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Titre
-
Portraits d'Hommes
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Identifiant
-
FRB243226101_PZ3185
-
ark:/30098/11bjv
-
Type
-
text
-
Créateur
-
Rachilde (1860-1953). Auteure
-
Editeur
-
Paris, Mercure de France
-
Date
-
1930
-
Format
-
19 cm
-
Langue
-
fre
-
Source
-
Périgueux, Médiathèque Pierre Fanlac, PZ 3185
-
Importance matérielle
-
224 p.
-
Support
-
papier
-
Licence
-
Licence Ouverte 2.0
-
Droits
-
Domaine public
-
extracted text
-
P ortraits d’Hommes
AVEC UN PORTRAIT DE T?AUTEUR PAR NEL AROUN
ALFRED VALLETTE. — MAURICE BARRÉS.
JULES
ALBERT SAMAIN.
RENARD.
LAURENT TAILHADE.
LÉON BLOY,
LOUIS DUMUR.
PAUL
JEAN LORRAIN
PAUL VERLAINE.
LEAUTAUD.
JEAN DE TINAN
JEAN MOREAS
REMY DE GOURMONT
LEON
DELAFOSSE
Huitième édition
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XX'VI
MCMXXX
Du même auteur :
AU MERCVRE DE FRANCE
LES HORS NATURE, mœurs contemporaines...............................................
1 vol.
LA TOUR D’AMOUR....................................................................................
1
L’HEURE
1
SEXUELLE..........................................................................................................
~
LA JONGLEUSE.......................................................................................................................
1
~
CONTES ET NOUVELLES, suivis du THÉÂTRE.......................................................
1
—
LA SANGLANTE IRONIE...................................................................................................
1
—
L’IMITATION DE LA MORT..............................
1
—
DESSOUS..................................................................................................................
1
—
LE MENEUR DE LOUVES................................................................................................
1
—
8ON PRINTEMPS....................................................................................................................
1
—
L’ANIMALE..............................................................................................................................
1
—
DANS LE PUITS, ou la Vie inférieure, 1915-1917, avec un portrait
de l’auteur par Lita Besnard ......................................
1
—
—
LE
CHEZ DIFFÉRENTS ÉDITEURS
VÉNUS (Flammarion)..............................................................................
1
LA HAINE AMOUREUSE (Flammarion)....................................................................
1
__
le CHATEAU dbs deux amants (Flammarion)................................................
1
—
LA SOURIS JAPONAISE (Flammarion).......................................
1
__
1
__
SAiGNEUR (Flammarion).............................................................................1
__
monsieur
LES
LE
RAGEAC (Flammarion).........................................................................................
grand
AU SEUIL de l’enfer (Flammarion), en collaboration avec F. de
Homem-Christo............................................................................
j
LE paro du mystère (Flammarion), en collaboration avec F. de
Homem-Christo.........................
I
__
LA PRINCESSE DES Ténèbres (Calmann-Lévy)................................................
1
_
_
__
LE THÉÂTRE DES BÈTBS (Les Arts et le Livre)..................................................
i
LA MAISON VIERGE (Ferenczi).................................................................
!
L’HOTEL DU GRAND VENEUR (Ferenczi).......................................................
j
_
REFAIRE L’AMOUR (Ferenczi)..................................
MADAME de lydone, ASSASSIN (Ferenczi)...................................................... *
j
!
_
MADAME adonis (Ferenczi).....................
. •
L\nSéS°™..?di.tiOn8.de
FranC6)’
en
collab°ration
avec
POURQUOI je ne SUIS pas féministe (Ed. de France).....................
j
ALFRED JARRY OU LE SURMALE DE LETTRES (Grasset).....................
la FEMME aux mains d’ivoire (Editions des Portiques)........................
i
LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE (Kundig).................................
*
PORTRAITS D’HOMMES
IL A ÉTÉ
TIRÉ ;
1Î exemplaires sur Hollande van Gelder numérotés à a presse
de 1 à 11
165 exemplaires sur vélin pur fil Lafuma numérotés de 12 à 176
Portraits d’Hommes
AVEC US PORTRAIT DE l’aüTEUR PAR «EL AROI'R
ALFRED VALLETTE.
— MAURICE BARRES. ----
WILLY
JULES RENARD. — JEAN LORRAIM
ALBERT SAMAIN. — PAUL VERLAINE.
JEAN DE TINAN
LAURENT TAILHADE. — JEAN MOREAS
LÉON BLOY. — LOUIS DUMUR. — REMY DE GOURMONT
PAUL LÉAUTAUD.---- LEON DELAFOSSE
muitième édition
Prêt
PARI
MERCVRE DE
XXVI,
RVE DE C(
MGMXXX
pi SAgS
T°us droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservé»
pour tous pays.
Copyright by Mercvrr db France 1930.
ce temps-là l’esprit de la litté
rature soufflait sur les bocks du
cabaret de la Mère Clarisse, appelé fami
lièrement ainsi par ses habitués. Un
cabaret dit alsacien, où la bière de Stras
bourg venait de Strasbourg même !
Petit coin de la rue Jacob, un peu sombre,
tranquille, n’accrochant pas le regard par
des tons violents, seulement, orné de
bons tableaux du peintre Feyen-Perrin,
barques de pêche et vues du large sans
trop de houle pour les promenades
E
n
berceuses de la rêverie.
Se réunissaient là, autour de cinq ou
six tables, des hommes faits pour s en
tendre à mi-voix : Van Muyden, graveur
de talent, qui esquissait les têtes de
ses amis sur un album, malheureu
4
PORTRAITS d’hOMMES
sement perdu, Charles Cros, Beauclair,
Montaigu, le peintre, Alfred Poussin,
Paul Mûrisse, Albert Samain, Laurent
Tailhade, Jean Moréas, Georges Lorin,
Marsolleau, Paul
Arène, Metcalff,
William Vogt, Édouard Dubus, Louis
Denise, Ratez, Raoul Dumon, Bonheur,
l’ami et conseiller d’Albert Samain,
Alfred Vallette...
Discussions toujours courtoises et para
doxes souriants qui n’affirmaient que le
plaisir de risquer des mots neufs sur
le vieux tapis de la controverse.
Ceux qui vont aujourd’hui au Bœuf
sur le toit et ont la coutume de lire les
derniers communiqués des batailles litté
raires sur des murs tendus de drap d’or
seraient étonnés, sinon gênés, de retrou
ver ce modeste endroit où des gens
les plus simples du jmonde célébraient
Alfred Vallette
5
entre eux, dans une ombre discrète, une
espèce d’office religieux en l’honneur de
la Littérature, déesse que les plus fer
vents n’osaient implorer par son nom.
On ne la priait pas dans un but inté
ressé, on ne lui demandait point de
miracle et on était pourtant certain de
son existence, ce qui suffisait à combler
ses fidèles. Timides les uns, réservés les
autres, plusieurs cachaient pudiquement
leurs enthousiasmes, redoutant les pro
fanes ou les railleurs... et quelques types
de ces amoureux d’art moururent de
leur passion sans en avoir bien connu
toute la néfaste puissance.
On y buvait modérément. On y fumait
davantage, car les nuages bleutés du
tabac favorisent les divines apparitions.
On y citait des vers, anciens ou nouveaux,
sans les déclamer en s’appuyant contre
6
PORTRAITS D’HOMMES
une colonne... mais ils avaient, ces vers,
presque tous la consonne d'appui. On y
commentait des articles de journaux sans
vitupérer et, souvent, un très jeune s em
portait, noblement, contre un pontife ou
un poncif.
Il n’y avait pas là & écoles, prônées
ou définies, de classifications aux éti
quettes barbares.
Le naturalisme expirait sous le lourd
écroulement de ses propres pierres de
taille, si mal retenues par le ciment de
critiques ennuyeuses, et on aspirait à
des choses plus serrées, plus subtiles,
mais personne ne se déclarait prophète
et on pensait, d’un commun accord, que
le génie est d’une essence tellement rare
qu’on doit en avoir peur, d’une peur
hésitant entre la crainte de la folie et le
commencement de la sagesse.
ALFRED VALLETTE
7
En fait d’écoles, y eut-il jamais, du
reste, que le farouche désir... de ren
verser l’ancienne, celle qui sut s’imposer
au public ?... Lorsqu’on a beaucoup
vécu, on s’aperçoit que les plus redou
tables révolutions, en art comme en poli
tique, n’amènent qu’à des évolutions plus
lentes. Quand tout est par terre, il arrive
un homme têtu, un révolutionnaire ayant
réfléchi, qui ramasse, entasse, met de
l’ordre à sa manière, et construit un
nouveau monument avec d’anciens maté
riaux.
Cependant le symbolisme fut une belle
manifestation d’art, faite par des artistes
sincères, mais, à y bien songer, ce ne fut
peut-être que la silhouette du vieux
romantisme collée sur un étendard de
papier de luxe, une sorte de somptueux
épouvantail hallucinant auquel on ajou
POtrtRAITS d’hommes
tait, selon les circonstances, le chapeau
du jardinier en chef de la nouvelle culture,
qu’on ne choisissait pas toujours avec
discernement : tantôt une paille percée,
tantôt un bicorne à plumes, et parfois
la casquette d’un employé de banque.
Il sortit de tout cela quelques bonnes
aventures pour des mots oubliés de la
langue française, dont on ignorait rela
tivement le véritable sens. Et en mettant la
charrue devant les bœufs, on laissa pousser,
dans le champ réduit à l’état sauvage,
une herbe libre qui tout en n’étant pas
du meilleur blé de France pouvait encore
servir de tisane dépurative à certaines
crises de gâtisme chez les chers Maîtres.
On luttait à coups de poésies trans
cendantales qui ne... tranchaient rien du
tout, pas même les différends sur la
syntaxe, et on peina sur des livres abscons
ÂLFRÈD VÀLLETTË
9
qui prenaient du temps à leurs auteurs
tout en épargnant celui du lecteur. La
littérature qui produit le moins est tou
jours la plus respectée : il vaut mieux
n’écrire qu’un chef-d’œuvre. Quand il y
en a plusieurs, dans la vie d’un écri
vain, fussent-ils très ratifiés, ils ne font
qu’embrouiller l’idée qu’on désire avoir
de lui. Un bon livre c’est une légende ;
trois ou quatre bons livres égarent les
opinions. Le critique préfère en demeurer
au premier et les lecteurs s’imaginent
que ça n'est plus du même...
Si tous n’en moururent pas, durant ce
combat héroïque, tous en furent frappés
au meilleur coin de la médaille.
Dans la dernière guerre, la vraie, il y
a des gens qui se trouvèrent guéris de
leurs crampes d’estomac en vivant sous
les obus alors que d’autres, bien portants
10
PORTRAITS d’hommes
et robustes, furent écrasés par la mitraille !
11 a donc surgi du symbolisme des auteurs
solidement trempés, ayant parcouru tous
les dictionnaires, reprenant goût au fran
çais tout court, et ceux qui en sont morts
ont droit à la couronne du martyre,
laquelle vaut bien le pain quotidien (ou
celui des quotidiens} au regard de l’éter
nité.
Toujours hermétiquement serré dans
un veston-dolman qui ne laissait passer,
du faux col, qu’un mince filet de linge,
les cheveux en brosse, drus et bruns,
la moustache rousse, ou roussie par les
multiples cigarettes, le masque grave,
aux traits réguliers, l’œil incisif, Alfred
Vallette paraissait un peu trop sérieux,
1 air d un officier en bourgeois, mais
s égayait volontiers, au sujet d’un détail
ALFRED VALLETTË
11
perçu de lui seul, jusqu’à la raillerie
la plus impitoyable.
Le futur directeur de la revue que
vous savez parlait souvent de Flaubert
en ces réunions intimes de la Mère Cla
risse. Avec Albert Samain etPaul Morisse,
les poètes tendres et délicats, il devi
sait sur. une prose plus sévère, qu’il
voulait impeccable, la résumait d’un mot
coupant, revenant habituellement dans
ses conversations : synthèse. Le natura
lisme l’offusquait presque autant que
les tirades romantiques et, s’il prisait
fort les perfections techniques de Bau
delaire, il gardait un sourire narquois
devant les mèches éparses des Muses 1830.
Saisir la vie dans ce qu’elle a de bon ou
de mauvais, par le menu détail, soigneu
sement choisi, fixer le paysage par sa
nuance propre et non par
dame
12
portraits d’hommes
d’un seul témoin, décrire un être en le
montrant par ses gestes sans y ajouter
des intrigues inutiles à sa personnelle
psychologie, était le travail qui le préoc
cupait avant même la conception du
roman. Comme il le prétendait, une vie
ne suffirait peut-être pas pour accomplir
convenablement une pareille tâche.Plaire
à un public capricieux, amateur d’images
violentes, ou aimables, sans proportions
avec le sujet, ne l’inquiétait guère et il
ne se doutait pas que ce qu’il cherchait
dans le juste milieu du réalisme n’était
rien de moins que la trouvaille de l’ab
solu!...Dès qu’il s’en rendit compte, ou
que la vie vint le forcer au fond de ses
retranchements, il cessa d’écrire... ce qui
est peut-être la plus noble façon de renon
cer à 1 art pour le seul amour de l’art.
Il eut pourtant le loisir de créer une
ALFRED VALLETTE
13
œuvre sincèrement réaliste, aussi loin
du naturalisme que du romantisme, mer
veille de patience et de vérité qu’un
éditeur (oh ! les éditeurs !) accepta en
l’affublant d’un titre ridicule. Mais la
puissance du souvenir de ce livre est
encore telle chez les survivants du petit
cénacle, que lorsqu’on leur en parle
ils peuvent en citer, de mémoire, cer
tains passages. J’ai dit : loisir à dessein
au sujet d’une œuvre de grand labeur,
parce que les écrivains de cette époque-là
faisaient tous un autre métier que celui
d’homme de lettres. Ils écrivaient vrai
ment pour leur satisfaction et selon leur
conscience.
Albert Samain était dans un bureau de
l’Hôtel de Ville. Alfred Vallette diri
geait un atelier de lithographie, et est-ce
que le fondateur du Théâtre-Libre,
14
PORTRAITS D’HOMMES
Antoine, le grand Antoine, ne fut pas
employé à la Compagnie du gaz ?...
Ce qu’il leur fallait risquer de tours de
force pour aller renouer avec l’autre
étude, encore mystérieuse ! Mais aussi
quelle ivresse dans ce plaisir jusqu’à
un certain point défendu... dont les
écrivains modernes ont fait un métier
permis ! (Qu’on veuille bien remarquer
que je ne juge pas : je constate. Ancienne
par l’âge et moderne par l’utilisation
insolente du procédé, je ne blâme qui
conque ! Mais j’ai été assez blâmée par
les critiques des deux époques pour
avoir, ou prendre le droit de dire toujours
ce que je pense, dussé-je encourir
perpétuellement toutes les foudres !)
Alfred Vallette, bourgeois de Paris,
issu d’une lignée de bourgeois bien rangés,
bien sages, avait et a toujours tous les
ALFRED VALLETTE
15
excès en horreur... à part les excès de
travail ! S il abandonna le travail litté
raire pour lui, il l’organisa volontiers
pour les autres et devint, sans le savoir,
ni le vouloir, un animateur, celui de son
groupe. Et ce qui fut d’abord, pour ce
groupe fondateur, un passe-temps d’art
entre soi, devint une revue, celle
qui eut longtemps l’honneur d’être
appelée : la Revue des Deux Mondes des
jeunes !
Ce qui différencie le bourgeois racé de
l’aristocrate ou plutôt de l’autocrate, c’est
le mépris du panache (en l’espèce : de la spé
culation), panache du luxe ou panache
de guerre, mais la destinée n’épargne pas
ceux qui doivent animer, réunir, diriger ;
des hommes de valeur
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux,
16
PORTRAITS D HOMMES
le premier qu’on choisit pour le
lier, peut-être le crucifier à une
œuvre, c’est celui qui acceptera la
plus lourde tâche, qui saura trouver
son bonheur en obéissant à la plus exi
geante des consignes et demeurer le
soldat vainqueur, peut-être malheureux !
Nul ne saura jamais, excepté le jour
naliste qui signe ces lignes, de quelle pa
tience, de quelle abnégation et de quelle
terrible clairvoyance Alfred Vallette dut
s’armer pour enserrer dans les liens de
toutes les précautions le petit être turbu
lent que fut cette revue à son berceau !
J’entends d’ici les bons camarades, vieux
ou jeunes, se chuchoter à l’oreille :
« Parbleu ! Nous en ferions tous autant
si nous étions sûrs d’en arriver là. » Non !
Personne, je vous le jure, n’en voudrait
faire autant pour en arriver à s’être tout
17
ALFRED VAtLÈTtE
simplement privé de la seule joie intellec
tuelle de ce monde : vivre son rêve, rester
libre, faire de la littérature pour soi, se
mettre soi dans une formule au lieu d’y
maintenir les autres. Car, lorsqu’on dirige
une revue, ce n’est pas une fois qu’il faut
éprouver tout l’enthousiasme de la con
ception d’une œuvre, c’est tous les jours, et
tous les jours il faut mettre son cerveau au
service de tous les cerveaux qui la for
ment... sinon cherchent à la déformer !
C’est la main de fer... dans le gant
de papier et si on a la poigne suffisante
pour ne pas s’y briser les doigts on peut
y user son enthousiasme...
PORTRAITS DHOMMES.
2
N attend... La vie des lettres commence toujours par là. (La vie
tout court, aussi, d’ailleurs. Qui donc
peut se suffire de l’heure présente ?)
Le bureau-salle d’attente de ce traintrain littéraire est dans un désordre
inouï. Des papiers maculés d’encre, des
livres sans couverture, *s’entassent par
terre ou sur des tables et, au fond, il y a
un guichet fermé, un grillage hostile
derrière lequel se dresse un paquet soi
gneusement cacheté, ficele, comme pour
un prochain départ le dernier wagon. Le
mot : caisse, en cuivre, illumine le vide.
Aux deux bouts d’une banquette mise
à la disposition du public, deux per
sonnages se morfondent : un monsieur,
22
PORTRAITS D’HOMMES
une dame. Le monsieur est un grand
garçon de vingt-deux ans, correctement
vêtu, avec une pointe d’élégance. La
dame a l’air d’une petite institutrice
pauvre, très sérieuse malgré son évidente
jeunesse ; robe de laine noire, veste noire
de coupe droite ; un feutre masculin
cache des cheveux courts, une origi
nalité à cette époque et, anomalie, une
voilette olanche, très tirée sur le visage.
Elle baisse les» yeux en feuilletant un
livre qu elle ne lit pas. Alors le grand
garçon, qui s’ennuie, fait tout ce qu’il
peut pour éveiller son attention. Il se
lève, se promène de long en large, tourne,
finit par fredonner n’importe quoi d’une
voix relativement fausse. Enfin il s’arrête
devant la jeune fille :
Pardon, mad... mademoiselle, suis-je
indiscret en vous demandànt si vous
MAURICE BARRÉS
23
attendez l’éditeur ? Est-ce que vous le
connaissez ?
La voix est enrouée, beaucoup plus
âgée que la bouche.
La jeune personne lève des yeux sau
vages, répond, d’un ton martelé, pas
aimable du tout :
— Naturellement, puisque c’est le
mien.
— Ah ! Vous avez un livre ici ? Moi,
c’est une revue et ça va fort mal. Je n’ar
rive pas à rejoindre cet imprimeur. On
me donne rendez-vous pour des épreuves
et il n’y a aucun employé qui puisse me
renseigner. C’est insensé !... Qu’est-ce
que c’est que votre livre ? Des histoires
pour les enfants ? Ah ! très bien ! Il y a
des images. Pas fameux, ces dessins !
Vous êtes dans l’enseignement ?
La jeune fille, de plus en plus distante .
24
PORTRAITS d’hOMMËS
— Non. J’ai réuni quelques nouvelles,
des contes pouvant être donnés en vo
lume d’étrennes ou en prix. Je tenais
beaucoup à cet ouvrage et voilà que l’édi
teur fait faillite juste le jour de la mise
en vente.
— Avez-vous remarqué, mademoiselle,
que dès qu’on tient à une réalisation la
chance vous manque de parole ? Je finis
par croire qu’il ne viendra pas... ni garçon
. de bureau, ni domestique... le désert !
Au même moment une porte s’ouvre
et on aperçoit, spectacle touchant sinon
inopportun en la circonstance, une grosse
femme très mal peignée, la figure encore
bouffie de larmes, un bébé sur les bras
pendant qu un autre s’accroche à ses
jupes.
