FRB243226101_MZ_77.pdf
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1838-1910
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Une Vie de Travail et de Bonté
M. LUDOVIC GAILLARD
Nous avons pensé qu ’il ne serait ni sans intérêt,
ni surtout sans prolit, de consacrer ces quelques
pages au souvenir d’un homme dont la vie si
pleine, si simple et si pure fut toute entière consa
crée au travail, au devoir, à la bonté. Ecrite en
toute simplicité, mais en toute sincérité, cette
biographie sera un hommage public rendu à un
travailleur qui aurait pu faire sienne la belle et
vieille devise latine :
Labor im probus oui nia vincit
(Il n’est point d’obstacles qu’un travail opiniâtre ne surmonte
A n’en point douter, s’il lui avait été donné de
lire l’éloge que nous faisons de lui, sa modestie s’en
lût effarouchée. Mais, pour taire ses scrupules,
n'aurions-nous pu lui répondre : « Ce n’est point
l’éloge de M. Ludovic Gaillard qu’il a été dans
notre pensée d'entreprendre, mais bien plutôt
T Apologie du Travail, d’où tout dépend dans ce
monde, et T Apologie de la BonltT ce reflet de
-C I O-
l’idéal céleste, qui donne le bonheur aux autres et
le plus doux des contentements à celui qui la
pratique ». Et il se fût incliné car, mieux que
quiconque, il savait que si, hélas! le mal est con
tagieux, le bien lui aussi a sa contagion, heureu
sement. '< Nous sommes, a dit un penseur, tous
comme des semeurs dont le sac est percé; la
graine, bonne ou malfaisante, se répand derrière
nous, quoi que nous fassions, et d’elle-même elle
pousse, sans fin, nourrissant ou empoisonnant les
hommes. » M. Ludovic Gaillard, sa vie va le mon
trer, n’a semé que de bons exemples : aux autres
de recueillir ce legs précieux qu'il a laissé, et, à son
imitation, de l'accroître pour le transmettre à leurs
descendants, chacun de nous n'étant qu'un anneau
vivant dans la chaine ininterrompue des généra
tions.
M. Gaillard (Michel, Ludovic), naquit à Sorgcsde-la-Dordogne, le 23 mars 1838. Sa famille est
une des plus anciennes du Périgord et apparentée
aux plus honorables de la province; son grandpère fut, pendant de longues années le régisseur
du château d'Hautefort et des propriétés du comte
de Damas.
Mais il ne demeura que fort peu d'années en
son pays natal, ses parents étant venus se fixer à
! hiviers (Dordogne) où, courageusement, ils exer
cèrent la modeste profession d’artisans. Ce fut un
bonheur pour l’enlant : dans cette famille labo—« a o-’
rieuse, on faisait bon visage à la pauvreté. C’est
dans de tels milieux que germent les grands et
beaux caractères : ils y contractent des habitudes
d’ordre, d'économie, de frugalité, de résistance à la
peine, et, dans l’unité d’esprit et de sentiment
(jne crée le foyer domestique, les épreuves semblent
plus douces à supporter.
N'étant pas de ceux qui, non sans impertinence,
peuvent dire à leur père : « Tu as bien assez
travaillé pour que je ne lasse rien », le jeune
Ludovic vit et comprit de bonne heure toute la
beauté, toute la dignité du travail. Si humble que
soit la besogne à laquelle on se livre, si on fait sa
tâche, si on la fait bien, avec conscience, avec cou
rage, avec joie même, on l'agrandit, on Thonore,
on l’ennoblit par cette pensée qu’en travaillant
pour soi, on collabore pour sa part à l’œuvre de
tous, on sert son pays. « 11 n’y a de besogne humi
liante que celle qu’on ne fait point ou qu'on fait
mal, et il n’y a de vraiment honteux que l’oisiveté
de ceux qui, riches ou mendiants, se refusent à
entrer dans le grand chœur du travail humain. »
Dans ses premières études, l'enfant montra
beaucoup d’assiduité et de décision : on sentait que,
si sa précoce intelligence était mise à même de
donner toute sa mesure, le jeune Ludovic devien
drait quelqu'un. Il lui fallait une instruction
solide, plus complète, qui pût développer les
germes précieux de ses heureuses qualités natives :
activité, attention observatrice, puissance de travail
et de réflexion. Ab ! jusqu’où ne serait-il pas
monté si la situation modeste de ses parents ne
l’eût pas empêche de faire les études qui lui eussent
ouvert les portes de nos grandes écoles scienti
fiques? Mais son mérite n’en est-il pas plus
grand ?
Cependant un oncle bienveillant, M. de Beler,
frappé de la précoce maturité d’esprit de son
neveu, de son inclination persistante pour le
travail intellectuel, de son habileté, de son adresse
pour le travail manuel, suppléa à l’insuffisance
des ressources des parents du jeune Ludovic et le
prit chez lui, à Périgueux, pendant trois ans pour
lui permettre de suivre les cours du Lycée de cette
ville. L’enlant avait alors douze ans.
Elève de la classe industrielle du Lycée, il se lit
remarquer par son application au travail. A force
de volonté, il lit là l’éducation méthodique de son
esprit. De tous les exercices qu’on lui imposa, il
tira la vraie leçon qu’un écolier sérieux en doit
dégager, la leçon de l'effort, de la persévérance, de
l'énergie. Que d’écoliers se lamentent devant le
premier obstacle, au lieu de le franchir courageu
sement ou au moins d’essayer de le surmonter!
Lui, au contraire, tendait sa volonté et ne trouvait
de satisfaction que dans la difficulté vaincue :
n’est-ce pas déjà là, en raccourci, l’histoire de toute
Il sait que ses parents ne pourront pas, avec de
l’argent, comme le peuvent faire les riches, aplanir
devant lui les difficultés de la vie: il ne compte ni
sur eux, ni sur des amis pour se faire pousser,
recommander, pour lui aider à trouver une car
rière. C'est sur son seul travail, sur son effort
continu, sur son esprit d'initiative qu'il table pour
se tirer d’affaire. 11 n'est pas comme ces lils de
fa m il le (\cs bien nommés en vérité!) qui attendent
tout de leur famille : situation, dot, «avenir, exis
tence dorée. Il a d’ailleurs reçu des siens le meil
leur et le plus précieux des viatiques: le goût du
travail de tous les jours, de tous les instants, et
l’assurance qu'en dehors de l'honneur et de l'ac
complissement du devoir, il n'y a pas d’autre
but pour la vie, il n'y a pas de bien plus véritable.
Durant ses trois années d’études au Lycée de
Périgueux, Ludovic Gaillard lit, par le travail, la
conquête de sa personnalité, la conquête de la
liberté! Quels ne furent pas, en effet, sa fierté et
son légitime orgueil, quand à quinze ans, il put
s'écrier : " Enfin, je ne suis plus à la charge des
autres! J'ai un état! Je puis gagner ma vie! »
Bien modestes cependant étaient ces débuts. Pen
dant deux années, de 1853 û 1855, il est engagé
par les ingénieurs chargés des études du chemin
de fer de Limoges à Périgueux, en qualité d’aideopérateur. Il n’avait point en poche de diplôme
d’ingénieur breveté par l’Etat ; il n’avait point en
—c 5
tête les multiples connaissances techniques et pra
tiques acquises par de hautes études scientifiques,
dans les grandes écoles, au pied de chaires occupées
par des savants é.minents, et, ne l’oublions pas, il
n’avait que quinzeans. Que de chances contraires
se lèvent devant lui à son entrée dans la vie
laborieuse !
Eh! qu’importe? L'avenir est incertain, soit.
Mais du moins nous pouvons être assurés que
demain il y aura quelque chose, et ce quelque
chose c’est ce que nous aurons fait aujourd'hui.
A l'œuvre donc! Travaillons de la tête et du bras :
je veux arriver, j’arriverai! Notre grand savant
Pasteur a dit que trois choses se partageaient toute
l’existence humaine : la volonté, le travail et le
succès. La volonté ouvre la porte aux carrières
brillantes et heureuses: le travail les franchit, et
une fois arrivé au terme du voyage, le succès vient
couronner l’œuvre. La vie de M. Gaillard va le
prouver.
