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J
SUR
LA MALADIE ÉPIDÉMIQUE
DE MAREUIL,
PAR M. ÉDOUARD PINDRAY FILS,
DOCTEUR EN MÉDECINE.
I ntt maladie, d’autant plus grave quelle fut plus insidieuse, d’autant
plus difficile à saisir quelle alfecta plus de formes étranges, et dont on
n’avait jusqu’alors observé que quelques cas isolément, vint porter , le
12 septembre i835, la consternation et l’effroi dans notre petite ville.
Née dans les mêmes lieux , dans les mêmes circonstances et sous la
même influence que la dotinentérie typhoïde, qui depuis un an l’avait
précédée et qui marchait encore avec elle, elle avait bien aveo cette
dernière certains rapports de ressemblance, cette physionomie propre
aux affections d'un même genre, mais pas assez prononcée pour qn*on
pût les réunir, pas assez distincte pour qu’on pût les séparer. Ce notait
plus cette marche lente, constante et progressive qui donnait au méde
cin le temps de se reconnaître et d’agir ; la multiplicité, la diversité des
symptômes l’avaient tellement compliquée, tellement aggravée, tellement
dénaturée, qu’elle produisait en quelques jours, en quelques heures
même, les plus insolites, les plus épouvantables désordres. Les malades
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étaient comme foudroyés , tous les organes envahis affectés tour à tour
ou simultanément.
La maladie s était déjà montrée à Mareuil et dans les environs depuis
le commencement de mai dernier ; mais n’avait fait que passer en faisant
quelques victimes. Le nombre des malades que j’avais vus depuis cette
époque, et dans un cercle d’une lieue et demie de rayon, pouvait s’élever
à quarante, parmi lesquels six avaient succombé, et, il faut le dire, sans
qu’on eût cherché ou qu'on eût eu le temps de les soumettre à aucun
traitement actif.
Mais ce fut toujours à Mareuil, dans toutes les circonstances, quelle
se montra beaucoup plus insidieuse, beaucoup plus meurtrière que par
tout ailleurs. Cette particularité tient sans doute, comme dans toutes les
épidémies, à l'agglomération des habitans, et surtout à l'effroi dont ils
furent saisis à son apparition. Il ne faut pas omettre, non plus, la position
enfoncée de cette petite ville, située entre plusieurs montagnes, entou
rée de prairies humides et traversée par deux ruisseaux ; aussi les rues
les plus basses, les plus sales et les moins aérées offrirent-elles le plus
grand nombre de malades et de victimes. Ce fut aussi dans ces quartiers
que l’épidémie débuta. On avait également remarqué que depuis plu
sieurs jours, avant sa recrudescence et jusqu’à son apogée, le vent du
midi n'avait cessé de souffler avec force; que le ciel avait été constam
ment couvert de nuages épais, qui avaient continuellement donné des
orages et des pluies abondantes ; que tous les oiseaux qui se plaisent
autour des habitations, tels que les moineaux et les hirondelles, avaient
déserté; que dès lors même les personnes qui échappèrent au fléau se
sentirent prises de lassitudes, de pesanteur de tète et d’une transpiration
abondante pendant le sommeil et après le moindre exercioe. Avec de
telles causes prédisposantes, on concevra sans peine comment un écart
de régime, un excès de travail, un passage subit du froid au chaud , en
un root les moindres causes déterminantes, ont pu développer chei une
grande partie d’individus les germes d’une maladie dont ils respiraient,
dont ils portaient eu eux lesélémens. Ce furent surtout les personnes les
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plus fortement constituées, depuis vingt jusqu'à quarante ans, les hom
mes plus que les femmes, et particulièrement les plus timorés, qui furent
les moins épargnés.
Sar 1,100 habitans environ que contiennent la ville et les hameaux les
plus voisins qui furent eu même temps frappés de l’épidémie, il y eut à
peu près quatre-vingt-quinze malades, à partir du 10 jusqu’au a3 sep
tembre, et parmi ceux-ci douze hommes et six femmes succombèrent;
et le terme moyeu de la durée de la maladie chez eux fut de quarantehuit à cinquante heures. Une remarque importante à faire, c’est que huit
personnes appartenant aux familles des bouchers et un tanneur eurent la
maladie; trois en moururent, et les autres furent dans le plus grand dan
ger. Et cependant la totalité des personnes au-dessus de vingt ans compo
sant ces familles ne s’élevait en tout qu’à vingt-deux, ce qui fait une pro
portion énorme eu égard aux autres classes de la population.