— Monsieur et Madame, débite-t-elle
comme une leçon apprise, mon mari est
MAURICE BARRÉS
25
en discussion avec le personnel de son
imprimerie. Il me charge de vous dire
qu’il n’a pas le temps de vous recevoir.
Vous pensez bien que nous sommes plus
malheureux que vous autres (accent du
Midi : vous otres) de ce qui nous arrive !
Vous vous adresserez au syndic. Moi je
n’y connais rien, je ne peux rien vous
dire...
Le jeune homme affecte une grande
courtoisie.
— En effet, ceci ne regarde plus que
les gens de loi. Nous regrettons de vous
avoir dérangée, chère madame.
La jeune fille désignant le paquet ficelé,
derrière le grillage :
— Est-ce que je peux avoir mon ser
vice de presse ? Je sais qu’il est là et
votre mari m’avait, écrit de venir le
chercher.
26
PORTRAITS d’hOMMES
La femme hésite, puis murmure en
reniflant fort :
— Il ne m’a pas prévenue de ça. Il
est parti pour la journée. Maintenant tout
est sous séquestre (elle prononce : séquessé).
Faut toucher à rien, bien sûr. C’est dan
gereux.
Elle s’en va et referme soigneusement
la porte sur elle et ses enfants. La jeune
fille en noir se met à rire, d’un rire
rageur.
— Et mes livres sont là ! Je pourrais
toujours les distribuer. C’est tout ce que
je retirerai de l’aventure !
La demoiselle semble réfléchir, exa
minant successivement le guichet fermé
et le jeune homme aimable.
Dites donc, monsieur, si vous pas
siez le bras par-dessus la grille, vous
qui êtes grand...
MAURICE BARRES
27
Il la regarde, très amusé :
— A quoi bon un service de presse
puisque vous n’avez pas même l’espoir
de vendre une édition de votre livre.
Cadeaux inutiles !
La jeune fille sort de la poche de son
veston une lettre.
— Lisez, monsieur. J’ai le droit. Pour
quoi cette femme ne veut-elle pas me
les donner ?
La voix est nette, autoritaire. Le jeune
homme croit deviner que cette petite
institutrice a l’habitude de tancer des
gamins turbulents. Il ne daigne pas lire.
Il passe le bras au-dessus du grillage,
saisit le paquet par sa ficelle et le lui
tend.
— Pas très lourd, votre bagage littéraire,
mademoiselle, raille-t-il avec un brin
d’insolence.
28
PORTRAITS D’HOMMES
— Croyez-vous ? fait-elle d une voix
3m *4'
TfMpi
FJ
plus sourde.
Elle s’empare du paquet, mais pas assez
vite pour que le jeune homme en se
penchant dessus ne puisse lire un nom
étrange, un nom qu’il connaît :
— Vous ! L’auteur de Monsieur Vénus ?
Elle hausse les épaules sans dire merci,
tourne prestement les talons et s’en va.
Dans la rue, il la rejoint, la suit, très
ému :
— Mademoiselle, je vous supplie de
m’excuser ! Je viens de me conduire
comme un rustre. Est-ce que je pouvais
deviner, moi, que l’auteur de... faisait
aussi des histoires pour les petits enfants ?
Permettez-moi de les porter au moins
jusque chez vous ? Alors ? vous avez
vraiment écrit ce livre effarant, effrayant
et si... délicieux ? Ce qu’il me hante, ce
ÀîAÜRIÙÊ RÂRrÈS
roman-là ! (Il bredouille de plus en plus.)
Mais que signifie cette plaisanterie ? Un
livre d’étrennes ? C’est encore plus effa
rant, plus terrible que l’autre histoire !
Ah ! par exemple, vous allez m’expliquer
ça !... Vous vouliez leur prouver que
vous avez plusieurs cordes à votre... lyre ?
Mais c’est vous abaisser, implorer un
pardon, c’est une faiblesse, mademoiselle,
ou il faut supposer que vous ne savez pas
ce que vous écrivez. Mademoiselle, je
vous en prie, ne boudez pas contre quel
qu’un qui aime sincèrement l’audace de
votre œuvre.
Peu à peu, le long des quais, ils finissent
par mesurer et accorder leurs pas.
Ce ne sont plus que des flâneurs qui
dissertent au sujet d’un livre découvert
dans les cases des marchands de vieux
bouquins. Il critique, ou s’enthousiasme
30
PORTRAITS D HOMMES
avec un esprit des plus libres, mais d’où
il exclut tous propos libertins. Elle riposte
et se déride, mise en confiance par la grande
intelligence de ce collégien, féru de lettres.
Il sent qu’il est en présence d’un étrange
animal traqué, que la moindre plaisanterie
de mauvais goût fera fuir. Cette jeune
personne énigmatique est pourtant d’une
bonne famille de province. Ils sont donc
tous les deux du même pays ! Il tient
enfin son phénomène. On lui a tellement
raconté de choses : la condamnation en
Belgique, les deux ans de prison, les
deux mille francs d’amende ! Et il a lu
des articles féroces ou franchement
stupides, surtout celui du célèbre
tombeur des jeunes de ce temps-là,
le sieur Fouquier, où on la traitait
« d Aphiociite a longue chevelure d’or...»
Alors que vous êtes brune et que
MAURICE BARRÉS
31
vous portez les cheveux courts ! Si tout
est du même genre...
Il comprend très bien son humeur
farouche. Une femme pauvre est tou
jours trop entourée. Quand on aime,
par-dessus tout, son indépendance et
qu’on a quitté le bien-être de la maison
de naissance où l’on vivait à l’abri de
toutes les misères sociales et morales,
on ne saurait trop se garer du passant
curieux. Que désire-t-elle, au juste ?
Gagner sa vie : réussir (en ce temps-là
on ne disait pas arriver) à se faire un
nom ? Quelle ambition pour une jeune
personne d’un si... mauvais caractère !
— Oh ! je connais la famille, la grande
bourgeoisie !... où l’on vous refuse de la
lumière pour écrire, le soir, parce que la
litératture est un art défendu aux jeunes
filles comme il faut. Et si vous saviez,
32
PORTRAITS d'hOMMÉÊ
monsieur, comme cela me réjouit de ne
pas manger à heure fixe... et même de ne
pas manger du tout !
Elle dit son mépris de l’argent et lui
son appétit de vraie gloire. Ils se com
prennent admirablement et sont absolu
ment à l’opposé l’un de l’autre.
— Moi, déclare naïvement le jeune
homme, je rêve d’être empereur, oui,
prince quelque part, n’importe où...
En attendant, quand vous reverrai-je,
mademoiselle ? (Il songe, tout à coup,
qu’elle ne lui a même pas demandé son
nom) et il se présente, timidement : Le
directeur des Taches T encre, monsieur
Maurice Barrés.
Et le grand garçon, à la fois intéressé
et railleur, lui remet, respectueusement,
le paquet de ses petits contes pour
enfants :
MAURICE BÀRRES
— Voici votre véritable erreur,
mademoiselle, mademoiselle... Baudelaire,
gronde-t-il avec un sourire malicieux. Si
je pouvais écrire un article sur vous,
c’est comme cela que j’essayerais de vous
faire passer à la postérité...
N’en déplaise aux critiques solennels qui
pontifient, aux snobs qui bêtifient et au
grand public qu’on mystifie, les acadé
miciens ont commencé par être jeunes
et ne sont pas toujours nés avec une ligne
de conduite qui les a dirigés tout droit
vers la Coupole. Le succès, ou l’insucces,
comme le mouvement, dérange assez
souvent les lignes. Combien d’hommes
de génie... n’en auraient pas si on les
avait conspués dès leurs débuts ! Cer
taines personnalités sont pareilles aux
plantes de serre ; elles ont besoin de pro
tection, de tuteur et de vitrines bien
3
portraits d’iiommes.
34
PORTRAITS D’HOMMES
exposées aux rayons du soleil. Le sombre
cerveau de Verlaine ne se serait peut-être
point accommodé d’une conduite régu
lière, mais le limpide esprit de Barrés,
son atticisme, ne se serait peut-être
pas épanoui dans l’obscurité de la vie
des bohèmes. L’essentiel, pour les gens
de lettres, est de découvrir leur milieu.
Maurice Barrés, prince de la jeunesse,
élu plus tard, par une fort bonne com
pagnie de jeunes hommes qui croyaient
en lui et que soutenaient de vieux politi
ciens habiles, eut d’abord l’idée de deve
nir un révolté parce que tous les ambi
tieux, de nobles ambitions, ont cette idéelà. Il s’arrangea donc pour vivre à Athènes
sous Périclès.Ce qu’il désirait, d’instinct,
c’était persuader une foule du haut d’un
péristyle, mais desservi par son accent
un peu embarrassé, il aurait échoué dans
MAURICE BARRES
35
un rôle de simple tribun sans la perfection
de son langage écrit. J’oserai dire que
la politique ne fut que son violon d’Ingres !
Il fit, durant les premières années de
son noviciat de démocrate, de la révo
lution à froid.
Je me souviens d’une émeute au Bou
lant, parmi une cohue d’etudiants très
animés qui clamaient des colères plus ou
moins séditieuses et renversaient des
tables, pendant laquelle séance il me disait,
moqueur : « Il faudrait résumer, ces far
ceurs-là ne savent pas ce qu ils veulent. »
Nous étions bien sagement dans un coin
de la salle en train de manger des gâteaux.
« Est-ce que vous le savez, vous ? »
« Oui... seulement ils ne me laisseront pas
finir ! » Et il m’expliqua fort lucidement
de quoi il s’agissait. En ce temps la,
presque toujours vêtue en homme, je ne
PÔHTKAITS D'HOMMES
m’inquiétais pas plus des convenances
sociales que de socialisme ; d’un bond,
je fus sur notre propre table, et je me
mis à résumer... d’une voix tellement
claire et avec de telles précisions, que
j ’obtins d’abord mon premier succès d’élo
quence intempestive et qu’ensuite un
sergent de ville me cueillit au vol pour
me conduire au poste... « Et lorsqu’on
songe, s’écriait Barres dégoûté de l’aven
ture, que vous n’étiez pas convaincue du
tout de ce que vous leur disiez... » —
« Justement, répondis-je non moins dé
goûtée des émeutes, c’est pour ça que
ça prenait si bien. Je pouvais soigner ma
diction ! »
Il fréquenta des anarchistes en dilet
tante et les petits cénacles littéraires
en amateur. Il rencontra, chez moi, des
gens qui s offensèrent de son dandysme
MAURICE BARRÉS
37
qui renouvelait celui de 1830 en y ajou
tant des aphorismes à la Ravachol très
avant la lettre.
Un soir où l’on s’évertuait à chercher
une idée neuve au sujet d’une possible
définition de Dieu, où les uns s’atten
drissaient sur les émotions de leur en
fance et les autres le déclaraient tout
à fait introuvable à Paris parce qu’on
y manquait de recueillement dans les
églises :
— La vérité, dit Barres, avec un sou
rire de très impertinente condescendance
vis-à-vis des camarades parisiens, c’est
que Dieu est, par excellence, le grand
Provincial.
Je n’ai jamais entendu parole d évan
gile... mondain plus profonde dans son
surprenant laconisme.
Laurent Tailhade déclarait
Barrés
38
PORTRAITS D’HOMMES
poseur. Jean Moréas, probablement parce
qu’il désirait demeurer le seul Grec de
l’assistance, le trouvait béotien (!). Jules
Renard l’accusait de pédantisme, car Jules
Renard n’était point féru de culture
classique. Quant aux bohèmes, buveurs ou
noceurs, ils le traitaient seulement d'aristo,
quitte à lui emprunter quelques louis,
jamais rendus.
— Vos amis ne m’aiment guère, me
disait-il avec un dédain marqué.
— Vous avez peut-être tort de leur
parler de monter à cheval, au Bois, le
matin, et d’aller au bal de l’Opéra. Ça
leur semble inutile à la littérature actuelle
et peut-être même un peu prétentieux.
—■ En quoi est-il prétentieux d’aller
respirer de l’air pur en des endroits
propres et de désirer contempler de jolis
costumes dans une féerie ? La laideur
MAURICE BARRÉS
39
est-elle une condition de la vie libre ?
Il couvait en lui les sages résignations
des grands bourgeois qui font le sacri
fice du danger de l’aventure vécue... pour
l’amour de l’aventure écrite. Préférer son
génie personnel au génie de la vie hu
maine est le secret des jeunes dieux !
L’aventure du boulangisme le tenta
cependant, mais je ne crois pas qu’il eût
une foi quelconque en ce sous-lieutenant
amoureux qu’on avait surnommé le
« brave général » et qu’il prisait, me
dit-il, parce qu’il était enfant au point
de jouer à lui cacher son chapeau !...
N’ayant jamais eu la faiblesse, ou
mieux la courtoise habileté, d’avoir un
album sur ma table, je n ai pu reçue
ainsi que le font précieusement toutes
les femmes de lettres, les primes pensees
de Barrés, fleurs sèches d’un velours un
40
PORTRAITS D’HOMMES
peu bien deuil. J’en ai gardé quelquesunes, éparses dans ses lettres. Je crains
qu’elles n’aient été reproduites ailleurs,
plus tard, et embellies d’un peu ‘de
gouache atténuante :
« Dans un désert, mon ombre domi
nerait le sable, donc elle protégerait
quelque chose. Je suis né pour dominer
ou protéger, seulement je ne suis pas
forcé de me pencher sur des grains de
sable ! »
« Une vertu qui n’est pas agissante est
la négation même de la vertu, mais je
ne suis tenté d’agir que pour réagir
contre moi-même. »
« Dans la solitude et mes sanglots,
j ai quelquefois découvert plus de réelle
volupté que dans les bras d’une femme. »
Et il avait d’étranges théories, un
peu trop raffinées pour son âge, quand il
MAURICE BARRÉS
41
répondait à une belle fille de Bullier qui
le priait de la faire danser :
— Les Orientaux font danser les
femmes devant eux et ne se mêlent
point à ces exercices fatigants.
Il oubliait David dansant devant
l’Arche !
Barrés, le collégien studieux, sur le
chemin menant aux honneurs de la
Coupole, en passant par celui de la
Chambre, a, malgré lui, dévié deux ou
trois fois de sa ligne.
Il a eu tort, à mon humble avis, de
faire une préface littéraire à un mauvais
livre, vraiment mauvais parce qu’il n’était
pas très bien écrit. Il a eu tort aussi
de prendre la politique pour une Muse
alors qu’elle n’est jamais qu’un manne
quin.
Et plus tard, beaucoup plus tard, il
PORTRAITS D’HOMMES
eut tort de se mettre au-dessus de la loi
en la remplaçant par Tesprit de famille,
ce qui est toujours d’un orgueil dange
reux... Mais quel charmant égoïste ce
divin provincial !...
W1LLY
L’A PEU PRÈS GRAND HOMME
E type du spirituel viveur parisien,
JL_j le plus naïf et le plus doux des
hommes.
Il y a les coupables qui préméditent
et les innocents qui éditent... les œuvres
dangereuses des autres.
Il fut, par excellence, l’éditeur respon
sable mais non coupable.
J’ai connu un Willy, jeune homme
du monde (et du meilleur), virtuose sur
tous les claviers de la raillerie^en sour
dine. Il expliquait et louait Wagner d’un
ton réservé, plein d’une studieuse admi
ration. Cet apôtre de Bayreuth a trans
posé le génie du dieu allemand en un
français très clair et 1 a mis à la portée
de certains aveugles qui, sans cet inter
médiaire conscient, ne 1 auraient jamais
PORTRAITS D’HOMMES
46
pu goûter. Avant de publier les Lettres
de l’ouvreuse, il avait déjà tout déchiffré
des nébulosités de la musique, trié les
étoiles dans les nuages d’encens, dégagé
les astres sous les désastres des mauvais
concerts. Homme de lettres, homme de
notes, critique délicieux déformant à
plaisir son érudition en des boutades très
indignes d’elle mais qui ressemblent à
ces dislocations de clowns retenant l’at
tention aux passages difficiles. On a dit
jeux de mots, jeux de sots, on pourrait
ajouter : jeux de dévots. Ne plaisantait-il
pas tout "à coup pour échapper à son
propre enthousiasme ? Il y a des gens qui
dissimulent une véritable foi sous les
dehors d’une religion un peu trop ai
mable. Je connais des prêtres pénétrés
de si bonne grâce qu’ils en attirent la
confession des athées.
WILLY
47
Un soir, le premier soir où l’on se ren
contra dans le monde, lui et moi, nous
échangeâmes quelques propos éternels. Il
avait l’air d’un monsieur très bien. Moi,
j’étais en blanc pur. Et ce soir-là,je fus vic
time, en qualité de nouvelle dans ce temple
des mystères célestes, sinon de la mysti
fication, d’une brimade amusante de la part
du pontife qui s’appelait Camille Flam
marion, l’astronome, et que sa femme, la
gracieuse Sylvie, appelait Flamme tout
court. Nous nous trouvions dans le
salon de l’observatoire de la rue Cassini
et l’on m’avait, jeune provinciale soidisant éberluée par toutes ces merveilles,
plantée devant l’objectif de la grande
lunette : cette grande lunette bonne à fai. e
peur aux gens, histoire de me montrer la
lune. On faisait cercle, très intéressé, trop
intéressé, me sembla-t-il. Déjà Camille
4é
PORTHÀITS D’HOMMES-
Flammarion énonçait les différentes splen
deurs de ce pays ignoré dont il avait
dressé la carte : le mont Arcturus, la mer
des Soupirs (ainsi nommée parce qu’il
n’y a pas d’eau), etc., etc.
Moi, je voyais...que je ne voyais rien.
Gouffre noir. Alors, je me mis en frais
de politesses et je décrivis, avec quelques
métaphores bien senties, ce que je ne
voyais pas puisque ladite lunette était
rigoureusement obturée. Tout le monde
le savait, bien entendu, excepté moi, mais
j’avais, j’ai toujours eu de mauvais yeux
et je pensais que c’étaient eux qui me
causaient cette déception. Ce fut la
double mystification. Et l’on en rit, et
l’on s’en félicita de part et d’autre.
On me présenta M. Willy qui ne
s appelait pas encore ainsi pour le public.
Il me dit à brûle-robe blanche : « Vous
49
WILLY
êtes poète, mademoiselle ?» — « Non,
monsieur, je voudrais écrire en prose et
ça me paraît déjà rudement difficile. » Et
on se mit à échanger quelques idées
là-dessus. Il parlait d’un ton doux, un
peu bas, comme au confessionnal. On
devinait chez lui la curiosité de pénétrer
dans un cerveau et il donnait des conseils
pleins d’ironie, cependant sans méchan
ceté. Ce tombeur de musiciens et de
femmes de théâtre n’avait aucune amer
tume, car, d’avance, il aimait la vie. On
le sentait indulgent pour les esprits
simples parce qu’il était, sans doute, un
esprit simple. Dans un certain milieu, la
bonté c’est de la confiance en soi et
aussi dans les autres. Les complications
viennent après et justement des gens
qui se méfient. La méfiance est la mere
de l’insécurité. Willy ne s’imaginait
PORTRAITS D’HOMMES,
4
50
PORTRAITS d’hOMMES
point qu’on pût le tromper sur la qualité
d’une âme.
Auréolé du fameux bord-plat, le cha
peau légendaire, il allait son chemin en
jouant à tous les jeux et y allait volon
tiers de son argent et de son cœur. On
peut lui être tendre aujourd’hui où il
se trouve dans une situation délicate, car
il fut toujours prêt à rendre service aux
camarades embarrassés. On ne fit jamais
appel à sa générosité sans le voir consen
tant à toutes les démarches, à tous les
dons.
J’eus l’occasion de m’en offrir la preuve
quelque temps après avoir fait sa connais
sance dans... le vrai monde.
Il s’agissait d’un tout autre milieu. Un
matin, parut à Lutèce, un petit journal
féroce et bien dirigé, de la rive gauche,
un article effarant contre une actrice,
WILEY
51
Léonide Leblanc, une ancienne beauté
encore persistante, possédant un esprit
curieux, très Louis XV, des diamants
ayant appartenu à la couronne de France
(le collier de Marie-Antoinette, je crois)
et un très réel talent de comédienne que
ces différentes richesses, un peu lourdes
à porter, écrasaient de tout leur poids.
