efforts qui constituent la force et la base des Républiques.
Le président lie le faisceau avec une bande tricolore, sur laquelle
sont gravés les noms des vertus qui font l’essence morale des états
populaires ; il proclame la septième année républicaine. Au même
instant , du milieu du faisceau s’élèvent deux boucliers accolés et
couronnés de chêne : on lit dans le premier le peuple souverain, dans
l’autre République française.
Quatre groupes dJartistes viennent déposer sur les quatre côtés de
l’estrade , les outils et instrumens de leur art : les élèves de l’école
centrale couronnes à la distribution des prix, viennent y mêler leurs
palmes.
La force armée présente les armes, salue du drapeau la Républi
que, et au bruit de l’artillerie, du concert des instrumens, du rou
lement des caisses , des acclamations du peuple, s’élève majestueuse
ment un ballon peint aux trois couleurs, ceint de seize couronnes
( 17 )
de chêne et de laurier entrelacées, et renfermant ^chacune une des
lettres qui composent les mots vive la République.
Cet aréostat auquel a donné naissance la célébration du jour de la
République , paraît en quelque sorte sentir et reconnaître ce qu’il
doit à l’auteur, et au lieu de son existence ; car , après s’être élevé
à perte de vue sur une ligne presque verticale , il plane sur la
commune de Périgueux , dans l’atmosphcre de laquelle il semble se
complaire, et il ne cesse de se montrer aux regards avides et attentifs
de tous les citoyens, qu’au moment où l’épuisement total de la ma
tière qui entretenait sa vie, l’a forcé à descendre à une distance peu
éloignée du point où il s’était élevé.
Cette journée intéressante a été terminée par des danses sur la place
de la clôtre, dont le contour, et particulièrement la façade de l’édifice
qui réunit l’administration centrale et municipale, était illuminé et
décoré des attributs de la liberté.