La maladie, après être parvenue dans l’espace de treize jours à son plus
haut degré d’accroissement et de gravité, ne suivit point, comme on au
rait dû s'y attendre, cette marche décroissante progressive qu'on observe dans les épidémies ; mais se termina brusquement, comme si la
cause puissante qui semblait l’entretenir eût disparu tout à coup par
une sorte de prestige; et ce qui prouverait la grande influence qu’exer
çait la permanence du vent du midi sur son développement, c’est qu’à
partir du a3, où il devint nord , il ne se présenta plus que deux nouveaux
cas, tandis que la veille il y en avait eu vingt-deux, et que tous les ma
lades éprouvèrent instantanément un mieux très sensible. On vit aussi
revenir ce jour-,à les oiseaux qui s’étaient émigrés, comme s’ils n’eus
sent plus eu à redouter l’infection délétère.
Les prodromes de la maladie furent, comme je l’ai déjà dit, une cépha
lalgie insolite, de l’inappétence , un abattement général extrême, accom
pagné de sueurs ; et après le premier jour, le deuxième au plus tard, la
transpiration devenait tellement al>ondantc, que les malades étaient forcés
de garder le lit. 11 n’y avait eu jusqu’âlors que peu ou pas du tout de
fièvre; le pouls était développé, mais presque toujours mou; la tête et
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l’estomac étaient les seuls organes qui parussent éprouver de la souf
france ; la langue était large et humide, quelquefois muqueuse ou saburrale;le ventre était souple, et la sensibilité épigastrique n’était jamais
augmentée par la pression; il y avait dix-huit fois sur vingt constipation ,
deux fois de la diarrhée ; les urines étaient presque toujours rouges ou
bourbeuses, et exhalaient, ainsi que la respiration et les sueurs, une
odeur extrêmement fétide. Le sthétoscope appliqué sur la poitrine décou
vrait chez presque la moitié des malades une absence ou une obscurité
du bruit respiratoire dans un point de l’un des deux poumons, plus sou
vent du côté droit que du gauche, et parfois de tous les deux, sans que
la gêne de la respiration , la toux, la douleur et les autres signes extérieurs
en eussent fait soupçonner l’existence. Lorsque la maladie restait ainsi
abandonnée à elle-même , on ne tardait pas à voir des phénomènes beau
coup plus graves se manifester, et c’était aussi, le plus souvent, par ces phé
nomènes graves que , sans symptômes précurseurs, on la voyait débuter.
Le malade était alors pris tout à coup d’une grande anxiété et de la crainte
de la mort; son œil égaré exprimait encore plus que ses discours l’inquié
tude et l'effroi ; la face devenait vultueuse et violacée, les ailes du nez et
les commissures des lèvres contractées, ce qui donnait à la physionomie
une expression toute particulière, mais caractéristique ; tous les muscles
du tronc et des membres entraient dans une agitation convulsive; les ré
ponses étaient brèves, la langue tremblotante. Dans cet état, il survenait
quelquefois des vomissemens, tantôt de bile noire , de matières muqueu
ses accompagnées de lombrics, et presque toujours alors les malades se
plaignaient d’un sentiment de pression à l’épigastre, qu’ils comparaient à
celle qu’aurait exercée une pierre énorme prête à les étouffer ; et c’était
toujours l’indice d’une congestion pulmonaire imminente. Le pouls était
dans ce cas irrégulier, concentré, peu ou d’autres fois très fréquent. Dans
ce dernier cas, le malade était sous l’influence d’un véritable accès fébrile,
et pour peu qu’il augmentât, la peau devenait brûlante, quoique inondée
de sueurs, l’œil brillant et fixe , la pupille dilatée ; puis on remarquait de
l’incohérence dans les idées, le soubresaut des tendons, la carphologie.