Avec une bande joyeuse de jeunes cama
rades du quartier Latin, j’allais chez
elle, matinées où l’on disait des vers
nouveaux, soirées où l’on dansait beau
coup, et ne connaissant ni son passé ni
même son présent intime, je me conten
tais de m’amuser de ses reparties, dont,
apprenti journaliste, je tirais des nouvelles
à la main. La dame avait de furieux
démêlés avec Jules Claretie, directeur
de la Comédie-Française, au sujet de
son entrée peu probable, mais vivement
52
PORTRAITS D’HOMMES
désirée, dans la maison de Molière. Ça
n’allait pas tout droit. A cette époque,
on prétendait qu’une femme riche ne
devait pas chercher la gloire sur les
planches, ou ailleurs, et que malgré tous
les mérites, elle devenait suspecte à cause
de la prétendue puissance de l’argent.
Autre temps, autre marotte ! Car je ne
pense pas que le poids de la fortune
de Mme Ida Rubinstein l’empêche de
danser... à l’Opéra !
L’article de Lutèce était de Willy. Il
ne laissait plus rien à la dame que ses
beaux yeux pour pleurer. Comme à ce
moment de ma naïve jeunesse je ne recu
lais devant aucune absurdité, je promis
a Léonide d’aller voir le farouche signa
taire de cet article pour lui expliquer des
choses.
Ce lut épique ! Je vois encore le bureau
WILLY
53
sévère, quai des Grands-Augustins, où
s’étageait la firme des Gauthier-Villars,
et le jeune employé de la maison qui
en était aussi le fils, assis derrière
un bureau, dissimulant son envie de rire
en recevant l’ambassadeur de la puissance
ennemie, sinon des ténèbres. Il m’écou
tait avec une attention pleine d’une cour
toisie de bon aloi, tâchant de débrouiller
la part de machiavélisme de la dame qui
m’envoyait et la part d’étourderie qui cer
tainement était la mienne. A vingt et un
ans, on n’est pas très retors et, en outre, on
a des idées sur la justice, le droit au talent,
le besoin d’intellectualité qui prime tous
les autres, etc., etc. Quand j eus fini,
Willy me demanda si j’avais, moi, besoin
de gagner ma vie : « Pour être à 1 abii
de toute espèce de misere, je n avais qu à
rester chez moi, chez mes parents, en
54
PORTRAITS D’HOMMES
province, mais il n’y a pas pire misère
que l’appétit de certaines ambitions,
qu’on ne peut contenter ' » Alors, Willy,
clairvoyant, essaya de me détourner de
cette guerre que je faisais ou faisais faire
en l’honneur de cette honnête dame. Il me
parlait, ma foi, d’une morale à côté de la
question d’art et c’était vraiment drôle,
car il ne paraissait pas du tout se moquer
de moi. Or, il devait écrire encore un
article sur le même sujet et il me le
sacrifia : « en l'honneur des illusions que
vous avez sur elle ! » me dit-il grave
ment.
Moi, en souvenir de cette causerie
genre apostolat, je ne croirai jamais au
Willy amoral qu’on nous a souvent repré
senté, toujours auréolé du fameux bordplat et que moi-même j’ai cru aperce
voir, influencée par d’autres visions.
WlLLY
55
Willy est un être essentiellement mo
mentané parce que facile à convaincre
et à vaincre sur le chapitre de l’indul
gence. Il est l’enfant terrible qui dit la
vérité, s’en amuse, en amuse les voisins,
et la complique d’un lacis de jolis mots
en amenant d’autres jusqu’à ce que la
guirlande soit complète : il épuisé ainsi
son panier de fleurs de rethorique. Ça
va très loin. Si on le tire par la manche
il témoigne aussitôt son chagrin d en
avoir fait. Il est de cette espece, bien pari
sienne, qui tue son prochain pour lancer
un mot inédit, le représentant de ce genre
d’esprit qui mord, déchire, sans penser
à mal. C’est une maniéré d être, un
accent, un ton, mais il transposerait en
mineur aussi bien s’il ne redoutait, par
dessus tout, de devenir élégiaque. Quel
bon vivant a jamais consenti a gémir
56
PORTRAITS D’iIOMMES
d’avance... puisque c’est inutile ! Mieux
vaut demeurer très-rosse.
Le Willy de toutes les fêtes, de tous les
galas, de toutes les premières, de tous
les mondes, y compris le meilleur, a été
la terreur des gens sérieux. Ce personnage
de la grande comédie humaine qui doit
avoir un cœur de... cristal s’est souvent
montré sous un mauvais jour parce qu’il
ne voulait pas éclairer sa lanterne. On
aime mieux, parfois, s’assombrir que
transparaître. A quoi bon se plaindre en
un siècle où le bruit des grelots simule aussi
le bruit des sanglots ? Je n’ai pas d’in
térêt à dire de Villy ce que j’en dis
aujourd’hui. Je répare simplement quel
ques méprises à son endroit. Il faut
avoir vécu pour oser juger... et encore !
On juge si facilement, quand on ne sait
pas toujours se garer de l’enthousiasme
WÎLLŸ
ou de l’indignation. Le juste milieu n’est
pas du tout mon affaire. Si je ne découvre
pas le point du paroxysme, je ne vois
plus rien. L’esprit m’importune comme
une mouche. La douceur du caractère me
paraît musique fausse et ceux qui vivent
trop tendrement me font l’effet de malades.
Quand j’ai contemplé, jadis, notre Willy
national entre deux jeunes et très jolies
femmes qui se ressemblaient un peu par
le même amour du factice, c’est-à-dire
des planches, du même tremplin de la
monomanie de l’exhibition, je n’ai vu en lui
que le trait d’union entre un art très réel
et un machinisme d’art superficiel qui est,
cependant, l’expression de la vie dite pari
sienne. C’est là une essence, un parfum
violent d’une ivresse toute particulière
qu’on ne peut admettre que si on l’a
respiré personnellement, ne fût-ce qu’une
58
PORTRAITS D’HOMMES
minute. Plaire, quand on y devrait laisser
sa réputation, son génie ou sa peau !
Paraître, à tout prix ! Tenir la corde,
mener le train, jouer toutes ses cartes...
Mais ces êtres qui semblent nés pour nous
distraire tous les matins entre notre petit
lever et nos grands travaux, aussi bien
inutiles, ont-ils moins de place dans
l’éternité de l’art que les autres artistes ?
Ne sont-ils pas davantage les personnages
du grand roman de la vie ? Les gens
sérieux, qui sont d’abord ennuyeux, ontils vraiment plus de puissance qu’un
air de violon bien joué ou une his
toire d’alcôve bien contée ? Que font
les Romanciers les plus extraordinaires
sinon amuser le public par des tours
de passe-passe ingénieux ? Et les fa
meux clowns de l’ecriture ne resterontils pas beaucoup plus par un geste
WILLY
59
ou un mot qui traversera les siècles ?
Si Willy, essentiellement musicien, a
joué sur nos nerfs et sur certains claviers
cérébraux, il a inspiré des œuvres peutêtre impérissables. En tout cas, il a su
les permettre au lieu de les étouffer par
une entrave à la liberté du travail.
Willy, c’est Paris affinant la plante de
province, l’émondant et la forçant en
serre pour qu’elle donne des fleurs
doubles. S’il ne crée pas, il recrée, ce
qui est encore plus malin, mais s’est-il
amusé autant qu’il a pu nous amuser ?
Ceci est le secret de son cœur, le cœur de
cristal dont j’ai parlé plus haut, où s’est
jouée, dans les reflets du prisme de sa
vie de fêtard très racé, la tragédie des
larmes rentrées, de l’amour sincère ina
voué, même à lui-même, et du naïf etonneutent devant quelque chose, sinon quel-
60
PORl'HAITS D HOMMES
qu’un de beaucoup plus fort que lui...
et de tellement plus cruel !
Paris se doit à Willy, en souvenir des
feux d’artifice de jadis qu’il tira dans
ses étincelantes Lettres de POuvreuse. Il
nous a ouvert là un théâtre qui n’appar
tient qu’à sa direction mentale. Qu’on
lui ouvre donc, aujourd’hui, un compte
illimité !...
JULES RENARD
LE PAYSAN PERVERTI
’humour est un corrosif qui ne
permet pas l’intégrité des senti
ments. C’est une façon de voir plus
intense, moins juste, presque toujours
malveillante. Paire de lunettes jaunes,
couleur de bile, qui rapetisse le sujet
principal pour ne laisser dominer que sa
verrue ou son travers. La première vic
time de l’humour est généralement l’hu
L
moriste.
J’ai connu Jules Renard tout à fait à
ses débuts. Il était déjà le fils de M. et
Mme Lepic, mais n’avait pas encore eu
le temps de s’en douter ni d’exploiter
cette veine : « Je suis un terrien,
un paysan », me disait-il. Il me parut
outrer un peu son type et chausse! de
64
PORTRAITS d’tIOMMES
lourds sabots alors qu il aurait pu se
contenter de solides bottes de chasse.
Inquiet, pressé par on ne savait quelle
idée de gagner, de prendre une avance
sur les coureurs de son équipe, ce grand
et robuste garçon, haut en couleur, avait
des yeux en trous d’épingle dans un
abat-jour : on devinait qu’une lampe
brûlait derrière ! Aucune modestie ; il
disait nettement ce qu’il voulait et il le
disait avec une âpreté de conviction qu’on
prenait souvent pour une formule co
mique, alors que ce n’était que l’énoncé
de sa foi en lui-même. Je ne l’ai jamais
surpris à douter de lui et, cependant, il
demeurait inquiet, non pas sur sa propre
valeur, mais sur la meilleure manière
de l’extérioriser. Ce qui m’était sympa
thique chez lui, sa naïveté, faisait souvent
reculer les camarades, Moi, je n’ai jamais
65
JULES RENÀftD
eu l’envie de le blaguer parce que je
sentais qu’il avait beaucoup souffert
d’être méconnu par ses parents. On peut
parfaitement souffrir comme un homme
quand on est simple petit garçon, un
« Poil de Carotte » rabroué.
J’ai, de Jules Renard, des lettres fort
amusantes qu’Henri Bachelin m a deman
dées quand il étudiait le sujet, si complexe,
de l’humour en question ; mais je n ai
pas voulu les lui donner parce que ces
lettres ne sont pas du Jules Renard que
connaît, maintenant, la foule. Il y a plu
sieurs types dans un littérateur , le
meilleur est celui qu’on adopte. Pourquoi
le détruire ? Est-il bien utile de savoir
comment on le fabrique ou comment il s est
fabriqué lui-même ?
A l’heure actuelle, les snobs, partie
aristocratique du public, vous ont des
5
PORTRAITS D HOMMES.
66
PORTRAITS d’iIOMMES
manies séniles de vieillards qui n’ont plus
la conscience de leurs malsaines curio
sités. J’en connais qui ne feuillettent
jamais un roman bien parisien sans répé
ter, frénétiquement : « Qui ? Qui ? »
Ils veulent savoir quelle femme vous a
fourni votre héroïne, quel homme se
dissimule sous le héros. C’est en vain que
vous leur raconteriez, pour le seul art de
les duper, les plus invraisemblables des
événements ou les plus risquées des in
trigues : il leur faut l’assurance que le
crime a ete commis et que le viol fut
consommé. De cette passion, non pour
la vérité, mais pour le dessous mal
propre, sont nés les lecteurs de Mémoires,
et le public, le grand public innocent,
a suivi, d’enthousiasme. Les temps d’in
famies fabuleuses où nous vivons y
prêtent. Le roman reste très en arrière
.IULES RENARD
67
de son époque ; il est presque impossible
à une imagination de feuilletoniste en
délire d’atteindre aux monstruosités des
simples faits divers. Alors, le critique,
le chroniqueur en mal de copie, découvre
ce qui doit rester couvert, remue cer
taine pourriture cérébralejusqu’à en satu
rer l’atmosphère et surtout détruire irré
vocablement les illusions qu on pourrait
conserver. Voila du beau travail ! J ai
rencontré un bon gaga
ni a dit ceci,
textuellement, et j’espère que ces lignes
lui tomberont sous les yeux (avec mon
qualificatif !) : « Après avoir lu le Journal
de Jules Renard, on ne peut rien lire
qui puisse atteindre à cette iérocité
Fichtre ! Personnellement, je préféré tout
de même VËcornifleur à celui qui ecornifle et le Plaisir de rompre... à celui qui
rompit.
mai
68
■
u
POBTKAÎTS D’HOMMES
Il m’est tout à fait égal de savoir
comment on a conçu un chef-d œuvre.
Il me suffit de constater qu il existe. A
ce sujet, il faut prévenir charitablement
messieurs les snobs qu’il y a toute une
entreprise de Mémoires secrets destines
à paraître après la mort de gens de lettres,
fabriqués par ces mêmes gens de
lettres dans l’unique but de tenir les
amateurs pantelants devant des révélations
effroyables... et seront ainsi expliquées
les œuvres de pure imagination, afin de
les rehausser d’une pointe de réalité tout
à fait révoltante. Le malheur, c’est que
cette entreprise table sur un public
d’avenir qui sera probablement blasé
à ce moment-là, aura perdu le goût du
sadisme littéraire et demandera qu’on
fasse des efforts pour béatifier... Gilles
de Rais.
JULES RENARD
69
J’ai connu la charmante héroïne du
Plaisir de rompre. C’était une dame bien
en chair, très 1830, à visage classique
ment beau, des yeux doux, une bouche
en cœur au sourire puéril, d’un décolleté
savoureux commençant a s amplifier.
Elle était de la Comédie-Française et en
avait toutes les qualités. Diction un peu
précieuse, geste dramatique en disant
bonjour et démarche royale pour traverser
la rue. D’une grande noblesse de cœur
et d’ancêtres, de tout point une excellente
créature. Je ne lui ai jamais entendu dire
du mal de quelqu’un et elle ne songeait
qu’à la gloire future de son ami. Cette
belle personne jouait les grandes utilités
au théâtre et peut-être dans la vie, car
nous avons tous besoin d un cœur-coussin
pour y appuyer la pesanteur de notre
tête. Elle apportait une lettre avec
70
PORTRAITS D’iIOMMES
même dignité qu elle posait la reine
mère assistant au sacre de son enfant.
Je me rappelle qu’elle me fit venir un
jour pour la voir figurer dans je ne
sais pins quelle pièce de Victor Hugo,
et comme elle me demandait mon avis
en présence de Jules Renard, celui-ci
coupa le propre effet du compliment que
j’allais lui offrir en disant d’un ton très
sérieux : « On a oublié de faire une
annonce !» — « Pourquoi, une annonce ?»
murmura l’actrice émue. — « Mais pour
prévenir que vous ne parleriez pas ! »
Un rien, une paille, à peine une épine
se retournant contre la rose, mais si l’amie
eut un bon rire, moi, je n’eus pas envie
de trouver ça drôle.
A propos de roses, la dame disait les
Roses de Jules Renard, car avant de
finir dans la peau d’un humoriste, il fut
JULES RENARD
71
un poète presque élégiaque. Elle les disait
partout, à propos de tout, avec une géné
rosité de pendule qui ne peut que sonner
la même heure. Dans le jeune clan d’éco
liers de lettres que nous étions alors,
on se gaussait de la dame qui disait
cela et ne disait que cela. Impatientée, je
fis remarquer à Jules Renard que c’était
peut-être lui qui était ridicule et non pas
elle. Il eut cette réflexion extraordinaire :
« Vous avez peut-être raison parce que
vous ne m’aimez pas. Quant à l’amour,
il est toujours le plus fort, surtout quand
il est ridicule ! » Il associait très bien
l’affection de la voisine et son humour
à lui.
En somme, il cultivait son jardin avec
la persévérance du jardinier philosophe
qui sait mélanger les guirlandes de fleurs
aux choux du pot-au-feu.
72
PORTRAITS D’HOMMES
Ce fut exactement la même chose
lorsque, plus tard, il vint au Mercure de
France. Il voulut donner un conte dans
chaque numéro de la revue, alors que
son format naissant ne pouvait contenir
de nouvelle aussi longue. Il fallait essayer
de lui faire comprendre que s’il dépassait
certaines limites, il empiétait tout natu
rellement sur le droit des autres. Ici,
je citerai quelques lignes d’une lettre
virulente qu’il m’écrivit parce que j’a
vais eu l’imprudence de le tirer par la
manche (ce qui, je l’avoue, ne me regar
dait pas), pour l’empêcher de tirer à la
ligne.
« Rachilde, ma chère marraine, vous
ne comprenez rien à la vie parce que
vos beaux yeux demeurent encore aveuglés par le feu du ciel et qu’ils s’en
inventent trente-six chandelles tout en
JULES RENARD
73
oubliant d’éclairer leur lanterne1. Une
revue est faite pour nous aider. Si nous
ne nous en servons pas, ce seront, en
effet, les autres qui s’en serviront, et
ils ont beaucoup moins de talent que
nous : toujours ! Vous êtes agaçante et je
vous le dis tout cru : le dilettantisme,
c’est de la paresse !... »
J’ai déjà écrit que l’esprit m’importune
comme une mouche, mais l’humour, à
ce point-là, me semble dangereux, comme
le moustique des marécages. Ce n’est
pas la bête de l’orgueil, c’est la bête
de la fièvre.
De nos jours, l’arrivisme naïf de Jules
Renard paraîtrait fort anodin ; en ces
temps de la préhistoire où l’on pouvait
encore rencontrer de la pudeur chez les
I- J’ai eu les yeux brûlés par un éclair.
74
PORTRAITS D’HOMMES
gens de lettres, il me faisait de la peine.
Or, je crois, maintenant, en jugeant les
choses d’un peu haut, que Jules Renard,
averti par l’instinct farouche de ceux qui
doivent partir de bonne heure, voulait
courir sa chance le plus rapidement
• I
possible... et que c’était peut-être lui
qui avait raison. Il est bon de donner
sa mesure de son vivant, car après la
mort, si on n’a pas pris cette coura
geuse précaution, il n’y a que la pitié
qui reste pour... les Tancrède Martel,
c’est-à-dire celle qui vous retue !
Élevé sévèrement par M. et Mme Lepic,
qui ne devinèrent pas en « Poil de carotte »
le garçon de génie et qui lui faisaient
fermer les poules tous les soirs, il sut
tout de même devenir un époux amou
reux et un père admirable, laissant toutes
les libertés possibles à ses enfants, en
JULES RENARD
souvenir des très légitimes récréations
dont on l’avait privé. C’est Jules Renard
qui a écrit cette chose sublime :
« Quand un mari cesse d’accompagner sa
femme jusqu’aux cabinets, c’est qu’il
commence à l’aimer moins. » Ces sortes
de preuves d’amour m’auraient certai
nement forcée à casser la figure à un
homme, fût-ce à mon mari, mais je
m’imagine que pour les femmes, norma
lement femmes, ce doit-être le fin dufin\
Lors de l’inauguration du monument
de Jules Renard à Chitry-les-Mines, sous
la copieuse averse, de rigueur dans ces
sortes de cérémonies, nous écoutâmes
debout, respectueusement, les discours
où des allusions de politique rurale se
mêlaient aux citations littéraires, en son
geant au sourire de madré narquois
qu’il aurait eu...
JEAN LORRAIN
LE FANFARON DE VICES
heures du matin. Je dors. On
frappe à ma porte de la rue des
Écoles. Qui peut venir à cette heure, me
déranger ? Ni le facteur ni ma concierge.
Je passe un peignoir et je vais ouvrir, car
je n’ai pas de bonne et, à part SansFrousse, un chat du Chat Noir, couleur
de nuit et méchant comme un diable,
personne chez moi ne vit pour moi...
ou contre moi...
J’entr’ouvre la porte et j’entrevois,
dans un très petit jour du matin, une
étrange silhouette de gamin pâle. Il est
mal habillé, semble avoir froid et mur
mure des choses en dedans :
— C’est bien vous, mademoiselle Rachilde ?
ept
S
80
PORTRAITS D’HOMMES
_ Oui, monsieur, c’est bien moi.
Ce mot monsieur le fait sourire et le
rassure.il a une figure ambiguë, blanche,
des yeux qui glissent sous les paupières,
comme des billes d agate qui cherchent a
s’échapper de leurs fentes. Il n a pas 1 air
très convaincu que je puisse être moi.
Enfin, il ôte sa casquette et bredouille,
d’un ton confidentiel :
— Voilà, mademoiselle, ça presse,
c’est de la part de votre ami, m’sieur Jean
Lorrain, qui m’a dit comme ça : « Il n'y
a quelle qui puisse me tirer d'affaire. »
Si vous voulez que je vous explique, ça
sera trop long, il faudrait me suivre. Je
vous conduirai.