Volonté inébranlable, énergie, patience, persé
vérance, étaient, nous l’avons dit, les qualités
maîtresses de l’âme si admirablement trempée du
jeune Ludovic Gaillard. Un travail acharné lui
permet de compléter toutes les lacunes de son ins
truction scientifique : désormais il va marcher à
pas de géant. On trouvera plus loin les grandes
étapes de cette marche vers le succès, et ce n’est pas
sans surprise que l'on verra, d’année en année,
—o 6 o—
s’allonger, interminable, la liste des travaux qu'il
a conçus ou exécutés. De la lecture de ces états qui
ont, au premier abord, cet aspect rébarbatif que
présentent les chiffres froids et arides, quelle cha
leur et quelle vie bientôt se dégagent! Et quelle
leçon pour nous ! Travaillons, disent ces chiffres,
travaillons et persévérons. Travaillons pour vivre,
pour agir, pour être homme en lin, dans la plus
grande acception du mot, mais en travaillant pour
nous, c’est aussi pour les autres, pour la patrie,
pour l'humanité que nous donnerons nos peines du
matin au soir et d’un bout de l’année à l’autre ! Et
c’est cet idéal qui nous empêchera de penser à la
lassitude et à la monotonie de l’elfort qui se répété,
à ce cercle où se meut notre activité.
Voyez où en est arrivé le petit aide-opérateur
de 1853 : employé par les Ponts et Chaussées, il
est à dix-neuf ans conducteur au Grand Central et
à la Compagnie d'Orléans, et ce tout jeune ingé
nieur semble dire à la Nature, en un cri plein de
conliance : «A nous deux ! >✓ Remblais, tranchées,
ponts, tunnels, son activité créatrice vient à bout
de toutes les difticultés ; il s'attaque déjà à de diffi
ciles (jeLivres d’art, et déjà le succès couronne son
audace. A vingt-trois ans, il est en Espagne, comme
chef de section chargé d’exécuter les travaux d’une
voie ferrée, particuliérement diftici les en une région
montagneuse : il sort de cette tâche avec honneur
et, en 1862, à 24 ans, il entre au service d'une des
—C J £>-
plus importantes des Sociétés Industrielles, la
maison « Ernest Gouin & C'L >/, connue sous le
nom de « Société de Construction des Batignolles »,
dont la réputation, dépassant les frontières de
France, est devenue universelle, car il n’est point
de partie du monde ou elle n’ait accompli quelque
œuvre considérable.
La encore, les rares qualités de M. Ludovic
Gaillard furent vite appréciées : le Chef de
devint Chef de division, le chef de division
s'éleva à la première place et lut nommé Directeur
des études et de tu Const ruetiou.
Sous l'énergique et inlassable impulsion créa
trice de ce travailleur d’une rare puissance, la
Société vit sa prospérité grandir sans cesse, et, en
1885, à l’age de quarante-sept ans, M. Ludovic
Gaillard se voyait, juste récompense de ses services
et de l'estime sympathique que la douceur de son
caractère lui avait acquise, nommé Administra
teur de cette grande Société.
Entre temps avait éclaté la terrible guerre de
1870-71. Tous les lils de la France se sentirent le
cœur serre par l’angoisse et aimèrent d’autant
plus leur Mère qu'elle était plus malheureuse.
M. Ludovic Gaillard comprenant qu’il était de son
devoir d'olïrir à sa patrie le concours de sa science,
se mit immédiatement à la disposition de la
Commission d’armement national. Sachant quels
éminents services i 1 pourrait rendre à nos troupes,
— c K o—
on le chargea d'installer et de diriger les ateliers
pyrotechniques de Viviers, dans le département de
l’Aveyron. Est-il nécessaire d’ajouter qu'avec un
pareil chef communiquant à tous sa foi patriotique
et sa lièvre de travail, ces ateliers pour ainsi dire
improvisés, sortis de rien grâce à la nécessité, fonc
tionnèrent normalement, et, ainsi que le constatent
les rapports, sans aucun accident pendant toute la
durée de la guerre.
La tourmente passée, M. Ludovic Gaillard se
remit à ses chers travaux, car, là encore, il savait
travailler pour la France dont le pur foyer de
lumière rayonne plus sur le monde par le génie de
ses inventeurs, de ses penseurs, de ses savants, de
ses travailleurs, que par l’éphémère gloire que
donnent les armes: c’est beau d’être la Force, c’est
mieux d'être la Bonté. L'activité de M. Gaillard
était inouïe. A cette activité nesuflisaient pasencore
les innombrables travaux qu'il dirigeait tantôt sur
place, en France ou à l'étranger, tantôt de Paris.
Se souvenant qu’il appartenait à une vieille
famille papetière de la Dordogne, il avait fondé,
en 1858 et en 187(1, Pour son compte personnel,
deux usines pour la fabrication du papier, l'une
aux Castilloux, l’autre à La Brugère. Il exploitait
également une très importante manufacture de
beaux papiers d’impression, dans le Puy-de-Dôme,
à Saint-Vincent-de-Blanzat.
Tant de mérite n'était pas resté sans récom—O 9 3—
pense, et longue est la liste que l’on trouvera plus
loin des médailles obtenues par cet infatigable
travailleur : médailles de bronze, médailles d’ar
gent, médailles d’or. Les distinctions que lui confé
rèrent les gouvernements étrangers, et, notamment
la croix de commandeur de l’Ordre du NiclianIftikhar, la croix de commandeur de l’Ordre de
Saint-Grégoire-le-Grand, la croix d’officier de
l’Ordre de l’Osman ié, vinrent glorieusement
consteller la poitrine de celui « qui avait presque
parcouru le monde », dit un de ses admirateurs,
et qui avait rendu de si éminents services à l'in
dustrie et aux travaux publics.
Il ne lui restait plus qu’à recevoir l’étoile des
braves, car, sur le champ de bataille du travail, il
fut toujours au premier rang; le 30 décembre 1898,
il recevait la croix de la Légion d’honneur. Si
jamais croix fut bien placée, c’est assurément cellelà : il n’y eut d’ailleurs dans tout le pays, à Paris
comme en Dordogne, dans sa petite patrie dont il
était l’honneur et l'orgueil, qu’un cri unanime
pour dire « que le Gouvernement de la République
s’était honoré en décernant à ce vaillant cette croix
de chevalier de la Légion d’honneur. »
Le 5 Janvier 1899, M. Ludovic Gaillard réu
nit ses collaborateurs en une fête de famille où
présidait une fée invisible et présente à la fois : la
Cordialité. Au moment où le champagne pétilla
dans les verres, M. Gouin, (ils du fondateur et
-c 10 o—
président du Conseil d’Administration de la grande
Société Industrielle, se leva et prononça le toast
suivant, où pétille aussi l’humour :
Messieurs,
.le suis heureux de lever mon verre pour féliciter, en votre
nom et au mien, mon collègue et ami Gaillard, de sa nomination
de chevalier de la Légion d'honneur; et je le remercie de la
bonne idee qu'il a eue de nous réunir ce soir autour de cette table,
où nous fêtons sa décoration. Elle est la juste recompense d’une
vie de travail et des nombreux services rendus à l'ivuvre du génie
civil en France et à l’étranger. Je ne veux pas vous dire tout le
bien que je pense de M. Gaillard; d’abord parce que vous le con
naissez et l’appréciez autant que moi ; et puis à cause de son
extrême modestie, et je ne veux pas m’exposer à faire rougir
jusqu'à son champagne!
Messieurs, si la distinction que nous célébrons est flatteuse
pour M. Gaillard, elle l'est non moins pour la Société de Cons
truction des Batignolles, votre vieille maison Gouin qui, à chaque
décoration accordée à l’un de ses membres, se trouve par le fait
chaque fois un peu plus décorée... et honorée.
l'ai calcule le nombre des croix de la Légion d’honneur reçues
depuis que nous existons, la maison et moi, car par une singulière
coïncidence nous avons, elle et moi, à peu de chose près le meme
âge, cinquante-trois ans, ce dont nous nous félicitons inversement.
Eh bien ! pendant ces cinquante-trois ans, nous avons été
décorés quatorze fois. La première croix date de 184g; elle fut
naturellement donnée à votre regretté fondateur, dont la mémoire
continue à planer sur cette maison qu'il aimait tant ; en i863, il
était fait officier et, en 1874. le maréchal de Mac-Mahon lui
octroyait la haute récompense de la croix de Commandeur.