Les malades se plaignaient de voir des fantômes hideux qu’ils s’efforcaient
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de repousser ; après quoi ils entraient dans un délire furieux, poussaient
des vociférations et tombaient dans un coma profond qui se terminait
par la mort, avec tous les symptômes d’une congestion cérébrale ou pul
monaire, et tout cela dans l’espace de quelques heures. Il n’était pas rare
alors de voir ces malheureux regorger le sang à pleine bouche, avant meme
d’avoir rendu le dernier soupir, et presque tous baignés dans un sang
décomposé, qu’ils rendaient par toutes les surfaces muqueuses, par suite
d’un commencement de dissolution putride qui accompagnait leurs der
niers instans, et qui marchait avec une telle promptitude, que les cadavres
devenaient noirs , et qu’on était obligé de les enterrer dans les premières
heures, à cause de l’horrible infection qu’ils répandaient.
J’ai parlé des cas les plus grave? ; mais-heureusement la maladie n’a
pas toujours marché d’une manière aussi prompte. Chez beaucoup de ma
lades, les accès fébriles ont été moins intenses ; il est survenu un peu de
calme, quelquefois une véritable apyréxie, qui a donné au médecin le
temps d’agir ; et jamais, dans ce cas, mes tentatives n’ont été vaines ; mais
il fallait ne pas attendre, ne pas différer , sans quoi un redoublementplus
violent que le premier aurait inévitablement compromis les jours du ma
lade. Chez la moitié à peu près des malades, les accès ont été moins tran
chés, la fièvre a été subintrante, ou s’est maintenue d’une manière plus
uniforme ; d’autres fois elle a été tout-à-fait irrégulière. Mais chez presque
tous ceux qui sont revenus à la santé, la convalescence s’est dessinée par
une fièvre rémittente ou intermittente tierce, double tierce, et le plus
souvent quotidienne.
Chez tous ceux qui ont vécu jusqu’au troisième jour, une éruption
vésiculaire a eu lieu, mais infiniment variable , suivant les individus. Chez
les uns, elle a été discrète; conffluente chez les autres. Ceux-ci ont eu une
véritable miliaire; ceux-là une rougeole, un pemphigus, venant tantôt
par plaques sur les bras, à la poitrine et au cou, tantôt recouvrant toute
la surface cutanée. On a vu quelquefois l’éruption prendre tout à coup
une teinte rembrunie ou pourprée , des pétéchies survenir, et la maladie,
de bénigne qu’elle avait paru jusqu’alors, prendre un caractère de mali-
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gnité qui mettait les malades dans le plus grand danger. Pendant le temps
de 1 éruption, seulement, tons ont été pris d’une soif inextinguible, ont
éprouvé une chaleur brûlante intérieure et sur tout le corps, avec despicotemens insupportables à la peau, tout comme si on les eût roulés sur des
épines. Leur anxiété était quelquefois si grande, qu’ils échappaient invo
lontairement leurs urines. J’en ai vu prétendre n’avoir jamais éprouvé de
douleurs et d’angoisses plus affreuses.
Souvent il arrivait que ceux qu’on venait de laisser, il n’y avait qu’un
instant, dans l’état le plus satisfaisant pouvaient être pris de suffocation
ou d’une congestion cérébrale imminente, sans augmentation de fièvre ;
de môme que ceux qui avaient eu primitivement le poumon droit en
gorgé pouvaient en un temps très court'présenter l’inverse, et vice versàj
ce qui prouverait qu’il y avait simple congestion, et non pas toujours
pleurésie ou épanchement pleurétique, comme on a voulu le prétendre;
non que je veuille rejeter cette dernière affection, car je l’ai plusieurs
lois observée ; mais je ne voudrais pas non plus qu’on voulût trop la gé
néraliser. Je pourrais citer à l’appui de ce que j’avance plusieurs obser
vât ions d’individus chez qui la respiration ne se faisait entendre que dans
une très petite étendue des deux côtés de la poitrine, et qui, aussitôt
après l’action des synapismes, l’application des sangsues, et surtout après
la saignée, respiraient aussi librement qu’avant d’avoir été malades. Mais
cet état n’était pas ordinairement de longue durée; il fallait être conti
nuellement à les surveiller pour prévenir une suffocation.