Ahurie et un peu effrayée, je me de
mande ce qui a pu arriver pour que mon
grand camarade Jean Lorrain puisse
avoir besoin de moi... à sept heures du
JEAN LORRAIN
81
matin ! Je sais que Lorrain est un...
aventureux, pas un aventurier (trop bien
né pour ça !) mais je le crois incapable
d’une mystification. Où est-il ? En danger
peut-être ? Je fais entrer le monsieurvoyou et je l’interroge anxieusement :
— Il m’a dit comme ça d’aller vous
chercher parce que vous viendriez pour
le tirer de là, les yeux fermés !
Et le garçon a un drôle de rire. On
dirait de la moquerie populacière et une
sorte de compassion. Je ne peux pas en
savoir plus long. Alors, quoi ? J’ai pour
Jean Lorrain une sincère amitié... qui
se double d’une sorte de reconnaissance :
ce camarade-là ne me fait jamais la cour
mais m’a prouvé si souvent son affection
et si délicatement...
Allons-y ! Je laisse le personnage
louche en tête à tête dans mon petit salon
„PORTRAITS DHOMMES,
6
82
PORTRAITS D’HOMMES
avec Sans-Frousse qui gronde, se hérisse,;
des oreilles à la queue,le tient en respect?
comme un brave chien de chasse sur
veillerait un gibier suspect, et je m’ha- ;
bille.
Jean Lorrain a besoin de moi ? Lui, ?
l’auteur du premier article que l’on fit !
sur mes livres ; de cet article terrible et ;
fou intitulé : Mademoiselle Salamandre ! |
Et je le laisserais m’appeler en vain ?
Ça, jamais !...
Ostensiblement, ayant noué ma voi- :
lette bien serrée autour de mon feutre, i
je glisse, dans ma ceinture, un couteau... |
a papier qui se trouve sur une table.
Ce n est pas du tout une arme de fan
taisie. C’est une lame triangulaire bleue,
très solide, emmanchée d’un ébène strié
qui colle a la main qui sait la tenir, et
dans ce temps-là j’avais une main très
JEAN LORRAIN
83
volontaire. Aujourd’hui, il y a des femmes
sportives. Elles savent jouer à tous les
jeux. Je n’ai jamais été sportive... aussi
je pense qu’il n’aurait pas fait très bon
jouer à aucun jeu malgré ma volonté...
et Jean Lorrain qui faisait de l’escrime
avec moi connaissait aussi ce détail.
Nous voilà partis, le monsieur-voyou
devant moi, qui le suis des yeux, amusee
par ces façons inquiètes. De quoi peut-il
avoir peur ? Pas du couteau tout de
même ?...
La rue est encore noire, fumeuse du
brouillard de ce matin d’hiver. Pas de
passants, pas de voitures. Nous descen
dons du côté de la fameuse place... et
enfin nous entrons dans la rue Galande.
Le gamin (a-t-il douze ans ou seize ?)
rase les murs en regardant tout autour
de lui. Puis il s’arrête devant un hôtel
84
PORTRAITS D’HOMMES
vraiment borgne en ce sens qu il n a
d’ouverte que sa porte devant laquelle
s’étale un tas d’ordures extraordinaires.
Des chiens, des chats et, sans doute, aussi
des rats, sont en train de fouiller là
dedans en attendant le tour des chiffon
niers, car en ces époques... préhisto
riques, on ignorait le confort des
poubelles.
— Alors, voilà, moi, je vous lâche...
parce que je tiens pas du tout à des
explications avec les patrons... rapport
à la casse. C’est la chambre numéro 8.
En haut, dans le corridor ! Bonne chance,
mademoiselle. J’ai fait la commission.
Et... comme dans un truc de féerie,
le gamin est escamoté. Il a filé le long
des murs comme une ombre, comme un
de ces chiens, un de ces chats, un de
ces rats... Plus personne !
JEAN LORRAIN
85
Fichtre ! Cependant, il faut savoir...
Aujourd’hui, sous ma lampe tranquille,
dans le calme profond de ce vieil hôtel
du Mercure de France, dont les issues sont
toutes défendues par des domestiques
dévoués, des employés un peu bien sé
vères pour toutes les consignes, je
ressens de l’étonnement à relire ce que
j’écris.
Est-ce du roman d’aventures ?... A
tant de distance puis-je reconnaître la
jeune fille intrépide qui va entrer dans
un hôtel plus ou moins borgne de l’ignoble
rue Galande de ce temps-la ? Cepen
dant, je vois cette maison et mon sou
venir est tellement précis que je re
trouve l’atroce odeur qui me saisit aux
narines quand je montais lentement cet
escalier sale, glissant, dont la rampe
était une corde.
86
PORTRAITS D’HOMMES
Chambre numéro 8 ? Pas de concierge,
pas de garçon pour vous renseigner.
Un couloir sombre, étroit. Un bec de
gaz qui danse, au fond. On n’entend rien.
Et il n’est peut-être pas prudent d’appe
ler. Enfin, à force de regarder les portes
qui s’alignent avec des airs de portes de
cellule de prison, j’arrive au numéro 8.
Je frappe. Une voix forte, enrouée,
une voix d’enragé :
— Est-ce toi, Rachilde ?
Et j’entre. C’est bien Lorrain qui a
parlé.
(Ici, je mettrai une note, non pas pour
une pudeur inutile, mais pour la simple
vérité. Lorrain et moi, nous faisions
partie d’une joyeuse société intitulée :
la Feuille de vigne, dont le premier statut
ordonnait à tous ses membres de se
tutoyer, n importe où. Le prince Ro-
JEANJ LORRAIN
87
muald Giedroye, grand chambellan de
l’empereur de Russie, était obligé de me
dire : « Comment vas-tu ? » quand il me
rencontrait, ce qui le mortifiait prodi
gieusement.)
... Et, en face de moi, je vis, détail qui
me fit une étrange impression, la tête de
Jean Lorrain comme coupée, posée sur
un drap blanc (plus ou moins blanc),
tandis qu’un autre drap le jugulait au
cou, bien étroitement. Jean Lorrain
n’était plus qu’une tête !...
Je restai au milieu de la chambre, les
yeux exorbités. Et quel désordre autour
de cette tête-là ! Chaises cassées, lava
bos démolis, vaisselle en éclats, un
table à l’envers, et surtout la fenetre
ouverte dont un rideau pendait,
quant comme un drapeau de bataill
- Tu es venue ! C’est bien. Je t at
88
portraits d’iiommes
tendais. Ne me pose pas de questions.
Oui, c’est clair, on s’est battu ici, et je
t’assure que, d’abord, je ne me suis
jamais tant amusé. J’en ai démoli deux,
et le troisième, je te l’ai envoyé — un
bon petit gars, puisqu’il tenait à prendre
de mes nouvelles... Non ! Non ! Ne
t’assieds pas sur cette chaise, elle est trop
mal en point ! Ce qu’ils ont osé ? Ah !
les bandits ! Les immondes chenapans !
Ils m’ont volé mes vêtements, tous, y
compris ma chemise et mes boutons de
manchettes, tu m’entends, mes deux
pierres de lune serties de brillants, deux
pures merveilles ! Passe encore mon
porte-monnaie ! Mais mes pierres de
lune ! Alors, voilà. Sauf ton respect, je
suis nu comme un ver là-dessous !
Écoute bien ! Tu vas aller trouver M. le
chien de ton commissaire de police. C’est
jean
Lorrain
89
a deux pas, et tu lui diras de m’apporter
des vêtements, n’importe quoi. Je n’ai
même plus les clés de chez moi, com
prends-tu ! J’étouffe de rage, mais pas
du tout de chaleur, je t’assure...
— Mon
blessé ?
pauvre
Lorrain...
Es-tu
— Oh ! rien de grave ! Ils le sont
sûrement plus que moi... Seulement, il
ne faut pas que l’histoire se sache... Tu
vois ça d’ici dans les feuilles, hein ?
Qu’on me fiche absolument la paix. Ça
ne regarde que moi, et tu diras à M...
qu’il agisse le plus discrètement possible.
Moi, il ne peut pas me sentir, mais, toi,
il t’adore, cet imbécile ; alors, il fera
tout ce que tu lui diras. Tu comprends ?...
— Mais pourquoi ne lui as-tu pas
envoyé tout de suite le voyou que tu
ni as envoyé ?
90
PORTRAITS D’HOMMES
_ Ma pauvre Rachilde, tu es encore
naïve de penser ça... C'est qu'il l aurait
gardé !
Je fermai la fenêtre, puis je tendis
mon couteau a Lorrain :
-r- En attendant mieux ! lui dis-je.
Et je partis sans me retourner, telle
ment je commençais à être inquiète de
le savoir blessé plus sérieusement qu’il
ne voulait en convenir.
Et tout se passa très correctement.
M. le chien du commissaire (son secré
taire) tira Jean Lorrain de ce mauvais
pas. Les bons camarades n’en surent
que ce que le héros de l’histoire voulut
bien leur en dire... dans l’Homme des
berges ou toute autre légendaire aven
ture, et il en fit lui-même des gorges
chaudes, tant il avait peu le souci de la
morale bourgeoise. Très russe ou les
JEAN LORRAIN
91
Princesses d'or et d'ivoire ! Pauvre grand
enfant toujours courant après son propre
romantisme, car Jean Lorrain, l’auteur
de Monsieur de Bougrelon, était à la fois
le peintre et le modèle de ses héros. Qui
était vrai ? Qui était faux ? Le savait-il
lui-même ?...
Fou merveilleusement doué de la puis
sance du verbe, très fort et si faible
devant la triste vérité.
« Je cours si vite pour me fuir que,
très souvent, je trébuche sur la chose la
plus simple du monde, et alors je n’y
comprends plus rien ! »
Mais quel ami tendre et si sage, qui
me disait, du haut de sa grande silhouette
de lutteur de chez Marseille :
— Toi, mon petit, tu seras aussi la
victime, un jour, de ce que tu écriras.
Fais-y bien attention ! Nous finissons
92
PORTRAITS d’hOMMES
tous par épouser notre cerveau parce
qu’il est le seul plus fort que nous.
Jean Lorrain était grand, bâti en
athlète ; à trente ans, je l’ai vu coucher
sur le sable un professionnel de la lutte,
et, plus tard, je l’ai vu pleurer pour des
maux qui ne se pouvaient pas dire, et,
avec ses yeux extraordinaires, ses yeux
gothiques, sa moustache rousse de Gau
lois et son rire étrange de désespéré, il
ne me faisait pas peur parce qu’il avait,
au-dessus de tout, le respect de la belle
amitié. Au moins, lui, savait qu’un ami
c’est autrement précieux qu’une maî
tresse...
ALBERT SAMAIN
LA GLORIEUSE MODESTIE
u penchant du vallon, quelques
ïjL arbres centenaires ombragent un
banc, une table, posés devant un jardin
où les fraises, très humblement, mûrissant
sous les rosiers, mélangent leurs parfums
savoureux à l’encens des reines fleurs. Et
le jardin descend jusqu’au verger, et le
verger va rejoindre le petit bois qui crée
du' mystère en mettant de l’ombre au
fond du paysage, si calme ! La maison
est assise, de coin, pour ne pas déranger
le développement de cette belle nature
tour à tour sauvage et utilement cultivée.
Elle est blanche, la maison, mais pas
neuve. Elle est blanche comme une
aïeule qui porterait un brin de poudre
sur des lignes pures, d’une noble simpli
cité. Il doit faire bon vivre là. C’est la
96
PORTRAITS D’HOMMES
maison du bonheur... et son proprietaire
s’appelle ainsi à Magny-les-Hameaux... |
Un jour — je veux que ce fut un jour
d’été — M. Bonheur renversa sur la
table, à l’ombre des grands arbres cen
tenaires, le tiroir plein de précieux papiers
d’Albert Samain, comme on viderait un
écrin dont on ignore le contenu. Sans
Raymond Bonheur, le doux et modeste
poète qui s’ignorait lui-même aurait-il
jamais connu la célébrité ? Et on opéra
le tri dans les bijoux, on fit la gerbe rare:
Au jardin de !Infante, dans le jardin de
Magny-les-Hameaux ! Quelle fête en
face du plein accord de la nature tendre
ment exaltée ! Je vois d’ici les abeilles,
les papillons, tous les insectes curieux,
en atours de gala, d’azur ou d’or, s’affai
rant sur les feuillets comme sur des pétales.
Ah ! que c’était donc là miel de France
ALBERT SAMAIN
97
et du meilleur !... Et au plus haut des
cieux une alouette chantait la gloire éter
nelle de la mesure, de la saine et immuable
cadence, de la poésie.
Mélancolie, oui, peut-être, car à l’au
tomne il faut que les fleurs tombent
et que l’odeur du chrysanthème enva
hisse les cimetières, mais avant le soir,
quelle fraîche débauche de guirlandes
au flanc du vase avec tous les souvenirs,
latins ou grecs, de l'écolier studieux qui
n’oublie jamais d’asseoir sa Muse, cou
ronnée de violettes, sur la colonne brisée
d’un temple ! Triste, non pas : seule
ment résignée, sans fureur et sans cruelle
barbarie qui conduit souvent aux plus
cruels barbarismes. Rythme et rimes
richement unis, à fortunes égales. En
poème de Samain, c’est le beau mariage,
la belle alliance de l’amour et de la
,
7
PORTRAITS D HOMMES.
98
PORTRAITS D’HOMMES
bonne tenue et le verbe ne se fait chair
que sous l’égide d’une très noble senti
mentalité.
Albert Samain fut, cependant, un mo
derne, en ce sens qu’il put rénover l’art
trop classique en colorant le marbre
des différentes nuances du soleil délicieu
sement mourant, qu’il portait en lui,
mais il n’aimait pas le rude exotisme
importé chez nous, qui tue les lignes en
les incendiant de ses clartés brutales.
Mystique sans l’exaspération des faux
prêtres, il a toutes les pudeurs des vrais
croyants de la volupté. Il fait chercher
l’aurore sous son écharpe de rosée, l’étoile
sous la frange de son nuage et suggère
le rayon avant de vous en éblouir. Il
est par excellence le poète des adoles
cents et des femmes, mais il l’est sans
faiblesse vis-à-vis de ce public d’élite
ALBERT SAMAIN
99
qu’il ne cherche pas à conquérir par des
rêveries plus ou moins malsaines.
Et il eut la suprême gloire, pour un
poète, de mourir encore jeune sans avoir
connu toutes les amertumes et les étranges
complications de la célébrité.
Physiquement, Albert Samain repré
sentait un homme très simple et très
doux. Un joli profil pur, un teint pâle et,
sous le lorgnon, des yeux rêveurs qui
s’attachaient difficilement aux choses pré
cises de la vie. On peut dire qu il vivait
machinalement pour le côté pratique du
jour le jour... et il s’arrêtait pour re
garder un coucher de soleil sur un
pont, malgré le rendez-vous pressé.
Je l’ai toujours déconcerte, un peu
effaré même, par mes allures cassantes,
et il prétendait ne pas pouvoir me situer
autrement qu’une cravache à la main.
100
PORTRAITS D’HOMMES
D’une étrange délicatesse de mœurs,
il ne supportait pas une plaisanterie bru
tale sur l’amour, et je l’ai vu, un soir,
dans un cabaret des Halles, au supplice,
parce qu’un de ces affreux chanteurs
d’obscénités pour tournée des grands-ducs
nous régalait de son répertoire. A un
certain moment, je le vis poser son lor
gnon, l’essuyer avec soin, puis il soupira :
« Ce qui me fait le plus de peine, c’est
de songer que ces choses sont en vers
(et d’un geste, comme s’il repoussait
quelque image abominable) : Sommesnous bien sûrs de ne pas être salis et
complices simplement par ce que nous
avons entendus ? »
Il pensait vraiment ce qu’il disait à
ce moment-là et en avait les yeux humides.
L’un des meilleurs amis d’Alfred
Vallette, il fut très inquiet lorsqu’il apprit
101
ALBERT SAMAIN
que je devais l’épouser. Il vint, presque
cérémonieusement, chez moi pour me
faire un joli discours de circonstance :
— Vous comprenez, Rachilde, c’est
moi qui vous ai présentés l’un à l’autre...
Pouvais-je deviner que j’étais en train
de nouer deux anneaux d’une chaîne ?
C’est effrayant ! Me voici responsable de
deux existences... surtout que je connais
tellement Alfred Vallette... Vous... Oh !
vous, que je connais moins... Je... je...
— Je comprends très bien ! Vous vous
souciez beaucoup moins de mon bon
heur que de celui de votre meilleur ami,
et j’en suis touchée... car, en effet, il n y
a que cela qui compte : l’amitie.
Il était sur des charbons ardents ,
partagé entre son excellente éducation et
sa très profonde affection pour Vallette,
il ne savait comment me^jÜHX .GS—qU-il
| Ri-^LiOTf
1
102
PORTRAITS DgOMMES
redoutait* Pour le consoler et le rassurer,
je lui fis les plus solennels serments de
fidélité... que je n’aurais pas pris la
peine, certainement, de faire à son ami
lui-même !
— Le mariage, moi, ça me ferait peur,
murmurait-il. Moi, je n’oserais pas.
C’est tellement une aventure mysté
rieuse !
Tant et si bien qu’il fut un de nos
témoins.., et que, distrait comme tous
les poètes, il passa toute la nuit de nos
noces en discussion sur la littérature sans
s’apercevoir le moins du monde que nous
étions mariés depuis la veille : je suis
d’ailleurs très forte sur les questions
d’esthétique... encore bien plus que sur les
questions d’étiquette.
Un jour on vit venir Albert Samain
au Mercure de France avec une petite
ALBERT SAMAIN
103
rougeur sur la joue... c était, hélas, le
premier baiser de la mort !
Raymond Bonheur le ramena, malade
et triste, à la maison de Magny-lesHamêaux. C’est la qu il s éteignit dis
crètement, doucement :
D'une suprême défaillance
... Dans le silence de ce grand jardin,
à l’ombre de ces grands arbres cente
naires, au penchant de ce coteau, dans
ce joli décor d’un coin de l’Ile-de-France,
où les lignes des collines vertes s’ins
crivent sur le ciel des couchants roses,
comme en émoi d une tendresse inex
primée :
... O soleil, front du jour, ne rougissant qu'au soir...
Peut-être du remords de quitter notre terre ....
Maintenant la douceur du paysage est
104
PORTRAITS d’hOM31ES
partie avec celle du poète, et du fond de
l’horizon paraissent, les ailes tendues féro
cement, les grands rapaces de guerre,
les avions, qui écrasent la paix des cam
pagnes sous leurs rugissements.
PAUL VERLAINE
LE TENDRE MAUDIT
bleue, un peu bien
jeune fille malgré les deux épées
en croix qui balafrent le mur, l’étrange
personnage est couché, semblant tout
étonné de se retrouver là. Un mobilier
très simple, sur un fond de tenture d’un
azur gris, lui parle d’une créature énig
matique, distante, surtout discrète, pué
rile assez pour ne s’intéresser qu’aux
apparences offertes, aux surfaces qu’on
a voulu vernir en son honneur. U a déjà
remarqué qu’il y a du cristal ou du verre
ans la chambre
D
de tous les côtés.
« Je ferai bien attention à ne rien
casser », a-t-il déclaré, la veille, en en
trant.
Mais cette déclaration ne leur suffit
108
portraits d’hommes
guère. Ils s’examinent
curieusement,
inquiets...
Il est installé trop confortablement
dans ce lit trop doux : ça le gêne.
Elle n’ose pas lui demander ce qu’il
va prendre pour son petit dejeuner : the,
café au lait ou chocolat ?...
On lui a amené cet homme fort mal
en point, une jambe blessée, des habits
en lambeaux, un feutre sur la tête comme
enfoncé à coups de poing, ombrant un
visage déjà sombre aux yeux luisants de
colère ou de larmes. Ce matin, ils ont
le temps de se regarder et ils se font la
surprise de se découvrir mutuellement :
— Alors, c’est vous ?...
— Oui, c’est moi !
Elle a revêtu une blouse d’infirmière
bien blanche, comme il convient quand
on a fait de la clinique, et ses cheveux
PAUL VERLAINE
109
courts vous laissent indécis au sujet de
son espèce.
Le visage de l’homme, qui peut avoir
aussi bien quarante ans que soixante, est
un masque bizarre, celui d’un faune ou
d’un guerrier mongol. Les yeux semblent
tirés en arrière par les deux ficelles minces
des sourcils, le nez s’épate ou enfle ses
narines comme s’il flairait ses mots et la
moustache ébouriffée dissimule des lèvres
sinueuses qui ont le sourire amusé ou
ironique des gens préoccupés d’autre
chosequedelaviecourante.il répété, cela
pour lui-même, ayant l’air de ne pas
y croire : « Du thé, du chocolat ou du
café au lait ? » Puis il se renverse sur le
traversin, en éclatant d’un rire qui fait
vibrer les objets de verre garnissant la
cheminée.