Le second ingénieur doté du ruban rouge fut. chez nous, en
i855, M. Alexandre Lavallev, mécanicien et constructeur très
habile, qui plus tard acquit une grande réputation dans le perce
ment de l’isthme de Suez, l’œuvre la plus belle et la plus féconde
des temps modernes.
Après Alexandre Lavallev, que peu de vous ont connu, je
trouve la croix de M. Eouquet, dont nous regrettons ce soir vive
-OIIO-
ment l’absence il est pour quelques jours dans le Midi)...
Profitons-en pour adresser notre profonde admiration à ce travail
leur infatigable, à ce collaborateur d’une intelligence si déliée,
d’une compétence et d’une expérience si rares, auquel la Société
doit beaucoup de ses succès et de son renom.
En 1877. la décoration est accordée à mon ancien collègue.
M. Lemaire. Vous vous rappelez presque tous, Messieurs, l'ingé
nieur éminent, l’administrateur hors ligne, le chef sympathique
et bienveillant que fut M. Lemaire; avec lui, la maison a fait une
grande perte et, en lui, pour ma part, je regrette un conseil bien
précieux, un ami bien dévoué.
Les autres décorés de la Société sont ici ce soir tous présents,
à l’exception de M. David Rœderer, dont la brillante carrière à la
maison a été couronnée par l’exécution du port de l'unis, qu'il
n’a plus voulu quitter, et de Landau qui, sur les bords de la Neva,
veille à l’exécution du plus grand ouvrage de rivière que nous
ayons jamais eu à édifier.
Mes voisins et mes vis-à-vis sont mes collaborateurs du jour,
qui ont toute ma confiance et mon amitié; vous vous associerez
certainement à mes sentiments personnels, en les félicitant sur
leurs croix passées, et en souhaitant à la Société une longue con
tinuation de leur utile concours.
Enfin, Messieurs, nous serons également d’accord pour lever
nos verres en l’honneur du dernier décore, notre aimable amphi
tryon. et pour boire à la santé de la maison Gouin qui, d'ailleurs,
à travers les ans, me parait encore jouir d’une mine assez
prospère.
A la santé de M. Gaillard.
A la santé de la Société de Construction des Batignolles.
5 janvier
1res ému, parce que très modeste, M. Ludovic
Gaillard répondit quelques mots fort simples et
par cela même très éloquents, car la véritable élo
quence vient du cœur. Et comme il convenait à
son caractère, il reporta tout l'honneur qui lui était
fait sur la Société et le personnel dévoué qu’il diri
geait avec tant d’autorité et de ferme douceur.
M onsietir,
.le vous remercie des paroles bien trop Batteuses que vous
venez de prononcer à mon sujet.
Lorsqu’en 1862, j'eus la bonne fortune d'entrer dans la maison
Ernest Gouin et C,f‘, j’étais loin de penser qu’un jour j’en devien
drais l’un de ses chefs; en me désignant, en 1884., pour faire partie
du Conseil d'administration, Monsieur votre père, qui lut toulours si bienveillant pour moi, me lit là un grand honneur que je
n’oublierai jamais.
Messieurs,
En vous réunissant ce soir, j’ai voulu vous exprimer toute
ma satisfaction de m’être trouve à la tête d'un personnel si
dévoué aux intérêts de la Société et qui m’a toujours été si
sy mpathique.
Ainsi que vous l’a si bien dit M. Gouin, nous devons voir dans
la distinction honorifique qui vient de m'être accordée, une
récompense qui rejaillit sur tout le personnel de la Société.
Nous ne devons pas oublier, en effet, Messieurs, que c’est
grâce à votre concours que nous avons pu exécuter dans des pays
divers et parfois si lointains, les importants travaux entrepris par
notre Société. Je suis sur d’être l'interprète de vos sentiments
unanimes en proposant de boire à la santé de M. Gouin et à la
prospérité de la Société de Construction des Batignolles.
Puis, lorsqu’il eut reçu le joyau que tous ses
collaborateurs, disons mieux, que tous ses amis
s’étaient cotisés pour lui offrir, il ne put qu’ajouter
ces quelques mots, tant son émotion était grande :
.le suis tout particulièrement touche de la marque de sympa
thie à laquelle vous avez bien voulu vous associer en m’otlrant
cette belle croix, et je vous en remercie bien vivement.
-O l3 O-
Enfin voici une lettre à la fois officielle et ami
cale qui, s’ajoutant à ce que nous avons dit, viendra
corroborer cette idée que, parmi les plus dignes
d’arborer fièrement le ruban rouge vaillamment
conquis par près d’un demi-siècle de labeur assidu,
le nouveau légionnaire était le plus méritant.
9 février iXqy
Mon cher Monsieur Gaillard,
Je suis véritablement heureux d'avoir été chargé par le GrandChancelier de vous recevoir dans l’ordre national de la Légion
d’honneur, car je vous connais depuis longtemps et, depuis long
temps, je sais que vous êtes digne, par vos nombreux travaux, par
votre vie si bien remplie, de la distinction qui vous échoit comme
le juste couronnement de votre longue carrière d'ingénieur.
Recevez donc cette croix que vous avez si bien gagnée, que
vous porterez si bien, et dont la remise va être officiellement
constatée dans le procès-verbal que j'ai préparé et que nous signe
rons ensemble.
Que ces quelques mots, partis du cœur et que je vous laisse,
restent rattachés, à cette cérémonie comme le souvenir d’un ami
bien dévoué.
FaRGAI'DIE,
Inspecteur Principal des Ponts et Chaussées,
Vice-Président du Conseil Supérieur.
M. Ludovic Gaillard pouvait être justement lier
de la distinction que le Ministre des Travaux Pu
blics lui avait fait accorder, mais il savait bien en
lui-même que notre distinction véritable 11e dépend
heureusement que de nous-mêmes et de nos œuvres
et nullement de la faveur ou de l'indifférence d’un
ministre. 11 faut croire cependant que son mérite
parlait bien haut en sa faveur car, en 1899, un nou
vel honneur lui était fait,'plus modeste et plus
-O l<| »-
glorieux en même temps : Je même que la suprême
distinction réservée à un officier dont la poitrine
est barrée de toutes les décorations les plus hautes
même, est la simple médaille militaire, de même
le légionnaire reçut du Ministre du Commerce et
de T Industrie la Médaille d'hou neu r du Travail.
Nous disions, au début de cette biographie, que
la vie de M. Ludovic Gaillard fut toute entière
consacrée au travail, au devoir, à la bonté. Nous
avons suffisamment montré, croyons-nous, que le
travail fut l'idéal de sa longue et cependant trop
courte existence : ce labeur incessant est une des
lormes sous laquelle le devoir se présentait à lui,
mais ce n’est pas la seule.
Que serait l’homme sans les affections du loyer,
sans les joies de la famille qui lui donnent la
force et le bonheur? Sans la famille, ou l'homme
apprendrait-il à aimer, à s'associer, à se dévouer?
Nous n’avons pénétre dans la vie intime de M. Lu
dovic Gaillard que pour mieux montrer par quels
prodiges d'énergie il s’était fait un nom par luimême : si jamais « être le fils de ses œuvres » fut
une expression pittoresque et juste, n’est-ce pas à
lui qu’il la faut appliquer?
Mais nous manquerions à tous nos devoirs de
biographe en ne nous inclinant pas respectueu
sement devant celle qui fut sa noble et vaillante
compagne, si digne de lui par les qualités du cœur
et de l’esprit, la mere de ses fils à qui tous deux se
-O O
plurent, tradition de famille, à enseigner par leurs
exemples, l’idée du devoir, de l'honneur, de la
fraternité. Grande et noble fut la tache des deux
époux : soulager, consoler, relever l'idéal de la vie
pour les humbles, les soutirants, les tout petits.
Cette manie du dévouement pour le prochain
(l'expression n’est pas irrévérencieuse), ils la pui
saient dans leur grand cœur et dans leur foi :
" Aimez-vous les uns les autres telle était leur
devise.