Les symptômes mentionnés n’ont pas toujours été les seuls constans,
les seuls qu’un ait eu à observer quelquefois la maladie a débuté sous
la forme d’une angine, d’une gastro-entérite, d’une pleuro-pneumonnie,
d’une péricardite , d’une apoplexie. Les uns ont éprouvé des coliques
sourdes, des palpitations , des lipothymies ; d’autres n’ont eu absolument
rien, si ce n’est une céphalalgie, des sueurs toujours abondantes, suivies
d’éruption du deuxième au cinquième jour, après quoi les sueurs ont
cessé, la desquamation s’est faite , et ils sont promptement revenus à la
santé.
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Chez tous les malades, le sang extrait par la saignée a paru altéré, dé
pourvu de fibrile et de sa partie colorante, et lorsqu’on a eu recours à
l’application des sangsues, l’hémorragie des piqûres a toujours été extrê
mement difficile à arrêter.
Chez tous ceux qui ont présenté des symptômes graves , la convales
cence s’est long-temps fait attendre , a toujours été entravée par les
moindres causes; en sorte qu’on ne pouvait trop compter sur une termi
naison heureuse qu’après qu’un état de mieux s’était maintenu sans in
terruption pendant plusieurs jours, et même il n’était pas rare alors qu’il
n’y avait plus de fièvre, que l’éruption paraissait terminée , de voir surve
nir un accès de fièvre intermittente pernicieuse qui, s’il se fût renou
velé, aurait presque infailliblement occasionné la mort; tous, durant
la convalescence, ont été couverts de petits furoncles extrêmement dou
loureux qui leur ont souvent donné la fièvre.
Je ne m’arrêterai point à discuter si la maladie fut contagieuse ou non;
je dirai seulement que presque jamais une seule personne de la même
famille n’en fui atteinte ; que jamais on vit un seul malade, même dans
le plus petit village. On conçoit qu’il n’est pas besoin, pour s’en rendre
compte, d’admettre la contagion, puisque tous respiraient le même air,
tous étaient soumis à la même influence. Mais ce qui paraîtra peut-être
plus surprenant, c’est qu’un boucher, habitant Larochebcaucourt, qui
est à une lieue de Mareuil, étant venu voir un de ses amis de même pro
fession qui était gravement malade et baigné de sueurs , lui pressa la
main, et que le soir même, rentré chez lui, il fut atteint d’une manière
si foudroyante , qu’il mourut au bout de dix heures; que dès-lors la
maladie , qui n’avait pas encore paru dans cette petite localité , s'y répan
dit bientôt à tel point, que deux jours après on y comptait déjà sept
malades. Je pourrais citer d’autres personnes qui, partant d’un lieu en
core vierge pour visiter des malades ou leur donner des soins, ont ap
porté chez elles la maladie. Dans un village voisin de Mareuil, un homme
tomba malade, sa femme , qui continuait de coucher avec lui, le devint
ensuite, puis une jeune fille qui leur donnait des soins , et après eux
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une sœur qui couchait avec cette dernière. Il est une infinité de maisons
où l’invasion de la maladie a eu la même progression. Si ces faits, en
quelque sorte confirmatifs en faveur de la contagion, ne sont pas suflisans
pour détruire d’autres faits négatifs qu’on pourrait leur opposer , ils peu
vent au moins les restreindre.