— Ah ! mademoiselle, que c’est drôle
110
PORTRAITS D’HOMMES
ce que vous me proposez là ... du the...
du chocolat ? Je suis donc si malade...
Je dois être mort ?
Elle est offensée par la brutalité du
rire et très saisie par le : je dois etre
mort.
— Je vous ai préparé du chocolat...
je sais très bien le faire, vous verrez !
Pourquoi diable cet homme au sombre
masque, dont le teint brouille a conserve
toute la suie en suspension dans les rues
de Paris, se sent-il menacé de la mort
parce qu’on lui propose de déjeuner le
plus naturellement du monde ? .
Elle va chercher la tasse odorante, la
tartine beurrée, le sucre, et revient en
tournant la cuillère dans le chocolat très
épais :
— Vous savez, c’est le chocolat espa
gnol. Ça n’est pas de l’eau claire comme
PAUL VERLAINE
111
dans les crémeries. Il faut le faire fondre
d’abord lentement et puis le délayer avec
le lait en tournant toujours.
— Après tout, c’est peut-être bon,
mais vous m’excuserez, mademoiselle, de
vous avouer mon sentiment... j'aimerais
mieux une absinthe.
Il s’assied péniblement sur son lit et
grogne :
— Ce qu’on enfonce là dedans ! Je vais
bien sûr y laisser ma jambe comme dans
de la glu !
Puis il prend la tasse, flaire, tire une
langue étrangement pointue, goûte,
mange la tartine, avale tout le chocolat
et s’écrie :
— C’est bien pour vous faire plaisir,
chère mademoiselle. D’ailleurs, oui,
c’est divin ! Je crois que je m’y habi
tuerai.
______ _
n’nOMMES
Elle s’est tenue debout devant ce lit,
en servante attentive, mais elle a le
cœur un peu gros.
L’odeur de l’absinthe lui cause un
invincible dégoût et elle est secrètement
indignée de songer que cet homme peut
préférer ce poison a son chocolat.
Derrière le lit, une draperie de soie
bleue sur laquelle s’enlève une énorme
lune de satin jaune ou se brodent, en
relief, d’extraordinaires oiseaux chinois
que menace un dragon aux multiples
anneaux reptiliens, intrigue 1 homme qui
se penche et lit une phrase écrite à l’encre
sur le satin :
Dans la lune on dit qu'un jour
Ceux qui meurent sans amour...
Il se tourne, subitement attendri :
113
PAUL VERLAINE
— C’est de vous, ces vers-là ? Rimes
masculines sans l’alternance féminine ?
Pourquoi ? En voilà des histoires à dormir
debout : Des oiseaux bleus qui roucou
leront lorsqu’il ne sera plus temps !...
Ces vers ne sont pas aussi bons que votre
chocolat...
Et le voilà qui se lance dans une thé
orie sur la poésie en general et 1 horreur
qu’il éprouve pour les amateurs. Il semble
s’amuser de son propre discours et parle
avec une verve terriblement sarcastique,
un rebondissement inattendu de termes
d’argot qui paralyse un peu 1 admiration
de celle qui l’écoute. Quand il a fini, il
ajoute :
— Comment ferai-je pour avoir ma
malle, mes vêtements, mes papiers ! Ah
chère mademoiselle, que vais-je deve-
nir ?...
,
-c
PORTRAITS D HOMMES.
s
114
PORTRAITS D’HOMMES
A quelque temps de là, j’avais fait la
connaissance d’un gamin de seize ans
qui dessinait fort bien et n’avait que de
très vagues notions de tenue mondaine.
J’écoutais une conférence dans une salle
de mairie où se produisait un de ces confé
renciers ingénus qui pensent décou
vrir une vérité première, déjà souvent
appréciée par le public et permettant
à ce public d’entrer en collaboration
directe avec le personnage, sinon de ne
pas le suivre du tout 1 J’en étais à la
période d’agacement durant laquelle on
rêve de sortir sans faire de bruit, de voir
se détacher le lustre du plafond ou s’écrou
ler le buste de la République, lorsqu’une
petite main très fine, étonnante même
pour une femme, se glissa par-dessus
mon épaule et plaça sous mes yeux une
telle caricature du beau parleur quej’écla
PAUL VERLAINE
115
tai de rire. Successivement, le gamin,
gardant tout son sang-froid pour dessi
ner sur son genou, me passa différentes
attittudes du pauvre conférencier, et, enfin,
un profil de moi l’écoutant, les yeux
mi-clos.
C’était Cazals qui fit, plus tard, d’ex
cellents portraits de Verlaine et une
effrayante tête d’Alfred Jarry en con
damné à mort, très ressemblante. A cette
époque, on faisait ressemblant, on n’in
terprétait pas et on ne remplaçait pas le
nez du modèle par une cheminée d’usine.
J’invitai Cazals à se joindre à mon cercle
du mardi, et un soir il m’amena Paul
Verlaine ayant eu une terrible discussion
avec son propriétaire, lequel proprié
taire avait échangé avec son locataire,
non seulement des propos discourtois,
mais aussi des gestes violents, un Paul
116
PORTRAITS
D’HOMMES
Verlaine blessé, en loques, sans gîte et
sans ses manuscrits, chose plus grave.
Je n’ai pas l’habitude de réfléchir. Je
n’avais jamais vu Verlaine, mais je 1 avais
lu.
Les sanglots longs
Des violons
De P automne
firent pour lui ce que n’aurait jamais pu
faire aucune solennelle recommandation.
Et je l’installai chez moi,ruedesÉcoles,
le même soir, puis prenant sous le bras
Sans-Frousse, mon chat noir, animal
sacré, un sacré animal qui ne pouvait
souffrir aucune intrusion sans jouer des
griffes et des dents, j’allai coucher, quai
de la Tournelle, chez madame ma mère.
Paul Verlaine, tout en préférant l’ab
sinthe au chocolat, était bien le plus déli
cieux des... enfants terribles. Sous ses
PAUL VERLAINE
117
allures de bohème il dissimulait une édu
cation et tout un atavisme de bon bour
geois français. Quand venait l’heure du
chocolat, il se sentait heureux, me disaitil, comme un innocentât il était innocent,
ce tendre maudit, car il expliquait mer
veilleusement ses pires aventures. Je
l’écoutais sans révolte.
Au fond, nous ne sommes des monstres,
certains monstres, que parce que c est la
majorité qui nous impose sa vraie mons
truosité. Personne, pas même le Christ,
n’a réussi à séparer l’ivraie du bon giain
Alors le pain quotidien est certainement
fait d’une matière relativement inconnue
et on ne sait pas pourquoi les boulangers ont raison en face des pauvres qui
vivent de rayons d étoiles.
Pendant que Verlaine se reposait chez
moi, sans rien casser et sans trop réclame
118
PORTRAITS D HOMMES
son absinthe, je cherchai à le faire soigner
plus sérieusement dans un hôpital... vrai
ment hospitalier.
Me croira-t-on si je dis qu’il fallut
près de quinze jours pour que ce prince
du sang de la poésie française pût être
reçu dans une de ces maisons ouvertes à
tous les voyous ?
Ce fut à Broussais qu’on le fit entrer
après de multiples démarches de la part
de deux de mes amis, des extravagants
selon le monde : le poète Tanchard,
toujours vêtu, hiver comme été, d’une
peau de bique, et son illustre parent :
le député musulman Grenier qui avait
la coutume de faire ses ablutions rituelles
sur les bords de la Seine, devant le PalaisBourbon. Ces deux excellents camarades
ne me demandèrent aucun détail. Il s’a
gissait d un poete...et d’un poète maudit!
PAUL VERLAINE
119
Paul Verlaine fut admis à Broussais où
j’allais le voir et lui porter des douceurs
quand j’étais en fonds... (Pas souvent !)
— Que désirez-vous, monsieur Ver
laine ?
Et les yeux du masque mongol, ou faunesque, brillaient :
— Je voudrais, mademoiselle... Vénus,
un foulard, un vrai foulard de soie ous
qu'il n'y aurait pas un fil de coton !
D’où, sans doute, le cher et immortel
poète tira son Hymne à Mademoiselle
Rachilde qui commence ainsi :
Tu nous rends régal des héros et des dieux
Et nous procurant d'être les seuls dandies,
Fais de nos orgueils des sommets radieux.
Non plus tels foyers de troubles incendies...
... Car je m’étais assurée de la grande
pureté de la soie puisqu’il s’agissait de
dandysme.
JEAN DE TINAN
LE BEAU TENEBREUX
dans une cape 1830, dont
un pan se rejette sur l’épaule pour
mieux montrer sa doublure de satin,
coiffé d’un feutre souple, dont un bord
peut se relever fièrement comme suivant
l’ondulation d’une plume, cejeune homme
paraissait descendre d’un cadre et l’on
cherchait, derrière lui, le jardin où rêve
Elvire, car le fond naturel de ces
silhouettes-là, c’est la légende amou
reuse, fatalement tragique.
Jean de Tinan, lorsqu’il fit son appa
rition au Mercure de France, tranchait
vraiment sur le milieu de la revue, plutôt
composé de jeunes bohèmes, jeunes
bohèmes qui devinrent presque tous de
fort grands seigneurs de lettres. Cepen
rapé
D
124
PORTRAITS D’HOMMES
dant, il s’apprivoisa assez vite, et à part
Alfred Jarry, qu’il ne pouvait souffrir, il
adopta les autres, vint volontiers rue
de l’Êchaudé-Saint-Germain, une rue
étroite, rien moins que mondaine, parce
que les voitures de maîtres n y tournaient
pas.
Le beau ténébreux portait des gilets
de velours noir à vingt-cinq ou trente
boutons d’argent, des cravates à deux
tours, quelquefois des violettes sortant de
la poche, côté cœur. Très pâle, les yeux
cernés, le sourire de temps en temps mé
lancolique, l’auteur de Penses-tu réussir ?
et (PAimienne était cependant beaucoup
plus amoureux de la vie, surtout de la
vie nocturne que... d’Elvire.
N’en déplaise aux femmes sentimen
tales qui pensent qu’un amour éternel
en lin moment conçu peut garantir les
Jean De
î’ïnaN
12$
jolis garçons de ce qu’on appelle vulgai
rement la noce, je crois pouvoir affirmer
que c’est assez souvent le prétexte qui
les y pousse.
L’homme, jeune ou mûr, est un animal
rempli de contrastes. Il accuse les femmes
de mensonges intentionnés, mais il est,
sans aucune intention, en perpétuel désac
cord avec ses paroles.il s’arroge d’abord
le droit à l’infidélité, parce qu’il n’est
pas responsable de sa nature d’homme,
et ensuite il prononce solennellement des
serments qu’il sait ne pas pouvoir tenir.
J’ai reçu tant de confidences extraor
dinaires dans mon existence de roman
cier que je peux avouer que la prétendue
perversité de mes livres vient peut-être
des diverses influences que ces confessions
eurent sur mon imagination.
J’admets toujours, mais je ne corn-
126
PORTRAITS d’hommes
prends jamais ce cynisme de la tenue
allant de compagnie avec ce besoin de
passion plus éthérée.
Et cela inspire les plus beaux poèmes
comme les plus désolantes trahisons.
Jean de Tinan aimait éternellement,
au moins huit jours, toutes les jolies
filles qui passaient à sa portée, et sans
doute, ne pouvant avoir celle qu’il aimait,
il se contentait d’aimer celles qu’il avait...
seulement, avec les tirades 1830 en plus !
Cela faisait un cruel mélange de chairs
meurtries et de rêves bleus qui se traî
naient voluptueusement dans une petite
fange de convention.
Arriviste dans le bon sens du mot, il
voulait réussir de toutes les façons, et
n’avait-il pas raison, le jeune fou marqué
par une amoureuse plus exigeante en
core que celles qui passaient, celle qui
JEAN DE TINAN
127
nous fait passer : Madame la Mort ?
Fébrilement actif, Jean de Tinan tra
vaillait partout, sur les tables de café,
entre deux bals, sur le coin de nappe du
cabinet particulier où la belle attendait,
debout, impatiente de lui voir draper,
pour le départ pour Cythère, sa fameuse
cape doublée de satin ; il écrivait aussi
sur ses manchettes, genre très à la mode
en ce temps-là. Je l’ai vu griffonner des
phrases, qu’il ne voulait pas perdre, sur
la rampe de l’escalier qui descend a la
salle de Bullier. L’esprit toujours en
éveil, le corps paraissant toujours souple
et dispos, il lui fallait mener la danse,
le train, le combat, et il s’occupait même
de politique, ayant l’idée, comme Barrés,
que la littérature mène à tout, mais à
la condition de ne pas avoir l’air d en
sortir. Ambitieux certainement, très
128
portraits d’hommes
honnête lutteur, scrupuleux jusqu’à la
manie et ne consentant jamais à des
promiscuités de mauvais goût. Un jour,
un mardi, de bonne heure, nous eûmes
tous les deux une assez violente discussion
à propos des... originaux que je recevais,
dont le féroce auteur iïUbu-Roi.
— Je ne comprends pas, Rachilde, que
vous, une petite bourgeoise, au fond,
vous receviez ce bonhomme-là, plus ou
moins douteux (surtout comme linge),
un grotesque, jouant des comédies
odieuses et ayant le paradoxe un peu
lourd. Il y a des bornes à tout, même à la
liberté des propos, sinon des gestes.
— Si la liberté des propos entraîne
à celle des gestes, c’est tant mieux,
puisque nous sommes avertis, les uns et
les autres, d’avoir à nous tenir sur nos
gardes. Préféreriez-vous l’hypocrisie ?
JEAN DE TINAN
129
— Je n’admets pas le manque d’édu
cation.
— Parce que vous êtes d’un monde où
l’on élève les jeunes hommes dans l’art
de dissimuler leurs vices.
— Je n’ai pas de vices, je suis un nor
mal.
— Il n’est pas normal de tromper sur
la qualité de son cœur. Vous avez dit à
la petite Fanny que vous n’aimiez qu’elle
et que vous désiriez l’enlever à celui qui
l’entretient.Elle est venue me consulter...
— Ça, c’est trop fort ! Non, je n’ai
pas du tout l’envie de m’encombrer de
cette jolie personne naïve... Est-elle si
naïve que ça ?...
— Elle a eu l’idée de séduire le/>én? Ubu,
car elle a le sens aigu du genie, et il est
toujours flatteur pour une femme de...
s’annexer le génie, et le père Ubu lui a
,
PORTRAITS D HOMMES.
9
130
PORTRAITS D HOMMES
répondu brutalement que, ne pouvant
pas payer, il s’abstenait. Je le trouve
beaucoup plus honnête, en amour s’en
tend, que vous-même, qui promettez
sans pouvoir tenir... Ce que vous repro
chez à Jarry, c’est beaucoup moins ses
mœurs que ses vêtements négligés. Vous
ne parlez pas de ce prétentieux Oscar
Wilde, toujours si correct, son œillet
blanc à la boutonnière et son sourire
attire-lady à la bouche,qui me dégoûtent
bien autrement que les jurons du père
Ubu.
Sur ce, Tinan, furieux, se mit à parler
d’autre chose, trop courtois pour insister.
A quelque temps de là, Jean de Tinan
eut une aventure délicieuse, qu’il a
d ailleurs contée dans Aimienne ou le
Détournement de mineure.
On beau soir, il rencontra à la terrasse
JEAN DE TlNAN
131
d un café du quartier Latin une jeune
fille, absolument jeune fille, qui voulait
vivre sa vie, la première de nos gar
çonnes, certainement. Vouloir sauter à
pieds joints de la fenetre de ses parents
dans le ruisseau, pour en finir avec une
famille un brin tatillonne, est une idée
beaucoup plus fréquente qu’on ne se
l’imagine chez les vierges de quinze ans.
Cette petite serine échappée de la cage
et s’abattant sur la terrasse du d’Har
court ou du Soufflet (je ne me rappelle
plus bien) eut la merveilleuse chance de
tomber sur un jeune héros, justement
assez sentimental (ou assez fatigué ce
soir-là) pour s’abstenir. Je n’en dirai pas
plus long, mais à la place de Jean de
Tinan un autre l’aurait probablement
épousée... ce qui, peut-être, les aurait
sauvés tous les deux.
132
PORTRAITS d’hOMMËS
Chargé par le Mercure de France de
tenir la rubrique « Cirques, cabarets et
concerts », il y fut aussi brillant comme
esprit et comme souplesse de style qu’un
acrobate pailleté s ’ébattant dans les cintres
et y réussit les plus amusants tours de
force. On peut même affirmer qu’il fût là
le promoteur de cette littérature, d’appa
rence facile, qui engendre les journalistes
poètes, artistes adroits et trop souvent
résignés, dépensant en un article ce que
l’on mettrait de talent, si on était cons
ciencieux, dans toute une nouvelle.
Que serait devenu ce garçon charmant,
qui mourut trop jeune pour qu’on en
fît un chef d’école, ce poète élégant,
toujours littérairement drapé de sa
cape 1830, mais en montrant volontiers
le revers de satin violet, comme s’il se
rangeait d avance sous la bannière du
JEAN DE TINAN
133
Mercure de France, la revue des symbolystes ? Un grand romancier ou un de
ces libres conteurs du xvnie siècle, qui
donne à l’amour une saveur philoso
phique ?...
...Comme nous suivions, les yeux
humides, son convoi dans les méandres
fastueux du Père-Lachaise, Barrés me dit,
de sa voix rauque :
— La gloire est une courtisane qui
tue les enfants !
— Mais, lui répondis-je, il ne faut
pas les plaindre ceux qui n’eurent pas
le temps de se voir faner par elle...
v
LAURENT TAILHADE
LE POETE A LA CRAVATE ROUGE
possède une photographie de
J Tailhade qui date, je crois, de son
E
arrivée a Paris. Il venait de Tarbes et
sortait, tire a quatre épingles provinciales,
d une vieille famille très sage de magis
trats et d’officiers ministériels. Comment
ce merveilleux poète, le promeneur non
chalant ou rêveur du Jardin des Rêves,
devint un redoutable ennemi de la société
et se mit à glorifier, après les beaux rires
d'Aphrodite, le beau geste de l’anarchie,
la bombe civile ? ce sont là des mystères
qu’il est bien imprudent de chercher à
approfondir. Sur sa photographie, un
peu jaunie par les ans, il ressemble
vaguement à un élégant capitaine de
gendarmerie. Ce rhéteur, cet érudit et ce
138
portraits d’hommes
contemplatif fut le plus virulent des révo
lutionnaires de cette époque où les Ravachol terrorisaient les bourgeois en dépo
sant des engins explosifs qui faisaient
souvent beaucoup plus de bruit que de
mal. Mais qui aime le danger y périra.
Et un jour...
... Nous étions sortisi mon mari et
moi, ce jour-là, pour aller à une confé
rence qui se donnait dans notre quartier,
celui des Écoles ; je marchais un peu
en avant d’un groupe de jeunes écrivains
qui devisaient fort tranquillement sur la
façon dont ils pensaient réussir, lorsque
parvenus à la moitié de la rue que j’ha
bite aujourd’hui nous entendîmes reten
tir une épouvantable explosion, et une
colonne de fumée, de poussière mêlée de
plâtras s’éleva dans les airs. C’était l’angle
du restaurant Foyot, celui qui fait le
LAURENT TAILHADE
139
coin de la rue de Condé.en face du Sénat,
qui sautait !
Tailhade et une dame de ses amies
dînaient dans ce coin-là... Il ne faut
jamais oublier, quand on est un anar
chiste... amateur, qu’il est peut-être bon
de ne pas fréquenter les endroits de luxe !
« Qu’importent de vagues humanités si
le geste est beau ! »
Je me mis à courir en voyant grossir
la foule et un immédiat barrage d’agents
se former. Laissant derrière moi les
amis, je finis par me glisser au premier
rang, devant une voiture d’ambulance où
l’on transportait une masse informe
pétrie de rouge d’où pendait une tête
très pâle, un œil arrache.
— Tailhade ! Mon pauvre Tailhade !
m’écriai-je en larmes, pensant qu’il était
mort... ou allait mourir.
140
PORTRAITS D’HOMMES
Alors, sortant de la masse rouge et d’un
ton presque calme :
— C’est vous, Rachilde ? Ah ! prêtezmoi votre éventail... J’ai bien, chaud !
(Textuel.)
Tailhade, le beau Tailhade, l’intré
pide capitaine de... l’armée contre les
Mufles (il devrait bien revenir, aujour
d’hui !) était victime non pas de son
devoir mais de son dilettantisme. Cœur
peut-être froid, ce virtuose du verbe
manquait de sensibilité, au moins dans
ses vers, mais c’était un intrépide et un
brave qui... continua, lui aussi, la séance !