M. Ludovic Gaillard était un croyant : mais
avec la largeur d'idées qui lui était familière, il
bannissait de la religion toute intolérance, toute
polémique, il voulait une religion rayonnant de
paix, d’amour, de dévouement. Et cela est si vrai
que lorsqu'il fut, en 1901, élu conseiller général,
les deux partis adverses le réclamaient comme
étant un des leurs, tant il représentait bien l’idéal
du citoyen, intègre et tolérant, ennemi de l’in
trigue et de la compromission.
Heureux dans ses affections familiales, il vou
lait que tous fussent heureux autour de lui : voir
souffrir les autres, pour un grand cœur, n’est-ce
pas plus pénible que de souffrir soi-même? N'y
a-t-il pas, comme l’a dit La Bruyère, une espece de
honte d’être heureux à la vue de certaines misères?
Il lit, pour ses ouvriers, construire des habi
tations commodes et luxueuses de propreté. Et
comme il combattait partout la misère, il voulait
—o 10 o-
combattre aussi la maladie et l'ignorance. Non
content de subventionner largement toutes les
œuvres charitables, il se montra le modèle des phi
lanthropes en faisant construire auprès de sa cité
ouvrière, trop éloignée du bourg le plus voisin,
une chapelle et une école.
Il ne se croyait pas quitte envers ceux qu’il
employait en leur payant le salaire rémunérateur
de leur travail. Le travail pour lui n'était pas seu
lement une marchandise, c'était une chose sacrée
qui, entre l'employeur et les employés associés,
doit créer un lien de gratitude mutuelle. C’était
plus qu’un patron, c’était un ami, un père : labeur,
bonnes actions, bons conseils, paroles d’espoir,
encouragements, rien n’était fait ni donné à demi.
« Oh ! comme la question sociale, disait le chanoine
Cauvin dans l’oraison funèbre de M. Gaillard
qu’il prononça dans l’église de Thiviers, comme la
question sociale, si angoissante à l’heure actuelle
et qui préoccupe à si juste titre tant de nobles
cœurs et de grands esprits, serait vite résolue si
tous les patrons étaient des chrétiens de la trempe
de M. Gaillard! »
Les fruits de son expérience, il les prodiguait
et tous les recherchaient. En 1899, il fut appelé à
siéger comme membre de la Chambre de Com
merce de Périgueux et il n’hésitait pas, si précieux
que fût pour lui le temps, avenir de Paris à Péri
gueux pour assister aux réunions, pour y apporter
-O 17 »-
ses lumières, et à repartir aussitôt après, sollicité
par d’autres devoirs. En 1909, la Chambre de Com
merce le sollicitait comme vice-président. Il était
également censeur de la Banque de France.
Toute robuste qu’était sa santé, il se résigna
cependant, pour ne pas la soumettre à de trop
rudes épreuves, à résilier, en 1905, ses fonctions
d'Administrateur de la Société de Construction des
Batignolles, à laquelle il avait consacre quarantetrois ans de zèle et de dévouement. Dans son
assemblée générale du 23 décembre de la même
année, le rapport du Conseil d'administration lui
en exprima solennellement tous ses regrets. En
voici un extrait :
Messieurs,
Nous avons le regret de vous annoncer que notre excellent
collègue et ami L. Gaillard nous a remis, au 3o juin dernier, sa
démission d’Administrateur. Déjà, depuis un certain temps,
M. Gaillard nous avait manifesté son intention de se retirer du
Conseil ; il nous disait qu’après plus de quarante ans d'une étroite
collaboration, il avait droit à un repos bien gagné; fort heureu
sement aucun symptôme, ni dans sa santé ni dans son activité, ne
justifiait une pareille résolution ; mais finalement nous avons du
nous incliner. Hâtons-nous de dire que notre ancien collègue a
consenti à rester notre ingénieur-conseil pour nos entreprises de
travaux publics et que, s'il s'est soustrait aux soins et aux respon
sabilités de la direction quotidienne de nos affaires, il continuera,
comme ingénieur-conseil, à nous donner, sans le marchander, le
précieux concours de ses avis expérimentes et veillera plus parti
culièrement à la liquidation des affaires non encore réglées qu’il
a précédemment dirigées en qualité d’Administrateur.
M. Gaillard était entre il la maison Gouin en 1862, commechef de service de nos travaux des Pyrénées; jusqu’en t885, il a
—c 18 CH
eu la direction de nombreuses entreprises de chemins de fer exé
cutées par nous en France et à l’étranger, puis devint Administra
teur en février 1883, à la mort de votre premier President. Dans
ces fonctions successives, où il contribua largement il la prospé
rité de la Société, M. Gaillard a su inspirer à tous autant d'estime
que d'allection, et tous, aux Batignolles, nous sommes heureux
de pouvoir lui continuer, quoique d’un peu moins près, les
memes sentiments.
Hélas! la lin de cette bel le carrière approchait.
M. Ludovic Gaillard ne consacra point au repos
les dernières années de son existence, il était resté
Administrateur-conseil de la Société de Construc
tion des Batignolles, et, jusqu'à laveilledesa mort,
il travailla, voulant, comme un soldat, tomber au
champ d'honneur. Le samedi, 15 janvier 1910, à
11 heures du matin, il succombait presque subite
ment en sa propriété des Castilloux, entouré de sa
femme et de tous ses enfants pleurant cette perte
irréparable.
Pour se rendre compte de ce que lurent, à Thi
viers, les obsèques de cet homme de bien, il fau
drait citer les extraits des journaux, d'opinions
bien différentes cependant, mais unanimes dans
l’expression de leurs regrets et de leur sympathique
vénération pour sa mémoire.
Elles eurent lieu le mardi 18, à 1 1 heures du
matin. Malgré le mauvais temps, une affluence
considérable témoigna par sa présence de la grande
sympathie qu elle avait pour le défunt. Un service
religieux eut lieu à 10 heures aux Castilloux, puis
-« ni 3-
le cortège se mit lentement en marche pour Thi
viers, sous une pluie continuelle, mais offrant un
spectacle impressionnant sur cette route pittoresque
et solitaire, que le grand ingénieur avait parcourue
tant de fois, y faisant tant de projets et créant par
la pensée tant de merveilles.
La Croix du 23 janvier 1910 nous donne le
compte rendu suivant :
Mardi dernier, étaient célébrées, dans l’église de Thiviers, les
obsèques religieuses de M. Ludovic Gaillard, ingénieur, pro
priétaire des usines des Castilloux.
Une foule immense était accourue de tous les points de la
région pour déposer aux pieds de la dépouille mortelle de cet
homme de bien, de ce patron modèle, respecté et aimé de ses
nombreux ouvriers, l’expression de ses regrets bien sentis et
donner à sa mémoire le témoignage ému de sa vénération. Riches
et pauvres se pressaient autour de son cercueil. M. Gaillard avait
su, en effet, se concilier l’amitié de tous. Intelligence d’élite, tra
vailleur infatigable, il avait conquis, par un labeur persévérant,
une situation des plus brillantes. Les distinctions les plus flat
teuses étaient venues récompenser en lui l'homme de science et
l'homme de foi ; au titre de chevalier de la Légion d’honneur, il
joignait le grade de commandeur de l’ordre de Saint-Grégoire-leGrand ; mais, au sein de la fortune et des honneurs, il avait su
garder cette simplicité et cette bonté pour tous qui sont la carac
téristique des grandes âmes et qui captivent. Aussi ses funérailles
ont-elles revêtu le caractère d’un deuil public.
Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Aubarbier, prési
dent de la Chambre de Commerce de* Périgueux; de Peyrecave,
directeur delà Banque de France; docteur Judet de Lacoinbe;
Hautefort, juge de paix ; Louis Lacoste, papetier; l'rachet, agent
d'affaires. Le corbillard était précédé d’un drap mortuaire que
portaient quatre des principaux ouvriers des Castilloux. : *
MM. Chaussadat, Limousin, Degrasat et Andrieux. En tète du
convoi marchait la fanfare de Thiviers, dont M. Gaillard était
—o '20 »—
vice-président. La Société de secours, mutuels, qui s’honorait
aussi de le compter parmi ses .membres bienfaiteurs, assistait en
corps. Un char, tout couvert de riches couronnes offertes par les
ouvriers et les nombreuses sociétés dont le défunt était membre,
• s’avançait derrière le clergé. Mgr l'Evêque de Périgueux, pour
témoigner de sa haute sympathie pour le défunt et sa famille si
douloureusement frappée, s’était fait représenter par M. le vicaire
général Bruzat qui présidait la cérémonie, entouré de nombreux
prêtres venus se joindre au clergé de la paroisse.