Il est à regretter sans doute de n’avoir pu faire de nombreuses autop
sies; on aurait peut-être mieux pu se fixer sur la nature de la maladie ;
mais je doute cependant qu’on fût jamais parvenu à la localiser. Deux
sujets, morts à peu près dans les mêmes circonstances, n’ont, pour ainsi
dire, offert absolument rien de semblable; l’un, qui succomba après trente
heures de maladie , qui débuta par une violente céphalalgie et se termina
par le délire, sans autres symptômes apparens, présenta un épanchement
séro-sanguinolent assez considérable à la base du cervelet et dans les ven
tricules du cerveau; leurs vaisseaux gorgés de sang, leurs tissus et surtout
leurs enveloppes pointillés de rouge et présentant des arborisations bien
évidemment inflammatoires ; le poumon gauche hépatisé dans une grande
partie de son étendue, des adhérences nombreuses du côté de la plèvre
costale, qui paraissaient anciennes, et un épanchement de ce même côté
On ne doit pas ajouter trop d’importance à cctélat pathologique de la poi
trine, car j’ai appris depuis que le malade avait eu quatre mois auparavant
une pleurésie qui avait été négligée. L’estomac offrait quelques traces de
ramollissement du côté delà muqueuse. Le second malade, qui mourut
au deuxième accès d’une fièvre intermittente pernicieuse , avec tous les
symptômes d’une congestion cérébrale, présenta tous les vaisseaux encé
phaliques gorgés de sang, sans aucune autre particularité du côté de ce vis
cère. Mais l’estomac qui, d’après le rapport de ceux qui l’avaient soigné,
n’avait nullement paru souffrant pendant la vie, présentait uu ramollisse
ment presque complet de toute la surface muqueuse qui, lorsqu’elle était
enlevée, laissait apercevoir la membrane musculeuse avec des piaques assez
nombreuses d’un rouge vif. On voyait aussi sur quelques points des in
testins des altérations de la même nature; les deux poumons étaient gor
gés de sang, comme hépatisés, mais sans aucune trace d’inflammation, pas
plus que du côté de la plèvre.
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Une question embarrassante , difficile à résoudre , maintenant se pré
sente : quelle est la nature, quel est le siège, le point de départ de la
maladie, et quel nom faut-il lui donner? Si l’on réfléchit à sa coexistence
avec la dotinentérie typhoïde ; si l’on considère dans leur ensemble cette
uniformité d’aspect, qui appartient au génie de la constitution médicale
régnante, on sera bien forcé d’admettre qu’elles ont entre elles quelque
analogie ; mais voilà tout : car elle manque le plus ordinairement des
caractères propres à l’affection typhoïde, qui sont cette prostration de
lorccs, cet anéantissement de toutes les fonctions animales, cet affaisse
ment complet de toutes les facultés intellectuelles et morales. Si, d’un
autre côté , l’on a égard à la diversité, à l’extrême fugacité de ses symptô
mes, et surtout à sa prompte disposition à la scepticité, il faudra bien
admettre aussi qu’elle n’a son siège exclusivement dans aucun organe ;
mais que les solides, que les liquides surtout sont primitivement altérés.
Mais faudra-t-il pour cela l’appeler plutôt affection putride que suette
miliaire; pleurésie, que lièvre intermittente pernicieuse? Je laisse à un
autre le soin de prononcer ; elle offre trop de généralités pour qu’on
puisse une seule dénominalion la caractériser. Il importe, d ailleurs,
fort peu, quel que soit le nom quon veuille lui donner, pourvu qu’on
puisse jusqu’à un certain point se rendre compte de celte tendance aux
congestions cérébrale, pulmonaire, ou de tout autre organe; de ces
hémorragies passives , ou qui sont survenues à la suite de l’application
des sangsues; de ces sueurs abondantes suivies déruptions de diverse
nature, en admettant, d’une part, une altération primitive, une extrême
fluidité du sang; et, de l’autre , un plus grand relâchement, un défaut
de tonicité de la part des tissus.
Voici maintenant le traitement que depuis la première invasion j’ai
suivi, et qui a été par la suite le plus généralement adopté. Au début,
et toutes les fois que le pouls a offert quelque résistance, j’ai continuel
lement eu recours aux évacuations sanguines, soit au moyen de la lan
cette, soit par l’application des sangsues sur l’endroit de la souffrance.