Loin de vitupérer ou de se plaindre il
déclara, une fois guéri, un œil de verre
glaçant son regard en le rendant encore
plus dédaigneux, qu’il trouvait, natu
rellement, le geste aussi beau... contre
lui que contre les autres et il se remit à
LAURENT TAItHADË
141
fréquenter les réunions publiques plus
ou moins littéraires où son éloquence
faisait, certainement, une impression
redoutable. La bombe de son génie sarcastique, que l’on retrouve dans Au
pays du mufle et A travers les grouins,
et ses conférences féroces où son élo
quence lyrique, la maîtrise de son incom
parable diction lui annexaient des salles
entières, le rendaient très dangereux en
le montrant le plus terrible des agents
perturbateurs. Je me souviens qu’un soir
on voulut l’arracher de la tribune, les
uns pour le porter en triomphe et les
autres pour le conduire au poste ; il se
pencha vers moi qui me trouvais en
dessous : « Est-ce que vous vous amu
sez, Rachilde ? » me demanda-t-il du
ton dont il aurait prononcé le fameux
mot : Charmante soirée, n est-ce pas ?
142
PORTRAITS d’hOMMES
qui est de tradition dans la banalité.
C’était bien le poète à la cravate rouge
et ce fut le poète qui fit de son manteau
de sang un vêtement purement mondain,
une sorte d’habit de gala dans le genre de
celui que les chasseurs endossent pour
forcer la bête !
En ce temps-là, d’ailleurs, l’anarchie
était à la mode. Un snobisme, de nos
jours remplacé par le défaitisme ou l’anti
militarisme. Moins bête parce que c’était
avant et que la culture de ce genre
d’absinthe aurait pu arrêter le mouve
ment guerrier des peuples en marche
les uns contre les autres. Malheureu
sement ces libres propos, échangés dans
les salons, à l’ombre des palmiers arti
ficiels, n allaient guère plus loin que leur
ombre.
Laurent Tailhade m’a dédié la pre
LAURENT TAILHADE
143
mière édition de Au pays du mufle. J’en
suis très fière, cependant je dois avouer
que je n ai jamais eu une grande admi
ration pour les opinions outrancières des
poètes, mondains, ou écrivains exaspérés.
Je pense qu’il ne faut pas scandaliser
le peuple, cet enfant à qui l’on ne doit
jamais faire nulle peine, même légère.
Que les grands amuseurs du public le
fassent rire ou vibrer par des procédés
romanesques en harmonie avec ses ins
tincts primordiaux, soit ! mais que l’on
pousse à la ruée des individus qui ne
s’en soucient pas et qui finissent, un
beau matin, par tuer l’avocat de la partie
adverse parce qu?il a fait simplement
son métier, c’est toujours néfaste. J’ai
à me confesser moi-même d’un entraî
nement de ce genre ; je fus attendrie
par un terroriste, un très jeune, qui venait
144
PORTRAITS d’hOMMES
au Mercure de la rue de l’Échaudé-SaintGermain, un gosse de vingt ans...
—Pourquoi diable, lui disais-je, portezvous vos bombes dans les endroits
déserts ? Ce n’est pas adroit. En voilà
un, votre meilleur ami, qui flanque son
engin dans l’antichambre d’une église
où il n’y a personne entre les deux
tambours de l’entrée. C’est idiot... puis
qu’il s’est fait sauter lui-même !
Le gosse me regarda, effaré :
— Je pensais que vous étiez, madame,
de l’autre côté de la barricade.
— Cela ne m’empêche pas d’aimer
la logique ! lui répondis-je.
Au fond, ma sympathie de personne
raisonnable allait a Ravachol parce que
cet anarchiste-là était un saint à rebours.
Il donnait le montant de ses vols auda
cieux à ses freres, ne gardait rien pour
LAURENT TAILHADE
145
lui et accomplissait le seul crime Qui,
j’ignore pourquoi, n’est jamais pardonné
sous le prétexte de sacrilège : il allait
deterrer les mortes pour leur enlever
leurs bijoux et les vendre au profit des
pauvres. Je trouve cela d’un courage
étonnant et d’une logique encore plus
parfaite, car on ne me persuadera jamais
de la nécessité qu’ïl y a de porter ses
bijoux jusque sous la terre alors qu’il
existe toujours des femmes et des enfants
qui crèvent de faim dessus ; et, enthou
siasmée j’ai signé, ma foi, un article dont
je ne me rappelle plus le titre : Rava-
childe.
Où sont les bombes d’antan ? Quand
on pense que ça faisait moins de mal que
la grippe 1
Je devrais, en terminant cet article
sur le poète grandiloquent et si classique,
PORTRAITS D’HOMMES.
146
PORTRAITS D’HOMMES
presque parnassien, Laurent Tailhade,
rappeler au moins un de ses mots légen
daires... mais comme ils sont justement
légendaires, tout le monde des lettres
les connaît. Je ne peux qu’offrir mop
témpignage pour l’un d’eux, à jamais
célèbre, dont, hélas, on ne peut bien
rendre le ton qu’en imitant l’accent mar
telé du héros, cet*' accent qui n’était
méridional que juste ce qu’il faut pour
détacher les syllabes en coups de dague
ou en balles de fronton basque,
Dans une brasserie, agacé par uneper^
sonne d’un sexe différent qui, malgré
le dédain du poète, y mettait vraiment
un peu trop d’insistance, Laurent
Tailhade lpi dit, avec la plus parfaite cour
toisie : « Vous m’inspirez, madame, un
sentiment bien vif... (un temps, comme
au théâtre) l’horreur du péché 1 »
de Laurent Tailhade, Jean
Moréas l’affrontait dans les cafés
de lettres où tous les deux se disputaient
la palme des belles récitations devant un
auditoire aussi féru de l’un que de l’autre.
S’aimaient-ils beaucoup ? Etaient-ils
jaloux ? Je l’ignore, mais ils disaient
l’un de l’autre tout le mal possible, et
comme il leur était difficile de se trouver
des torts littéraires, car ils se montraient
toujours des poètes accomplis, ils s’atta
quaient à leur silhouette réciproque.
Celui-ci soignait trop son élégance vesti
mentaire, celui-là négligeait vraiment sa
tenue. Et le pli de leur moustache les in
quiétait également. Laurent Tailhade
avait, selon Jean Moréas, l’air d’un
officier en bourgeois qui exagérait son
ival
R
150
PORTRAITS D’HOMMES
grade... Jean Moréas, selon Laurent
Tailhade, exhibait, du même noir, la
moustache et les ongles. La galerie
s’amusait prodigieusement de toutes ces
petites histoires, pas bien cruelles, en
somme.
Jean Moréas était naïf et bon. L’au
teur du Pelenn passionné conservait les
manières tendres d’un Ronsard. Ne l’at-on pas surnommé, du reste, le Ronsard
du symbolisme ?
Or, de ce doux poète, fort empressé
auprès des dames, je fis la connais
sance par une gifle que je lui administrai
en plein café de lettres, au Soleil d'or !
Que l’on me permette la psychologie
de cette gifle. J’arrivais de ma pro
vince, moi aussi, j’étais une fervente
admiratrice, non pas des nouveaux
Poètes, que j’ignorais totalement, mais
Jean môréas
151
du grand Ancien, Victor Hugo, qui
m avait donné ses encouragements :
applaudissements et encouragement, made
moiselle ! en Dieu grand-père bénissant
tous les petits-enfants de lettres qui lui
adressaient des hommages en vers ou en
prose. Alors, ça m’avait monté la tête.
Quand on a quinze ans on s’imagine,
n’est-ce pas, qu’un Victor Hugo est un
patrimoine qui vous appartient et que,
nécessairement, il faut défendre !
M’étant assise à côté de ce beau Grec,
si... quartier Latin, je l’entendis raconter,
d’un accent singulier et avec une sorte
d’afféterie qui me donnait sur les nerfs,
des tas de bêtises au sujet de mon idole,
puis, enflant le ton et atteignant au vilain,
proférer son fameux leitmotiv : « Victor
Hugo est un... sot. » Pour la première
fois, peut-être, la petite fille encore très
154
PORTRAITS D’HOMMES
gage fleurait l'agent des moeurs. (Il est
bon que l’on sache ces choses puisque
j’ai l’occasion de les dire, bien qu’elles
ne semblent point croyables.) Ce per
sonnage arriva chez moi de bonne heure,
le matin, et me demanda si j’avais le
dépôt de mes livres, ce qui ne tenait pas
debout comme démarche judiciaire
puisque le dépôt naturel des livres d’un
auteur, c’est généralement son éditeur.
Je lui indiquai l’adresse de Brancard,
en Belgique. Il ne se tint pas pour battu
et me déclara qu’il avait l’ordre d’opérer
une perquisition chez moi, parce qu’on
pensait que je détenais au moins une
édition du livre poursuivi. Et il ajouta :
« Je ne sais plus lequel, si c’est cette pla
quette ou si c’est l’autre. » Alors je lui
montrai une pile de ladite plaquette :
« Prenez tout, si vous voulez, seule-
JEAN Moréas
155
ment ce volume-là n’est pas encore pour
suivi et vous êtes à côté de la question. »
Perplexe, le simple agent se retira
pour aller en référer à je ne sais quel chef.
Dès qu’il eut les talons tournés, je
fus « saisie », moi, après mon livre,
d’une inquiétude assez naturelle. Je ne
suis pas très peureuse, mais à vingt ans
on se « frappe » facilement, et comme
j avais chez moi un service de presse de
Monsieur Vénus que je n’avais pas osé
faire tout entier, une cinquantaine de
volumes, je me demandai où j’allais
cacher tout ça ! Mon appartement, grand
comme un œuf, ne contenait ni placard
mystérieux ni escalier dans les murs !
Il fallait chercher ailleurs, et si un cama
rade complaisant... Je songeais aux plus
proches de mes amis. Il y avait bien
Alfred Vallette, Léo Trézenik, le direc
156
PORTRAITS
D’HOMMES
teur de Lutèce... le premier, ce fils de
bourgeois qui avait tellement horreur des
aventures... et puis Trézenik, dirigeant
un canard déjà suspect... Je fus subite
ment illuminée par le nom de Jean
Moréas, un voisin de la rue des Écoles,
demeurant rue du Cardinal-Lemoine. Et
comme je me décide, quand je n’ai pas
le temps de réfléchir, je flanquai tous mes
livres dans un fiacre, j’allai résolument
frapper à la porte du poète. Ce fut
épique ! Jean Moréas me voyant arriver
à dix heures du matin n’en croyait pas
ses yeux, mais il relevait fièrement sa
moustache selon le geste rituel. Après
l’explication rapide, il ouvrit des yeux de
plus en plus stupéfaits. « Mais, fit-il,
avec son accent grec soudainement com
parable à celui de Marseille, en ma qua
lité d’étranger, je risque d’aller en prison,
JEAN MORÉAS
157
ces butors-là auront encore moins de
respect pour ma personne que pour la
vôtre !)) — « Alors, donnez-moi l’adresse
de Tailhade si vous la connaissez !... Il
est Français, lui !» — « Et moi j e suis Latin,
un Latin du quartier. Où sont vos livres,
mademoiselle ? » Il roulait des yeux furi
bonds et frisait de plus en plus sa mous
tache. En deux voyages on monta mes
livres et on les rangea dans un cabinet
noir. — « Monsieur Jean Moréas, vous
êtes un Dieu. Merci de tout cœur. » —
« Ne me remerciez pas, j’en ai l’habi
tude. Dans mon pays, on est tous des
dieux ! »
Il était drapé dans une tunique de soie
ramagée de fleurs d’or, pas du tout majes
tueux, car il était de taille plutôt moyenne
et sa moustache, presque bleue, tombait,
d’un côté, toujours du même, car les
158
PORTRAITS D HOMMES
pointes de moustaches qu’on relève ne
prennent jamais le pli.
Bon Moréas, si simple, si doux et
tellement en dehors de la vie commune,
toujours ronsardisant et l’imagination
cousue dans un pourpoint de velours !
Un jour, comme je me fâchais avec
un de mes camarades dans une salle
d’armes et que je le menaçais d’une épée,
fort heureusement non démouchetée, il
fit ce mot délicieux : « Je vous conseille les
excuses, monsieur l’étudiant, lui dit-il,
parce que si elle commence par les armes,
je la connais assez pour savoir qu’elle
finira par la gifle ! De toutes les façons
vous serez battu après votre mort ! »
Je me souviens, je me souviens :
Ce sont des défuntes années,
Ce sont des guirlandes fanées
Et ce sont des rêves anciens.
LÉON BLOY
L’ANGE EXTERMINATEUR
TL me plairait de démontrer la candeur
1 de cet homme terrible, de l’auteur
du Mendiant ingrat, car on l’a succes
sivement mal connu, trop connu et
méconnu. Cet homme, taillé dans un
bloc de bois dur, ancien, peut-être le
même bois que celui de la vraie croix,
ce tout d'une pièce, d’apparence brutale,
avait toujours l’âme en avant, comme un
poing.
Les gens qui vont dans la vie ayant,
selon le mot populaire, le cœur sur la
main, ne sont pas des êtres sociables
parce que la société a inventé des tas
de gants que l’on doit mettre, et solide
ment boutonner, quand on s’approche de
ses semblables à seule fin, précisément, de
dissimuler ses meilleurs sentiments.
PORTRAITS D’HOMMES.
11
162
PORTRAITS D’HOMMES
Léon Bloy ne dissimulait rien du tout,
ni ses sympathies, ni ses antipathies. On
savait donc tout de suite à quoi s’en
tenir, ce qui est préférable aux tâtonne
ments psychologiques.
Brute sublime qui prétendait vivre
dans un absolu religieux alors qu’il n’y
avait plus autour de lui que des simu
lacres de religion, des faux prêtres et
d’hypocrites dévots ! Il aurait dû naître
au moyen âge où l’on comprenait encore
le moine flagellant, sinon la véhémence
d’un évêque guerrier. Or on a mis en
doute jusqu a sa propre foi, et comme
croire c est s enthousiasmer, cela devient
un exercice dangereux parmi des indiffé
rents. Les uns l’ont traité d’illuminé,
les autres se retranchant derrière les gros
défauts de son caractère de saint énergumène ont été jusqu’à lui contester son
LÉON BLOY
163
catholicisme un peu trop primitif pour
être compris des chrétiens dégénérés.
J’ai le malheur de ne pas croire en
Dieu, ayant, cependant, été élevée par
une famille tellement catholique dans le
mauvais sens de cette qualité qu’elle ne
sut rien de mieux, pour garantir mon
esprit des dangers de la littérature, que
mettre mon cerveau entre les mains d’un
père jésuite. Je n’ai pas besoin de dire
qu’on ne m’en remontre pas en fait de
casuistique et que j’ai parcouru,dès l’âge
le plus tendre, tous les petits sentiers qui
tournent autour de la montagne sacrée
dont je n’ai jamais aperçu la moindre
flamme éruptive. Et je suis, par mes
lointains aïeux, beaucoup plus proche de
l’inquisiteur que du pénitent battant sa
coulpe. Il est aussi malheureux pour un
mortel de ne pas admettre l’immortalité
164
PORTRAITS D’HOMMES
qu’il est pénible pour un homme d’être
impuissant. La vie... (et l’amour) sans
rêve d’au-delà ne signifie pas grand’
chose et il convient de répéter (on ne
le répétera jamais assez) le mot de saint
Augustin, qui fut un grand amoureux :
out ce qui finit est trop court.
Léon Bloy qui s’accusait lui-même
d’être un grand pécheur était aussi le
plus innocent des hommes. Apre au gain
de la charité publique, il mendiait effron
tément, il forçait les serrures au nom
d’une pauvreté acceptée par lui comme
un cilice de conventuel. Il ne pouvait
pas s’expliquer, ce socialiste du temps
de saint Bernard, que toute la terre ne
fût pas transformée en vaste communauté
ou les riches doivent entretenir les
pauvres parce que les plus faibles sont
tout naturellement inféodés aux plus
LÉON 6toY
165
forts. Il est clair que l’aumône sollicitée
devient un droit de conquête i si je suis
nu, tu me dois la moitié de ton manteau !
Et je citerai une anecdote à ce sujet,
la jolie petite aventure de Léon Bloy
allant chez M. de Rothschild qui tient
des fonds à la disposition de la première
infortune venue, mais pas assez dispo
nibles ou pas en rapport avec les besoins
voraces d’une très belle imagination
d’écrivain comme celle de notre saint
homme. Il s’était fixé un chiffre, mettons
deux mille francs, et on ne lui donna que
cinq cents francs, ce qui est encore un
assez joli denier... consenti. Il revint au
Mercure de France et roulant ses gros
yeux, d’une enfantine férocité, il s’écria :
« Ces s....ds-là me doivent encore mille
cinq cents francs ! »
Son exclamation prenait figure d’ingra
166
PORTRAITS d’hOMMES
titude, cependant on arrivait à en décou
vrir la logique, jésuitiquement parlant.
Lorsque je fis la connaissance de Leon
Bloy, la grande ingénuité de cet homme
traqué par tous les journalistes de l’époque
et mis au ban delà société parce qu’il
disait, avec génie, quelques vérités pre
mières au sujet des mœurs en général et
de la particulière malpropreté de certains
seigneurs de lettres, m’amusa d’abord
prodigieusement, puis je finis par me
mettre au point pour le mieux apprécier.
Il partait simplement du cercle de l’éternel
pour juger les autres et s’extérioriser
jusqu’à eux. Ne sacrifiant rien à la cause
commune, demeurant toujours seul de
son avis et plus catholique, bien entendu,
que le pape, il finissait par ne relever
que de lui-même, anathématisant tout le
monde. Il m arriva un jour, sombre
Leon bloy
167
' comme un prédicateur de carême et,
des la porte, m’annonça que je vivais
en concubinage avec mon mari et que cela
ne pouvait pas durer ! Je sautai en l’air,
croyant qu’il me répétait quelques propos
de rédaction, pour aller lui chercher mes
papiers d’identité, mon contrat de ma
riage... un peu plus je lui aurais sorti
le discours du maire et même l’article
de Jean Lorrain me couvrant de fleurs
d’oranger avec le tact qui caractérisait
les articles laudatifs de ce délicieux cama
rades.
— Ce n’est pas être légitimement
mariée, Rachilde,que de Vêtre seulement
devant les hommes... et je compte bien,
ma chère amie, que, grâce à l’inflUence
de mes prières, vous allez repasser par
l’Église où je veux vous servir de témoin.
Je ne donnai pas suite à ce mirifique
168
PORTRAITS D’HOMMES
projet, très probablement parce que je
terminais un livre à ce moment-là.
— Vos livres, Rachilde, où il n’y a
jamais de viande... c’est encore eux, peutêtre, qui plaideront pour vous là-haut !
... Et puis il y eut l’histoire du duel !
Je ne connais pas de drame de cons
cience plus affreux. Ecrivant dans Gil
Blas, il avait grand’peine à demeurer
lisible pour les frivoles abonnés de ce
journal, et quand il parlait d’amour, dans
ses contes, il devenait tellement effarant
qu’on le taxait de pornographie. Il ne
blessa pas que la morale courante, il eut
aussi 1 idee malencontreuse de malmener
un célèbre critique dans son divin lan
gage d’aumônier des croisades auquel il
mêlait, pour la circonstance, quelques
termes des Halles. Ce fut abominable.
L autre (il était si célèbre que j’ai oublié
LÉON BLOY
169
son nom) lui dépêcha deux de ses amis...
pour une réparation par les armes.
Monsieur, répondit Léon Bloy,
ma religion me défend de me battre,
mais lorsque les j...-f... dépêchés par
vous apparaîtront sur le palier de mon
sixième, ils seront immédiatement préci
pités dans la cage de l’escalier où ils arri
veront en bas dans l’état que vous pou
vez supposer !
Ni les adjurations de tous les confrères,
ni les supplications du directeur ne purent
vaincre son entêtement et il fut chassé
de la rédaction. Or cet homme, comme
franc-tireur, en 70, s'était particulière
ment distingué... mais le dieu de la guerre
permet de venger les injures faites à la
patrie et non pas une injure personnelle.