Avant l’absoute, M. le chanoine Cauvin, curé de la Cité de
Périgueux, est monté en chaire pour rendre un hommage public
à la mémoire de M. Gaillard. En un langage ému, en des termes
choisis et délicats, l’orateur a comme buriné les grands traits de
cette vie si active, si chrétienne et si bien remplie, dignement
couronnée par les dernières consolations de la religion.
Nous sommes heureux de pouvoir reproduire en
entier l’éloge de M. le chanoine Cauvin :
Mes frères,
■A
On m'a dit qu’il était bon qu’un mot fut prononcé ici, à la
mémoire de celui que la mort vient de frapper d’une façon si
cruellement rapide. Ce mot eût été dit splendidement par M. le
vicaire général Bruzat, que Mgr l’Evêque a bien voulu déléguer
pour le représenter à cette triste cérémonie. Nul de ceux qui
connaissent Monseigneur ne sera surpris de cette délicate atten
tion : il a voulu donner au cher défunt un témoignage de son
admiration, et à sa famille l’assurance de sa paternelle sympathie.
Mes frères, ce ne sont pas des Heurs que je viens répandre sur
une tombe. mais bien plutôt des prières que je viens réclamer
pour le grand chrétien que fut M. Ludovic Gaillard.
Vous n’attendez pas de moi que je trace ici le tableau achevé
d’une vie toute laite d'un inlassable labeur de jour et de nuit, et
dont les œuvres, multipliées jusqu’à l’intini, échappent à une
analyse qui devrait nécessairement rester incomplète par bien des
côtés.
A d’autres de dire les voyages de M. Gaillard à travers le
mônde. — Oui, je dis bien, à travers le monde — où il a laisse
partout des travaux d'au qui témoignent de sa haute intelligence,
-o 21 o-
de ses hardies initiatives et des ressources d’un esprit éminemment
délié, souple et actif.
A d’autres de louer la sagesse de ses conseils, la limpidité de
ses calculs, l'impeccable sûreté d’un jugement qui voyait loin et
droit.
A d’autres de dire comment il avait conquis — si je puis ainsi
parler — à la force du poignet cette situation si brillante et qui,
chose étonnante, avait soulevé autour d’elle, sans l’ombre d’une
lalousie, tant on la savait méritée et bien acquise, une admiration
mêlée de respect et de sympathie.
C'est que, dominant toutes les autres qualités que je viens de
dire, il y avait chez M. Gaillard une vertu dont l’attrait a toujours
été irrésistible : la Bonté. La boute qui donne au talent, qui
donne à la fortune, qui donne même à la gloire ce quelque chose
d’achevé et de surhumain qui charme et captive à la fois.
Sa bonté ! Ah ! vous la connaissez bien, et vous en avez
savouré les fruits, vous tous ses ouvriers, dont les larmes disent
plus que toute éloquence, combien vous comprenez le malheur
qui vous frappe.
Mais aussi vous étiez pour lui plus que des ouvriers, vous etiez
ses enfants.
.le me rappelle, lors de la visite que je fis, il n’y a pas long
temps, aux Castilloux, avec quelle joie douce et souriante il me
promenait à travers ces habitations qu’il a bâties pour vous. Les
coquettes maisons qui s’étagent çà et là sur la colline, au milieu
de bouquets de verdure ! Comme de ce désert il a su faire une
ravissante Thebaïde où, à part le bruit des machines, règne un
silence presque monacal ! .Combien il était heureux de me parler
de chacun de vous, de votre situation, de vos qualités, de vos
aptitudes, de vos enfants. De vous, il savait tout, il s’intéressait à
tout. Je le crois bien, c’était un père, et un père si bon !
Et il était si bon. parce qu’il était chrétien chrétien d’une foi
simple, mais robuste et vaillante, qui fut le régulateur de sa vie et
le principe de presque tous ses actes.
Voilà pourquoi, sur les bords de la rivière — car il semble
qu’on prie mieux quand à nos prières se mele la chanson des eaux
il avait bâti cette chapelle des usines, si gracieuse. Là, chaque
dimanche, quand il était aux Castilloux, il marchait à votre tète
pour assister à l’oüice divin, toujours père, donnant a ses enfants
-<3 23 O-
l’exemple qu'il leur doil. Il savait, ce grand chrétien, que l’homme
11e vit pas seulement de pain, et que le corps, après le travail de la
semaine, a besoin du repos et des joies chrétiennes du dimanche
pour refaire ses forces et rajeunir ses énergies.
Voilà pourquoi encore, à cote de la chapelle, il avait établi
une école pour vos enfants, les voulant instruits des connaissances
humaines, mais instruits surtout des choses de la religion, qu’il
regardait comme la meilleure éducatrice et la plus sure gardienne
des vertus qui, tout en taisant l’homme vraiment digne de ce nom,
lui assurent ici-bas la plus grande somme de bonheur possible.
Qu’est-ce que je viens de faire, mes frères? Mais je viens tout
simplement d'esquisser devant vous le portrait du vrai patron, du
patron chrétien, qui se sent investi, de par Dieu, d’une sorte de
sacerdoce, et qui sait qu’il a charge d’âmes, à l’égard de ceux sur
lesquels il a autorité. Oh ! comme la question sociale, si angois
sante à l’heure actuelle, et qui préoccupé à si juste litre tant de
nobles cœurs et de grands esprits, serait vite résolue si tous les
patrons étaient des chrétiens de la trempe de M. Ludovic Gaillard!
Que de choses il resterait encore à dire sur la douceur de son
caractère, sur son inépuisable charité envers les pauvres, sur son
dévouement à toutes les œuvres religieuses ou sociales, sur les
délicatesses de son amitié, sur cette parfaite loyauté en affaires qui.
d'instinct, l’éloignait de quiconque lui avait paru, je ne dis pas
malhonnête, mais simplement indélicat, sur cette modestie enfin
qui s'étonnait d’un éloge et lui arrachait un sourire interrogateur.
Quelle force devait avoir un tel homme, et comme on pouvait
attendre beaucoup de lui! Il paraissait si plein de vie, sa verte
vieillesse était si bien allante ! Et voilà que brutalement la mort
l’a terrassé et jeté au tombeau !
O Dieu, que vos desseins sont impénétrables! Nous, avec nos
vues humaines, nous le jugions utile encore et nécessaire à tant
d’œuvres commencées, à tant de projets à réaliser, et Vous, vous
avez jugé qu'il avait droit au repos.
ü Dieu, que votre volonté soit faite! G’est le cri qui a jailli des
lèvres et du cœur de la noble et vaillante chrétienne que, dans
votre bonté, vous lui aviez donnée pour compagne, parce qu’elle
était digne de lui et par la grandeur de sa foi, et par les qualités
les plus exquises de l’esprit et du cœur. Elle pleure, et sa douleur
ne veut pas être consolée ! Elle pleure et elle bénit votre amour
—o 23 o-
qui, à la vie si bien remplie de son époux, a mis le sceau de la
dernière grâce. Quelle leçon pour tous que cette fin si chrétienne
Quelle sérénité, quelle grandeur dans cette dernière communion
de la terre annonçant l'éternelle communion du Ciel! Oh ! cette
famille brisée par la douleur, agenouillée autour du cher malade,
pendant qu’on lui donne les derniers sacrements, et lui, calme,
résigné, voyant sans effroi venir la mort ! C’est ainsi que devaient
mourir les patriarches.
Que votre volonté soit faite ! C’est le cri qui a jailli du cœur et
des lèvres de ses fils. Héritiers de son nom, ils le sont aussi de sa
foi et de ses vertus, et en eux nous le verrons revivre. Mais vous,
ô Dieu, soyez leur force et leur soutien !
Que votre volonté soit faite! C’est le cri qui s’échappe de notre
cœur à tous, qui l’avons beaucoup aimé, c’est le cri qui s’échappe
de celle contrée toute entière, de cette ville de Thiviers où on l’en
tourait de tant de respect et d’affectueuse confiance.