Une remarque que j’ai souvent eu l’occasion de faire , et qui m’a en-
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courage à réitérer la saignée, c’est que chaque fois que j’ai été obligé d’y
revenir, le sang a paru plus beau, plus consistant, plus vermeil, le
pouls a repris plus de force et de souplesse ; en un mot, une véritable
réaction a eu lieu ; je dirai même que la saignée , dans bien des cas, a
paru, tout en diminuant l’intensité des symptômes existans , donner à la
maladie une marche rémittente ou intermittente plus tranchée, qu’il était
ensuite plus facile de combattre par les moyens appropriés. En même
temps qu’on avait recours aux évacuations sanguines, ou lorsqu’il n’était
plus permis d’y recourir, il fallait s’adresser aux révulsifs, continuelle
ment appliqués aux extrémités inférieures, aux lavemcns purgatifs, aux
vésicatoires sur la poitrine ou sur la région précordiale, suivant qu’il se
manifestait des symptômes du côté du cœur, de la plèvre ou du cerveau;
et s’il y avait tendance à l’adynamie , que l’éruption se fit mal ou parût
être de mauvaise nature , les vésicatoires à la partie interne des cuisses,
le camphre, le nitrc, l’acétate d’ammoniaque , l’extrait de quinquina,
les acides minéraux, combinés ensemble ou administrés séparément,
devaient être employés. Mais le moyen surtout efficace, le moyen vraiment héroïque, qui a produit des résultats toujours constans toutes les
fois qu’il y a eu remillence o'u’interminence marquée, c’est le sulfate de
quinine. Sur cinquante malades que j’ai eu à traiter pendant l’épidémie ,
je l’ai administré vingt et une fois, et je puis dire toujours avec un égal
succès ; parmi les autres chez qui il n’a pas été possible de l’employer à
cause de la continuité de la fièvre ou de l’irrégularité des accès , je n’ai
eu à déplorer en tout que quatre décès.
Je dois citer en terminant M. Rastouil, étudiant en médecine, mon
voisin et mon ami ; et en parlant des services qu’il a rendus dans un
temps de calamité publique, je cède à un sentiment, je ne dirai pas
d’aû’ection, mais de justice. Ce jeune homme a fait preuve d’un dévoue
ment au-dessus de tout éloge. De l’âge et de la constitution de ceux que
l’épidémie prenait pour victimes, il n’en a pas moins bravé tous les dan
gers avec une persévérance qui l’honore, et les succès qu’il a obtenus, par
la méthode convenue, sur les malades que j’avais confiés à ses soins lui ont
acquis des droits imprescriptibles à la reconnaissance de ses concitoyens.
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Des considérations, qu’on appréciera sans doute, ne me permettent
de parler qu’avec beaucoup de mesure et de réserve de mon père, doc
teur en médecine, et de mon oncle, M. François Pindray, officier de
santé. Du reste, leur réputation, l’espèce de célébrité qu’ils ont acquise
dans cette contrée par leur sage et longue pratique, les consolent de
l’oubli dans lequel on les a laissés.
Jeune, et pour ainsi dire à mon début, j’aurais pu me taire sur la part
active que j’ai prise au traitement de la maladie qui a porté le deuil
dans notre ville; j’aurais pu laisser ignorer que le premier j’ai fait usage
du sulfate de quinine; que le premier encore j’ai prescrit les moyens
indiqués dans ces notes, que mes occupations ne m’ont permis d’écrire
qu’avec précipitation , presque sans suite et sans ordre, si mes amis, si
les personnes qui me portent de l’intérêt ne m’avaient fait sentir que les
publications des divers journaux pouvaient égarer l’opinion, en attribuant
presque exclusivement à un de mes collègues, dont j’apprécie le talent
et le zèle, des soins auxquels d’autres ont des droits incontestables. En
rétablissant des faits altérés ou ma, connus dans le premier moment
d’anxiété publique Dieu m’est témoin que je n’ai point écouté un vain
sentiment d’amour-propre; que je me suis rendu, en quelque sorte, à la
clameur publique, et que, fier de la confiance dont mes concitoyens
m’ont constamment honoré, je ne pouvais ni ne devais laisser croire au
pays que j’étais resté sourd, étranger ou indifférent aux maux qui ont
désolé cette localité.
Puissé-je aussi, en publiant cet opuscule, qui n’est que le résultat
d’observations long-temps et mûrement réfléchies, être de quelque uti
lité à ceux de mes collègues qui auraient à déplorer l’invasion d’un pareil
fléau !
A Périgueux, chez FaURe et Rastofil, imp. de la Préfecture et de la Mairie.
Fait partie de Mémoire sur la maladie épidémique de Mareuil