Il y eut aussi la belle histoire de la
princesse, qui donnera la mesure de cette
170
PORTRAITS D’HOMMES
étrange mentalité d’homme tellement
simple qu’il en touchait à l’enfance. Je
recevais chez moi une fantasque personne
que nous appellerons la princesse tout
court, parce qu’elle a joué un certain
rôle à Paris dans la politique et dans la
littérature. Cette charmante créature était
Russe, par conséquent complètement
folle, et se permettait tous les caprices
les plus dispendieux. Elle ne sortait qu’en
troïka en plein Paris, et possédait les
plus beaux chevaux du monde, mais
comme elle avait le malheur d’être borgne,
elle les Conduisait de travers, montait
sur les trottoirs au grand effroi des pas
sants, ce qui finissait toujours par des
contraventions. Ladite princesse avait eu
l’honneur de verser Victor Hugo sous
l’Arc de Triomphe en revenant du Bois
avec l’illustre vieillard, ce dont elle sem-
LEON BLOY
171
blait très fière, Un mardi, la sympa
thique grande dame russe rencontra Léon
Bloy. Ce fut le coup de foudre. Ce bon
homme, taille eii athlète et grondant
toujours comme un ours, attira l’œil
droit ou gauche de cette femme, plutôt
fatale, et elle me déclara que puisqu’il
était pauvre, elle désirait lui venir en
aide* Cette fantaisie me donna de l’inquietude ; pourtant Bloy, à ce moment-là,
cherchait à faire éditer un de ces ouvrages
inouïs que les bibliophiles se disputent
à prix d’or, de nos jours, mais dont les
éditeurs, jadis, avaient une salutaire
terreur car ils ne se vendaient point.
Le Mercure, jeune encore, ne pouvait
pas tout imprimer ; enfin, Léon Bloy et
moi, pour ne pas parler le langage des
pères de l’Église, nous nous montâmes le
coup !<*♦ On prit jour pour une lecture :
172
PORÏftAiTS d’hommes
« Je lui ferai passer les frissons des saints
anges en présence du Seigneur », me
déclara Léon Bloy rayonnant d’espé
rance. Moi, je doutais fort que ce genre
de frisson intéressât beaucoup notre
capricieuse protectrice... Trois heures..*
quatre heures... cinq heures... six heures.
Bloy usait le tapis du salon du Mercure,
peu épais de sa nature, à l’arpenter en
soufflant comme un phoque pour s’éclair
cir la voix... Enfin, le timbre retentit...
et la bonne m’apporte un télégramme. Je
ne résiste pas au plaisir de le copier :
« Ma chère petite Rachilde, je ne
viendrai pas au rendez-vous avec cette
espèce de prêtre défroqué que vous m’avez
présenté l’autre jour parce que j’apprends
qu’il a refusé, dernièrement, de se battre
en duel. Ce n’est certainement pas un
galant homme et je ne vous comprends
LÉON BLOY
173
pas de vous intéresser à son sort, vous
qui n admettez pas qu’on puisse reculer
devant la bataille. »
J étais hors de moi et je ne pouvais
pas lire...
— Allons, murmura le grand gosse
dépité, vous ne voulez pas me dire de
quoi il retourne... j’avais pourtant con
fiance... c’était le miracle attendu...
et... vraiment, de par tous les prophètes,
Dieu me devait bien ça !
— Oh ! dis-je, les dents serrées, si vous
aviez été seulement un homme.,, galant.,.
— Hein ? fit Bloy roulant des yeux
désorbités, qu’est-ce que la galanterie
peut bien venir f... là-dedans ? Vous en
avez une sale imagination !..
LOUIS DUMUR
LE VOLONTAIRE FRANÇAIS
plus de trente ans, Louis
Dumur vit au Mercure de France.
Non seulement il y vit mais il aide à le
faire vivre. J’ai donc quelque raison de
le bien connaître et d’avoir pour lui une
sincère admiration, très motivée. Homme
d’une probité exemplaire, travailleur hé
epuis
D
roïque, poète et dramaturge, romancier
dont les romans, terriblement documen
tés, font foi en face de l’histoire de la
grande guerre, le célèbre auteur de Nach
Paris est une de ces figures graves, un
de ces caractères entiers, qui forcent l’es
time des honnêtes gens et mettent les
autres en rage !... Il parle et peut tra
duire six ou sept langues, a lu tout ce
qui est à lire, classiques ou modernes,
et cherche à apprendre tout ce qui doit
PORTRAITS D’HOMMES.
12
178
PORTRAITS D’HOMMES
s’apprendre. Je constate que le travail, le
plus austère des devoirs accomplis, con
serve. Louis Dumur ne vieillit pas, ne
change pas ; tel je l’ai vu arriver au jeune
Mercure, à son retour de Russie où il vécut
plusieurs années en qualité de professeur,
tel il demeure, à peu de nuances près,
dans le vieux Mercure, qui lui non plus
ne change pas de physionomie, austère
érudit sous sa soutane violette, tour
d’ivoire en demi-deuil littéralement ina
bordable pour une époque débordant,
en général, toutes les règles de la bien
séance.
J’ai l’habitude de juger les hommes de
lettres, non d’après mes préférences, mais
d’après les besoins d’une logique sociale
que je respecte beaucoup si je m’en sers
assez peu. Je ne vois rien de plus opposé
que nos deux tempéraments d’écri
LOUIS DUMUR
179
vains : Dumur est un esprit sage, pon
déré, quoique un sectaire protestant en
sa qualité primordiale de Suisse de la
bonne roche ;je suis une fantaisiste vieille
France sans frein ni loi, et si j’ai l’amour
de la logique, souvent, par esprit d’oppo
sition, j ’ai une grande estime pour les gens
raisonnables. Ce pourquoi nous nous en
tendons très bien Louis Dumur et moi, et il
y a tout à parier que si j ’avais été seulement
une femme de lettres et lui un simple
sectaire protestant, nous serions depuis
belle heure brouillés à mort ! Mais il est
un point sur lequel nous nous retrou
vons toujours et ce point-là ce n’est pas
rien puisque c’est la France. La guerre
nous a unis dans une férocité commune :
la haine de l’ennemi parce que, lui et
moi, nous avons appris à le bien connaître,
à ne rien oublier à cause de nos deux
180
PORTRAITS D’HOMMES
mémoires aussi cruelles que des mémoires
d’historiens faisant un sort romanesque ou
légendaire à tous les détails... ce que,
naturellement, les défaitistes, les anti
militaristes , les internationaux de mau
vaise foi et les bons petits snobs de
cénacles littéraires ne nous pardonne
ront jamais.
Il paraît que nous sommes ridicules tous
les deux ! Dans l’époque singulière où
nous finissons de vivre la nôtre rien,
vraiment, ne peut nous faire plus de
réclame qu’un bon ridicule... si j’en juge
par les petits camarades... et pour nous
la séance continue !
J’ai eu l’honneur de défendre Louis
Dumur au Faubourg ; ce fut mon pre
mier démêlé avec le grand public, tou
jours fanatise par Léo Poldès, cette si
curieuse figure moderne qui a l’autorité
LOUIS DUMUR
181
d un tribun tout en conservant à sa tri
bune la plus entière impartialité. Ce
jour-la un beau jeune homme, devenu
député depuis, tant à cause de sa réelle
éloquence que pour sa jolie silhouette
(les foules sont des femmes qu’on prend
surtout par les apparences aimables), se
mit en devoir de démolir Louis Dumur
et, ma foi, il n’en laissa rien parce qu’il
préparait son entrée dans le Parlement.
J’ai remarqué que pour devenir un dépu
té socialiste on commence toujours par
le communisme à tous crins, de même
qu’un député socialiste quand il devient
ministre finit par se découvrir nationa
liste, forcément. Au Faubourg, on attaque
d’un côté, mais de l’autre on permet
la défense... et Léo Poldès qui a l’œil
de l’aigle quand il s’agit de saisir le
tremblement d’indignation d’une... souris,
182
PORTRAITS D’HOMMES
se précipita de toute sa hauteur sur moi
en me demandant si j’avais quelque
chose à dirfc, en français, pour la défense.
Alors, entre autres plaisanteries,
presque gauloises, je déclarai ceci, aux
gens qui me menaçaient de leur courroux :
« Je préfère un Suisse qui fait bon Fran
çais au mauvais Français... qui fait
Suisse ! » Ce n’était pas très sérieux,
mais ça fit éclater la salle et je pus dire
ensuite quelques autres vérités, un peu
plus convenables.
Je détache d’un grand article de Blasco
Ibaiiez un paragraphe de sa préface de
la traduction espagnole de Nach Paris .*
« Dumur a une grande supériorité sur les
autres romanciers de la récente guerre.
Il connaît l’allemand comme sa propre
langue et il a beaucoup vécu en Alle
magne où il a pu emmagasiner toute
LOUIS DUMUR
183
espèce d’observations conscientes et sub
conscientes sur la psychologie germa
nique. »
Moi je ne connais pas du tout l’Alle
mand, je n’ai donc pu le juger que par
ses actes... mais ça m’a suffi pour le
détester parce que je suis persuadé que
chez lui la parole ne signifie rien.
Maintenant, je dirai mon goût parti
culier, dans l’œuvre de Louis Dumur,
pour ses récits de jeunesse, d’une déli
cieuse fraîcheur de ton et d’une grande
sensibilité poétique : les Trois demoiselles
du père Maire, l’École du dimanche et le
Centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Et,
plus tard, le Coco de génie, qui vint mettre
à la grande lumière de la publicité le don
satirique de l’auteur, cette manière de
forcer la gaîté du lecteur par les raisonne
ments les plus imperturbablement graves
184
PORTRAITS d’hOMMES
sur un cas de folie... beaucoup plus fré
quent qu’on ne le pense : l'art de plagier.
Puisque aussi bien j’en ai l’occasion,
je citerai les dernières lignes de ce récit,
qui atteignent à la plus haute philoso
phie et à la meilleure des morales :
« Au fond, qu’est-ce que le génie ?
Qu’est-ce que l’inspiration ? Qui sait si
les hommes de génie ne sont pas des som
nambules ? Les somnambules d’œuvres
écrites de toute éternité existant déjà
dans d’autres planètes ou dans d’autres
mondes peut-être, que nous ne soup
çonnons pas. Un philosophe n’a-t-il pas
émis l’idée du retour éternel des choses ?
Qui sait ? »
Hum ! Ce que je sais bien, moi, c’est
que de tout temps il y eut les voleurs
et les voles. Ça fait tout de même deux
races !
REMY DE GOURMONT
LE LIBERTIN MYSTIQUE
jpvEux passants, un monsieur et une
JL7 dame, sont arrêtés devant une
petite boutique d’antiquaire comme il y
en a tant dans ce vieux quartier Latin.
Le monsieur, un peu en arrière, examine
la dame et la dame, le nez sur le vitrage,
contemple une potiche.
— Madame, ce n’est pas du ming !
Vous perdez votre temps.
Mais, monsieur, qui vous demande
votre avis ?
(La dame est certainement une per
sonne originale. Elle porte un feutre
d’homme sur des cheveux courts, non
pas blonds mais oxygénés, des vêtements
discrets, de coupe droite, et sous son
bras un livre qu’elle a l’intention d’aller
REMY DE GOURMONT
LE LIBERTIN MYSTIQUE
188
PORTRAITS d’hOMMES
lire au jardin du Luxembourg. Le mon
sieur, de tenue modeste, un peu négli
gée, montre le visage pâle et souffrant de
l’ouvrier d’art qui demeure longtemps
penché sur son établi où il burine des
bijoux, à moins qu’il ne puisse être un
relieur, un de ces maîtres du livre qui
lui donnent son dernier tour de main,
son habit de gala pour aller dans le monde.
Cet homme a les yeux bleus, d’un azur
fané, des cheveux plats, un peu collés à sa
tête, imitant certaine coiffure de sémi
nariste. Est-il vieux ou jeune ? Malade,
certainement. Sa bouche est rouge d’une
fièvre inconnue, ses yeux, par instants,
s’embuent d’une humidité inquiétante.
Son accent est celui d’un personnage
qui ne connaît pas d’empêchement à sa
pensée, fût-elle très libertine, et qui
ne mesure jamais une aventure à sa
REMY DE
GOURMONT
189
propre force. Il la tente par caprice
d abord, ensuite la développe par amour
des subtilités.
Je vous en prie, cher monsieur,
ne me suivez pas, car c’est vous qui
perdriez votre temps ! (Sourire ironique,
et la dame traverse la chaussée pour
entrer au jardin.)
Le monsieur qui suit : On ne perd
jamais son temps quand on ne veut rien.
Je me laisse toujours glisser sur une
pente mais sans but, car ce serait bien
vulgaire, parfois dangereux.
La dame (agacée, qui ne peut pourtant
pas s’empêcher de trouver une certaine
saveur littéraire aux paroles dites d’un ton
bas, très railleur, tout en dissimulant, en
essayant de dissimuler, un léger bégaie
ment) : je ne sais rien de plus odieux
que les suiveurs sans but.,, parce que
190
PORTRAITS d’hOMMES
les suiveurs sans but... on ne peut pas
les faire arrêter.
(Arrivée dans une allée déserte, la dame
s’assied sur un banc. Elle a soif d’air
et vit enfermée chez elle, prisonnière
d’un travail exténuant.)
Le monsieur : Vous êtes pour la manière
forte ?
La dame : Quand le cas en vaut la
peine, oui. (Elle ouvre son livre, à une
page cornée, s’absorbe dans sa lecture
puis lève les yeux parce que le monsieur
s’est mis à parler tout seul. )
Le monsieur : Les deux sexes n’ont
pas d autre dérivatif à leurs propres
histoires que celles des autres. Une
femme qui lit cherche son visage dans
un miroir qui lui présente l’objet de ses
vœux ou par l’espérance ou par le sou
venir. Quelle erreur de se condamner aux
kemy de goukmont
191
formes impalpables ! La voiupté de
l’heure ne se retrouve pas car l’heure
ne sonne pas deux fois de la même
volupté. Vous avez un profil grave,
madame, que dément un sourire gai.
Vous aimez la vie et vous en avez peur,
comme ces nageuses qui décident de tra
verser la Manche et ont la crainte
puérile de se mouiller les pieds dans le
ruisseau d’une rue parisienne. Vous lisez,
je crois, 1 histoire d’Zréwe, impératrice de
Byzance. Vous avez choisi cette lecture
ou on vous l’a imposée ?
La dame, malgré elle : Comme vous,
je ne choisis pas ma pente. Le livre me
fut, en effet, imposé par... un ami.
Le monsieur : Nous y arrivons ! Vous
avez un ami. Le terrain que peut gagner
un homme sur un homme c’est de
savoir que Vautre existe.
192
PORTRAITS D’HOMMES
La darne ferme résolument son livre :
Pourquoi diable parlez-vous par apho
rismes et surtout en dedans, pour vous
encore plus que pour moi ? C est fati
gant, vous savez ?
Le monsieur, très ému : Vous me
plaisez extrêmement. Un être malheu
reux et d’une certaine intelligence se sen
tirait si bien de se confier à l’inconnue
pour se reconnaître en elle, à jamais
libéré du tourment de chercher. Je ne
suis pas riche, je ne suis pas beau, mais
je possède une immense ferveur de la
créature humaine et je sais tellement ce
qui lui convient pour son entier épanouis
sement ! Les roses simples ou doubles,
de Véglantine jaune striée de brun, dite
la japonaise, à la rose France opulente et
royale, aucune de ces fleurs ne se passe
de jardinier habile au pincement des
REMY DE GOURMONT
193
greffes. Vous êtes une fleur pâle qu’ha
bitent les deux scarabées verts de vos
yeux et leurs cils sont leurs pattes cha
touilleuses. Je vous ennuie ?
La dame : Non Vous me faites seu
lement la cour et j’ai horreur de ça. Je
venais pour me délasser de ma prison
et je vois bien que la liberté est un leurre...
Vous êtes, cependant, un homme intel
ligent, aimant aussi la liberté, au moins
de vos propos, et vous allez me forcer
à m’en aller... parce que je ne suis qu’une
femme et que vous n’êtes qu’un homme...
je suis surtout une ouvrière si fatiguée !...
Un bon mouvement... allez plus loin, les
aventures que vous cherchez ne vous
manqueront pas... surtout dans la rue
voisine.
Le monsieur : Je vais m’en aller. Seule
ment, il faut me promettre de revenir
PORTRAITS D’HOMMES.
13
194
PORTRAITS d’hOMMES
ici, demain. Vous êtes curieuse de moi,
je le devine.
La dame, qui étouffe son envie de rire :
Oui, oui, je reviendrai, cher monsieur,
Je suis, en effet, curieuse mais pas à la
façon des autres femmes. (Elle laisse
tomber son livre, dans un mouvement
d’impatience, le monsieur le ramasse et
surprend un paraphe, sur la page de
garde.) Moment de silence.
Le monsieur, étonné : Vous pouvez lire
du Paul Adam, vous ?
La dame : Il le faut bien puisque c’est
l’ami dont je vous ai parlé. Il aime à
savoir ce que je pense de ses livres.
Le monsieur lit la dédicace qu’elle lui
souligne de son index, car elle comprend
que ça ne peut pas la compromettre
beaucoup. Cet homme est un maniaque...
bien élevé. Il fait un geste ahuri :
REMY DE GOURMONT
195
— Alors, oui, je m’en vais... et vous ne
reviendrez pas. C’est une aventure qui...
qui tourne court. Je... je vous fais mes
excuses... madame.
Il s’en va tout doucement, traînant un
peu les pieds et ne se retourne pas. J’ima
gine qu’il doit être seulement de très
mauvaise humeur. Ce n’était pas proba
blement une femme de lettres qu’il cher
chait à conquérir. Singulier homme,
espèce de libertin mystique posant des
jalons intellectuels sur la route de Cythère.
Cet homme, je le sus plus tard, c était
Remy de Gourmont, le plus célèbre de
nos philosophes modernes...
•
••••••••
Lorsque je revis mon suiveur du
jardin du Luxembourg, je fis semblant
1%
PORTRAITS D’HOMMES
de ne pas le reconnaître et il eut le bon
goût de m’imiter. Nous fûmes d’excel
lents camarades à cela près qu’il ne me par
donna jamais d’être une femme de lettres,
ce que j’ai d’ailleurs trouvé naturel.
L’homme, de lettres ou non, est un ani
mal qu’il ne faut jamais décevoir, même
quand c’est lui qui a tort. Miné par une
cruelle maladie, l’auteur du Latin mys
tique et de tant de chefs-d’œuvre au
jourd’hui en honneur sur les rayons de
toutes les bibliothèques eut la vie la
plus misérable qui puisse être. Défiguré,
obligé à l’existence d’un reclus, n’osant
pas sortir de chez lui sans une ombrelle
par n’importe quel temps, cet homme
de tempérament ardent, presque un
impulsif, dissimulait sous les perpétuelles
fantaisies de ses paradoxes le désir qu’il
avait de vivre comme les autres hommes.
REMY DE GOURMONT
197
La gloire, la gloire aphrodisiaque, lui
apporta toutes les consolations qu’elle
prodigue à ceux qui ne peuvent plus
s’en servir. Il eut tous les snobs à ses
pieds l’entourant de leurs hommages
plus ou moins intéressés, venant se
frotter à son froc de bure parce qu’une
célébrité est toujours une proie digne
d’être conquise, de n’importe quelle
façon. On le guérit de son mal, un lupus
de la tuberculose, en y employant l’électrolyse, ce qui défigura complètement
ce pauvre visage, si clair, dans sa pâleur
studieuse. Bénédictin du couvent de la
pensée, descendant de plus en plus dans
les arcanes de la science du bien et
du mal, espèce de docteur Faust renon
çant à la jeunesse et à l’amour pour
mieux savoir ce que peut gagner 1 âme
à la douleur du corps, il fut, à mon avis,
198
PORTRAITS D’HOMMES
plus grand par sa misère... et plus res
pectable.
Un jour, au Mercure, devant plusieurs
de nos intimes il laissa échapper une
plainte, si poignante dans son enfantine
expression de désespoir, qu’il me donna
un étrange frisson. Rien n’est atroce
comme le cri qu’arrache, à un être
orgueilleux, le sentiment d’une infériorité
physique :
— Quelle femme, à présent, osera seu
lement me regarder en face ?
— Vous exagérez toujours, mon cher
paradoxal, dis-je en riant et voici une
réponse.
Je lui pris la tête dans mes deux mains
et je l’embrassai sur le front.
— Oui ! fit-il avec un sourire navrant,
c est parce qu il y avait du monde !...
PAUL LËAUTAUD
L’INSOCIABLE
E n aime pas Maurice Boissard dans
ses œuvres littéraires parce que
je lui préfère Paul Léautaud dans sa
grande œuvre mystique. Je trouve que
1 héroïsme est bien au-dessus de l’esprit.