Avec toute notre foi, du fond des abîmes terrestres, nous crions
vers vous. Seigneur : Donnez-lui le repos éternel. Amen.
Après la cérémonie religieuse, le cortège se
rendit au cimetière et, devant la tombe, les discours
suivants furent prononcés :
Discours de M. Barbière
au nom de la Société de Construction des Batignolles.
.Mesdames, Messieurs,
Je viens, au nom du Conseil d’Administration de la Société de
Construction des Batignolles, dire un dernier adieu à l'Administra
teur éminent que fut M. Gaillard.
C’est aussi un disciple qui vient rendre un hommage recon
naissant à celui qui fut son maitre.
C’est en effet un ami qui pleure un ami.
Ce n’est pas ici le lieu de rappeler en détail l'histoire de sa vie,
mais qu’il me soit permis de dire en quelques mots la carrière de
l’ingénieur.
Il eut d’humbles débuts au Grand-Central : puis il partit pour
l’Espagne où il devait commencer à la Maison Gouin une colla
boration qui dura quarante-trois ans.
—O 34
o-
En i883, il entrait au Conseil d’Administration de la Société
qu’il ne quittait que vingt ans après.
Malgré les préoccupations absorbantes adéquates à ses fonc
tions, il trouva le moyen de créer un véritable centre industriel à
La Brugère et aux Castilloux.
Son amour pour les Castilloux, par une touchante fatalité, l’a
conduit pour y fermer les veux, dans cette maison où il avait vu
le jour.
Il fut l’epoux tendre, le père aimant, donnant a ses tils l'exemple
du travail, de l’énergie et de l’honneur, tandis qu'il entourait de
ses gâteries et de ses faiblesses les deux délicieuses petites hiles
«lui lui rappelaient deux êtres de charme et de beauté trop tôt ravis
à sa tendresse.
Les pauvres aussi étaient au nombre de ses enfants; ils son,
légion ceux qui ne faisaient jamais appel en vain à sa charité
éclairée.
Tous ici, nous pleurons l'homme de cœur dont on peut résu
mer la vie par ces deux mots : énergie et bonté.
Puissent ces quelques hommages adoucir le cruel chagrin
d'une famille amie unie à la mienne par les liens d’une vieille e,
profonde affection.
Discours de M. Aubarbier
au nom de la Chambre de Commerce.
Messieurs,
Il n y a pas encore un an que la Chambre de Commerce de
Périgueux accompagnait à sa dernière demeure son toujours
regretté vice-président, M. Edouard Requier; il faut que. par une
sorte de fatalité cruelle, un nouveau deuil vienne encore la frapper
soudainement dans la personne de son successeur qui, il y a quel
ques jours à peine, assistait encore, plein de vie et de santé, à sa
dernière séance.
En venant assister aujourd’hui a celte triste cérémonie et lui
rendre les derniers devoirs, nous n'avons pas seulement obéi aux
sentiments d’émotion qu'a lait naître en chacun de nous la dispa
rition d'un collègue aimé, nous avons voulu surtout apporter un
suprême et solennel hommage aux qualités et aux vertus qui le
distinguaient et ont contribue a donner à notre compagnie une
considération dont nous lui garderons le souvenir reconnaissant.
«3 >-
Elève de notre lycée, M. Ludovic Gaillard, dont la famille est
alliée aux plus honorables de notre pays, a. dès l’àge de quinze
ans, commencé le dur mais salutaire apprentissage de la vie par le
travail.
C’est ainsi qu’en i853, tout heureux de penser que bientôt il ne
serait plus à charge à personne, il a débuté comme opérateur aux
études du chemin de fer de Périgueux à Limoges.
Après deux années passées ensuite au service des Ponts et
Chaussées, il n’avait pas encore vingt ans qu'il faisait exécuter
pour la Compagnie de chemin de fer Grand Central de France,
les travaux de la traversée de Périgueux ; puis, c’est la Compagnie
d’Orléans, ce sont les chemins de fer du Nord de l’Espagne, qui
ont utilisé son activité et son savoir, faits surtout d’expérience,
jusqu’au jour où, en 1862, la Maison Gouin, devenue depuis la
Société de Construction des Batignolles, se l’est attache.
La carrière lui était dès lors largement ouverte et c’est ainsi
que ce travailleur infatigable.de la plus haute intelligence, mise au
service des aptitudes les plus précieuses, a pu, pendant près d'un
demi-siècle, donner la mesure de son énergie et de son talent, un
peu partout, en Europe, en Asie, en Afrique, où avait pu l’appeler
l’exécution des nombreux chemins de fer entrepris par celte puis
sante maison dont il devenait, en janvier i885, un des Administra
teurs-directeurs.
Au milieu de ses préoccupations et de ses courses it travers le
monde, M. Gaillard n’avait cependant pas oublié son pays natal,
et il s’y préparait une de ces retraites actives dont tous ceux qui
l’approchaient étaient les témoins remplis d’admiration et dont le
canton de Thiviers a été, je ne crains pas de le dire, un des pre
miers bénéficiaires, par l’importance qu’il a donnée à ses deux
usines à papier, usines modelés, objet de sa sollicitude constante
et désintéressée, où de nombreuses familles d’ouvriers trouvent,
dans les meilleures conditions possibles, un travail largement
rém unérateur.
La fortune, au surplus, souriait de toute part à ses efforts. Il
avait déjà reçu pour les produits de ses usines, pour les services
rendus à l’industrie et aux travaux publics, les récompenses les
plus flatteuses, lorsque le 3o décembre 1898, le gouvernement de
la République a su s’honorer en décernant à ce vaillant la croix
de la Légion d’honneur.
26 »-
Aussi, Messieurs, lorsqu’en 1899.il s'est agi de choisir parmi
les industriels et les commerçants de notre pays ceux qui devaient
composer la Chambre de Commerce dont il venait d’être doté, les
électeurs ne s’v sont pas trompés, et ils ont, en première ligne,
désigné M. Gaillard.
C’est depuis lors qu'il nous a été donné à nous, scs collègues,
d’apprécier sa puissance de travail, la valeur de son expérience,
en même temps que toutes les ressources de son cœur.
Scrupuleux observateur de ses devoirs, il tenait à suivre exac
tement nos travaux et nos délibérations auxquelles il était très
attaché, au point de n’avoir jamais hésité, lorsqu’il était à Paris,
à laite exprès le voyage, pour s’en retourner souvent aussitôt
après.
Sa compétence incontestée, son exquise courtoisie, sa bonhommie et sa loyauté lui avaient acquis, là comme ailleurs,
comme partout, les sympathies et les amitiés les plus vives, et
j’ai dû à ces sentiments, à cette confiance qu’il avait inspirée à tous
ses collègues, la bonne fortune de l’avoir pour collaborateur
immédiat dans la direction des travaux de notre compagnie.
Collaboration trop courte hélas ! qui nous laisse les regrets les
plus vifs.
Mais ce n’est pas seulement dans le monde des affaires et de
l'industrie, ou à la Chambre de Commerce que M. Gaillard lais
sera un vide.
Voyez autour de vous, dites-moi, depuis qu'il était devenu un
peu plus des nôtres, quelle manifestation il n’avait pas donnée de
son inépuisable bonté et de la sensibilité de son cœur 1 Dites-moi
quelles sociétés de bienfaisance, de philanthropie, de mutualité
don, il n’ait été le bienfaiteur! Dites-moi quelle est l’œuvre utile
qu’il n'ait pas fait bénéficier de sa générosité !
Et ses ouvriers, qu’il chérissait de tout son cœur, dites-moi
ce qu’il n'a pas fait pour eux, pour améliorer leur sort et leurs
conditions de travail ! Ses ouvriers, tous ceux qu’il occupait à
Thiviers comme à Périgueux, et qu’il appelait parfois «ses grands
enfants » !
Croyez-vous que leur cœur ne s'est pas serré tout d'un coup
à la foudroyante nouvelle qui enlevait à leur affection et à leur
dévouement l'ami véritable, si fier d'avoir gagné, lui aussi, comme
les plus méritants d’entr’eux, la médaille d’honneur du Travail!
—O 27
M. Gaillard n’était pas seulement un pratiquant de la philan
tropie. c'était aussi un croyant.
Mais la sincérité de ses sentiments n'excluait pas, dans cet
esprit élevé, la tolérance la plus discrète et la plus délicate qui lui
a valu le respect universel.
C’est ainsi que ceux qui ont eu le bonheur ou la bonne fortune
de l'approcher et de le connaître savent à quel point étaient unies
en lui les vertus du citoyen et de l’homme privé.
Si la loyauté, l'intégrité, la bienveillance et la bonfé consti
tuaient, pour tous, lestrails saillants de son caractère, n’était-il pas
pour sa famille le plus affectueux des époux et le meilleur des pères?
Que ceux qui partageaient aussi sa vie et lui étaient si chers
supportent avec courage cette terrible épreuve ! Et si quelque
chose peut atténuer leurs regrets, qu’ils soient assurés de toute la
sympathie de ceux qui les entourent et qui, s'inclinant respectueu
sement devant leur douleur, sauront conserver le souvenir ineffa
çable de celui dont ils déplorent avec eux la perte irréparable, et
dont la vie fut toujours un si haut et si imposant exemple.
Discours de M. de la Combe, ait nom des amis personnels.
Mesdames, Messieurs,
Devant cette tombe qui vient de se fermer, une voix plus auto
risée que la mienne s’est déjà élevée pour rappeler les solides
qualités, la robuste et brillante intelligence et la touchante bonté
de l'ami que nous venons de perdre.
Les larmes qui voilent tous les regards, l’émotion qui étreint
celte foule accourue de toutes parts et qui entoure ce cercueil,
disent avec une énergique éloquence la grandeur de la perte que
vient de faire le pays.
Nature d’élite, bonne et généreuse, esprit pondéré, on peut dire
hautement qu’il fut le fils de ses œuvres.
On vient de vous dire que par son travail et sa haute valeur
intellectuelle il était arrivé aux situations les plus enviables.
Mais, Messieurs, après sa famille qu'il chérissait tendrement,
il avait au cœur une autre affection : c’étaient ses chères usines, et
en particulier son Castilloux.
C’est là que, lorsqu'il avait quelques instants de libres, il venait
vivre d’une vie nouvelle qui lui rappelait ses vieux parents et les
jours heureux de son enfance.
-e 28 o—
Rien ne lui coûtait pour embellir et moderniser sa chère
fabrique et améliorer le bien-être de son entourage.
Tous, grands et petits, participaient il sa nature généreuse, et
l’on peut dire de lui. sans être démenti, qu'il semait le bien sur
son passage.
Comme il était heureux de se trouver au milieux de ses colla
borateurs qu’il entourait de son affection ! Longtemps encore ils
pleureront ce maitre vénéré et son image sera profondément
gravée dans leur cœur.
Se rappelant que pour former un homme et une bonne mère
de famille, il faut de bonne heure inculquer aux enfants les prin
cipes d’une instruction saine et morale.il lit construire la chapelle
et l’école des usines où se rendent les enfants de tous les ouvriers.
Ne dirait-on pas que la Providence, pour rendre hommage à
sa foi robuste de chrétien, a voulu qu’il vint aux Castilloux.
entouré de tous les siens, terminer une carrière si bien remplie,
mais hélas trop courte !
Certes. Messieurs, il est des douleurs insondab'es que des con
solations banales ne peuvent amoindrir; mais s'il peut exister un
baume pour d’aussi cruelles blessures, n’est-ce pas l’immortelle
espérance d’une autre vie où se peuvent trouver les recompenses
des efforts vers le bien et la paix infinie promise par Dieu il ceux
qui ont foi en sa justice?
Puisse, Messieurs, cette pensée apporter quelque adoucisse
ment à celle dont nous saluons respectueusement la douleur e, a
ses fils bien aimes qui pleurent et dont nous ressentons le déchi
rant chagrin.
Qu’un dernier hommage aille il celui que cette foule attristée
pleure sincèrement et qui reposera entouré de l’affectueuse estime
de tous et salué d’unanimes regrets.
Au revoir, cher ami, dans un monde meilleur !
Ensuite, pendant une heure, eut lieu le défilé
de la foule interminable devant la famille, chacun
tenant à venir serrer la main à la veuve et aux
enfants du cher disparu.
Nous avons dit que les journaux de la région
x, 3y o-
avaient été unanimes à regretter
la mort de cet
O
homme de bien.
L' I ndépenda lit du Périgord, du dimanche
23 janvier 1910, parut avec sa première page enca
drée de deuil et consacra à M. Gaillard, « cette
noble et grande ligure >?, trois longs articles bien
intéressants à divers titres, donnant de très curieux
aperçus sur les tentatives d’accaparement de M. Lu
dovic Gaillard, par les differents partis politiques.
Le mercredi 26 janvier 1910, l'Avenir de /«z
Dordogne reproduisit dans les mêmes termes, avec
quelques coupures, l’article de /'/ndépendan/,
ainsi que les trois discours de MM. Barbière,
Aubarbier et du docteur de La Combe.
Le Combattu ni Pépubt ica i n du 2s janvier 1910
s'associa aux autres journaux de nuance politique
si différente pour regretter la perte que le Périgord
venait de faire.
Même note des plus sympathiques dans le
Combat Perigonrdin, journal républicain hebdo
madaire.
Les journaux des régions avoisinantes, comme
le Courrier du Centre, qui se publie à Limoges,
s'associèrent aux regrets des Périgourdins en termes
émus.
té Avenir du Puy-de-Dôme et du Ce////*e salua
en M. Ludovic Gaillard un bienfaiteur de l'Au
vergne, dont la population de Blanzat gardera pieu
sement le souvenir.
—< 3o »-
Les journaux spéciaux de la papeterie, La Pape
terie et Le Moniteur de la Papeterie Fra nça i se, ne
pouvaient laisser se fermer la tombe de M. Ludovic
Gaillard sans dire un mot d'adieu à celui qui a
rendu des services aussi signalés à l’industrie
papetière, et dans l’exercice de laquelle la famille
Gaillard s’est créé une véritable noblesse.
Voici, en effet, ce que disait Le Moniteur de la
Papeterie Française :
Nous avons appris avec le plus profond regret la mort presque
subite de M. Michel Ludovic Gaillard, décédé le i5 Janvier
écoulé, à son usine des Castilloux, près Thiviers, dans sa 72 année.
Avec M. Michel Gaillard disparait un des fabricants de papier
des plus distingués à tous égards, dont la carrière industrielle lut
des plus remarquables.
M. Gaillard appartenait à une très vieille famille papetière et
possédait, dans la Dordogne, l’usine des Castilloux et celle de
La Brugère; dans le Puy-de-Dôme, l’usine de Saint-Vincent-deBlanzat ; il avait donne ces deux dernières à ses lils, lors de leur
mariage, pour ne plus s’occuper que de la fabrique des Castilloux,
située au milieu d'un immense parc où il se plaisait à venir passeï
les rares moments de liberté que lui laissaient ses nombreuses
occupations.
M. Gaillard était également reste pendant de longues années
Administrateur de la Société de Construction des Batignolles ;
jusqu’à sa mort il y resta attache en qualité d’ingénieur-conseil ;
dernièrement encore, il avait entrepris d’importants travaux dans
la ville de Périgueux.
En dehors de ses occupations industrielles, M. Gaillard exer
çait aussi les fonctions de vice-président de la Chambre de Com
merce de Périgueux et de censeur de la Banque de France.
Chevalier de la Légion d’honneur, titulaire de la médaillé d’hon
neur du Travail, il avait reçu en outre plusieurs décorations
étrangères.
Les obsèques de cet éminent industriel, qui fut en même temps
-O 3l O-
lin vrai philanthrope, ont eu lieu le mardi iK janvier, en l’église
de Thiviers, au milieu d’une foule considérable venue de tous les
points de la région.
Avant l’absoute, M. le chanoine Cauvin a rendu, en un langage
ému. un hommage public à la mémoire du regretté défunt. Au
cimetière, trois discours ont été prononcés, retraçant les hautes
vertus de l'homme de bien.