On ne peut pas avoir beaucoup d’esprit
sans être méchant. On ne peut pas être
un véritable héros sans être bon. Mau
rice Boissard méprise l’humanité, surtout
l’humanité des lettres, et, cependant,
cette singulière ménagerie contient des
animaux intéressants dont il convient
d’avoir pitié, des chats perdus, des chiens
enragés, des tas de fauves rugissants plus
ou moins misérables. Maurice Boissard
cravache tout, sans distinction de sexe ou
de ridicule, et il est injuste comme tous
202
PORTRAITS D’HOMMES
les révoltés en face des sociétés esclaves
de quelques préjugés. L’injustice c’est
la tyrannie des gens trop libres qui
prennent le droit de se moquer du monde.
Le jour où Maurice Boissard sera de
l’Académie, comment s’arrangera-t-il
avec ses victimes, qui en seront égale
ment ?
Dans le tonneau d’ivoire du Mercure
de France, ce redoutable Diogène est à
l’abri et, pas plus Alfred Vallette que
Louis Dumur ne tolère qu’on le vienne
dénicher pour lui chercher noise.
Et puis il est l’auteur du Petit Ami, des
Poètes d'aujourd'hui, en collaboration avec
Ad. Van Bever, à.'In Memoriam, du
Théâtre, des Chroniques, de Passe-temps,
de Madame Cantili... Il a le bagage d’un
monsieur sérieux qui ricane au nez et
à la barbe d’autres personnages sérieux,
PAUL LEAUTAUD
203
seulement il leur fait peur... et parce
qu ils ont peur de lui, ils restent graves,
perplexes, se demandant pourquoi il est
insociable. Moi je le sais et je vais tâcher
de leur expliquer ça...
C’est parce que Paul Léautaud est un
saint si Maurice Boissard est un homme
de lettres...
Vous ne comprenez pas ?...
Où ? Dans quelle rue de Paris ? Dans
quel coin de banlieue ? Ce serait un
crime de le dire. Un crime de lèsefraternité : on F accablerait sous le
nombre ! C’est dans un chemin étroit, un
raidillon ressemblant, l’été, à un ravin
désséché, l’hiver à un torrent quand il
pleut. Et voici un homme, dans le
brouillard de décembre, qui monte ce
calvaire, ce dur chemin glissant. Il le
monte depuis bien longtemps, été comme
204
PORTRAITS D’HOMMES
hiver. Il est chargé, toujours très chargé,
il paraît vieux... (Ah ! laissez-moi rire,
vous rire au nez, gens du monde ou
gens de lettres ! On n’est pas vieux quand
on a une belle passion. Il ne faut pas
s’imaginer qu’on vieillit en gardant en
soi une flamme très haute qui purifie
tout ce qu’elle touche. On se consume,
oui, mais ça réchauffe !)
Voyez donc comme il porte allègre
ment tous ses fardeaux en se rappro
chant de son but ? Son lourd sac de pain,
sa musette de soldat très remplie et, encore
dans ses poches, des tas de petits paquets,
tout un ravitaillement encombrant, gro
tesque, mais qui iui semble léger. On
l’attend, on le guette, on l’espère, et
sur ce masque de comédien excédé de
son rôle descend, dans les ténèbres,
l’aube d’un sourire. Il ne fait plus partie
PAUL LEAUTAUD
205
de notre humanité, de notre société,
littéraire ou non, et il s’embellit de la
clarté d’un ciel inconnu à nos vulgaires
ambitions : il est heureux.
Il arrive et la maison est sombre dans
ce brouillard glacial, entourée d’un jardin
brouissailleux, hostile. Ce n’est pas tout
a fait la villa du rentier. (Il l’a prise comme
il 1 a trouvée.) Pas d’allée sablée tournant
autour d’un rectiligne massif de fusains
éternellement verts... Mais, tout à coup,
la nuit s’illumine, des étoiles brillent, jetant
leurs feux changeants, phosphorescents
de rubis, d’émeraudes et de topazes. Des
yeux s’ouvrent comme des fleurs, tous
ces yeux-là sont fixés sur l’homme, l’en
guirlandent, le pressent, sautant les uns
sur les autres, le convoitent comme leur
proie, l’auréolent d’un rayonnement
d’astres. Il est le centre d’un nouveau
206
PORTRAITS D’HOMMES
monde, d’un cercle de joies frénétiques :
c’est le sauveur, le père, le maître, c’est
Dieu...
Il fait froid, il fait nuit. Aucune lampe
n’est encore prête, il n’y a pas de foyer.
La bonne est partie, comme elles s’en
vont toutes quand le travail ne leur plaît
pas.
Qu’importe, l’homme a un peu voulu
cette solitude. Il l’a même préférée...
De ces êtres, aux langages gutturaux,
aux cris de ferveur diabolique, émane une
telle chaleur, sort une telle ardeur
d’amour que rien ne peut égaler, dans
les paradis mondains, cet enfer de volup
tés sauvages. Je pense qu’à ce moment-là
l’homme, s’épongeant le front et leur
tendant ses mains à lécher, doit pouvoir
s’écrier, réalisant la suprême béatitude :
« Enfin, seuls ! »
PAUL LÉAUTAUD
207
Et quand il a distribué à tous le pain
quotidien, quand il a pansé les plus
malades, les plus petits, ceux couverts
de plaies, ceux couverts de boue et aussi
celui qui l’attendait pour mourir plus
doucement dans ses bras, celui à qui
l’homme songeait en répondant un peu
durement au romancier : « Monsieur,
votre manuscrit vous est rendu ! » il va se
coucher à son tour, enveloppé du grand
murmure de toutes ces respirations
courtes, de ces halètements de tortures
qui s’endorment inconsciemment con
solés par son unique présence.
Cependant, me direz-vous, pourquoi
pas une compagne, une épouse, une
amie, une vraie gardienne de la demeure
sombre ?
Les passionnés ne sont pas confiants.
On m’a raconté l’histoire d’une femme
208
PORTRAITS
D’HOMMES
encore jeune, jolie, très blonde, touchée
de la même grâce d’état d’âme farouche,
possédée de la même généreuse manie,
et cette femme éprise de l’apostolat — ou
de l'apôtre — parlait — d’autres passonnés exagèrent — d’essuyer la pous
sière des souliers de cet homme, de
cet illuminé avec l’or de sa chevelure,
absolument comme l’antique Magdeleine !
Et l’homme lui répondit, dans un
ricanement sec : « Non, madame, allezvous-en d’ici, car vous seriez capable
de laisser tomber vos cheveux dans la
soupe de mes chiens ! »
Et il a beaucoup de chiens, et il a
beaucoup de chats, toutes sortes de bêtes
souffrantes, agonisantes, qu’il ramasse aux
hasards des rencontres.
Hélas ! des fortunes lui couleraient
des mains et aussi des chevelures d’or,
209
PAUL LÉAUTAUD
que rien ne saurait laver la grande souillure
de l’humanité, la tare que représente l’in
juste douleur infligée à l'animal, et c’est
pour cela qu’il jette tout ce qu’il possède,
y compris son cœur, dans le gouffre de
sa propre pitié.
Nous sommes beaucoup qui lui ressem
blons, à cet homme, le héros de la plus
effroyable des aventures : devenir le
champion d’une cause perdue d’avance
puisqu’il n’y a rien à y gagner, ni
gloire ni argent, pas même l’estime de
ses contemporains... Mais nous sommes,
avouons-le,moins braves que lui.Nous ne
savons pas nous affranchir de tous les
préjugés, nous nous cachons pour savou
rer notre passion et cela est honteux...
comme tout ce qui se cache.
Ah ! si nous étions vraiment libres,
nous qui sommes légion !
PORTRAITS D’HOMMES
14
210
PORTRAITS D’HOMMES
Nous nous battrions contre l’égoïsme
humain, nous réduirions peut-être le
cercle de torture où sont parqués les
innocents, nous remplacerions le Créa
teur, qui après les avoir créés les oublie,
...cela vaudrait bien la littérature, la
sienne, la mienne ou celle des autres !
LÉON DELAFOSSE
L’ENFANT-MAITRE
rince lointain ? Plutôt distant, comme
tous ceux qui furent comblés, dès
leur berceau, de tous les dons féeriques.
A
Par le chemin, souvent parcouru, des
réalités somptueuses, il remonte vers
le rêve, son premier pays. Que pourrait-on lui offrir et que peut, pour
lui, la publicité, cette vulgaire ser
vante de la gloire ! Il a déjà battu tous
les records des enfants prodiges et cueilli
toutes les palmes ! Mais ceux qui sont
admis, de temps en temps, à la faveur
de l’entendre ont, à sa place, l’ambition
qu’il n’a pas, voudraient le faire des
cendre de plus en plus vers le grand
public. Dans une dernière conférence
qu’il fit à Genève, il souleva des foules...
214
PORTRAITS D’HOMMES
et l’on prétend que l’Amérique, la féroce
amoureuse de toutes nos œuvres d’art
bien françaises, eut l’idée de l’attirer
chez elle. Or l’Amérique n’a guère la
coutume de rendre ce qu’elle a pris !
A sept ans, Léon Delafosse fut pré
senté à Marmontel qui, après l’avoir
écouté dans Mozart et Schubert, annonça
à sa mère une carrière exceptionnelle.
A treize ans, il reçut le premier prix du
Conservatoire avec la Troisième ballade de
Chopin, au milieu d’une ovation enthou
siaste, et à dix-neuf ans il composait
les Chauves-souris sur les fantasques
poemes de Robert de Montesquiou.
Adulé, encensé, et comme virtuose et
comme compositeur, il fut acclamé dans
les principales villes de l’Europe. A
Vienne, la princesse de Metternich, cellelà même qui avait fait jouer le Tannhauser
LÉON DELAFO3SE
215
à Paris, lui demanda de se faire entendre
à la Philharmonique. A Londres, Sargent,
le peintre alors dans tout l’éclat de sa
palette, donna en son honneur une inou
bliable fête ou il vit, lui, le musicien
adolescent, se former autour de son
piano une guirlande des femmes les plus
célébrés et les plus belles... Des fleurs,
encore des fleurs et des cœurs épanouis
par la grâce de son jeu, la maîtrise de
son art.
Comment ne perdit-il pas la tête et
comment eut-il le courage de s’isoler
dans sa tour mélodieuse?...
Le voici peint par Sargent, peut-être
au lendemain de ce triomphe :
Sur le visage très doux, sans dédain
mais un peu mélancolique, le rayonne
ment blond des cheveux fait songer à
une enfance encore timide perpétuée
216
PORTRAITS D’HOMMES
dans un jeune homme qui se gare de
tous les contacts brutaux de l’existence.
L’œil est bleu comme un reflet du ciel
d’Italie et le teint a cette pâleur, un peu
rose, que met le soleil couchant sur les
marbres des palais de Venise. Beauté
triste parce que réelle. La beauté qui
sourit toujours est une convention, où
l’attitude souvent traîtresse de ceux qui
veulent plaire à tout le monde. Léon
Delafosse ne cherche pas à plaire, ni dans
ce portrait ni ailleurs, fatigué peut-être
d’y arriver trop fatalement et malgré lui.
Aujourd’hui l’homme, l’artiste, mûri
par l’expérience, la plénitude atteinte,
rit de bon cœur, de son ancien rire d’en
fant, qu’il oppose à toutes les ironies
apprises par ceux qui ne surent pas con
server le merveilleux don de la simpli
cité. Jeune, toujours jeune, de corps et
LÉON DELAFOSSE
217
de cœur, nous sommes quelques-uns qui
l’appelons : Venfant-maître, tellement il
nous résume la fantaisie, l’ardente volonté,
la puissance éperdue de l’âme éclose pour
le seul soleil intérieur. Ce n’est pas un
personnage mondain ou un virtuose en
représentation qui sacrifie à des rites de
comédie. On sent qu’il joue pour lui
encore plus que pour les autres ; c’est
bien Venfant-maître qui s’amuse à jongler
avec les perles précieuses des sonorités
qu’il s’invente.
Une grande dame anglaise dit un jour
à Sargent en parlant de son modèle :
— Savez-vous quels sont ses dieux, au
piano ?
— Vous devriez plutôt dire : ses anges !
répondit le peintre avec ferveur.
L’auteur des Tableaux du rêve, des
Paons blancs, de la Grotte enchantee et
■
218
PORTRAITS
D’HOMMES
de ce magistral Prélude qui, par sa fougue,
ses cris de passion, fait songer au torrent
furieux d’une foule de bacchantes déchaînées, est par excellence un sage. Malgré
tout ce que lui a offert la vie, je crois
qu’il lui demande surtout la permission
de grandir à ses propres yeux, vaincre
des difficultés, apprendre encore quelque
chose malgré ceux qui lui crient, dans
leurs applaudissements, qu’il a tout
réalisé.
Si un Montesquiou et un Marcel
Proust, qui ont bien connu Léon
Delafosseà ses débuts, se sont éloignés de
lui après avoir été ses chevaliers servants,
c est parce qu’ils n’ont jamais pu mettre
sa personnalité au service de leurs propres
ambitions. Et... quelque étrange que cela
eût semble a la terrible vanité de l’auteur
des Chauves-Souris et des Hortensias
LÉON
DELAFOSSE
219
bleus, qui sait si les vers du poète, com
pliqués et souvent inintelligibles, ne
vibreront pas dans la mémoire des
hommes, par les strophes inspirées du
musicien ?
... Léon Delafosse au piano, le corps
droit sur sa chaise, avec de temps en
temps un geste bref de son poing levé,
le pouce en l’air comme en un signe de
commandement, n’a rien des pianistes
balayant le clavier de leur chevelure
tels que peuvent encore les concevoir
quelques fidèles attardés dans les temples
romantiques. Celui-ci sort d’une école
discrète où l’on n’a pas eu l’idée d’étudier
les attitudes théâtrales. Il n’essuie même
pas ses doigts à un mouchoir de dentelles
parfumées, n’exhibe pas des bagues en
coup-de-poing américain, ne salue pas
en avant une invisible muse qui le couvre
220
PORTRAITS D’HOMMES
de lauriers, ne se cambre pas en arriéré,
les yeux révulsés, et ne touche pas un
fa dièze avec le front comme un certain
Hongrois, les jours de grand spectacle.
Il demeure simple. Quand il se perd dans
un rêve de beauté il n’éprouve pas le
besoin de forcer la note, trop épris de
véritable grâce pour ne pas s’adapter
tout naturellement à son sujet ! C’est
bien l’enfant-maître qui joue !... Il joue
pour lui, avec nous et avec son génie.
Voici la Grotte enchantée. Ce n’est pas
encore l’heure de la marée montante,
l’atmosphère de la grotte pacifiée par
l’aurore d’un jour calme et d’une sérénité
voluptueuse, rien n’y révèle le drame
éternel de l’eau cherchant à envahir la
terre, duel des deux éléments dont l’un,
le premier, l’eau, fut un moment vain
queur pour ensuite se reculer, sur un
LÉON DELAFOSSE
221
ordre conçu de toute éternité, mais en
grondant de rage impuissante devant
le corps de la sirene laissée à jamais
nue : la terre ! Et en des gammes d’une
douceur triste s’égrènent les cris de
pauvres oiseaux réveillés dans le dernier
sac de leurs nids, la mer commence
à remonter. Elle berce et endort l’âpre
désolation des rochers qui s’avancent
loin de la grotte comme des vedettes
sombres lui signalant l’approche de l’enne
mi. Le chant s’élargit et s’enfle dans un
chœur de plaintes presque humaines. Et
lui, l’unique auditeur de cela, car, vrai
ment, le public ne compte plus pour qui
sait entendre, il devine la bataille proche
et la colère couvant sous les larmes, le
torrent de larmes que grossit l’éternelle
injustice du retrait de la mer. Voici qu’elle
roule plus rapidement ses vagues de lapis,
222
PORTRAITS D’HOMMES
de saphir et d’émeraude, elle est rendue
plus agitée maintenant par les bas-fonds
qu’elle est obligée de remplir (et de
recouvrir de ses illusions), elle revient
plus forte, plus résolue, à l’assaut de la
grotte enchantée où dort depuis tant de
siècles le souvenir de son triomphe.
Allons ! Encore une tentative puisque la
nature semble la lui permettre et, tout
à coup, la mer lâche sa cavalerie féroce,
ses chevaux blancs d’écume, plus
furieux d’être retenus si longtemps en
face du but, qui se ruent vers l’ou
verture de l’éden comme s’ils avaient,
de nouveau, entrevu la victoire. Des
jaillissements de fusées, des fracas de
lances droites subitement brisées sous
le choc sournois de la terre, toute une
artillerie tonnante... puis le sable se
creuse comme sous les pas d’un géant,
Léon delafosse
223
de tout un peuple de géants, et l’eau
pénétré en grondant dans la grotte dont
homme a fui avec un sourire las, car
il sait trop bien qu’ici rien ne dure.
Ah ! ces Paons blancs devant le faune,
comme ils sont bien les fils de son cer
veau enamouré de liliales féeries, de pu
reté 1 Les paons blancs.Il nous les montres
comme des princesses en costume de
mariées et la traîne mirifique de leur jupe
de plumes, de leur manteau de cour, plie
les hauts velours des gazons. Ils arrivent,
mystérieux, plus fantômes que grands
oiseaux , ils sont, parmi la noblesse ani
male, les effigies des reines défuntes enve
loppées de leurs suaires gemmés, peutêtre des apparitions de fiancées mortes
au milieu des fêtes nuptiales sans avoir
connu la réalité des amours... et sou
dain, immobiles, face au faune qui rit,
224
PORTRAITS D’HOMMES
là-haut, sur sa stèle de marbre, du faune
aussi blanc qu’eux, ils se déploient, se dé
tendent, comme de larges éventails d’une
soie crissante, brochés de lunes d’argent,
ocellés de prunelles de cristal... C’est,
dressé sur le fond de ce ciel à peine
éclairé par la naissance du croissant de
Diane, l’étendard de la merveilleuse, de
la suprême, de l’inaccessible virginité...
... Et le dernier accord a la suavité d’un
pétale de nacre se brisant sous les doigts
de l’enfant-maître.
Sa musique est une princesse enfermée
dans une tour d’ivoire.
Lui... prince distant, comme tous ceux
qui furent comblés, dès leur berceau,
par des dons féeriques4_jIe§L.--£mpj
sonné avec elle...
[
?
TABLE DES MATIÈRES
15
Alfred Vallettb..................................................
Maurice Barrés ..................................................
Willy........................................................
Jules Renard..............................................
Jean Lorrain..............................................
Albert Samain...........................................
Paul Verlaine...................... •.....................
Jean de Tinan............................................
Laurent Tailhade.....................................
Jean Moréas..............................................
Léon Bloy.................................................
Louis Dumur...........
Remy de Gourmont
Paul Léautaud____
Léon Delafosse ....
x
43
61
77
93
1 oc
121
135
147
159
*75
185
199
MERCVRE
DE
FRANCE
Paraît le 1er et le 15 du mois
DIRECTEUR : ALFRED VALLETTE
Le Mercure de France, fondé
en 1890, est à la fois une revue
de lecture comme toutes les
revues et une revue documen
taire d’actualité. Chacune des
livraisons se divise en deux par
ties très distinctes. La première
est établie selon la conception
traditionnelle des revues en
France, et, en même temps que
toutes les questions dans les
préoccupations du moment y
sont traitées, on y lit des articles
ou des études d’histoire littéraire,
d’art, de musique, de philoso
phie, de science, d’économie
politique et sociale, des poésies,
des contes, nouvelles et romans.
La seconde partie est occupée
par la « Revue de la Quinzaine »,
domaine exclusif de l’actualité,
qui expose, renseigne, rend
compte avec des aperçus criti
ques, attentive à tout ce qui se
passe à l’étranger aussi 'bien
qu’en France et à laquelle n’é
chappe aucun événement de
quelque portée.
Le Mercure de France paraît
en copieux fascicules in-8, for
mant dans l’année 8 forts volu
mes d’un maniement aise. Une
table générale des Sommaires,
une Table alphabétique par noms
d’Auteurs et une Table chrono
logique de la « Revue de la
Quinzaine » par ordre alphabéti
que des Rubriques sont publiées
avec le numéro du i5 décembre,
et permettent les recherches
rapides dans la masse considé
rable d’environ 7.000 pages que
comprend l’année complète.
Il n’est pas inutile de signaler
que le Mercure de France donne
plus de matières que les autres
grands périodiques français et
qu’il coûte moins cher.
Envoi iranco d’un numéro spécimen sur demande
adressée 26, rue de Gondé, Paris-6e
POITIERS- — IMP. MARC TEXIER
RACHILDE
portraits
yvhommes