A notre tour, nous présentons l’expression de nos douloureux
et respectueux hommages à M"’* Vvc Gaillard, à ses fils, MM.
Ernest et Emile Gaillard, nos confrères, ainsi qu’à toute leur
famille.
Telle fut la lin de cet homme de devoir qui usa
noblement sa vie au travail dont son exemple lait
si bien ressortir le rôle moral et social. Ayons
devant les yeux ce spectacle d'une énergie que
rien n’a su abattre; en ces temps où Tallaissement
moral semble une maladie qui gagne les âmes des
jeunes gens, la vie die M. Gaillard leur montrera
que dans le travail ils trouveront un refuge, une
espérance qui ne trompe jamais. Le travail trempe
la volonté. Ht quel plus bel éloge peut-en faire de
quelqu’un sinon de dire : « Celui-là, c'est mieux
qu'un homme, c'est un enractcre ». A nos lecteurs
dé juger si M. Ludovic Gaillard a mérité cet éloge.
—o 32 O-
ANNEXE
NOTE
Sur les Travaux dont s'est occupé
M. Michel-Ludovic GAILLARD
Ingénieur Civil
De 1853 à 1905
Ne à Sorgcs-dc-la-Dordogne, le 23 mars i838.
Sorti de l’Ecole industrielle du lycée de Périgueux en i853, à
l’âge de t5 ans; engagé à cette époque comme opérateur aux
études du chemin de fer de Limoges à Périgueux jusqu’en i853.
De 1855 à i85y, employé par les Ponts et Chaussées à la sur
veillance des travaux de construction de la nouvelle route nationale
u" 2t, entre Thiviers et Sorges.
De i83y à i858, a fait exécuter, en qualité de conducteur,
pour la compagnie du Chemin de fer Grand Central de France,
les travaux de la traversée de Périgueux, sur une longueur de
12 kilomètres, comprenant de nombreux ouvrages d’art.
De i858 à 1860, a fait exécuter, en la même qualité, pour la
Compagnie d’Orléans, les travaux de la section du chemin de fer
de Limoges à Périgueux, comprise entre Thiviers et Négrondes,
sur i3 kilomètres de longueur, comprenant entre autre le tunnel
de Thiviers en courbe, de 400 mètres de longueur.
De 1861 à 1862, a été chargé, comme chef de section, de l’exé
cution des travaux du chemin de fer du Nord de l'Espagne, dans
la section dcZumarraga à Beasain, d'une longueur de 12 kilomètres.
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En 1862, entre au service de la maison Ernest Gouin et Cie,
aujourd'hui Société de Construction des Batignolles.
Pendant cette dernière période, de 1862 à 190?. d'une durée de
ans, M. Gaillard a collaboré à l’exécution des travaux du
chemin de fer du Nord de l’Espagne, dans la traversée des Pyré
nées, entrepris par MM. Ernest Gouin et Cic et du chemin de fer de
Uuv à Modave, en Belgique, d’une longueur de 5.| kilomètres.
Il a dirigé sur place, en E rance, les études et la construction
de 207 kilomètres de chemins de fer, comprenant les lignes de
Poitiers à Saumur, de Pons à Royan, de Saujon à La Tremblade
et de Besançon à Morteau.
Il a été ensuite tout spécialement chargé, en résidence à Paris,
de la direction des études et de la construction, savoir :
t" Du canal d’irrigation de Pierrelatte et de son réseau de
distribution ensemble 286 kilomètres ;
2° Des lignes de Duvivier a Souk-Ahras et à Ghrardimaou et
de Souk-Ahras à Tébessa, en Algérie, d'une longueur totale de
23q kilomètres ;
3° Du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, au Sénégal, d’une
longueur de 264 kilomètres ;
4" Des lignes d'intérêt local des Bouches-du-Rhône, de t3a ki
lomètres de longueur ;
3" Des lignes d'interet local du Puy-de-Dôme, de 3y kilomètres
de longueur, concédées à la Société de Construction des Bati
gnolles et exploitées par elle, sous la direction de M. Gaillard ;
6" Du chemin de fer de Villa Mercëdès à La Rioja, dans la
République Argentine, de 86 kilomètres de longueur;
7“ Du chemin de fer de Moudania à Brousse, en Asie-Mineure,
de 42 kilomètres de longueur;
8° Du chemin de fer à crémaillère de Beyrouth à Damas, en
Syrie, de 144 kilométrés de longueur;
9° Des lignes de Pont-de-Trajan à Béja-Ville ; de Djédéida à
Bizerte ; d’Hammam-el-Lif à Nabeul ; de Fondouk-Djedid à Menzel ; de Sousse à Enfidaville et à Bir-bou-Rekba ; de Tunis à
Zaghouan ; de Sousse à Kairouan et de Sousse à Moknine. en
Tunisie, ayant ensemble une longueur totale de 441 kilomètres:
10" Des lignes de Menouf à Achemoun et de Kafr-el-Cheik à
Belcas, en Egypte, d'une longueur totale de 69 kilomètres.
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i r Des chemins de fer d’intérêt général de la Corrèze, à voie
étroite, comprenant les lignes d’Uzerche à Tulle, de Seilhac à Treignac et de Tulle à Argentât, d'une longueur totale de <)3 kilomètres.
Ce qui porte à 2.1 i 2 kilomètres la longueur des chemins defer et canaux construits directement par M. Gaillard ou sous sa
direction et pour lesquels il a été dépensé plus de 220 millions.
Il a en outre étudié et établi les projets de divers chemins defer en France, en Belgique, en Autriche, en Italie, en Serbie, eu
Roumanie, en Bulgarie, au Vénézuéla, au Chili, etc., en vue
d’entreprises qui ne se sont pas réalisées.
Il s'est occupé également des études des lignes duTonkin et du
Yunnan, d’une longueur de 800 kilomètres, et du chemin de fer
du Pirée à Larissa, en Grèce.
Entré comme chef de section dans la maison Ernest Gouin
et Cie en 1862, il en est devenu administrateur-directeur le 1 1 jan
vier i885, et en cette dernière qualité il a participé à l'exécution detous les autres travaux entrepris par la Société.
En dehors des travaux qui viennent d’être énumérés, M. Gail
lard s'est occupé, pour son compte personnel.de plusieurs affaires
industrielles; il a fondé notamment, en t858 e, en 1879 deux
usines dans la Dordogne pour la fabrication du papier, usines qui
occupent de nombreuses familles d’ouvriers, logées pour la plupart
dans des maisons ouvrières. Lue ecole a été installée dans ces
usines pour y recevoir les enfants des ouvriers.
Il a exploité également une importante usine à Saint-Vincentde-Blanzat (Puy-de-Dôme . pour la fabrication des beaux papiers
d’impression.
Les récompenses obtenues par M. Gaillard sont les suivantes :
En i855 au concours régional de Périgueux, une médaille debronze ;
En t858, à l’exposition du Centre de la France, a Limoges,
une mention honorable ;
En 1880, it l’exposition nationale de Périgueux, une médaille
d’or ;
En 1880. it l'exposition universelle de Paris, une médaille de
bronze ;
En 1894, à l’exposition universelle de Lyon, une médaille
d'argent :
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En i8g5, à l’exposition universelle de Bordeaux, une médaillé
d’or ;
En 1896, le 25 janvier, la croix de commandeur de l’ordre du
Nichan-Iftikhar ;
En 1896, le 27 février, la croix de commandeur de l’ordre de
Saint-Grégoire-le-Grand :
En 18(17, le ier avril, la croix d'officier de l’ordre de l’Osmanië;
En 1898, le 3o décembre, la croix de chevalier de la Légion
d'Honneur.
En 1899, au mois d’avril, la médaille d’honneur du Travail.
En 1900,11 l’exposition universelle de Paris, une médaillé d'or.
En 1905, un diplôme d’honneur à l'exposition de Liège.
Pendant la guerre de 1870, M. Gaillard se mit il la disposition
de la Commission d’armement national, qui le chargea de l'instal
lation et de la direction des ateliers pyrotechniques de Viviers
Aveyron . Ces ateliers fonctionnèrent d’une façon normale et sans
aucun accident pendant toute la durée de la guerre.
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CE LA VILLE
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DE PÉRIGUEUX j
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Fait partie de M.L. Gaillard 1838-1910
